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CHAPITRE PREMIER

LA GUERRE EN GUYENNE

Chavagnar marrrhal «le ranip (s<'|iloinbro !6!i2). — l/arm«*e «Ip Catalogne. — Sur la (iaronno. — Lo marquis de Sauvelxpuf. — Quarli»'rs d'hiver. — l.a virl«»iro de .M. «le Poinpadour. — Coiiiliat cil' Horif. — Surprise tir Sarlal(2:i mars lfi53).

L'archevùque de Reims (1), qui, depuis la mort de M. de Nemours, son frère, voulait (juitter la soutane pour se battre contre M. de Beaufort, m'arrêta, encore (|uelque temps, à Paris, disant qu'il voulait se servir de moi pour cela; mais ses longueurs m'ennuyèrent, si bien que je partis avec Villars et sa femme, qui passaient par Moulins.

Après les avoir quittés, j'allai chez Saillant, à Ravel (2), où le duc de Gandale, gouverneui' de la pro-

(1) Henri (II) de Savoie, devenu duc de Nemours après la m«»rt de son frère aînT'. se lit relever de ses vtpux et «'pousi, en 1057, Marie d'Orl«'ans-hunois, fillr <li] due de h<»ngueville.

(2) Hav«'I-Salmérange, ai l ondisserncnt d<- ('lermonl-Kerrand (Puy-de-Dùme).

148 chavm;nac, maiuxhxl de camp

vince (l), était . Comme je n'avais pas encore fait ma paix avec la Cour et que j'avais toujours été contre ses intérêts, je faisais quelques difficullés de le voir; mais il ne le sut pas plus tôt, (ju'il me vint chercher et me trouva dans l'écurie, avec l'abbé de Manglieux ,qui fut depuis

évêque de Clermont).

11 n'est sorte d'honnêtetés qu'il ne me fit, et il me pria de lui accorder (juclques heures de conversation en particulier sur la manière de servir en Catalogne, où il allait commander l'armée. Comme j'y avais déjà servi, je lui en rendis si bon compte qu'il me parut content des éclaircissements qu'il me demanda là-dessus et, après m'avoir juré une tendre amitié, il écrivit à la Cour, qui m'envoya, au bout d'un mois, la patente de maréchal de camp (2), avec ordre de joindre l'armée de Catalogne (31, où je devais servir sous M. do Candale {septembre 1G52).

(1) Il rUiit gouverneur d'Auvergne et liculenanl-grn/'ral lies

armées du Uoy. », , •

(2) « Le Maréchal de camp, «^cril Tavannes ilans ses M.^moires. soulage ou ruine rarmé.-, I.i sauve ou la penl; Imexpe.l. la tient à rhrval tout un jour pour fairr une lieue, la mande et renvoie à des rendez-vous généraux sans nécessité; embarrasse les nies .le bagages, p..rUnl confusion et désordre. Le prudent, hors la vue de IVnnenii, exempte les troupes .le venir au rendezvous général et les fait marcher par divers . h. niins. Il forlillehi tête du logis .l'infanlerie et m.-l à couvert l<.ule la cavalerie, .lui marche en avant pour prendre sa pla. e di- l.ataille.

Louis Xlll a trois maré. haux de rainp dans sa rampagne .le I anguedoc, en 1022; ils sont atljoints aux lieutenants générais et ont, ..ux-mémes,des aides de camp. En 1642, pendant la conqui'le du lloussillon, un maréchal de camp de jour prépare le l.)gement et place les avant-postes. En 16:i2, le maréchal de camp est un officier général patenté; il a au-dessus de lui le lieutenant gênerai; au-d(;ssous, les mestres de cami». . . , ,

(3) Le maréchal de la Motle-lloudancourl s'était jele. le 22 avril 1052, dans Barcelone, inv.'slie par. don Juan d'Aulnchc.

LA GUERRE EN (iUYENNE

11 ne me laissa que peu de temps pour faire mon équipage et, pour m'en faciliter les moyens, il me donna la compagnie de ses Gens d'armes, dont la route (1) me valut mille louis d'or. Mais nous ne fûmes pas plus tôt arrivés à Moissac, que M. de Candalc reçut un ordre de la Cour pour envoyer un oflicier général, afin île ramener la cavalerie de Catalogne, qui en était sortie contre les ordres du Roy et s'était mise, d'elle-même, en de bons quartiers, dans le pays de Foix. MM. de Merinville (2) et de Tracy (3), le baron de Canillac, Marins (4),

Le beau Candalc, favori dt- .Mazarin, (|tii lui «icslinail une tie ses nirrrs, ns|>ii'ait, à vintît-« iii»| ans, au bAlon inan'i*hal. Il fui ilrsicn»' pour roniniandiM' l'arnHM* dv. secours do Harcrlone, mais on n'eut pus li> temps de la rassemblta* ; Bordeaux et la (iuyenne restaient à la Fronde. La petite armée des Princes, vaillamment conduite par le comte de Marsin et le colonel Haltliazar, Ifiiail la rampa^rne contre les troupes royales, réduites à moins de deux mille rombattants et dont le comte d'Harcourl avait, le l 'i aoiU.abandonni' le cnniniandement. MM. de Sauvebu'uf el de Lillebonne, (|iii le remplaraienl, réclamaient instamment des renforts. Mazarin leur envoya (Vandale, qui, voyageant h petites journées, ne rejoignit iju'en décembre leureamp de Bruck, aux environs de NYrac. Depuis le 15 octobre, don Juan était maître de Barrebme; il avait permis la^'arnison fram aiso d«' repasser librement les Pyrénées. La ('.atalogm* était à jamais perdue pour la France; mais les troupes ^lui en venaient renforcèrent l'armée tle tiuyenue, et Caudale put entreprendre « ontri* Marsin des opérations, qui aboutirent ù la soumission de Bordeaux (3 anùi 165.1).

(1) Les frais de route,

(2) François de Montiers, comte de Merinville, colonel il'un régiment d'infanterie, levé en 4045 et licencié en iùîiH.

(3) Alexandre Prouville. mar(iuis de Tracy, m<'stre dtr < amp des dragons allemands de (ïuébriant et commissaire général tie rjuinét- de liuycnne.

(4) Cbarles-Franrois du Bouzel, de Marins, de Sainte-Colombe*

CIIAVACINAC, MAIIÉCMAL DE CAMP

Aubeterre (1), Caluire et Goha3(2), s'en excusèrent; ce qui embarrassa M. de Candale. Je m'olTris d'y aller, lui disant qu'il n'irait pas du mien si ces troupes ne me voulaient pas obéir; d'autant que si la subordination n'était pas établie, un homme seul ne pourrait pas en faire marcher 4,000 qui ne le voudraient pas. M. de Candale me sut bon gré de l'olTre que je lui fis et m'expédia, après m'avoir donné ses ordres. Il y en avait un particulier pour arrêter d'Alègre i^ii), qui commandait cette cavalerie et Le Pinet, major du régiment du Ferron (4). J'arrivai à Montauban, où je trouvai LaTourde-Prade, gentilhomme du Gévaudan, iiuguenot et d'une maison fort connue de mon père. Ce qui m'obligea de lui dire qu'il avertit son oncle do se retirer, ayant ordre de m'en saisir.

Il suivit mon conseil; d'Alègre se sauva en Italie et, après sa fuite, sa cavalerie ne lit aucune diihculté de m'obéir, tous les officiers étant venus à Foix au-devant de moi pour m'assurer de leur obéissance au service du Roy. Je ramassai toutes ces troupes et, après avoir passé par Saint-Sulpice (5), j'arrivai en Guyenne, où je reçus ordre de M. de Candale de marcher avec toute la cavalerie au Port Sainte-Marie (0), où Tracy me dirait ce que j'aurais à faire. Il avait marché au Mont-de-

(1) l/'on (l'Esparboz, do Lussan, d'Aubcterre, chevalier de Malte.

(2) l.ouis de Kirnn d'Armagnac, comte de (iohas, leva, le 12 mars 1652, le n'aiment d'Armacnar (cavalerie^.

(3) Louis, inîir(|iiis d'Ah'fçre, avait li'V»*, fii 1050, un n'*gim»'nl de cavalerie, qui lut rass»* pour mutinerie le 20 octobre 1652.

(4) Lev^, en 1632, par Charles-Claude Le Kerron ; tunphiy^, depuis 16il en Catalogne.

(5) Saint-Sulpice-do-Lrrat, canton de Carbonne, arroudisspnienl de Murrt (Hautr-Caronne), à mi-chomin entre Foix ctTou- \u\m:.

(6) Aux environs d'Am u.

LA GUERRE EN GUYENNE

Marsan pour voir s'il pourrait obliger Ballhazar(l) à se rendre.

A peine m'y fiis-je rendu, (jue je trouvai Tracy dans la dernière désolation de ce que lialiliazar n'avait pas voulu se rendre et de ce que les ennemis (2) avaient assiégé Aiguillon, qui est situé au confluent du Lot et de la Garonne. Mais, comme il n'avait pas de bateaux et qu'il ne pouvait passer la rivière, il était, comme on peut en juger, dans une grande inquiétude.

Gomme il aurait été impossible que nous pussions prendre des quartiers d'biver dans l'Agenais si nous avions perdu Aiguillon, nous étions dans la plus grande peine du monde. Heureusement, il vint un bonhomme, qui me dit que son père lui avait montré un gué plus bas. Je promis trente pistoles au premier qui voudrait tenter le passage; aussit(^t un cavalier s'offrit, pourvu que je lui laissasse monter mon barbançon, qui était le meilleur cheval que j'eusse jamais eu. 11 traversa la Garonne en nageant quelques pas ; toutes nos troupes passèrent sans perdre un homme. Tracy, qui était plus haut, fut transporté de joie et, après que les cavaliers se furent séchés, il mr dit :

— « Puisque vous avez eu toute la fatigue de la journée, je ne veux pas vous ravir l'honneur que vous ann'z de secourir .Aiguillon. »

Je lui en sus d'autant plus de gré que je savais qu'il n'y avait que son honnêteté seulement qui l'obligeait à en agir ainsi, car Tracy était un des plus braves hommes du monde.

(1) Meslie «I»! ciiirii» d nii des n-^imenls ipic k- » umii- de .Mai*sin avait aiinMïés de Calaldj^ne à rai inéedt's Princes.

ri) l.'ai inre de Coud»'' •■ii «iiiyt iiiie, coiiimandt'r par le comte de Marsin et Ualtliazar, sous la |>r)''trndur direction du prince tle Conli, <pii ne (juitUiil pas Bordeaux el n'entendait rien aux opi''rations militaires.

CHWACiNAC, MARÉCHAL DE CAMl»

Je ne perdis donc pas un moment de temps à gravir une cAtetrès fâcheuse et à me mettre, en môme temps, en bataille. Ce que les ennemis n'eurent pas plus tôt aperçu, qu'ils retirèrent promptement le canon de leur tranchée pour faire leur retraite. J'envoyai le régiment de Boissac (fi pour les amuser; mais si j'avais passé une rivière pour aller à eux, ils en passèrent une autre avec plus de précipitation, pour m'éviter. Il s'en noya quelques uns et l'on me ramena quelques misérables traîneurs.

J'eus (le ma route 1,200 pistoles, sans compter 6 beaux chevaux d'Espagne, que j'achetai. Tracy, une heure après, me vint joindre et mon commandement cessa ; il mit les troupes dans de bons quartiers autour d'Aiguillon.

Il y avait dans le pays un lieutenant de Roy, nommé Sauvebuîuf (2). brave, à la vérité, mais fort brutal, qui se vantait d'avoir chassé M. d'Épernon de la (îuyenne. Sur ces entrefaites, Tracy et Canillac eurent avis que Marsin avait assiégé Sarlat. Sauvebo»uf répondit sur sa tête qu'il sauverait la place si Ton voulait lui donner 4,000 chevaux. Ce qui fut cause que Tracy me commanda, avec 2,000, pour lui obéir; mais M. de Caudale, avec qui Sauvelneuf était brouillé, m'envoya défendre de le reconnaître.

Le lendemain, j'arrivai à Clérac ; Sauvebœuf m'y lit autant d'honnêtetés qu'il en était capable. Il me demanda combien il me faudrait de pain pour la cavalerie que je menais.

(1 ) Kni iiK* eu 15HH par Arulrr llatlisiii ih? Hoissar, élnil on Catalot'u»' dt>|tuis lf>4:{; il avait poui- iiu'stre de camp, on 10.12, Albfrt dv (iriller de Boiss<ic. (Gèni-ral Snzinir. Ui<tinre de la cavalerie franraise.{

(2) C.harles-Anloine dr Ferriôres, nianjuis de Sauvebo'uf, maréchal de ramp, sVlail dislinfiti»'' à Fribour^' el à Nonllin^'en.

LA GUERRE EN GUYENNE

— M Très peu lui répondis-je ; car jo veux marcher jour et nuit.

— » Je trouve à propos, me dit -il, que vous demeuriez un jour à Clérac et je me ferai bien obéir! »

— C'est ce que nous verrons ! » répondis-je.

Le lendemain, à la pointe du jour, je lis sonner le boute-selle. Il voulut s'y opposer ; mais, comme tous les officiers négligèrent ses onlres pour suivre les miens, il s'emporta beaucoup en paroles inutiles.

Pendant ce temps-là, nous reçûmes la nouvelle de la prise de Sarlat (I" janvier 1653), où mon frère avait été mis gouverneur. Sauvebœuf voulait y marcher pour le reprendre ; mais je m'y opposai. Le même jour, il me vint un nouvel ordre de M. de Caudale de ne plus souffrir Sauvelxruf à la tête des troupes. Je le lui fis voir et lui conseillai de se retirer chez lui ; ce qu'il trouva à propos de faire. M. de Caudale fitàTracy et à Canillac une mercuriale à cause de l'ordre qu'ils avaient donné à Sauvebœuf ; après quoi, toute l'armée marcha du côté de Sarlat, pour tâcher de joindre celle de Marsin ; mais il s'était retiré. Ce qui fit qu'on mit les troupes en quartiers d'hiver ; M. de Caudale prit le sien à Agen ; Mérinville eut le Roucrgue ; Tracy resta auprès de M. de Caudale ; Marins fut <lu c(Mé de Montde-Marsan ; le baron de Canillac dans le Quercy, et moi, qui étais le dernier maréchal de camp, je fus envoyé en Périgord. J'aurais été très content de mon département si l'on m'avait donné do bonnes troupes ; mais je n'eus que les régiments de Saint-André- Monlbrun (1); du prince Maurice de Nassau, de Pardaillan (2), les Oens d'armes du prince Thomas de

(1) ForiTn', on 1638, par Alexandre du Puy, marquis de Sainl- Andr«'"-Mon!bnin.

(2) Alexandre de Heaud<'*an de Parabère, comte de Pardaillan, avait levé ce n'giiuent en 16iî>.

CHAVVr.NAC, MARÉCHAL DE CAMI»

Savoie, avec une compagnie de 200 cavaliers, que j'avais levée des débris du régiment d'AIègre. Toute celte cavalerie était assez bonne ; mais on me donna huit autres régiments qui étaient en fort mauvais état, avec ceux de Sauvebœuf et de Lorraine.

A la seconde journée que je fus en marche, je fus averti, par un chaudronnier d'Auvergne, qu'il avait été volé, à Salignac, par des Irlandais au service de M. le Prince. Comme je ne me d'étournais que de deux lieues, j'y marchai avec 500 chevaux. 11 n'y avait à la porte que douze soldats, qui ne tirèrent pas. Je fis entrer ma cavalerie, qui m'amena 'lOO prisonniers, qui voulurent prendre parti dans nos troupes. J'en donnai la moitié au régiment de Lorraine et le restant à Pompadour (1), qui me les demanda pour les mettre dans un régiment de nouvelle levée. J'établis ensuite mon quartier d'hiver tranquillement dans le Périgord, où je restai un mois tout entier sans alerte.

Au bout de ce temps-là, on me donna avis que les ennemis s'assemblaient dans le comté d'Agen, à dessein d'entrer dans le gouvernement de M. de Pompadour, qui m'envoya prier de l'assister en diligence. Je marchai à son secours d'abord que j'eus ramassé mes troupes ; je le trouvai qui n'était plus qu'à deux lieues des ennemis. Nous eûmes une assez grosse contestation pour le commandement, parce qu'il prétendait avoir l'avanl-garde et, comme il ne pouvait se résoudre, je pris le parti de marcher tout seul aux ennemis. Je les aperçus (jui avaient gagné Saint-Robert (2), poste tel (|u'ils le pouvaient désirer. Comme je fus arrivé sur le bord d'un vallon, un gentillu)mme me dit que mon

^1) Philibert, in.'ir<|uis de Poiiipailour, lifulenant j,'«'Mn'ial «mi Limousin.

(2} Canton d»* la Ho<|iit>-Tiinbault (arroiidisseiiitMil d'Ageo.i.

LA GUERRE EN GUYENNE

frère commuuiluit ces troupes. Ce qui ne in'empôcha pas de lui répondre que la diversité des intérêts dans lesquels nous étions nous obligeait à nous battre Tun contre l'autre, sans qu'il y eût aucune animosité entre nous. Mais, à peine eus-je descendu le vallon et remonté sur la hauteur où étaient les troupes ennemiçs, que je dis à La Serre, en leur voyant faire des mouvements qui marquaient leur incertitude, « qu'assurément mon frère n'y était pas ; car il y avait peu d'officiers dans le Royaume qui prissent mieux leur parti dans l'occasion. » En même temps, je détachai un capitaine avec 50 cavaliers pour les attaquer.

M. de Pompadour avait jugé à propos de me suivre à une demi-lieue de distance, mais il ne me joignit jamais. Cependant les ennemis, n'ayant pas trouvé leur poste à leur gré, en prirent un plus avantageux. C'était dans une langue de terre, environnée de vallées très difliciles ; ce qui faisait (|u'on ne pouvait les aborder que par un terrain de vingt pas de largeur, derrière lequel ils avaient mis leur cavalerie en bataille et leur infanterie sur les tlancs. Après avoir fait ma disposition, j'ordonnai à La Serre-C^habot, gentilhomme du Dauphiné, brave soldat s'il en fut jamais, de charger brusquement les ennemis ; ce (ju'il exécuta avec tant de vigueur qu'ils reculèrent plus de mille pas dans la plaine. Ce (|ui me fit juger qu'ils étaient perdus ; car, dès <jue j'eus du terrain suffisamment, je fis une ligne de cavalerie, avec laquelle je les menai tambour battant et les renversai jusque dans les précipices qui étaient derrière eux. ils perdirent 700 hommes et 200 furent faits prisonniers.

M. de l*ompadour, ayant vu leur déroute, arriva avec douze gentilshommes, fort échauffés pour combattre ; mais je fis sonner la retraite et campai, dans l'instant, sur le champ de bataille.

Le lendemain, j'envoyai La Serre à la Cour cl des Hoches à M. de Candale. M. de Pompadour fut moins endormi et envoya, à l'instant, à M. Le Tellier (1) un nommé Payssac pour lui apporter la nouvelle du coml)at. II disait avoir défait 0,000 hommes, dont il était resté la moitié sur la place, et 1,000 prisonniers.

La Serre, qui n'arriva qu'aprns Payssac, porta ma lettre à M. Le Tellier, qui lui dit que « la journée était heureuse, puisque M. de Pompadour avait défait les troupes de M. le Prince ».

— « Prenez garde, lui dit La Serre, que M. de Pompadour ne se vante d'une chose où il n'était pas. »

Sur quoi, M. Le Tellier fit venir Payssac, qui fut fort surpris de voir La Serre et avoua « que je m'étais trouvé au combat et que j'y avais fait merveille, mais »|ue M. de Pompadour commandait le tout ».

La Serre semoc|ua de lui, en lui soutenant que « M. de Pompadour avait espéré commander, mais que je n'avais pas voulu lui obéir; que j'avais marché malgré lui aux ennemis et qu'il en était à plus d'une lieue pendant (jue je les combattais ; que la meilleure preuve de ce qu'il disait était qu'il n'avait qu'à demander à Payssac où étaient les étendards conquis et les prisonniers qu'il avait faits. »

L'autre, n'ayant rien à répliquer, tomba dans une grande confusion ; mais M. Le Tellier, pour lui donner le temps de se remettre, dit que « ce qu'il voyait de meilleur dans cette alfaire était que les rebelles avaient été battus ». Aussitôt il alla chez le Roy et y mena La Serre, pour qu'il lui rendit compte de ce qui s'était passé. La Cour lui donna 'lOO pistoles de gratification et, pour moi, une lettre telle que le Roy

(I) Micliol, s«îrn''tnir«' d'Etal à la uuerrc, p^r»- <hi marquis de l.ouvois, »on successeur.

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LA GUERHE EN GUYENNE

a la coutume d'en écrire eu pareilles occasions.

Je ne fus pas plus t<H retourné dans mes quartiers, que j'eus avis que les troupes de M. le Prince, qui étaient sous le commandement de mon frère, s'assemblaient du côté de Terrasson (1). A l'instant, je mandai à Folleville (2), maréchal de camp, do qui j'étais Tancien, de me venir joindre. Nous apprîmes que M. d'Aubetem? avait assiégé le château de Borie (3j, dont la perte nous aurait apporté un préjudice considérable pour nos quartiers ; ce qui me lit faire onze lieues, d'une traite, jusqu'à Yssandon.

Comme les ennemis ne s'attendaient pas <[ue j'arri verais par le côté de Terrasson, ils en prirent l'alarme et montèrent à cheval. Je leur détachai quelques esc.irmoucheurs, tandis que je me mettais en bataille ; ce qui ne fut pas plus tôt fait que je marchai à eux. Mon barbancun faillit m'finporter dans les ennemis ; heureusement un cavalier, d'un coup de plat d'épée, le lit retourner en arrière. Je ne fus pas plus tôt à la tète de ma ligne, (jue j'attaquai les ennemis et les rompis. Ils perdirent 2,000 hommes et quantité «l'honnétes gens, dont Feuquières(4) et Vouldy (5). Nous leur prunes 300 chevaux, les poussant jusqu'à l'érigueux. Aubeterre en fut quitte pour sa perruque, qu'il laissa entre les mains de Cantonet, qui croyait l 'arrêter par ses cheveux.

J'envoyai F*ommerol à la poursuite de 1 infanterie ; il tua 150 hommes et en prit 200 ; le reste se noya dans la rivière d'Isle. Je ne perdis que 200 hommes, en tout, dans cette action, dont j'envoyai porter la nouvelle à la Cour par le même La Serre-Chabot, à qui on donna

(1) Arruiidissemciil de Sarlul (I)oidogne.\

(2) Ituillauiue le Sens, marquis de Folleville.

(3) La (>rand«--Burie, pn-s de Brives (Corrèze). {4i Anloiiu' Pas, niari|uis dr Feuquières.

(5) Lieutenant des gendariiies d'Engliien.

auianl de gratilication qu'à Pautre voyage qu'il avait fiiit.

Sur ces entrefaites, les officiers du régiment de Marsiu qui étaient en garnison à Sarlat, où commandait mon frère, envoyèrent olfrir à M. de (Vandale de livrer une porte de la ville, pour une certaine somme qu'ils demandèrent, pourvu qu'on ne me confiât pas l'exécution de l'entreprise. Comme elle était d'une grande consé- <juence pour le Roy, M. de Caudale, après être convenu avec ces traîtres, m'envoya un ordre de me rendre auprès de lui. Je croyais avoir assez bien servi le Hoy pour ne pas m'attendre à ce qu'on m'ôtàt mon commandement et je commençais à m'en plaindre, quand Tracy, qui était chez M. de Caudale, m'ennnena chez lui et me conta tout le complot de la garnison de Sarlat, On peut juger de mon inquiétude ! Je tremblais que mon pauvre frère et toute sa famille ne fussent assassinés, et je ne m'éloignais pas beaucoup de ce qui arriva. Car, comme mon frère, après avoir fait sa ronde, fut se coucher tranquillement avec sa femme, le régiment de Marsin ouvrit la porte qui lui était confiée et, se mêlant avec les troupes du Roy, marcha à l'Ilôtel-de-Ville, où logeait mon frère, pour en enfoncer les portes. Kveillé par le bruit, mon frère se saisit de ses deux pistolets, qu'il tira à ceux qui montaient dans son degré (1). Sa femme, mademoiselle d'Estaing, dame pleine de beauté et de mérite, âgée seulement de 11) à 20 ans, effrayée du bruit qu'elle entendait, voulut traverser une galerie pour venir au secours de son mari ; mais elle fut renversée de 50 coups de mousquet, dont trois lui traversèrent le corps. Tandis qu'elle expirait, mon frère courait de tous côtés pour la faire sauver. Mais, en sortant de son appartement, il trouva son maître d'hôtel, qui, ayant

(i) Escalier.

LA GUERRE EN GUYENNE

10,000 écus à lui dans ses coffres, lui appuya un pistolet sur le venlre, disant qu'il fallait tuer Tennemi du Roy. Heureusement il le man({ua et, comme ce coquin allait redoubler, mon frÎMo le saisit dans le temps qu'il le tirait. On peut s'imaginer combien il fut frappé de la perfidie d'un valet, qui l'avait servi depuis <Ii\ ans et qui voulait l'assassiner pour avoir son argent ! Mais de quelle horreur ne fut-il pas surpris quand, en sortant de sa chambre, il vit sa femme toute baignée dans son sang, qui semblait n'attendre que son arrivée pour lui dire le dernier adieu et embrasser un de ses enfants, qui n'avait que deux ans, étendu à sa droite, avec sa nourrice, qui avait voulu le sauver! Jamais spectacle ne fut plus horrible ! Aussi mon pauvre frère tomba évanoui et serait mort de douleur, si Marins, qui commandait les troupes du Roy, ne fût accouru pour le tirer d'entre mille épées nues, qui étaient sur le point de lui arracher une vie qui lui était insupportable.

Marins, après l'avoir éloigné d'un spectacle si triste et si déplorable, lui lit donner un habit pour se couvrir, car il ne sauva quoique ce soit au monde, de plus de 25,000 écus d'argent comptant, ni sa vaisselle, ni un seul cheval de sou é((uipage, le tout ayant été pillé.

Marins en agit le mieux du monde et l'amena à M. de Candale. Le pauvre homme ne me vit pas plus t('>t qu'il fut une demi-heure sans pouvoir me parler. A la fin, il ne put retenir ses larmes et, en m'embrassant, il me dit <* qu'il n'avait plus de regret do mourir, après avoir eu la satisfaction de me voir, sentant bien qu'il n'avait pas la force de résister ni de survivre à TelTroyable malheur (jui venait de lui arriver. »

Je ne fus pas moins attendri que lui ; mais, quelqu'effort que je fisse pour lui faire prendre ({uelc|ue nourriture, il me fut impossible de ne rien lui faire prendre, de quarante-huit heuies. M. de Candale et tant degens de mes

IfiO CHAVAGNAC, MARÉCHAL DE CAMP

amis s'employèrent à le consoler, qu'il résolut d'aller cacher sa douleur chez lui, où M. le Prince lui envoya 2,000 écus, pour le défrayer de la perte qu'il venait de faire.

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