‹ Mémoires du comte Gaspard de ChavagnacChapitre 23 sur 88 · LE DUC DE GANDA.LE · texte numérisé non relu

LE DUC DE GANDA.LE

Maiarin, premier ministre (i6îi4 . — Les amours «le <!jhu1.iI<' une autopsie. — SiAge de Puyrerda. — Le drmoii du jeu. — Complaisance dangereuse (1055). — Mort de Cand.ili* -25 janvier 1658), — Vie de province. — La Heine-m^re.

M. de Caudale, après avoir séjourné douze jours à Périgueux, reçut Tordre de la Cour de me remettre toute la cavalerie de l'armée, et à Mérinville, l'infanterie, pour (jue nous les conduisions en Catalogne, où le maréchal d'IIocquincourt, qui commandait, en avait grand besoin (1). Mais M. de Caudale me demanda, par amitié pour lui, de n'y pas aller et de l'accompagner à Paris, où il croyait épouser la nièce (2) du cardinal Mazarin. Comme il se fiait à moi en toutes choses, je

(t) Il assiégeait (îirone, qu'il ne put pas prendre, mais, grâce aux secours envoyas de <iuyenne, il r^^ussil, à .secourir lloses, assiégé par les Espagnols.

(2) Anne-Marie Martinozzi : « Klle avait le visage et les vertus d'un ange: elle était belle, douce, pieuse el rharilabN*. »

lui paraissais plus propre qu'un autre à ménager ses intérêts. Je ne pus résister à un homme qui me donnait tant de marques d'amitié, et pour qui je me sentais d'ailleurs un penchant et une estime, qu'on ne pouvait refuser à son mérite (1). Ce qui fut cause néanmoins de toutes mes disgrâces, comme vous le verrez dans la suite de mes mémoires. Après que je lui eus donné ma parole, il me pria d'aller l'attendre en Auvergne, où il viendrai! me prendre, pour nous rendre à Paris ensemble, après qu'il aurait fait partir les troupes qui étaient à Bordeaux.

Son voyage ne fut pas long ; mais le nôtre, de Clermont à Paris, fut assez incommode, car nous courions à 27 chevaux. .Nous mimes pied à terre chez Prud'homme, baigneur (2) de réputation, où arriva,

(1) Le très blond monsieur do Caudale,

Homme de dignil*'^ «lucalo, Kl «jui passo pour un guerrier Digne du inirthc et du laurier.

Après maint bel exploit de guerre, Est à Paris venu grand erre.

(Muse historique de Ijoret.)

(2) "Les liarbiers et les baigneurs n«* l'aisiiient aloi-stju'uneseule et môme profession; ils «'•laient constituas en corporation (depuis Charles VII) sous le titre de harbiers-étuvistes. Le baigneur Prud'homme exerçait «on état par un privilège spécial, <^man«'' du Koi lui-même. On se rendait rhex lui par différents motifs. D'abord par raison de santé et de propreté: c'était là qu'on prenait les meilleurs bains, m<^lés de parfums et de c<>smf'tiques. On s'y enfermait la veille d'un dépari ou le jour même d'un retour. Voulait-on disparaître un instant <lu inonde, fuir les importuns et les ennuyeux. rcha[iper à l'œil curieux de ses gens, on allait chez le baigneur? Lo maître de l'établissement et tous ceux qui étaient sous ses ordres «levinaienl à vos gestes, à vos regards, si vous vouliez garder l'incognito; et tous paraiss«iient ignorer jusqu'à voire nom. Votre entrée, votre séjour dans celte maison étaient comme un secret d'État. Aussi c'était chez le baigneur que les femmes, cpii ne pouvaient autrement échapper aux

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dans le moment, la maréchale dWlbret 1), qui vint embrasser Candale en lui disant :

— « En quittant la hotte, il faut quitter TAltesse (2j. »

M. de Candale ne lui répondit rien là-dessus et en parut embarrassé. L'abbé d'Estrées (3), qui avait avec le Cardinal arrêté son maria j^e, vint iuissitV>t lui apprendre que le Cardinal avait chauj^ii de dessein depuis que M. le prince de Conti avait songé à sa nièce. M. de Candale en fut au désespoir, sans oser s'en plaindre ; d'autant qu'un mois après, le prince de Conti étant revenu à la Cour, consomma le mariag^(^ 22 février 1654). Ce qui n'em|)ôcha pas néanmoins le (Cardinal de faire mille honnêtetés à M. de Candale, ot à moi, l'accueil le plus agréable que je pouvais désirer, me disant qu'on était très content de moi et que Sa Majesté m'en donnerait bientôt des marques essentielles.

Nous passâmes, en attendant le printemps, notre hiver à Paris, où M. de Candale, consolé de son mariage manqué, ne songeait qu'à se divertir. Mais il était si

yeux qui les surveillaieiil, se nMitlainil tl»*^uis«'*es, le visa|?e masqué. La tnaison «Hait Ifllemenl grande et si bien distiihuée en corps de logis s«';par<''S cjue les personnes sages, <|ue des motifs de santé y avaient conduili's, nT-laient nullemenHioublées par les luMes bruyants et dissolus. IM ud'Iiomiiie rtail 1»* plus fameux baigneur de cette »''po(pn'. Vienne, qui lui suen'd.i, devint le premier valet <le cbambre de Louis XIV. - (Baron Wauikknabr : iîemoirea touchant la t'IC et les rrr/N itf In iunniui^»' tlf Sirii/né. Firmin Didot.)

(1) Madeleine de (înénégaud, femme de Désar-Pbébus «l'Albrel, comte de Miossens.

(2) Le litre iVMtesœ, que b-dur de Cimdalese faisait donner en Guyenne tpiantl il portait la botte du général en elief. D'après Saint-Sinjon, le titre d'Altesse n'étail dû <|u aux princes régnants.

(3) César d'Estrées, né en 162R, évéque «le Laon en 16"»:?, car- * dinal en 1671.

CIIWVGNAC, MKUKrHAL I»K CAMI»

amoureux dans le voisina^'^e do iiordraux que rien ne lui faisait plaisir que les lettres de sa maîtresse. Comme il me confiait le secret de son cœur, il me les faisait voir ; elles étaient pleines d'esprit et d'ailleurs la dame, que je connaissais, était sans difficulté des plus belles du royaume.

Un jour qu'il en avait reçu une lettre qui lui parut plus tendre qu'à l'ordinaire, il se sentit si transporté de passion qu'il vint chez moi me dire que « si j'avais jamais ou quelque amitié pour lui, il fallait que je lui en donnasse des marques dans une occasion où il avait besoin de moi. » Je ne me fis pas presser à lui en donner ma parole. Après quoi, il me dit « qu'il avait résolu d^aller à Bordeaux en poste voir sa maltresse ; mais, parce qu'il fallait garder des mesures, (|u'il me conjurait d'y venir avec lui ; que, comme nous ne mènerions qu^un page à lui, rien ne nous embarrasserait et nous ne serions connus de personne ». Je lis humainement ce que je pus pour l'en détourner; mais ce fut inutilement ; si bien que nous fîmes grande diligence.

A peine voulut-il attendre la nuit pour m'envoyer savoir l'heure où on lui donnerait un rendez-vous. Enfin, je me transportai à la brume chez sa maîtresse, où je trouvai la porte tout ouverte et, comme j'eus monté le degré pour me glisser vers son appartement et parler à une de ses filles qui était de l'intelligence, j'aperçus dans une salle deux religieux, avec une croix et six cierges qu'on avait mis sur un drap mortuaire. Je crus que c'était quelqu'un de la maison qui était mort, si bien que, sans m'arrôter, je passai à la chambre. Mais, Dieu ! Quelle fut ma surprise, où plutôt celle de M. de Caudale, à qui son impatience n'avait pas permis de rester à la maison et qui, pas à pas, me suivait caché dans son manteau, quand nous vîmes le corps de sa maîtresse tout nu sur une tablr ! Des chirurgiens

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ravaienl nuv«rl, les entrailles d'un cote, la tète liée de l'autre ; enlin de tous les traits de cette parfaite beauté, qui avait causé l'admiratiun des connaisseurs et des plus honnêtes gens du Royaume, il ne restait que la moitié d'un visage hideux, dont le souvenir me fait encore horreur et qui ne servit qu'à me faire réfléchir sur la faiblesse de notre misérable condition, qui, en deux heures, de l'état du monde le plus brillant, nous anéantit et, dans vingt-quatre heures, nous réduit en pourriture !

M. de Caudale en fut tellement frappé «pi il en tomba de faiblesse. Pour moi, il ne me resta qu'autant de connaissance (|u'il m'en fallut pour le faire revenir à lui et l'obliger à ressortir; nous gaguAmes notre logis, où il faiUit perdre Tesprit.

Nous nous en retournâmes, le lendemain, à Paris, où sa douleur fut si violente qu'elle ne put pas durer ; car madame de... sut si bien le consoler que, dans quinze jours, on aurait eu de la peine à connaître qu'il eût jamais songé à d'autres qu'à elle.

Au commencement de la campagne de Kî.')'!, on donna le commandement de l'armée de Catalogne à M. le prince de Conti, et M. de Caudale sous lui. Je crus toujours servir avec ce dernier, mais je fus fort surpris de ne |)as me trouver sur l'état (l). Je m'en plaignis au (Cardinal, qui me dit (|u'il en parlerait au Uoy ; mais ces longueurs me dépitèrent ; si bien que, voulant savoir les raisons pour lesquelles je n'étais pas employé, La Fare (2) me dit avoir appris de lloche, secrétaire du Cardinal, que j'avais eu le tort de ne pas mener l'armée en Catalogne, ainsi qu'on me l'avait ordonné. M. de

(\) Des généraux désignés pour servir «-n Catalogne. (2) Le marquis Ctiarles-Augusle de la Kare, sous-lieulenanl «le» Gendarmes-Dauphin, auteur de mémoires histori<|U<*s.

(landaK', voyant qu'il était cause que je ne servais pas, m'en témoigna tous les regrets du monde.

— « Vous pouvez vous apercevoir, me dit-il, du peu déconsidération qu'on a pour moi; mais cependant je vous conjure d'aller m'attendre en Auvergne, où je passerai pour me rendre à l'armée; et, pendant ce temps-là, je ferai tout ce que je pourrai pour vous faire remettre sur l'état . »

Un mois après, il arriva à Glermont, où, après bien des discours inutiles, il fit tant qu'il m'obligea à faire la campagne en volontaire. Pour m'y disposer, j'allai faire un tour chez moi, et je le joignis devant Puycerda, où il n'avait pas encore ouvert la tranchée ; 13 octobre).

M. le prince de Conti (1), sachant qu'il avait S lieutenants-généraux fort braves, mais très peu entendus, me pria de reconnaître la place et de lui en dire mon avis. Tous ces messieurs en furent fâchés et firent prendre à M. le prince de Conti la tranchée de la plaine, qui leur parut la plus facile pour avancer leurs travaux, et laissèrent à Caudale celle qu'on devait faire sur la hauteur. Après l'avoir visitée, je promis à M. de Caudale de lui ouvrir la tranchée à dix pas de la contrescarpe, à cause d'un sillon où l'on pouvait faire une place d'armes à y mettre '»,00U hommes. II en fut transporté de joie ; si bien qu'après lui avoir fait faire une ligne de trois cents pas pour venir à couvert au sillon, la place d'armes fut bientôt achevée.

M. le prince de Conti en fut fort surpris et me demanda si l'on pourrait faire une communication aux <leux tranchées. Je lui dis qu'elle serait très facile à

(1) Arrivé à P<>rpigii;iii 25 mai, il .ivait pris Villefrunche le 6 jiiillol, «ri investi riiyoerda le 12 sopicinbre ; Gindule dirigeait le siège.

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