LE DUC DE GANDALK
chambre me vint avertir qu'il rêvait auprès du feu, saus que son médecin pùt l'obliger à se remettre au lit. J'y courus au plus vile ; il me reconnut et me demanda :
— « Vos chiens sont-ils prôts ?
— » Oui, répondis-je: mais il n'est pas encore jour et, en attendant, il faut se coucher.
— » Je crois que vous ùtes commt» les autres et que vous croyez que je suis malade.
— » Non ; seulement, mettez-vous au lit ! »
Il y consentit et, depuis ce moment, perdit toute connaissance. Je fus chez l'archevêque de Lyon, qu'il reconnut, et qui amena le père Gibalin, jésuite, qui nous dit être content de sa conscience. Après quoi, il vécut encore cinq ou six jours, au bout desquels il expira (28 janvier 1058).
Les uns soutenaient que c'était du poison qu^on lui avait donné ; les autres, que les elTorts qu'il avait faits avec une dame l'avaient complètement épuisé. Quoi qu'il en soit, ainsi iinit ses jours M. le duc de Caudale, qui devait à son mérite d'avoir, à vingt-sept ans, la charge de colonel-général de l'infanterie française (1), d'être gouverneur de Bourgogne et d'Auvergne et général des armées du Roy. Jamais homme n'eut plus lieu d'être content do sa fortune, car il avait 500,000 livres de rentes; il était chéri des dames, estimé des hommes, bien fait de sa personne; il avait la physionomie agréable et se mettait si bien que les gens de la Cour qui brillaient le plus faisiiieut gloire de l'imiter.
On peut aisément s'imaginer à quel point je fus touché de sa perte. Ce qui ne m'empêcha pas de lui rendre les derniers devoirs en le faisant <;nterrer dans l'église de Messieurs les comtes de Saint-Jean (février 1658).
(i) C*e8l uuu des rares erreurs de ces Mémoires. (Y. la nule p. 176.)
CHWAGNAC, MARKCHAL DE CAMP
Je revins ensuite en Auvergne, où je demeurai jusqu'à la paix (1) à faire la vie de province, c'est-à-dire à jouer, troquer, aller à la chasse et à prendre quelques amusements avec les femmes. Le marquis de Lévis(2), mon ami particulier, m'attira en Bourbonnais, où j'aiïermai une terre de son voisinage, afin de pouvoir chasser plus commodément. Il avait une bonne meute pour le cerf et moi une pour le lièvre et des oiseaux (3). Ce qui me servit d'occupation jusqu'à la mort du jeune Canillac, qui fut tué. La Barge, qui y était intéressé, me pria d'aller à Paris, sachant que j'avais beaucoup d'amis dans le Parlement; mais, pour le coup, mon secours fut inutile.
Un jour, comme je voulais sortir de ma maison pour affaire, M. le duc de Bouillon, notre gouverneur, m'envoya prier d'aller chez lui pour atfaire de conséquence. Mais je n'y fus pas plus tôt, qu'il me fit entrer dans son carrosse pour aller à la promenade; elle fut si longue qu'il me mena à Evreux, d'où je ne pus revenir que pour voir l'entrée (4) de
(1) Trait»'* d«»s r>rrn«'t'K, 7 noveinbro 1039.
(2) François-Cliristophr dn Levis-Veuladour, comlc de Brion, puis dur de Hanville.
(3) De fauconnerie.
(4) « La reine filn'il dans un char Iriomphunl, phis beau que celui que Ton donne faussement au Soleil, el ses chevaux auraient emporté le prix de la beautr? sur ceux de ce dieu de la fable. La princesse l'tail habill«''<^ d'unn robe noire, en broderie d'or rt d'argent, avec «pianlité de pierreries, d'une valeur inestimable- La c«)ubMir de ses clii-veux argentés, le blanc et l'incarnat de son teint, qui convenait au bleu de ses yeux, lui donnaient un éclat infini et sa beauté parut extraordinairement. Les peuples furent ravis de la voir et, transportés de leur joie et de leur amour, ils lui donnèrent milb' et mille bénédictions.
)» Le Roi était tel que les poètes nous représentent les hommes qu'ils ont divinisés. Son habit était en broderie d'or el d'argent, aussi beau qu'il devait l'èlre, vu la dignité de celui qui le portait.