LA COUR DE IMIILIPPE IV
\o\&{io l'ii Kspagno (IOf»i). — Lrs hrii:an<is. — A Madrid. — Aiilojo». — L arrhpvi^tjiir il Kiiiltiiiii. IMiili|)|ic IV. — CJiavafinar, p<''n<''ral il'arlilleri»'. — Villaviciosa [17 juin I66r>). — A Harroloiip; forinalion d'un rt''piiiM'iit. — Keloiirà Madrid.
Je pris la route de Barcelone, où je trouvai deux ambassadeurs, l'un des Grisons et Pautre des Suisses, le comte d'Oberslorf, homme de qualité de Silésie, avec qui je me joignis pour faire ensemble le voyage de Madrid.
Nos Suisses nous obligèrent à passer par le royaume de Valence, à cause que les gens de leur nation qui étaient au service du Roy catiioli(|ue avaient leurs <|uartiers dans ce royaume. Nous y fûmes fort régalés par le marquis de Saint-Roman, le vice-roi, qui, après m'avoir fait mille amitiés particulières, me donna des lettres de recommandation pour le marquis de Veladas, son père, <|ui était ministre d'Etat, et une escorte pendant six lieues, de crainte de rencontrer des bandits.
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qui égorgt'aiont, sur les chemins, «ne inlinité de passants pour les voler. Le vice-roi avait déjà fait couper cent tètes, qui étaient encore sur les murailles de Valence. Mais, quand il faisait poursuivre ces bandits, ils se sauvaient en Castille, où ils étaient en sûreté, car il n'était pas, pour lors, en usage qu'un gouverneur fît arrêter des criminels dans le gouvernement d'un autre.
Tant que nous eûmes les gens du vice-roi, nous n'eûmes aucune alarme ; mais quand nous ne fûmes que le comte d'Oberstof, qui n'avait que son valet de chambre, et moi avec deux gentilshommes, qui étaient la Motlie et Ponthiéry, im valet de chambre, trois laquais, un page et un cuisinier, qui composaient tout mon é<|uipage, nous eûmes (juelqu'inquiétude.
Elle redoubla quand nous fûmes au premier cabaret du royaume de Castille; car, comme nous jouions, le comte d'Oberstorf et moi, nous vîmes entrer vingt de ces coquins, avec des mousquetons, qui nous vinrent compter dans la cuisine. Le plus hardi de la troupe, voyant que je prenais du tabac, me demanda s'il était bon. Je lui en olfris, qu'il prit sans me remercier ; ensuite il me demanda où nous allions.
— «< A Madrid ! » lui dis-je.
Ils sortirent et furent parler cnint eux, pendant que ^h^^tesse nous disait f|ue ces marauds avaient assassiné mille gens.
Nos valets remarquèrent <|ue notre voiturier leur parlait en particulier dans l'écurie ; ce qui nous donna lieu de nous en méfier. Le comte d'Oberstof confia à mes gens une pièce d'or, de la pesanteur de lOO ducats, représentant l'empereur Hodolphe (1).
Comme la plupart de l'Espagne est déserte, nous par-
(l) Kodolplu» «le H.ihsliouig, lundgrave «l'Alsiice, empereur d'AlU'inaiinf en 1273.
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limes de jçrand matin, et comme nous approchions d'une maison qui faisait la moitié de notre journée, nous aperçûmes cincpianle de ces coquins, (|ui gagniirenl devant nous notre hôtellerie et ranffèrent leurs armes en manière de corps de garde, avec une sentinelle <|ui se promenait. Ce qui nous ayant dégoûtés de manger, je dis au voiturier qut; je ne voulais pas repaître. Il s'y opposait fort, mais, voyant que je menaçais de le tuer, il nous conduisit jusqu'à une ville, «lui n'est (ju'à dix
lieues de Madrid.
Le juge, qui nous en fit ouvrir les portes, après nous avoir assez hien logés, nous assura que nous avions de grands remerciements à faire à Dieu, qui nous avait tirés des mains de ces voleurs, qui assassinaient impunément tous ceux qui avaient le malheur de les rencontrer.
Le lendemain, nous arrivâmes à Madrid à onze heures du soir. On nous avait adressés chez Marguerite, la Flamande, ou chez maître Philippe, qui étaient les deux seuls logements qu'on pût trouver dans la capitale d'Espagne. La Flamande donna une chambre médiocre au comte d'Oberstorf et me logea chez des dames, qui me reçurent mieux que je n'avais espéré.
Le jour d'après, je m'habillai assez proprement et me fis conduire à l'église des Basiles, où s'assemblait le beau monde, par un jeune homme qu'on m'avait donné pour interprète, ne sachant pas la langue. J 'y trouvai à l'église quantité de caballeros, qui faisaient des mines et parlaient, par signes, à leurs dames, line d'elles, en sortant de la messe, m'aborda et toucha mes rubans avec plaisir; puis, regardant un beau collet de point de Venise, qui me coûtait trente pistoles, elle me fit dire par mon truchement qu'elle était grosse de six mois et qu'elle en avait envie.
— « 11 y a dix ans que je suis gros moi-même, ré-
<:n\VA(;.\AC EN esi>a(;ne
pondis-je à l'instant, et j'ai aussi envie de vous ! »
Ce dont elle fut si irritée qu'il n est sorte d'injures qu'elle ne me dit. Ce qui m'obligea à en demander la raison à Marguerite la Flamande, (jui me dit que (f quand les femmes,en ce pays-là,étaient grosses et qu'elles avaient envie de quelque chose, qui que ce fût n'osait le refuser. » Cela s'appelait, comme l'indique l'auteur des mémoires du voyage d'Espagne, les Anlojos{i),
Je fus, l'après-dînée, voir notre ambassadeur, l'archevêque d'Embrun (2). frère de la Feuillade ; il fut très surpris de me voir et me dit « (ju'il n'y avait homme de (lualité, que le prince de Chalai»(3 , qui servit les Espagnols. »
Je lui répondis que « s'il croyait que le voyage que j'avais fait me fît tort en France, je m'en retournerais. » Il m'assura qu'il ne le croyait pas, mais qu'il me priait de ne prendre aucune charge que je ne lui eusse communiqué auparavant, m'allégua nt qu'ayant été maréchal de camp en France, il fallait ((ue je n'en prisse que de celles qui étaient plus considérables. Je le remerciai de ses avis obligeants et lui en donnai ma parole.
L'archevêque me donna à dîner, le jour suivant, avec La Fuye, envoyé de M. le Prince, du Corail, qui avait été major (4) de mon régiment, et plusieurs autres,
(1) Antojo signifie une lubi.-, un (Niprice exlruvagant; r estée «lue nous appelons une envie <lfî femme grosse.
(2) Georges li Aubusson ; son frère François, duc «le l.a Feuillade, fut nommé maréchal de France en «674, après s'être distingué iMi Franche <:omlé. C'est lui «lui a fait élever une statue à Louis XIV sur I.» place des Victoires.
i3) Adri.-n-HIais.- de Talleyraiid-Férigord, llls du Clialais décapité à Nantes, «n |02fi, pour avoir conspiré contre Hichelieu.
(4) Chaque régiment de cavalerie comprenait deux escadrons à deux compagnies. Le mestre de camp était chef du premier
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devant qui il déclara « que mon service contre les Portugais ne me ferait nul tort en France et quMl prenait la chose sur lui. »
Ce qui me donna lieu d'aller voir le duc de Mediu;»de-las-Torres, qui était le premier ministre. J'en reçus tout l'accueil que j'en pouvais espérer, me promettant son amitié et de parler au Roy en ma faveur. Deux jours après, il me lit avertir que le Roy me donnerait audience à trois heures après-midi.
Je la pris, en présence de quantité de ministres étrangers. Je trouvai le Roy assis dans un fauteuil, lechapeau sur la tète, ne branlant ni les yeux, ni les mains, ni les pteds, en telle façon que je l'aurais pris pour une statue. Je lui fis une profonde révérence et lui olîris mes services en français; il leva, pour lors, une de ses mains tant soit peu et me dit :
— « Tendro- cuidadol »
Ce qui veut dire « qu'il en aurait soin. »
C'est tout ce que j'en eus pour vingt pisloles qu'il m'en coûta ; la coutume étant établie de payer autant qu'on est de ([uelqut? sorte de distinction. Je m'en retournais assez mal satisfait, quand on m'assura ({ue, quand j'aurais été prince, il ne m'aurait pas dit autre chose .
Leduc de Medina me dit ensuite (jue Sa Majesté avait ordonné une junta (l) du marquis de Caracena de Mortara (2) et de lui, pour examiner mes demandes. J'y fus appelé, et Caracena m'oifrit, de la part du Roy, de me faire lieutenant générid de cavalerie et de me donner un tercio (3) à commander. Je le remerciai et lui dis que, le
escadron; le plus .-incieii capilaine du n'-giiuetil cumiiiaadail lu deuxièiiu' «.'sciiilron, avec le titre de major. {Itntuilles françaises.)
(1) Conférenre.
(2) Luis de iteuarides, comte de Pintu.
(3} Hégiineul d'inrunlcrie, composé de soldats dN'dile.
CIÏ.VVACNAC EN ESPAGNE
lendemain, je lui rendrais réponse, ne sacliaut pas encore ce qu'étaient les charges des armées d'Espagne, et que je demandais vingt-quatre heures pour m'en informer.
J'allai, de ce pas, chez l'ambassadeur, qui me dit que cet emploi était comme celui de sergent de bataille (1) et que je le refusasse. Je retournai à ces messieurs et les priai de remercier le Roy de ma part, ne voulant pas accepter une charge égale à celle que j'avais eue en France. Ils me prièrent de revenir le lendemain et qu'ils en parleraient à Sa Majesté. EWv eut la bonté d'ordonner qu'on m'offrît les charges de général d'artillerie et de sergent de bataille. Je les acceptai, sur l'avis de l'ambassadeur, qui me dit qu'on me donnait tout ce que je pouvais désirer, surtout depuis qu'on y ajouta .'^00 ducatons (2) par mois de pension et une compagnie de cent cuirassiers, que le Roy m'accordait pour me témoigner la satisfaction (|u'il avait que je fusse à son service.
Je ne manquai pas d'eq remercier M. le duc de Médina, qui me procurait ainsi 25,000 livres de rente, appointements ou pension. Il me présenta au Roy, à quij'en rendis mes actions de grâces, <'t je me préparai à aller joindre l'armée d'Estramadurc que commandait le comte de Marsin.
J'en eus une grande joie, qui ne dura pas longtemps, car on ^^ta à Marsin son commandement pour le donner au marquis de Caracena. La (]our lit tout ce qu'elle put pour obliger Marsin à servir sous lui, mais il ne voulut amais y consentir et revint à Madrid.
(1) Le sergent de bataille, en France, ^-l^it le lieutenant du maréchal de camp pour l'ordre de marché, les rornialioiis en bnlaille, l'assiette du camp et le placement des avant-postes. Il avait le pas sur li's im-stres de aim\y. {Uatailles fraw^aises.)
(•2) Il valait environ 2 fr. 50.