‹ Mémoires du comte Gaspard de ChavagnacChapitre 31 sur 88 · LA COUR DK PHILIPPE IV · texte numérisé non relu

LA COUR DK PHILIPPE IV

Jamais deux amis, qui s'aimaient tendrement, n'avaient eu plus de joie de se revoir. Nous nous rendîmes un compte fidële de tout ce (jui s'était passé depuis notre séparation (1) et, après être tombés sur la situation où il se trouvait, il me conseilla de m'attacher à Caracena, qui me prévenait sur tous les plaisirs qu'il pouvait me faire, m'ayant même promis de me mener dans son carrosse à l'armée, et offert 3,000 pislolcs pour faire ma compagnie.

Je fis ma compagnie en deux jours, à Madrid, rien qu'avec des Français. On me donna 100 chevaux d'Espagne, que j'eus le grand regret de voir si mal employés. Je donnai ma licutenance à La Mothe, ma cornette à un gentilhomme du Dauphiné; Ponthiéry, mon autre gentilhomme, ayant été assassiné en amourette il y avait quinze jours, Je fis un très bel équipage et l'envoyai avec La Mothe, qui conduisait ma compagnie, dans l'Estramadure. Comme j'étais sur le point d'aller prendre congé du Roy, Caracena me dit (|ue Sa Majesté avait besoin de moi pour quelques jours, après quoi, je le rejoindrais.

Comme on est fort lent dans le conseil d'Espagne, on me laissa encore trois mois après son départ de Madrid, pendant lesquels il assiégea Villaviciosa, où les Portugais (2) délirent toute son armée (17 juin 1665). Mes cuirassiers y firent des choses extraordinaires et La Mothe y acquit beaucoup de réputation.

La perte de la bataille fut un coup de tonnerre pour ce bon Roy, qui me lit dire aussitôt de venir lui parler.

(1) A Bordeaux, le 2 août 16:'.3.

(2) ('«Miimanilr par le conilr St liÔnberg, lieutenant général français, n»' dans l<; paysde Clèves. Il avaitaidé Turenue à battre Coudé il la batjiille des Dunes (16.'>8). Louis XIV le fera maréchal de France, quoique protestant, en 1675, et l'exilera en lOSR, après la révocation de TEdit de Nantes.

CHAVAfîNAC EN ESPAGNE

Comme j'avais appris assez d'espagnol, il me demanda mon avis sur la conjoncture pr<^senle.

— « Les forces de Votre Majesté, lui répondis-je, sont trop puissantes, pour qu'on s'alarme de la perte d'un combat ; mais il faut remettre proniptement des troupes sur pied. »

11 me demautla si je pourrais lui faire un régiment de 1,200 cavaliers français. Do quoi je l'assurai, et môme plus fort, s'il le désirait.

Sur quoi, il m'ordonna de me préparer à aller en Catalogne pour le lever incessamment et y prendre 4,000 .Napolitains, qui devaient débarquera Barcelone; et dès que mon régiment serait complet, je recevrais mes chevaux.

Après avoir pris congé de lui, je fus chez le duc de Médina, qui m'assura (pie « don Vincent de Gonzague(l) avait ordre de me remettre de l'argent et des quartiers ; que je ne pouvais rendre un plus jjjrand service à Sa Majesté que de ne pas perdre un moment à mettre mon régiment sur pied. »

Heureusement je rencontrai, à moitié chemin de Madrid à Barcelone, 10 ou 12 olficiers, qui venaient me chercher pour voir si, par mon moyen, ils ne pourraient pas avoir de l'emploi en Espagne.

J'eus une grande joie de les voir et de les trouver si à propos, car c'étaient tous gens de service. Il y avait parmi eux Morangis ^2), un de mes neveux, Saint- Etienne, Desendreux idu Languedoc) qui, avait eu un régiment en France, du Chesne, du régiment de Conti, Durand, d'Astorg(3), la Barthe, Baltazar, le frère du vicomte de Saint-Jal, un Morosier, mon parent, et

(1) Vice-roi de Catalogne.

(2) Antoine de Harillon, marquis de Morangis.

(3) Jean d'Aslorg »lu Clialudel de Kascots.

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plusieurs autres volontaires, que je ramenai à Barcelone.

J'écrivis en Languedoc et y «mvoyai un officier, qui me ramena 600 hommes faits à peindre, en attendant les autres. Le vice-roi me donna des quartiers, mais point d'argent; j'en écrivis au duc de Médina, inutilement ; d'ailleurs les Napolitains, dont on m'avait conlié la conduite, ne venaient pas. Enfin, on m'envoya 4,000 réaux, valant chacun 12 sols de notre monnaie, et à l'avenant pour les olficiers. Ce qui me fâcha si fort que j'étais sur le point d'aller à Madrid, <|uand je reçus la nouvelh? dr la mort du Roy (1) (17 septembre 1665) et ordre de la Reine de licencier mon régiment et de m'en revenir incessamment à la Cour.

Je fus contraint, les Iilspagnols ne me donnant pas d'argent\ de louer des barques pour renvoyer mes cavaliers et de donner des chevaux de mon équipage aux olFiciers.

Après quoi, je revins à Madrid, où, en y entrant, je fus frappé d'une manière extraordinaire de la mort d'une dame qu'on enterrait, et à laquelle j'avais juis trop de part pour que je ne vous en raconte pas l'histoire. Elle sentirait son roman et je n'aurais garde de l'écrire, si je croyais que jamais ces mémoires sortissent de la famille ou qu'ils fussent vus ailleurs, n'y cherchant qu'à ne pas m'écarter de la vérité et non pas à dire des événements qui pourraient réjouir le public.

(1) L'h/'-rilior de la couronnr «-Uiil son lils r.liarles il, Ag»- de V ans, qu'il avait ou d'un second mariage av«r. Mario-Anne d'Autriche, fille de l'Empereur Ferdinand lil. Elle fut proclamée régente pendant la minorité du nouveau roi.

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