CHAPITRE II
RÉGENCE DE MARIE-ANNE
Galante aventure (Juin 1065). — Grands jours d'Auvergne. — La Feuillade el Sainl-Aunais. — Le baron dcLisula. — Audience de congé. — Le chanoine de Barcelone. — Horoscope. — D'Espagne en Autriche. — Les ligues d'Anlibos. — Venise-la-Belle.
Depuis que le comte de Marsin était revenu des frontières de Portugal, nous étions inséparables et, comme il aimait les aventures plus qu'aucun homme que j'aie jamais connu, il ne faisait autre vie que de passer la nuit et le jour à des balcons ou à des fenêtres grillées. Pour toute faveur, la plupart du temps, après avoir demeuré trois heures à faire des mines, il n'en avait autre chose que le plaisir de voir sortir, au travers d'un barreau, un bras noir, décharné et sec, qui, avec un mouchoir, lui faisait un signe, pour lui marquer qu'on était content de sa manière de (jiilantiser. Car, en Espagne, la grande manière de faire l'amour, c'est de se tenir dans une place et de parler avec ses doigts un
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langage où les dames sont si savantes, qu'à l'âge de (juatorze ans elles ont déjà des conversations où elles s'expliquent à merveille. La complaisance que j'avais pour Marsin m'obligeait à le suivre. Ces sortes de galanteries n'étant pas de mon goût, j'en étais môme très ennuyé, quand, la veille de la Saint-Jean (23 juin 1665), il entra dans ma chambre pour me dire qu'il voulait me mener promener au Duen-Retiro (1), où il y aurait plus de trois cents carrosses, à six mulets, de femmes de qualité, qui ont accoutumé, ce jour-là, de prendre l'air et la permission d'y faire cinq ou six cavalcades sans leur duègne.
Je m'y laissai entraîner et, après plusieurs tours, Marsin me dit que nous ferions bien de nous attacher à une cerUûne dame, que nous ne pouvions découvrir parce que elle était tapadn (2), et que nous suivîmes plus de deux heures, sans savoir si elle était vieille ou jeune, laide ou belle.
A la fin, le cocher s étant arrêté, Marsin lui envoya offrir des rafraîchissements par un limonadier français, qui lui en présenta ; mais elle lui lit dire qu'elle n'en voulait pas recevoir du comte de Marsin, parce qu'elle le savait empenndo, c'est-à-dire engagé ailleurs, mais qu'elle en prendrait du comte fjondo{ce qui voulait dire du gros comte), de bon cœur.
Je me vis si bien dépeint par ma taille, que je ne pus douter que ce ne fût à moi à qui l'on en voulait. Ce qui m'obligea de lui en faire faire honnêteté de ma part, qu'elle reçut à merveille, en prenant quelques limons qu'on lui présentait. Après quoi, elle fit encore quelques tours, mon carrosse suivant toujours le sien. Elle mit
(1) Jardin public du Pulais-Hoyal, construit par Philippe IV dans la banlieuf de Madrid.
(2) Complèlement voilée.
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piod à terre, à la brune, pour se promener; ce qui me donna lieu de l'approcher, Marsin m'ayant quitté pour chercher aventure nouvelle. Je la priai de consentir que je pusse la voir. Après quehjues difficultés, elle entra chez un limonadier, en me disant « qu'elle ne s'y opposait pas, pour me faire voir qu'elle n'était pas tout à fait indigne de mes soins. » ^ ^
J'en convins quand, à la clarté d'une bougie, elle ôta . sa mante. Si j'éttiis héros du roman, je me récrierais sur la beauté de mon Espagnole. Pour moi qui, dans la bagatelle comme dans les choses essentielles, n'ai jamais fardé la vérité, je ne m'en éloignerai pas quand je dirai qu'elle avait une taille admirable, des dents bien rangées, de la gorge et des épaules assez blanches pour le climat. A Tégard de l'esprit, chacun sait que les dames de sa nation en ont au-dessus des autres. Notre conversation fut très courte et ne roula (jue sur les moyens où je pourrais la voir ; elle me lit connaître mille et mille difficultés et ne laissa pas de me protester qu'elle me ferait du bien, « mais que je me gardasse bien de la faire suivre ni de m'informer qui elle était, car elle pourrait courir risque de la vie et peut-être, je n'en serais pas quitte à meilleur marché. »
Elle ajouta que « j'attendisse chez moi du ses nouvelles et que j'en aurais dans peu de temps. » A ces mots, elle me quitta, rentra dans son carrosse, que je perdis, dans le moment, de vue sans faire d'autres perquisitions, sachant par l'exemple de mon pauvre Ponthiéry qu'on avait assassiné, combien il est dangereux, en ce pays-là, d'avoir une galanterie déclarée.^
Le lendemain, le comte de Marsin vint chez moi et je lui lis part de ce «jui m'était arrivé ; il se moqua de moi, de m'ôtre laissé traiter en dupe. Il n'en fut pas de môme de lui, car il me raconta une aventure merveilleuse qu'il avait eue avec une d.nme d'une beauté surprenante,
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et dont les faveurs, par la suite, le tinrent plus de trois semaines en chambre.
Pour moi, je ne songeais plus à la mienne quand, un matin, j'entendis frapper à ma porte ; j'envoyai mon valet de chambre, qui me dit :
— a C'est une femme qui demande à vous parler. » J'ordonnai (|u'on la fit entrer.
En m'abordant, elle me dit qu'elle avait à m'entretenir et que je fisse sortir mon valet <Ie chambre. Après quoi, elle ferma la porte au verrou et ôta sa mante, me demandant si je lui tiendrais compte de tout ce <|u'elle faisait pour moi. Je reconnus alors mon aimable inconnue, (jui, me voyant au lit bien proprement, Ata son attirail, rangea à merveille tout son équipage, mit toutes ses épingles sur sa toilette et puis me vint trouver. Nous eûmes une conversation à l'espagnole d'une demi-heure, aprrs la(|uelle elle reprit ses épingles et se trouva rhabillée avec la même propreté qu'elle était venue. Après m'avoir fait une profonde révérence, elle voulait prendre congé de moi, lorsque je l'arrêtai pour lui donner quatre pièces de quatre pistoles, qu'elle jeta sur le plancher en me regardant de travers,
— « Si vous avez jamais l'insolence de me présenter de l'argent, protesta-t-elle, je ne mettrai plus les pieds chez vous. J'ai des raisons pour vous cacher mon ni»m et ma naissance, mais, si vous les connaissiez, bien loin de me traiter comme une malheureuse courtisane, vous vous apercevriez que c'est par beaucoup de respect et de tendresse, et non par des présents, que vous devez mériter mes bonnes grAces ! »
Gomme je ne voulais pas me brouilh^r avec elle, je lui donnai ma parole de ne jamais lui en parler. Après quoi, en nous séparant, contents l'un de l'autre, elle promit de me venir revoir quand elle le pourrait; et, d'ordinaire, elle trouvait les moy^is, trois fois la semaine.
CHAVAGNAC EN ESPAGNE
de me rendre des visites avec sa même cérémonie.
Je trouvais la chose assez plaisante, quand Marsin m'amena diner chez Val mirante (1) de Castille pour me faire faire connaissance avec lui. Nous y trouvâmes très bonne compagnie ; entre autres, il y avait don Diego — avec qui j'entrai en grande conversation sur les intér^^ls des princes de l'Europe. Mon raisonnement lui plut assez pour qu'il eût envie d'avoir encore avec moi quelques conférences sur ce sujet; ce qui l'obligea à me prier le lendemain à diner, avec le comte de Marsin.
Nous nous rendîmes chez lui à l'heure marquée, où, après beaucoup d'accueil obligeant, il nous dit :
— « Quoique ce ne soit pas l'usage à Madrid de faire manger les dames avec les gens qu'on y convie, je vous prie d'agréer que j'en use avec vous à la française Mais, à mon tour, je vous prie de n'en pas faire de même, car votre nation a la réputation de ne pas laisser le commerce des dames inutile. »
Nous le rassurâmes sur toutes choses : après quoi, il alla dans la chambre de sa femme, ((u'il nous présenta sous le nom de doua Héatrix.
Mais (juel fut mon étonnement, quand je jetai les yeux sur elle et que je trouvai qu'elle et mon inconnue étaient la même chose ! Sa surprise ne fut pas moindre, mais elle en revint plus tôt, car, sans me regarder davantage, elle nous (it mettre à table, où elle ne parut pas plus embarrassée que si elle ne m'avait jamais connu.
Sur la lin du repas, je remarquai qu'elle parlait bas à son mari qui, en souriant, me dit « (|ue sa femme était grosse, et qu'ayant les AntojoSy elle avait envie d'un des rubans de ma rhingrave (2), qui était assez belle, me
(1) Amiral.
(2) Large haut-ilf-ohaiisscs, très eiirub.inn«', importé, on I6fi6, à la cour de Louis XIV juir le Hhingravc, Jean Philippe, conile de Salm.
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demandant pardon s'il en usait ainsi, mais qu'il espérait que je ne trouverais pas mauvaise la liberté qu'il prenait. »
On peut juger si j'eus de l'empressement à découper ma «i^arniture ! J'aurais doiuié tous les rubans de France pour trouver une scnii)lable occasion. Don Diégo ne pouvait assez m'en remercier, et sa femme m'en sut si bon gré qu'elle me dit, quand je pris congé d'elle, « qu'elle reconnaîtrait, s'il lui était possible, mon honnêteté. »
Elle y fut plus régulière que je n'aurais désiré, car, le lendemain, un vieil Espagnol de soixante ans, qui était son caba{fja<l(jr(i], m'apporta, du consentement de son époux, deux belles peaux d'Espagne, trois douzaines de paires de gants de senteur, avec une cassolette travaillée aux Indes, (|ui valait plus de 30 pistoles.
La magnificence de son présent m'obligea à aller chez nos marchands français, où j'achetai jiour 2,000 francs de montre, d'étolfes d'or et d'argent, et une épée d'or de rapport pour don Diégo, qui donna à La Mothe (qui la lui portai une belle émeraude.
Mais, comme les Espagnols, pour toutes choses, ne voudraient pas se laisser vaincre d'honnêteté, il m'envoya trois beaux chevaux d'Espagne bien harnachés, qui valaient bien 400 pistoles. Je lis humainement tout ce que je pus pour m'en défendre ; mais il me les oiîril avec tant d'empressement que je ne pus jamais m'empêcher de les recevoir. Je lui lis, à mon tour, encore quelques présents ; ce qui forma entre nous une si grande amitié que, quand l'ordre fut arrivé de me faire marcher en Catalogne, je ne sais qui fut le plus aflligé de don Diégo ou de doua Béatrix. Cependant, elle m'en parut si touchée qu'il me fallut convenir qu'il n'appar-
(I) Sun écuyer.
(:havac;nac en espa(;ne
tient fju'aux Espagnoles de porter a l'excès la vivacité de la passion ; les daines des autres pays n'approchent pas du raffinement et de la délicatesse ni de la violence de leur expression.
Elle voulait absolument me suivre, déguisée en page. J'avais beau lui représenter ses dangers et les miens, je ne pus jamais la mettre dans un état tranquille qu'en lui prometlaiit (|ue je quitterais toutes choses pour revenir dans deux mois, en quelque situation que je fusse.
Je la quittai, aussi bien que don Diégo, avec toute la douleur (ju'on peut s'imaginer, mais non sans répugnance de me trouver embarqué avec une femme dont j'avais tant de raisons d'aimer le mari, qui, en partant, m'obligea de prendre une boîte garnie de pierreries, où son portrait était d'un cAté et celui de dona Béatrix de l'autre. Elle m'écrivit fort souvent pendant mon séjour à Harcelone, dans des termes si forts et si pleins de désespoir, que j'appréhendais, à tout moment, qu'elle ne fit quelque incartade ; ce r|ui, joint à l'ordre de la Heine, me lit partir en diligence pour Madrid.
Comme je traversais une grande rue, je fus arrêté par un enterrement, qui me parut, par sa magnificence, être de quelque personne de qualité. Je m'en informai ; mais quels furent ma surprise et mon élonnement, quand on médit que c'était celui de doua Beatrix ! J'en fus touché si vivement que je ftis deux jours enfermé dans ma chambre sans en sortir.
Don Diégo, ayant appris mon arrivée, vint me trouver et, comme il n'avait pu avoir d'autre consolation que la mienne, il ne cessait de pleurer et de m'embrasser. Je mélangeai ma douleur à la sienne et, comme il me dit n'avoir aucun portrait de sa femme, je lui rendis celui que j'avais, ce dont il me sut un gré extrême. 11 voulait m'obliger à garder la boite de pierreries, mais je n'eu voulus pas absolument. La ressemblance de son épouse
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ne fit (ju'augmenter sa douleur, car elle en vint au point qu'il dit (( (|u'aj)rès la perte de tout ce qu'il chérissait le plus, il voulait s'enfi'rimîr dans un couvent pour le reste de ses jours. »>
11 s'y fut jeter quinze jours après, sans qu'il en soit jamais sorti depuis. Il donna tout son bien aux |)auvreH, à la réserve de six chevaux d'Espagne» qu'il me conjura de garder pour l'amour de lui.
Le chagrin que me causa cette aventure l'ut suivi de celui quej'eus du changement où se trouva la Cour ijuand j'y arrivai. Le duc de Médina, mon ami et mon protecteur, y était sans considération. Le père Neidhart (1), jésuite, confesseur de la Heine, y disposait de toutes choses. Ce que j'appris par le baron de Lisola (2), envoyé extraordintiire de l'Empereur et l'un des plus habiles hommes politiques du siècle. Je m'étais lié avec lui d'une amitié très grande avant mon départ pour la (^\laIogn«; il ne faisait pas grand cas de ce nouveau ministre, dont rcs|)rit faillie, <|ui avait peur de tout, l'empêchait d'avoir cette vigueur et cette assurance que doit posséder un homme (jui veut gouverner les auli-es.
Cependant je pris audience de la Reine, qui me dit qu'elle était très satisfaite de mes services et qu'elle me destinait [)our certaine occasion où Elle me ferait connaître la confiance qu'elle avait en moi.
De la, j'allai voir l'archevêque d'Embrun (aujourd'hui évêquede Metz), notre ambassadeur, qui, après m'avoir embrassé, me dit :
— « J'ai mille joies de votre retour, jiarce que j'ai
(1) Johann Eberhanl von NiMiiliarl, gcniillioiiiiu4> slyricri. luthérien, t'onverti ri nalurulisr ••spa^iiol.
(2/ Fran(,'ois-Paul, avor:al frant -comlois, «Miln'- ilepms ir»:i«» au service de Fi-i-din.ui({ III, Fui ambassadeur en Aiii;l«*lfi rt*, en Suède et en Kspagiic
CHAVAGNAC EN ESPAGNE
mis les choses à un point tel, que j'espère vous mettre à la tète de 20,000 hommes pour commencer une guerre en Espagne.
— » Je suis tout prêt, répondis-je, à prendre mon congé et à m'en aller sur nos frontières poury attendre les ordres du Hoy.
— M (iardez-vous-en bien, me dit-il, cela vous ferait soupçonner î »
Ce qui me mit fort en colère contre lui, lui reprochant « qu'il avait bien mauvaise opinion de moi, de croire que, tant que je serais engagé avec les Espagnols, je fusse capable de les trahir ! »
Il me donna d'assez mauvaises raisons et fut fort fâché de s'être découvert ; mais encore plus de la conversation que nous avions eue ensemble. 11 m'en marqua son chagrin en écrivant en France tout ce qu'il put contre moi.
La Cour envoya ordre aux Grands- Jours (1), qui étaient alors en Province, d'aller rechercher des plaintes (|u'on pouvait faire contre moi. Heureusement il n'y en eut pas ; mais on ne laissa pas de me faire mon procès comme étant maréchal de camp, à qui il n'était pas permis de sortir du lloyaume sans permission du Hoy. Ce fut tout le crime qu'on ait jamais pu m'imputer. .l'en parlai à la Reine d'Espagne, qui s'en expliqua, en ma présence, avec l'ambassadeur. Il en parut surpris, disant (|u'il fallait que j'eusse quelque ennemi caché.
— « Je n'en ai pas d'autre que vous, lui répondis-je ;
(i) Uni' (Ircluralion royale ilu 31 août 1665 avait urtlonn^^ l'inf^lallation à ('lermont d'une liuule cour de Justice, formée «l'une délrf^alioii du Parlement de l'aris, a j»our juger, en dernier ressort, lotîtes les causes civiles et criminelles, punir les abus, r«'foriner les mauvais iisapes ». Les Grands-Jours étendaient jour juridiction souveraine sur toul !»• i f-nlre de la France.
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mais vous aurez beau l'aire, j'ai des amis en France qui lâcheront de faire connaître au Roy mon innocence. »
Dans ce temps-là, La Fcuillade, peu accommodé des biens de la fortune, trouva le moyen de se faire faire maréchal de France (1), en venant en Espagne se battre contre Saint-Aunais (2), sous prétexte (|u'il avait mal parlé du Roy ; à quoi tout le monde dit qu'il n'y avait jamais songé. Mais, pour faire de l'cclat de la chose, il le fit appeler et me pria de trouver bon qu'il me parlât. Je lui mandai qu'il n'était pas nécessaire et que j'étais si mal avec son frère, que je ne voulais rien avoir à ménager avec lui.
La récompense qu'eut La Feuillade engagea Marey (3), gendre du maréchal de Grancey (4), à faire une pareille incartade contre Saint-Aunais. Use rendit, à ce dessein, de Lisbonne, où il était au service des Portugais, à Madrid. Le Conseil d'Espagne en fut averti et Marey eu prit peur avec raison, car on le faisait chercher de tous côtés et, s'il avait été pris, je ne sais, ce qui lui en serait arrivé. Il se cacha si bien qu'on n'en put avoir de nouvelles ; mais, comme il fallait sortir, il m'envoya un
(1) Il lie le fui qu'en 1674, après la conquête de la Franche- Comté.
(2) Henri de Hourcier de Cezelly de Sainl-Aunais d.'clara " qu'il aimerait mieux «Hre mort que d'avoir jamais manqué de resp«'CtauHoi ... Il n-fusa, comme le lui proposaient La Feuillade et son second, le comte de Uclhune, de sortir de Madrid pour s«î battre, mais il annonça qu'il se promènerait toujours seul, avec une épée et un poignard. La Feuillade eut peur d'être écharpê par les bourgeois s'il se battait dans une rue de Madrid et déclina la remontre; on le chansonna beaucoup, mais Louis XIV fut reconnaissant de rinlenlion et lit sa fortune.
(3) Guillaume Houxel de Médavy, comte de Marey.
(4) Jacques Léonon de Rouxel, comte de Grancey.
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gentilhomme pour me prier d'avoir pitié de lui, disant qu'il était mon parent, quoiqu'il no le fût en aucune façon. Je no laissai pas que de le tirer d'affaire.
Sur ces entrefaites, le mariage de l'infante Marguerite avec l'Empereur (1) fut résolu. Le duc de Médina, qui l'épousa au nom de Sa Majesté impériale, fit des dépenses excessives. Le baron de Lisola, qui avait arrêté la conclusion de ce mariago, avait fait résoudre Philippe IV, un peu avant sa mort, d'entretenir, par un des articles, une armée dans les Pays héréditaires, pour secourir la Flandre, le Milanais et l'Empereur. Le c<jmte de Marsin en devait être le général et je devais la commander sous lui. Mais, après le décès du lloy, Penaranda (2) et le confesseur de la Reine n'en voulurent pas ouïr parler.
Cependant, le temps s'écoulait sans que la lleino-Régente fît rien pour moi. Il n'y avait pas d'apparence, après les mauvais olGces que l'archevêque de Metz m'avait rendus, que jo retournasse en France, et je commençais à épuiser mes linances, quand Lisola me dit que, si je voulais me contenter d'êt re général de bataille et d'avoir le premier régiment vacant, il ne doutait pas <|ue l'Empereur, après ce qu'il lui avait déjà écrit en ma faveur, ne fût très aise de m'avoir à son service. Je le remerciai de ses soins obligeants et le priai do me donner quelques jours pour y songer. Après m'ètre informé que la charge qu'on m'offrait était la môme que celle de maréchal de camp en France, je n'eus pas grand'peine à y donner les mains. Mme de Lisola et sa (ille, qui est une des plus honnêtes personnes qu'on peut
1) Lôopold l*''de Habsbourg, successeur de son père Ferdinand III depuis 1Gλ8, el boau-frère de Louis XIV.
(2) Gaspard de Hracanionl<>, comte de Penaranda, président du conseil <les Indes.
RÉf;RNCE DE MARIE-ANNE
voir, m'en einbrassèrenl de joie ; si bien que, par leur avis, je demandai une audience à la Reine.
— « Ce n'est pas pour quitter le service de votre auguste Maison, lui dis-je, que je vous prie de m'accorder mon congé, mais pour aller olFrir le mien à Sa Majesté Impériale. Je me flatte que vous me donnerez des lettres de recommandation pour Elle et que vous aurez la bonté de me recommander à T Impératrice. »
La Heine en voulut communicjuer à son Conseil et m'envoya Penaranda, qui me dit :
— « Je vois bien que vous êtes dégoûté du service d'Espagne depuis que le duc de Médina, votre ami, n'est plus en crédit ; mais je vous assure <[ue vos intérêts ne me seront pas moins ehers et je vous conjure de me laisser le soin de votre fortune. Vous vous apercevrez, en peu de temps, si c'est de bonne foi que je veux vous donner des marques de mon amitié, m
Enfin, j'obtins avec bien des difficultés mon congé, mais ce fut après le départ de l'Impératrice.
On donna l'ordre à Watteville de faire mes comptes, qui se montaient à 20,000 francs ; mais je n'en pus tirer que 2,000 écus avec une gratification de 100,000 maravédis. Je crus qu'elle était fort considérable, mais j'y fus trompé, comme on peut s'imaginer, quand on me dit qu'il fallait douze ou <piinze maravédis pour faire un sol. Il me fallut prendre ce qu'on voulut me donner en argent, car pour des lettres telles que je les pus désirer, la Reine ne me les refusa pas pour l'Empereur.
Après avoir fait mes adieux, je pris la route de Barcelone, où je trouvai la comtesse de Guiros, camerera inayor (1) de l'Impératrice, qui lui avait laissé deux galères pour la suivre (2), n'ayant pu partir avec elle, à
(1) Prernir-n; (l.iinr iJ»- la « tianiltre de l'InfaiiU'.
(2) MarKuerite-Thrrèse d'Autriche arriva à Barcelonoàla Hn de juillet IGOr», accompagnée du cardinal Colonna, du duc et ào la
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cause d'une indisposition qui lui était survenue. La comtesse m'olîrit obligeamment une. de ses galères, que j'acceptai ; mais les vents contraires nous retinrent quinze jours encore à Barcelone.
Un jour qu'après avoir joué toute l après-dinée avec le vice-roi, j'étais allé prendre l'air sur le mùle, une espèce d'abbé, dans un carrosse, me fit arrêter le mien pour me parler. Je lui demandai s'il y avait quelque chose pour s«)n service ; à quoi il me répondit « qu'il désirait avoir une conversation avec moi et qu'il me priait de monter pour cela dans son «-arrosse ». Je n'y fus pas plus tôt qu'il m'apprit « qu'il était chanoine dans la ville et s'appelait don Melchior d'Aubanda ; qu'il était né naturellement avec une aversion insurmontable pour tous les Français, mais qu'ayant vu chez le viceroi l'estime que tout le monde faisait de moi et se sentant une inclination particulière pour être de mes amis, il me demandait en grAce mon amitié ; et, pour marquer qu'il la voulait mériter, il ne voulait [)as soullVir que je logeasse ailleurs que chez lui. »
Je m'en défendis avec toute l'honnêteté qui me fut
duchesse d'Alburqiirr(|iie. Elle s'y embarqua pour l'Italie, et aborda à Finale, dans b» j?olfe de (î«Mies, b* 20 aoiU. Le gouverneur du Milanais, Monleturcnli la «onduisil à Hovrretlo, où rallentiairnl Ir prinre K«'rdinand ni^'lrichslein, grand-mallre de sa maison, le rardinal Harra« h, archevêque de Prague, son aumônier, le rtunte Waldslein, son écuyer. Les Espaj,'nol8 Turent cong^'dit's If 18 octobre, et le duc d Albnrquerque, dont (^havagnac nous a déjà parlé (page 166 et suivantes) emporta toute la vaisselle d'or et d'argent qu'on avait mise à sa disposition.
Les chemins iHaient si mauvais qu'il fallut plus d'un mois encore au cortège de l'Infante |»our se rendre, par Trente, Hotzen et le Semmering, de Uoveredo à Schotvienne, où l'Empereur vit sa fiancéi» pour la première fois ; le 26 novembre, il y avait 8a jours (ju'ellc voyageait. {Pttrsl Wenzt^l htbiokowitz, par Adam Wolf. Vienne, Wilhclm Braumiiller. 1869.)
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possible ; mais il s'obstina si fort à la chose, que je ne pus me dispenser de me laisser conduire dans sa maison. Nous y soupâmes en tète-à-tète ; après quoi, il me conduisit dans un appartement magnifique, où je trouvai mes gens, qui avaient déchargé tout mon équipage.
Le lendemain, sur les huit heures, il vint, en robe de chambre, me demander si j'avais bien passé la nuit. Je lui répondis « qu'on ne pouvait pas avoir mieux dormi, ayant été couché à merveille ».
11 en parut satisfait et me pria de nous promener. Comme nous étions dans sa salle, nous n'eûmes pas fait quatre tours qu'il m'obligea à entrer dans un cabinet, dont il ferma la porte sur nous. Je ne pouvais comprendre quel était son dessein, quand il m'ouvrit une grande garde-robe, toute pleine de vaisselle d'argent, d'où, ayant passé à un coiîre-fort, il me lit voir pour I00,f)0() écus en or monnayé, avec une cassette de pierreries, qui pouvait bien en valoir autant. Comme je luien t«*moignais ma surprise, car il n'avait qu'un bénéfice de cinq cents livres de rentes, il me dit « qu'il se confiait à moi, le tout étant à mon service et voulant que j'en disposasse comme s'il m'appartenait, et que je le désobligerais cruellement si je n'en usais pas avec la même franchise avec laquelle il voulait toujours vivre avec moi. »
Je lui donnai ma parole de n'en parler à personne, mais je ne voulus rien prendre de lui et, comme j'étais sur le point de m'embarquer, il me dit « que j'allais dans un pays où je serais extrêmement bien reçu, que j'y aurais des emplois considérables ; (|ue je m'y remarierais deux fois ; que je quitterais le service de l'Empereur et qu'après avoir essuyé bien de la mauvaise fortune, je reviendrais dans ma patrie finir mes jours. »
Quoique je n'aie jamais eu de foi pour les horoscopes,
CHAVAGNAC EN ESPAGNE
néanmoins j'avoue qu'il ne a éloigna pas de la vérité, puisque l'infortune où je suis aujourd'hui (1) ne me donne pas lieu d'espérer un sort plus heureux.
Les vents contraires nous retinrent encore quelques jours, pendant lesquels le baron de Lisola, qui avait reçu ordre de passer en Angleterre (2), arriva à Barcelone avec sa famille. Il pria inutilement la aimerera mayor de trouver bon qu'il fil le trajet avec elle dans ses galères ; elle n'y voulut jamais consentir, sous prétexte que les Français pourraient l'arrêter. Ce qui obligea Lisola à prendre une flûte, qu'il paya cin(]uante pistoles pour le conduire jusqu'à Finalei Mme et Mlle do Lisola me prièrent si fortement de m'embarquer avec elles, que j'en allai faire mes excuses à la comtesse de Guiros de Riez.
Nous traversâmes heureusement le golfe de Lion, passage très dangereux ; mais, le vent ayant changé, notre patron, après avoir ciHoyé les îles Sainte-Marguerite, fut obligé de mouiller à la côte. Mlle de Lisola était fatiguée, si bien que nous abordâmes une petite lie où nous voyions de si belles figues que nous mou. rions d'envie d'en manger. Comme nous étions après h nous satisfaire, nous vîmes une bonne femme à qui je demandai ou nous étions ; elle me répondit en pro< vençal :
— <c Près d'Antibes, «pie vous pouvez voir de la hauteur; et, dans un moment, vous verrez les officiers de la garnison, cpii viennent ici tirer aux oiseaux ! »>
On peut juger quelle fut mon alarme et celle de Mlle de Lisola ! L'envie dos figues nous passa si
(2) Louis XIN avail ih » lar»- la ^ucri e à l'Aiiglelerre Iti 20 janvier lOGG.
RÉGENCE DE MARIE-ANNE
promptement que nous nous rembarquAmes dans Tinstant, ayant de très grandes raisons, Tun et l'autre, de n'être pas conduits en France.
Cependant notre patron ne voulait pas se mettre en mer; mais, comme il sV vit forcé, il leva l'ancre; ce dont nous nous repentîmes par Torage que nous eûmes. Notre antène fut rompue. Enfin, après avoir essuyé les éclairs, les tourbillons, t'I avoir vu mille fois le moment où nous allions périr, nous abordAmes, dix heures plus tard, à Villefranche (1).
Après les serments accoutumés de ne s'3^ jamais plus exposer, nous gagnAmes Turin, moyennant des mulets que nous louâmes. Nous vîmes à Racogni le prince de Carignan qui, quoique muet, était un très galant homme; j'en reçus toutes les honnêtetés possibles, aussi bien que des olficiers de la compagnie des Gens d'armes de son père (2), qui avaient servi avec moi en Périgord. M. le duc de Savoie (3i, qui était alors à Moncalieri (4), nous envoya des rafraîchissements et surtout une grande quantité de rosoU (5), que nous partageAmes. Après quoi, M. de Lisola, sa femme, sa fille et moi, nous nous séparâmes, non sans verser des larmes : eux, pour prendre la route de Franche-Comté, et moi, pour m'embarquer sur le Pô alin df me^'endre à Venise.
J'y arrivai d'assez bonne heure pour considérer la beauté de cette grande ville, qui semble être un miracle
(1) Sur le golfe de Gènes, à 2 kilomètres à l'est de .Nice.
(2) Le prince Thomas de Savoie-Carignan, qui fut, tour à tour, l'ennemi et l'allié de la France.
(3) Charles-Emmanuel lijils de Viclor-Amédée et de Cliiisline de France, resta jusqu'à sa mort, en 1675, le Adèle ami de Louis XIV.
(4) Ch&teau ducal sur le IM. à 9 kilomètres au sud de Turin, sur la route de Gênes.
(5) Liqueur aromatique.
CHAVAGNAC B?( ESPAG.NK
de la nature ; car rien n'est si surprenant que de voir les plus beaux édifices du monde sortir du. milieu de la mer ; sans compter de gros faubourgs, éloignés d'un quart de lieue, bâtis de m«>rae. Enfin, je puis avouer que de tout ce que j'ai vu, rien ne m'a donné une plus haute idée d'une Puissance que cette cité, qui est gouvernée, avec tout l'Ktat, par une très sage République, composée de nobles Vénitiens et d'un Duc (ou Doge), qu'ils élisent comme le plus capable et le plus habile de parmi eux. C est dire, en vérité, beaucoup, car le moindre sénateur s'entend mieux en politique et en intérêts des princes que le plus habile ministre des Affaires étrangères de l'Empereur ou du roi d'Espagne.
Pendant les deux jours que j'y séjournai, je vis cet arsenal fameux et si redoutable aux Infidèles. J'y reçus aussi la visite d'un banquier, qui vint m'offrir 10,000 écus. Comme je le pressais pour savoir d'où lui venait cette bonne volonté, il m'apprit que c'était mon chanoine de Barcelone qui lui avait envoyé, en ma faveur, des lettres de crédit, si j'en avais affaire. Je le remerciai et écrivis à don Melchior d'Aubanda avec tous les témoignages de reconnaissance que je lui devais.
Ensuite, je pris, à une lieue de Venise, des chevaux de voiture, qui me conduisirent à Inspruck, capitale du Tyrol, en passant par Trente, où s'est tenu le dernier Concile (1).
A deux lieues d'Inspnick, je m'embarquai à Stall, sur une petite rivière (l'inn), qui se décharge dans le Danube à Passau, d'où, en quatre jours, je me rendis à Vienne en Autriche.
(1)1303, sous le pontilirat dv Pie IV. C»* rjuu ile fixa les tlocnies lie rÉglise catholique et proclauia sou iufaillibililé; il rédi^fcu le catéchisuie el iu.slitua les s<^ro inaires.
CINOUÎÈME PARTIE
LA COUR DE VIENNE 1666-1671