L^EMPEREUR LÉOPOLD-IGNACE
itm-i66i
A Vi»?nne (octobre 1666 . — L»* t oinle ik* Grana. — Audience de l'Empereur. — Chasses à courre. — Commerce de chevaux, de rarrossi's et de chiens. — L'imprratrire douairi«^re. — Ft^te Iravrsiie. — La Cour, les ministres ot les généraux dr* l,épold l" — • Charles de Lorraine.
Je ne connaissais à Vienne âme vivante et n'avais pour toute ressource que trois lettres de recommandation, deux de Lisola et une de la Reine. Mes voyages avaient quasi épuisé mon argent ; cependant je ne perdis pas espérance de m'ancrer dans une Cour, qui m'était, jusqu'alors, tout à fait inconnue. Pour cela, après avoir cherché dans Vienne inutilement une maison, à cause que tous les princes de l'Empire (hors les Électeurs qui n'y viennent jamais) y étaient, pour assister à l'entrée de l'Impératrice, je fus logé au faubourg, près la porte de Hongrie, où j'eus un bel appartement. Je louai un très beau carrosse, fis habiller de neuf mon page, mes quatre laquais et deux palefreniers. Mes deux gentilshommes étaient vêtus de manière à me faire honneur î
LA COUR DE VIENNK
ce qui ne laissa pas que de me réduire à n'avoir plus que 1,200 pisloles.
Quand mon équipage fut en élut, j'allai rendre visite à Tambassadeur d'Espagne, chez qui arriva un gros homme, qui avait l'air d'un homme de qualité. Il me regarda quelque temps fixement; après quoi, il me demanda pardon s'il me questionnait pour savoir si je n'étais pas le comte de (^havagnac.
— V Oui, » lui dis-je.
Sur quoi, il me fit toutes les amitiés du monde, racontant à toute la compagnie que, « l'Empereur l'ayant envoyé en Espagne, il avait traversé l'Auvergne en poste et qu'auprès de Clermont, ses chevaux n'en pouvant plus, il aurait couru risque de passer la nuit mal à son aise dans un bourbier, si, par hasard, je ne fusse passé par là; où je lui donnai de mes chevaux pour lui et pour ses gens, et je le menai coucher à Clermont, où je le fis régaler de mon mieux par Mme de Montgon. » A ces mots, je reconnus le marquis de (irana (1) (qui est mort depuis gouverneur des Pays-Bas), le plus chaud et le meilleur ami que j'aie eu (après Bachaumont\ que j'avais effectivement obligé, ainsi qu'il le disait, et qui me rendit de si grands ser>'ices depuis, que je ne puis me lasser de vous recommander, comme je l'ai déjà fait, mes chers neveux, d'obliger tout le monde ; car, tôt ou tard, vous vous apercevrez que le bienfait traîne toujours après lui sa reconnaissance.
La rencontre du marquis de Grana me fut très avantageuse, car il me produisit à tout ce qu'il y avait de considérable et, par le récit qu'il fit du peu ([ue je valais, il me donnu lieu d'être reçu de toutes les femmes de qualité et des ministres avec le dernier agrément. On
(1 ' Elli'in-H«*nri. m.(i.|uis tir r.nnMlo. Sa«>na flrnna. IiphIpnaiil u'»''ni'r.il x iinii''('s do rKni|»<Teiir.
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est à Vienne, comme à Paris, dans une grande liberté; chacun y a sa coterie ; on y joue très honnêtement et il y a peu d'exemples qu'on ait trouvé des gens qui fassent jouer de mulheur.
Cependant qui* l'oflicieux (îrana m'avait mis entre les mains de la comtesse d'Alkeim, dame non moins considérable par sa rpialité que par son mérite extraordinaire, il fut demander à la (^our audience à l'Empereur, auquel il parla si avantageusement de moi, aussi bien qu'aux ministres, que Sa Majesté lui dit de in'amener à l'audience le plus tôt <|u'il se pourrait, n'étant pas du tout la coutume en Allemagne de parler à l'Empereur, à toute occasion, pour des affaires; aussi ne refuse-t-il jamais de faire introduire et d'écouter, dans son cabinet, tous ceux qui ont envie de l'entretenir.
J'en reçus l'ordre pour onze heures heures du matin, par le grand-chambellan, qui vint me recevoir dans la salle et qui, avec les gentilshommes de la clef d'or, m'introduisit vers Sa Majesté, dont l'abord honnête me satisfit extrêmement. Je lui dis, en espagnol, que je venais lui offrir mes services. Il me répondit « qu'on lui avait donné de si bonnes relations de moi, que je devais m'attendre à des marques de sa bienveillance et de la satisfaction qu'il avait de voir que j'étais venu de si loin pour m'attacher à lui. »
Je fus ensuite visiter tous les ministres, dont je fus également bien reçu et surtout de .M. le prince de Lorraine (1) et de tous les honnêtes gens de la Cour, qui faisaient faire des livrées et des dépenses si ex-
(1) Cli.irles-L»*op(»l(i-Krançoi»-Sixle, llls du «lue .Nicolas-François(qui avait céth' sa couronne en 1041, à son frère ainé Charles IV) et de Claude-Franeoise de Lorraine, inorle le 2 août 1«')48. Bien accueilli à la Cour de l'Empereur Ferdinand III, il avait pris une part active à la victoire de Sainl-Gothard, comme p«*n<^ral de bataille de Monterucroli.
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cessives pour honorer l'entrée de l'Impératrice (1), que le moindre justaucorps de leurs pages coûtait trente louis.
L'Empereur n'était pas moins occupé que le reste de sa Cour à faire répéter un ballet à cheval, qu'on devait danser après son raariafjfe. II voulut aussi qu'on mît une grande comédie en opéra (2), qui durait trois jours. Ce qui, joint aux cérémonies qu'on pratique dans cette occasion, rendit très ennuyante cette féte pour ceux qui se piquaient de goûter des plaisirs plus délicats.
De ces fêtes on passa aux plaisirs de la chasse (3). Jusque-là, celle des chiens courants leur avait été in-
(1) Le 28 novembre l<»t>6, riinp/TnlriiM.' douairii^ro Eléonore de Honzague et ses deux filles les arrhidm hesses Eléonore-Marie et Marie-Anne avaient ét^ prendre l'Infante k NViener-Neustadt pour la conduire à Ébersdorf. Le T» d<''ceinbre, elle fil son entrée à Vienne. La Cour avait été réunie à Sainl-Marx, sous une tente ricbement dérorée. où l'Empereur |)résenla i sa (lancée les ministres, les hauts dignitaires et les dames d'honneur, la princesse de Liechtenstein, les comtesses Porlia, Kinski, Trautson, Traun, Nadasdy. Il lu lit monter ensuite dans un carrosse de gala, attelé de six chevaux, auprès ilu(iuel il se tenait à cheval, escorté des membres du Conseil privé et de 1,500 gentilshommes, les premiers de l'Empire; des hérauts d'armes, à ses couleurs, fendaient la foule immense qui acclamait la jeune Espagnole. Le cortège entra dans Vienne par la porte Sluben et se dirigea, par la place Saint-Étienne, le draben et le Marché au charbon, vers l'église des Augustins, où le nonce ilu Pape donna la bénédiction nuptiale {Adam Wolf.)
(2) Léopold aimait, par*dessus tout la musique, elsnn peuple le lui reprochait, car on dut effacer souvent sur les murs de son palais cette inscription : « Leopoldc, sis Cxsaret non musicus! »
(3) Le grand-veneur, comte Ursenbeck, organisa au Praler une battue, où l'on tua r»00 cerfs, sangliers, chamois, renards ou blaireaux. On (it prendre par les molosses une douzaine de loup» et quatre ours; le plus grand fut ser\i à l'épieu par l'Empereur.
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connue, et ce fut M. le prince Charles de Lorraine qui amena à Vienne la première meute qu'on y ait vue. Comme personne ne s'y connaissait et que je me donnai quelque soin pour relever les chiens en défaut, chacun crut que j'y excellais si fort qu'on ne voulait plus chasser que je n'y fusse. M. de Lorraine, voyant que je n'avais pas de chevaux, ne se lassait pas de m'en faire fournir cinq ou six de relais à chaque chasse, se figurant qu'on ne pouvait courre un lièvre avec deux chevaux seulement, à moins que de risquer absolument de les faire crever faute d'haleine. L'ignorance de la Cour impériale me surprit là-dessus et me donna l'envie de les désabuser à leurs dépens. Pour cela, j'allai chez les juifs, où j'achetai un croate, qui n'était pas mal fait. Je lui lis couper la queue et, ayant dressé un éperonnier à me faire des mors à la française, mon cheval fut embouché comme à Paris.
Le lendemain, j'achetai trois autres chevaux, à qui je fis aussi couper la queue et, les ayant équipés comme le croate, je comptai que le plus cher, ne me revenait pas à cinquante écus, tout harnaché. Je les fis monter et mettre en haleine par des Roches et La Mothe, qui étaient mes gentilshommes et bons cavaliers. Ouand je jugeai qu'ils étaient en état de courre, je ne manquai pas, au lever de l'Empereur, de dire que mon frère m'avait envoyé quatre coureurs français. Chacun se faisait fête de les aller voir et on les trouvait bien faits. Quand j'eus monté mon croate à la première chasse et que je l'eus couru sans relayer, chacun croyait qu'il y avait de l'enchantement. Mais, quand je l'eus couru une seconde fois, il n'y eut personne qui ne crût qu'il en crèverait. Néanmoins, comme je sentais encore de la ressource à mon cheval, je proposai à tous ceux qui chassaient avec nous, si quelqu'un voulait prendre un cheval frais et parier contre moi à qui serait le premier
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à Vienne, de mettre mille ducats entre les mains de M. le prince de Lorraine. Personne ne voulut accepter la gajçeure, si bien que, nous étant remis dans nos carrosses, nous retournâmes à la Cour, où il y avait comédie.
Le comte de Schwarzenberg, qui était à mes côtés, me dit que, si mon cheval en échappait, il me donnerait le choix de tous les siens et qu'il me rendrait ce qui serait raisonnable. Je lui répondis que mon cheval était un peu cher.
— « Vous avez raison de Teslimer, me dit-il ; s'il n'en meurt pas, je ne crois pas qu'il ait son pareil dans l'Empire. »
Je n'étais pas éveillé, le lendemain, que mon homme fut à mon écurie, tout surpris d'y trouver mon croate se portant bien et mangeant à merveille. Je le lis monter devant lui, ainsi que mes trois autres chevaux, dont il fut très satisfait. Après quoi, nous fûmes voir les siens ; il en avait douze, faits à peindre, desquels il me donna le choix et m'offrit cent ducats de retour. Après quelques façons, je les acceptai et pris un beau cheval gris, à longue queue, qui valait quatre fois le mien. Il me proposa un second troc d'un coureur noir, que nous fîmes dans les mômes conditions ; si bien que j'eus trois cents écus de reste et deux chevaux, à qui je fis couper la queue, qui était de la dernière beauté. Je leur fis faire le crin à la française, car ils avaient accoutumé de le laisser croître jusqu'au poitrail. Je le fis monter pendant trois semaines, sans paraître, et leur lis àter les crampons à l'allemande. M. de Lorraine se moquait de moi d'avoir choisi les plus méchants chevaux de Schwarzenberg, outrés de graisse et qui ne pouvaient faire vingt pas ; et moi, qui n'avais pas passé en France pour dupe là-dessus, j'étais ravi qu'on me crût mauvais connaisseur. Cependant, à la première chasse, je montai les
l'empereur LÉOPOLD-KiNACE
deux autres coureurs qui me restaient de ma première emplette. Comme ils étaient en haleine, je ne changeai point de relais. Chacun s'empressa à les avoir ; enfin le comte d'Harracli fut le préféré, moyennant un beau cheval qu'il me rendit avec cinq cents écus de retour.
Voyant quo je ne me ruinais pas à ce petit commerce, j'allai chez les Juifs acheter huit autres chevaux, dont le plus cher ne me revint pas à cent florins (qui font deux cents livres) et je les envoyai à trois lieues de Vienne, à une maison que j'avais louée pour mon équipage. C'était là où, le long du Danube, mon écuyer et mes gens les mettaient en haleine, leur coupaient la queue et les tournaient de façon que personne ne les pouvait reconnaître. De plus, j'achetai six beaux chevaux de carrosse et fis faire un carrosse de ma façon par un sellier, que je dressai comme l'épcroiinier; si bien qu'il ne s'en faisait plus à la Cour que par mon avis.
Le mien fut si fort au gré du comte de Bucquoy (1), qu'il me rendit trois cents ducats et un carrosse très magnifique, fort doré, mais très mal faijoltè. Je le lis raccommoder à ma manière, et il plut tellement à l'Impératrice douairière (2), qu'elle le voulut absolument avoir. Je le lui donnai ; mais cett« grande Princesse, à qui j'ai eu, en partie, l'obligation de ma fortune, ne l'accepta que pour me faire connaître quelle était sa libéralité par
(1) t'.liarl»*s-Alhorl «!»• I.on^uoval, lieiitonant p^^néral.
(2) Él^onore «ie lîonzapuc, troisit'mo foinme do Ferdinand III. « Elle n'unissait la boni»'* avec les agr(''nients. Ses yeux pleins de feu témoignaient la vivarilé de son esprit; elle aimait les conversations enjouées et se plaisiiit à tous les divertissements t|u'on pouvait prendre à la (loiu- d»- Vienn»-. Klh* aimait beaucoup la musique et elle avait fait venir (juanlilé de musiciens d'Italie. Elle aimait aussi la peinture et on garde une vierge de sa main dans un des trésors de l'Empereur. » {Mémoires, de 1643 a i690, attribués au comte de liréyy. Collection Petitot et Monmerqué.)
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son portrait de diamants, qu'elle voulut bien me donner, en se déclarant hautement ma protectrice. Ce qui, joint à ses manières gracieuses, m'attacha fortement à lui faire régulièrement ma cour.
Cette princesse avait infiniment d'esprit, l'air grand et un cœur capable de sentiments généreux ; il sullisait d'avoir éprouvi- la mauvaise fortune pour qu'elle s'intéressât au malheureux ; c'est ce qui fit sa liaison avec M. le duc de Lorraine et qui a ciment»"' l'attachement que j'ai, toute ma vie, conservé pour lui ; car, pendant plus de vingt ans que j'ai été en Allemagne, ce généreux prince a eu tant de confiance en moi, que je puis dire avec vérité qu'il n'a jamais entrepris la moindre alFaire qui en valût la peine, sans me l'avoir auparavant communiquée. Cependant, comme il n'était alors ([uestion que de plaisirs à cause du mariage de l'Impératrice, j'y donnai mes soins pour m'y rendre nécessaire et, comme j'aimais fort les chiens courants, je persuadai à l'impératrice Éléonore d'envoyer au roi d'Angleterre (1) lui demander une meute. Mon conseil fut suivi et, comme il y a une mode à toutes choses, il y eut un si grand déchaînement là-dessus qu'on ne parlait plus (|ue de meutes et de chiens. Déjà on me rendait l'arbitre de tous les trocs et marchés qu'on faisait et, comme j'avais appris à faire mes aiîaires en France, je ne les négligeais pas en ce pays-là ; si bien (|u'en six mois de temps, à force de troquer des chevaux, des chiens et des carrosses, je gagnai bien 20,000 écus, sans compter vingt-cinq coureurs qui me restaient et deux fort beaux attelages.
Je gagnais aussi à l '/iombrc considérablement ; enlin, au bout de la première année que je fus à Vienne,
M) Charles (II) Sluarl, «innl lu su'ur Ih-niifllt' avait épousi*, en iOOl, IMùlippe d'Orléans, frAre de Louis XIV.
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j'eus un nombreux équipage, 80,000 francs d'argent compUint, l'estime d(» tous les honnêtes gens et une situation assez agréable à la Cour; bienvenu chez toutes les femmes de qualité ; 10,000 livres de pension que me donna l'Empereur par an; promesse du, premier régiment vacant et la charge de général de bataille, qui était la mùme que j'avais possédée en France sons le nom de maréchal de camp ez-armées du Roy.
Pendant ce temps-là, mon cher marquis de Grana se maria avec la veuve du comte de Lewenstein, dame d'une biîauté et d'un mérite singuliers; ce qui, joint à d'autres mariages et à la grossesse de l'Impératrice, redoubla les réjouissances.
L'Empereur lit, à la Favorite ( I ), un carrousel fort galant, où il y eut des prix assez considérables, qu'il donna; après quoi, on alla à Laxenbourg, maison de plaisance de Sa Majesté impériale, pour chasser le héron.
A la Fête-Dieu (14 juin lG07),la Cour revint à Vienne et passa l'arrière-saison à Ebersdorf, autre maison de l'Empereur, si peu agréable, que je puis dire avec vérité que nos ministres de France sont incomparablement mieux logés que ne l'est l'Empereur.
Ce que je trouvai de plus beau dans toutes ces fêtes, c'est que l'Empereur nous défraya tous, car, aux carrousels et aux bals de commande, habits et parures étaient faits à ses dépens.
11 y eut aussi une grande chasse qui dura trois jours, dans laquelle on prit près de 4,000 bêtes, tant cerfs, chevreuils, sangliers, ours, chamois, que lièvres et renards. M. le prince de Lorraine y eut la jambe percée
(i) Chdleau impt-hal, à une lieu»* d«» Vienne. « L'architerlurf n'en est pas régulière, mais la maison est rommode et spacieuse; les jardins sont embellis de foiilaines et de statues. {Mémoires de liré</y.)
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par un sanglier, dont il demeura six semaines au lit.
Tous ces divertissements finiront par un Wirtschaft^ le plus magnifique que j'aie jamais vu. C'est une fête allemande, où Ton assemble nombre de personnes des deux sexes. Celui de l'Empereur était de cent cinquante femmes de qualité, que l'on fit tirer au hasard pour savoir de quel ajustement et de quelle parure elles seraient ornées. Au jour fixé par l'Impératrice, la dame qui tire doit choisir un cavalier, pour la mener, qui a sa livrée ; si bien que celle qui doit faire l'Arménienne doit être habillée, avec son cavalier, à la manière de sa nation ou du métier qu'elle y représente. C'était une chose plaisante à voir que de trouver dans une même salle tous les habits des nations de la terre ; ce qui, relevé par la bonne mine des gens choisis, faisait un spectacle digne de la curiosité des gens qui n'y sont pas accoutumés.
Toutes les dames y étaient extrêmement parées, mais surtout en pierreries. De chez l'Impératrice, elles furent, en traîneaux très magnifiques, faire une longue cavalcade ; après quoi, elles revinrent en la salle du palais, où le souper, accompagné de toute la musi(|ue de l'Empereur, toute composée d'Italiens eunuques, fut suivi d'un bal, qui finit la journée et qui sera aussi la lin de ma digression, car il me parait bien plus raisonnable de vous faire le plan et la situation de la manière dont se gouvernait la Cour impériale quand j'y arrivai.
Elle se trouvait partagée par la faveur et le crédit des princes d'Auresperg (1) et de Lobkowitz (2), tous deux ennemis irréconciliables. Auresperg était cependant sans emploi et sans charge, mais son mérite, son esprit et
(1) Jeaii Wairaril, dur MiinsltM'biM ^.
(2) Ferdinnnd-Aujfusle-Léopnltl, piiiu »' Wciuel l.obkowilz, dihde Sagan, né à Prague en 1609. Son histoire arlé écrite, de main de maître, par Adam NVolf »'t publiée à Vienne, en 1809, chez \> iltit'lliiii Hr.iumiiller.
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les grands services qu'il avait reudus à l'Etat, joints à une connaissance parfaite qu'il avait de tous les intérêts des princes de l'Europe, l'accréditaient journellement dans le Conseil et, quoique l'Empereur n'eût pas d'amitié pour lui, néanmoins ses avis étaient trouvés si judicieux qu'on était obligé de les suivre, malgré l'envie de ceux qui n'en pouvaient donner d'aussi justes que les siens.
Lobkowitz n'avait pas moins d'esprit et était beaucoup mieux dans ses affaires, car il était grand-mattre de la Maison impériale, en tirait des revenus considérables et, ayant juré la perte d'Auresperg, il ne cessait de mettre des obstacles à sa fortune. Celui-ci, qui se trouvait veuf, n'épargna aucun de ses soins pour avoir la nomination de Sa Majesté impériale pour un chapeau de cardinal. Le prince Lobkowitz lui ayant rompu ses menées de ce côté-là, il se jeta, à ce qu'on dit, dans les bras de Grémonville (1), à qui il promit de rendre des services considérables à la France, si M. le prince de Condé le nommait au Cardinalat, en cas qu'il fût roi de i*ologne.
Lobkowitz eut des paroles avec lui, parce qu'il voulait que ce fût le duc de .\eubourg (2). Leur affaire éclata ; mais elle ne servit qu'à faire connaître qu'ils n'avaient pas leurs égaux en manège et en poltronnerie.
Cependant l'Empereur, qui aimait M. de Lorraine, ne voulait pas se déclarer pour le duc de Neubourg et lais-
(1) Jacques Rrelel, chevalier df» (in''nionviIle, ambassadeur de France à Vienne.
(2) Philippe-Guillaùme, duc de Bavière et de Neubourg, comte et électeur palatin du Hhin en 1685. Il tHait père de dix-sept enfants ; son (ils alnr, Jean-Guillaume-Josoph, lui succéda comme électeur palatin du Flliin ; cinq de ses lilles épousèrent l'Empereur, le roi d'Kspagne. le roi de Porluxal, le prince de Parme et Jacques Sobieski.
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sait les choses en cet «Hat, en attendant Tabdication de Casimir (1) à la couronne de Pologne.
Le prince de Gonzague était président du conseil de guerre ; homme de bien et d'honneur, brave et sans reproche.
Le comte de Lamberg (2), grand-chambellan, fourbe s'il en fut jamais, d'un esprit borné et qui n'était d'autre usage à la Cour que d'y porter la clef d'or.
Montecuccoli (3), fameux capitaine, était vice-président du conseil de guerre, lieutenant général, homme très habile en toute sorte de sciences et, quoique je n'aie pas eu à me louer de lui dans les différends que j'eus avec Caprara (4), son ami et son parent, je ne puis néanmoins m'empèchcr de lui rendre justice et d'avouer qu'il était né pour les grandes rhoses. Civil, obligeant, et, malgré les bruits qui couraient sur sa bravoure, je pourrais répondre que, pendant le temps que j'ai servi avec lui, je lui ai toujours reconnu une fermeté dans le péril, qui lui faisait donner ses ordres avec beaucoup de netteté.
De tous les généraux sous lesquels j'ai servi, je n'en ai pas connu de plus propre, un jour de bataille, que feu M. le Prince (5). Pour la conduite et l'événement d^une campagne, Turenne n'avait pas son égal ; mais, selon moi, les marches de Montecuccoli l'emportaient sur les
(1) Jean-Casirnir Vusa.
(2) Marc, ambassadpur à Mailrid i%Tû.
(3) Kayinond, comte de Montecuccoli, n«'* dans le duch^ de Modèiie en HiOS, feld-maréchal en lCi4, avait combattu, tour à tour, les Su»*dois et les Turcs, sur qui il avait gapné, le l»»" août 16r»4, avec le concours «le 6,000 Français, commaud<^s par Coligny, (Passion et l.a Feuillade, la grande bataille de Saint-fiothard, en Hongrie,
(4) (JEn<''as-Sylvius, comte de Caprara, né h Bologne eu 1631, neveu du feld-mar«''chal Piccolomini.
(5) Le grand Cond»*,morl h Fontainebleau le 11 décembre 1680.
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(Jeux autres; car, il est à naître^ que jamais les colonnes ayant marché et en quelque situation qu'elles fussent, ne se soient trouvées en bataille au premier commandement et en état de combattre, par les bons ordres qu'il y donnait. Il ne voulut pas servir après la mort de M. de Turenne, alléguant pour sa raison qu'un homme qui avait eu l'honneur de combattre contre Fazil-Ahmed- Koprili (1), contre M. le Prince et M. de Turenne, ne d(!vait pas compromettre sa gloire contre des gens qui ne faisaient que commencer de commander des armées. Hocher (2), homme de peu de naissance, mais grand justicier, remplissait la charge de chancelier et la conliance de son maître.
Le comte de Nostitz (3), chancelier de Bohême, était civil et bon ami, mais trop adonné à ses plaisirs.
Le comte de Dietrichstein (4), grand-écuyer, homme de bien, ne remplissait ses devoirs qu'à la table et au jeu.
Le comte d'Esthein, président du Conseil aulique (5], dont la ligure et le génie approchaient plus de la bète et de Tours que de ceux d'un chef de justice, était d ailleujrs fidèle aux intérêts de son maître et incorruptible; qualités très rares, dans ce temps-là, parmi les ministres de l'Empereur.
Le comte de Stalirenberg (G), grand-maréchal de la
(1) <iraiid vi/.ir du sultan Muhaïuul lY, le vaincu dp Saint> (ïothard.
(2) Jeun-Paul, huroii d« Ho|R>ni.'rau, (ils d'un professeur de droit de Frîhour^, avait débuté comme avoral à botzen; il devint clianceher du Tyrol, puis il ©Dira, «mi I0ri2, au service de l'Empereur.
(3) Jeau Hartwi^'.
(4) Ferdinand, ^rand-chambellan de l'Impératrice.
(5) Tribunal souverain et conseil privé, institué, en IjUI. par l'Empereur Maximilien.
(6) (juillaume.
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Cour, n'avait d'aulre talent que celui de la chasse. Son frère (1), gouverneur de Vienne et du Pays, était d'un petit génie, quoique, dans ces derniers temps, il ait soutenu le siège de Vienne (2) avec réputation. Néanmoins il aurait succombé sans la valeur du jeune comte de Souches et l'expérience de CaralTa (3), à qui, sans injustice, on ne peut en ravir tout l'honneur.
Le comte de Schwarzenberg (4), maréchal du Pays, jadis favori de l'archiduc Léopold (5), et le comte de Schwissenbourg, étaient gens pleins d'esprit, d une grosse dépense et faisant mille honneurs aux étrangers.
(1) Ernest Rudiger.
(2) En 1G83, le grand-vizir de Mahomet IV, Kara Mustapha, marcha sur Vienne avec "iOCWO Turcs et lioni^rois. L'Empereur quitta sa capitale et s*' r<''fugia à Liiiz, avec sa cour. Charles de Lorraine et Ernest Slahrenberg se préparaient à la défense, en armant les bourgeois, en brûlant les faubourgs, en construisant des retranchements. Le pape Innocent XI lit appel à la Chrétienté contre l'invasion des Inlidèles. Le roi de Pologne, Jean Sobieski, les Electeurs dt; Bavière et de Saxe vinrent au secours de Vienne, et 80,000 chrétiens livrèrent aux Turcs, le 12 septembre, une sanglante bataille qu'ils gagnèrent ; Vienne était délivrée. Léopold y entra le \Tt seplombre, maisles lois de l'étiquette ne lui permirent pas de témoigner sa reconnaissance au roi élu de Pologne. Sobieski écrit à sa femme, Marie-Casimire d'Arquien : « L'Empereur ne daigne pas remercier nos gens, ne serait-ce que du chapeau, de tant de peines et de privations. Après une si grande bataille, où nous avons perdu tant de monde, des familles les plus illustres, nous sommes comme des prsliférés, que tout le monde évite, et l'on va jusqu'à regretter que nous ayons secouru rEmjiereur. «> {Histoire de rAutriche- Hongrie. Uniis Lètjer. Paris, Hachette IS79.}
(3) Le feld-maréchal Antoine GiralTa, d'une illustre famille napolitaine, éUiit arrière-neveu du pape Paul VI (Pierre CarafTa».
( i) D'origine bavaroise ; le chAteau «lui a donné son nom aux Schwanenberg est situé entre \Vurt/.bourg et .\nspach.
(5) Léopold-tiuillaume, oncle de l'Empereur, mort le 20 novembre 1662.
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Le comte Martinitz, burgrave de Bohême, homme de beaucoup d'esprit, mais malin s'il en fut jamais, artificieux, fourbe et mt'chant ; tous vices qu'il cachait sous une dévotion simulée, dont il faisait si souvent parade qu'on le croyait l'homme le plus dévot de tout l'empire.
Le comte de Sinzendorf (1), présidait à la Chambre (ce qui est le même emploi que celui de surintendant en France) et brillait par la grosse dépense de sa table; tous les honnêtes gens s'y rassemblaient. 11 avait épousé une princesse de Holstein, qui, en secondes noces, a épousé Rabutin (2), gentilhomme français, homme de mérite et qui est digne de la bonne fortune qu'il a su se procurer en cette Cour-là.
Le comte de Sinzendorf (3), ministre d'Etat, et le comte Nadasdy de Fôrgatsch (4) dirigeaient les affaires de Hongrie.
Le comte de Lesley, Irlandais, faisait une grande dépense. C'était lui qui avait fait tuer, par ordre de l'empereur Ferdinand II, le comte de Wallenstein (5),
(1) Louis, minisln' des lloances; il fundu, en 1660, l'Ecole de. commerce de Vienne.
(2) Louis, comte de Mal)iitin, cousin dv Uussy-ltahulin et de la marquise de Sévign«^, avait «H»^ page de la princesse de Gond»*. Banni de France pour avoir tin'* l'épre «levant elle contre un laquais qui l'insultait (1671), il nnlra au senico de l'Empereur, devint feld-manVhal lieutenant et ^'pousii la princesse Dorotli^-e de Holstein, de la famille royale de Danemark. (Histoire des princes de Condé.)
^3' Albert, grand-maître deladourd»* l'Impéralrice douairièr*» Eléonnre.
(i) Le royaum(ï»indépendanl de Hongrie rtiiit pa»s<'\ en 1570, sous Maximilii'n II, à la Maison d'Autrirho. Le comte Nadasdy était, en 16.'i8, le pri'^sident du (ionseil souv«*rain de Hongrie.
(5) Albert Wenceslas Eusi'sbr de Wallenstein, gentilhomme bohf^mien, fut le meilleur général de l'Empire pendant la guerre de Trente ans. F<*rdinand 11 l'opposa à (lUstnve-Adolphe qui le
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son bienfaiteur. Celte action, peu louable, lui avait procuré Tambassade de Constantinople, emploi ruineux pour les ambassadeurs des autres nations, mais dont la ressource chez l'Empereui' remet les gens les plus mal dans leurs alFaires, parce que le Grand Seigneur défraie l'ambassadeur et ses gens à raison de quatre ducats par tète, depuis le premier jour qu'il entre dans les terres de sa domination jus(|u'à ce qu'il en sorte.
Le comte de Souches (1), feld-maréchal ce qui est comme maréchal de France), était Français de nation, de la Rochelle, et de basse extraction. Il serait difficile de savoir comment il était parvenu à ce haut degré de fortune, car il n'était pas bon général.
Le prince Léopold de Bade était aussi feld-niaréehal ; brave, à la vérité, mais peu expérimenté pour commander une armée.
Le prince de Suizbach (2', qui avait servi la Suède ; palatin, feld-maréchal, plein de valeur, mais très médiocre général.
Le prince Adolphe de Ilolstein, lieutenant de maréchal de camp de cavalerie, était fort entêté de son savoir, duquel il était persuadé tout seul.
Sporck (3), soldat do fortune qui, de valet de tambour, était parvenu à être général delà cavalerie, ayant gagné .tO,0(JO livres de rentes, était, sans difficulté, le plus
battit h l.ulzpn. le IB novembre lfi32, ni y fut hir. NV;i||»»nslein, 5>rigeanl en dictateur à In tôle d une arm»''f' indépendante, conspirait contre TEinpire quand Ferdinand II h> fit assassiner à Egra, en 1634.
(1) Louis Katuit des ïiarres, né en 1608, t-i\lvé au service de l'Empereur à la suite des guerres de Religion, d/'fendait depuis 1044 les frontières de l'Empire contre les Su/'dois et les Turcs.
(2) Cbristian-Autiusir.
(3) Jean Sporck avait •'•tt'* porcher à Paderborn. en Weslphali»*. avant d'entrer au service de l'Empereur Ferdinand 11.
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habile chevau-légcr de l'Europe ; mais aussi peu capable de se servir de 300 hommes de pied qu'il était entendu à manier 20,000 chevaux à sa fantaisie. Aussi proposait-il toujours à l'Empereur de mettre toutes ses troupes en cavalerie.
Gapliers, général de l'artillerie, très intelligent dans les fonctions de sa charge.
Carlstein, lieutenant de maréchal de camp d'infanterie d'une qualité douteuse, plein d'esprit et bon officier.
Le prince Pio(l) avait le môme emploi et faisait une dépense prodigieuse.
Je linirai le portrait des courtisans et des guerriers par celui de M. le prince Charles de Lorraine. Sa mauvaise fortune, les traités que son oncle Charles IV avait faits avec le Roy et qu'il n'avait pas voulu signer, le firent sortir de France pour aller à Rome et, de là, se mettre sous la protection de l'Empereur, qui le reçut avec tout l'honneur qui était dù à son illustre naissance. Ce prince, dans sa jeunesse, était impétueux et fort peu gracieux ; mais l'adversité lui avait tellement appris à vivre, qu'il est h naître (2) que qui que ce soit ait jamais eu lieu de s'en plaindre. Son génie était élevé et propre aux grandes choses ; sa sagesse lui venait de son tempérament et s'accordait à merveille avec cette dévotion, qui l'a fait passer avec raison pour le plus homme de bien de l'Empire. Quoiqu'il soit superflu de dire que les princes de cette maison ont du courage, il est pourtant certain que celui de M. de Lorraine était accompagné d'un tel sang-froid dans le péril, qu'on aurait eu peine à deviner lequel de la vie ou de la mort lui était le plus indifférent.
Il était d'une application extrême à la guerre et.
(l) De San-Grrgorîo.
(2^ C.ohû qui dirait...
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quoique, dans les commencements de son généralat, il ait paru incertain dans quelques-unes de ses démarches, il est néanmoins constant que Texpérience lui ayant appris à se déterminer, il ne faut pas s'étonner s'il a fait, depuis, de si grandes choses contre les Turcs. Enfin, s'il ne fût pas mort dans le milieu de sa course (1), il y avait tout lieu de croire que jamais homme n'aurait marché de plus près sur les traces de M. de Turenne.
Voilà quelle était la disposition de la Cour impériale, quand le Roy alla en Flandre prendre Lille (28 août 1667), Douai et plusieurs autres places (2).
(1) Devenu le beau-fière de TEmpereur Mopnld, il aidera Sobieaki à battre les Turcs sous les murs de Vienne en 1683 ; il leur prendra Hude en 1686, et gagnera sur eux, en 16«7, la sanglante bataille de Mohacx. Puis, après avoir enlevé* Mayence aux Français, eu 16HÎ), il mourra, enipoisonn«« peul-^lre, à 47 ans, en 1690, sans avoir jamais rerouvi »'' son «lurlié de Lorraine.
(2) En vertu du droit de «b'-volulion, que la coutume des Pays- Ras attribuait aux enfants du premier lit sur les biens de leur père, à Pexclusion des enfants du second lit, Louis XIV, après la mort de Philippe IV, revendiqua pour Marie-Thérèse, née d'un premier mariage, la possession d'une partie des Pays-Bas, aux dépens df Charles II, le nouveau roi «l'Espagne, issu d'une seconde union. Il envahit, à la téte (l'une puiss;i?iteartn»'«', le Hairiaut et la Flandre et en conquit les villes principales. La guerre de dei olution, commencée le 24 mai 1667, fut terminée, le 2 mai 1668. par le traité d'Aix-la-Chapelle, qui donnait à la France Cbarleroy et la Flandre française.