‹ Mémoires du comte Gaspard de ChavagnacChapitre 35 sur 88 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

ÉLECTION d'un ROI DE POLOGNE

Abdication do Jean-Qisimir (mai 1667). - Candidalure de Charl.. de Lorraine. - Chavagnac ambassadeur. - A Narsov.e - U cousine PaU. née Maillé. - Neubourg el Conde. - CoUal.on de la princesse Uadziwil. - Mme Sobieska, née Arqu.on. - I.e Piasl Michel NViesnowiski, roi de Pologne, 19juin 1669.

Ce fui dans ce temps-là que mourut Marie de Gonzague, reine de Pologm.(l ). Le roi Casimir en fut si touché qu'il proposa de se .iéfaire de son Royaume (2). La nouvelle n'en fut pas plutcNt venue à Vienne, que tous les ministres <|ui avaient des amis ou des parents qui y pouvaient aspirer, firent leurs effoits pour gagner la protection de l'Empereur.

(1) A Varsovie, le 10 mai 1667, d'une fluxion de poitrine; elle

T)^'i^r&;simir sentit loulc la perle quMI ftvail faite. parce qu^ Polonais, connaissant Thabilelé de celte pnoce8se, Be reposaient sursessoinsde beaucoup de choses.Maiscomme ils n avaient pas la même estime pour le roi. dont la trop grande bonté passait dans leur esprit pour faiblesse, il se forma contre J'v;"^;^ bâles qui l'obligèrent enfin d'abdiquer 'Mèmotres de U de M...)

[1667] KLECTION d'un ROI DE POLOGNE 261

Pour moif qui aimais fort tendrement le prince de Lorraine, je fus lui conseiller d'y songer. Il me parut si incertain là-dessus que je m'en allai, de ce pas, trouver l'Impératrice douairière, qui était à table. J'entendis qu'elle dit :

— M Ne laissez enti er le comte de Gliaragnac qu'au dessert ! »

J'en voulus savoir la raison par une de ses filles d'honneur, (|ui me dit :

— « C'est le jour de naissance de la Princesse, et on a coutume à Vienne de servir aux Impératrices autant d'œufs ({u'elles ont d'années ; ce «|ui ne leur plaît pas du tout. )>

Je pris la liberté d'en plaisanter un peu, avec tout le respect que je lui devais. Après (|Uoi, je lui demandai audience pour une affaire de la dernière consé<|uence. Quand je fus dans son cabinet, je lui exposai la conjoncture favorable <jui se rencontrait pour servir M. de Lorraine, à qui elle avait promis sa protection, 4jui était, en partie, cause des bienfaits <|u'il recevait de l'Empereur. J'ajoutai, pour l'y engager davantage, que ce serait le moyen de lui faire épouser l'archiduchesse Eléonore(l), sa fille, pour qui le prince avait pris une forte inclination et qu'il épousa après qu'elle fut veuve de Michel, roi de Pologne.

Sa Majesté me sut bon gré de l'ouverture que je lui en avais faite et elle fut, dans le moment, en parler à l'Empereur, <|ui, quoi<iueob8édé par les princes d'Auersberg et Lobkowitz, ne laissa pas de lui donner parole que, s'il se déclarait pour quelqu'un, ce serait pour le prince de Lorraine.

Après ces premières avances faites, le prince y fut

(1) El^onore-Marie J'Aulrirlie, lllle de Ferdiiiaïul III el J'EIéonore de (jonrajfue; née eu 1655, elle a 15 uns en 1070.

LA COUR DE VIENNE

tout à fait déterminé ; mais pour réussir, il fallait de l'argent et avoir au moins 200,000 écus comptant; il n'en avait point. Le père Richard, jésuite, son confesseur, jaloux de son maitre comme de sa maîtresse, fut consulté pour les expédients ; mais il piiilosopliait et ne venait pas au ftiit. Ce qui me fit prendre une plume et calculer les pensions du prince, l'argent que ses amis et moi pouvions lui avancer; le tout ne se montait (|u'à 80,000 francs. Ce ([ui nous fit résoudre de prendre la résolution qu'il irait solliciter son oncle le vieux duc (1), pour tirer de lui au moins les pierreries de la duchesse, sa mère, s'il ne pouvait mieux faire, et, en attendant, d'envoyer quehju'un à Varsovie pour y faire des créatures et solliciter ses intérêts. Ces projets ainsi arrêtés, nous en fîmes part à l'Impératrice et aux deux ministres Nostitz et Swarzembourg, «jui les approuvèrent et portèrent l'Empereur à y consentir.

Les choses ainsi disposées, le comte Taaf, lieutenantcolonel d"u régiment du Prince, lui fournit un Irlandais entendu pour aller en Pologne, et moi je lui donnai mon neveu de Lugarde (2) (qui m'était venu voir , avec La Motte et des Hoches (3), mes gentilshommes, qui l'accompagnèrent en poste jus(|u'à Strasbourg. Il y trouva, à son arrivée, un courrier que le vieux duc de Lorraine lui envoyait, pour lui dire que le Roy s'in({uiéterait s'il entrait en Lorraine, et qu'il lui conseillait de s'en retourner à Vienne, où il lui enverrait des lettres de change pour 200,()0() écus. Cette promesse arrêta le prince à Strasbourg, d'où il écrivit au duc, son père, de nepasl'abandonner dans cette conjoncture. Il en reçut

(1) Cliui h'S IV, dur de Lorraine.

• 2) Clatide-FerdinaïKl de (lllava^nu^ de Lugarde, lils atné de Franrois de Cliavagnae, Hvre de (îaspard.

(3) <iillierl d'Em<'*e, seigneur des Hoches (près Pimtgibaud, Puyde-î)Ame).

[16071 KLKCTION d'un ROI DE POLOGNE 26i{

pour 5(),()()0 écus de pierreries de Mme sa mère, avec lesiiuelles et ses espérances, le Prince s'en retourna très satisfait de son voyage.

Le jour (|u'il devait arriver, Lobkowitz et Auersperg, qui étaient ses ennemis, sollicitèrent si fort TEnipereur qu'il se déclara pour le prince de Neubourg (1). Cela surprit tellement le prince, à (jui jo le dis avant d'entrer à Vienne, qu'il résolut de n'y plus songer, se plaignant de ce que TEnipereur, qui n'avait jamais manqué à sa parole, voulût commencer par un homme qui ne pouvait espérer d'autre protection (|ue la sienne . Je l'exhortai, autant qu'il me fut possible, de ne se pas départir de ses prétentions qu'il n'eût vu l'ImpiTatrice, laquelle lui conseilla de dissimuler et de voir l'Empereur.

Dans l'audience (ju'il eut. Sa Majesté Impériale eut la bonté de lui dire :

— « Je n'ai pu me dispenser de me déclarer pour Neubourg par des raisons importantes ; mais vous vous apercevrez bien, dans peu, que mon inclination vous favorise entièrement. »

Ce qui le satisiit et ne nous laissa d'autre in({uictude que celle de trouver de l'argent. Cuny, un des gentilshommes du vieux duc, arriva avec des lettres de change pour 100, 000 écus, mais avec l'ordre de ne les délivrer qu'après que le prince serait élu roi. Ce qui le mit dans une si grande colère <|u'il aurait maltraité terriblement Cuny si l'Impératrice et moi ne nous y fussions opposés. Mais, quoique nous pussions faire, il nous fut impossible d'en tirer plus de 10,000 écus et les pierreries qu'il portait, qui se montaient à 50,000. L'Impératrice

(1) IMiili|ipi'-(îiiillauiiic de Kavijre. «lue dv, iNeulxmrg; il «•tait vieux, simple, ignorant, mais c'était le camlidut de TEinpire. Léopold I", devenu veuf pôur la seoontle fois en lti76, «'pousera une des lilles ilu duc de Neubourg, la palatine Éléonore-.\Iadeleine.

LA COUR DE VirXIIB

en mil pour 120,000 livres en gage chez Pestalossi, banquier de réputation, et cet homme lui prêta 30,000 llorins sur son billet.

Ce qui nous ayant mis en argent, nous travaillâmes sérieusement à faire l'équipage du prince. J'étais, heureusement, bien monté et j'avais tant d'affection pour cet illustre prince, que je lui donnai de bon cœur 22 chevaux. Le marquis de (îrana lui en lit présent de 6, très beaux, et le reste de la Cour, où il avait beaucoup d'amis, lui en donna assez pour (|u'il eût bient<5t un nombreux équipage. Mais, comme le succès de cette grande affaire dépendait, en partie, de la manière dont en userait celui que l'Empereur y enverrait pour ambassadeur, le prince crut qu'il ne devait épargner ni ses soins, ni ses amis pour que je fusse nommé à cette ambassade. Les impératrices et la jeune reineduchesse (l) d'aujourd'hui surent si bien agir sur l'esprit de l'Empereur, que l'emploi m'en fut accordé, avec ordre de parler pour le Neubourg, mais en secret de favoriser en tout le prince Charles.

Je n'eus pas plus tôt reçu mes instructions que je partis pour me rendre, à grandes journées, à Varsovie. J'étais déjà arrivé sur les frontières de Pologne, où j'avais fait savoir mon arrivée, lorsque je reçus un contre-ordre de l'Empereur. Le prince, (|ui avait été suivi de ses amis et de son régiment, était sur les frontières de Silésie, à un bourg nommé Tarnowitz, où l'on montait la garde pour lui faire honneur. 11 y attendait le prince de Lixheim (2), (|ui devait être ambassadeur, pour solliciter de la part du vieux duc, son oncle,

(1) Éléonore-Mario, qui deviendra duchesse de Lorraine après avoir reine de Pologne.

(2) Village des environs de Sarrebourg, érigé en principaulé, en 1022, par le duc Henri II d»* Lorraine en faveur d'un Guise.

[10(»81 KLECTION d'un ROI DE POLOGNE 265

dont la mauvaise foi n*eut jamais d^é^ale. Soit par jalousie pour son neveu, soit qu'il ne voulût pas faire la dépense nécessaire pour le prince de Lixhoim, Charles IV ne voulut jamais consentir à le laisser partir ; ce qui embarrassa le Prince terriblement, n'ayant personne à qui il pût confier un tel emploi et qu'il sût assez dans ses intérêts pour lui donner toute sa confiance.

Dans cette extrémité, il jugea que personne ne le pourrait servir comme moi. Il en écrivit à l'Impératrice et il l'Empereur. Sa Majesté, y ayant consenti, m'envoya l'ordre d'aller trouver le prince de Lorraine à Tarnowitz et de remettre les mémoires et instructions dont j'étais chargé au comte de Schafgotache (1), qui fut chargé de l'ambassade pour .Xeubourg en ma place.

Je ne fus pas plus tôt arrivé près du prince de Lorraine que, m'embrassant, il me dit :

— « Je n'ai au monde de la confiance qu'en vous et je vous demande pardon d'en avoir usé du la sorte sans votre consentement. »

Je répondis comme je le devais à ses honnêtetés ; mais, comme il fallait paraître en ambassadeur d'un candidat qui est prétendant à la couronne de Pologne et qu'il était nécessaire de donner une grande opinion de sa magnificence, il me fallut redoubler d'équipage.

Nous envoyâmes 4 hommes, en attendant ({ue la Diète se tînt incognito à Varsovie, pour pressentir les dispositions des Polonais, tandis que nous chassions à Tarnowitz, où le Prince avait fait venir sa meute. Il y tenait une table à vingt-quatre couverts, et moi une de douze. Nous y étions accablés (pour ne pas dire visités) de la petite noblesse de Pologne, naturellement sujette

(1) Chi islopluî-Léopold, président de la Chambre de Silésie. L'ambassadeur ordinaire de TEmpereur en Pologne élail Augustin Mayern de Mayerberg.

LA COUR DE VIENNE

au vin. Son imporiunité nous obligea ù prier le cadet du comte d'Ange! de tenir une table pour elle ; il étai* très propre à cela, car il buvait tout le jour, et il fallait ménager ces gens-là, qui ont leur voix comme le plus honnête homme du monde, pour rélection (1). U est vrai qu'on les contentait à bon marché ; car, pour\ii qu'ils eussent du vin, de la bière, du sel, du pain avec du fenouil, ils étaient très satisfaits. Ils demeuraient deux ou trois jours ; après quoi, on leur donnait à chacun la valeur d'un écu, moyennant «[uoi ils s'en retournaient contents. Il fallut ainsi essuyer tout le Palatinat (2) de Oacovie.

Nous passions ainsi nos journées assez doucement, «{uand l'Empereur écrivit au prince qu'il faisait un opéra, où il chantait lui-même, et qu'il lui ferait plaisir

(1) «« Toute In noblessse a le droit tlVIire le roi; et, comme elle est en trop prnnd nombre pour pouvoir se trouver 'i la Diète, elle y envoit* «les il«'|>ul«'s que l'on appelle nonces. LV-Iection se fuit en pleine campagne sous «Ifs tîntes. Les Polonais élisent ordinairement un |)rim't' t'tran^er pour roi; ce qui fait que tous les princes chri'îtiens se rroienl en droit de pn'tendre à la couronne pour eux ou pour leurs alliés, pourvu (fu'ils soient catholiques. Ils envoient pour cet effet leurs ambassadeurs à la Diète. » {Mémoires de M. dr M ..)

(2) « Il y a en Polo^n»- XI palatins, cjui sont les gouverneurs des provinces; 3 castellans, savoir c««ux dr (^racovie, de Wilnu et Troki, et un starosto, qui «'sl (•••lui de la Samogilie. Le castellan de ('ra( <»vie est b* premier des sénateurs séculiers ; le castellan de Wilna est le sixième ; le castellan de Troki, le dixième, et le staroste de la Satmtgilie, le douzième. Les autres castellans, qui sont au n<mibre de 71 (32 grands et 4U petits), ne vont ({u'après les palatins, bien qu'ils soient sénateurs comme eux. La fonction du palatin est de mener à l'armée les troupes de son palatinat ; de [M'ésideraux assemblées de la noblesse, dans sa province; »le nietlre le prix aux marcbandises et aux denrées; d'empêcher qu'on n'altère les poids et mesures; enlin déjuger êl de défendre les Juifs. Les castellans sont les lieutenants des palatins et les représentent partout en leur absence. »> {Idem.)

[1669] ÉLECTION d'un ROI DE POLOGîfE

s'il le voulait venir voir. Le prince ne manqua pas, le lendemain, de prendre la poste avec le comte Taaf, me laissant le soin tout entier de gouverner ses affaires de Pologne.

Le temps de la Diète (Ij arriva; ce qui m'obligea à partir six semaines auparavant. J'amenai 20 chevaux de main, 12 gentilshommes, 12 laquais et G pages ; le reste de mon équipage était à Véquipollent. J'avais l'abbé Riquet pour mon secrétaire, et le père Richard pour conseil.

Lors([ue je fus arrivé, .Messieurs du Sénat me donnèrent audience et me reçurent très honnêtement, après m'avoir nommé Chérisse pour mon quartier. Je ne perdis pas de temps à négocier, mais j'aperçus bientôt que M. le j»rince de Gondé (2) y avait une brigue puissante, à la téte de laquelle il y avait l'archevêque de Gnesne (.')), <|ui tenait la place du roi, vacante ; So-

(1) L'ouverture de la I)i«''te se Ht le 12 mai 1609. Le rui Casimir s'éloi^'nu à 40 lieues de Varsovie,- de crainle qu'on ne le soupçuniiAt de faire quelque lu'igue pour l'élection. Tous le» anihassadrurs des prinres «'Iranpers se rendirent, en même temps, à Varsovie ; l'évéque de Héxiers pour la France, le comte de S<'li;iffrolsch«" pour rEnjper«Mir, le prince de Lixticim pour le duc dr Lori'ainrrl conilc de Tort pour la Suède. Le général Poloski fut i lu uiaréclial de \u l)i«-te.

(2) La reine Marie de (îonzapue avait déclaré par son lestanienl le duc d'Engliien, lienri-Jules, (ils unique du (iraiid-Condé, son héritier. Louis XIV soutenait le duc »le .Neubourp,

(3) « Prasniowiski, l'iu-chevéque do (înesne, est primai du royaume el il a une prande autorité; il (iréside aux diètes et pruclaine le roi quand il est élu. On porte la croix devant lui quand il \a cher Sa .Majesté ou à la Diète. Il a un maréchal, qui est rastellan et sénateur du royaume; cet ofllcier va devant son rarrosse, le bilton levé el ne le baisse que devant le roi. L'archevêque de (inesne a le gouvernement de l'Etal |tendant l'interrègne el toute l'aulorilé souveraine réside alors dans

(Inesne, dans la Palatinal de Kalisch, entre Posnan et Tliorn, df nt»s jours, une vilN' |irussienne.

268 LA COUR DE VIENNE

bieski (1), grand-maréchal de Pologne ; tous les Lubomirski (2) ; les sénateurs Rey et Jablonowiski, l'un palatin de Russie et Tautre palatin de Podolie ; Denhoif, grand-chambellan, et Leczinski (3), chancelier de la couronne. Il n'y avait <|ue le prince Demetrius (4) et le vice-chancelier de Colme qui ne tenaient pas pour lui. Tous les évé<|ues étaient pour Coudé, et pas un sénateur ne voulait de Cobourg. En Lithuanie, M. le prince de Condé avait le chancelier Patz (."S), la maison de Sapiha ; le chambellan Radziwill ((>) s'était déclaré pour Neubourg.

J'envoyai un courrier au Prince pour l'avertir de toutes ces dispositions, lui mandant « qu'il ne fallait pas se mettre en peine <lu prince de Neubourg, mais qu'à moins d'un miracle, je ne prévoyais pas qu'on pût traverser l'élection de M. le prince de Condé ».

Sur ces entrefaites, la chancelière Patz, française de

1) Juuii Sobieski, lu' vu i024. avail été inousiiu('Uiir«.> de Louis \IY : il s'élait distingué, depuis 16U^ dans les guerres de lu Pologne contre les Cosaques et les Suédois. Grand-enseigne de la couronne en 1059, il en était le Grand-Maréchal quand il épousa, en iti65, Maric-Casiniire de la Grange, lille du marquis d'Arquien, un mois après la mort de son premier mari, Jacob Hadziwill, prince Zaraoiski.

(2 Sébastien-Georges I.ubomirski, Grand-.Mnré« lial avant Sobieski, prit les armes, en i()<')5, nu nom des libertés de la Pologne, contre le roi Jean-Casimir. Après l'avoir battu deux fois en rase cam(>agne, il lui imposa la paix, c'est-à-dire l'obligation de ren«>ncer à faire du prince de Condé ou de son fils l'héritier de la couronne. Lubomirski était mort le 31 janvier ItiCiT, en laissant une famille puissante, qui s'était ralliée à la candidature des Ct»ndés.

(3) Hapharl, palatin de Posnanie.

(4) Wiecnowicki, second helman de la couronne.

(5) Christophe.

(6) Michel, marié à une sœur de Sobieski.

[1669] ÉLECTION d'un ROI DE POLOGNE

nation, m'envoya son frère, le comte de Maillé (1), pour me dire qu'elle était bien surprise qu'étant ma parente, je ne l'allasse point voir. J'ignorais notre alliance avec la maison de Maillé, qui ne pouvait que me faire honneur, car elle était proche parente de Mme la Princesse. Mais, quand je ne l'aurais pas été, dans ces sortes d'occasions il faut être, autant qu'on le peut, cousin de tout le monde. Je fus la voir et, quoique je susse bien qu'elle était dans les intérêts de Condé, elle me reçut avec des civilités au delà de la parenté. Son mari le chancelier me fit mille offres de service et de grandes protestations d'amitié, me faisant entendre qu'il se déclarerait pour le prince de Lorraine, et il me donna des conseils sans fin, dont je ne pris que ceux que je trouvai à propos de suivre.

Le vieux duc de Lorraine envoya à son neveu son gros diamant, estimé 400,000 livres, par le chevalier d'Harcourl(2), accompagné d'un certain Risaucourt (3), homme habile, mais aussi fourbe que celui qui l'envoyait. Le prince, croyant me soulager, me l'envoya et je n'en eus pas une petite joie, n'ayant que le comte Zany, homme de peu d'expérience, le père Richard, dont l'habit ne lui permettait pas de négocier, et un nommé Manfredi, Italien, maître de la poste, dont la fidélité à mon service ne pouvait être assez reconnue.

Dès que j'eus employé Risaucourt, il ne s'attacha

(1) Stanislas de Hréré, coinlr do Maillé, d'uno famille franraisp établie en Pologne, parent de Claire-Clémence de Maillé-Brézé, princesse de Condé.

(2) Charles, chevalier de Mnlte en 1661, abbé de Coulomb (diocèse de Chartres), romte de Beuvron, meslre de camp du régiment d'Orléans.

(3) Conseiller d'EUil de Lorraine. C'est loi qui épousa iu-extremis la femme de campagne de Charles IV, Béairix, comtesse de Canlecroix, qui s'écria : « Me voilà bien honorée, à la tin de mes jours, d'être appelée madame de Risaucourt! »

270 LA COUR DK VIENNE

qu'à renverser tout ce que j'avais pu faire jusqu'alors, disant partout que sa conscience l'obligeait à déclarer que le duc de Lorraine n'assisterait jamais son neveu pour soutenir la dignité royale, et semblables choses très propres à dégoûter les Polonais, cependant que, le soir, il me racontait qu'il avait fait merveille ; ce qui me donnait lieu de ne lui rien cacher. Le lendemain, il ne perdait pas ime occasion de détruire toutce que j'avais avancé.

Au bout de huit jours, j'en fus averti par le comte de Maillé, que sa sœur m'envoyait. Comme les r<;connai8sances, en ce pays-là, se paient en argent, je lui donnai 300 pistoles pour le droit d'avis. Je me consultai avec le comte Zany et le Père Richard sur ce qu'il y avait à faire. Zany voulait qu'on le tuAt et l'autre qu'on l'enfermât ; je ne voulus ni l'un ni l'autre sans l'avis de M. le prince Charles ; mais, ayant fait venir le traître, je lui demandai par quelle raison il en agissait de même. Sa surprise était extrême ; mais, voyant qu'il était découvert et appréhendant (|uelque chose de funeste, il m^avoua ne suivre en cela que les ordres du duc son maître. J'en avertis le prince, qui me rendit le maître de sa destinée et je ne trouvai rien de mieux à faire qu'à le chasser comme un coquin.

Après bien des soins, je ne pus gagner que le vicechancelier de Pologne (1), qui avait fait un livre où il faisait voir qu'il fallait élire un Polonais ou, à son défaut, le prince de Lorraine.

Le Sénat avait aussi fait une loi, par laquelle il excluait tous ceux qui donnaient de l'argent pour avoir la couronne ; mais il est de celle des rois de Pologne comme des autres dignités qui se donnent par élection, il ne s'en fait guère qu'il n'y en ait de répandu.

(1^ Ohowski, (f-vêquc do Culuii

[1669] ELECTION d'un ROI DE POLOGNE 271

J^avais aussi gagné Wianoski, petit général de l'armée, et plusieurs starosta (1), entre autres Podoloski, le plus grand fripon qui pût être, car il prenait de l'argent des Condé, des Lorraine et des Neubourg, qui étaient les trois seuls prétendants, et promettait également à tout le monde.

M. l'ambassadeur de Neubourg (2), avec le peu de gens qu'il avait de son parti, faisait courir, tous les jours, des papiers pleins d'infamies contre le prince de Condé. Et moi, qui en connaissais mieux le mérite et qui avais été témoin des grandes choses qu'il avait faites, j'en disiiis tout le bien que je devais et que je pouvais, sans préjudicier aux droits du prince pour qui je m'intéressais.

Les choses étaient dans ces dispositions, quand on manda tous les Palatinats (3) pour venir à l'élection d'un roi. Les Condé, croyant que le voisinage de M. le prince de Lorraine aurait gagné plusieurs nobles d'entre eux, y envoyèrent Jacques Pinion, qui les commandait, pour les haranguer. Dès qu'il fut parti, un nommé Petreski, qui avait été autrefois jésuite, me vint trouver à quatre heures du matin, pour m'ofFrir de faire exclure le prince de Condé. C'était un malheureux qui n'avait pour tout bien qu'un habit, valant très peu de chose, mais plein d'esprit. Je lui dis :

— (t Non ; mon dessein n'est pas de lui nuire, mais de faire élire le prince de Lorraine. »

(1) Feudatairps de la couronne, possédant les Starosties, fiofs du domaine royal, concédés par le roi en échange du service militaire. Le quart du revenu appartenait au roi.

(2) Charles-ÉmiU Hoissebourg, ancien conRciller secret de l'Électeur de Mayoncr.

(3) I.a Pologiw, en H)(i7, comprenait trois grandes divisions : la Grande Pologne, la Petite Pologne, la Lithuanie ; chacune était partag»''»' en provinces ; les provinces, en palatinats ou comtés ; les palatiniils en districts.

LA COUR DE VIENNE

A ces mots, il me dit qu'il voyait bien que je ne voulais pas m 'ouvrir à lui, mais qu'il me priait de lui prêter cent ducats. J'y consentis, c'est-à-dire que je les lui donnai. Il s'en alla, le lendemain, à l'assemblée, et, comme il était le premier à parler et excellent orateur, il fît voir que « Condé devait être exclu pour avoir suborné par son argent presque toute la noblesse et plus de la moitié des sénateurs. »

A l'instant, il s'éleva mille voix qui disaient qu'il le fallait exclure, et cette multitude sans raison marcha au Sénat, le sabre (1) à la main. Elle dit à l'archevêque de Gnesne qu'il fallait exclure Condé comme un corbeau. C'est la manière dont on exclut les prétendants qui sont convaincus d'avoir gagné les suffrages.

L'archevêque, qui avait protesté de se faire crucifier plutôt qu'un autre que Condé fût élu roi, sentit diminuer son zèle à l'aspect de mille épées prêtes à le percer ; si bien qu'il exclut Condé sur-le-champ. Ensuite, la multitude, allant à Sobieski et, de celui-ci, au grand-chancelier et, du chancelier, à Morstin (2), toujours le sabre haut, les obligea à signer l'exclusion. Ce dernier avait voulu se sauver ; mais comme il se vit pressé et suivi, et qu'il avait plus de peur que les autres, il signa aussi plus promptement qu'aucun.

Sur ces nouvelles, j'allai chez Patz, le grand-chancelier, qui me dit :

— a Ah! mon cousin, qu'avez-vous fait? Vous avez gâté toutes vos affaires en faisant exclure M. le prince de Condé.

(1) « Les Polonais no quittent leur sabre que pour se coucher; ils le gardent mt^me en se confessant et à la communion. Il n'est allacliù que par une courroie de cuir, où leur mouchoir est p»'ndn, avec un couteau dans une paine et une petite pierre garnie d'arpent pour l'aiguiser. »

(2) Jean-Ainli»'. rumte de Morstin, grand-trésorier.

[1669] ÉLECTION d'un ROI DE POLOr.NE 273

— » Non ! proteslai-je, et il n'y a qui que ce 8oil au monde qui puisse me prouver que j'ai seulement traversé Télection de M. le prince de Condë !

— » Il n*y a que vous, ajoula-t-il, attendu que les Neubourg n'ont pas d'argent ; mais, si vous en êtes innocent, ne doutez pas que toute la faction de Condé ne se déclare contre celui qui lui a fait donner l'exclusion. »

L'ambassadeur de Neubourg, qui n'y avait pas plus de part que ceux qui en étaient à 10,000 lieues, ne manqua pas de s'en vanter et d'aller solliciter les Coudés sur ce qu'ils n'avaient plus aucun engagement.

Patz m'en donna avis et me pria d'aller chez lui. Dès ce moment, il me donna de très bons conseils, que je ne manquai pas de suivre. Je m'en trouvai si bien que tous les Coudés s'empressaient de venir à moi. Son procédé me charma et je lui voulus donner 50,000 écus ; sa femme me trouva en cela plus son cousin que jamais ; mais lui, qui était plein de probité, ne voulut rien accepter :

— « Quand M. de Lorraine sera roi, me dit-il, il aura assez de moyens de reconnaître les services que je veux lui rendre. »

Les audiences (1) s'approchèrent ; je les pris toutes* Celle du maréchal Sobieski était la plus magnifique ; sa cour n'était pas moins grosse que celle de quantité de princes particuliers. Quand ce fut fini, on publia l'assemblée générale, qui se fait en rase campagne, où les ambassadeurs haranguent le public. Le vice-chancelier et Patz me conseillèrent de demander la dernière, qui me fut accordée. Ma cousine Patz me conseilla d'aller voir l'entrée de l'ambassadeur de Neubourg dans une maison

(1) l.fs priiuipaiix iiieinbres tir la l)ièlt> cuiiiiueiiijiiieut, le 4 juin, à donner Kurcrstsivenicnl auJii-nce uux anihassadeursdes truis prétenduuts.

L\ COUR DE VIENNE

qu'elle avait au faubourg (1), où il y avait une galerie, et d'observer tout ce qui se passerait, afin que mon entrée ne fût pas moins bien assortie de tout ce qui pouvait plainî.

Après avoir ordonné à mes gens de le bien observer, je me rendis au jardin qu'on m'avait marqué, sans train et sans équipage, ne voulant pas être connu.

Je n'y étais pas depuis une demi-heure, que je vis entrer plus de trente femmes de qualité, magnifiquement vêtues (2).; elles furent surprises d'y trouver un inconnu, tout seul, assez proprement vêtu.

La ii\u3 apparente de toutes, après quelques façons, pressée par sa curiosité, m'aborda pour me demander, en polonais, « ce qui me conduisait en ce lieu et qui je pouvais être ». Je lui fis signe de la tête que j'étais bien fâché de ne pouvoir pas entendre la langue du pays pour lui répondre ; ce qui l'obligea d'appeler une dame, qui me fit la môme question en allemand ; mais je ne l'ai jamais pu apprendre, quoique j'aie été vingt ans en Allemagne. Elle obligea un gentilhomme qu'elle avait à me haranguer en latin ; mais je n'avais jamais étudié. A la

(1) u Varsovie e.sl compoit/'e de deux ville», jointe» enseiiiblo : l'ancienne, qui «si fermée par des murailles de briques, est petite et mal pavée, comme le sont toutes les autres villes de Pologne, mais elle est Tort marchande et bien peuplée. l.a ville neuve est plus vast<' cl moins habitée. Outn- ces deux villes, il y a encore le urund Faubourg de (^racovie, où la plupart des maisons sont btltics et couvertes de bois, h l'exception de quelques palais que des seigneurs de la Cour avaient commencé d'y bAtir. mais que l'irruption des Suédois a fait laisser imparfaits. »» {Mémoire* de M. de M...

(2) « Les dames de qualité s'habillent et se cotlTent presque toutes à la française, principalement celles de la Cour. Quelque vieilles qu'elles soient, elles ne laissent pas de se parer et de porter des c«juleurs éclatantes. Dès t|u'il y a une mode nouvelle en France, elles veulent la suivre et elles paient fort cher toutes |es nouveautés, pounu que ce soit à crédit. Idem )

[16691 ÉLECTION d'un ROI DK POLOGNE

iia, il vint une jeune personne, d'une beauté surprenante, qui me dit :

— « Puisque vous n'entendez pas les lan^'ues qu'on vous a parlées, il faut que vous soyez Français, et madame la princesse Radziwill, ma mère, a trop d'estime pour cette nation pour ne pas s'informer de la raison qui TOUS a conduit en ce lieu, se flattant de n'être pas tout à fait inutile à un étranger, qui ne lui parait pas être d'une condition ordinaire. »

Je répondis à la jeune princesse Radziwill (1) avec tout le respect que je devais, et ne lui avouai autre chose sinon que « j'étais un gentilhomme français, que l'envie de voir l'élection d'un roi avait conduit à Var80^^e; que je remerciais Mme la princesse de ses bontés, dont je lui saurais un gré tout particulier ».

Comme nous entrâmes en plus grande conversation, elle m'apprit que madame sa mère, qui était dans les intérêts de Neubourg, était venue pour voir l'entrée de l'ambassadeur ; après (|uoi, elle ferait apporter une collation pour les dames qui étaient avec elle, parmi lesquelles il y en avait quelques-unes qui tenaient le parti de Lorraine.

L'ambassade passa ; comme il n'y avait rien de fort extraordinaire, j'espérais que mon équipage et mon entrée seraient, pour le moins, aussi magniliques.

Le cortège ne fut pas plus tôt fini qu'on servit une très belle collation, sur une table qui tenait toute la galerie. Je fus questionné de tant de manières que les dames me dirent qu'il fallait absolument qué je fusse le comte de Chavagnac. Ce qui obligea Mlle de Radziwill à me faire mettre à table à ses côtés, entre elle et une autre belle dame, qui parlait français et qui était la palatine de

■ (!) Dudïcsso d'Oslrog, qui passait pnur la femme la plus belle de la Pulogae.

LA COUR DE VIENNE

Sandomir^ dont le mari était absolument dans mes intérêts.

Quand nous fûmes placés, elle me dit « que je ne pouvais être mieux, m'assurant que Mlle Radziwill était plus Lorraine que sa mère n^était Neubourp. »

— « J 'en ai bien de la joie, répondis-je, et j 'estime le prince dont vous me parlez bien heureux ; car, sans doute, il ne peut manquer d'être roi, puisque les vœux des deux plus belles personnes que j'aie vues ne manqueront pas d'attirer avec elles la Bonne Fortune. Pour moi, j'en ai ouï dire mille biens et je me sens déjà prévenu d'inclination pour son mérite. »

Notre conversation fut interrompue par Mme la princesse Radziwill, sa mère, qui prit un grand gobelet d'or, où elle mit un gros morceau de sucre, et me le porta, en buvant la santé de Neubourg. Je la remerciai avec beaucoup de respect, mais je priai la Palatine de lui dire que je la suppliais de me permettre de boire sa san/ëla première et celle des dames présentes. Elle me remercia et me fît apporter un second gobelet, toujours avec du sucre. Je bus sa santé, et puis celle des dames, ensuite celle de Neubourg. Mlle de Radziwill me porta celle du prince de Lorraine, que je bus de même, après avoir bu la sienne.

Le comte Zany, qui était fort propre, revenait me trouver ; je lui fis un signe pour me méconnaître, qu'il entendit fort bien. De manière <|ue les dames le firent asseoir, et il fut tant bu à la santé des dames et des pré* tendants que, si j'avais bien compté, je me serais trguvé plus de trois bouteilles de vin dans le ventre et plus d'une bonne livre de sucre. Mais que faire dans de certaines occasions ? Il faut boire par politiijue ; je crois que, dans celle-ci, Zany et moi eussions perdu le sangfroid si l'ambassade n'eût repassé.

On courut aux fenêtres ; après quoi, les dames se re-

ÉLECTION n'uX ROI DE POLOGNE

tirèrent. J'accompagnai la Princesse jusques à son carrosse [i ). Mademoiselle sa lille me dit « qu elle voulait être de mes amies » ; et la palatine de Sandomir que, « comme elle me croyait des bons amis du comte de Chavagnac, elle me priait de lui dire, de sa part, qu'il se trouvât, à deux heures après minuit, dans l'église des Escalopies, à la chapelle Notre-Dame». Je lui assurai que je n'y man(|uerais pas.

Les dames embarquées, je fus chez la chancelière Patz, à qui je racontai mon aventure; elle en rit beaucoup et me dit que, « le jour de mon audience, il fallait faire quelque chose de plus galant ; qu'elle prierait toutes ces dames et d'autres encore de ses amies »;jelui disque je mettrais ordre à tout.

J'attendis que toutes les audiences fussent finies. L*évéque de Béziers (2), ambassadeur de France, ne voulut pas prendre la sienne parce que l'on avait exclu M. le prince de Gondé. Celle de Xeubourg fut misérable; il n'y avait que six laquais, habillés de gris avec un galon d'argent, et son carrosse, où il y avait trois gentilshommes.

Le jour de la mienne arriva ; le grand-maréchal m'envoya un carrosse pour me prendre, avec deux députés de la République, selon la coutume. Je me mis dedans avec l'abbé de Riquet, et me lis suivre par (|uatre de mes carrosses bien dorés, où j'avais quatre gentilshommes ;

(I) «< Le faslr est si grand «'n Polugiip que les dames ne sortent jamais qu'en carrosse à six l'Iievaiix, quand «;a ne serait que pour traverser la rue; et elles se foni ^''rlairer, la nuit, par vinptquatre Hamlteaux de cire blant'he. Leur écuyer les suit h pied et n'entre Janinis tlans le carrosse, qui va fort doucement. » {Mémoires de M. de M...)

2) Pierre de Hunzi, ambassadeur à Venise, avait été envoy*^ en Pologne à cause de son dévouement à Condé. Il devint archevêque de Toulouse, ambassadeur en Espagne et cardinal.

LV COUR UE VIENNE

à chacun, douze laquais à pied, avec des livrées vertes de la maison, avec un gros galon d'or sur les coutures. Mes six pages étaient à cheval, vêtus de même, hors qu'ils avaient deux galons partout, et suivis de vingt palefreniers, tous de livrée uniforme et portant de grands bouquets de plume, rouges, blanches et vertes, à la réserve des palefreniers, qui n'en avaient pas ; ils conduisaient en main vingt des plus beaux chevaux qu'on pût voir, très bien caparaçonnés et harnachés.

La chaucelière Patz ne inan(|ua pas de se trouvera la maison du faubourg, avec les dames qu'elle avait priées. Mme la princesse Hadziwill y était avec mademoiselle 80 fille; je les saluai en passant. Elle demanda à sa mère « si l'entrée de Lorraine ne lui paraissait pas plus belle que celle de Neubourg. »

— « Vous n'êtes qu'une folle, lui dit Mme RadziNvill, qui ne donnez qu'à l'apparence ! »

Dv là, nous entrâmes au Sénat. Comme je ne savais pas le latin, je fis faire une harangue par l'abbé de Riquet (l), (jui fut trouvée très belle et dont il s'acfjuitta à merveille; on se récria et l'on battit des mains. Après

(I» l.'ahb»^ Hiquel recoimnantla \v prince Charles Lorraine au nom du dur, son oncle. Il rrjMv.senta à l'Assemblép que ce princo rlail vigoureux, sobre, vigilant el prudent; qu'il savait sept langues et qu'il désirait apprendre au plus U»\ la langue polonaise; qu'il aimait la guerre et qu'il en sup]u»rterail racilemenl les fatigues; qu'il n'était chargé daucunes dettes ; qu'il se donnerait entièrement à la République; rpril quitterait l'habit et l'humeur allemands pour prendr»' cetix de la Nation; qu'il ne se mari«*rail que du consentement <le la Noblesse ; (ju'il fonderait un collège à • Pont-à-.Mousson p«iur Téducaticm de reut gentilshommes polonais, et<iu'il était prêt à se battre contre ses concurrents. Cet abbé ajouta ensuite que le duc de Lorraine otlrail, pour payer l'armée, de donner, pendant dix ans, .H00,0()0 livres par avance et d'entretenir 4,000 fantassins à ses dépens.

[imj]

KLKCTION n*UN uni |IK i»olo(;ne

quoi, je m'en retournai et repassai où étaient ces dames, qui me souhaitèrent mille bonheurs.

Le carrosse du grand-maréchal me reconduisit, dans la même cérémonie, chez moi, où je ne fus pas plus tôt arrivé que je me mis dans un des miens pour aller rejoindre la belle assemblée que je voulais régaler.

Je trouvai toutes ces dames (|ui se préparaient à aller chez la chancelière, après avoir bu des eaux que mes officiers leur avaient apportées et qu'elles trouvèrent excellentes. La collation â la(|uelle elles s'attendaient se trouva changée en un festin des plus magnifi(|ues. Le chancelier me dit qu'il ne fallait pas (|ue nous nous missions à table avec les dames, parce ((u'elles nous fieraient enivrer, mais que nous nous rangerions dans un coin, avec son cousin le grand général de Lithuanie, où nous ne laisserions pas que de parler d'affaires.

Il fut tant procédé à boire à la santé des dames, du prince de Lorraine et à la mienne, qu'à deux heures après minuit, nous n'avions pas grande envie d'entendre les violons qui arrivèrent. Je fis de mon mieux et, quand je vis la compagnie bien en train de se rejouir, je me dérobai pour aller reprendre des négociations qui m'appelaient ailleurs.

Le lendemain, un neveu du grand-maréchal Sobieski, qui est le roi d'aujourd'hui (1\ me vint prier, de la part de Mme Sobieska, de vouloir bien avoir une conférence d'une heure, en tête-à-tête avec elle, sans que personne n'en sût rien, et qu'il me ferait entrer par la porte de derrière. Je m'y accordai volontiers et. dès que j'eus dîné, je me mis dans ma chaise et m'en allai, sans laquais, avec lui.

A moitié chemin, comme je regardais l'heure qu'il était à une montre, garnie de pierreries, qui pouvait

(I) Jran III Sobieski a n'-giir sur la Pulogiu- ilc lfi*4 à 1696.

Page 1