‹ Mémoires du comte Gaspard de ChavagnacChapitre 36 sur 88 · L.\ COUR DE VIENNE · texte numérisé non relu

L.\ COUR DE VIENNE

bien valoir 300 pistoles, il me pria de lui laisser voir, et, comme il la trouvait admirable, je l'obligeai, après quelques façons, de la prendre. Ce qui le charma si fort qu'il ne put se tenir de me dirt* :

— M Vous en agissez trop honnêtement pour que je ne sois pas dans vos intérêts. Pour vous en donner des marques, je veux vous avertir que l'i^vêque de Béziers, ambassadeur de France, sera caché derrière une tapisserie et entendra tout ce que vous direz; ainsi, prenez garde au discours que vous tiendrez ; d'autant que la maréchale est française, fort attachée aux intérêts de sa nation, fille du baron dWrquien (1) et, de plus, dame remplie d'adresse et d'esprit, qui a été nourrie, dès son enfance, dans les négociations. »

Elle me reçut avec la dernière honnêteté et ne me parla, au commencement, que de choses indifférentes; ensuite elle tomba sur la magnificence de mon entrée et me dit qu'il n'y avait qu'un Français qui pût faire les choses aussi galamment. Après, elle s'excusa de la liberté qu'elle avait prise de me faire prier de venir chez elle, mais qu'elle avait des ordres du Roy pour moi, à me délivrer.

— « J'y obéirai aveuglément, répondis-je, pourvu qu'il n'y aille rien contre mon honneur ! »

Là-dessus elle me demanda « si je souhaitais que le prince de Lorraine fût roi?

— (c Je ne suis venu en Pologne qu'à ce dessein, lui dis-je.

— » Puisque cela est ainsi, me répliqua-t-elle, je vous prie d'écouter mes propositions, sans dire un mot jusqu'à ce que j'aie fini mon discours. »

(I) Upnv'i do la Grange, marquis dWrquien, né en 1613, capitaine de» ^iardes suisses de Gaston d'Orl«''ans, s'installera en Pologne auprès de la l^eine sa tille, après la mort, tlo sa femme. Il prendra les ordres et deviendra cardinal »'n iHyu.

ÉLECTION d'un ROI DE POLOGNE

Je lui promis de l'écouter paisiblement.

Elle commença par me proposer, pour y réussir, de faire « donner par le prince de Lorraine à son mari Téconomie de Chainhord (1), qui vaut cent mille livres do rente ; elle voulait avoir pour elle le gros diamant de 400,000 francs, que le chevalier d'Harcourt avait apporté de la part du duc de Lorraine ; cent mille francs comptant pour Potocki (2), enseigne de la couronne; le chapeau de cardinal pour l'évôque de Déziers ; M. de Lorraine épouserait la nièce [S) de la feue reine Marie; le Roy désirait que je fisse un traité que Pévéque de Béziers signerait pour la France, et moi pour le prince de Lorraine contre l'Empereur ; enfin Sa Majesté, pour me récompenser, voulait m envoyer le bâton de maréchal de France et me donner de très grosses pensions pour en soutenir la dignité. »

Quand elle eut fini, je repris son discours par article ; n je lui accordai l'économie de Chambord pour son mari; le gros diamant pour elle, rachetable pour cent mille écus ; les cent mille livres comptant pour M. Potocki et le chapeau de cardinal pour M. de Béziers ; mais, à l'égard du mariage du prince, je dis que je n'en étais plus le maître, parce que j'avais promis au Sénat que ce prince ne se marierait que par le choix de la République ; mais qu'elle et son mari étaient assez puissants pour le faire tomber sur ce qu'elle souhaitait; qu'à l'égard du traité contre l'Empereur, il me paraissait surprenant que le Roy lui en eût envoyé les ordres. Pour

1) .M<'i<l.'iiii<- >i)i»ii'>l\a voulail sr ivscrvrr vu Fia il et' iiiip demeure princière ; ('«'sl pounjuoi ellr ileinaniiail (tniir .son mari l'économie (ou admiiiislrulioii) du chilteau royal de Chainlnud.

(2) Andn'': castellaii (gouv«'rneur) de Cracovie.

(3) Benedirle-IIenrielte-Philippe, lllle d'Anne de lionzague efc du prince palatin Édouard de Bavière. Née en 1652, elle épousa Jean-Frédéric de Brunswick-Zell, duc de Hanovre.

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moi, sachant que j'étais à Sa Majesté Impériale et non au prince de Lorraine, qui n était qu à 40 lieues de là, elle y pouvait envoyer un courrier, car je n'avais aucun pouvoir sur cet article ; que je ne doutais en aucune façon des récompenses que le Roy pouvait donner à ceux qui le servaient utilement, mais je me flattais qu'il avait trop bonne opinion de moi pour croire que j'achèterais le bâton de maréchal de France par une lAcheté et par une trahison à l'égard de mon maitre. »

Notre conversation dura près de sept heures, au bout desquelles je me séparai d'elle sans rien conclure, n'ayant rien voulu rabattre sur ce dernier article.

Comme je me mettais à table, le même neveu du maréchal Sobieski me vint trouver pour me dire, de la part de son oncle, que celui-ci était au désespoir des propositions de sa femme et qu'il me priait instamment de me trouver à minuit chez le palatin de Podolie. Je m'y rendis : il désarma son épouse et nous conclûmes un traité pareil à celui qu'elle m'avait proposé, à la réserve du mariage du prince et du traité contre l'Empereur. 11 me dit qu'il le ferait mettre au net et me l'enverrait par son aumônier pour le signer chez le vice-chancelier de Pologne.

Le jour d'après, qui était la veille de l'élection, je profitai de la journée pour solliciter les sénateurs. Je trouvai l'aumônier de Sobieski, qui me dit que son maître n'avait pas eu le temps de mettre le traité au net, mais qu'il se fiait à ma parole. Ce fut sa femme qui l'en empêcha, ayant oublié le chevalier d'Arquien (1), son frère, et, comme le jour de l'élection était le jour de la Fête-Dieu, elle fit proposer de la différer d'un jour à

(1) Anne-Louis de la Grange, qui d« viendra rapitainr des gardes de son beau-frère Sobieski, quand celui-ci sera roi de Pologne.

ÉLECTION d'un ROI DE POLOGNE

cause (le lu féte, pour avoir le temps d'obtenir quelque chose pour son frère.

Le palatin de Podolie, qu'elle avait gagné, ne crut pas trouver un meilleur expédient pour l'aire différer l'élection que de nommer un Piast (l),qui est un homme du pays. Comme il savait bien que jamais la Pologne ne choisirait un roi lithuanien, ni la Litliuanie un polonais (ce qui avait causé autrefois de grands troubles dans l'Etat), il ne douta pas qu'il ne se fit un désordre, qui ferait différer d'un jour l'élection, pour donner le temps à la maréchale de m'arracher les conditions qu'elle désirait. C'est pourquoi, en sortant de chez elle, il alla trouver les gens de son palatinat (2) et leur dit :

— « En venant vous joindre, j'ai été investi d'un essaim de mouches, qui ne m'a quitté qu'en abordant l'escadron ; ce qui signifie qu'il faut prendre un piast pour Roi. »

Aussitôt, tout le monde cria :

— « Piast ! Piast ! »

Et, d'escadron en escadron, dans un moment, on n'entendait autre chose. Quelqu'un qui voulut crier : c Neubourg! »» fut sabré dans le moment. D'autres crièrent: — « Lorraine ! » mais le torrent empêchait d'entendre.

(1) Piasl était un paysan polonais, «Mu en 842, mort en 868, fondateur d'une dynastie qui n'gna jusqu'en 1370 sur la Pologne et jusqu'en 1675 sur la Silésie. Michel Wiesnowski était un de SCS desbendanls.

(2) c< Opalinski, palalin de Kalisrz, voyant les deux partis, Neubourg et Lorraine, sur le point d'en venir aux mains, leur représenta qu'il y avait de l'aveuglement à se quereller pour des princes, qu'ils ne connaissaient pas et qui peut-être les maltraiteraient aussitôt qu'ils seraient montés sur le trAne ; qu'ils devaient bien plutôt élire un roi de leur nation, puis4jue, piinni eux, il «c trouvait plusieurs personnes dignes de commander. Il nomma ensuite Michel Koribut Wiesnowiski, <|ui fut agréé des deux factions.

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La Lithuunie se cantonna; mais que pouvait-elle faire ? les Polonais étaient quatre contre un (19 juin 16G9.)

Le grand-maréchal Sobieski, voyant le tumulte, voulut se retirer; mais on lui envoya 3 escadrons pour le sabrer s'il ne revenait. Le chancelier Patz, qui voulut harang-uer et nommer Lorraine, reçut un coup de mousqueton qu'on lui tira et qui lui perça sa robe. Ce qui ayant effrayé les autres sénateurs, les mutins choisirent Michel Wiesnowski, qui fut aussi indigne roi qu'il fut indigne sénateur.

Ce n'est pas qu'il ne fiU descendu de leurs anciens rois, mais il s'y attendait si peu, qu'il croyait qu'on se moquait de lui et priait ces gens-là de le laisser en repos (1). Il était si pauvre, que, pressé de ses besoins, quatre jours auparavant, il m'avait demandé 200 écus, que je lui fis compter sur l'heure.

Voila quel fut le succès de mon ambassade ; tout semblait et toutes les apparences paraissaient infaillibles pour M. de Lorraine, quand un coup imprévu priva ce pauvre prince d'une couronne qu'il aurait portée plus dignement sur satôte qu'aucun roi qui Tait jamais été, et moi, d'une fortune au delà de mes espérances.

Le grand-maréchal Sobieski me vint trouver la nuit pour me proposer de détrAner le roi.

— « Mon ordre portait d'en faire élire un, lui répon-

(Il " On |ittuvail l>i<'n nommer lo roi Michel un vérilablç roi Ar lhf'*i\lre, |Miisi|U(\ |«iiiivrt' ^'«<nlilliMtninp i|u'il «^lail, il ilovinl «lans un inslanl, un des plus riches princes de l'Europe. Il sévit superbement nieubl<^ et .«♦ervi tout en vaisselle d'argent; ce ([u'aurun de ses pnWlécesseurs n'avait jamais eu. Tous les s/'na- ■leurs et les f;entilshomines qui se crurent en «^lat de lui donner quelque chose s'«'ni|tressèrent, à l'envi l'un de l'autre, de lui faire des présents. Ke jour de son «Mection, il se trouva tant de richesses qu'il en fut surpris; il <Taipnil que ce ne fût un songe, •»l que son bonheur ne linit avec son sommeil. »»

ÉLECTION d'un ROI DE POLOGNE

dis-je, mais non pas de le défaire; vous pouvez envoyer à M. de Lorraine, qui n'est qu'à Tarnowitz. »

Sobieski ne pouvait se consoler de ce malheureux coup ; Tarchevêque de Gnesne en était au désespoir, mais le chancelier Patz (1 ) était enragé ! Quand je lui avais parlé du livre du vice-chancelier, qui demandait un Piasl, il s'était moqué de moi et m'avait dit que, s'il en avait eu le moindre soupçon, il eût renvoyé, dans une heure, tout ce qu'il avait écrit là-dessus. Entiu, on pourra juger du mérite du roi, puisque personne ne voulut, le lendemain, l'avoir fait.

Tout le monde doutait si peu que ce fût M. de Lorraine qui serait roi, que le bourgmestre de Varsovie m'était venu trouver pour me demander en quel quartier je voulais qu'on me bâtit un palais. Comme ils ne sont que de bois et sur les bords de la Vistule, en trois semaines on en bûtit un à loger un prince ; il y en a de tout prêts à dresser, et la ville m'en voulait donner un. Les gens d'affaires m'étaient venus offrir, sur mon simple billet, deux millions de chelons. Podoski, allant à l'assemblée, me vint voir ; je voulus lui faire prendre 100,000 francs que je lui avais promis et qui étaient comptés sur ma table ; mais il tenait mon ntfaire si certaine, qu'il remit à son retour pour les prendre, personne ne doutant de l'élection de M. de Lorraine.

Je crois qu'il n'y a que mon malheur qui ait attiré celui de ce pauvre prince, ou plutôt de ces secrets de la

(1) Le nouveau roi ne fut pasplulùl |>roclanié que h- ctiaiicelier Pat7. lui insinua aiIroitomtMil qu'il lui avait l'ohli^ution de la rour«»nn<*. Il n'outpas beaucoup de peine à l'en persuader, ce prince étant d'un esprit born»' ri farili- à gouverner. Oet artilice lui réussit si bien qu'il s'empara entièrement de l'esprit du roi et qu'il le porta à épouser la sirur aînée de l'Empereur, même sans le consentement du Sénat. ci> qui, dans la suite, pensa le perdre. »»

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Providence, qui, voulant l'éprouver par des adversités continuelles dans ce monde, lui réservait les récompenses qu'il méritait dans une gloire immortelle.

Je partis, deux jours après, de Varsovie, après avoir vu et pris congé de cet indigne roi, qui me dit des choses si pitoyables qu'elles ne valent pas la peine de les mettre sur le papier.

Je retournai à Tarnowitz, où je trouvai le prince, qui Tint au^evant de moi et me dit mille choses aussi satisfaisantes que a* il eût été élu. J'admirai sa fermeté à soutenir sa mauvaise fortune; son grand cœur n'en fut pas étonné, quoiqu'il faille avouer que rien n'est si dur que de perdre, par un coup imprévu, une chose qu'on désire ardemment et de laquelle on s'est flatté avec quelque sorte de certitude, pour ne pas dire d'apparence. A plus forte raison, (|uelle douleur M. de Lorraine ne devaitil pas avoir, de perdre une couronne, qui lui donnait les moyens de satisfaire l'inclination particulière (ju'il avait pour la guerre, et cela contre les infidèles, contre lesquels lui-même et ses ancêtres ont exécuté de si grandes choses !

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