CHAPITRE PREMIER
Un2-i673
Retour k Vienne. — Lobkowitz. — Audii^noe do rEinpomir.
— Louis XIV en Hollando (lt»72). — Intervention de Léopojd.
— Montecuccoii et Caprara. — L'électeur de Brandebourg. — Turenne en .Vllemagne. — La goutte. — A Ca.sseL — .Mnu- la Landgrave. — (irande revue d'Egra i21 août 1«73).
Nous reprime» le clieniin de Vienne, où tous mes amis et Montecuccoli me dirent que l'Empereur était si mal satisfait de moi qu'ils ne doutaient point qu'on ne me donnât congé, parce que, dans le plus fort de ma négociation de Pologne, les deux princes-ministres, désespérés de ce que les affaires de M. de Lorraine prenaient un bon train, ne crurent pas trouver un meilleur moyen pour rompre ses mesures, que de surprendre un ordre de l'Empereur pour m'ordonner de retourner à Vienne incessamment, auquel je ne voulus pas obéir; mais j'envoyai ma démission à M. de Lorraine en cas d'extré mité.
Amoi) retour, le traître Lobkowitz publiait que l'Enn
CHAVAf'.NAC, r;ÉNÊRAL DE LÊOPOLl» l""
pereur voulait me chasser honteusement et il pria Tlmpératrice de ne pas dire un mot en ma faveur, la flattant que, moyennant ce sacriGce, il ferait épouser assurément Tarcliiduchesse Éléonore (1) au roi qui venait d'être élu ; et, comme tous les ministres étaient jaloux du grand mérite de M. de Lorraine et qu'ils croyaient qu'il n'agissait que par mes conseils, il n'y eut sorte de choses qu'ils ne fissent pour m'éloigner de lui. Et c'est pour cela que la plupart de mes amis, persuadés de l'inclination de l'Empereur et du bruit qu'ils faisaient courir, me conseillèrent, pour prévenir le désagrément d'être cassé (2), de demander mon congé et de tâcher de l'avoir le plus honnêtement que je pourrais. Le prince de Lorraine en fut averti et me vint trouver, tout alarmé. Je lui en sus bon gré, mais je lui dis que je croyais que c'était un artifice de Lobkowitz pour m'obliger à me retirer, et que, pour m'en éclaircir, j'allais demander audience à l'Empereur.
Je ne voulus pas m'adresser au grand-chambellan, sachant qu'il me l'éluderait, attendu qu'il était dans la confidence de M. de Lobkowitz ; mais je priai le comte de Bucquoy (3), mon ami particulier, de m'en faciliter lea
(1) I/inip»'rulrire «louairière conduisit la princesse sa lillf à Cfcenslochow, où lo roi Miclirl se rendil pour la recevoir, el le mariap' fui cél^bn* sans ci^n'iiionie, le 2«> février 6170. Il ne fut pas heureux; on en lit grand bruit <lans la <lièle qui se tint à Varsovie, el le roi fui sur le point d'être détrôné*. La reine, sa femme, concourut mt^me dans le dessein de le faire abtiiquer; on lui avait fait voir le portrait duromte de Saint-Paul, second lils du duc de Longueville, et elle en avait dU' si charmée qu'elle voulait faire t asser son niariap' pour répous«*r. Cette intrigue fut si bien conduite que le comte de Saint-Paul aurait été infailliblement roi de Pologne après la mort de Miclu'l (10 novembre 1673), s'il n'avait été tué au passage du lUiin, en 1072.
(2) De l'emploi de général de l'artillerie.
(3) Cliarle8-.\lbert de Lougueval. •
CONFLIT KLBOPKEX
moyens. Je fus donc chez TEmpereur à i heui'e uccouiumée. Il sonna et demanda s'il y avait bien du monde à l'audience ; le comte lui dit que « non, que j'y étais et que je désirais bien parler à Sa Majesté, mais que je n'étais pas sur le mémoire du grand-chambellan. »
L'Empereur me fit entrer. En l'abordant, u je lui témoignai le sensible déplaisir que j'avais d'avoir déplu à sa sacrée Majesté, mais qu'en servant M. de Lorraine, je n'avais fait que suivre ses ordres; que, si j'avais été assez malheureux pour avoir commis quehjue faute, je la suppliais très humblement de vouloir bien me faire la grâce de me l'apprendre. »
L'Empereur me dit, avec une bonté extrême, « qu'il no se plaignait en aucune manière de moi ; qu'il était marri de ce que le prince Charles n'avait pas été élu roi de Pologne ; (}u'il savait qu'il n'y était pas allé de ma faute et qu'il me tiendrait h» parole qu'il m'avait donnée de compter tous les services que j'avais rendus au prince comme si ç'avait été à lui-même. »
— « Je me trouve si fort pénétré, répliquai-je, de la grâce que votre sacrée Majesté me fait, que je ne peux l'en remercier à mon gré qu'en l'assurant que je répandrai jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour son service. Mais on m'a dit qu'elle était si mal satis'» faite de moi, qu'elle voulait m'ôter de son service... »
L'Empereur m'interrompit pour me demander qui m'avait dit cela ?
— « Tout le monde !
— » Eh bien! me dit-il, tout le monde ment. N'en portez pas peine, et même, je vous promets de dire en public combien je suis content de votre personne. Vous vous en apercevrez, dans quelque temps, par les témoignages que je veux vous donner de ma bienveillance. »
A ces motS) je sortis après lui avoir fait une profonde
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révérence. Je trouvai le prince Lobkowitz, qui voulait entrer; il fut fort surpris de me trouver là, croyant que le chambellan m'avait mis sur le mémoire, quoiqu'il lui eût promis le contraire. 11 me demanda si j'avais eu une audience favorable.
— « Oui, lui dis-je, et l'Empereur m'a dit des choses si satisfaisantes que je ne pourrais en désirer de plus favorables, quand môme je les aurais dictées. »
De là, je fus à la Favorite, où l'Impératrice Eléonore denïeurait tous les étés. Je la trouvai qui jouait aux quilles avec des dames et le prince de Lorraine ; Montecuccoli les voyait jouer. Il me demanda d'où je venais; je lui dis tout ce qui venait de m'arriver; il en parut surpris et m'embrassa. L'Impératrice y prit garde et en voulut savoir la raison ; je le lui appris et elle m'en témoigna sa joie. Mais le prince de Lorraine ne pouvait 86 contraindre, tant son bon cœur était satisfait que le soin que j'avais pris de ses affaires n'eût apporté aucun préjudice à ma fortune. Chacun m'en témoigna de la satisfaction, hors le grand-chambellan, à qui je dis que l'Empereur m'avait fait appeler ; il s'apaisa.
Après quoi, nous reprimes notre même vie, josqu'à ce qu'il arrivât quelque changement par la déclaration de guerre.
Mon frère m'envoya dans ce temps-là son fils aîné ; j'eus une très grande joie de le voir. Mais, comme son pauvre frère, le chevalier (1), mourut quelque temps après, il me fut impossible de l'arrêter plus de huit ou neuf mois. Je lui donnai huit beaux chevaux, avec lesquels il s'en retourna en France.
L'Europe avait joui pendant quelque temps d'une trop grande tranquillité pour qu'elle pùt durer ; mille
(i) Gaspard il»- Cliavacnar de SaiDl-Amandiuc.
[1672] CONFLIT EunoPKEN 20:i
gens demandaient la guerre. Le Roy lu déclara (6 avril 1672) aux Hollandais el fit, dans une campagne, de si grands progrès sur eux que la Cour impériale commença h s'en alarmer ; et, comme rien ne résistait au torrent de ses armes et qu'il allait, tous les jours, de conquête en conqu«>te, l'Empire en eut peur. En sorte que tous les princes députèrent à l'Empereur pour le presser d'envoyer un corps d'armée ; ce (ju'il résolut de faire, sous les ordres de Montecuccoli. pour se joindre à l'Electeur de Brandebourg (1), qui avait déjà fait avancer ses troupes sur les bords du Rhin.
On fit la disposition des généraux ; j'en parlai à Montecuccoli, qui me dit « de ne solliciter personne et qu'il me promettait «jue je serais employé. » Mais je fus bien surpris d'apprendre que le prince de Lorraine ni moi n'avions été nommés. Je fus, dans le moment, chez Montecuccoli, qui me dit :
— « Sa Majesté, voyant la saison si avancée, n'a pas jugé à propos que le prince de Lorraine marchAt; mais toute l'armée ira me joindre au printemps et, pour lors, ce prince y viendra.
— » L'Empereur est le maître, lui répondis-je ; cependant, en retenant à Vienne un prince chassé de ses Etats, on ne peut se dispenser de lui conseiller de se faire moine. En môme temps, en mon particulier, j'aurais prié Sa Majesté de me faire servir, si vous ne m'aviez donné votre parole que je serais certainement nommé. »
Il s'en excusa beaucoup, en me disant « qu'il avait cru avoir la disposition des officiers, mais que l'Empereur les avait choisis lui-môme. »
(I) Krédéric-Jjuillauiuf, le (irand-ElerU-ur, foinJateurde lu luunarchie prussienne, sVtail allir aux Hollandais le 20 avril 1612
rnAVACNAC, GÉNÉRAL DE LKOPOLI» l''''
Tout cela se faisait pour faire servir Caprara, qui était après moi, et pour obliger Lobkowitz, rennemi juré de M. de Lorraine.
Comme je me flattais que, si ce prince marchait, je marcherais aussi, je remuai tant de cordes, «{u'eniln il y eut une lettre de service pour moi. Je pris audience de l'Empereur, mais je n'en pus rien obtenir sinon qu'un mois après le départ de Montecuccoli, Sa Majesté me permit d'y aller comme volontaire.
Je trouvai l'armée auprès de Francfort, jointe à celle de Brandebourg (1). On n'y fit rien qu'un détachement de 6,000 hommes, commandés par un général de Brandebourg, avec ordre de prendre Andernach (2) ; mais il s'en revint sans rien faire.
Montecuccoli me reçut bien en apparence. Je fis grande amitié avec le prince électoral de Brandebourg (3), <|ui est des plus braves princes qu'il y ait au monde. L'Electeur, son père, me lit tout le bon accueil que je pouvais désirer.
Après quoi, on songea à prendre des quartiers d'hiver. Ces Messieurs tinrent un conseil de guerre. Montecuccoli me dit qu'il avait résolu de mettre des troupes dans l'Evéché de Paderborn ; ce qui fut fait. L'Electeur mit les siennes dans le pays des environs. Le trajet fut long ; l'Electrice, avec toutes les dames de la Cour, ne nous quitta jamais, malgré les neiges et les glaces. Chemin faisant, le duc de Bournon-
(1) SepltMiibn» if'ii. La jonrlion .^'^Ulil fail»* à llalbcrsiadt, le 30 août.
(2) L arm/'P française (dWIleinagne), c«>mmand«''e parTurenne, avait étalili des ponts d«' bateaux sur le Hliin à Andt'rnacli et à Fiiili|)psl>our|,;.
(3) Frédéric, né en 1657, qui s<t.i, Ir» IK janvior ITOl , « ouronné roi de Prusse à Ku»niifsl>i ru.
ville (Ij arriva des Flandres et fut reçu l'eld-maréclial.
L'on n'avait pas été trois semaines dans nos quartiers ((u'on apprit que M. de Turenne était entré dans le pays de M. de Brandebourg. M. de Bournonville nous joignit avec les troupes de M. de Lorraine, pour marcher à lui.
Après quatre jours de traite, nous arrivâmes à une heure de M. de Turenne, <|ui, à ce qu'on m'apprit, était fort embarrassé, n'ayant pas la moitié des troupes que nous avions. On mit l'armée en bataille, les généraux séparés ; et, moi, qui, à cause de la goutte <[ue j'avais très violente, étais dans ma calèche, j'étais déjà monté à cheval, voyant qu'on allait donner, (|uand Spankf général des troupes de Brandebourg, vint assurer que le secours <|ue M. de Turenne attendait était arrivé. La nouvelle était fausse mais cela n'empêcha pas l'Electeur de se retirer. Montecuccoli, après avoir laissé le commandement des troupes impériales à Bournonville, partit pour la Cour, et moi pour Paderborn.
(Quatre jours après, M. de Turenne, ayant été joint par son secours, marcha pour enlever les Lorrains dans leurs quartiers ; ceux-ci, en ayant eu l'avis, se retirèrent toute la nuit. L'alarme fut si vive que M. de Lorraine me vint trouver, pour me dire que, dans quatre heures, M. de Turenne serait à nous et que Bournonville avait donné rendez- vous aux troupes à cimj grosses lieues de là.
Je souffrais cruellement dans mon lit et je ne pouvais seulement remuer les pieds ni les mains, tant la goutte m'avait saisi ; mais la peur de tomber entre les mains des Français fit un miracle sur-le-champ, car je
(1) Alexan<lr»*-Hi|>pt»lyle-Baltlia7^ir, romte d«' Hennin, duc de HournunvilU.', d'une grundc raniillf «les l'ays-Bas.
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me levai moi-même, m'habillai et me mis dans ma calèche, d'où l'on me conduisit à Cassel, où j'avais envie de me retirer.
M. le Landgrave (1), à qui j'avais envoyé denumder permission de demeurer dans ses Ktats jusqu'à ce que ma santé fût revenue, envoya au-devant de moi son maréchal de la Cour et me fit faire toutes les honnêtetés possibles. 11 voulut (|ue je logeasse au palais, où, après trois jours, j'appris que M. de Turcnne avait obligé nos troupes et celles de Brandebourg à repasser le Wéser et à aller, de là, chercher des quartiers d'hiver dans les pays héréditaires, les Français ayant profité de ceux qui nous étaient destinés (l*"^ mars 1073).
La confiance que M. le Landgrave, madame sa mère et la princesse Elisabeth, sa tante, prirent en moi, m'aurait ébranlé pour prendre le commandement de ses troupes, qu'il m'olTrail sous main (étant d'ailleurs mécontent du passe-droit qu'on me voulait faire pour Caprara), si l'honneur et les bontés particulières dont l'Empereur m'a toujours accablé ne m'avaient retenu dans mon devoir. Car, dans ce temps-1». Sa Majesté me fit l'honneur de m'écrire qu'Elle désirait que je restasse à Cassel, tant que les ennemis en seraient proches, et que, pour cet elTet, il avait augmenté ma pension de 500 livres par mois, avec des fonds pour envoyer des espions, afin d'apprendre ce que feraient les ennemis, et ne pas mswiquer, toutes les semaines, de lui en envoyer des nouvelles.
M. de Turenne, au bout de quatre mois, après avoir mis garnison dans Stehl pour lever des contributions qui lui restaient, s'avança dans le comté de \N'aldock, à six lieues de Cassel, d'où il envoya complimenter le
(I) Guillaume VI, landgrave de Hesse-(iassel, sous la tutelle «le sa mère, sœur de l'Electeur de Brandebourg.
Landgrave et Mme la Landgrave. Le comte de Guiche (1) et le marquis de la Ferlé (2) vinrent m'y voir. Je liai une grande amitié avec le premier, qui m'aurait paru très propre pour les grandes choses, si la bonne opinion qu'il avait de soi, jointe à un peu de vanité, n'avait diminiw' mille charmantes qualités qu'il avait dans son esprit et dans sa personne (3).
Ces visites furent suivies de celles de tous les ofliciers de l'armée française, à qui M. de Turenne ordonnait toujours de me venir voir ; ce qui commençait à m'inquiéter, croyant qu'on voulait donner du soupçon à l'Empereur mal à propos. Mais le comte de Guiche m'assura du contraire, me disant que ce n'était que par la considération que M. de Turenne avait pour moi.
Au bout de huit jours, il m'envoya marchander un attelage de huit croates gris, que je ne voulus pas lui vendre ; mais je les lui envoyai par un de mes gentilshommes, à qui il fit présent d'une bague assez belle. Il comptait me faire présent de deux beaux chevaux d'Espagne, quand je reçus ordre de l'Empereur de me rendre à Egra, où toutes les troupes qui s'y devaient assembler devaient être conduites par moi sur le Rhin.
Je reçus nouvelle de ce qu'on avait fait Gaprara lieutenant général ; ce dont je fus très fâché, ayant juré que je ne lui obéirais de ma vie, et même j'en étais si
(1) Armand de (irainonl, comte de (iuiche, llis aîné du marérhal (iramont; il est mort lieulenanl général, le 29 novembre Ifi7:t.
(2) Henri-Franrois de Senneterre, marquis de la Kerlé-Naberl, colonel d'un régiment d'infanterie depuis 1671 ; sera gouverneur des Trois-Évéï hés el mourra lieutenant général en 1G96.
« Heau comme un ange! » dit Bussy-Habutin dans ses Amours des Gaules; et madame de Sévigné écrit à sa lllle, le 7 octobre 1671 : « Le comte de Guiche est à la Cour tout seul de son air et de sa nianière, un héros de roman, qui ne ressemble point au reste des hommes. ■>