LE DUC DE HOURNONVILLE
Liège. Je me pressai tellement pour y arriver que je faillis périr dans les baynes, qui sont des espèces de marais tremblants que je n'aurais jamais passés s'il n'eût gelé à pierre fendre. Mais, chemin faisant, les paysans que je trouvai qui piirlaient bon français, me dirent que M. de Luxembourg avait repassé la rivière à Chenée, à cause que Monterey et le prince d'Orange étaient dans le Condros l) pour lui fermer son retour, et qu'il n'était qu'à une lieue et demie de moi.
Cette nouvelle me surprit comme on peut s'imaginer; mais je le fus encore bien davantage, (juand le prince de Nassau (2) m'écrivit que je prisse garde à moi et que l'ennemi avait repassé la rivière; qu'il était au désespoir de m'avoir engagé mal à ])ropos, mais, que, si je voulais venir à Limbourg, je me mettrais à rouvert sous les bastions
La chose était quasi impossible attendu les précipices et les mauvais chemins, outre que je n^avais ni infanterie, ni dragons et, pour comble de malheur, il survint une pluie si grosse que le chemin par lequel j'étais venu devint absolument impraticable.
Dans une pareille extrémité, je crus devoir faire bonne contenance, principalement devant une quantité de noblesse qui venait pour m'espionner ; si bien que, d'un quart d'heure à l'autre, je me faisais venir de fausses lettres de Bournonville, par lesquelles je faisais voir qu'il marchait à moi et ({u'il y serait dans peu. Chaque courrier ne manquait pas de me dire les endroits où l'on avait laissé l'armée impériale ; enfin, par les manèges qui furent rapportés à M. de Luxembourg, je le tins en suspens (à ce qu'il m'a raconté du depuis) pendant quelque temps. Mais, comme il fallait prendre
^1) L'ancien pays des Coiuirusi^ entre Liège elNumui . (2) François-Jfan-Di^siré, comte de NnHMiu-Siégen.
CHAVAGNAC, GKNÉHAL DK LëOPOLD
un parti, je résolus de marcher toute la nuit, de passer aux cAtés des ennemis, pour gagner une petite ville (|u'on appelle Tlieux (1 , où il y a une petite rivière (2), que je passerais sur le pont qui était hors la ville. Ce que je projetai sur la carte, n'osant me fier à personne du pays.
Je croyais gagner beaucoup si je passais la rivière avant que les ennemis m eussent joint; c'est pourquoi j'ordonnai qu'on prit de Tavoine et, faisant semblant de recevoir une lettre de Bournonville, par laquelle je m'étais fait écrire que dans trois heures il serait à moi, je me mis au lit devant toute la noblesse, après leur avoir lu la lettre.
Mais elle ne fut pas plutôt éloignée, que je me rhabillai en diligence, montai à cheval et en fis faire de même aux commandants des corps, à qui j'avais montré, le soir, le rendez-vous où je voulais qu'ils se trouvassent. Tout s'y rendit, à la réserve de trois régiments lorrains, qui s'étaient perdus et qui me tirent attendre une grosse heure. Partie de cette noblesse ne le sut pas plutôt qu'elle me vint trouver et me demanda si je savais bien que le chemin que je tenais allait droit aux ennemis.
— « Oui, leur dis-je et je vais les charger ! »
.Mais, quand je fus à un demi-quart de lieue de leur camp, je pris sur la droite, gagnai Theux et fis passer la rivière à mes troupes avant le point du jour. De là, je montai sur une hauteur; je fis débrider ma cavalerie après avoir posté mes gardes, et je dinai tranquillement.
Pendant cette nuit où j'étais si embarrassé, M. de Luxembourg, ayant eu de bons avis comme quoi Bour-
(1) -Vu uord-om\st de sspu.
(i) Vtse.
LE DUC DE BOUnnO.NVlLLE
nonville ne pouvait venir à mon secours, prit 6,000 chevaux et marcha pour m'enlever dans mon quartier, deux heures après que j'en étais parti. Il se mit à me suivre par le chemin que j^avais tenu, faisant filer son arrière-garde la première pour ne pas perdre de temps.
Mes troupes avaient à peine repu, qu'un officier qui commandait un petit corps de garde, me vint avertir qu'il entendait un grand bruit de tymballes et de trompettes. Ce qui m'obligea à remarcher; j'eus une descente très difficile de trois quarts de lieue, au bout de laquelle il fallut passer une autre rivière, pleine de grosses pierres, profonde et sans pont ; je ne pus la traverser qu'en défilant ; ce que je fis heureusement sans perdre personne.
Après quoi, je mis quatre escadrons dans un gros bourg, à couvert; ensuite de quoi, je montai sur une autre hauteur, où je mis mes troupes en bataille.
A peine les avais-je rangées, que je vis les ennemis sur la hauteur où j'avais repu. Fourilles (1) envoya dire à M. de Luxembourg qu'il me tenait et que je ne lui échapperais pas. Il descendit à crève-cheval, et voulut faire passer la rivière à quelques troupes, que je fis charger par mes quatre escadrons ; ce qui les maintint en respect jusqu'à ce que M. de Luxembourg arrivât, qui lui demanda (à ce qu'il m'a redit depuis) où j'étais. Fourilles lui montra mes troupes; M. de Luxembourg lui dit qu'il ne me ferait pas grand mal pour le coup et il ne voulut pas hasarder ni risquer à passer devant moi la rivière ; et il fit bien car je l'en aurais empêché facilement.
Après avoir demeuré une heure en présence, il se re-
(1) Jpan-Jacques de Cliauin^jcan, chevalier de Fourilles, mosire de camp général de la cavalerie depuis 1070.
CIIAVAGNiC, (;ÉNÉRAL DK LÉOPOLD l""
tira; t^i moi aussi, au delà d'une bonne rivière, où j'étais bien en sûreté. J'y reçus nouvelles de M. de Vaudeniont (1), qui m'écrivait qu'il avait envoyé audevant de moi, de la part de M. le prince d'Orange, qui était dans une grande inquiétude de ce que j'étais devenu depuis que M. de Luxendiourg avait repassé à Chenée. Je lui mandai que j'en étais heureusement échappé, mais que, s'il voulait nie venir joindre, nous pourrions faire un beau coup. Mon dessein était, après m'ètre joint avec lui, de retourner sur nies pas pour donner, la nuit, dans leurs quartiers, où leurs troupes, crevées de la traite qu'ils avaient faite, ne pourraient pas faire grande résistance. Mais M. de Vaudeinont dit ne pouvoir dépasser son ordre. J'en reçus un de Monterey pour passer la Meuse à Euden, où il avait fait construire un pont.
Le prince d'Orange y demeura queh|ue temps pour empêcher le passage à M. de Luxembourg; mais, ayant
(1) Ch.'irU's-Henri de Lorraine, prince de Vaudemonl, était tila de Charles IV et de aat* femme de campagne », Bt-atrix de Cusence, comtesse de CaïUccroix. Nt^ en i6t3, « il fui un des hommes de» mieux faits de son temps : un beau visage et grande mine, des yeux beaux et fort vifs, pleins de feu et d'esprit ; aussi en avaitil inllnimont, soutenu d'autant de fourbe, d'intrigue et de manèyc qu'en avait son père. Il le suivit partout dès sajeunesse, dans toutes ses guerres, et en apprit bien le métier. II le suivit aussi à Paris, où sa galanterie fil du bruit à la Cour (1668). Son père le mariaàKar, en avril KîHO, à Amie-Klisabclh de Lorraine- Elbeuf. La liaison de Charles IV avec les Espagnols att^icha M. de Vaudt'mont à leur sei-vice, La nouvelle liaison d'intérêt de l'Espagne avec la Hollande et le voisinage des Pays-Bas y formèrent des liaisons dont Vaudénientsut profiler. Il sut s'insinuer auprès du prince d'Orange et, peu à peu, devint de ses amis Jusqu'à être admis dans sa confidence. C'était un homme affable, prévenant, obligeant, attentif à plaire et à servir, et qui ambitionnait l'amour du bourgeois et de l'artisan autant que des personnes les plus disUoguées. » (Mémoires de Saint-Simon,)