CHAPITRE V
GUILLALMK, PHîNCE d'oRANGE
Si/'gc d'Audenarde (14 septembre JOTi^ Cond«'* le fail lever. — Heiraite des alli»'s sur <»and. — Disgrâce du Feld/eugmeisler. — Dislocation des trois années. — Prise d'Huy. — Le quartier de Liège. — Deuxième mariage de Chavagnac.
Nous marcliAmes après à Quiévrain (16 août;, oii nous restâmes six jours. M. le prince d'Orange me vint trouver chez moi, pour me prier d'aller, avec 4,000 chevaux, chercher un convoi de 800,000 écus. C'était à l'Espagnol à fournir l'officier général ; mais je ne pus lui refuser. Je trouvai le convoi à Bresne-le-Comte, con duit par M. de Vaudemont. Je le conduisis à notre armée, non pas sans inquiétude, car je passai à deux lieues de M. le Prince (1). 11 est vrai qu'il ne pouvait venir à moi qu'en défilant ; mais la chose était tou-
(1) Gimp»' à La ïluissitTe, à quatre lieues au sud-ouest de Charleroy, princip.ile base d'opération de l'armée française de Flandre.
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jours très dangereuse, étant éloigné de quatre lieU6à de notre armée.
Comme il y avait quatre jours que je ne dormais pas, je m'alLii coucher. Au bout d'une heure, La Mothe, un de mes gentilsliommes que j'avais donné à M. de Lorraine, vint me prier de sa part, de l'accompagner à un fourrage qu'il devait faire auprès du Quesnoy avec 6,000 chevaux. J'y fus, quoique très fatigué, mais il ne s'y passa rien.
MM. nos généraux' résolurent le siège d'Audenarde (l), où je fus commandé avec 6,000 hommes. Pour manjuer le camp que j'y devais faire, je marchai toute la nuit et arrivai à deux heures après midi. Je pris tous les postes que je crus nécessaires et marquai le camp des trois armées ; je fis faire deux ponts sur l'Escaut.
Les deux armées arrivèrent deux jours après (14 septembre 1674). Les Hollandais et les Espagnols trouvèrent leur camp à leur gré ; Souches changea le sien. H fit mettre toute son infanterie autour d'une petite maison qu'il y avait, et sa cavalerie autour des lignes. Les autres généraux s'y opposèrent, craignant qu'il n'arrivât malheur à la cavalerie, l'infanterie ne pouvant arrivera temps à son secours si elle était attaquée ; mais il n'en voulut rien faire.
On nous prêta deux pièces de 2'» 2) pour ouvrir notre tranchée. Souches me défendit d'y aller ; ce qui ne m'empêcha pas de la visiter avec Grana. Il en faisait
(1) .Nirolas il Argou^t's, iiiar(|uis dr Itanncs, qui sclail disltiigué à SentîlTe û la IH*' des dragons Colonel yénérat, s'était jeli' dans la place dont M, tlt- Rocliopairo «Hail tîouverneur, avec une garnison d<- 2,500 hommes.
(2) L«' demi-canon d'Ks})agne, dont le boulel fer pesait 24 livrr.s; il T-tait lonj; de K» pieds 10 pouces.
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aussi peu dans uu jour qu'uu autre en aurait fait faire dans une heure.
On eut avis cependant que M. le Prince, après avoir rassemblé les garnisons voisines (11, marchait pour faire lever le siège et qu'il était déjà arrivé au pont d'Espierres (20 septembre).
11 fut résolu au conseil, là-dessus, qu'après avoir laissé les Irauciiées des Hollandais et des Espagnols, on marcherait sur les hauteurs qui sont vis-à-vis le pont d'Espierres et qu'on s'y posterait. Ce qui était assurément le bon parti, car M. le Prince aurait songé, plus d'une fois, à venir à nous. Mais que lit notre brave général? Il nous ordonna de nous mettre en bataille et commanda Grana avec 2,000 chevaux pour mener toute rarlillerie et les munitions de guerre à Gand !
(irana me vint trouver pour médire qu'il ne voulait pas lui obéir ; je lui observai (|u'il se ferait mettre aux arrêts. Il suivit mon conseil et marcha à (iand aussïiài.
Souches, après avoir ordonné à Sporck et à M. de Lorraine de ne marcher pour aucune raison que ça pût être, fut se coucher dans une abbaye (2) qui est sur le bord de l'Escaut, après avoir levé la tranchée et fait mettre dans un taillis les deux pièces de canon que les .Hollandais nous avaient prêtées.
Cependant nous attendions ses ordres ; mais on le chercha inutilement. Le prince d'Orange y vint luimême; mais Sporck, ennemi de Souches, craignant qu'il ne lui fît pière,^ n'osa marcher. Comme je me promenais avec M, de Lorraine, attendant des nouvelles,
(1) Il avait qiiitli', Ip 14 septembre, son Mmpfle la Buissière, à quatre lieues au sutl-ciuest <le Charleroy, pour marrher au s«?rours d'Audenardc, par Uuiévrairi d Tournay, où le mari^chal d'iluiTiièrcs lui auieiia, je 18, 8,000 linuiint s île renfi^rl.
(•2i Peleglieni.
34'» CHWAC'.NAC, r.ÊNKnAL DE LKOPOLD l"
nous entendîmes deux femmes de soldai (1" dire « qu'il fallait que les généraux eussent grand'peur puisqu ils abandonnaient deux pièces de canon ». M. de Lorraine les interrogea ; elles lui apprirent qu'il y avait deux pièces dans le bois qui était au bout de notre tranchée. Nous y fûmes, les trouvâmes et avertîmes le prince d'Or;inge, (jui les fît retirer.
Cependant, une heure après que minuit eut sonné, comme nous n'avions nulle nouvelle de Souches, M. de Lorraine s'impatienta. Sporck et moi le suivîmes ; mais quelque diligence que nous pussions faire, comme il n'y avait que deux ponts pour passer l'Escaut, nous n'arrivAmes qu'au point du jour de l'autre cùté.
M. le prince d'Orange parlait contre Souches disant que ce n'était qu'un traître et que, si l'Empereur ne lui en rendait justice, il quitterait la cause commune. Souches arriva là-dessus ; le prince d'Orange le maltraita beaucoup de paroles ; il s'excusa sur une colique, qui l'avait obligé à prendre quelque repos.
M. le prince de Condé, pendant tout cela, avait eu le loisir d'occuper les hauteurs sur lesquelles nous devions nous poster. Heureusement pour nous, il se leva un grand brouillard qui nous sauva; car si M. le Prince eût vu l'embarras où nous étions, il nous aurait défaits sans ressource.
M. le prince d'Orange lit appeler les généraux pour savoir ce qu'il fallait faire. Chacun s'en remettait sur les autres; enfin on vint à mon avis, qui fut de raser nos lignes et de mettre nos troupes en bataille dans une plaine du côté de Gand. Dès qu'elles seraient en ordre,
(l)Les armées de cette époque, et surtout les armées impériales, étaient encombrées de femmes, de charretiers, de valets, de goujats. Tn camp de 25,000 combattants comptait plus de ♦0,000 peraonnes, qu'il fallait nourrir, et tout ce monde inutile encombrai! I» s rouh-s pendant les marches.
GUILLAUME, PHINCE D ORANGE
elles s'avanceraient pour que les Hollandais prissent du terrain, et, après ceux-ci, les Espagnols. Les généraux furent, en partie, de mon avis, qui fut exécuté de mt^me. Notre brave général, après nous avoir ordonné de nous mettre en bataille et de ne pas bouger sans son ordre, alla se mettre entre doux draps dans un village, sans en dire rien à personne.
Les troupes hollandaises arrivèrent avec le comte de Nassau, qui nous pria de marcher comme il avait été résolu : mais, faute d'ordres, nous fi'imes aussi embarrassés que la première fois. Un goujat (1), qui venait chercher de Teau, nous dit que Souches était dans le village ; nous y fûmes et lui dîmes des choses fort fâcheuses. Il ne savait ce qu'il faisait et me pria de faire ce que je trouverais le plus à propos; le duc de Lorraine lui dit qu'il m'obéirait plus volontiers qu'à lui.
Nous retournâmes aux troupes : le brouillard commençait à se lever ; je vis qu'il n'y avait plus de temps à perdre pour se mettre en bataille et (ju'indubitablement .M. le prince de Condé chargerait les Espagnols, qui faisaient l'arrière-garde ; ce qui, très assurément, nous aurait mis en confusion.
De plus, nous manquions de terrain ; il y avait une hauteur à notre droite qui nous en pouvait donner et qui aurait tenu les ennemis en respect, de peur d'être chargés en liane. J'y montai pour m'en éclaircir, d'où je vis un vallon très grand, impraticable à des troupes. J'en eus bien de la joie, voyant que nous étions à couvert de ce côté-là et que nous pourrions, par ce moyen, prendre l'armée des ennemis en liane avec toute la nôtre, si elle voulait charger les Hollandais et les Espagnols.
Le prince d'Orange et le comte de Waldeck vinrent
(I) V:tl«>t il<> soUI.'ii Mil lie i-;iiitiiii«'r.
CHAVAGNACy GÉNÉRAL HE LÉOPOLD I
OÙ j'étais. Ce dernier me demuadu si j'avais envie de faire battre Tarmée des alliés, de m'étre mis sur la hauteur ; ce qui me choqua si fort, que je ne pus m'empêcher de lui dire :
— a J'ai un maitre, auprès de qui ma tète en répondra si j'ai mal fait, et l'on ne me refusera pas des juges, plus capables que vous d en juger ! Si Son Altesse M. le prince d'Orange veut écouter mes raisons, peut-être les goûtera it-il. »
Le prince d'Orange nous tint quelques discours pour nous apaiser; et puis tous deux s'en allèrent.
Sur ces entrefaites, M. le prince de Condé, voyant notre armée en bataille et ne sachant pas qu'il y eût un vallon impraticable, crut qu'elle Fallait prendre par ses Hanes ; ce qui l'obligea de renvoyer ordre à M. de Luxembourg, qui était prêt à charger les Espagnols, de retourner en diligence. Après quoi, il se mit en bataille ; ce qui donna lieu aux Hollandais et aux Espagnols de nous joindre.
Waldeck revint avec le prince d'Orange me trouver, pendant que je causais avec M. le prince de Lorraine. En m'abordant, il me dit « qu'il venait me demander pardon et qu'il était bien aise que M. de Lorraine fût présent à la satisfaction qu'il venait m'en faire ; qu'il convenait qu'il avait eu tort et (|ue la cause commune me devait le salut des trois armées. » Alors, venant m'embrasser, il me red(?manda mon amitié.
— « Vous me faites trop d'honneur ! » lui répondis-je. » Après quoi, nous nous séparâmes.
Le prince d'Orange lit tenir conseil. On y dcnianda à Souches s'il avait son artillerie et ses munitions. Il dit les avoir envoyées à Gand sous les ordres de Grana ; ce qui fAcha fort M. le prince d'Orange, parce qu'il était inutile de donner des balles des Hollandais à notre
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infanterie, à cause que le calibre des mousquets allemands était plus étroit.
Il fut résolu d'envoyer à Grana Tordre de revenir en diligence et, en attendant, de rester en bataille comme Ton était.
J'envoyai un petit parti pour faire quelques prisonniers ; il m'amena un capucin, qui avait déjà été pris à SenefTe et que Souches avait renvoyé à M. de Noailles à qui il appartenait.
— « Vous nous venez voir souvent, lui dis-je.
— » C'est le hasard de la guerre î » répliqua-t-il.
El il me pria de le faire conduire à M. de Souches. Celui-ci le prit à part et le renvoya deux heures après. Ensuite, il releva toute l'infanterie <|ue j'avais postée le long du vallon et il ordonna à Sporck de marcher tlroit à Gand avec l'aile droite.
M. de Lorraine et moi y courûmes, surpris de ce mouvement, et, comme le prince lui en denuiiula la raison, il lui dit « qu'il ne voulait pas faire périr l'armée de l'Empereur ». 11 lui ordonna de prendre l'aile gauche et de le suivre. M. de Lorraine et moi lui dîmes que nous n'en ferions rien et que ce n'était pas l'intention de Sa Majesté Impériale d'abandonner les alliés. 11 ne voulut pas nous écouter et continua son chemin.
Nous fûmes trouver le prince d'Orange, qui nous remercia de tout son C(i»ur de l'assurance que nous lui donnâmes de ne pas l'abandonner. 11 me demanda, puisque Souches s'était retiré, s'il n'était pas à propos d'en faire de même; je lui dis que oui, et nous nous retirâmes aussi à Gand.
Nous fûmes favorisés d une grosse pluie qui empêchait les armées de se voir ; notre marche fut coupée tellement de ravins et de fossés qu'elle était très incommode. Malheureusement, tous les chemins que nous sui-