‹ Mémoires du comte Gaspard de ChavagnacChapitre 50 sur 88 · CHAVAGNAC, GENERAL DE LÊOPOLD I · texte numérisé non relu

CHAVAGNAC, GENERAL DE LÊOPOLD I

vions aboutissaient à celui de Gand ; ce qui brouilla tellement les Hollandais et les Espagnols avec les Allemands qu'il n'y en avait pas dix de même nation ensemble et, s'il fût venu 2,000 clievaux ennemis, je ne doute pas qu'ils n'eussent battu les trois armées, tant elles étaient en confusion (22 septembre).

Il survint une alarme à l'arrière-garde hollandaise, qui se mit à fuir. Grana, qui revenait, laissa passer les fuyards et se mit en posture de charger les ennemis, qui ne venaient pas. Je criai :

— « A moi, les Impériaux ! »

Nos Allemands se débarrassèrent comme ils purent et j'en formai une ligne de vingt escadrons. Souches, qui venait dans son carrosse, demanda ce que c'était?

— « C'est le bel ordre que vous avez donné, lui dit le prince de Lorraine, qui fera battre l'armée. »

Souches ne dit mot et, comme il n'y avait rien à craindre, nous marchAmes toute la nuit. On se campa comme on put, sans aucun ordre. Pour moi, je fus souper et prendre quel(|ue repos chez Grana : il y avait trois jours que je n'étais descendu de cheval. 11 me fallut encore auparavant poster des gardes.

Le lendemain, je fus marquer un camp au delà de Gand, où nous resti\mes huit jours. Tous les généraux furent logés dans la ville ; le prince d'Grange les convia à dîner, hors Souches.

A la fin du repas, il nous dit « qu'il nous avait fait assembler pour savoir ce que nous avions résolu sur Souches ; qu'il était persuadé (|ue personne ne douterait qu'il ne fût un traître et <jue, pour lui, son sentiment serait (ju'on le mît aux arrêts jusqu'à ce que l'Empereur, à qui il voulait envoyer un courrier, en fit telle justice qu'il trouverait à propos. »>

Nous nous regardâmes tous à un discours si peu

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attendu. Sporck prit la parole et opina (ju'il fallait l'arrôter. Cappliers et Lesley dirent que « cela ne se devait pas ». M. de Lorraine fut de ce dernier sentiment ; mais il dit « (|u'il fallait faire une relation de tout ce (|ui s'était passé pendant la campagne, qui serait signée de tous les généraux et lue devant M. le prince d'Orange, qui fut satisfait de la proposition. Elle serait remplie de toute la mauvaise conduite que Souches avait tenue et qui ne pouvait être (|ue très pernicieuse à la cause commune, si elle continuait. Pour y donner ordre, on avait cru devoir en informer l'Empereur pour le bien de son service. » Cappliers fut désigné pour la dresser et, le lendemain, M. le prince d'Orange la fit signer par tous les généraux allemands et espagnols ; puis il dépêcha un courrier à Vienne pour la porter.

Nous fûmes de là à Nivove (1), pays très abondant en fourrage, pour attendre les ordres de l'Empereur sur le quartier d'hiver. Souches fit, malgré qu'on en eût, passer la rivière que no»is avions à notre derrière, et nous resserra de manière que M. le prince d'Orange lui dit mille choses offensantes ; mais il n'en fut ni plus ni moins. Voyant qu'il ne pouvait plus rien faire à cause de ce traître (qu'il appelait toujours ainsi), il partit pour aller au siège de Orave 2 , où sa présence était nécessaire.

(1) Sur 1»^ Donder, à sept lieues u l'ouest de Secerelles.

(2) Depuis le 24 juin 107V, Not'l Hoiiton, marquis de Chainilly, «léfcndait (irave, investi par U's Hollniidais. 1^ ^.-lrnison de V.OOO lu»tnmes se dt'fi'Hilail au milieu des inrendies et des décombres, quand le prini-e d'Orang»-. dans les premiers jours d'octobre, rassembla Inuirs les forces de la Hollande autour de la place. Ciiamilly n-t-ul de Louis \IV l'ordre de sauver les 2,000 braves qui lui restait-nt et il capitula, le 2i octobre, en délilanl avec tous ses soldats, ses armes, ses bagages et 2i canons. Les Hollandais avaient perdu 18,000 hommes.

CHAVAGNAC, c;É?(ÊRAL DE LÉOPOLD I

Le courrier qu'il avait envoyé revint et rapporta des ordres à Sporck de commander Parmée à la place de Souches, avec défense à nous autres de lui obéir en quoi que ce fût, et à lui, ordre de venir à la Cour pour y rendre compte de sa conduite et des infâmes actions qu'il avait faites pendant la campagne.

Quoique nous le haïssions tous, son malheur nous lit compassion, et, pour en dire mon sentiment, je ne crois pas qu'il fût traître, mais plein de malice, ignorant et le plus grand voleur qui fût sous le ciel.

Les quartiers d'hiver (1) arrivèrent ; nous partîmes de Binixelles pour joindre l'armée qui était déjà arrivée aux environs de Liège. Sporck me détacha avec 5,000 hommes de pied et 2,000 chevaux, pour prendre Huy (2), que l'Électeur de Cologne avait promis, par un traité, de remellre à l'Empereur ainsi que Dinant, que Sporck prit en dix jours, avec l'armée.

Le comte de Mérode me tint huit jours devant Huy : après quoi, il se rendit. Deux de Messieurs des Etats pour les Hollandais, Louvigny pour les Espagnols, et Cappliers pour l'Empereur s'assemblèrent à Huy pour régler les quartiers d'hiver, de façon qu'ils pussent se secourir en cas de besoin.

Le prince d'Orange et le comte de Monterey me demandèrent à Sporck pour rester dans le pays de Liège; il y consentit et m'y laissa avec 12,000 hommes et Stahremberg pour général de bataille (3).

Lesley fut à .Aix-la-Chapelle avec 4,000 hommes et l'ordre de me donner les gens que je lui demanderais,

(1) Après avoir fuit levor Ip sirff»' «rAudmanlc, Condé l'iail revenu, le 12 t»rlobre. à Tnmnay alin il»- |»ourvoir de vivres el de munitions toutes les plarrs frontières et d'y r»*parlir son arnire en quartiers d hivor.

(2) Sur la Meuse, à mi-clicniin vnliv Lièg»- el .Naniur.

(3) Chef d'état-major.

f.UILLAUME, PRINCE d'oRANGE

en cas de besoin, et de m'obéir. Louvigny eut un même corps et fut placé dans le Luxembourg avec pareils ordres. Le tout était disposé de façon que je pouvais avoir, en moins do trois jours, 20,000 hommes à ma disposition. Sporckprit son quartier à Bonn et distribua le reste des troupes dans TEifel (1) et dans le pays de Juliers.

Ainsi finit la campagne de SenelTe, au bout de laquelle je reçus une lettre écrite de la propre main de l'Empereur, par laquelle il me remerciait des services que je lui avais rendus et dont il avait eu, disait-il, tant de satisfaction qu'il m'en donnerait, au plus t<^t, des marques, tant il était content des bonnes relations que M. le prince d'Orange et les Espagnols lui avaient données de mon zèle à son service.

Je ne fus pas plut(^t revenu de Dinant, où j'établis le comte de Stahremberg, que je pris mon quartier à Huy. Je n'avais pas peu d'embarras, car le maréchal d'Estrades (2) était à Maëstrich avec 10,000 hommes et Montai (3) avec 6,000 autres à Charleroy. Ils étaient en état d'enlever quelques-uns de mes quartiers s'ils se fussent joints ensemble ; et ce (|ui m'inquiétait davantage, c'était d'avoir à quatre lieues de moi Liège, qui paraissait neutre, mais qui donnait toute sorte d'assistance aux Français.

Le baron de Binch même avait traité avec eux pour leur remettre la citadelle. J'en avertis la Cour et Sporck, mais ils se rassurèrent si fort sur ce que leur manda le

(1) Massif (le inuiilagnes volc<iiHques, compris enlre la liuulc Kvll «t le Khin.

(2) (iod«'fr«>y conilc d'Kslrades, lon^'l«>iiips nccr<''dité auprès du !stathoudf*r de Hollande, diplomate habile autant que vaillant utlicier.

(3) Charles de MonlNiiitiiin, comte de Moulai, iiciilenanl-eolonel do Condé-inranlerie, morl lieuteiianl g/'néral en 1696.

CHAVAGNAC, (iÉNKRAL DE LKOPOLD I*'

cardiDul de Bade, que je m'en mis en repos. Il y était venu pour s'y faire élire coadjuteur, appuyé des lettres de l'Empereur pour le favoriser, et j'avais Tordre de soutenir ses prétentions en tout ce que je pourrais. C'était un bon homme, mais qui se laissait gouverner par le baron de Hlidorsdorf, que les Liégeois avaient gagné avec de l'argent pour m'obliger, par son moyen, d'ùter les garnisons des châteaux voisins et de la banlieue de Liège, ce qui montait à 2,0<)0 écus par mois.

Le comte de Slahreinberg, d'un autre côté, était d'un petit savoir, fort intéressé et, pour comble de distraction, fort amoureux do la femme du lieutenant-colonel de Dunnwald (Ij; en sorte que, bien loin de m'étre de quelque secours, il ne faisait que m'embarrasser.

Blidersdof n'ayant pu réussir auprès de moi pour ce qu*il voulait, obligea le cardinal d'écrire à la Cour que je travaillais à éluder son élection. Je m'en défendis par le moyen de Montecuccoli, qui m'en disculpa.

Il se passa peu d'actions de guerre, à la réserve de deux compagnies de cavalerie, qu'on m'enleva sans que j'en fusse averti assez tôt pour les secourir.

J'avais un de mes quartiers au delà de la Meuse, appelé Looz (2), où je ne pouvais envoyer de mes troupes pour être payé. J'écrivis au comte de Mouterey qu'il y envoyât 300 dragons, qui obligèrent les gens de Looz à venir me trouver ; je composai avec eux pour 50,000 écus.

Jusqu'à cette année, je n'avais rien à reprocher à ma conduite ; mais ma malheureuse destinée voulut que je

(1) Jt'aii-lh'nii. i «»inlr th* Duninvald. iiui s'iHail dislingu»'- à Saint-GolhanI, on 16(i4, doviiMidra feld-inarrchal.

(2) Sur la roule de .Maèslrichl à Louvain, à l'est de Saint- Trond.

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devinsse amoureux de Mlle de Tourniat (1). Elle était d'une très ancienne maison, mais sftns biens ; j'eus la faiblesse de l'épouser. Elle était parfaitement belle, gracieuse et bien faite, pleine de mérite, et je n'ai jamais eu que toute sorte de lieu de me louer de sa conduite. Cela n'aurait pas empêché que ce n'eût été la plus grande sottise que j'aurais faite en ma vie, si je n'en eusse fait une bien plus grande encore, quelque temps après, en me mariant, pour la troisième fois, avec Mlle de Valencey. Je sais bien que je ne puis éviter le blâme qu'on me peut donner ; aussi ne puis-je chercher d'autre excuse que celle de dire qu'étant né d'une maison où l'amour a fait faire des fautes irréparables, ceux de ma famille qui y devraient être intéressés plus que les autres n'ont qu'à s'examiner là-dessus pour juger si l'on est toujours maître de sa raison quand on aime.

Pendant ce temps-là, le baron de Binch ayant remis la citadelle de Liège aux Français, le cardinal de Bade m'écrivit qu'il n'y était pas en sûreté. Je l'envoyai chercher avec .^00 chevaux et je fis payer aux Liégeois leur contribution.

Ce quartier d'hiver a été le meilleur que j'aie jamais eu de ma vie, car, après avoir bien payé les 12,000 hommes dont on m'avait chargé, la cavalerie remise et bien équipée, tous les officiers fort à leur aise et très satisfaits, j'eus 100,000 écus pour moi de reste, 10,000 écus de vaisselle d'argent et un très gros équipage, sans qu'il y ait eu la moindre plainte : car il est à naître celui qui dira que j'ai pris un sol au delà de ce qui avait été convenu par MM. des Etats et MM. de Louvignv et Cappliers.

(•) D'après les re^islrps «l'Horipi, Loui^ rli* Totimi.il vUih d'une vifMllo famille du |»ays df l.iè^H.

• CHAVAGNAC, GENERAL l>E LÉOPOLP

Mais, cumme en avouant les fortunes qui me sont arrivées, je crois devoir ne pas cacher ma mauvaise conduite, j'avouerai, à ma grande honte, qu'au sortir de la campagne, il ne me resta pas un sol de tout mon quartier de Liège.

J'en aurais tiré davantage si je n'avais voulu épargner les terres du comte de Marsin (1), malgré ce que m'en écrivit Monterey ; mais j'ai toujours cru que, quand on est ami des gens, il faut l'être après leur mort comme pendant leur vie.

(1) l/.imi fidMe do Chavajînac, \e comte Jean-rinspard-Fcrdinand de Marsin, ♦Hait mort, en 1673, à Spa, capitaine g^ne^ral des armf'-es espagnoles. Son flis, Ferdinand, en 1656, entra à dixsept ans au service de Louis XIV et devint mart^chal de France en 1703.

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