CHAPITRE PREMIER
JEL' DE LA GUEHRK
Les dragons de Chavagnac. — Turenne devant Strasbourg. — • Tactique de marche de Monlecu«'Coli. ~ Escarniouclie de Lichtenau (T. juillet). — La crainte de rArrit''re-|jan. — Sporck cong»îdié. — l.e ruisseau de Sasbarli. - Dernière partie. — Mort de Turenne (27 juillet). — Uetniite des Français vers le Khin. — Bataille d'Altenhoini (l" aoiH). — Le comte de Lorges.
Je reçus l'ordre de Sporck de marcher à Bonn, pour aller joindre Tarmée que Montecuccoli (1) assemblait à OfFenbourg ^mai 1675).
(i) Montecuccoli était, encor<' un»» foi}», upposé à Tur»*nne. Le maréchal avait pris, le 10 mai, à Schelesladl, le coniiiiandeuieul des 10,000 cavaliers ou dragons et des 12,000 fantassins d'»?lite, que ses lieut«*nant» généraux, Vaubruu et Lorges, y avaient réunis. Le 24, l'armée rampait à K(>nfeld«>m,sur 1*111, à quatre lieues en avant de Srln'lestadt.gar<lant le Hliin «'t observant Strasbourg, pour ««mpécher l«'s partisans de l'Emp^Tcur. qui y étaient nombreux, de violer la neutralité en livrant à .Muutecuccoli le pont de KehI. Le 2", Turenne se rapprochait de Strasbourg et prenait position demère la Bruche, entre Kolbsheim et Achenheim.
DER.MKRES CAMPAGNES
J'envoyai à Cassel ma femme pour tout Tété. Comme je l'y accompagnais, l'Empereur me donna le régiment de dragons de M. de Weistembourg, qui venait de mourir de maladie. C'était le plus indigne régiment qu'il y eût au service de l'Empereur; il n'y avait que deux ans qu'il avait été créé. Je n'en voulais pas, mais, sur Tespérance d'un bon quartier d'hiver, j'entrepris de le remettre. 11 était aussi mal composé en oiliciers qu'en dragons ; le major était un fripon, et trois autres capitaines ne valaient pas mieux. Je leur fis dire de se retirer et mis à la place Oustardy, un de mes aides de camp, le comte de la Tour, La Mothe, qui ne m'avait pas quitté (({uoi qu'il eût suivi M. de Lorraine pendant quelque temps), et le comte de Tilly, tous gens de bravoure reconnue.
Montecuccoli, pour me faire plaisir, voulut mettre mon régiment à .\schairembourg, malgré l'Électeur de Mayence, à qui il prêtait cette charité, à cause qu'il était soupçonné d'être grandement Français. Je cassai 500 dragons sur 7(X) «|u'il y en avait, et je fus à Francfort, où j'achetai 300 chevaux, de l'argent du régiment qui était entre les mains dr l'Auditeur ^1), et un armement tout neuf.
Le prince de Hesse, sachant l'embarras où j'étais pour mon régiment, m'envoya 300 dragons bien faits ; mais ce qui acheva de le rétablir, fut qu'un prince de Saxe- Gotha, qui était au service des Suédois, les ayant quittés, ramena son régiment avec lui et congédia ses cavaliers, dont la plupart prirent parti avec moi, tous soldats de valeui* et bien montés.
(1) La fonction, dans les années impériales, équivalait à celle de l'Intendant des finances, détaché dans chaque ai'iuée française pour en surveiller les trésoriers et les commissaires des Guerres.
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Mme la Landgrave et la princesse Elisabeth me firent la galanterie de m'envoyer mes étendards ; elles y mirent la devise qu'elles voulurent et m'envoyèrent une marche, notée pour mes hautbois, qui l'ut très belle.
Ce qui, joint aux soins des juifs, qui me fournirent de beaux chevaux, pour 18 écus la pièce, me mit en état de faire servir mon régiment avec distinction.
Je retournai à Tarmée, qui était à Bruchsal, à quatre lieues de Philippsbourg. Montecuccoli médit que j'avais, sans doute, pris bien de la peine inutilement ; je lui répondis qu'il en jugerait. Nous fimes un pont auprès de Spire (1 ,où toute l'armée passa et resta huit jours. Mais il fallut repasser le lUiin promptement, sur la nouvelle qu'on reçut que M. de Turenne s'approchait d'Olîenbourg (2).
L'Électeur palatin (3) vint voir Montecuccoli et le pria de faire assembler le conseil de guerre. Nous ne fûmes, pas plutôt réunis »|u'il proposa de surprendre Philippsbourg, d'une manière si extraordinaire qu'on ne put s'empêcher d'en rire. J'en fus surpris, le connaissant d'ailleurs pour un homme d'esprit, mais qui n'avait nul talent pour la guerre.
Nous marchâmes en diligence à Hastadt, d'où le prince Hermann de Bade et moi fûmes détachés pour nous jeter dans OlFenbourg (11 juin) ; ce qui ne nous fut nullement diflicile, M. de Turenne s'étant éloigné. Notre armée y arriva trois jours après, tandis que celle des ennemis couvrait Strasbourg ; elle était si avantageuse-
(1; A LusslM'im (23 mai).
(2) Turenne, s;ins donner dans le piè\ie que lui tendait Muntecuccoli en voulant l éloiu'ner de Strasbourg et de l'Alsace, avait passé le Hhin, le 7 juin, sur le punt de bateaux d'Ottenheini et campait à Willstett, derri«Te le KinziL'. en avant du puul de Kehl.
(3) Charles-Louis de Bavi«T«-.
ment postée qu'on n'y pouvait aller ; il n'v avait qu'une lieue de distance entre les deux (1>
Montecuccoli, pour déranger M. de Turenne, lit les plus belles marches que j'aie jamais vues. En remontant le Hhin,il présentait toujours le liane aux ennemis, mais, à la moindre alarme, par un domi-tour à droite ou à gauche, l'armée se trouvait en bataille sur trois lignes. Le bagage ne nous embarrassait jamais et arrivait au camp en même temps que nous. Je m'étudiai tant que je pus à apprendre ses marches, car, en (juelque pays que Ton fût, elles étaient toutes semblables.
Après avoir remonté le Rhin, il fallut revenir sur nos pas, ayant toujours M. de Turenne à nos côtés (2j.
Montecuccoli, appréhendant qu'il ne se saisit d'un poste, qui nous aurait obligés de nous éloigner de Strasbourg et de manger les fourrages du Haut-pays, me détacha, avec ''i,000 hommes de pied et 2,000 chevaux, pour occuper, sur une rivière qui se jette dans le Rhin, un pont (3) par où passe le grand chemin de Francfort à Strasbourg, au milieu d'une petite plaine. J'y arrivai sans opposition et, en même temps, m'y fortifiai. Je mis
(1) l/aniitV lie Tun iiiu; gardail six lieues de pays, depuis le pont de bateaux d'Ottenlieiiii Jusqu'à Kelil. Les deux armées, resserrées enlre le Itliin et les premiers rtuitreforts de la Forél Noire, n'étaient séparées «|ue par la Kin/.ii:.;;uéable |ires(|ue partout pendant Tété.
(2) Chassé par la disette de son ramp d'OITenbourg, Montecuccoli y avait laissé Caprara avec 5,000 homnies, et, le 28 juin, il avait conduit le reste de ses forces à L'rlofTen, à trois lieues à l'est du pont de Kclil, d(»ut il voulait s'emparer. Le maréchal se porta aussitôt entre les Impériaux et le Hliin. Il laissa des forces sutlisantes |H»ur garder le pont de bateaux, descendit d'Ottenheim à Altenheim, cantonna dix escadrons h Willstelt, et remonta le Uhin pour prendre position, au-dessous de Khel, entre Kodersweieret Linx, sur le llan«- tlroit de Montecuccoli.
(3) Lirlid-niiu.
JRU DK LA GUERRE
quasi toute mou iufanterie dans des petits buis voisins du pont (4 juillet).
Les partis que j'envoyai à la découverte m'avertirent que M. de Turenne était à VVillstett. Il n'apprit la marche de notre armée que le lendemain ; ce qui le lit précipiter pour gagner le pont où j'étais. J'en fus averti fort à propos par un parti que j'avais envoyé ; j*en donnai avis à Montecuccoli et lui mandai de ne pas presser sa marche, car j'étais bien fortifié. Ce qui ne l'empêcha pas de m'envoyer les régiments de Souches et de Pio, que je postai, avec six pièces de canon, pointées sur les troupes que M. de Turenne mettait en bataille au delà du pont.
L'escarmouche commença par deux escadrons qui s'avancèrent pour me reconnaître. Comme ils poussaient une première garde que j'avais au delà du pont, ils tombèrent dans le feu de 'M)0 soldats ((ue j'avais mis dans le taillis et dont la décharge les fit retirer (5 juillets
M. de Turenne y revint le soir ; mais, ayant vu toutes les positions occupées, il retourna sur ses pas. Montecuccoli arriva avec une partie de l'armée.
Ce fut à ce camp qu'on fui obligé de renvoyer Sporck chez lui; la vieillesse lui avait abattu le courage, et la peur qu'il eut de l'arrière-ban (1) de France le faisait courir comme un insensé d'escadron en escadron, criant :
— « Si l'on en vient à un combat, c'en est fait de la cavalerie de l'Empereur, parce qu'il est impossible
(1; Dès le seizième siècle, on ronfondil le ban cl f arrière-ban, r'esl-à-dire la convocation à clieval et en armes, on temps de guerre, de la noblesse vassale ••l;iriière-vassale de la Couronne; les ^dits royaux ne parlaient plus que de l'arrière-ban. l.uu'is \\\ rappela plusieurs f<tis, et notamment en pour combattre
l'invasion dont la France ^tait menar/*e par l'Empire. l'Espagne et la Hollande.
DERNIÈRES CAMPAGNES
que rien puisse résister à la noblesse française ! »
J'avais beau lui dire que c'étaient les plus méchantes troupes auxquelles nous puissions avoir affaire, rien ne le dissuadait, non plus que les reitres, qui avaient plus de créance en lui qu'ils n'en auraient eu pour Notre-Seigneur, s'il avait été sur terre.
M. de Lorraine, voyant de quelle conséquence était une mauvaise prévention sur les esprits, alla trouver Montecuccoli et lui dit qu'il y avait longtemps qu'on s'apercevait que Sporck n'était plus Sf*orck. Montecuccoli, après avoir tenu conseil de guerre là-dessus, lui dit «qu'il était bien heureux que l'Empereur lui permit de se retirer chez lui ; qu'il désirerait bien que Sa Majesté lui fit la même grâce ; que, quant à lui, il devait être bien content de se voir comblé de gloire et do biens avec l'approbation de son maître, lerjucl lui donnerait des marques de la satisfaction (|u'il avjiit des bons services qu'il lui avait rendus. »
Sporck parut satisfait de ce que Montecuccoli lui dit. Lorsqu'il quitta l'armée, la cavalerie le voulut accompagner, tant il eu était aimé. Il pleura en prenant congé de nous et partit, d'ailleurs très content de son sort. On aura peine à comprendre qu'un aussi vaillant homme fût, sur ses vieux jours, devenu aussi poltron ; mais on jugera des belles actions qu'il faut qu'il ait faites, puisque, de valet de tambour, il était parvenu à commander les armées do l'Empereur, qui le fit comte dans les pays héréditaires. Quand il est mort, il a laissé 50,000 écus de rente et plus de trois millions en argent comptant.
M. de Montecuccoli vint voir le poste que j'avais occupé ; il trouva la disposition que j'y avais apportée à son gré. Il y ajouta deux forts aux côtés du front, que l'on éleva eu diligence. L'armée campa entre trois vil-
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lage» (1), dans la plaine où M. de Turenne (2), de son côté, se furlilia (5 juillet;. Il fit attaquer un capitaine du régiment de Souches, Français de nation, que Montecuccoli avait mis dans un cimetière, avec 200 iiommes, à la téte d'un défilé. Il fut pris et son monde taillé en pièces, sans qu'il nous ait été possible de le secourir. Ce fut Saint-Frémont [3) qui, avec les dragons de la Reine ^4 , fit cette action, après la mort de M. d'Hocquincourt, qui y fut tué (5).
Les deux armées restèrent ainsi campées trois semaines, sans qu'il manquAt rien à la nôtre. Celle de .M. de Turenne soulVrait extrêmement du fourrage.
Deux jours après l'affaire de l'église, mon major vint me trouver pour me dire que mon régiment, que j'avais
(1) l.icliUMuiu, Sclieriliciin et Hpnclierlocli,auxconllu»'nls, dans le Hhin, di> la lleiicli el di* l'Acher.
(2) En u|)|it-('n;inl la iiiaroht' de MMiiiciMu ridi vers li' Mhin, Tureuue a laiss»'* un baloillitn .'i NVillsltMl, <lix rscadrons devant le pont de Kehl et il a pris position sur la rivo tjauche de la Rencli, dans la plaine de Freislett, en face dos Iriipi'-riaux.
(3) Jean-Franrois UavtMid, marquis de Sainl-FrAninut, qui lèvera le régiment Sainl-Frrmoul-l)ra|ions en 1088.
(4) Créé par Ordoniianre royale du 14 septembre 1673, a Tait ses premières ai'mes sous Turenne.
(5; Du 5 au 2.'1 juillet, Turenne et Montecuccoli ont manœuvré dans les vallées de la lleiieli et de l Aclier, continuant cette méaiurable partie ff échecs, dont l'Alsace est l'enjeu. Turenne ne quitte pas le Hbin, il met garnison dans les lies, interrompt la navigation par des eslacades et intercepte les convois de pain et de farine, que Montecuccoli attend de Strasbourg. Le 20 juillet, Montecuccoli alTamé est obligé de gagner une bataille ou d'abandonner la partie eu se retirant en Souabe, à travers la Foret Noire. Tun nne va man(euvrei- pour l'en empt^cher. Le 23, il quitte Freislett, traverse la Uencb à Wagsliursl et envoie, le 25, Vaubrun, avec l'avant-garde, occuper Gamsliurst sur r.\cher. tiabriel deMouchy, comte d'Hocquincourt, mestrede camp des dragons de la Heine, est tué en délogeant de l'église 50 Impériaux qui s'y défendent.
liKRMRRRS CAMPA(>NE8
prié Moutecuccoli de faire joindre, était à deux lieues de Tarmée. Je fus lu voir et le trouvai si beau que je ne l'aurais pas reconnu. Il était tout habillé de neuf, à ma livrée, avec des chapeau:^ bordés d'argent.
J'en fus si content que j'allai prier Moutecuccoli et tous les généraux de le voir à son arrivée. Il composait six escadrons, que M. de Montecuccoli, comme tout le monde, trouva si beaux qu'il ne pouvait se lasser de me louer des soins que j'avais pris pour le remettre. Effectivement, c'était le plus beau régiment qu'on pût voir.
Quelque temps après, M. de Turi'uiie et Montecuccoli s'ennuyèrent de demeurer dans leurs postes, où ils avaient mangé les fourrages à six lieues à la ronde, et, comme si ces deux grands hommes n'eussent été gouvernés que par un môme esprit, ils conçurent, tous deux en même temps, le dessein d'occuper le poste de Sasbach, (jui est situé à la gorge d'une vallée qui n'avait pas encore été fourragée. Nous avions laissé dans l'église un capitaine du vieux Grana, nommé Cavaleri, avec 200 hommes. M. de Montecuccoli envoya le prince de Lorraine avec 4.000 chevaux, le régiment de Trausmansdorf et le mien qui faisaient mille dragons, pour enlever un (|uartier (1) où M. de Turenne avait posté 4,000 hommes. Ce qui n'aurait pas été impossible, attendu que Caprara, qui était détaché (2) dans la montagne avec 3i000 hommes, les devait venir attaquer par un autre c(Hé. Mais M. de Turenne avait retiré son poste, croyant nous dérober une marche, pour venir camper à côté de ce grand défilé ; ce qui nous aurait beaucoup incommodés, s*il avait réussi.
.Nous nous tenions cependant en bataille, craignant
(1) Achern.
* (2) A Offenbourg.