‹ Mémoires du comte Gaspard de ChavagnacChapitre 58 sur 88 · AVANT LA PAIX DE MMË(;UE · texte numérisé non relu

AVANT LA PAIX DE MMË(;UE

l'église de Larigen-Denzlingcn, que nous avions attaqués.

Le duc de Lorraiue m'ordonna d'alh^r charger les ennemis ; je marchai jusqu^à la ravine, (|ui m'arrêta. Je vis de là rinfanterie ennemie ([ui se glissait le long des montagnes. M. de Lorraine fit marcher la sienne pour s'y opposer; mais, quoique nous pussions faire, quatre bataillons vinrent dégager la moitié de ceux qui étaient dans le clocher ; les autres nous demeurèrent avec celui qui les commandait. Le maréchal, après cela, se retira dans Fribourg et nous restâmes à Langen-Denzlingen.

Dans ce camp, le duc de Lorraine reçut un courrier du président Canon, qui était son ambassadeur à Nimègue (1). Il lui écrivait que la paix s'allait faire et qu'avant huit jours, il y aurait une suspension d'armes. Le Duc cacha cette nouvelle à tout le monde et résolut, malgré le sentiment de tous les généraux, d'aller camper à Hofen (2).

Il me sut mauvais gré de ce (fue je lui voulus représenter que u le maréchal de (>é(|ui, qui avait remonté le Rhin, ferait tôte à son armée, tandis qu'il avait Fribourg dans ses derrières, les montagnes à sa gauche et Brisach à sa droite ; qu'ainsi il ne pouvait manquer d'avoir ses convois coupés et sa subsistance fort resserrée. » Il me commanda, fatigué de mes raisons, de suivre seulement ses ordres. Je lui oi)éis, sans lui rien dire davantage, et fis le camp.

Dès que je fus arrivé, un de nos partis, qui avait

(1) Lt's niVgocialiuiis puur lu paix p'MKTaU' avaient i-<)iniii«-iii:é à ^iln•'•^ue, le Ti mars ii#78. EIU*s se prolungèrciii jusqu'au 1 1 amlt |ioiir la Hnllamlt- ; jus(|u'au 17 sepUMiiliri*. pout l'EspaijiK', et eiiliu. jiis(|u'au 10 août ir»7*.l puur l'Hiiroiie t'nlièrc.

(i) Sur 1.1 Si'litiili r. :'i i-itii| li«'U«'s au uunl •!•• l,ang<Mi-llt'iulingf'n.

CHARLES V, I»Uf: DK LORRMNK

amené douze prisoDiiiers, nous apprit que le maréchal n'était qu'à deux lieues de notre armée et qu'il avait eu un renfort de 4,000 hommes. Ce qui plut beaucoup au duc de Lorraine et me surprit, car je n'en pouvais deviner la cause. Au bout de six jours, sa joie commença à diminuer quand il vit que son armée souffrait cruellement; enfin la disette fut au point ({u'il n'y avait pas plus de pain pour les généraux que pour les soldats.

J'avais un maitre d'htHel, grand voleur s'il en fût jamais, mais prévoyant, qui alla dans les montagnes avec deux de mes dragons : ils ramenèrent six paysans chargés de pain, qui coûtèrent cent écus.

Le lendemain, M. de Lorraine m'envoya La Bègue pour me demander mtm sentiment sur ce qu'il y avait à faire.

— « Je n'en suis nullement end)arra8sé, lui dis-je, et je suis très assuré que Son Altesse n'est pas venue où nous sommes, sans savoir comment Elle en sortira ! »

Il me renvoya, une seconde fois, Arnollet, capitaine de ses chevau-légers, auquel je ne répondis rien autre chose. A la (in, le Duc, impatient, vint lui-même me trouver et me fit mille excuses « de ce qu'il m'avait caché ce que le président Canon lui avait écrit, et qu'eu attendant cette suspension d'armes, il eût été ravi (|u'on le trouvât au milieu des ennemis ; (|u'il voyait bien qu'il s'était abusé, mais qu'il me conjurait de lui trouver quelqu'expédient pour sortir de l'embarras où il était. »

— a Plus vous resterez dans i-e camp, lui répondis je, et plus votre armée s'affaiblira. Nous retirer par où nous sommes venus, il n'y en a pas apparence sans risquer de faire tailler votre avant-garde en pièces; car nous sommes si près, (|ue le maréchal sera averti a point nommé de notre retraite. Ainsi, mon sentiment est de marcher droit aux ennemis et de les combattre, quoi({u'ils soient plus forts que nous de 4,000 hommes.

1(178] \V\NT LA PAIX DK NIMF,(;UE '«W

C'est d'ailleurs a Votre Altesse de voir si, à la veille d'une paix, la Cour de Vienne sera satisfaite qu'Elle hasarde uue bataille ; mais ne le trouvAt-ello pas bon ijue la nécessité y oblige. »

Le Duc me conjura de persister dans le môme sentiment au conseil de ^aierre «|u*il allait faire assembler.

(^omme nous allâmes ensuite visiter nos ^^ardes, nous vîmes revenir un de nos partisans, appelé Caunilz, qui avait été bien battu. Il nous rapporta qu'il était tombé entre les mains de douze escadrons, (|ui l'avaient étrillé d'importance ; mais que, si l'on voulait y envoyer autant des nùtres, on tomberait sur Tarrière-jifarde des ennemis, parce qu'il y avait un grand fossé qu'ils ne pouvaient passer que sur un pont, deux à deux.

Je m'offris d 'y aller ; mais M . de Lorraine ne le voulut pas, et y envoya le jeune prince Louis de Bade (1) avec les compagnies de chevau-légers et 800 chevaux, qui devaient relever les gardes. 11 trouva que les 12 escadrons avaient repassé le pont. Le maréchal, qui avait marché, les avait laissés au delà du pont pour empêcher (ju'on ne découvrit sa marche.

(!ela n'empêcha pas <|ue le pnnce Louis de Bade ne passât le pont avec 2 compagnies de chevau-légers et ^ escadrons, ne chargeât et ne battit vigoureusement ceux des ennemis. Il tua, de sa propre main, le colonel du régiment à qui il avait affaire; puis, voyant que toute la cavalerie française revenait sur lui, il repassa le pont, favorisé par .\rnollet avec les 2 compagnies de chevau-légers qui restaient, et dont il se plaignait de n'avoir pas été suivi. Ce pauvre bonhomme d'Arnollet

(I) Louis-Guillauini', laïuluravr «l»* \Uu\p, a vingt-trois ans en 1678; il deviendra un d»;s nieilU urs gém-raux de l'Empire et remportera sur les Turcs d»* grandes victoires; il sera, en 1697, |»r»'i»Midanl inallieureux à la couronne de Pologne et battu, en 1703, par Villars, ù Friedlingen et Iluclji>tii3(lt.

CHARLKS V, nue HE LUHRAINE

«t'eut liii tel chagrin qu'il en mourut un mois après.

Ce fut un despreoiiers tixploiiâ de M. le prince Louis de Bade, car il y avait peu de temps qu'il servait. Comme je Fai connu plus qu'un autre, je crois devoir faire son portrait.

Il est d'une taille un peu au-dessus de la médiocre; les cheveux blonds, la physionomie d'un aigle et il ressemblerait (1(» visage assez à feu M. le Prince (1) dans sa jeunesse, s'il n'avait pas le teint un peu trop animé. Plein d'esprit, concevant les choses les plus difficiles dans le moment et y donnant ordre; généreux, sincère, bon ami, parlant bien toutes les langues, mais la française avec autant de facilité que s'il était resté toute sa vie à Paris, où il est né et où il a eu l'honneur d'être porté sur les fonts par le Roy. Il a toujours eu pour lui tant de respect que, me trouvant à Bade quand on lui vint dire qu'on lui avait confisqué, en temps de paix, la moitié du comté d'Oppenau qui lui appartenait, à cause des hommages dus à la Chambre de Metz (2), je ne lui entendis répondre autre chose, sinon que « Sa Majesté n'avait pas été bien informée; qu'il espérait et ne doutait pas que, quand Elle serait éclaircie de ses raisons. Elle ne lui rendît toute la justice qui lui était due. »

Il a donné, depuis, d'autres preuves de sa valeur contre les Turcs, qu'il battit eu dernier lieu à la furieuse bataille de Solankomen i(VJl\, où tout le monde croyait que, pour un jour de combat, il était difficile de trouver

i!/ Lf liiaihl (,nii»li' l'sl iiiniM à Kniiiaiiii'bleau, If 11 il<'i i-mbrr UiSti.

• 2) La Cliaiiilin' de Réunion, fonii»''»» par Louis \IV, rn lilT.'J. ilans Ir l'arleiiient de M»'l7,, pour annexer à la t]ouronne d»* Kranro les terres «le In niouvaiiee d»«s Trois-Évi^rh*'» (Metx, Toul el Verdun) et de Strasbourg.

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