AVANT LA PAIX DE NIMÈGUE
un général plus actif et plus propre à animer le soldat. Chacun, prévenu do son courap^e, ne doutait plus que de sa prudence ; mais il a fait voir tant de bonne conduite, de sagesse et de modération dans la dernière campagne que Monseigneur le Dauphin a faite sur le Rhin [avril WU'i\ et dans celle qui Ta suivie, qu'on ne saurait plus douter ((u'il n'ait toutes les qualité» nécessaires pour faire un grand général.
Mais retournons à notre armée, qui souffrait cruellement tandis que le prince Louis battait les ennemis. Je passai à mon régiment, qui crut, de loin, que c'était M. de Lorraine et, comme parmi les Allemands c'est la coutume que les soldats sortent à la tète du camp quand le général y passe, mes dragons y étaient en haie. J'eus peine aies reconnaître, tant je leur trouvai le visage exténué, pàle et plus mort que vif. J'étais si touché de l'état où étaient ces misérables, que la larme m'en vint à l'œil. Je tournai court et m'en allai chez moi, où mon maître d'h<'»tel m'attendait pour me dire qu'il avait un peu de pain. Je le voulus voir ; mais il y en avait si peu, qu'il n'y en aurait pas eu sullisamment pour en faire tàter à mes pauvres dragons. Comme il me voyait dans une grande inquiétude, il retourna où il avait été et, un jour après, il arriva, me disant qu'on devait lui apporter ."iOO pains, à la tète du bois qui est au bout de la montagne.
J'envoyai 8 dragons par compagnie, avec leurs manteaux et des sacs, et leur fis tuer quatre gros bœufs pour leur faire de la soupe ; ce fut une dépense de cinq cents écus. M. de Lorraine vint dîner chez moi et fut surpris de trouver tant de pain. Je lui dis ce que mon maître d'ht^tel avait fait ; il le chargea d'y retourner encore une fois pour sa propre table.
M. de Lorrain»', voyant l'impossibilité où il était de
Cll.vnLES V, DUC DE LORRAINE
suivre les ennemis, se trouva dans un embarras considérable ; car il avait deux choses à appréhender, qu'ils ne se rendissent maîtres du pont de Rheinfeld, ou qu'ils ne passassent dans l'Empire, par le pays du prélat de Saint-Biaise (1), d'oii nous tirions de gros quartiers d'hiver.
Pour nous y opposer, il fallait prendre un détour de trente lieues. Il avait heureusement envoyé Stahremherg avec 0,000 hommes à Rheinfeld, mais il pouvait y être insulté; d'ailleurs, nous manquions de pain.
Dans une pareille extrémité, je m'avisai de demander un détachement d'infanterie pour tenter un passage dans la montagne, que Mercy (2), jadis commandant l'armée de l'Empereur, avait essayé deux fois de tenter, mais inutilement.
Saint-Martin, mon maître d'hôtel, me servit de guide, et, comme il avait amené du pain avec les paysans, il trouva le secret de me mener, par un assez beau chemin, une grande lieue à travers les bois. Tne lieue plus loin, nous trouvâmes des traverses effroyables, avec beaucoup de rochers. Mais, comme j'avais en tête de pénétrer dans le pays, je faisais travailler mon régiment, que j'avais pris, à m'ouvrir les passages.
A peine je commençais à gagner la hauteur, (jue je vis 700 paysans armés, qui nous iirent dire que si nous avancions plus avant, ils donneraient l'alarme par toute la montagne et que pas un de nous ne se sauverait. Je leur envoyai Saint-Martin, «jui leur dit que « nous étions de Tarmée de l'Empereur et que uous n'étions là que
(1) Sur TAII», ariliK'iil «li- rivr droiu* ilii Mliin sii|M'i i(>iir, dans le massif inôridioiml de la Fon^l Noin*.
(2) Franrois, baron île .Mercy, général bavarois, qui batlil Ranlzau à Duttlinden el fut battu par Coudé à Fribourg. Vainqueur Je Turenne à Mergeiilbeim, il fut tué à .Nordlingen en 1645.
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pour acheter des vivres en payant ; que, s'ils voulaient m'envoyer quelqu'un d'eux, ils verraient qu'ils en seraient contents ».
Sur sa parole, le curé me vint trouver.
— '( Faites-moi venir du pain et des vaches, lui dis-je ; je paierai hien et je vous récompenserai, vous en particulier. »
C'en fut assez pour l'obliger à presser ces montagnards de nous en amener en si grande quantité, que j'en ramassai pour la subsistance de l'armée entière pendant quatre jours. J'en avertis M. de Lorraine, qui en fut dans la dernière joie, me disant qu'il écrirait à Sa Majesté que j'avais sauvé ses troupes, qui étaient dans un danger évident. Il m'envoya 4,000 écus, dont je payai ce que je pris.
Voulant passer outre, pour éviter ce grand tour qu'il nous aurait fallu faire pour cela, je demandai à Son Altesse 4,000 hommes de pied et un commissaire d'artillerie. Ils me furent d'un si grand secours, qu'au bout de deux jours, j'eus fait un chemin pour faire traverser l'artillerie et les bagages. M. de Lorraine m'en sut le dernier gré et, le cinquième jour, avec 6,000 hommes, je gagnai un bourg dans la plaine, ((ui n'est qu'à deux lieues, où le prélat de Saint-Biaise fait son séjour.
M. de Lorraine me suivit avec toute l'armée. Chemin faisant, il reçut la nouvelle que Stahremberg, ayant composé pour 600 écus par mois pour ne pas faire camper ses troupes au delà du Rhin, les avait mises sous le canon de Rheinfdd, couvertes d'un simple retranchement.
Le maréchal de Créqui les fit attaquer ((> juillet 1678) par ses dragons (ceux du Roy étaient commandés par le marquis de Boufllers), qui les battirent à merveille. De 4,000 Impériaux, il s'en sauva très peu. Si, avaut
CHARLES V, nue I»E LORRAINE
que la cavalerie ne l'eût encore passé, le baron de Mercy n'eût fait lever le pont-levis, il est certain que les Français se seraient rendus maîtres de Rheinfeld, en y entrant pêle-mêle avec les fuyards.
Nous y perdîmes le prince Charles de Hade, un des plus aimables cavaliers que j'aie connus, et Morion, lieutenant-colonel de Souches, qui était le plus habile officier d'infanterie que l'Empereur ait eu depuis la mort du prince Pio.
Stahremborpf envoya une relation à Son Altesse et une à moi. Le Duc lui répondit que, si Sa Majesté voulait l'en croire, il lui ferait couper le cou. Pour moi, je lui conseillai de laisser le temps apaiser les choses, mais qu'en attendant, il prît ses mesures du cMé de la Cour : ce qu'il (it.
Le maréchal, croyant, ainsi que tout le monde, le trajet des montagnes impossible, s'avança pour entrer dans le pays du Prélat ; mais, au premier passage qu'il tenta, il m'}' trouva avec 2,000 iiommes. Je fustàté par 4 bataillons, qui, après quelques escarmouches, se retirèrent. Mais le duc de Lorraine fut attaqué vertement ; mon régiment, qu'il avait posté dans un village (1), soutint l'elFort des ennemis. Il m'en coûta 80 dragons qui y furent tués, sans les ofliciers. Le marquis de Rannes (2) y fut tuéduc(^té des Français (13 juillet).
Le maréchal, voyant qu'il ne lui était plus permis d'espérer le passage, résolut de marchera OlTembourg, espérant avoir toute facilité de le prendre, car il croyait qu'il n'était possible au duc de Lorraine d'y être que trois ou quatre jours après lui. Il se trompa, car le Duc se détacha lui-même avec 2,000 chevaux, mon régiment
(1) Sit killuon.
(2) >'irr»lns «rArpnuuef*. litîUlonnnI firri«-ral dojiuis 107*, gouvorneiir <lo Bcsnn«;r>n.