‹ Mémoires du comte Reynier, général de divisionChapitre 29 sur 43 · VENTOSE · texte numérisé non relu

VENTOSE

On apprit ces détails en arrivant à Rabmaniëh. La situation de l'armée française devenait très difficile. Les Anglais, maîtres des digues, mettaient obstacle à la réunion des troupes sous Alexandrie, à moins qu'on ne parvint à découvrir, dans le bassin du lac Maréotis, un chemin praticable pour l'artillerie ; ils pouvaient même y faire entrer l'eau de la mer par une coupure à la digue qui le sépare du lac Maadiëh. Toutes les troupes disponibles n'avaient pas été réunies, et les affaires du 17 et du 21 ventôse avaient affaibli les corps qui y avaient combattu.

Le général Rampon arriva le 26 à Rahmaniëh.

On reçut le 27, à Birket, le rapport d'une reconnaissance qui avait découvert une route praticable pour F artillerie ; on s'y dirigea en passant par Agazjr, et on arriva vers le Marabou. L'armée fut enfin réunie le 29 à Alexandrie.

Pendant ce temps les Anglais avaient fait le siège d'Aboukir. Ce petit fort, bientôt écrasé par une artillerie supérieure et par les bombes , capitula le 28 ventôse, pour éviter d'être pris d'assaut. Les Anglais avaient pressé avec activité la confection des retrancbemens de leur position ; ils y avaient transporté beaucoup d'artillerie pour armer leurs redoutes. Us ne firent d'autres mouvemens que de pousser quelques patrouilles à Bedah. Le 27, le 12 e de dragons légers rencontra, vers ce village, cinquante hussards du 7 e régiment , détachés avec une compagnie de carabiniers de la 21 e pour reconnaître leur position sur le canal. Les dragons chargèrent les hussards, qui se lancèrent en même temps sur eux, traversèrent leur escadron, puis retournant tout à coup leurs excellens chevaux arabes, prirent à dos les Anglais, qui, ne pouvant arrêter les leurs, furent ainsi poussés sur la compagnie de carabiniers, dont le feu acheva de les détruire.

Les troupes une fois réunies , il fallait attaquer aussitôt l'ennemi : une victoire assurait la possession de l'Egypte; elle donnait les moyens d'arrêter la marche du visir et celle du corps anglais venu de l'Inde. Un échec ne pouvait pas rendre la position

beaucoup plus mauvaise que si, restant en présence des Anglais , on temporisait et consommait les faibles approvisionnemens d'Alexandrie, tandis que l'armée du visir, répandue dans L'intérieur du pays, aurait le temps de prendre Damiette , Salêhiè'h et les autres petits forts , d'en égorger les faibles garnisons, de soulever les habitans, etc. Il ne fallait pas non plus laisser à l'armée anglaise le temps de recevoir des renforts et de se fortifier davantage.

Si le lac Maréotis avait été praticable dans cette saison, il aurait mieux valu retarder l'attaque, afin d'essayer, par un mouvement rétrograde , d'engager les Anglais à se diviser pour faire le siège d'Alexandrie, et les attirer ainsi sur un champ de bataille plus étendu , où l'armée française , profitant de sa supériorité en artillerie légère et en cavalerie, aurait pu s'assurer la victoire , mais le sol marécageux du lac s'y opposait alors.

Les ennemis étaient tellement supérieurs en nombre , et dans une position si bonne, qu'il y avait peu d'apparence de succès; on ne pouvait en attendre que d'un coup de vigueur snr une de leurs ailes. L'embarras était de faire ordonner de bonnes dispositions par un général en chef qui n'avait pas fait la guerre, et qui fermait l'oreille à tous les avis. Le général Lanusse, à qui le général Menou fit demander indirectement lin plan d'attaque, lui envoya, aussi par un tiers , un projet fait de concert avec le général Reynier. Il fut rédigé en ordre du jour, et donné à dix heures du soir aux généraux.

La position des Anglais n' avait pas plus de i3oo toises de développement; les deux ailes, appuyées, la droite à la mer et la gauche au lac Maadiëh , étaient flanquées par des chaloupes canonnières : la gauche était fortifiée par des redoutes construites sur la digue du canal d'Alexandrie, et couverte par des étangs. Les redoutes placées sur les hauteurs occupées par le centre de l'armée , prenaient des revers par toute cette gauche, et le centre était également flanqué , par la position de l'aile droite et par la redoute élevée à côté de l'ancien camp des Romains. Ces ouvrages contenaient beaucoup d'artillerie; les troupes étaient campées derrière, sur deux dignes ; la réserve formait une troisième ligne en arrière de la gauche : l'attaque Seule de la droite était praticable. On pouvait espérer de la culbuter par un grand effort, de la déborder par la marche supérieure de l'infanterie française; de faire ensuite agir toutes les troupes sur le centre , tandis que l'aile gauche serait occupée par une fausse attaque, de profiter enfin du moment favorable pour décider le succès avec la cavalerie , et acculer les ennemis au lac Maadiëh.

L'armée française, dont la force est détaillée par corps dans le tableau n° 3 , était de huit mille trois cent trente hommes d'infanterie , treize cent quatrevingts de cavalerie, avec quarante-six pièces de canon. L'armée anglaise tftait de seize mille hommes d'infanterie, deux cents chevaux , douze pièces de canon attelées, et trente en position dans les re-

DU GÉNÉRAL HEYJtflER. 223

doutes , sans compter celles des chaloupes canonnieres •

Les troupes françaises furent réunies une heure ayant le jour (1) aux avant-postes; le général Lanusse pensait que les redoutes des Anglais seraient facilement emportées par des grenadiers soutenus par la tête des colonnes, 11 forma ses deux brigades en colonnes serrées , pour les déployer au-delà de la grande route et du camp des Romains, afin d'attaquer la droite de l'armée anglaise. La brigade du général Silly devait marcher directement sur la redoute ; celle du général Valentin suivre le bord de la mer, et passer entre elle et le camp des Romains. Le centre aurait dû , pour bien suivre la disposition générale , marcher près de la droite de la brigade du général Silly, la suivre en seconde ligne, et «près un premier succès, attaquer vivement avec

l'aile droite, la position et les redoutes du centre

■■ n ■ ii — .. . . ■ !■ .il 1 1 i

(i) On agit au point du jour , afin que les troupes pussent parvenir à Tannée anglaise sans être beaucoup exposées au feu des redoutes et des chaloupes canonnières. Peut-être aurait-il été plus conforme au génie des troupes françaises de faire attaquer dînant le jour ; mais comme le succès dépendait du .premier choc sur l'aile droite ojes Anglais , on espéra que les premiers mouvemens étant couverts par l'obscurité de la nuit, on les tromperait mieux sur le véritable point d'attaque. U aurait été plus convenable aussi de confier l'action principale à des troupes fraîchement arrivées et qui n'avaient pas

souffert dans les combats précédens; mais comment vaincre les jalousies du général Menou pour faire un changement dans l'ordre de bataille?

des Anglais : mais sa division en deux corps ayant chacun son commandant , et subdivisés encore par la séparation des grenadiers, lui ôta l'unité d'action nécessaire pour suivre entièrement le plan qui avait été arrêté. L'aile droite devait se déployer entre lés étangs et le centre , pbur attaquer celui des ennemis, aussitôt que la gauche aurait enfoncé leur droite ; elle devait aussi détacher un corps entre les deux lacs ; pour occuper la gauche des Anglais, et les empêcher d'envoyer sur Alexandrie des troupes, qui, vu la supériorité de l'armée anglaise, au* raient embarrassé les Français. Ce corps devait être secondé par le général Bron, détaché avec deux régimens de cavalerie, dans le bassin du lac Maréotis, et par une fausse attaque des dromadaires sur le canal , du côté de Bedàh. On pouvait d'autant mieux espérer que cette fausse attaque occuperait beaucoup les Anglais, et y retiendrait leurs troupes, qu'ils ignoraient la réunion de l'armée à Alexandrie, et pouvaient craindre d'être attaqués de ce côté, ce qui donnait l'avantage d'agir sur leur droite avec égalité de force. La cavalerie devait marcher en seconde ligne derrière l'infanterie, jusqu'à ce que la gauche eût enfoncé la droite des Anglais, et qu'elle pût saisir l'instant de ce désordre, pour décider la victoire par une charge.

Les dromadaires commencent leur fausse attaque au crépuscule; ils surprennent la première redoute, font vingt prisonniers^ se servent d'une pièce de canon qu'ils y trouvent pour tirer sur les

DU GÉNÉRAL RttYNIER. ^2 5

autres redoutes, et attirent fortement l'attention des ennemis. Le général Lanusse se met alors en mouvement, ainsi que les autres divisions. Une compagnie de carabiniers de la 4 e légère, enlève bientôt un premier redan, et y prend une pièce. La brigade du général Silly marche sur la grande redoute. Le général Lanusse s'aperçoit alors que le général Valentin avait quitté le bord de la mer et dirigé sa brigade dans le rentrant de la redoute et du camp des Romains , où les feux croisés qu'elle reçoit la font hésiter; il y court, la rallie et la ramène à la charge. Il reçoit alors une blessure mortelle. L'impulsion qu'il avait donnée se ralentit; on n'ordonne pas le déploiement de cette brigade, et le feu des ennemis force les soldats à se disperser derrière les mamelons. La 4 e légère, qui * formait la tête de la brigade du général Silly, rencontre, vers l'angle de la redoute, la 32 e , qui , dans l'obscurité, s'était dirigée trop à gauche; ces deux corps se mêlent; il en naît un peu de désordre; la 4« légère ne peut franchir les fossés de la redoute ; elle glisse sur leur flanc gauche, et est repoussée parla première ligne ennemie. La 18 e , qui en avait été séparée par la 3a e , ne peut forcer la redoute.

La 3a e , ayant à sa tête le général Rampon, attaque ensuite la première ligne des Anglais ; elle est repoussée; ce général est démonté et ses habits percés de balles. L'adjudant-commandant Sornet, en marchant aussi sur la ligne ennemie , est blessé mortellement , et les grenadiers qu'il commande ne

peuvent pénétrer. Le général Destin suit la route d'Aboukir, et passe dans l'intervalle de la droite et du centre de la première ligne des Anglais; il y reçoit un feu très vif de la seconde ligne et des redoutes , et se retire après une blessure légère; le chef de bataillon Hausser, qui commandait sous ses ordres la 2 1 « légère , avait eu la cuisse emportée ; cette demi-brigade reste sans chef au milieu de l'armée anglaise ; un régiment en est détaché pour lui couper la retraite: le second bataillon parvient à se retirer; mais trois compagnies du 5 e bataillon, composé en grande partie de Cophtes enrôlés dans. la Haute-Egypte, et qui étaient dispersées en tirailleurs , sont forcées de se rendre. Trente hommes qui gardaient le drapeau se font tuer avant de le céder aux ennemis. Le chef de brigade Eppler, qui avait marché un peu plus à droite, est blessé, et ses grenadiers sont repoussés. Les petits corps séparés qui formaient le centre s'étaient trop avancés avant d'avoir leur gauche appuyée par la prise de la grande redoutç. Presque toutes les troupes avaient attaqué à la fois, isolément et sans seconde ligne. L'obscurité avait mis un peu de désordre dans, leur marche, et les principaux chefs étaient hors de combat. Les soldats restant exposés à un feu très vif, sans recevoir d'ordres , se dispersèrent derrière les mamelons. , <

L'aile droite, d'après les dispositions arrêtées, attendait a petite portée de canon du centre des Anglais, le succès de la gauche pour commencer son

attaque. Aussitôt que le général Reynier apprend la blessure du brave Lanusse et le désordre de la gauche et du centre , il fait avancer son aile pour les soutenir. Il charge le général Damas de rester , avec la 1 3 e r entre les deux étangs, pour occuper la gauche des Anglais et pousser des tirailleurs vers le canal.

Après le non-succès de cette première attaque , la dispersion des troupes et la perte du général Lanusse, des efforts ultérieurs devenaient inutiles, puisque avant l'action on n'avait d'espérance que dans un premier choc : les trois cinquièmes de l'armée, dispersés, ne pouvaient se réunir et s'organiser de nouveau sous le feu de l'ennemi , pour entreprendre une nouvelle attaque, lorsqu'une partie des chefs était hors de combat. L'aile droite était trop inférieure pour attaquer seule le centre des Anglais , protégés par les feux de revers de la grande redoute du camp des Romains et de l'aile droite. Si on s'était retiré alojrs, la perte aurait été peu considérable; les Anglais auraient considéré cette affaire comme une grande reconnaissance, et l'armée restait encore assez forte pour tenir la campagne et pour tenter une nouvelle attaque à la première occasion favorable.

Le général Reynier voyant que le général Menou ne donnait aucun ordre, résolut de faire une nouvelle tentative avec l'aile droite sur celle des ennemis : sa réussite aurait donné les moyens de réunir les troupes dispersées, et de les faire agir de nouveau. Tandis que la division Friant et la 85 e mar-

chaient pour remplir cet objet; que l'artillerie légère avançait par son ordre, pour éteindre le feu des redoutes, ce général se porta sur des mamelons voisins de la grande route , afin de bien connaître, les dispositions des ennemis, et celles qu'il convenait de faire pour les attaquer avec quelque apparence de succès.

Aussitôt que les Anglais s'aperçurent que la principale attaque était dirigée contre leur droite, ils y firent marcher leur réserve. Le général Hutchinson , qui commandait leur gauche , y resta cependant toujours avec six mille hommes, quoiqu'il n'eût devant lui que huit cents hommes de la i5 e , trois cents chevaux du 7 e régiment de hussards et du 22 e de chasseurs , et cent dromadaires.

Pendant que cela se passait, le général Menou se promenait derrière l'armée : le général Lanusse, lorsqu'il fut blessé, l'avait fait prier de le remplacer par le général Damas ; il n'avait rien répondu, et n'avait pris aucune mesure pour réorganiser les troupes. Ensuite, rencontrant la cavalerie, il lui ordonna de charger. Vainement on lui fit observer que ce n'était pas le moment , et qu'il la ferait détruire sans en tirer aucun avantage. Ce ne fut qu'au troisième ordre que le général Roize se mit en mouvement (1). Cette cavalerie, en passant dans les

(1) Les observations sur de pareils ordres, qui dans les armées sont si réprchcnsibles et font perdre l'instant favorable , étaient excusables dans cette circonstance; chacun

intervalles des 61 e et 73 e , arrêta* leur marche. Le général Reynier, après s'être convaincu qu'on ne pouvait réorganiser une attaque avec les troupes des divisions Lanusse et Rampon , revenait chercher la division Friant et la 85* pour en essayer une nouvelle, lorsqu'il rencontra cette cavalerie déjà sous le feu de l'infanterie des ennemis. Il était trop tard pour empêcher cette charge déplacée ; la cavalerie aurait perdu presque autant de monde en restant en place qu'en achevant de l'exécuter. Le général Reynier 6t accélérer le mouvement de ses troupes, afin qu'elles pussent la protéger; mais à peine la 61 e arrivait-elle au pied de la redoute, que déjà la cavalerie était repoussée.

Le général Silly venait d'avoir la cuisse emportée ; plusieurs chefs de corps étaient blessés ; il ne restait auprès de là gauche et du centre aucun chef qui pût profiter de la proximité des ennemis, au moment du désordre que la cavalerie mit dans leur première ligne. Le général Baudot fut alors blessé mortellement devant la 85 e .

Le. général Roize et tous les chefs sous ses ordres sentaient la faute qu'on leur faisait commettre ; mais tous se conduisirent en braves , animés par le désespoir d'être sacrifiés iuutilement. La première ligne, commandée par le général Boussart , et composée des 3 e et 14 e de dragons, chargea la première

cherchait à aider l'inexpérience du chef et désirait l'empêcher de faire des fautes.

2 3o MEMOIRES

ligne ennemie derrière la grande redoute ; le r4>> arrêté par les fosses creusés sur le front du camp , fut obligé de les tourner; l'infanterie ennemie fut culbutée ; les soldats se jetaient ventre à terre et se réfugiaient dans les tentes, où les chevaux s'embarrassaient. Le feu de flanc des redoutes et celui des secondes lignes ayant tué, blessé ou démonté un grand nombre d'officiers et de dragons, on fut obligé de se retirer. Le général Boussart avait été atteint de deux balles. L'infanterie anglaise reprit alors ses armes et fut renforcée par la réserve. Le général Abercombrie, qui s'y trouvait avec son étatmajor, fut blessé mortellement; le général Roize fut tué ; un grand nombre d'officiers et de dragons eurent le même sort; d'autres furent blessés et démontés. Les débris de cette cavalerie durent se retirer en désordre; et lorsqu'elle fut reformée derrière l'infanterie, il n'y avait pas le cjuart de ceux qui avaient chargé.

La destruction de la cavalerie ne laissant aucun espoir de succès , on aurait dû prendre le parti de se retirer, pour éviter des pertes plus considérables, et réorganiser l'armée , afin d'être encore en état de tenter quelque entreprise. Le général Reynieralla chercher plusieurs fois le général Menou, pour lui faire sentir qu'il était nécessaire de prendre promptement un parti ; qu'il fallait ou se retirer,, ou tenter, avec les -troupes de l'aile droite , 4jui- étaient encore fraîches, une nouvelle attaque dont on pourrait tirer quelque avantage , si on parvenait à s'em-

DU GÉNÉRAL REYNIER. a3l

parer de la grande redoute , à culbuter l'aile droite anglaise ; qu'on pouvait essayer si la fortune ne favoriserait pas quelque entreprise audacieuse, quoiqu'il fût peut-être imprudent d'exposer les seules troupes qui pussent soutenir la retraite, etc. Il n'obtint aucune réponse précise. Les troupes restaient sous le feu des lignes et des batteries ennemies sans faire aucun mouvement, et perdaient à chaque instant une foule de braves. Les munitions de l'artillerie étaient épuisées. Les Anglais ayant fait avancer quelques corps qui prirent en flanc la 4 e légère, la forcèrent d'abandonner les mamelons qu'elle occupait. Les tirailleurs qui étaient sous la grande redoute durent aussi se retirer. Enfin, après deux heures d'indécision, le général Menou ordonna la retraite : elle se fit dans le plus grand ordre. Les Anglais n'osèrent pas sortir de leurs retranchemens, et l'armée française reprit, à onze heures du matin, sa position sur les hauteurs de Nicopolis.

ri

Page 1