DE ROSETTE ET DE RAHMANIEH. — PASSAGE DU DESERT PAR LE VISIR
Le lendemain de l'affaire du 3o , le général Reynier , voyant que le général Menou ne donnait
aucun ordre pour faire occuper aux troupes une position plus avantageuse que celle de Nicopolis, et pour prendre, relativement aux divers corps disséminés en Egypte, les dispositions qu'exigeaient les circonstances, alla chez lui : il lui dit que la position sur les , hauteurs de Nicopolis était trop étendue pour qu'il fût prudent d'y attendre les Anglais; que ces derniers, avec quinze mille hommes , pouvaient, par une attaque vigoureuse, y culbuter les troupes et entrer avec elles dans Alexandrie ; qu'on pouvait prendre une meilleure position en plaçant la droite sur les hauteurs de la colonne de Pompée , le centre à l'enceinte des Arabes, et la gauche au Pharillon ; mais que, néan*moîns, des considérations majeures devaient faire préférer un plus grand parti. La réunion de toutes les troupes à Alexandrie épuisait les magasins , qui étaient peu considérables; l'armée du visir, ainsi que le corps venu de l'Inde, devaient être eh. marche; les Anglais pouvaient occuper Rosette, faire entrer une flottille dans le Nil et attaquer Ra'hma- «niëh; il était nécessaire de s'y apposer. Enfin, le reste de l'armée étant dispersé dans plusieurs mauvais postes qui devenaient inutiles et qu'on ne pouvait plus secourir, ces détachemens isolés pouvaient être battus en détail , si on ne se déterminait pas à faire sauter ces forts, afiu de réunir leurs garnisons h un corps d'armée. Pour parer a ces divers dangers, le général Reynier proposait. délaisser à Alexandrie, à la citadelle du Caire, au fort Julien
et à Lesbëh , des garnisons suffisantes, et de réunir l'armée à Rahmaniëh , afin de profiter des occasions farvorables pour battre les Anglais, lorsqu'ils quitteraient leur position pour attaquer Alexandrie et Rosette ; et , suivant les circonstances , marcher contre le visir aussitôt qu'il passerait le désert.
Le général Menou avait tant parlé de parti anticolôniste, qu'il avait fini par se persuader que toute proposition d'abandonner des forts , pour réunir l'armée , avait pour but un projet d'évacuation de l'Égypte. 11 ne prit que des demi-mesures, ne rappela que lés postes de Mit-Khramr et de Menouf , n'envoya à Rahmaniëh et Rosette que la 85 e , avec cent dragons du 5 e régiment; donna ordre au général Belliard de faire partir pour Rahmaniëh douze cents hommes (i) ; de réduire au strict nécessaire les garnisons de Belbéis et de Salêhiëh, et de presser le retour des troupes qui étaient encore dans la Haute-Égypte. 11 envoya au général Morand l'ordre de laisser cent hommes à Lesbëh , autant dans les tours du Boghaz, de Dibëh et d ? Omm^-Faredje, et de venir à Rahmaniëh avec ce qui restait de là 2 e légère, du 20 e régiment de dragons, et l'artillerie. Ce dernier ordre fut , porté par un Arabe qui n'arriva pas.
Le généra) Menou , pendant qu'il était au Caire, ne voulut pas croire que les Anglais pussent dé-
(1) Quelques jours après, il écrivit à ce général de n'en envoyer que six cents.
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barquer. Lorsqu'il fat à Alexandrie, il chercha à se persuader que le visir ne marcherait pas , que les Anglais ne pouvaient rien entreprendre; que, tant qu'il serait en face de leur armée , ils n'oseraient pas quitter leur position , ni faire de détacheraens sur Rosette, et qu'ils se rembarqueraient bientôt.
Autant les troupes estiment le général instruit, homme intrépide, qui , ferme et constant au milieu des dangers qu'il brava souvent à leur tête, sait, dans une circonstance difficile, tirer de son expérience et de sa valeur les ressources qu'un vulgaire timide croit anéanties ; autant elles méprisent le présomptueux qui, la main sur les yeux et l'oreille fermée, cherche à s'étourdir sur des périls dont il n'ose envisager l'étendue : fanfaron ignorant, qui, loin de l'ennemi, prédit avec emphase des succès qu'il n'a pas su préparer, qu'il ne saura point obtenir à son approche. C'est peu qu'un pareil chef aime à se tromper lui-même ; on le voit encore en imposer à ses troupes sur la force de ceux qu'elles ont à combattre ; méthode vicieuse , bonne tout au plus avec des soldats neufs, sans coup d'œil, sans habitude de la guerre ; mais avec de vieux guerriers ! . . . c'est douter de leur courage, c'est outrager leur gloire, que de leur déguiser le nombre des ennemis. Celui qui adppte cette méthode , qui , par orgueil, ne veut point avouer ses fautes et cherche perfidement à les faire retomber sur les autres, se croit sûr de parer à tous les évanemens s'il parvient à capter la bienveillance des troupes ; et il ne
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s*oecupe qu'à travailler leur esprit, an lieu de s'assurer des succès par de bonnes dispositions.
Toujours livré à ses inquiétudes personnelles, le général Menou n'avait d'espions que dans son armée, et aucun dans le camp ennemi. On n'apprit la mort du général Àbercombrie que le 18 germinal, et encore ce fut par un déserteur. On répandit une foule de bruits, trop absurdes pour que ceux qui en étaient l'objet eussent besoin de les démentir ; mais ceux qui les propageaient étaient protégés : on employa toute espèce de moyens pour intimider ceux qui refusaient d'y croire; plusieurs même furent arrêtés. La terreur s'empara des esprits... Les chefs, désunis par toutes sortes de manœuvres, ne pouvaient se concerter pour diriger le général en chef ; aucun ne voyait assez d'apparence de succès pour se charger de la responsabilité... On ne pouvait prévoir les nouvelles fautes et la timidité des Anglais.
Un convoi de cinquante-sept bâtimens turcs, dont cinq vaisseaux de ligne et six frégates , sous les ordres du capitan-pacha , arriva, le 5 germinal, dans la raded'Âboukir; il portait six mille hommes de troupes turques, qui débarquèrent le 10 à la Maison Carrée. Ce poste, qui aurait pu devenir important, avait été évacué et désarmé après le débarquement. On apprit le i4> à Alexandrie, que les Turcs s'y étaient établis; mais le général Menou ne voulut point croire cette nouvelle; les officiers qui les avaient reconnus et qui voulurent lui faire des rapports exacts, forent menacés. U ac-
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cueillit ceux qui eurent la faiblesse de lui dire qu'il n'y avait que sept à huit cents hommes, et ne prit aucune mesure pour les empêcher de faire des pro grès ultérieurs. A cette époque, un corps d'armée réuni en campagne aurait facilement battu les Anglais et les Turcs au moment où ils auraient quitté la Maison Carrée pour se porter sur Rosette. Les Anglais, découragés par la mort d'un général en chef qui avait toute leur confiance , affaiblis par leurs pertes, dégoûtés du pays par les chaleurs dé ce climat brûlant et par la disette d'eau douce , voyant que le visir n'avait pas encore passé le désert, et paraissait peu disposé à les seconder, auraient perdu tout espoir dès le premier échec ; les étrangers qui composaient plusieurs de leurs corps auraient alors déserté et grossi l'armée française.
Le général Hutchinson croyant toujours que l'armée française se réunirait à Rosette , craignait dy marcher ; cependant , d'après les rapports des Arabes, il y envoya une reconnaissance de cinq cents hommes; et instruit du petit nombre des Français qui s'y trouvaient, il se détermina à occuper cette ville, qui lui était indispensable pour se procurer des approvisionnemens , de l'eau douce, et pour continuer ses opérations. Le 16, trois mille hommes de l'armée anglaise passèrent à la Maison Carrée; ils campèrent le 17 à Edko , et le 18, marchèrent à Rosette avec le corps des Turcs. Le 3 e bataillou de la 85 e , qui était dans cette ville avec trois compagnies de la 61 e , ne pouvant résister à des forces si con«
sidérables , passa le Nil dès que les ennemis approchèrent, et se retira à Fouah. Le fort Julien resta livré à lui-même, avec une garnison de vingt-cinq hommes de la 61 e , une compagnie d'invalides et quelques canonniers ; trois barques armées , stationnées au Boghaz, devaient remonter vers ce fort dès qu'elles y seraient forcées.
Les Anglais et les Turcs campèrent sur la hauteur d'Aboumandour, et s'y retranchèrent ; leur avantgarde se porta vers Hamat, dans un endroit resserré entre le Nil et le lac d'Edko. Ils entreprirent ensuite le siège du fort Julien, et attaquèrent le Boghaz; quelques jours après, ils firent entrer une flottille dans le Nil. Le fort Julien fut forcé de capituler le 29, après une résistance beaucoup plus opiniâtre qu'on ne pouvait l'espérer d'un aussi mauvais ouvrage, dont un front avait été détruit par la dernière inondation , et qui était écrasé par une artillerie supérieure : lorsque les Anglais virent sortir quelques invalides qui l'avaient défendu , ils demandèrent où était la garnison.
La prise de Rosette fut connue le 20 à Alexandrie; on reçut en même temps des nouvelles du Caire, qui annonçaient la marche du visir comme très certaine* Le général Belliard, d'après cette certitude, avait fait rentrer au Caire les six cents homriles qui avaient été demandés pour Rahmaniëh . Ces nouvelles étaient sues de toute l'armée, et le général Menou soutenait toujours qu'il n'en était rien. H annonçait, tantôt que le grand- visir était mort , tantôt qu'il était
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rappelé à Constantinople ; enfin, que les Anglais n'étaient pas à Rosette. Il ne put cependant se dispenser d'envoyer quelques troupes de ce côté-lk ; mais il crut qu'il suffisait, pour les battre, d'y envoyer le général Valentin, qui partit, dans la nuit du 20 au 2 1 , avec la 69 e , forte de sept cents hommes, et le 7 e régiment de hussards , de cent cinquante chevaux.
Le général Reynier fut, le 23, chez le général Menou, afin d'essayer encore de lui démontrer les inconvéniens de la position prise en avant d'Alexandrie, de lui indiquer les travaux essentiels pour la défense de cette place , et de l'engager à assembler l'armée pour s'opposer aux progrès du corps ennemi qui occupait Rosette. N'ayant obtenu de bouche aucune réponse raisonnable, il lui réitéra ses observations par écrit, (i) . » .
(1) Lettre du général de division Reynier, au général en chef Menou :
An camp d'Alexandrie, le a3 germinal an rx.
Je crois nécessaire, citoyen Général , de vous rappeler la conversation que nous avons eue ce matin , afin que vous donniez des instructions précises sur les dispositions à faire si l'ennemi nous attaque.
Je vous ai observé que depuis que notre gauche s'est un peu retirée pour prendre une position plus resserrée, mieux appuyée et moins exposée au feu des chaloupes canonnières , l'effort de l'ennemi aurait lieu sur la droite, qui est fort en l'air , et la 1 3« demi-brigade serait forcée de se retirer , ainsi que la cavalerie, si l'ennemi marchait, comme il le peut, avec des
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Les dromadaires, <jai Avaient été en reconnaissance du côté de Rosette, furent- de retour le 2/4 , et
forces supérieures , le long du canal et par le lac Maréotis , les prenait de revers et menaçait de s'emparer des hauteurs voisines de la colonne de Pompée, qu'il faudrait bien aller défendre. Alors le flanc droit de la division Friant serait découvert; l'ennemi, avec trois fois , plus d'infanterie qu'on ne peut lui en opposer, forcerait nos retranchemens ; on pourrait même craindre que si nos troupes s'opiniàtraient à les défendre pied à pied, et si les Anglais étaient audacieux, ils ne prissent de suite une partie des ouvrages d'Alexandrie , parce que ceux qui doivent recevoir les troupes dans leur retraite ne sont ni achevés ni armés.
Je ne pense pas que les Anglais nous attaquent de quelques jours dans cette position, parce que, d'après le plan qu'ils paraissent avoir adopté , il leur convient mieux d'attendre qu'ils aient achevé leur établissement à Rosette , pris Rahmaniëh, que. le visir ait agi en Égypte, et que nos communications soient interceptées ; mais à la guerre on doit tout prévoir.
Pour appuyer l'aile droite, il faudrait pouvoir s'étendre jusqu'à la droite du canal , et y faire de bonnes redoutes ; mais nous n'avons pas assez che troupes pour garnir tout ce terrain et le défendre. La seule bonne position qu'il y ait autour d'Alexandrie pour un corps faible , est , la droite au canal vers les hauteurs de la colonne de Pompée , le centre à l'enceinte des Arabes, et la gauche au Pharillon. Je vous en ai déjà parlé depuis l'affaire du 3o. Elle est protégée par le fort Crétin et d'autres ouvrages de la place. Les travaux des troupes» pour la défense de cette place, auraient amélioré la place d'Alexandrie. La redoute de Cléopâtre, qui est de la plus grande importance , serait actuellement achevée et armée , et on en aurait pu construire une bonne près de la colonne de Pompée. Cette position est telle que l'ennemi ne pourrait l'at-
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annoncèrent que cette ville était occupée par trois ou quatre mille Anglais et cinq à six mille Turcs,
taquer sans faire de grandes pertes et sans être probablement repoussé.
Ce qui me détermine à insister pour avoir des instructions , c'est que je prévois ce qui arrivera, si on nous attaque. Je serai forcé de faire replier la droite; l'armée sera battue, et on cherchera peut-être à m'en attribuer calomnieusement la faute; ce qu'aucun militaire ne croira.
Dix années d'une guerre très active , où j'ai presque toujours été employé à diriger les mouvemens de grandes armées, m'ont donné assez l'habitude de juger les positions , les desseins des ennemis et les moyens de s'y opposer. Je croirais manquer au grade que j'occupe dans cette armée, et à l'intérêt que je prends à sa gloire , ainsi qu'à la conservation de l'Egypte, si je ne vous faisais pas part de mes idées. Je l'ai déjà fait, à la nouvelle de l'arrivée de la flotte anglaise , pour vous engager à marcher promptement à Alexandrie. Après la malheureuse affaire du 3o, je vous ai proposé de réunir tous les corps isolés , de laisser à Alexandrie et à la citadelle du Caire des garnisons suffisantes, et de former un corps d'armée, pour tenir la campagne. L'inaction des Anglais et la lenteur des Turcs auraient bien favorisé ce mouvement. Il aurait probablement été possible de battre le corps qui a marché sur Rosette ; le visir marche , et il est peut-être trop tard pour faire ces mouvemens et en espérer des succès.
Les mouvemens , à la guerre , doivent être d'autant plus promptement décidés et exécutés , qu'on est plus inférieur à l'ennemi. Lorsqu'on ne parvient pas à l'exécution de ses desseins, et qu'on divise ses forces, on est toujours battu.
Partout où l'armée sera réunie, elle imposera toujours à l'ennemi ; il ne nous reste plus que de faibles ressources ; mais nous avons affaire à un ennemi peu entreprenant, et il est peut-
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avec vingt -pièces de canon ; mais le général Menou ne voulut pas croire ce rapport ; il dit au chef de brigade Cavalier, et au commissaire ordonnateur Sartelon, présent à cette reconnaissance > qu'il ferait fusiller quiconque dirait qu'il y avait plus de huit cents hommes. Cependant, comme le chef de brigade Cavalier affirmait que le général Valentin ~ était hors d'état de reprendre celte ville, il fit partir cinq cents hommes de là 4 e légère et cent soixante chasseurs du 2* e . régiment.
A cette époque, le général Menou nomma trois généraux de division, trois généraux de brigade, et fit plusieurs autres avancemens ; quelques officiers voulurent refuser ces grades , mais ils furent contraints d'accepter.
Le 25 , il fit partir encore pour Bahmaniëh , la i3* et le 20 e de dragons , sous les ordres du général Lagrange. Cette demi-brigade était la seule de la division du général Reynier qui restât sous ses ordres directs ; ce général reçut alors Tordre de demeurer à Alexandrie sans troupes. 11 voulut encore éclairer le général Menou , et lui faire sentir que ce n'était pas avec de petits détaçhemens successifs qu'on s'opposerait aux progrès des ennemis, mais en rassemblant l'armée. S'il avait pu le déterminer
être encore possible de gagner assez de temps ponr recevoir des seconrs ou des ordres du gouvernement , et attendre l'issue des négociations entamées , s'il est vrai que Pitt soit renvoyé. Signé Rk ywier .
à faire de meilleures dispositions , il aurait insisté pour conserver ses troupes ; ses représentations étant inutiles, il prit le parti d'aller demeurer à Alexandrie, et d'y rester simple spectateur des événemens malheureux qu'il prévoyait.
Les Anglais avaient coupé , le a4 > la digue du lac Maadiëh , afin de faire entrer les eaux dans le lac Maréotis : ils espéraient empêcher les communications avec Rahmanieh et le Caire ; mais leur but ne fat pas entièrement rempli , les eaux s'étendirent lentement dans ce bassin : ils auraient agi bien plus militairement, s'ils avaient attaqué les convois, qui marchaient tous sous une faible escorte, et s'ils avaient avancé plus tôt à Rahmanieh . On apprit alors à Alexandrie que l'armée du visir avait passé le désert; une colonne était arrivée le 19 germinal à Kantara-el-Khasnëhj et une autre à Saffabiar. Les faibles garnisons laissées à Belbéis et à Salèhiëh avaient ordre de faire sauter ces forts , de détruire les magasins et de se retirer sur le Caire, aux premiers avis de l'approche des ennemis. Du moment où on ne faisait aucune disposition pour secourir ces mauvais postes, aussitôt qu'ils seraient attaqués , il convenait beaucoup mieux de réunir à l'ai* mée leurs garnisons , qui ne pouvaient opposer aucun obstacle à la marche des ennemis. D'ailleurs le principal objet de ces forts était d Aontenfr des magasins pour l'armée , et sa répartition ne lui permettait pas d'en profiter.
Salèhiëh fat évacué le 19 après midi ; la garnison
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se retira à Belbéis, dont elle fit sauter les ouvrages le 2 1 , ayant de se mettre en marche pour le Caire. Trente dragons du i4% qui formaient l'arrièregarde, furent chargés le 22, près d'El-Menayer, par deux cents mameloucks et Osmanlis; cinquante dromadaires, qui retournèrent à leur secours, forcèrent les ennemis à se retirer avec perte. L'avantgarde de l'armée du visir se réunit à Belbéis le 22 ; il n'arriva qu'à la fin du mois à Salêhiëh avec une partie de son artillerie et des canonniers anglais.
Nous avons vu qu'on avait successivement envoyé des troupes à Rahmaniëh , mais trop tard pour empêcher les Anglais de s'établir à Rosette, et en trop petit nombre pour les en chasser. Les ennemis suivirent ce mouvement et augmentèrent leur corps de Rosette, à mesure qu'ils virent partir des troupes d'Alexandrie. Une partie de ces renforts occupa les hauteurs d'Aboumandour ; l'autre joignit l'avantgarde établie à Hamat, et qui s'y retranchait.
Le général Valentin était parti de Rahmaniëh avec les 79 e et 85 e demi-brîgades. Le 7* régiment de hussards et le 3 e de dragons ; quelques barques armées le suivaient sur le Nil. Il s'était arrêté à El- Aft , sans aller reconnaître de plus près l'avantgarde ennemie , non plus qu'une position resserrée entre ce fleuve et le lac d'Edko . Le général Lagrange arriva à Rahmaniëh le 28 ; il y trouva le général Morand, à qui le duplicata des ordres expédiés, dès le i cr germinal, Aait enfin parvenu. Ces généraux joignirent, le 29, le général Valentin à El-Aft : ils
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s'y établirent et commencèrent des retranchemens. Ce corps, composé d'environ trois mille neuf cents hommes, était trop faible pour attaquer les Anglais dans la position d'Hamat , où on ne pouvait arriver que par un chemin étroit, bordé et coupé de canaux, et par conséquent très difficile pour l'artillerie et lacavalerie.
L'armée se trouvait alors divisée en trois corps, tous inférieurs de beaucoup à ceux des ennemis. Il restait à Alexandrie quatre mille cinq cents hommes disponibles, qui ne pouvaient rien entreprendre contre le camp des Anglais, gardé par sept à huit mille hommes, et dont les retranchemens avaient été renforcés. A El-Aft , trois mille neuf cents hommes étaient opposés aux corps ennemis qui occupaient Rosette , et dont la force avait été graduellement portée à sept mille Anglais et six mille Turcs. Au Caire, après que le reste de la 21 e légère, arrivé le 16 germinal, avec le général Donzelot, fut réuni aux garnisons de Belbéis et de Salèhiëh, et à celle de Souez, qui se retira par la vallée de l'Égarement , lorsque la flotte venue de l'Inde fut prête a débarquer, il y avait deux mille cinq cents hommes d'infanterie. Ce corps avait a défendre cette ville contre le visir, qui s'avançait avec une armée de vingt-cinq mille hommes. Le 10 floréal, il vint camper à Belbéis et s'y retrancha ; son armée s'accrut avec assez de rapidité par des bandes qui partirent de la Syrie et des autres provinces de la Turquie asiatique aussitôt qu'elles surent qu'on pouvait fran-
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ehir le désert sans danger , et se répandre dans l'Egypte pour la piller. Le corps anglais venu de l'Inde devait se joindre au visir. Le général Belliard recevait du général Menou des ordres très précis de garder le Caire , et n'avait pas assez de troupes pour marcher contre le visir sans l'abandonner. Il plaça ses troupes de manière à défendre les avenues de cette ville , afin d'empêcher les Osmanlis d'y pénétrer et d'en faire soulever les habitans. 11 établit son corps principal entre le fort Camin et la tour du Nil , à Boulac ; couvrit cet espace par quelques redoutes, et fit camper une colonne mobile entre la citadelle et la porte Kléber.
Célte séparation de l'armée en trois corps, tous trop faibles, ne pouvait produire que des revers. Puisque le général Menou s'obstinait à rester à Alexandrie avec une partie des troupes , au lieu de réunir l'armée, et qu'on n'avait pas assez de forces pour reprendre Rosette, on aurait dû abandonner un moment Rahraaniëh , dérober quelques marches aux Anglais, et se joindre aux troupes du Caire pour battre le visir avant qu'il eût eu le temps de s'organiser; et lorsqu'après l'avoir rejeté dans le désert, on n'aurait plus eu d'inquiétude pour le Caire , redescendre, à marches forcées , avec toutes les troupes, vers Rahmaniëh. Si, dans ces entrefaites, les Anglais s'étaient avancés jusque-là , l'armée française , plus faible en infanterie , mais supérieure en cavalerie, aurait eu beaucoup d' avantage
à leur livrer bataille dans un pays ouvert ; si , au contraire, ils avaient gardé leur position vers Rosette, on aurait eu de plus grands moyens pour s'opposer à leurs progrès. 11 aurait été fort avantageux dans ce cas de remettre la garde du Caire à Mouràd-Bey , en conservant seulement garnison dans les forts, si on l'avait engagé plus tôt à se rapprocher ; mais ces deux corps étaient divisés de commandement , et on ne pouvait exécuter un pareil mouvement que par les ordres du général Menou.
Les choses restèrent dans cet état jusqu'au 1 6 floréal, les deux armées se bornant à retrancher leur position. Dans cet intervalle de temps, des convois de quatre à cinq cents chameaux faisaient contlhuellement des transports de Rahmaniëh à Alexandrie ; mais le grand nombre de chevaux qu'on y gardait très inutilement, obligeait à y porter des fourrages pour les nourrir , tandis qu'une grande quantité de vivres de diverse nature , et de munitions , qui avaient été expédiées du Caire par ordre du général Menou , restaient à Rahmaniëh , faute de moyens de transport suffisans.
Les eaux s'étendirent lentement dans le lac Maréotis; elles atteignirent Mariout le 5 floréal, et le 1 6, la tour des Arabes : alors, on établit à Mariout, où le lac est resserré et se divise en deux bras , des bateaux pour le passage , et on plaça dans l'Ile quelques pièces de canon pour les protéger : on y fit aussi porter des barques qui furent armées, pour
DU GÉXÉBJLL RJEYWIER.
former une petite flottille et observer celle que les Anglais y firent pareillement entrer du lac Maadiëh. Les convois devinrent alors plus difficiles.
La flottille que les Anglais avaient fait entrer dans le Nil fut portée successivement à quarante hkûmms armés. Le 19 floréal , ils reçurent , à Aboukir , un renfort de deux mille neuf cents hommes , qui remplaça leurs pertes.
La position prise par les troupes françaises à El- Aft était mauvaise; son front était fortifié, mais l'ennemi pouvait marcher entre sa gauche et le lac , et la tourner ; il pouvait aussi foire passer entre les lacs d'Edko et Maadiëh un corps qui, se portant sur Rahraaniëh, aurait forcé à s'y reployer pour défendre les magasins. La droite de cette position , appuyée au Nil, était, il est vrai, flanquée par quelques chaloupes canonnières ; mais les Anglais pouvaient placer sur la rive droite du fleuve des batteries pour protéger leur flottille > déjà beaucoup supérieure. Il aurait peut-être mieux valu laisser seulement une petite avant -garde vers El- Aft, pour observer les mouvemens dfcs Anglais, et au lieu de s'enfermer dans de/ faibles retranchemens, tenir la campagne autour de Rahmaniëh, afin de saisir le moment où les Anglais seraient dans un pays plus ouvert , pour attaquer une de leurs ailes avec cette supériorité que donnait à l'infanterie française la rapidité de sa marche.
Les Anglais se décidèrent enfin à commencer de nouvelles opérations. Ils avaient divisé leur armée ,
afin de pouvoir garder leur position dans la presqu'île d'Aboutir, et agir en même temps dans l'intérieur de l'Egypte. Malgré l'avantage du nombre , ils craignaient encore qu'on ne profitât de ce moment pour réunir un corps d'armée et les combattre divisés : aussi tous leurs mouvemens annoncèrent de la timidité. Le 16 floréal, sept mille Anglais et six mille Turcs vinrent camper près de Dérout , et poussèrent une reconnaissance sur le camp d'JEl-Aft ; leur flottille remonta le Nil jusqu'à la même hauteur.
Le 1 8, un corps d'Anglais et de Turcs passa sur la rive droite du Nil, à Fouah , avec de l'artillerie, qui de suite fut mise en batterie au-dessus d' El- Ait, tandis que l'armée anglo- turque s'avançait contre les Français.
Les défauts de cette position d'El-Aft ont été indiqués ci-dessus ; ils furent alors bien sentis; on n'engagea pas Je combat, et on se retira sur Rahmaniëh.
Les batteries établies sur la rive droite du Nil gênèrent la retraite de la flottille française ; une chaloupe canonnière fut brûlée , d'autres coulées , mais quatre barques armées parvinrent à Kahmaniëh.
Le 19, les Anglo-Turcs marchèrent sur ce poste. La gauche, qui suivait le bord du Nil, était composée de Turcs ; les Anglais marchaient en colonne à leur droite ; un corps venant de Damanhour devait les joindre.
Si on avait voulu se déterminer sérieusement à
combattre les Anglais à Rahmaniëh , il aurait fallu s'éloigner un peu du Nil, pour ôter aux ennemis l'avantage que leur donnait leur flottille , et se procurer celui des armes qui leur manquaient , la cavalerie et l'artillerie légère : il aurait fallu attaquer leur aile droite lorsqu'ils auraient passé le canal d'Alexandrie , et laisser insulter par les Turcs la redoute de Rahmaniëh, qui était à l'abri d'un coup de main ; il aurait fallu , pour prévoir à tous les événemëns , faire remonter le Nil à plus de deux cents barques chargées de vivres et de munitions, qui devaient être perdues aussitôt que les Anglais auraient établi des batteries sur la rive droite.
Les troupes françaises aux ordres du général Lagrange étaient placées autour de la redoute de Rahmaniëh et derrière les digues du canal d'Alexandrie; la cavalerie était au bord du Nil. Aussitôt qu'on aperçut l'ennemi, elle fu£ détachée à leur rencontre, et passa le canal sans l'appui de l'infanterie ; elle ne pouvait rien contre les Anglais, qui marchaient en colonnes serrées : aussi dut-elle leur céder le terrain, et repasser le canal, où elle mit ses pièces en batterie ; mais le corps qui avait passé par Damanhour, et de l'infanterie qu'ils détachèrent par le canal, la forcèrent bientôt à s'en éloigner. Les Anglais se déployèrent devant elle sur les bords du canal ; ils se bornèrent jusqu'au soir à pousser des * tirailleurs eu avant. Le corps v turc avançait éparpillé • vers un canal d'irrigation dérivé du Nil; un petit nombre de tirailleurs français l'arrêta long-temps ; les
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Turcs parvinrent cependant a s'y établir; mais deux cents hommes de la 2 e légère et de la i3 e les y attaquèrent vers trois heures du soir, et les forcèrent à s'éloigner avec une grande perte. Les Anglais n'avaient placé aucun corps pour les soutenir ; le général Hutchinson arrêta même un mouvement que faisait le général Doyle, lorsqu'il s'aperçut du désordre des Turcs.
Un corps d'Ànglo- Turcs avait , marché sur la rive droite du Nil, et avait établi des batteries en face de Rahmaniëh et du bras du fleuve servant de port , où se trouvait toute la flottille française. Ces batteries servirent à protéger celle des Anglais, qui remontait le Nil. On vit alors que le lendemain on ne pourrait essayer, sans se compromettre, de résister aux nouvelles attaques d'ennemis trop supérieurs; que la flottille anglaise, protégée par les batteries établies sur la rive droite du Nil , prendrait en flanc et de revers les troupes françaises ; et dès que la nuit fut venue , on exécuta la retraite sur le Caire. La flottille ne pouvait plus sortir du port de Rahmaniëh, parce que les batteries de la rive droite du Nil s'y opposaient ; on dut l'abandonner, ainsi que les munitions d'artillerie et de vivres dont elle était chargée. Un convoi considérable d'artillerie et de vivres, parti du Caire, et qui passait par le canal de Menouf, n'étant pas prévenu de cette retraite , tomba aussi entre les mains des ennemis.
La redoute de Rahmaniëh n'était pas en état de
résister long-temps ; on y laissa une garde pour les malades qu'on ne pouvait évacuer : elle capitula le 20, à la première sommation des Anglais.
Les lettres qu'on avait écrites d'El-Aft au général Menou , l'avaient engagé à envoyer le général Délegorgue à Birket , avec un bataillon de la 1 8 e , un de la 25 e et cent dragons , pour s'opposer aux corps que l'ennemi pourrait diriger entre le lac Maadiëh et celui d'Edko , et par Damanhour, sur Rahmaniëh . Ce général partit d'Alexandrie le 19, et arriva le 21 à Birket; mais, sur la nouvelle qu'il y reçut de la perte de ce fort , il revint à Alexandrie. On ne pouvait plus alors recevoir aucun approvisionnement : od voulut essayer un fourrage dans les villages du Bahirè'h, vers Amran. Tous les chevaux qui se trouvaient à Alexandrie furent réunis, et on les fit partir le 24 , sous l'escorte des dromadaires , d'un bataillon de la 23 e et de cent dragons ; le tout commandé par le chef de brigade Cavalier.
La prise de Rahmaniëh , qui isolait Alexandrie du reste de l'Egypte, fit murmurer l'armée contre le général Menou , qui , refusant de croire à cet événement , n'avait pris aucune mesure pour en prévenir les suites. Ces murmures lui parvinrent , ainsi que les témoignages d'estime et de confiance que les troupes accordaient au général Reynier. Le bruit qui circulait alors, et qui fut accrédité par les Anglais, que ce général avait été nommé commandant de l'armée , et le général Menou restreint à l'administration de TÉgypte, augmentait encore sa
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jalousie contre lui : elle s'accrut d'autant plus violemment, qu'il ne pouvait se dissimuler que ce général lui avait annoncé tous le* revers de l'armée, en lui indiquant les moyens de les prévenir. Il voulut alors écarter ce témoin de ses fautes , et la seule expédition militaire qui dans toute la campagne ait été bien combinée , eut lieu dans la nuit du a3 au 24 floréal. Trois cents hommes d'infanterie, cinquante de cavalerie , une pièce de canon et des sapeurs avaient été rassemblés et ignoraient leur destination, lorsqu'on leur fit investir la maison du général Reynier, afin de le conduire à bord d'un bâtiment prêt à partir, ainsi que le général Damas, l'ordonnateur en chef Daure, l' adjudant-commandant Boyer et plusieurs autres officiers. Le général Reynier craignait moins une pareille violence que d'autres événemens qui pourraient le conduire à prendre le commandement lorsqu'il n'y aurait plus que de faibles ressources , et que les chances les plus avantageuses seraient de retarder la capitulation : s'il avait dû la faire, il aurait donné une espèce de probabilité au bruit que le général Menou avait cherché à répandre sur un parti anti-coloniste. 11 lui était avautageux , dans sa position , de retourner en France, mais sans avoir l'air d'abandonner l'armée, sans éviter de partager ses souffrances, et d'une manière qui annonçât ouvertement qu'il n'avait eu aucune part aux fautes du général Menou. |
Le général Reynier, après s'être assuré qu'on n'avait d'autre projet que de le faire partir, laissa
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entrer les troupes, se rendit à bord du brick le Lodi avec les officiers désignés, et écrivit au général Menou , en lui donnant encore des conseils sur la défense d'Alexandrie. Le général Damas s'embarqua sur le Good-Umon avec l'ordonnateur Daure. Les soldats témoignèrent les regrets qu'ils éprouvaient d'être chargés de l'exécution de pareils ordres. Ces bâtimens ne purent partir que le 29. Le Lodi arriva en France, après avoir été vivement poursuivi par beaucoup de bâtimens ennemis; le Good-Union fat pris par les Anglais, qui pillèrent la modique succession de Kléber, dont le général Damas était dépositaire.
Le général Menou avait négligé jusqu'alors d'expédier des bâtimens pour instruire le gouvernement de la situation de l'armée ; sa jalousie seule contre le général Reynier le détermina à en faire partir , sans envoyer aucun rapport sur les événemens. Cependant on aurait pu y employer plusieurs bâtimens qui se trouvaient dans le port d'Alexandrie, notamment les frégates envoyées pour porter des secours, que le général Menou avait retenues , quoiqu'elles eussent reçu Tordre de retourner dès que leur mission serait remplie.