LESBEH, DAMIETTE ET BOURLOS. ESPRIT ET CONDUITE
DES H ABIT ANS DE l' EGYPTE ET DES MAMELOUCKS. —
mort de mourad-bey. investissement du caire et
traité pour l'évacuation de cette ville.
Le général Lagrange arriva le i3 floréal au Caire, avec le corps qui s'était retiré de Rahmauiëh. Cette jonction donnait au général Belliard les moyens de marcher contre le visir, avant l'approche des Anglais. Si alors on était parvenu à le rejeter dans le désert , une faible garnison devenait suffisante pour contenir les habitans du Caire , et le corps de troupes qu'on aurait réuni, pouvait être opposé avec succès à l'armée anglo-turque qui marchait sur cette ville.
Les généraux anglais craignaient ce mouvement et avaient recommandé au visir, ainsi qu'aux officiers de leur nation qui dirigeaient son artillerie , d'éviter tout engagement, de céder le terrain; et, dans le cas où ils seraient pressés trop vivement, de faire leur retraite par le Delta pour se réunir à eux. Il est douteux que le visir eût adopté ce plan; il n aurait pas trouvé convenable à sa dignité de fuir dans les villages du Delta avec une escorte disper-
sée ; craignant aussi de se mettre au pouvoir du capitan-pacha en allant les joindre, il aurait préféré de repasser le désert , et les hommes rassemblés des diverses parties de l'Asie qui composaient son armée , auraient suivi le groupe de ses gardes aussitôt qu'ils lui auraient vu prendre la route de Syrie.
La lenteur que les Anglais avaient mise dans toutes leurs opérations , faisait présumer qu'on aurait le temps d'exécuter ce mouvement avant leur arrivée près du Caire. Peut-être aurait-il convenu d'abandonner entièrement cette ville et de garder seulement la citadelle de Gisëh ; on aurait ainsi réuni un plus grand nombre de troupes; mais ce parti, bon lorsque les ennemis étaient éloignés, n'était pas à cette époque sans inconvéniens ; l'affaire contre le visir pouvait ne pas être décisive ; des partis de son armée pouvaient se jeter dans la ville , alors il ne serait plus resté que de faibles ressources ; la communication avec Gisëh et la citadelle où étaient les magasins, serait devenue difficile; on aurait enfin perdu l'influence d'opinion attachée à la possession delà capitale; d'ailleurs, le général Belliard avait des ordres très précis du général Menou pour la conserver.
On organisa, le 24 > I e corps qui devait sortir du Caire , pour aller reconnaître s'il était encore possible d'attaquer le visir avec avantage. Le général Belliard y laissa le général Almeiras pour gar- ' der les forts et contenir les habitans; il avait sous ses ordres mille hommes d'infanterie et trois cents
Cophtes et Grecs, les invalides, cavaliers non mon tés, canonniers, ouvriers, etc., qui formaient la garnison des forts , au nombre de treize cents hommes , non compris neuf cents malades aux hôpitaux , et les employés.
Le général Belliard se mit en marche le a5 avec quatre mille cinq cents hommes d'infanterie, neuf cents de cavalerie, et vingt-quatre pièces de canon. Après avoir chassé devant lui quelques partis de cavalerie ennemie , il fit halte pendant la nuit à El-Menayer.
Le 26, à la pointe du jour , il se mettait en mouvement, lorsqu'on aperçut, près du village U'El- Zouamè'h, un corps ennemi d'à peu près neuf mille fantassins et cavaliers turcs , appuyés par environ cinq cents Anglais qui dirigeaient l'artillerie. Les troupes françaises s'avancèrent sur les hauteurs qui terminent le désert, à l'est d'El-Menayer. L'infanterie en carrés forma les deux ailes; le centre était occupé par la cavalerie. Le feu de l'artillerie française eut bientôt éteint celui de l'artillerie ennemie. La cavalerie chargea sur les pièces, en prit deux , et mit en fuite l'infanterie turque et les canonniers anglais; mais elle ne put les poursuivre, parce qu'en s'éloignant trop de la protection de l'infanterie, elle pouvait être écrasée par leur cavalerie, infiniment supérieure en nombre, et qui entourait déjà les troupes françaises. Les Osmanlis tentèrent quelques charges contre les carrés , mais sachant par l'expérience des campagnes précédentes, qu'il était im-
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possible de les rompre , ils n'osèrent s'abandonner , et le feu de l'artillerie suffit pour les éloigner.
Les groupes des ennemis cédaient le terrain à mesure que les troupes françaises avançaient ; depuis plusieurs heures que ces escarmouches se prolongeaient inutilement , les soldats , qui souffraient dans le désert d'une chaleur excessive, et surtout de la privation d'eau , commençaient à être fatigués , on les fit arrêter à des puits près d'El-Zouamëh. Pendant cette halte, l'armée du visir, qui arrivait de Belbéis , se répandit autour d'eux ; ils se mirent en mouvement contre les groupes les plus serrés, sans pouvoir engager le combat décisif; quelques corps de cavalerie paraissaient dans l'éloignement prendre la route du Caire. On devait craindre à la fois qu'ils ne parvinssent à y pénétrer, et que les démarches du visir, qui évitait de s'engager, n'eussent pour but de laisser aux Anglais le temps d'y arriver et de s'en rendre maîtres, ainsi que de Gisëh. On jugea qu'il était nécessaire de se rapprocher de cette ville ; les troupes y rentrèrent le 27, et furent réparties de manière à en défendre toutes les avenues.
Le chef de brigade Cavalier, envoyé pour faire un fourrage dans les villages du Bahirëh, était parti, le 24 floréal, d'Alexandrie, avec deux cent vingt hommes de la 25 e demi-brigade, cent vingtcinq dragons des i4e et 18 e régimens, quatre-vingtcinq dromadaires et une pièce de canon ; il escortait six cents chameaux. Arrivé le 26 à El-Och, il
trouva ce village abandonné et dépourvu de grains, la récolte n'étant pas encore achevée : il se rendit à Amran; même impossibilité de charger ses chameaux. Il forma la résolution de pousser jusqu'au Caire pour y chercher des vivres , qu'il conduirait ensuite à Alexandrie par le désert. Trompé par les rapports des habit ans , il croyait que l'armée angloturque était encore à Rahmaniëh. N'ayant reçu, lors de son départ , des vivres que pour deux jours , il ne pouvait s'éloigner des villages, où ses troupes se procuraient toujours quelques subsistances, pour prendre la route des lacs de Natron ; il suivit la lisière du désert et des terres cultivées. Arrivé près de Terranëh, il aperçut une flottille sur le Nil; à peine avait -il reconnu les pavillons anglais et turcs, qu'il vit des colonnes ennemies se diriger sur lui. Depuis son départ d'El-Och, il avait toujours été entouré de sept à huit cents cavaliers arabes, qui, sans l'inquiéter beaucoup, l'avaient cependant empêché d'éclairer sa marche par la cavalerie. Les chameaux , épuisés de fatigue , ne pouvaient s'éloigner assez rapidement; il essaya cependant de s'enfoncer dans le désert ; mais il fut bientôt atteint par la cavalerie ennemie , et forcé de ralentir sa marche, pour leur faire face et leur résister sans se rompre. Ce premier corps fut bientôt joint par plusieurs pièces d'artillerie légère et de l'infanterie. Ces quatre cent cinquante Français , attaqués par trois mille Anglais et embarrassés par un convoi , ne pouvaient se défendre ; ils rejetèrent néanmoins
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avec beaucoup de fermeté les premières sommations qui leur furent faites de se rendre prisonniers. Leur contenance fière engagea les Anglais à signer avec le chef de brigade Cavalier, une convention par laquelle ce corps serait embarqué pour la France avec armes et bagages.
Dans le même temps , six mille Turcs occupèrent Damiette , tandis que mille autres débarquèrent à Dibëh ; quatorze bâtimeiis anglais et turcs bloquaient le Boghaz : tout se disposait pour l'attaque de Lesbèh. Ce fort était bien garni d'artillerie , mais il y avait seulement douze canonniers pour servir toutes les pièces; son développement était aussi trop considérable pour la garnison chargée de Je défendre. On prit le parti de l'évacuer, d'enlever les pièces , de jeter les munitions et les vivres dans le Nil et de couler les chaloupes canonnières, f ,a garnison passa le fleuve le 20 floréal, et se retira avec les marins sur Bourlos , pour de là essayer de se réunir au corps de Rahmaniëh. Elle apprit que ce corps s'était replié sur le Caire , et ne pouvant rester à Bourlos faute de vivres, elle s'embarqua sur quatre bâtimens qui s'y trouvaient , dans l'intention de se jeter, si cela était possible, dans Alexandrie. Deux furent pris ; les autres parvinrent à s'échapper, et gagnèrent les ports d'Italie.
Avant la bataille d'Héliopolis, les raouvemens des ennemis sur la frontière avaient toujours occasionné des soulèvemens en Égypte,^ et surtout dans les cantons qui n'étaient pas contenus par la pré-
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sence des troupes ; cette victoire , la prise du Caire , la clémence du vainqueur , qui borna le châtiment des révoltés à de fortes amendes , eurent une telle influence sur les habitaus, que le débarquement d'une armée anglaise , ses premiers avantages , la présence du capitan - pacha et les préparatifs du grand-visir, ne détruisirent pas leur confiance et leur attachement aux Français. Tous faisaient des vœux pour le succès de leurs armes. Les musulmans même les plus fanatiques , qui , pour me servir de leurs expressions , étaient contens de voir des infidèles se détruire entre eux, préféraient le joug des Français a celui d'étrangers qu'ils ne connaissaient pas. Les firmans répandus par le visir et par le capitan-pacha n'avaient pu exciter aucun mouvement. A mesure que le visir pénétra en Egypte, lescheiks des villages, toujours fidèles à leur système d'obéir à l'ennemi présent, s'empressèrent d'aller lui faire leurs soumissions ; mais ils se bornèrent à des protestations d'attachement, et ne fournirent de l'argent et des vivres qu'autant qu'ils y furent contraints. Les Arabes vinrent aussi , avec une partie de leurs cavaliers, joindre son armée, bien moins dans l'intention de lui servir d'auxiliaires que pour éviter ses poursuites, et surtout pour vivre, pendant la crise, aux dépens du pays, et piller les vaincus , s'il y avait une affaire.
Le Caire avait trop souffert pendant le siège qu'il avait eu à soutenir pour s'y exposer de nouveau. La plus grande tranquillité y régnait, malgré la
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proximité des armées ennemies; mais en même temps qu'ils promettaient de ne faire aucun mouvement, les habitans annonçaient avec franchise qu'ils seraient forcésde se joindre aux Osmanlis , s'ils parvenaient à s'introduire dans la ville, et que les premiers soins des Français devaient être d'en garder toutes les avenues. Le général Belliard, pour mieux les contenir, s'assura de la personne des principaux cheiks, et les garda en otages dans la citadelle.
Nous avons parlé précédemment des vexations que Mourâd-Bey et son envoyé Osman-Bey Bardisi , avaient éprouvées du général Menou , et de la manière dont ses secours avaient été refusés. Cette conduite devait l'indisposer contre le chef des Français , et lui ôter l'espérance d'être protégé par eux. Lorsque les circonstances forcèrent le général Belliard à rappeler les troupes qui occupaient la Haute- ÉJJypte, il invita Mourâd-Bey à descendre avec ses mameloucks ; ce bey effectua ce mouvement avec lenteur. Une peste horrible dévastait alors ces provinces ; les mameloucks en étaient attaqués , et chaque bey s'isolait dans le désert avec les siens. N'ayant pas été entraîné par des démarches ostensibles à se prononcer ouvertement avant de connaître les résultats de la campagne qui s'ouvrait, il voulait en profiter pour garder une espèce de neutralité, afin de s'arranger avec le vainqueur. Déjà il avait appris le premier succès des Anglais; des agens envoyés par eux, le pressaient d'unir ses intérêts aux leurs.
Ennemi juré des Turcs, dont il connaissait toute la perfidie r il savait qu'il ne devait en attendre qu'une vengeance, préparée d'abord par de bons traitemens ; mais il pouvait espérer quelque avantage de la protection de leurs alliés ; et on peut soupçonner qu'en cas d'événemens malheureux pour les Français , il s'y ménageait un appui. Ses projets éventuels n'ont cependant jamais influé sur sa conduite; il témoigna aux Français jusqu'à sa mort un attachement tour jours égal , et même , à cette époque , il préparait pour eux des envois de grains dont il savait qu'ils manquaient. Leurs revers et l'inquiétude qu'il concevait pour son sort futur l'affectèrent vivement. Les chagrins ébranlèrent sa santé; il fut attaqué de la peste, et y succomba le 2 floréal, après trois jours de maladie.
Les beys et mameloucks sentirent vivement cette perte ; les circonstances ne permettant pas de porter son corps au tombeau des mameloucks, où ils avaient désigné sa place près d'Aly-Bey , ils l'inhumèrent à Saouagui, près Tahta. Le plus bel hommage fut rendu a sa bravoure ; ses compagnons d'armes brisèrent ses armes sur sa tombe, déclarant qu'aucun d'eux n'était digne de les porter.
Mourâd-Bey n'était pas un homme ordinaire ; il possédait éminemment les défauts et les vertus qui tiennent au degré de civilisation où les mameloucks sont parvenus. Livré à toute l'impétuosité de ses passions, son premier moment était terrible, le second l'entraînait souvent dans un excès contraire.
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Doué par la nature de cet ascendant qui appelle certains hommes à dominer les autres, il avait l'instinct du gouvernement sans en connaître les ressorts. Egalement prodigue et rapace, il donnait tout à ses amis , et pressurait ensuite le peuple pour subvenir à ses propres besoins. Joignez à ces traits généraux une force extraordinaire, une bravoure à toute épreuve, et une constance dans le malheur qui, au milieu des crises fréquentes de sa vie agitée , ne Ta jamais abandonné.
Les beys, après sa mort, reconnurent pour chef Osman-Bey Tambourgi, qu'il leur avait désigné. Il fit faire au général Belliard des protestations d'attachement aux Français, et fit annoncer des envois de grains; mais il mit beaucoup de lenteur dans tous ses mouvemens , afin de mieux régler sa conduite sur les circonstances.
Après la retraite du corps de Rahmaniëh, et la rentrée de celui qui avait été reconnaître l'armée du visir , les beys voyant plusieurs armées s'avancer de concert contre le Caire , en même temps que le corps de l'Inde , arrivé à Renëh , descendait le Nil , jugèrent les affaires des Français désespérées, et qu'il convenait à leurs intérêts d'abandonner ostensiblement leur cause. Ils allèrent camper auprès du capitao-pacha et des Anglais; mais ils chargèrent en même temps Hussein-Bey , leur envoyé chez les Français, de les prévenir de cette démarche , et de les excuser , en leur annonçant qu'ils ne commettraient
aucune hostilité contre eux. En effet, ils tinrent parole.
L'armée d'Orient , lors de son arrivée en Egypte , était, huit jours après le débarquement , à Rahmaniëh, dix jours plus tard, elle livrait la bataille des Pyramides. Les soldats, encore fatigués de la traversée , avaient fait toute cette route sans moyens de transport, ni par terre ni par eau, avant qu'aucun service fût organisé pour leur fournir des subsistances, harcelés continuellement par les mameloucks, les Arabes et tous les fellahs armés; ils avaient vécu de fèves, de lentilles, de maïs, de blé et de quelques bestiaux abandonnés , qu'ils trouvaient dans les villages. L'armée anglaise ne fut à Rahmaniëh que soixante-trois jours après son débarquement, quoique secondée de tous les moyens qu'elle tirait de sa flotte , par un service de subsistances très bien organisé , par une flottille nombreuse sur le Nil et beaucoup de chameaux pour les transports, aidée encore de l'influence du capi tanpacha sur les habitans, qui les présentait comme les satellites de l'islamisme. Elle mit ensuite quarante jours à faire la route de Rahmaniëh à Embabëh, que les troupes françaises parcouraient ordinairement en moins de quatre.
Ce^te lenteur du général Hutchinson ne peut être motivée que sur la crainte qu'il avait d'être battu parla réunion momentanée de toutes les forces françaises, avant que l'armée du visir ne divisât leur
attention sur plusieurs points, et par le désir de mettre assez d'ensemble dans ses mouvemens et ceux des Turcs, pour que les Français ne pussent pas sortir du Caire, afin de combattre l'un, sans abandonner cette ville aux autres. Peut-être aussi voulait-il attendre la jonction des troupes de l'Inde. Elles étaient arrivées à Souez à la fin de germinal ; une partie y avait débarqué en attendant les moyens nécessaires pour passer le désert. Ces troupes , descendues à terre, eurent des malades; la peste en fit périr un certain nombre. Le général Baird ne recevant pas assez de chameaux pour ses transports, et craignant peut-être que le visir ne fût défait par les Français, pendant qu'il passerait le désert, prit le parti de rappeler ses troupes et d'aller faire son débarquement à Cosséir. Des agens du visir furent envoyés dans la Haute-Ègypte, afin d'engager les Arabes à lui fournir les chameaux nécessaires. Ce corps arriva à Cosséir le 3 prairial , à Kenëh le 19 prairial, et descendit fort lentement le Nil. Le général Baird était vers Siout, lorsque la convention pour l'évacuation du Caire fut signée.
Le général Hutchinson arriva le 28 floréal à Terranëh , avec son corps d'armée et le capitan-pacha ; il y séjourna quelque temps. A Ouardan , il prit un nouveau séjour; ce fut là que les mameloucks vinrent le joindre. Il n'arriva que le I er messidor près d'Embabè'h, pour faire l'investissement deGiséh, sur la rive gauche du fleuve. Les Anglais établirent aussitôt un pont de bateaux à Chobra, pour com-
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munîquer avec les Turcs , et placèrent sur chaque rive un corps de troupes pour le garder.
La position des troupes françaises au Caire devenait fort difficile : lés ennemis , il est vrai , montraient toujours la même timidité ; ils employaient des forces très considérables pour faire replier de faibles avant-postes ; mais ils les resserraient successivement sans les réunir davantage, puisque nos troupes n'en étaient pas moins dispersées dans tous les forts et sur tous les points de l'enceinte immense de cette ville, de la citadelle, deBoulac, du Vieux-Caire et de Gisëh. Cette ligne de défense avait douze mille six cents toises de développement. Il fallait à la fois résister aux attaques extérieures de quarante - cinq mille hommes qui l'attaquaient , et contenir à l'intérieur une populace nombreuse, naturellement disposée aux émeutes , et qui , pouvant dès-lors prévoir que les Français évacueraient cette ville, devait chercher les moyens de se concilier le visir, pour éviter ses vengeances , et l'aider par un soulèvement à y pénétrer.
L'armée française ne pouvait faire une grande sortie avec des forces suffisantes, pour livrer bataille à Tune des armées ennemies sans dégarnir toute l'enceinte. Si elle avait agi contre l'armée anglaise, elle n'aurait pu empêcher les Turcs d'entrer dans le Caire; et si elle avait attaqué l'armée du visir , les Anglais se seraient emparés de Gisëh , où était une partie clés magasins. Un pareil mouvement pouvait réussir, si les ennemis , trompés
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sur la faiblesse des postes restés devant eux, laissaient échapper cet avantage ; mais aussi on perdait tout par un échec.
On ne pouvait donc plus espérer de battre les ennemis sous les murs du Caire; la retraite sur Damiette, où il aurait été possible de trouver des ressources et de prendre une position défensive , était aussi peu praticable, depuis que cette ville et Lesbëb étaient occupées par les Turcs. Celle sur Alexandrie ne Tétait pas davantage : les troupes auraient eu beaucoup de peine à y parvenir, en perdant au Caire tous leurs équipages, et encore elles auraient accéléré la chute de cette place, par l'épuisement des magasins. Il ne restait d'autre parti, si on abandonnait le Caire, que celui de se retirer dans la Haute-Égypte; mais il aurait fallu pouvoir y transporter des munitions, et presque toutes les-barques avaient été perdues à Rahmaniëh : d'ailleurs, quelles ressources espérer dans un lieu où la peste la plus affreuse dévorait les habitans?...
Si on ne trouvait pas qu'il y eût de l'avantage à abandonner le Caire , pour en sprtir avec toutes les troupes (lispomhl^Hj^^Hsanî une garnison dans la citadelle, où el^jW^Jg^^éfendue aussi longtemps qu'il lui aurait ér™possible , on ne pouvait pas fonder plus d'espérance sur la ville du Caire, où il n'y avait que six mille hom'mes de troupes françaises en état de combattre , dispersées sur un développement immense, et trop faibles partout pour résister à un£ attaque sérieuse. La plupart des tours
qui défendaient l'approche de l'enceinte , pouvaient être renversées par quelques décharges d'artillerie. Tous ces postes , toutes ces fortifications , qui semblaient si redoutables aux ennemis , n'étaient réellement susceptibles que d'une défense très courte. Les troupes avaient élevé avec la plus grande activité quelques redoutes plus solides entre le Caire et Boulac. Quelques flèches ou plutôt des fossés peu profonds, creusés en avant du mur d'enceinte de Gisëh arrêtaient les Anglais : ils ouvraient la tranchée pour les attaquer. Presque aucun point n'était à l'abri d'une attaque de vive force. Un seul étant forcé , tout tombait , la réunion des corps isolés devenait impossible, chacun deux restait à la merci des ennemis ; et la révolte des habitans, qui se seraient alors déclarés, aurait doublé les embarras et les pertes des Français.
Les approvisionnemens avaient été négligés et même contrariés avant la campagne. Depuis, les rentrées avaient été peu considérables , parce qu'on ne pouvait pas envoyer dans les provinces des détachemens suffisans pour en protéger la perception.
Le directeur àeâ ^cn nature, quoique
l'ennemi fût aux Caire , alla dans la
Haute-Égypte avec ùne^îarque armée; mais les villages , ravagés par la peste étaient déserts ; il n'avait pas de troupes pour pénétrer dans l'intérieur des terres, où Mulley-Mahammed était en force , et il dut rentrer au Caire,
Quelques fourrages , qu'on fit dans % province de
Gisè'h, où la récolte était à peine finie, ne suffisaient pas pour fournir à la consommation des troupes et aux envois qu'on expédiait à Rahmaniè'h: on dut acheter des grains , et au moment du blocus , on n'avait des vivres que jusqu'à la fin de messidor.
Les caisses étaient vides au moment de l'entrée en campagne ; depuis ce temps , on n'avait reçu que le produit de quelques droits levés au Caire : les officiers et diverses personnes attachées à l'armée, versèrent leurs épargnes pour subvenir aux dépenses journalières. Les magasins de l'artillerie avaient été épuisés , pour répondre aux demandes réitérées du général Menou, et tout avait été encombré à Rahmaniè'h. 11 ne restait pas au Caire ioo coups par pièce, et on y manquait d'affûts de rechange.
La peste s'était déjà déclarée au Caire, quelque temps avant la campagne ; mais depuis elle y avait fait des progrès effrayans ; les vieillards ne citaient que peu de grandes épidémies dont les ravages pussent lui être comparés. On estime à quarante mille le nombre des ha bitans qu i en furent attaqués au Caire , dans Fesp| |tre mois. Le nombre des Français qui^^lmt au lazaret s'était élevé jusqu'à cent cinquante par jour. Mais les médecins, qui devaient leur expérience sur cette maladie à leur courageux dévoûment, guérissaient à peu près les deux tiers des malades. La peste commençait à diminuer en messidor ; les hôpitaux étaient cependant encore remplis , un grand nom-
bre de soldats s'y trouvaient retenus par la longue convalescence qui succède à cette maladie.
Le général Belliard n'avait reçu du général Menou que des lettres vagues. Le seul point sur lequel il insistât était la défense du Caire ; mais il n'avait envoyé aucune instruction générale. Depuis la retraite de Rahrnaniëh , la communication avait été difficile ; néanmoins deux détachemens de dromadaires étaient arrivés par le désert. Comme ils n'apportaient aucune instruction , le général Belliard écrivit pour en demander. Ce défaut de communication avec Alexandrie conservait en partie , aux troupes du Caire , la tranquillité morale : la terreur, l'espionnage , les divisions n'y existaient pas comme à Alexandrie. Cependant le général Menou avait établi précédemment des correspondances avec des subalternes , et était parvenu à en fanatiser quelques uns. Au lieu d'entourer de la confiance des troupes les officiers qui les commandaient , on. excitait les soupçons contre plusieurs d'entre eux ; on s'attachait surtout à poursuivre ceux qui étaient trop francs pour déguiser l'estiment l'attachement qu'ils avaient poujd kéral Reynier. Quoique toutes ces manœu^^^^^it de nature à décourager les troupes , elles ne purent effacer en elles ce zèle et ce dévoûment qu'elles avaient montré dans les circonstances les plus pénibles , et qui les disposait à tout souffrir, à tout entreprendre pour conserver l'Egypte, ou du moin s différer sa perte; mais il aurait fallu des moyens , et nous avons vu
qu'ils manquaient. On ne pouvait sortir, pour combattre les ennemis , sans s'exposer à de grands revers. La retraite dans la Haute -Egypte n'offrait aucune ressource. Si les ennemis tentaient une attaque contre l'une des parties de l'enceinte , ils devaient réussir à la forcer, et contraindre les troupes à se rendre à discrétion. 11 ne restait donc d'autre parti , que d'imposer à des ennemis aussi pusillanimes , par une contenance fière et assurée , et de leur dicter les conditions de la retraite avant que des succès leur eussent appris à connaître leurs forces.
On proposa , le 3 messidor, une suspension d'armes. Les conférences durèrent jusqu'au 8. On avait réussi à intimider lesennemis; de faibles fortifications leur présentaient un aspect redoutable. On signa le 9 une convention par laquelle les troupes françaises devaient évacuer le Caire , avec des conditions pareilles à celles du traité dTEl-A'rych. Elles emportaient leurs armes , leur artillerie, leurs équipages ; emmenaient un certain nombre de chevaux et tout ce qu'elles jugeaient convenable , et devaient être conduites en France suites bâtimeris anglais. Comme on ignorait si les approvisionnemens d'Alexandrie permettraient d'en prolonger la défense, on inséra dans cette convention une clause, par laquelle cette place serait libre d'accepter , dans un délai limité , les mêmes conditions.
Là garnison du Caire eut douze jours pour préparer cette évacuation ; elle se rendit ensuite à
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Àhoukir, où elle s'embarqua; dans sa marche du Caire à Rosette, elle était accompagnée par l'armée an* glaise, le corps du capitan- pacha et les maraeloucks. La plus parfaite union régnait entre toutes ces troupes, soumises, peu de jours ayant, à l'obligation de s'entr'égorger.
L'armée ne pouvait laisser en Egypte les restes de Kléber , d'un général dont la perte était chaque jour plus vivement sentie. La cérémonie de leur translation du fort d'Ibrahira-Bey, où ils étaient déposés, jusqu'à la djerme qui devait les transporter , fut annoncée par des salves de tous les forts. Les Anglais et les Turcs, qui avaient été prévenus, pour que ce bruit d'artillerie , dans les circonstances où l'on était ne leur donnât pas d'inquiétude , voulurent concourir à ces honneurs funèbres, et répondirent, par des salves réitérées, à celles des Français.