‹ Mémoires du comte Reynier, général de divisionChapitre 33 sur 43 · LE VISIR. — CAPITULATION DU CAIRE · texte numérisé non relu

LE VISIR. — CAPITULATION DU CAIRE

L'ennemi s'empara de Rosette vers le i5 germinal. Le bataillon de la 85 e qui y était effectua sa retraite par le Delta, et se rendit à Rahmaniëh. On laissa dans le fort Julien une compagnie d'invalides pour le défendre.

Le général en chef, décidé à reprendre Rosette, fit partir d'abord le général Valentin , puis le général Lagrange, son chef d'état-major, qui vint camper à El-Aft, village qui se trouve à trois lieues audessous de Rahmaniëh , et à huit lieues de Rosette.

Le général Morand , d'après les ordres qu'il avait reçus du général en chef, avait laissé à Lesbëh deux cents hommes , et était arrivé à Rahmaniëh avec la 2 e légère , et une compagnie d'artillerie légère.

Le camp était assis derrière des monticules formés par le curage successif du canal , sa droite appuyée sur le Nil ; de lautre côté du fleuve était la ville de Fouah , qui lui fournissait les vivres ; sa gauche se prolongeait vers une plaine rase que i. 19

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l'ennemi pouvait facilement tourner : il pouvait en outre , venir à Birleft par une très belle roule qui partait d'Édraux; et en nous dérobant une marche de nuit , il pouvait être avant nous à Rahmaniëh. Malgré tous ces désavantages , le général Lagrange voulut conserver son camp.

H avait avec lui la 2 e et la 4 e légère, la i3% 69 e et 85 e de ligne, le 7 e de hussards, le 20 e de dragons, et des détachemens du 22 e de chasseurs, et du i4 e régiment de dragons.

lie général Bron vint le joindre quelques heures après avec le i5 e de dragons, et le reste du 22 e de chasseurs; ce qui lui faisait en tout sept à huit cents hommes de cavalerie , et près de trois mille hommes d'infanterie. . <

Dès le premier jour de son arrivée, il jugea par une reconnaissance qu'il fit lui-même, que l'ennemi était fort difficile à attaquer, et qu'en supposant qu'il le forçât à abandonner la position qu'il occupait à trois lieues en avant de Rosette, et a se replier sur cette ville, il lui serait impossible de déloger les Turcs une fois qu'ils se seraient placés dans les maisons de la ville. Il résolut donc d'attendre l'ennemi dans sa position, toute , mauvaise qu'elle était.

On fit plusieurs batteries sur le Nil pour en détendre le passage aux chaloupes canonnières. On coula plusieurs barques, dans une seconde branche du côté du Delta , pour en rendre le passage également impossible. On forma, au moyen desmonti-

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cules en avant du camp, et d'un village sur la droite , un camp retranché ; mais la gauche était une plaine rase qu'on n'espérait défendre qu'au moyen de la cavalerie et de l'artillerie légère.

i5 floréal. — évacuation du camp d'el-aft.

L'ennemi parut le i5 floréal, et se campa deux lieues en avant de nous; le Nil était couvert de chaloupes canonnières , de barques , et d'avisos qui pénétrèrent dans le Nil après la prise du fort Julien , qui se défendit vigoureusement , mais qui , n'ayant point été secouru, fut obligé de se rendre. Son avant-garde était placée au village de Peirouth, à trois quarts de lieue de notre camp : il fila un corps considérable d'Osmanlisqui pénétra en même temps par le Delta avec plusieurs pièces de canon, et vint s'emparer de Fouah.

Les barques qui nous apportaient journellement le pain de Rahmaniëh ne purent plus passer vis-àvis Fouah. La fusillade et le canon des Osmanlis les en empêchèrent ; nous n'avions aucun chameau à Rahmaniëh, en sorte que l'ennemi nous ôtant nos moyens de transport par eau , nous obligeait par une opération bien simple à nous retirer sur Rahmaniëh , ce que nous fîmes la nuitjmême.

Le général Lagrange n'avait pas voulu occuper Fouah , afin de ne point s'affaiblir.

Nous avions à El-Aft trois djermes armées, dont deux se sauvèrent , la troisième fut brûlée. Nous

perdîmes aussi quelques barques chargées de grains qui ne purent passer sous le feu des batteries de Fouah.

Nous travaillâmes à terminer une batterie de gros Calibre, placée dans File vis-à-vis Rahmaniëh, et qui devait défendre le passage du Nil. Nous fîmes plusieurs Batteries pour défendre le village de Rahmaniëh, dans lequel nous avions près de quatre cents malades ou blessés , et notre munitionqaire. Nous appuyâmes notre droite à des hauteurs qui bordent le canal d'Alexandrie, sur lesquelles nous fîmes quelques batteries, la gauche était appuyée au village de Rahmaniëh; nous fîmes trois batteries sur le front.

Le camp était assis dans un bas-fond , ayant en avant de lui un rideau qui se défilait de la plaine ; la redoute de Rahmaniëh était placée au centre, et flanquait les ouvrages que l'on avait faits sur le front.

Nous avions près dé cent cinquante barques chargées de provisions, de blé, et de munitions de guerre, le tout destiné pour Alexandrie; mais le général en chef, qui avait gardé jusqu'au dernier moment toute sa cavalerie dans cette place , avait épuisé tous les magasins de fourrage , en sorte que les nombreuses caravanes qui arrivaient d'Alexandrie à Rahmaniëh n'étaient occupées qu'à transporter de l'orge fc et des fèves. Les cent cinquante barques étaient placées derrière la redoute de Rahmaniëh, dans une petite branche du Nil.

L'ennemi parut le 19 floréal au matin ; il fit pas-

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ser du côté du Delta un corps d'environ deux mille Osmanlis et un bataillon anglais; nous avions de l'autre côté du fleuve trois compagnies de grenadiers , qui , après s'être battues toute la matinée , furent obligées de céder au nombre et de repasser le Nil. Cependant l'ennemi marchait toujours sur Rahmaniëh, suivi d'une vingtaine d'avisos, de plusieurs djermes armées , de beaucoup de barques et de chaloupes canonnières , qui -, malgré le feu de nos pièces de huit, se placèrent sur les derrières de notre camp, et nous inquiétèrent beaucoup. Vers midi , l'ennemi se déploya ; les Anglais occupaient la droite , les Turcs la gauche , qui s'appuyait au Nil; la cavalerie était au centre. Les Anglais avaient environ six mille hommes , et trois escadrons de cavalerie. Les Turcs pouvaient également être six mille hommes , et huit cents chevaux : il est à remarquer que sur ces six mille Turcs , il y en avait près de trois raille qui faisaient l'exercice à l'européenne.

L'attaque commença par les Turcs, qui longeaient le fleuve et suivaient les chaloupes canonnières. Notre cavalerie, qui s'était portée en avant, se replia derrière le canal d'Alexandrie. Les Turcs et les Anglais envoyèrent beaucoup de tirailleurs ; deux cents hussards et chasseurs leur tinrent têle.

Sur les trois heures , les Anglais firent un mouvement subit sur leur droite, pour s'emparer de deux ou trois villages fort éloignés de notre front ; ils dégarnirent beaucoup leur centre par ce mouve-

ment ; mais obligés de garder Rahmaniëh , et craignant d'ailleurs que ce ne fût une feinte de leur part, nous nous bornâmes à repousser les Turcs sans les poursuivre. Le général Lagrange plaça sa cavalerie à la hauteur des villages qu'occupaient les Anglais pour éclairer leurs mouvemens. Trois fois les Turcs attaquèrent notre droite, et trois fois ils furent repoussés par le général Morand. Enfin, à huit heures du soir, la a e légère les repoussa si vivement, que les Anglais furent obligés d'envoyer 'quelques compagnies à leur secours.

Toutes ces attaques nous faisaient perdre du monde inutilement; les chaloupes canonnières continuaient leur feu, et leurs boulets sillonnaient tout le camp. Nous avions déjà près de cent hommes hors de combat, et les Anglais n'avaient pas encore donné. Leur projet bien marqué était de nous tourner et de nous couper la retraite sur le Caire. Le général Lagrange, jugeant la position trop mauvaise pour la défendre contre des forces quadruples $es siennes, effectua pendant la nuit sa retraite sur le Caire.

Le 18 floréal, l'ennemi avait paru du côté du Delta; prévoyant son attaque prochaine, on avait conseillé au général Lagrange de faire partir les barques chargées de provision» et de munitions, et de les envoyer sous la protection des djermes armées , trois ou quatre lièues au-dessus de Rahmaniëh : il s'y refusa, sous prétexte que cela produirait uu mauvais effet sur le moral des troupes. Cette faible

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raison nous fit perdre un convoi qui valait plus de 800,000 livres, et des munitions de guerre de toute espèce, au moment où nous manquions de tout au Caire.

Le général en chef avait écrit au général Lagrange, dès le 1 1 floréal, qu'il allait partir d'Alexandrie pour le joindre avec deux mille hommes d'infanterie, et le reste de la cavalerie. Le général Rampon, qui venait d'être nommé, avec le général Friant, lieu-, tenant-général , afVait l'ordre à Alexandrie , depuis plus de douze jours, de se tenir prêt à partir. Si ce renfort nous était arrivé , la victoire aurait pu couronner nos efforts à Rahmaniëh.

Nous partîmes à deux heures du matin, le 10 floréal , cfe Rahmaniëh , et nous arrivâmes le 24 , à dix heures du matiu, au Caire. Nous eûmes pendant toute la route un kamsin affreux.

Le général Belliard ne sut notre arrivée qu'au moment ôù .nous parûmes à Embabëh. Le soir du 24 > le chef de bataillon Henry, premier aide-decamp du général en chef, partit avec tin détachement de dromadaires , pour se rendre à Alexandrie , par les lacs Natron , et prévenir le général en chef de l'évacuation de Rahmaniëh. On ne conçoit pas pourquoi le général Lagrange n'avait pas fait partir ce détachement de Rahmaniëh même. À la faveur de la nuit , il eût passé très facilement ; et eu faisant un légèr crochet, il eût gagné la route ordinaire d'Alexandrie , et aurait prévenu Ja caravane que conduisait le chef de brigade des dromadaires-cavaliers.

Cette caravane, composée de plus de six cents Français et quatre cents chameaux, ignorant la prise de Rahmaniëh, vint tomber elle-même au milieu des ennemis , et fut obligée de mettre bas les armes.

a5 floréal. — premier conseil de guerre»

Le 25 floréal, le général Belliard, commandant la place du Caire, assembla un conseil de guerre composé des généraux de division' Lagrange et Robin; des généraux de brigade Donzelot, Morand, Aimeras, Valentin, Duranteau , et du général Bron , commandant la cavalerie ; du chef de brigade d'Hautpoul, commandant le génie; du chef de bataillon Ruty, commandant l'artillerie; du citoyen Èstèvc; du chef de bataillon Dermot, directeur du parc d'artillerie , et du commissaire-ordonnateur Duprat.

Le général Belliard, en ouvrant la séance, dit que, comme plus ancien général de division, il avait pris le commandement ; mais que ne se sentant pas les forces suffisantes pour supporter ce fardeau, il demandait que les généraux de division Lagrange et Robin se réunissent à lui, pour n'agir que de concert. Cette proposition ne fut point appuyée ; les généraux de division ne parlèrent pas, en sorte qu'elle fut regardée comme non avenue.

Trois questions furent discutées dans le conseil :

i°. Se retirera-t-on dans la Haute-Égypte ?

a 0 . Se retirera-t-on à Damiette?

5°. Du se défenjlra-t-on dans l'enceinte du Caire?

La retraite dans la Haute-Égypte ne fut pas longtemps discutée. Le général Donzelot, qui comptait beaucoup trop sur les mameloucls, en était le seul partisan.

La retraite sur Damiette , proposée et fortement appuyée par le commandant du génie, aurait peutêtre été acceptée par le conseil, si, dès l'ouverture de la séance, le général Belliard n'avait dit que les chaloupes canonnières de l'ennemi étaient déjà à Terranëh , et qu'elles seràient au ventre de la Vache avant que tous nos moyens de transport pussent être rassemblés. Ce fait, qu'il avait avancé sur Je rapport des espions, était inexact, puisque Tennemi ne se trouva au -ventre de la Vache que quinze jours après. Voici une partie des raisons alléguées en faveur de la retraite sur Damiette.

1 °. On regardait comme une folie le projet de résister dans le Caire ; il fallait , avec six ou sept mille hommes, défendre une enceinte de six lieues de tour, peu ou point fortifiée dans les trois quarts de son circuit; il fallait, en outre, contenir une population qui n'avait que trop prouvé son penchant à la révolte. Il eût été ridicule de vouloir enfermer près de douze mille Français, en y comprenant les malades et les blessés, dans la citadelle du Caire. On ne pouvait donc se retirer que sur Gisëh; mais les mameloucls, devenant nos ennemis, nous coupaient les vivres qui venaient journellement de la Haute- Egypte; on n'avait plus alors aucun moyen d'exister.

En outre, qu'était Gisëh? un espace renfermé

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par des murs de jardins, que trois ou quatre coups de canon auraient mis en brèche.

On proposait de se retirer dans la Haute-Égypte; mais h quoi servait une pareille retraite? Les Anglais et les Turcs, contens d'occuper le Caire et toute la Basse-Egypte, nous auraient lancé les tnameloucks, les Arabes, et peut-êlre toute la cavalerie turque , qui se serait bornée à nous harceler et à nous couper les vivres. Ces troupes eussent été en cela bien secondées par les paysans des villages , qui étaient toujours prêts à se révolter. D'ailleurs, quel doit être le projet d'un faible corps d'armée qui veut se défendre contre des forces beaucoup plus considérables? c'est sans contredit de chercher une position militaire où il puisse avec avantage se défendre et arrêter son ennemi. Damiette offrait cette position, et il suffit de jeter les yeux sur une carte pour s'en convaincre.

Farescour ést à environ cinq lieues de Damiette , et le chemin qui y conduit n'est, sur une étendue de deux lieues, qu'une simple digue de six pieds de large, bordée d'un côté par les eaux Salées du lac Menzalëh, et de l'autre, par le Nil, des rivières et des marais impraticables. Il suffisait donc d'occuper cette digue , de former une forte batterie sur le Nil, peu largè en cet endroit, et de, faire retirer l'armée dans la presqu'île de Damiette.

Une forte avant-garde, placée à Farescour, aurait continuellement menacé la Charkié et aurait pu faire de fréquentes incursions pour fourrager et

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ramasser des impositions. Tout le monde sent que huit à neuf mille fantassins étaient inattaquables dans une pareille position.

On avait l'avantage de conserver Damiette , qui , après Alexandrie, est le seul point de contact que l'Egypte ait avec l'Europe. ^

La seule objection qu'on pouvait faire était celle des vivres; mais l'on répondait que la ville de Damiette était peut-être celle de toute l'Égypte où il y avait le plus de ressources. Les magasins étaient encombrés de riz , la récolte en blé venait de se faire , et le voisinage du lac Menzalëh produit une quantité de poissons étonnante, sans compter les buffles et les moutons, qui sont fort nombreux dans la campagne. Les bœufs employés aux manufactures de riz auraient seuls fourni de la viande pour plus de six mois à toute l'armée.

D'ailleurs , en proposant la retraite sur Damiette, on ne voulait point évacuer la citadelle du Caire ; on y aurait laissé tous les malades et une garnison suffisante. L'arméè serait venue prendre une position à Manzourah, et derrière le canal d'Acheiaoun ; elle eût, chemin faisant, imposé les villages et les villes, et fait filer sur Damiette tous les grains et les fourrages, et cela, avec d'autant plus de sécurité, que les Turcs, naturellement avides, se seraient précipités dans le Caire , et nous auraient laissé fort long-temps tranquilles dans tout la Charkié. Les Anglais, craignant pour Bahmaniëh et Rosette, se seraie n t i ncontestablemen t reje tés sur ces d eux points . On conçoit quel parti un général habile aurait pu

tirer du Delta et de Menzalëh. On ose assurer, ht l'on répondait sur sa tête, que Ton aurait ramassé assez d'argent pour payer l'armée pendant six mois, et assez de vivres pour la nourrir pendant un an.

On est fortement autorisé à croire que le général Belliard appréciait les avantages de ce projet, et qu'il penchait à se retirer sur Damiette. Mais il n'osa pas prendre sur lui d'ordonner l'évacuation du Caire; et il fut résolu, tout en disant et en convenant que c'était une folie , que l'on défendrait l'enceinte de cette place.

Le visir était à Belbéis. On convint de partir le lendemain pour aller le combattre. L'armée, commandée par le général Belliard , partit du Caire le 26 au matin , et alla coucher à Ei-Mênager le 27. Elle rencontra l'ennemi a deux lieues au-dessus d'El-Mênager. Le général Belliard avait formé trois carrés; l'un commandé par le général Robin , et les deux autres par le général Lagrange. La cavalerie était au centre en seconde ligne. Ces carrés pouvaient formel» en tout cinq mille hommes, et la cavalerie huit cents chevaux.

Nous marchions en côtoyant le désert. Arrivés à la hauteur d'un village (dont on ignore le nom) , on aperçut un nombreux corps de cavalerie, qui déboucha de droite et de gauche, et se porta sur nos derrières ; on vit également dans le lointain une nombreuse troupe qui paraissait marcher en ligne : nous continuâmes notre routé ; mais, arrivés à demi-portée de canon du village, nous fûmes assaillis par une batterie de six pièces

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qui donna en plein dans nos carrés. En même temps la cavalerie ennemie parut s'ébranler et vouloir exécuter une charge. Le général Belliard fit retirer ses carrés sur des hauteurs hors de la portée du canon ; il canoiîna lui-même vigoureusement la cavalerie ennemie , et parvint à l'éloigner. Il se rapprocha un peu du village, et avec une pièce de 11 et quelques pièces de 8 de notre artillerie légère, il combattit les pièces ennemies, et lit bientôt cesser leur feu.

Peu de temps après Ton aperçut deux pièces ennemies qui filaient le long d'un canal , on ordonna au 6 e régiment de hussards et au 20 e de dragons de charger ; ils prirent une des deux pièces ; comme les chevaux qui la traînaient étaient blessés et fatigués , on fut obligé de la laisser, après l'avoir enclouée.

Il était environ dix heures du matin ; les troupes, qui étaient sur pied depuis trois, étaient fatiguées et surtout mouraient de soif. Le général Belliard voulant les faire reposer, ordonna de se porter sur un village qui se trouvait à notre gauche. Ce mouvement de coté, très simple par luimême , parut à l'ennemi un mouvement de retraite, et lui donna une audace inconcevable; il lui arriva du canon et des obusiers ; bientôt il nous attaqua de * toutes parts, et nous obligea à regagner promptement les hauteurs.

Si, au lieu de se porter sur le village vers la gauche , nous avions été au village en avant, notre

marche, plus simple, n'aurait pu être mal interprétée par l'ennemi , et ne nous aurait pas obligés de quitter la ligne du désert et les monticules que nous occupions. Souvent, dans la guerre, le mouvement le plus simple est de la ^>lus grande conséquence. L'ennemi pouvait avoir sept à huit mille hommes de cavalerie , douze à quinze cents hommes d'infanterie, et sept à huit pièces de canon, dont deux obusiers.

Le général Belliard était loin, sans doute, de craindre de pareilles forces ; mais il lui était impossible de les joindre, et par conséquent de les battre ; il ne pouvait atteindre de telles troupes qu'avec du canon : aussitôt qu'il faisait un mouvement en avant , toute cette cavalerie passait sur les derrières et sur les flancs. Faisait-il un mouvement rétrograde, elle voltigeait autour de lui, et menaçait de le tourner de toutes parts. Enfin, après avoir usé les deux tiers de ses munitions, le général Belliard craignant avec raison que l'ennemi ne se portât sur le Caire , où il aurait infailliblement pénétré, n'y ayant pas assez de troupes pour garder une aussi grande enceinte, se retira, vint coucher à Birket-el-Adji , et rentra le lendemain de bon matin au Caire.

L'ennemi nous suivit avec vigueur jusqu'à El- Anka : il nous abandonna à cette hauteur , et se • retira du côté de Belbéis.

Il est impossible d'évaluer la perte de l'ennemi ; les espions la portèrent à trois cents morts;

de notre côté, nous eûmes une vingtaine d'hommes de tués ou blessés.

Il faut convenir que cette attaque fut résolue bien légèrement. On avait appris l'année dernière, lors de la bataille ,d'Héliopolis, la manière dont les Turcs combattaient : on devait savoir que leur cavalerie cernait nos carrés, toujours prête à profiter d'un faux mouvement, tandis que nous ne pou- . vions rien sur elle ; leur infanterie , même en plaine , ne pouvait être atteinte par la nôtre, dont tous les mouvemens étaient subordonnés à ceux d'un énorme carré : on ne pouvait donc avoir pour but, en sortant du Caire, que d'aller attaquer BelbéiV, où le visir avait son camp et toutes ses provisions : il fallait donc être conséquent, et ne point sortir du Caire dans la crainte que l'ennemi ne s'y jetât , ou bien une fois sorti, il fallait attaquer Belbéis, qui était le seul but raisonnable que l'on avait pu se proposer.

Notre retraite précipitée fit un assez mauvais effet dans la ville : cependant , comme on avait eu la précaution d'arrêter tous les chefs , et que le saccage de Boulac, et d'une partie du Caire était encore présent à tous les yeux, la ville ne bougea pas.

Aussitôt le départ du général en chef pour Alexandrie , on avait commencé la ligne retranchée qui devait fermer l'espace qui s'étend depuis le fort Camin au Nil , vis-à-vis Embabëh : on y travailla de nouveau avec la plus grande activité, ainsi qu'à

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toutes les fortifications qui se trouvaient à l'en tour du Caire. On fit en avant de Gisè'h cinq fosses ou lunettes, armées de trois pièces de canon chacune; mais ce fut principalement à la citadelle que Ton travailla le plus activement.

Le général Belliard avait envoyé le citoyen Petrucy, payeur, dans la Haute-Égypte , auprès des mameloucks, qui étaient descendus jusqu'à Miniet; il devait leur demander des blés dont nous commencions à manquer, et pressentir leurs dispositions à notre égard : ils promirent quarante barques chargées de grains , firent les plus belles protestations d'amitié : cependant quinze jours s'écoulèrent, et les grains n'arrivèrent pas ; bien plus , on répandit le bruit que les mameloucks venaient de se joindre aux Anglais, et 1 deux ou trois jours après on en eut la certitude.

L'orgueil ét l'apathie de l'ignorance, le fanatisme le plus féroce, la dissimulation la plus profonde, le tout couvert sous les dehors de simplicité et de bonhomie , tel est le Turc , que trois ans de la fréquentation la plus intime ne nous avaient pas fait connaître. A peine pouvions-nous nous flatter d'avoir quelques vrais. amis dans le Caire, ville que nous avions toujours ménagée , et nous osions compter sur l'amitié des mameloucks que nous avions chassés de chez eux , et auxquels nous avions fait une guerre cruelle : la confiance sera toujours la base du caractère français. Nous pensions que Mourâd- Bey nous était dévoué : cependant l'on est certain

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qu'en même temps qu'il nous faisait les plus telles protestations d'amitié , il recevait des présens des Anglais, et traitait avec eux. Il mourut de la peste en floréal , et désigna pour son successeur Osman- Bey ; mais les autres beys ne le reconnurent point.

Les Anglais et les Turcs parurent à la vue de Gisëh, dans les derniers jours de prairial; ils firent successivement trois campemens à une lieue de distance l'un de l'autre, et vinrent enfin se poster dans un rentrant que forme le Nil, la gauche appuyée au fleuve, et la droite, formée par le capitan-pacha , à un village du côté du désert. L'armée du visir était sur la rive droite, la droite appuyée au Nil et la gauche à un village du côté de la Koubé : les Anglais firent un pont de bateaux pour communiquer avec l'armée du visir ;> le a messidor ils vinrent avec le capitan-pacha cerner Giséh ; l'arrière- garde du visir se joignit à son corps d'armée.

On portait généralement la force de l'armée du visir a environ huit mille hommes de cavalerie, et huit à dix mille hommes d'infanterie, tous Arnautes ou Albanais : le reste, difficile à estimer, se composait d'Arabes, ou gens du pays , ou domestiques, ou says ; le corps des Anglais était de six mille hommes et six cents cavaliers ; le capitan-pacha pouvait avoir huit mille hommes d'infanterie, dont trois mille exercés à l'européenne, et deux mille cavaliers; les mameloucks de leur suite pouvaient former deux mille cavaliers.

Les. Anglais attendaient, en outre, six mille Cii. 20

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payes de l'Iode ; une partie avait déjà paru à Souez , mais la peste les en avait chassés ; ils s'étaient dirigés sur Cosséir, et les espions rapportaient qu'ils étaient en marche pour descendre de la Haute-Egypte.

D'après le relevé de l'état de situation des troupes qui étaient au Caire, nous avions cinq mille six cent trente-quatre Sommes pour défendre Gisëh , l'ile de Roda, l'Aquéduc jusqu'à la citadelle, le front , depuis la ligne de Boulac et la partie comprise depuis Boulac jusqu'à Ibrahim -Bey. La cavalerie, au nombre de mille trente-huit hommes, était campée en réserve derrière la ligne de Boulac ; un bataillon d'infanterie , les invalides , les dépôts et les auxiliaires, le tout au nombre de seize cent dix-sept hommes , formait la garnison de la citadelle, celle des forts environnant la place du Caire et du quartier cophte.

Les troupes attachées à l'artillerie et au génie faisaient le service particulier à ces deux armes; les canonniers peu nombreux étaient suppléés psfr les marins.

Le 5 messidor les Anglais cernèrent de plus près Giseh et commencèrent des batteries; il y avait près de quinze jours qu'Osman -Bey Bardisy, qui avait été, l'année dernière, député par Mourâd-Bey, au Caire, avait, sous un léger prétexte, écrit à Pétrucy, qu'il avait connu dans la Haute-Égypte ; celui-ci répondit à Osman-Bey, qui était campé près d'Embabëh; il témoigna le désir de voir Pétrucy; le général Belliard lui permit <Taller le trouver, et

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le fit accompagner par son premier aide-de-camp Majou ; il les chargea de s'informer adroitement de la force de l'ennemi et de ses projets.

Bardisy leur fit beaucoup d'amitiés , témoigna sa surprise de ce que les Français osaient se défendre contre tant d'ennemis ; il ajouta qu'il avait vu le général anglais, et qu'il lui avait dit : « Pourquoi fais-tu la guerre aux Français, qui sont chrétiens comme toi ? — Parce que mon gouvernement me l'ordonne. — Et pourquoi ton gouvernement te l'ordonne-t-il ? — Parce qu'il ne veut pas que les Français occupent l'Egypte. — - Et si tu prends les Français , qu'est-ce que tu leur feras? — Si les Français m'avaient pris, ils m'auraient bien traité; de même si je les prends , je les traiterai en amis ; je leur laisserai leurs armes et leurs canons et je les enverrai en France. »

Il était impossible de faire des ouvertures plus adroites. Majou n'eut pas l'air de les comprendre , et assura Bardisy que les Français avaient la plus grande envie de se battre ; il le questionna sur la force des Anglais ; le bey répondit qu'il ne la con. naissait pas, mais qu'il avait compté deux cent quarante tambours, et demanda combien les Européens mettaient d'hommes par tambour.

La correspondance entre Bardisy et Pétruey continua , mais par lettres seulement , et sur des choses indifférentes.

Le 3 messidor, le général Belliard conclut un

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armistice de trois jours avec l'ennemi ; le soir même il assembla un conseil de guerre composé des généraux, de tous les chefs des corps, des citoyeus Estève, Champy , directeur des poudres, et Comté, chef de brigade des aréostiers. Il dit qu'il avait conclu avec l'ennemi un armistice, pour pouvoir rassembler avec plus de sécurité les généraux et les chefs de chaque corps qui devaient composer le conseil.

Il fit un tableau rapide de notre position ; il lut une lettre insignifiante du général en chef, qui lui avait été apportée douze jours auparavant, par le chef de brigade Latour-Maubourg, arrivé d'Alexandrie par le désert, sous l'escorte d'un détachement de dromadaires ; il avait sur-le-champ réexpédié les dromadaires avec un de ses aides-de-camp , en priant instamment le général en chef de lui envoyer une instruction détaillée sur la conduite qu'il avait à tenir; il ajouta que dix jours suffisaient pour le retour des dromadaires, et que si à cette époque ils n'étaient pas revenus , il traiterait avec l'ennemi , parce qu'il regardait comme impossible de défendre le Caire avec le peu de troupes qu'il avait à ses ordres.

Le général Bellîard invita les membres du conseil à discuter avec modération ; mais il ne posa aucune question, en sorte que la discussion s'engagea vaguement et sans suite.

Le chef de brigade Tarreyre essaya de poser des

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questions , qui furent trouvées insignifiantes par le général Lagrange ; le chef^de brigade Guanget lut un discours assez bien écrit , mais qui parut un peu trop se ressentir de l'opinion exagérée de son auteur, et qui n'eut point de suite. Le conseil , dans ce moment, ressemblait assez à ces assemblées de la révolution , prêtes à décider unequestion important e, et où la grande majorité était tenue en échec par une faible minorité. Le général Lagrange trouvait que les négociations avaient été prématurées; le général Belliard eut beau lui observer qu'une t*eve n'engageait à rien ; qu'en se prévenant réciproquement deux ou trois heures d'avance, l'ennemi pouvait, comme nous, la rompre sans inconvénient ; qu'il avait cru ne pouvoir sans danger ôter de leurs postes respectifs les généraux ebles chefs des corps , et que c'était la seule raison qui l'avait engagé à demander un armistice. Le général Lagrange persistait toujours, et semblait vouloir éloigner le véritable point de la discussion. '

Enfin , le commandant du génie lui demanda s'il croyait , avec les troupes qui étaient au Caire , pouvoir défendre l'enceinte immense que nous occupions ; s'il croyait qu'en combinant une attaque de vive force sur tous les points, il serait impossible à l'ennemi d'en forcer quelques uns et de pénétrer dans le Caire, et alors quel serait le point de jonction et de retraite de nos troupes dispersées sur une aussi grande étendue. Le général Lagrange refusa de s'expliquer; il semblait que les généraux,

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surtout ceux qui témoignaient la plus grande confiance, auraient dû prendre la parole, et répondre aux questions importantes que l'on venait de faire ; cependant tout le monde se tut.

Le général Belliard interpella alors le commandant du génie de donner son avis.

L'ingénieur le donna en ces termes :

« Je vais prendre notre ligne de défense à partir « de la batterie de File de la Quarantaine , vis-à-vis « Embabeh , suivant Boulac - Babelmas , le front a Dypuy, la citadelle, le front de l'Aquéduc, File « Roda , Gisëh , et le front depuis Gisëh à l'île de la « Quarantaine.

« Cette ligne, mesurée par les ingénieurs géograw phes , a douze mille six cents toises de développent ment.

« La batterie de l'île de la Quarantaine, composée « de quatre pièces de gros calibre , est destinée à « défendre le passage du fleuve aux nombreuses « chaloupes canonnières de l'ennemi.

« Cette batterie est faite avec beaucoup de soin , « mais sa position , qu'il a été impossible de changer, w est extraordinairement vicieuse ; dominée par le (c village d' Embabeh, elle sera parfaitement con- « tre-battue et détruite en peu de temps.

« La ligne de Boulac, malgré toute l'activité que « l'on a pu mettre "dans le travail, est encore im- « parfaite sur plusieurs de ses points. Les fossés de te la gauche, creusés dans le sable, se sont comblés, « et il ne reste plus qu'une simple palissade qui lie

DU GÉXÈRLL RE Y W 1ER. 3l I

« chaque batterie entre elles, et qui ne peut point « être regardée comme un obstacle.

ce On a pratiqué, il est vrai , ^u moyen des mai- « sons qui bordent la place du côté du rivage , une « seconde ligne, mais elle est composée en grande « partie de faibles murs qui n'ont pas plus de six « pieds de hauteur; elle ne peut être regardée que « comme devant protéger la retraite de la droite.

« Le front de Rubelnass est généralement re- « gardé comme la partie la plus forte de F ente ceinte; cependant, si j'avais à attaquer le Caire, « ce serait sans contredit par là que je le ferais ; les « maisons des faubourgs qui étaient en démolition « ne sont encore, en plusieurs endroits, qu'à huit à « dix toises du pied du rempart , les Turcs les occu- « peut ; et nous savons tous que supérieurs dans la « guerre de maisons, il nous est presque fmpos* « sible de les en chasser. Qui les empêche donc, en « moins de cinq ou six jours, d'établir à couvert plu- « sieurs puits , et de pousser des rameaux de mine « sous nos remparts? Une fois qu'ils seront dans le « Caire, il ne faut songer qu'à la retraite.

« Le front Dupuy n'est défendu que par cinq « petits fortins portant chacun une pièce de canon « et vingt-cinq hommes de garnison, placés sur les nmamelons les plus élevés; ils ne défendent que « très imparfaitement le pied des monticules ; on « a construit pour y suppléer des retranchemens , « mais le peu de troupes dont nous disposons ne « nous permettant pas de mettre sur ce point une co*

« lonne mobile de plus de cinq ou six cents hom- « mes , je demande au chef de brigade Tarreyre , a chargé de cette défense, si, avec un peu de monde « disséminé sur un aussi grand front , il lui sera pos- « sible de résister à une attaque de vive force : je ne « parle pas du mur contigu aux maisons; il est plus k faible et plus mal construit qu'un mur de jardin.

« La citadelle ne peut être considérée que comme « un point de retraite. Cette masse, informe, que « nous n'avons jamais envisagée que comme un « lieu de dépôt, fait pour épouvanter une populace « ignorante , peut-elle résister à une attaque tentée « avec un peu d'art? Les maisons de la ville touchent « le pied dés remparts, rien de plus facile que d'y « attacher le mineur en beaucoup d'endroits ; le mont « Kattam la domine à une petite portée de fusil, et « les chemins pour conduire du canon sur le sommet « de la hauteur sont très bons. Qu'est-ce d'ailleurs « que les remparts de la citadelle? des tours unies « entre elles par des murs de trente pieds d'élévation ; « quelques unes de ces tours sont fort bonnes, et (f contiennent des magasins à l'abri de la bombe ; « mais les murailles des courtines , qui paraissent « avoir sept à huit pieds d'épaisseur, sont construites « de manière que l'on a ménagé dans leur épais- « seur une galerie de quatre pieds de largeur et « huit à dix pieds de hauteur, en sorte que le boulet « n'aurait à abattre qu'un faible mur de deux pieds « d'épaisseur pour faire autant de brèches qu'il y a a de courtines.

DU tÉN^RAL REYIUER. 3l3

« Je demande, d'après l'exposé que je viens de « faire, si l'on peut raisonnablement regarder la « citadelle pomme notre point de retraite? Bornons- « nous à la considérer , ce qu'elle a été jusqu'ici , w comme un lieu d'entrepôt et un épouvantait pour « la ville du Caire. Je me dispenserai d'entrer dans « de plus grands détails; tout le monde doit sentir « que l'ennemi, plaçant quelques mortiers sur le « mont Kattam, pourrait en peu de temps dé- « truire nos puits et nos moulins , et nous forcer de « nous rendre à discrétion.

« Le front de l' Aquéduc, qui occupe une immense « étendue, ne peut être regardé comme défendu ; « il a été fait pour empêcher les Arabes de pénétrer « sur les derrières du Caire, dans la plaine située « entre cette ville et Boulac, où souvent ils viennent « égorger les Français. Le vieux Caire est entière- « ment ouvert, et l'île de Roda, qui en est sé- « parée par une faible branche du Nil, guéable en « plusieurs endroits, n'a pour toute défense que «t le Mékyas. Cette île se prolonge jusqu'à la batterie « de la Quarantaine, et communique dans beaucoup « d'endroits $ à raison des basses eaux , avec la plaine ce d'Ibrahim-Bey et de Boulac. Cette lie et le front « de r Aquéduc demanderaient seuls, pour être dé- « fendus avec succès, toutes les troupes qui sont au « Caire et à Gisëh. Le visir peut y porter des troupes « et du canon par le point de Thora; et les Anglais, « maîtres du haut du Nil, peuvent, au moyen des

3l4 MEMOIRES

ce barques, y jeter toute espèce de moyens d'ata taque.

« La place de Gisëh serait regardée en Europe ce comme un faible camp retranché. Les batteries ce que l'ennemi a déjà commencées suffiront pour « couper en peu de temps le pont de bateaux et ce pour abattre la muraille de jardin qui unit les ce lunettes en terre que Ton a faites dernièrement, ce Ainsi, dès les premiers jours d'attaque, le corps ce de place sera ouvert partout où l'ennemi voudra ce diriger son canon. Je demande le cas qu'on ferait ce en Europe d'une pareille place ; il faudrait en outre « garder soigneusement toute la partie située sur m le Nil, qui est accessible de tous côtés.

ce Gisëh ne peut point servir de retraite pour l'arec mée , parce qu'il n'y a que très peu de blé et surce tout pas assez de moulins pour faire de la farine, ce Ces deux inconvéniens auraient, il est vrai, pu ce être prévus; mais on n'aurait jamais eu le temps ce de former les magasins nécessaires : il faudrait tout ce mettre en plein air ou dans de mauvaises maisons ; ce l'armée et tous ceux qui sont à sa suite encombrece raient l'enceinte de Gisëh, et l'on peut juger des ce ravages que produirait un bombardement dans ce une place aussi étroite, et où rien n'est à l'abri ce de la bombe.

ce Cependant, comme point militaire, je préfére- « rais Gisëh à la citadelle pour la retraite de l'arec mée ; d'abord parce que nous pourrions y retirer

DU GÉNÉRAL REYNIER. 3l5

« toute notre cavalerie, retarder les progrès de « l'ennemi par des sorties nombreuses et fréquentes, « que nous ne serions plongés de nulle part, et « qu'en formant des retranchemens en terre der- « rière les murailles détruites, la bravoure de nos « soldats en rendrait la prise difficile à l'ennemi ; « mais que peut le courage le plus grand quand on « manque de vivres? D'ailleurs, une fois renfermés « dans Gisëh, l'ennemi, satisfait de posséder le « Caire, nous cernerait ; et quinze jours plus tôt ou « quinze jours plus tard il faudrait bien se rendre.

« Je ne parle point de notre position, considérée « sous ses rapports avec l'Europe; on ne peut éta- « blir que des conjectures. Recevra-t-on des secours, « ou n'en recevrâ-t-on pas? La marche excessive- « ment lente des Anglais prouve assez que nous « n'avons pas de grands moyens dans la Méditer- « ranée.

« J'observerai que toutes les fortifications qui « sont à l'entour du Caire, n'étaient faites que pour « empêcher un parti ennemi de se jeter dans la « place.

« L'exemple de l'année dernière nous a trop « appris combien les Turcs sont redoutables dans « les maisons : pour s'opposer à ce parti, il suffisait « de murailles 9 de retranchemens et de fortins , site tués de distance en distance pour les flanquer ; il « ne faut donc point s'étonner de l'insuffisance de « ces fortifications contre deux armées combinées > « et qui, par le secours d'une flottille nombreuse,

3l6 MÉMOIRES

fi oat tous les moyens d'attaque que l'on pourrait « rassembler en Europe contre une place forte. »

Le général Belliard voyant que personne ne répondait , posa ainsi la question , et la mit aux voix , en invitant chaque membre de motiver son opinion.

Se défendra-t-on dans la ville du Caire , ou traitera-t-on avec l'ennemi ?

La grande majorité fut pour traiter; quelques membres donnèrent un avis mitigé ; quatre seulement furent d'avis qu'on devait se battre. Il fut donc décidé que l'on conclurait avec l'ennemi un traité honorable : l'on s'en rapporta la-dessus au général Belliard.

Le général Lagrange , le général Duranteau , le général Valentin, et le chef de brigade Dupas , qui furent d'avis qu'on devait se battre, auraient dû beaucoup plus parler qu'ils ne l'ont fait.

Quelques phrases emportées, et quelques lieux communs à part , ils ne dirent rien de rassurant et d'encourageant pour les membres du conseil. Le général Lagrange s'obstinait à appeler négociations l'armistice qui avait été conclu, et disait qu'elles avaient été préméditées. Pressé de donner un avis plus clair et plus positif, il s'éleva entre lui et le général Alméras une légère discussion. Le général Lagrange dit qu'il convenait que notre position n'était pas bonne ; qu'il était entièrement convaincu que nous ne recevrions pas de secours. « Mais, ajouta-t-il , je crois que nous pouvons encore tenir une quinzaine de jours ; et combien de reproches

DU GÉNÉRAL REYNIER. 3lJ

n'aurions-nous pas à nous faire , si dans cet intervalle il nous arrivait du renfort ! » On lui dit qu'on ferait en sorte de trainer les négociations pendant un pareil nombre de jours, et que si au bout de ce temps on recevait des nouvelles du général en chef ou d'autre part , on serait toujours maître de rompre avec l'ennemi. Il ne répondit autre chose, sinon que les négociations avaient été prématurées, et que nous aurions dû nous battre pour notre honneur.

Le commandant d'artillerie exposa, dans son avis motivé, l'état de nos munitions de guerre : il dit que les pièces de position étaient très faiblement approvisionnées, et que nos pièces de campagne n'avaient pas le nombre de coups suffisans pour résister à des tentatives un peu sérieuses de l'ennemi.

Le citoyen Champy, administrateur de la poudrerie, déclara qu'il avait fourni jusqu'à mille livres de poudre par jour ; mais que les matières premières lui manquant, il était obligé de cesser la fabrication.

Le commissaire des guerres Thiprat , secrétaire du conseil , déclara qu'il avait pour deux mois de vivres à la citadelle.

Le citoyen Estève, directeur des finances, dit qu'il ne lui restait plus que 3o,ooo francs en caisse , et que la troupe n'était pas soldée depuis le mois de pluviôse.

Le lendemain, 4 messidor, le général Belliard nomma pour traiter avec l'ennemi les généraux

3l8 MÉMOIRES .

de brigade Donzelot et Morand , et le chef de brigade * Tarreyre. Le g messidor, ils conclurent la convention dont copie est ci-jointe.

CONTENTION POUR l' ÉVACUATION DE L EGYPTE PAR LE CORPS DE TROUPES DE L ARMÉE FRANÇAISE ET AUXILIAIRES AUX ORDRES DU GÉNÉRAL DE DIVISION BELLIARD.

Conclue entre les citoyens Donzelot général de brigade, Morand général de brigade; Tarreyre, chef de brigade , de la part du général de division Belliard ;

Et M. le général de brigade Hope , de la part de son excellence le général en chef de l'armée anglaise; Osman-Bey, de la part de son altesse le suprême visir; kaac-Bey, de la part de son altesse le capitan-pacha.

Les commissaires ci-dessus s'étant réunis dans un lieu de conférence entre les deux armées , après l'échange de leurs pouvoirs respectifs, sont convenus des articles sui\ans :

ARTICLE I er .

Les corps de l'armée française de terre et de mer , les troupes auxiliaires aux ordres du général de division Belliard , évacueront la ville du Caire , la citadelle , les forts Boulac et Gisëh , et toute la partie de l'Égypte qu'ils occupent dans ce moment.

I^es corps de l'armée française et les troupes

DU GÉNÉRAL RETNIER. 3ig

se retireront par terre à Rosette , en suivant la rive gauche du Nil, avec armes, bagages, artillerie de campagne , caissons et munitions, pour y être embarqués, et de là transportés dans les ports français de la Méditerranée, avec leurs armes, artillerie, caissons, munitions, bagages, effets, aux frais des puissances alliées* L'embarquement desdits corps de troupes françaises et auxiliaires devra se faire aussitôt qu'il sera possible de l'effectuer; mais au plus tard c^ns cinquante jours, à dater de la ratification de la présente convention. Il est d'ailleurs convenu que lesdits corps seront transportés dans lesdits ports du continent français par la voie la plus prompte et la plus directe.

article 3.

A dater de la signature et ratification de la présente convention , les hostilités cesseront de part et d'autre ; il sera remis aux armées alliées le fortSulkousky et la porte des Pyramides de la ville de Gisëh. La ligne d'avant-postes des armées respectives sera déterminée par les commissaires nommés à cet effet , et il sera donné les ordres les plus précis pour qu'elle ne soit dépassée , afin d'éviter les rixes particulières, et s'il en survenait, elles seraient terminées à l'amiable.

Douze jours après la ratification de la présente convention , la ville du Caire , la citadelle, les forts et la ville de Boulac seront évacués par les troupes

françaises et auxiliaires, qui se retireront à Ibrahim- Bey , lie de Raouddah et dépendances , le fort Leturq et Gisëh , d'où elles partiront le plus tôt possible, et au plus tard dans cinq jours , pour se rendre au point de rembarquement. Les généraux des armées anglaise et ottomane s'engagent en conséquence à faire fournir à leurs frais , aux troupes françaises et auxiliaires, les moyens de transport par eau , pour porter les bagages , vivres et effets au point de l'embarquement. Tous ces moyens de transport par eau seront mis, le plus tôt possible, à la disposition des troupes françaises.

Les journées de marche et les campemens du corps de l'armée française et des auxiliaires seront réglés par les généraux des armées respectives, ou par des officiers d'état-major nommés de part et d'autre ; mais il est clairement entendu que suivant cet article , les journées de marche et de campement seront fixées par les généraux des armées combinées. En conséquence , lesdits corps de troupes françaises et auxiliaires seront accompagnés dans leur marche par des commissaires anglais et ottomans , chargés de faire fournir les vivres nécessaires pendant la route et les séjours.

Les bagages, munitions et autres objets voyageant par eau , seront escortés par des détachemens

DU GÉNÉRAL REYWXKR. 32 1

français et par des chaloupes armées des puissances alliées.

Il sera fourni aux troupes françaises et auxiliaires et aux employés à leur suite, les subsistances militaires, à compter de leur départ de Gisëh jusqu'au moment de l'embarquement, conformément aux règlement de l'armée française > et du jour de l'embarquement jusqu'au débarquement en France , conformément aux réglemens maritimes de l'Angleterre.

article 8.

Il sera fourni par les commandans des troupes britanniques et ottomanes, tant de terre que de mer, les bâtimens nécessaires , bons et commodes, pour transporter dans les ports de France de la Méditerranée, les troupes françaises et auxiliaires, et tous les Français et autres employés à la suite de l'armée. Tout à cet égard, ainsi que pour les vivres, sera réglé par des commissaires nommés à cet effet par le général de division Belliard, et par les commandans en chef des armées alliées, tant de terre que de mer. Aussitôt la ratification de la présente , ces commissaires se rendront à Rosette ou à Abou-

kir, pour y faire préparer tout ce qui est nécessaire à l'embarquement.

Les puissances alliées fourniront quatre hâtimçns et plus , s'il est possible , préparés pour transporter 1. 21

foît MÉMOIRES

des chevaux, les futailles pour l'eau et les fourrages nécessaires jusqu a leur débarquement.

11 sera fourni aux corps de l'armée française et auxiliaires, par les puissances alliées, une escorte de bâtimens de guerre suffisante pour garantir leur sûreté et assurer leur retour en France. Lorsque les t roupes françaises seront embarquées, les puissances alliées promettent et s'engagent à ce que, jusqu'à leur arrivée sur le continent 1 de la République française, elles ne seront nullement inquiétées; comme, de son côté, le général Belliard et les corps de troupes sous ses ordres promettent de ne commettre aucune hostilité pendant ledit temps, ni contre la flotle , ni contre les pays de Sa Majesté britannique et de la Sublime Porte , ni de leurs alliés. Les bâtimens qui transporteront et escorteront les dits lorps de troupes ou autres Français , ne s'arrêteront à aucune autre côte que celle de la France, à moins d'une nécessité absolue : lescommandans des troupes françaises, anglaises et ottomanes prennent réciproquement les mêmes engagemens que ci-dessus pour le temps que les troupes françaises resteront sur le territoire de l'Égypte, depuis la ratification de la présente convention jusqu'au moment de leur embarquement. Le général de division Belliard, commandant les troupes françaises et auxiliaires de la part de son gouvernement , promet que les bâtimens d'escorte et de transport ne seront pas retenus

DU GENERAL REYNIER. 3a3

dans les ports de France, après l'entier débarquement des troupes, et que les capitaines pourront s'y -procurer à leurs frais, de gré à gré, les vivres dont ils auront besoin pour leur retour. Le général Belliard s'engage en outre, de la part de son gouvernement, que lesdits bâtimens ne seront point inquiétés jusqu'à leur retour dans les ports des puissances alliées, pourvu qu'ils n'entreprennent et ne servent a aucune opération militaire.

Toutes lès administrations, les membres de là Commission des Sciences et Arts , et enfin tous les individus attachés au corps de l'armée française, jouiront des mêmes avantages que les 'militaires. Tous les membres desdites administrations et de la Commission des Sciences et Arts emporteront en outre avec eux, non seulement tous les papiers qui regardent leur gestion, mais encore leurs papiers particuliers, ainsi que les autres objets qui les concernent.

Tout habitant de FÉgypte, de quelque nation qu'il soit, qui voudra suivre Farinée française, sera libre , sans qu'après son départ sa famille soit inquiétée ni ses biens séquestrés*

article i3.

Aucun habitant de l'Egypte , de quelque religion qu'il soit, ne pourra être inquiété, ni dans sa per-

3î4 MÉMOIRES

sonne ni dans ses biçns, pour les liaisons qu'il aurait eues avec les Français pendant leur occupation de FÉgypte , pourvu qu'il se conforme aux lois du pays. %

ARTICLE l4«

Les malades qui ne pourront pas supporter le transport seront admis dans un hôpital, où ils seront soignés par des officiers de santé et employés français jusqu'à leur parfaite guérison ; alors ils seront envoyés en France les uns et les autres, aux mêmes conditions que les corps de troupes. Les commandans des troupes des armées alliées s'engagent à faire fournir, sur des demandes en règle , tous les objets qui seron) ^nécessaires à cet hôpital, sauf les avances à être remboursées par le gouvernement français.

ARTICLE l5.

Au moment de la remise des villes et forts désignés dans la présente convention, il sera nommé des commissaires pour recevoir l'artillerie , les munitions, magasins, papiers, archives, plans et autres , effets publics que les Français laisseraient aux puissances alliées.

ARTICLE l6.

Il sera fourni , autant que possible , par le commandant des troupes de mer des puissances alliées, un aviso pour conduire à Toulon un officier et uu commissaire des guerres , chargés de porter au gouvernement français la présente convention.

Toutes les difficultés ou contestations qui pourraient s'élever sur l'exécution de la présente convention, seront terminées à l'amiable par des commissaires nommés de part et d'autre.

♦ article 18.

Aussitôt la ratification de la présente convention, tous les prisonniers anglais ou ottomans qui se trouvent au Caire seront mis en liberté , de même que les commandans et chefs des puissances alliées mettront en liberté les prisonniers français qui se trouvent dans leurs camps respectifs.

Un officier supérieur de l'armée anglaise , un officier supérieur de son altesse le suprême visir et de son altesse le capitan-pacha , seront échangés contre des otages de pareil nombre et grade de troupes françaises , pour servir de garantie à l'exécution du présent traité. Aussitôt que le débarquement des troupes françaises sera effectué dans les ports de France , les otages seront réciproquement rendus.

La présente convention sera, par un officier français , portée et communiquée au général Menou , à Alexandrie , et il sera libre de l'accepter pour les troupes françaises et auxiliaires de terre et de mer qui se trouvent avec lui dans cette place , pourvu que son acceptation soit notifiée au général comman-

dant les troupes anglaises devant Alexandrie , dans dix jours , à compter de celui où la communication lui en aura été faite.

La présente convention sera ratifiée par lés commandans en chef des troupes et armées respectives , vingt^quatre heures après la signature.

Fait quadruple , au camp des Conférences , entre les deux armées, le 8 messidor au ix, à midi, ou le 2j juin 1801 , ou le 16 du mois saffar 1216.

Signé, Donzelot, général de brigade; Morand, général de brigade; Tarbyre, chef de brigade; John Hope , brigadier général; Osman - Bet , Isaac-Bey.

Approuvé.

J. Heey Hutchinson , général en chef.

Approuvé de la part de lord Keith.

Jacques. Stivbnson, capitaine de lu marine royale.

Nous avons approuvé les articles de la présente convention pour l'évacuation de l'Egypte , et la remise à la Porte ottomane.

Hhadjy-Yousoueff, visir.

Nous avons approuvé les articles de la présente convention pour l'évacuation de l'Égypte , et la remise à la Porte ottomane.

Hussexn-Paçha, Capoutauderya.

Approuvé et ratifié la présente convention le 9 messidor an ix de la République française. .

Le général de division, Belliard.

DU GÉNÉRAL RKYNIER. 3^ Au Caire, Un meuidor au ix (3o juio t8oi).

J-E GÉNÉRAL DB DIVISION BeLLIARD, AU PREMIER CONSUL

Bonaparte.

Mon Général,

Après le départ du général en chef Menou et de l'armée pour Aboukir, le 11 ventôse, je demeurai au centre de l'Egypte avec un corps de troupes de deux mille cinq cent cinquante-trois hommes, pour défendre l'Égypte, la ville du Caire et son arrondissement, contre l'armée du visir, qui s'avançait par les déserts de la Syrie, et contre les troupes anglaises apportées de l'Inde à Cosséir et Suez. (On avait eu avis que plusieurs vaisseaux étaient clans la mer Rouge, à la hauteur de Gedda. )

Une partie des troupes sous mes ordres formait la garnison de la citadelle, des tours de l'enceinte du Caire, des places de Gisëh, le vieux Caire et Boulac. Il me restait une réserve mobile de quatre cent quatre-vingt-cinq hommes, avec laquelle je devais faire le service de la place, réunir des grains et des subsistances, et faire l'escorte des convois militaires de vivres et de munitions pour l'armée, arrêter l'armée du visir, et manœuvrer devant elle lorsqu'elle se présenterait, pour donner le temps au général en chef de se porter sur lui avec toutes ses forces, après avoir battu l'armée anglaise.

Le 24 > j'écrivis au général Donzelot, qu'on avait laissé à Siout, d'évacuer la Haute-Égypte, et de se

3l8 MÉMOIRES

rendre à grandes journées au Caire avec ses troupes. J'invitai pareillement Mourâd-Bey, qui se montrait toujours fidèle à ses traités, de descendre, de venir occuper Siout et Miniet , de maintenir la tranquillité dans le pays, et de nous envoyer des grains. J'écrivis aussi aux commandans de Miniet et de Benisouef de réunir des barques et d'expédier sur le Caire tous les grains qu'ils pourraient ramasser ; nos magasins étaient presque vides.

Le 4 germinal , je reçus la nouvelle de la malheureuse journée du 5o ventôse. Alors l'espoir de forcer l'armée anglaise à se rembarquer fut perdu ; il restait à la contenir sur les sables d'Àboukir, à arrêter l'invasion du visir, et empêcher la jonction des deux armées. Le général en chef, avec son armée, se retira à Alexandrie, fit travailler à former un camp retranché, et à mettre la place en état de défense. .

D'après les ordres du général en chef, je fis sortir des places de Salêhiëh et Belbéis tous les hommes qui étaient inutiles pour leur défense; et comme il y avait dans ces places des magasins considérables, j'en fis évacuer une partie sur le Caire.

Le conformément aux ordres que j'avais reçus du général en chef, j'écrivis aux commandans de Belbéis et de Salêhiëh , que lorsqu'ils seraient assurés que des forces considérables étaient en marche de la Syrie pour l'Égypte, d'évacuer les places, d'apporter le plus de munitions et de vivres qu'ils pourraient, de faire sauter les forts, et de les mettre

DU GÉNÉRAL REYNIER. 32g

dans l'impossibilité de servir aux ennemis. Des rapports annonçaient déjà la marche de l'armée turque.

Le 16 germinal , je reçus un renfort de cinq cent soixante dix hommes, que le général Donzelot amena de la Haute-Egypte. La peste faisait beaucoup de ravages dans la garnison du Caire et parmi ses habit ans.

Le 21, j'appris la prise de Rosette, l'arrivée de l'armée ottomane à Salêhiëh. La garnison de cette place, celles de Belbéis et Birket-el-Adji se retirèrent sur le Caire, où elles arrivèrent le 24* Je donnai ordre à la garnison de Suez de revenir au Caire par la vallée de l'Égarement.

J'appris que Damiette avait été évacuée, et qu'il était resté deux cents hommes pour occuper Lesbëh et les forts de la côte.

La Charkié envahie, l'une des branches du Nil ouverte, l'autre sur le point de l'être, la fidélité des mameloucks , dont le caractère de Mourâd-Bey était la garantie , ébranlée par sa mort et nos pertes , je pris le seul parti qui me restât dans cet état extrême, celui de fortifier l'enceinte et les environs du Caire, de prendre une attitude imposante qui pût faire craindre à l'ennemi de s'avancer avant d'avoir réuni de grands moyens.

Cependant le visir avait ralenti sa marche, et s'était arrêté à Salêhiëh et Belbéis, pour y organiser son armée, former des magasins, et se recruter d'Arabes, de mameloucks et de gens du pays»

Je fus instruit sur ces entrefaites que le général de

33o MEMOIRES

division Lagrange , avec un corps de trois mille neuf cents hommes, rassemblés le 26 germinal, couvrait Rahmaniëh. Mes efforts et mes espérauces augmentèrent. Il eût été avantageux peut-être à nos deux corps de se réunir pour combattre le visir lorsqu'il venait de traverser le désert, et avant qu'il eut pu mettre de Tordre dans ses troupes, prendre de l'influence dans le pays et le soulever. Mais le général Lagrange avait ordre de couvrir Rahmaniëh, et ce ne fiit que forcé par l'armée anglaise et le corps du capitan- pacha, après un combat très yif qui dura toute la journée du 19 floréal, qu'il l'abandonna. Le j3, il arriva au Caire avec ses troupes. J'appris aussi que la digue du lac Maadiëh avait été rompue, et que les eaux se répandant dans le lac Maréotis, rendaient déjà les communications de Rahmaniëh à Alexandrie très difficiles.

J'appris encore que les forces anglaises étaient débarquées à Suez.

Aussitôt la réunion des troupes du général Lagrange^ je crus , avant que l'armée anglaise pût être près du Caire , devoir marcher sur Belbéis , pour voir l'ennemi, sonder ses projets, l'attaquer et savoir s'il ne serait pas possible de le renvoyer à Salêhiëh.

En effet, le 24, le petit corps de troupes auquel la défense du Caire devait être confiée, fut organisé sous les ordres du général Aimeras; et, le a5, je marchai avec le reste des troupes, commandé par les généraux de division Lagrange et Robin. Le

même jour, je couchai à El-Menayer. Quelques détachemens que nous rencontrâmes, furent repoussés.

Le 26, au jour, je me mettais en mouvement pour Belbéis , lorsque l'ennemi , qui venait à notre rencontre avec du canon, parut ; je marchai sur lui occupant les hauteurs du désert à l'est d'El-Menayer. Vous trouverez ci-joint le rapport de l'affaire^ qui a duré jusqu'à midi ; voyant que l'ennemi courait d'un côté lorsque je marchais de l'autre et m'avançais sur lui ; voyant qu'il était très décidé à ne point quitter l'Egypte; voyant qu'en guerroyant de la sorte j'usais mes- munitions, et que je perdais des hommes sans en tirer aucun avantage; craignant qu'un corps de cavalerie assez nombreux qui avait disparu le matin, après avoir poussé une charge vigoureuse , ne fut venu sur le Caire ; pensant en outre , que les Anglais et les troupes du capitan-pacha avaient suivi le général Lagrange, et devaient se trouver à un ou deux jours du Caire, je me décidai à revenir pour travailler à barrer le Nil , faire des batteries, fortifier Gisëh, et perfectionner autant que possible mon immense ligne. Eu arrivant au Caire, le général Aimeras me dit qu'il m'avait envoyé plusieurs courriers , pour annoncer l'arrivée des Anglais et du capitan-pacha à Terranëh.

Pressé par trois armées nombreuses , et qui, tous les jours recevaient de nouvelles forces de la désertion des habitans de l'Egypte , des Arabes, des mameloucks ( tous ceux de la Haute-Égypte se réuni-

33a MÉMOIRES

rent au capitan-pacha , et même l'émigration des habitans de l'Asie , que l'espoir du pillage attirait dans cette fertile contrée), j'avais à défendre la ville du Caire, dont la population devenait ennemie, et pouvait réunir vingt-cinq à trente mille combattans; au milieu de nos camps la ligne de circonvallation offrait un développement de douze mille six cents toises. J'étais sans argent; les fonds qui sont entrés en caisse depuis le départ de l'armée proviennent des vçrsemens faits par les officiers généraux ou particuliers, et par des individus attachés à l'armée, qui, sur la demande qu'on leur en a faite, ont donné leur argent pour les dépenses de l'armée; quelques contributions ordinaires et extraordinaires, ainsi que la monnaie, nous ont fourni des ressources ; j'avais très peu de vivres et de munitions d'artillerie. Il fallut presque tout créer, magasins, affûts, poudre, etc. Alexandrie n'était plus qu'une ile d'un accès très difficile, et avec laquelle j étais sans communication depuis vingt-deux jours.

Je délibérai si nous nous retirerions dans la Haute-Egypte; mais l'examen de cette contrée n'offrait aucune position militaire , j'avais très peu de moyens de transport, et je ne devais pas croire que l'ennemi me laisserait le temps de préparer cette retraite : il n'y avait aucune ville qui offrit assez de moyens pour la création d'un arsenal , assez de ressources pour les travaux que nous eussions été obligés d'entreprendre ; cette contrée d'ailleurs était ravagée par une pes'e affreuse.

Le parti que je pris fut celui que Chevert prit à Prague dans des circonstances bien moins difficiles ; car il n'était pas au centre de l'Afrique, pressé par deux armées ottomanes; il n'avait pas au milieu de son camp une population nombreuse et féroce ; nous avions comme lui une armée européenne devant nous (l'armée anglaise), et je n'avais comme lui qu'un faible corps en état de combattre, et un développement immense à défendre; j'avais en outre uu grand nombre de malades , de guerriers mutilés , et des citoyens que l'amour des arts et des sciences avaient attirés en Égypte.

Je fis arrêter les chefs de la religion, les membres du divan et les hommes les plus marquans de la ville du Caire ; ils furent renfermés dans la citadelle ; on dirigea les batteries sur la ville ; les plus \ grandes menaces lui furent faites * les généraux , les officiers , les soldats se mirent à creuser des fossés. On éleva des retranchemens sur lesquels on posa des canons , la plupart trouvés en Egypte ; le mouvement continuel des troupes semblait les multiplier ; partout nous présentâmes une attitude imposante et une apparence de force qui fit que nos ennemis jugèrent que, pour arriver au Caire, il fallait marcher sur nos cadavres et ses ruines.... Le peuple du Caire dut penser que le moindre mouvement hostile de sa part serait le signal de la mort de ses chefs et de la destruction de la ville. Nos exploits étaient récens , l'impression qu'ils avaient faite était grande , et on devait tout craindre d'hom-

mes habitués depuis long-temps à toutes les chances de la guerre. On vit bien que nous voulions périr tous ou dicter les conditions de notre retraite ; aussi l'ennemi mit-il beaucoup de lenter dans ses mouvemens, marcha avec beaucoup de précaution, et ne voulut arriver devant nous qu'après avoir réuni de grands moyens; cela me fit gagner du temps, en attendant les instructions du général en chef, dont je n'avais pas de nouvelles depuis quarantecinq jours. Le ^4 prairial, arriva un détachement de dromadaires qui me remit une lettre , et point d'instructions pour la conduite que je devais tenir dans ces circonstances difficiles ; je renvoyai ce détachement pour informer le général en chef de notre position, qu'il semblait ne pas connaître. Ci-joint la lettre que je lui écrivis.

Le I er messidor nous fûmes entièrement investis par les armées combinées , et toute communication à l'extérieur fut coupée. Les jours suivans les ennemis firent replier quelques uns de nos avant-postes , et commencèrent à établir des batteries : ils avaient jeté un pont de bateaux au village de Choubra , un petit corps d'armée descendait de la Haute-Égypte.

Le 5, on convint d'une suspension d'armes , et le 4 il y eut une conférence composée de trois officiers français, d'un nombre égal d'officiers des armées combinées; le 5 nous proposâmes les conditions de notre retraite ; le 8 elles furent acceptées, et ratifiées le 9.

Nos lignes de circonvallation ne pouvaient tenir

par leur développement immense, et par la faiblesse de plusieurs points , contre une attaque de vive force. Nous avions à peine cent cinquante coups à tirer par pièce* Nous avions à dos la population du Caire, qui, ne recevant plus de vivres de la campagne , aurait certainement, en cas d'attaque, concerté ses mesures avec celles des assiégeans; nos lignes étant forcées , les differens corps se fussent retirés très difficilement sur la citadelle ; nous perdions nos chevaux d'artillerie et de cavalerie, et tous nos moyens de transport de munitions. La résistance qu'on eût pu faire eût été de vingt à vingtcinq jours, en raison des subsistances; mais alors plus d'espoir d'entrer en négociations, il faut être à la merci des ennemis, obéir à leurs ordres; quelle capitulation pouvait-on espérer de deux armées turques maîtresses de l'Égypte et du Caire? Les Anglais pourraient-ils les arrêter ?

Nous aurions cependant pris ce parti , mon Général , si des points de contact avec la France eussent encore existé pour nous, et s'il nous fût resté quelque espoir de secours. Nous ne pouvions les * attendre, ces secours, que jusqu'au a5 au plus tard, la convention a été conclue le 9.

Mais, mon Général, depuis huit mois vous connaissez; l'expédition d' Abercombrie ; vous avez fait pour la brave armée d'Égypte , que vous regardez comme votre famille, tout ce qu'il était possible. Gantheaume avait été expédié avec cinq mille hommes; s'il fut arrivé à temps, notre position serait bien

différente ; il n'a pu passer, tous vos efforts ont été infructueux. Depuis quatre mois, nous défendons l'Égypte pied à pied. Vous connaissez notre situation, et bien sûrement vous avez tout fait pour l'améliorer. Rien n'est arrivé, que pouvons-nous espérer ? Les Anglais ne seraient pas , je crois, aux portes du Caire , s'ils craignaient une escadre nombreuse dans la Méditerranée.

Je ne vous ferai pas l'éloge des officiers-généraux, des chefs, des officiers , des soldats. Ces guerriers, couverts de cicatrices , ont battu, sous vos ^ordres , cinq armées autrichiennes en Italie,* et ont fait la conquête de l'Égypte. Ils luttent depuis trois ans contre les privations de toute espèce , la peste et les efforts de l'Europe et de l'Asie : vous les connaissez tous ; ils n'ont cessé de se rendre dignes de vous.

Vous trouverez ci -joint le plan de l'arrondissement du Caire ; vous le connaissez mieux que personne. Déroulez-le , jetez les yeux sur la situation des troupes, l'état de nos munitions, et sur celui de la caisse; voyez les rapports du directeur du génie et du commandant d'artillerie; ces pièces seront suffisantes pour vous donner une idée de nos ressources , de nos moyens et de notre position. Je joins aussi l'état des malheureuses victimes de la maladie contagieuse.

J'emmène avec moi les troupes auxiliaires à cheval et à pied. Beaucoup d'habitans du pays nous suivent avec leurs familles. Je ferai aussi embarquer plusieurs chevaux et jnmens , qui seront remis au gou-

DU GÉNÉRAL REYtflER.

vernement , s'il le désire , en le remplaçant par des chevaux français.

Le chef de brigade du génie d'Hautpoul , mon général, et le citoyen Champy, directeur-général des poudres et salpêtres , vous remettront la convention que j'ai faite avec les trois généraux des armées combinées. Le commissaire Reynier se rend en France pour porter les états des besoins de notre armée ; je vous les recommande tous les trois , mon général ; ils jouissent à l'armée d'une grande considération, et sont estimés du général en chef.

Sal ut et respect . Signé Beluàrd .

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