‹ Mémoires du comte Reynier, général de divisionChapitre 34 sur 43 · PREMIER CONSUL · texte numérisé non relu

PREMIER CONSUL

Citoyen Premier Consul, Le io ventôse, cént cinquante bâtimens anglais paraissent devant Alexandrie et Aboukir; parmi eux neuf ou ' quinze vaisseaux de ligne ; total , trente-deux bâtimens de guerre de toutes les grandeurs ; le doute sur le nombre des vaisseaux de ligne vient de ce qu'ils ont des vaisseaux de la Compagnie des Indes et des vaisseaux de 5o ; on croit qu'ils ne sont armés qu'en flûte, mais ils les mettent en ligne.

Le i3 ventôse , arrive au Caire la nouvelle de l'apparition des Anglais. A cette époque, l'Egypte était menacée de quatre côtés différens : dans la mer Rouge , par les troupes anglaises de l'Inde; du côté de Salêbiëb, par l'armée ottomane ; à Damiette , par une flotte de la même nation ; à Alexandrie, Aboukir et Rosette , par les Anglais. Mourad-Bey devenait aussi très inquiétant , car il est vrai-, semblable que, dans cette lutte, il se rangera du côté le plus fort. A cette époque, les troupes françaises du cinquième arrondissement, qui comprend Alexandrie, Rosette et Bahirëb , consistaient dans les 6 1* et 75 e de ligne, les 3 e et 18* dragons, avec une artillerie de campagne assez nombreuse.

Le 1 3 au soir, partent du Caire le 22* chasseurs à cheval , la 4 e légère, la 18* et la 69 e de ligne , sous les ordres du général de division Lanusse et du général de brigade Silly. La a 5 e de ligne, qui était dans le Delta, reçoit ordre aussi de se porter à Rosette, pour de là marcher où le jugerait nécessaire le général F riant.

Le 17 ventôse, les Anglais débarquent à Aboukir, sur le même point où avaient débarqué les Turcs en 1 an vu. Le général Friant leur offre la plus vive résistance en les chargeant à la baïonnette et en dirigeant le feu de son artillerie avec beaucoup de justesse J il tue ou met hors de combat deux mille hommes aux ennemis; mais, acca* blé par le nombre, il est obligé de se retirer sur les hauteurs de Canope, et de là, sur celles qui sont entre le camp des Romains et le lac Maadiëh.

Le 18, arrive le 22 e régiment de chasseurs; le 19, les trois demi-brigades commandées par les généraux Lanusse et Silly.

Les 18, 19, 20 et 21 , escarmouches et commencement du siège d' Aboukir par lès ennemis ; ils le battent par terre et pa.r mer.

Dans la nuit du 17 au 18 ^ le général Friant avait expédié un courrier au Caire, pour y apprendre ce qui s'était passe. Dans la nuit du 20 au 21 , le courrier arrive au Caire. *

Le 21 f le général en chef, malgré la position où se trouvaient Souez, Salêhièh et Damiette, menacés par l'ennemi, se détermine à partir avec toute l'infanterie et la cavalerie, sauf la 9* de ligne et la 22 e légère, qu'il laisse pour défendre le Caire et les frontières de la Syrie. Il envoie ordre au général Rampon de se rendre sur-le*champ à Rahmaniëh avec quinze cents hommes et son

artillerie; il envoie aussi ordre ^au général Donzelot de descendre de la Haute-Egypte au Caire avec la 21 e légère.

Le 21 , le général en chef se met en route avec la i3 e , la 85 e et la 88 e de ligne, un détachement de la 21 e , qui était depuis long-temps au Caire, le 7 e de hussards, le i4 e , le i5 e et le 20 e de dragons.

Le 22 , les ennemis viennent attaquer les généraux Friant et Lanusse, qui, après un combat très vif, se replient sur les hauteurs en avant de la porte de Rosette. L'ennemi se retire aussi sur les hauteurs entre le camp des- Romains et. le lac Maadiëh 9 où il commence à se retrancher. L'ennemi a perdu dans cette journée à peu près mille à douze cents hommes. Les troupes françaises y ont aussi beaucoup perdu ; elles se sont battues comme des lions, mais les dispositions n'ont pas été faites telles qu'elles devaient être ; le général Lanusse j a fait battre ses troupes que partiellement, au lieu de réunir leurs efforts.

Le 24, le général en chef arrive à Rahmanièb ; il y attend le 25 le. général Rampon , et le 26 il part pour Birket, où le rejoint le général Rampon ; le 28 il arrive à Alexandrie après une marche des plus pénibles, ayant été obligé d aller traverser le lac Maréotis , par-delà le Marabou , la chaussée de Réda étant occupée par l'ennemi.

Le 29 , le général en chef fait ses dispositions ; le 3o , à trois heures et demie du matin , il attaque les ennemis dans leur position entre le camp des Romains et la pointe du lac Maadiëh. Le combat a été terrible pendant six heures de temps; mais , citoyen Premier Consul, ceux qui depuis long-temps voulaient l'évacuation de l'Egypte ont donné dans cette mémorable journée des preuves de leur inaltérable malveillance. Les troupes du centre et la cavalerie

DU GÉNÉRAL JiEYNIKR. 3/| I

ont fait des prodiges de valeur ; elles ont percé deux fois les deux lignes ennemies, sont Entrées dans leurs redoutes ; mais n'étant secondées ni par la droite ni par la gauche , elles ont été obligées de se retirer avec beaucoup de perte. L'infanterie du centre était commandée par les généraux Rampon , Zayonckeck et Destaing; la cavalerie, par les généraux Roize et Boussard. Le général Destaing a eu le bras cassé , Roize a été tué dans le camp ennemi , Boussard a eu deux coups de feu et un coup de baïonnette.

A la gauche, commandée par le général Lanusse , les troupes se sont montrées avec le plus grand sang-froid ; k mais , mal dirigées par ce général , elles n'ont rien fait de ce qui avait été ordonné, il en a été de même pour la droite , commandée par le général Reynier.

A la fin de l'affaire , sur les neuf heures du matin , le général Lanusse a eu la cuisse emportée par un boulet perdu 5 il est mort le soir même : le général Silly, un des plus braves et des plus honnêtes hommes de l'armée, a eu aussi la cuisse emportée , mais il va bien.

A la droite , le général Baudot a eu aussi la cuisse emportée par un boulet perdu : il est mort de sa blessure.

A neuf heures et demie , voyant que tous les efforts étaient inutiles , le général en chef a ordonné la retraite, qui s'est faite avec le plus grand ordre. L^armée française est venue. reprendre sa position en avant de la porte de Rosette ; les ennemis ont gardé la leur.

Une grande quantité d'officiers de l'état- major et de chefs de corps ont été tués ou blessés; presque tous ont été démontés. Le général en chef a eu aussi un cheval tué sous lui.

Sir Ralph Abercrombie, général en chef de l'armée ennemie, est mort de ses blessures, ainsi qu'un autre de

leurs généraux, sir Kerry; deux autres ont été blessés, ainsi que M. Smith.

Tous les aides-de-camp du général en chef se sont conduits avec la plus grande distinction ; l'ai de- de -camp du général Murât, qui était venu apporter des dépêches d'An cône , a été tué à côté du général en chef.

La perte des ennemis et celle des Français a été à peu près la même, quinze cents hommes hors de combat de part et d'autre.

Le lendemain de la bataille, i" germinal , les malveillans ont cherché à exciter du mouvement dans l'armée; les troupes ont été inébranlables; ils ont écrit au Caire, mandant que tout était perdu, et qu'il fallait tout évacuer, tout vendre à quelque prix que ce fût. Le général en chef, instruit à temps, a rassuré tout le monde, excepté les gens qui, par faiblesse ou malveillance, ne se rassurent jamais.

Le général en chef a fait retrancher de la manière la plus forte la position en avant de la porte de Rosette ; elle est presque inattaquable.

Le fort d'Aboukir s'est rendu le 1 7 ventôse.

Les ennemis ont marché sur Rosette ; le fort s'est rendu après une très belle défense , et le Boghaz a été forcé par les canonnières anglaises; mais elles ne pourront pas remonter le Nil , vu le peu d'eau qui y existe aujourd'hui.

Le général en chef a envoyé le général Lagrange pour couvrir Rahmaniëh avec environ quatre mille hommes. Il est posté sur le bord et sur la rive gauche du Nil, à mi-chemin de Rahmaniëh et Rosette. Les Anglais ont leur position à deux lieues au-dessus de cette place; ils ont leur droite appuyée au lac d'Edko , et leur gauche au Nil.

DU GENERAL REYNiEC.

Les Anglais , qui se croient tout permis, ont cou^é, du côté de Béda , la digue qui contient le* eaux du lac Maadiéh ; la mer s est répandue dans tout l'espace qui formait autrefois le lac Maréotis , et de là dans une vallée qu'on croit s'étendre jusqu'auprès de Derne. Le générai en chef a fait sur-le-champ porter à bras d'hommes et sur des prolonges d'artillerie , des bateaux qu'on a places sur le lac Maréotis ; ils servent à entretenir la communication avec Rahraanièh : la cavalerie peut passer dans environ trois pieds d'eau. On construit aussi des pontons qui porteront du canon , pour s'opposer aux canonnières que l'ennemi pourrait porter sur le lac Maréotis. On s'est servi, pour exécuter cette mesure, d'un ancien canal creusé pour faire passer les galères du port dans le lac Maréotis; il est entre le mamelon et le fort des Bains. '

Une portion de l'armée des Osmanlis est arrivée à . Salêhiéh.

Deux vaisseaux anglais sont entrés dans la mer Rouge.

Vous voyez, citoyen Premier Consul , quelle est. la position de l'armée française en Egypte : le général en chef vous promet qu'il se battra jusqu'à la mon , et qu'il rendra à jamais mémorable la défense des F rançais en Egypte; s'ils ne reçoivent pas de secours.

L'amiral Gantheaume, sorti de Brest vingt et un jours avant la Régénérée, partie de Rochefort, aurait pu être arrivé ici avant l'apparition des Anglais. La Régénérée n'a mis que dix-sept jours dans sa traversée. Si l'amiral Gantheaume était arrivé, les Anglais ne seraient plus aujourd'hui en Egypte î il a été vu à l'entrée de Toulon le 3o pluviôse ; c'est le Lodi qui en a fait le rapport. Quelle fatalité a donc retardé la marche de l'escadre française?

Le général en chef ne peut trop se louer des capi-

taines de vaisseau Villeneuve, Richer et Barré; eux et leurs marins s'emploient partout

Résumé.

Les Anglais sont maîtres d' Aboukir et de la presqu'île , jusqu'à la pointe du lacMaadiëh à leur gauche, et le camp des Romains à leur droite.

Ils sont maîtres de toute la côte, depuis Aboukir jusqu'à Rosette inclusivement; ils se sont emparés du fort Julien et du Boghaz ; leur position de ce côté est à deux lieues en avant de Rosette.

Les Français sont maîtres d'Alexandrie jusque vers les hauteurs qui sont à un quart de lieue en avant de la porte de Rosette ; leur camp retranché est assis sur ces hauteurs: ils sont maîtres de Rahmaniëh, et ils ont un corps considérable au-dessous de cette place, à quatre lieues de Rosette et vis-à-vis des Anglais; ils sont encore maîtres de • Bourlos, Damiette, le Caire et de tout le reste de l'Egypte.

Mourâd-Bey est à Miniet. Que feront les Osmanlis? cela est encore très incertain.

Le général en chef a nommé deux li eu ten ans-généraux, afin de comprimer tous les malveillans ; ce sont les généraux Friant et Rampon.

Le général en chef prendra peut-être le parti de renvoyer en France tous ces malveillans, qui ont juré haine à leur pays. Dans les circonstances difficiles, il faut employer les grands remèdes.

Ci-joint l'ordre de bataille donné le 29 au soir, à Alexandrie , à tous les généraux de l'armée. Une note explicative fera connaître ce qui a été exécuté et ce qui ne l'a pas élé.

Salut et respect. Signé Menou.

(No a.)

Page 1