CHAPITRE TROISIÈME
encore à en faire six pour rentrer pai- le elieniin que j'avais [)ris.
Cependant la nuit venait, et à G{3ttin(jcn on s'inquiétait, M. de Vaux surtout, cjui ne m'avait confié ce détachement que sur la parole de M. de Bclsunce. On avait retardé la fermeture des portes, des piquets de cavalerie' étaient encore dehors, et de la hauteur de Clausberg, quand j y arrivai, je les aperçus. Je les pris d'abord pour des ennemis g^uettant mon retour pour me surprendre. Je me disposai à combattre. Je mis mes prisonniers au milieu d'un carré, et j'envoyai mes hussards en reconnaissance. Je fus rassuré quand ils m'apprirent (jue les piquets qui m'avaient inquiété étaient envovés à ma rencontre pour me secourir si j'étais attaqué. Rentré en ville, j'allai rendre compte à M. de Vaux, qui me dit que mes coups d essai valaient des coups de maitre, et m'en fus souper chez le vicomte de Belsunce, qui m'embrassa avec la tendresse d'un père.
Je me suis étendu sur cette expédition, mes enfants, parce qu'elle a beaucoiiji influé sur ma fortune^ et a fait taire les gens (jui me jalousaient. Je nedevais rien à la faveur, mais tout à mon activité, qualité naturelle dont M. de Belsunce faisait le plus grand cas, comme vous le prouvera le trait suivant qui me revient à l'instant en mémoire. Un soir que je soupais chez lui, j'y reçus un billet d'un de nos meilleurs espions qui me donnait rendez-vous sous.
1111 arbre à trois lieues de la ville, pour une communication importante. J'avais des clous et la fatigue jointe à la douleur m'avait donné la fièvre. Je montrai le billet à M. de Belsunce, et le priai en même temps de permettre que j'envoyasse quelqu'un à ma place parce que je souffrais trop. Il refusa et envoya un de ses aides de camp. Mais j eus beaucoup de peine à obtenir par mon repentir qu'il ne m'ôtàt pas le détail des espions, et malgré son amitié pour moi, il m'a souvent reproclié ma paresse.
— Vous allez beaucoup, me dit-il une fois; vous semblez actif, on vous cite comme modèle d'activité, mais je ne m'v trompe pas, c'est le zèle de l'ambition qui vous fait aller, et vous êtes foncièrement paresseux. Au reste, il n"y paraît pas et vous avez le mérite de vous vaincre.
L'époque du renouvellement de la garnison de Gôttingen fut celle d un malheureux changement de fortune. Pendant que nous étions bloqués, chacune de nos expéditions avait été couronnée de succès. Cette garnison avait fait plus de prisonniers qu'elle jn'était forte. Mais quand M. de Luckner, celui qui (depuis a été guillotiné à Paris, eut remis son corps des fatigues de la campagne d'hiver et qu'il se fût établi à Einbeck, les entreprises de M. de Belsunce ne furent plus si heureuses. Souvent nous trouvions les hussards de Luckner à deux lieues de Giittingen et quelquefois assez en force pour nous donner des
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poussées jusque sur les .«jlacis. L'ne fois même, il cnvova enlever les bœufs de la garnison, qui paissaient près de la papeterie. La cavalerie (jui fut envo\ée pour les délivrer eut un eoudial à soutenir, où un brij'jadier fut blessé à mort.
Les deux généraux faisaient à Tenvi des détacbements. Un jour M. de Belsunce m'envoya près de Seltz, à deux lieues d'Einbeck, et marcba avec un corps de cavalerie j)()ur nie soutenir, .lusqu'à Northeim je ne trouvai point d'obstacles et fus même très faiblement suivi. Là, M. de lîelsuncc renvoya mon détacbement par le grand cbemin, me garda près de lui et, avec le reste de sa troupe, il se proposa de remonter le Ruhme, pour faire filer des chariots de grains qui avaient été demandés et que les paysans n cnvovaient pas. D'après les défenses de l'ennemi, nous étions postés sur une hauteur derrière laquelle filaient les chariots, lorsque nous vîmes de la poussière qui gagnait le pont de Kettlembourg pour couper notre convoi. ]Xous parthnes au grand trot, pour empêcher 1 ennemi de s'emparer de ce pont. Nous v arrivâmes en même temps que les hussards de Luckncr, par deux chemins différents. J'y reçus un coup de sabre à lépaule gauche, et mon ordonnance avec plusieurs dragons furent pris avant de pouvoir passer le pont.
Quand nous nous fûmes reformés de l'autre côté de la rivière, 1 ennemi ne nous suivait plus. Nous nous crûmes en sûreté et commençâmes à nous
acheminer vers Gôtting^en. Mais, tout d'un coup, il tomba sur le flanc droit. Un piquet de dragons chargé d'assurer notre retraite ne tint pas, et ce fut un pêle-mêle affreux. Chacun allait où il pouvait. M. de Belsunce perdit son chapeau et ne dut son salut qu'à l'envie qu'eut le hussard qui le suivait de le ramasser. Son cheval eut un coup de sabre à la cuisse. Moi-même, qui ne pouvais me servir que d'une main à cause de ma blessure, je dus à la vigueur de mon cheval de n'être pas pris. Il passa sur un petit arbre qu'il plia et qui en se relevant donna un coup si fort au cavalier qui me suivait que cela me donna le temps de gagner un endroit moins exposé. Nous perdîmes les deux tiers de notre détachement et un grand nombre d'officiers. Je suis persuadé que nous n'aurions pas éprouvé de revers avec notre ancienne garnison, qui était aguerrie et commandée par de très bons officiers.
Cette aventure causa beaucoup de peine à M. de Belsunce. Depuis ce jour, il ne fit plus de détachement. Lorsque la campagne s ouvrit, il eut le commandement d'une avant-garde. M. le comte de Chabot une autre, et M. de Glosen la troisième. Arrivé dans la plaine de Cassel, j'allai rejoindre le régiment, qui était aux ordres de M. de Chabot. Nous passâmes la Dymel sans trouver les ennemis, et lorsque le maréchal de Broglie alla se réunir au maréchal de Soubise, du côté de Lippstadt, pour donner la bataille de
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Villinsliausen. nous restâmes avec ravaiit-p^arde de M. de Cliabot du côté de Padcrboni pour cou\rir la communication en avant du corps de M. le comte de Lusace. Nous étions avec la Lé^jion rovale, les volontaires de Flandres, les régiments de dragons du roi et de la Ferronnays, campés à Sander, sur la rive droite de la Lippe. Nous fûmes attaqués par le corps de Luckner; nos camps étaient séparés par des petits bois et des champs. Nous reçûmes ordre de rester à la tète de nos camps respectifs et de charger tout ce qui se présenterait. Cet ordre, le meilleur à donner dans les circonstances, fut ponctuellement exécuté : les ennemis furent repoussés partout, laissant leurs morts, et perdirent quelques prisonniers. Le lendemain nous apprîmes la perte de la bataille et eûmes ordre d'occuper les hauteurs de la Lippe près de Paderborn. Mais à peine y étions-nous établis que nous y fûmes attaqués et obligés de les évacuer. Nous bivouaquâmes à une portée de canon de Neuhaus, et l'ennemi fut content de nous avoir dépostés et ne passa pas la Lippe.
L'armée de Broglie se rapprochant de nous, je fus envoyé avec trois cents chevaux à Hochsttiid. Je n'y trouvai que quelques chasseurs qui se retiraient; je m'emparai d'un magasin de foin; j'en rendis compte et je reçus la nuit suivante un renfort commandé par le duc de Gossé (1) , aux ordres de qui je restai jusqu'au
(1) Lieutcnant-géncral et duc de Cossé-Brissac. Il fut promu au maréchalat en 1768. Son tils aine avait ttc tue à Rosbach. Le second.
passage du Weser par 1 armée de Broglie, après que M. de Beauvau eut manqué Horn. De là, je joignis le régiment, et M. de Chabot alla camper avec son avantgarde derrière la forêt de Solingen.
Il Y avait une maison de chasse dans cette forêt, sur une hauteur d"où on vovait le camp ennemi sur la rive droite du Weser. Il occupait cette maison par un poste qu'à trois reprises je dus attaquer, pour voir s'il n'y avait pas de changement à la position ennemie. M. de Sombreuil, colonel à la suite du régiment, eut aussi la même commission plusieurs fois, et la remplit parfaitement. Les ennemis, ennuyés d'être chassés de ce poste, y établirent un camp de douze mille hommes que M. de Garaman (1) attaqua quelque temps après sans pouvoir le forcer, et où M. de Vignoles, colonel des volontaires du Hainaut, fut tué. M. de Chabot changea sa position, et fut placé avec son corps à lentrée de la gorge d Oldendorf. Il fit un détachement pour enlever un camp de hussards de Bauer et de Brunswick. Cette tentative aurait réussi si un brigadier de dragons, qui commandait l'avantgarde de la droite, eût été aussi déterminé que M. de
(lue (le Brissac, colonel des (lent-Suisses et de la garde du roi, périt massacré à Versailles, pendant les tragiques journées de septembre. (i) Riquct, comte de Garaman, lieutenant général. L'un de ses Hls, devenu plus tard duc de Garaman, joua un rôle important dans l'Émigration. Il a laissé des mémoires inédits dont j'ai dû la communication à ses descendants et que j'ai utilement consultés pour mon Histoire de VlimiijralioH. Le frère de celui dont parle Estcrhazy fut prince de Ghiniay et épousa la veuve de Taiiien.
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Soiiihrcuil qui coinniaiidail celle de (jaiiclie. Après avoir j)énétré jusque dans le camp ennemi, M. de 8ombreuil, n'étant pas soutenu, futoblij'^é de se replier avec perte.
.1 avais deinantlé le coniiiiandciiienl de cette avantj'|arde de droite au comte de Ciiabot, (pii a toujours eu beaucoup d'amitié pour moi. Il me l'avait refusée en alléguant que les autres colonels se plaifjnaient (ju on me donnât trop souvent des détacliements, et qu'il me ^çrardait pour des occasions plus importantes. J"v fus comme volontaire avec d'autres, et nous ju^'eàmes d abord ce qui allait arriver en voyant le vieux brig^adier M. de Sauvigny faire arrêter, mettre en bataille et fouiller des buissons au delà desquels nous étions déjà allés.
Deux jours après cette cacade, on m'envoya en détachement avec cent cin([uante hussards, deux cents dragons et un bataillon de grenadiers et de chasseurs d'Ac[uitaine à Griina, sur la Lein, garder la communication avec le corps de M. de Luzac, qui allait du côté de Wolfeubuttel.
Je fus fort tranquille dans ce poste pendant le siège de Wolfenbuttel, et jusqu à la levée de celui de Brunswick. Je fus mis alors aux ordres du duc, aujourd'hui maréchal de Laval (1;, à Gaudeslieim. Il me confia lavant-garde de son corps. Arrivé à Gaudeslieim, il
(1) De MontmorcncY-î'avai, dm; héréflitairc de T.aval en 1758 et maréchal de France. Morl en 1798. Grand-père du duo Mathieu de
m'ordonna d'aller prendre des otages à Ahlfeld. Je lui représentai que cette ville dépendait de Févéché d'Hildesheim, qu'elle était très affectionnée au roi de France et que j'avais eu lieu de me louer de ses magistrats pendant mon, séjour à Griina. Il insista et je dus obéir. Je trouvai les ennemis en deçà d'Ahlfeld. Il fallait les repousser et ensuite emmener les otages. Ils me crurent fou. Je les assurai que c'était une berne, qu'ils recevraient des excuses, mais qu il fallait partir. Je les emballai dans une berline et les conduisis le plus vite que je pus, nonobstant les coups de fusil, vers Gaudesheim. A une lieue de cette ville, le duc de Laval m'envoya son fils — qui prit quelques jours après la petite vérole dont il mourut là — pour me dire que j avais raison et que je n avais qu à relâcher les otages. Je lui fis répondre qu'il était impossible qu ils s'en retournassent, que les ennemis les pilleraient peut-être, que leurs chevaux étaient rendus et que je le priais de nous donner à tous à souper. J'eus la réparation la plus complète, et ces messieurs, en soupant, oublièrent le désagrément de leur voyage comme la peur que leur avaient faite les coups de fusil.
Le surlendemain, je reçus ordre de retourner à Griina. Je fis un détachement dans la gorge de Scharff-Oldendorf, mais nous ne vîmes pas d'enne-
Montiuorciicy (jui fui luinislrc des Affaires étrangères sous la Restauration.
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mis. Le 3 novembre, une patrouille commandée par un cornette de mes hussards rencontra un détachement de hussards noirs. Pendant la fusillade, deux hussards noirs tlésertèient. J appris par eux cjue le prince héréditaire était en marche sur Ahlfeld et Einbeck, où larmée de M. de Laval était censée camper, et où, en réalité, à cause des subsistances, elle était dispersée. Je mandai cette nouvelle au maréchal. Il me fit répondre qu'il ne fallait pas croire aux dires des déserteurs, mais cependant être alerte et envoyer aux informations. Je lavais déjà fait et j'en rendis compte. Mais le maréchal ne se décida à me donner raison qu'après avoir fait interroj'jer les I déserteurs par M. de Yillefranchc, officier d'étatmaior.
Le -4 novembre, an point du jour, je reçus un billet de la main du maréchal, qui me mandait que ma nouvelle lui venant de plusieurs côtés, j'eusse à renvoyer mes équipa^ores et me tinsse prêt à être attaqué. Il m'exhortait à tenir autant que je le pourrais. Le corps de M. de Liizac devait passer la Loin à Griina, et si j'étais forcé à abandonner, c'est lui que j'aurais à en avertir. Avant la fin du jour, j'étais aux abords d'Ammensen, sur la route d'Einbeck à Hanovre, observant lennemi et rendant compte toutes les heures. Voyant au delà d'un ruisseau le villa.'je ^arni de feux, je ne ju^jeai pas à [)ropos de l'occuper. Je bivouaquai derrière, me contentant d'envoyer le batail-
Ion Je grenadiers sur une hauteur de l'autre côté d un ravin que j'avais derrière moi, et vers le village des palrouilles de deux hommes, qui échangeaient chaque fois des coups de fusil avec les patrouilles ennemies.
Le matin venu, les ennemis passèrent le ruisseau sur deux colonnes, et marchèrent sur Ammensen. Je me retirai en échelons vers mon infanterie. Quand l'ennemi fut à ma portée, je fis tirer quatre coups sur lui et ensuite regagnai une luuite position. Il ne me poussa pas avec vigueur, ne fit aucune charge et se borna à mettre deux pièces de canon à son avantgarde, qui tirait sur moi dès qu'elle était arrivée sur une hauteur d'où elle pouvait me découvrir. Je me retirai de cette manière vers la tour d'Einbeck. Le comte d'Eyriès vint me soutenir avec trois cents chevaux, et j arrivai très heureusement, après n'avoir perdu que dix-sept hommes et neuf chevaux dans une retraite de cinq heures, devant toute une armée.
Le maréchal de Laval me reçut très bien, malgré le danger de la situation où il se trouvait. Il n'avait avec lui que trois brigades d'infanterie, le reste de son armée n'étant pas arrivé. Le prince héréditaire, aujourd'hui le duc de Brunswick, avait assez de temps pour l'attaquer, et s'il l'avait battu, il le coupait du centre de l'armée. Le maréchal fit très bonne contenance, tira beaucoup de canon, ce qui réduisit l'affaire à une canonnade très vive. Heureusement, la nuit vint et avec elle, successivement, toutes les troupes qu ou
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attciulait des différents corps. L.i position était excellente, pourvu (pi'on eut assez de monde pour Toccuj)er. Aussi le prince héréditaire renonca-t-il à nous atta({ucr, bien que larniée de sou iu'\ eu fut réunie à la sienne. Le 5 novembre, il ny eut même pas de canonnade.
Le 7, les ennemis se retiraient par la ^'jorffc d'Eime et lord Gramby resta campé à l'entrée de cette ^or/je et se protéjjea à laide d'abalis à sa droite et à sa {jaucbe. J'eus ordre de me remire avec mon détachement au village d'Eime. In brigadier de l'armée, ({u on relevait tous lesjours, commandait. Le premier fut M. de Souastre, aujourd'hui duc de Guines (1), et le second le marquis de Chal)riUant. Le troisième jour, le comte de Brog^lie vint lui-même poursuivre larrièreparde de lord Gramby, qu'on lui disait se retirer. Je rassurai qu'il n'en était rien. Néanmoins, il avança avec ses troupes jusqu'à l'entrée de la gorge. Mais il fut reçu par un tel feu d'artillerie qu'il fut obligé de se retirer. J'y perdis quatre chevaux. Le lendemain, le maréchal, ayant appris que le prince Ferdiiuuul prenait ses quartiers, ordonna à son armée de prendre aussi les siens derrière la Fulda et le Weser. Je fus destiné à rester à Gottingen et à y commander deux
^1 l-itiiUnant {;i-in'ial, noiniiiL' duc ou 1770 et souvent employé à des missions diplomatitjucs. Fut ambassadeur à Berlin et à Londres. ^é en 1735, il mourut en I80G, cinq ans après son retour d'émigration.
cents hussards du régiment de Nassau. Le marquis de Lostange eut la place du vicomte de Belsunce, envoyé à Saint-Domingue comme gouverneur. M. de Guée remplaça M. de Durfort comme colonel. D'ailleurs, une partie des officiers supérieurs de l'hiver précédent y furent employés aux ordres du comte de Vaux.