‹ Mémoires du Cte Valentin Esterhazy avec une introduction et des notesChapitre 31 sur 58 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

cille n'est plus. Le comte d Artois, ses deux fils, le prince de Gondé, son fils et son p(>tit-fils [)renncnt le parti de sortir du royaume, et au milieu des dan^jers créés de toutes parts par les émissaires de la faction, ils arrivent, le samedi, au point du jour, à Valenciennes.

Le vendredi, le roi va à l'aris; un silence sombre règne autour de lui. 'l'outc une populace armée sans ses ordres forme une haie partout où il doit passer. Il va à IHotel de Ville, monte ces marches encore teintes du sang de M. de Flesselles, et va recevoir des mains du factieux Railly, maire élu de Paris, la cocarde symbole de la rébellion. Cette démarche avilissante, premier [)as vers Téchafaud, contente le peuple. Les cris de : "Vive le roi, vive la nation! " éclatent de toutes parts, et à la nuit, le roi revient à Versailles.

Là, le moment était pressant; si le roi, au lieu d'aller à Paris, s'était retiré avec les troupes encore fidèles, s'il se fût confié à elles, lui et toute sa famille, sans doute il eiit pu s'éloigner de sa capitale criminelle, rassembler autour de lui ses partisans. Il existaitun grand nombre de bons régiments qu'on n'avait pas encore tenté de séduire, ou qui avaient résisté à la séduction; ils 1 auraient défendu contre tous les attentats commis ensuite. Au lieu de cela, entouré de ministres in6dèles, ou du moins faibles, il hésitait sur tout, n'osant contrarier lAssemblée nationale qui les

avait nommés en attendant le retour de iSecker, qui s'était enfui en Allemag-ne et n'avait pu revenir aussi vite que Teùt désiré son parti.

Cependant, les factieux, maîtres du roi et de Paris, ne Tétaient pas encore du reste de la France. G est alors qu'une g^rande idée bizarre, mais qui a été justifiée par le succès qu'elle a eu, sortit de la tète d'un des scélérats qui composaient le conseil d'Orléans. A la même heure, le même jour, des courriers sont envoyés sur toutes les routes; ils font sonner le tocsin, annonçant l'arrivée de brig^ands à qui ils donnent différents noms, plus ridicules les uns que les autres, et qui tiennent, affirme-t-on, couper les blés qui ne sont pas encore mûrs, égorger les enfants et les femmes. L'effroi se répand dans les campagnes dont les habitants se réfugient dans les villes, et les émissaires de la faction engagent les municipalités nouvelles à demander des armes. Autorisés par lexemple de Paris, et par lautorilé que le plan de constitution donne aux nouveaux officiers, les magasins s'ouvrent partout. En trois jours, toute la France est armée; les arsenaux et les manufactures d'armes sont vides, et les nouvelles lois donnant la préséance aux gardes nationales sur les troupes réglées, que Ion continue à détourner de leur devoir, l'autorité royale n"a plus de défenseurs.

Après vous avoir à peu près mis au fait de ce qui sest passé à Paris à lexplosion de cette affreuse réNolution, préparée depuis plusieurs années par le déran-

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fjeincnt des finances, les fautes de la cour, le mauvais choix; (les ministres, et surtout par I audace des jdulosophes modernes, qui se faisaient des partisans d'abord de tous ceux qui avaient été faire la g^ucrre d'Amérique, des jeunes fjens qui étaient jaloux de la jOflolre qu'ils s'v étaient acquise, et ensuite de tous les mécontents en tout pcure, il luo reste à vous détailler ce ([ui m'est arrivé de personnel pendant ces affreux moments, qui n'ont été que les précurseurs de temps plus affreux encore, durant lesquels ont coulé des flots de sang- humain.

Retenu à Yalenclennes par la nécessité de faire venir des grains de 1 étranger et d'y maintenir l'ordre, j "avais en vain sollicité un congé pour ramener à l'aris votre mère, qui était grosse, et que ma bellemère ne voulait pas exposera accoucher en province. Pressée par celle-ci, ma femme se détermina à partir. Je me décidai à l'accompagner le plus près de Paris que je pourrais, sans ccpcMidanl me mettre dans mon tort, en rentrant sans peruiission dans la caj)itale, Nous partîmes donc, le vendredi 10 juillet, de Valenciennes. L'état de votre mère ne permettant pas de faire de grandes journées, nous allâmes coucher le même jour à Péronne, et le lendemain à Pont-Salnte- Maxence. Le 1^, je la (juitlai de grand matin pour retourner à Valeuciennes.

J'y trouvai tout trancjuille. L'effervescence sourde qui régnait à Paris m'avait imposé des mesures de

précaution sur la frontière. J'avais renouvelé la défense de laisser passer personne sans sérieux examen des passeports. J'appris, le 13, que M. Necker, sous le nom de baron de Goppet, avait passé à Condé avec sa femme, porteur d'une lettre du roi, qu'il avait montrée au commandant de cette place et qui devait lui tenir lieu de passeport. Le renvoi de M. Necker dans cette circonstance me donna de grandes inquiétudes. Elles furent confirmées par l'arrivée de la duchesse de Devonshire, qui avait eu beaucoup de peine à partir de Paris, et qui y avait entendu sonner le tocsin dans la journée du 12. Je passai celle du 14 dans une très grande inquiétude sur ma femme. Je la voyais seule à Paris dans sa maison, livrée aux craintes et aux alarmes, et je n'étais pas tranquille sur les dangers qu'elle pourrait courir de la part d'une populace effrénée , qu'on avait depuis longtemps animée contre la reine et ceux qu'elle honorait de ses bontés.

Le mercredi soir, un ancien dragon à qui j'avais fait avoir son congé demanda à me parler en particulier. Il arrivait de Paris ; il en était parti la veille avec un officier des Gardes françaises. Ils avaient été obligés d'aller à pied jusqu'au Bourget, et là seulement ils avaient pu avoir des bidets de poste. 11 me raconta que l'on empêchait tout le monde de sortir, qu'on cherchait les Polignac qui s'étaient enfuis, et y ajouta les détails de la prise de la Bastille, et du

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