CHAPITRE VIII
Emeute à Valenciennes. — Complicité d'une partie île la garnison. — lies deux cocardes. — Emissaires du duc d'Orléans. — Je rétablis l'ordre. — Je suis accusé à l'Assemblée nationale. — Ma défense. — Elle est couronnée de succès. — Rareté des subsistances. — Los partis dans l'Asseudilée. — L'invasion de Versailles. — Le roi sans autorité. — Les commandements de province supprimés. — Je me décide à donner ma démission de commandant militaire. — Je pars pour Paris, — Entrevue avec le roi et la reine.
A Valenciennes, les émissaires des factieux ne négfliçeaient rien potir animer le petiple. Mais leurs efforts furent inutiles, et cette ville fut le passag^e de tous ceux qui fuyaient la France. Plusieurs même s'y arrêtèrent quelque temps ; cela donnait des inquiétudes aux factieux. Jamart se mit à semer 1 arguent du duc d'Orléans, et on commença à tenir des propos dans le bas peuple. Pour le contenir, je fis placer deux pièces de canon sur la place d'Armes. Malheureusement, une partie des chefs des régiments d Orléans, infanterie et cavalerie, composant la garnison, clquelques officiersdu régimentRoyal Suédois, étaient corrompus, et le pis était que je ne savais à qui me fier.
J'insistais toujours pour faire venir ma femme et
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mes enfants, l^iris n élail pas encore tiancjuillc ; on a\ait arrêté le baron de J)ésen\ al il . et le peuple armé pouvait d lin moment à 1 antre se porter à de nonvelles horreurs. Déjà, ils avaient pendu M. Foulon, après être allé le chercher dans sa terre. Son g^endre, JJcrtier, intendant de Paris, avait eu le même sort. La Fayette et Bailly souffraient ou excitaient ces attentats, pour se rendi'e nécessaires et intimider la cour et son parti, fort affaibli par la désertion de ceux qui avaient été obligées de fuir.
Enfin, le jour même où ma femme et mon lils devaient arriver, prévenu qu'il y avait du mouvement dans le peuple, je fis prendre les armes à la parnison et en plaçai une partie sur la place d Armes. j*ar malheur, les commandants du régiment d'Orléans, cavalerie et infanterie, et du Royal Suédois étaient mal disposés. La populace s empara de deux pièces de canon sans rencontrer de résistance et les reconduisit à Farsenal. En même temps, d autres groupes de peuple allaient forcer les prisons civiles^ et mirent les prisonniers en liberté. Les détachements que j envovai arrivèrent trop tard pour empêcher tout le mal. Ils parvinrent cependant à rétablir Tordre, et à midi, la plus grande paitic des prisonniers était en
(h I/aircslMlioii (lu baron de Béscnval, aprc.* la [nise de la Hasiillc, et son lole durant ces journées tragiques constituent, entre les innombrables épisodes de la Révolution, un de ceux qui attendent cncoi'e une j)lus eoni[)léte lumière.
sûreté, excepté quelques-uns que les bourg^eois avaient cachés chez eux. Ma femme arriva au milieu de ces incidents qui l'effrayaient, mais se remit bien vite en voyant la ville tranquille.
Ce fut peu de temps après que les courriers qui allaient terroriser les campa^jnes furent expédiés. M. de la Tour du Pin (1), ministre de la guerre, ordonna de former des (jardes nationales, de leur donner des armes des arsenaux. Tous les jours, de nouveaux décrets venaient diminuer 1 autorité des commandants et augmenter celle des officiers municipaux. La cocarde nationale était déjà arborée par plusieurs garnisons voisines. Celle de Valenciennes portait toujours la blanche; j'attendais des ordres pour la clianger, et je n'en recevais pas. Le roi m'avait bien écrit dans un billet de ne pas faire d'affaire pour cette cocarde, qu'il la portait bien lui-même ; mais sûr des magistrats et de la garde nationale, dont le commandant comte d'Espiennes était un homme très honnête et bien pensant, je résistai à tout ce que faisaient les factieux pour me déterminer à la faire prendre à la garnison.
L'ordre vint aussi de prêter serment au roi et à la nation, et de ne rien ordonner contre des citoyens qu'à la réquisition des officiers civils. La veille du
(1) L'un des deux généraux de ce nom qui furent mêlés aux événements de cette époque. Ils étaient cousins et furent envoyés à l'échafaud le même jour (avril lld'i-).
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jour fixé pour ce serment, une partie de.s eaial)iniers d'Orléans sortit des portes et trouva des cocardes et du \in dans une auher^je hors de la ville. .le sus de plus qu'on avait le j)r()jet de faire adopter à la .'|arnison cette cocarde nial^^ré moi. Pour obvier à ce danger, je fus à l'hôtel de ville et proposai aux officiers municipauxde la prendre avant de [)réler le sennenl, et de peiinettre dés ce moment à la .'jarnison de la porter. Ils firent plus; ils se chargèrent de concert avec la garde nationale d en faire j)résent à toute la garnison, et de les distribuer eux-mêmes pendant que les troupes seraient sous les armes. Gela fut convenu, et on ferma les yeux sur les j)etits désordres qui se passèrent la veille du jour où de\ ait avoir lieu la prestation du serment.
Ijfl cérémonie se passa d'une manière assez décente; mais la soirée fut livrée à la débauche, et ce ne fut qu'à force de patrouilles et de précautions qu'il n'y eut j)as d'événements fâcheux. Des soldats i\ res couraient les rues avec des gardes nationaux, et criaient qu il fallait me pendre, que la nation n'avait pas besoin de commandants. Plusieurs cabarets pavés par l'argent du duc d Orléans donnaient à boire gratis aux soldats, pour les exciter à la révolte. Heureusement, MM. de Vauban, de Fersen et le Royal-Schomberg, se conduisirent de manière à ce que la nuit fut tranquille. Mais, le lendemain matin, les cavaliers d'Orléans sortirent tous de la ville et allèrent
au faubourgs (rAnzin, dans les cabarets, où on leur donna à boire et à man,<|er aux dépens de la nation. Ils ne manquèrent pas d'envoyer des billets d'invitation aux autres corps. Les g^ardes des portes, qui avaient défense de tirer, furent forcées, et presque toute la g^arnison sortit pour profiter de ce qu'ils appelaient les bienfaits de la nation.
Ma position fut fort embarrassante. Les troupes étaient en insurrection, je n'avais aucun moven de donner des ordres sévères. Si, d'un côté, j'étais sur qu'ils ne seraient pas exécutés, de l'autre, j'étais certain que, s'ils l'étaient, ils seraient désapprouvés par le ministre de la guerre, homme faible et g^ouverné par son fils, démocrate forcené, et que l'on m'en ferait un crime. Je pris donc le parti de retirer les g^ardes des portes, et de n'y laisser que les g^ardes nationales, à qui je n'avais aucun ordre à donner. Les soldats, comme je l'avais prévu, se livrèrent à la licence; ils pillèrent quelques maisons de la ville, pour avoir soit à boire et à mang-er, soit des rubans aux couleurs nationales. Ils se répandirent dans la campagne, se livrant à tous les excès de l'ivresse et de la brutalité.
Je passai la nuit à cheval, dans les rues. Elles étaient désertes; je ne rencontrai (|ue quelques groupes d'ivrognes qui chantaient. Tous les gens sensés s'étaient barricadés dans leurs maisons; les municipaux étaient restés assemblés à l'Hôtel de Ville, et il n'y
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avait pas tic niallicur qu on ne piiL craiiulre pour le lendemain. Avec le jonr, des paysans vinrent me (leinander main-forte contre les excès des soldats; je les envoyai à rilôtel de Ville. Enfin, \ ers onze heures, les officiers municipaux m'envoyèrent une députation pour requérir la force armée contre ceux qui faisaient le désordre. Je me rendis à Tllôtel de Ville, je représentai aux mag'istratb (jue les citovcns avaient encoura^'ji^é cette licence, et qu il me restait peu de movens pour la réprimer; que cependant, muni de leur réquisition, j'allais de ma personne tâcher de rétablir l'ordre dans la campagne, mais qu'il fallait qu'ils se char- {jeassent de la ville, puisque la (jarde des ouvrag'es de fortification et des magasins du roi étaient les seuls objets dont je pusse me charger avec le peu de monde qui me restait. J'ajoutai qu'il était nécessaire qu'ils donnassent de lappui à mon autorité, sans quoi je ne pourrais jamais réprimer la licence dont ils se plaignaient, et qui aurait eu sûrement des suites plus fâcheuses pour leur ville, sans la précaution que j'avais prise d ouvrir toutes les portes. Ils en convinrent, et je partis avec tout ce que je pus rassembler d'officiers et de dragons.
Dans les villages, je trouvai les soldats abattus par leur débauche de la veille. Plusieurs avaient été battus par les paysans. Les traces du désordre étaient jiartout. mais partout une si grande soumission de leur part, qu'ils se remettaient tranquillement en route j)our la
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ville, et que cent cinquante marchaient sons la conduite de deux drageons comme un troupeau de moutons. Le soir, il ne manqua que deux hommes à l'appel. Les factieux, effrayés des suites que pouvait avoir leur conduite, furent plus sag^es; tout rentra dans l'ordre, et la cour ordonna qu'on examinât les dégâts, qui furent évalués à quarante-cinq mille livres, qu'elle promit de payer. Le ministre approuva ma conduite et ne cessa de me recommander de ne pas le compromettre vis-à-vis de l'Assemblée, en faisant usagée de l'autorité qui m'avait à la vérité été confiée, mais dont il était devenu dangereux d'user dans un pareil moment.
La licence, en effet, se répandait partout. A Marienbourg^, petite ville du commandement, à vingt-sept lieues de Yalenciennes, des mutins chassèrent les municipaux et pillèrent les maisons. Ceux qui avaient été maltraités s'adressèrent au lieutenant de la maréchaussée d'Avesnes, qui, après avoir rempli les formalités prescrites, fit arrêter les coupables la nuit et les fit conduire en prison. Il m'en rendit compte, en m'envoyant les procès-verbaux attestant qu'il s'était toujours conformé aux ordonnances. Mais, bientôt après, les parents des détenus, ou peut-être ceux qui les avaient excités, crièrent à 1 abus de 1 autorité. .le fus dénoncé à l'Assemblée nationale, comme ayant arraché de leurs foyers des pères de famille, des citovens, })Our les jeter dans les fers, sans aucun
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criiHc (jii(> Icurallaclioiiiciil à la non \ clic ( ionsliLnlioii . Sans que j'eusse été entendu, des niend)res opinèrent pour que je fasse blâmé, d'antres j)our que je fusse mandé à TAssemblée pour y rendre compte de ma conduite et être ju{}é ensuite par qui il appartiendrait. Plusieurs de mes amis voulurent prendre ma défense, et demandèrent que l'on sinformàt avant de juj';er; ils ne furent pas écoutés, et vraisemblablement j'aurais été condamné, si M. Gouy d'Arsy, démocrate zélé, et que je ne connaissais pas, n'avait pensé qu'avant de blâmer un citoyen il fallait l'entendre. Au j'jrand mécontentement de quelques membres qui croyaient me perdre, son avis prévalut et l'on remit à quinzaine l'examen de mon affaire.
Il me fut aisé de démontrer la fausseté de l'accusation. J'avais donné le mot à buit beures du soir à Valenciennes, le jour où les bommes avaient été arrêtés à onze beures; je n'avais donc pu exercer moimême cet acte d'autorité. Ils avaient été arrêtés en vertu d'un ju^^ement prévôtal, rendu sur une plainle lé(}ale et à mon insu; c'est ce que prouvait le procèsverbal que m'avait transmis, le surlendemain, le lieutenant de la marécbaussée J'envoyai ces titres au président de l'Assemblée; j'en fis faire des copies collationnées que j'adressai aux ministres de la .«guerre et de la jiislicc, ainsi qu'à (pielfpies journalistes qui s'étaient décbainés contre moi, et à ceux qui avaient pris ma défense sans bien connaître le fond de la cliose. J'en
fis imprimer ensuite quelques centaines d'exemplaires, que je pris soin de faire répandre. Ces papiers authentiques imposèrent silence à mes ennemis. Néanmoins, ils ne né^jlig^èrent rien pour empêcher ma justification, espérant laisser au moins du louche sur ma conduite. INIais je pressai tant qu'à la fin j'obtins un décret en ma faveur, et ordre au président, alors M. Mounier (1), de me l'envoyer, ce qui fut fait et augfmenta encore la rage de mes ennemis.
La rareté des subsistances recommençait à se faire sentir. Il ne manquait cependant pas de blé à Yalenciennes; les magasins de la ville étaient assez bien garnis et ceux du roi étaient pleins pour fournir toutes les garnisons de la province. Celles de Givet et de Philippeville avaient épuisé celui qui y avait été acheté après la récolte, et il était nécessaire d'en envoyer de Yalenciennes. Je m'adressai à la municipalité pour qu'elle en prévînt la commune, afin que mon convoi n'éprouvât aucune difficulté. Gomme il me fut rendu compte que quelques mauvaises têtes menaçaient de ne pas le laisser sortir de la ville, je me rendis à l'assemblée de la commune. J'observai que les blés que j'allais faire transporter étaient de ceux qui n'étaient pas destinés aux habitants, mais aux troupes; que dans
(1) Avocat dauphinois, député de Grcnohic aux Etats généraux, il présida l'assemblée vers la fin de 1789 et s'y fit remarquer par son courage. Il émigra après le 10 août, rentra en France après hrumairc et mourut, en 1806, conseiller d'Etat, à peine âgé de cinquante ans.
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le cas où je trouverais des obstacles pour en envoyer à Givct, je serais oblig^é de faire venirla f|aruisoii(le cette ville à Valciicienncs pour \ subsister, ce qui produirait une (jraude cliar/je pour les babitanls. Je demandai en outre que la commune envoyât des dé{)utés avec le convoi, qui s'assureraient d'une part de la destination et de l'autre pourraient justifier que le (jrain était indispensable pour la subsistance des troupes qui étaient dans ces deux places.
Après quelques légfères objections, ma proposition fut acceptée par la {jrande majorité, et les chefs de la garde nationale promirent de s'unir à moi pour assurer la sortie du convoi, qui fut fixée au surlendemain. Je chargeai le comte de Vauban du commandement de l'escorte, et je donnai ordre au reste de la garnison de se tenir prêt à marcher. Les gardes nationales établirent des postes sur les places et aux carrefours par où le convoi devait passer. Les chariots arrivèrent la veille, et le chargement se fit tranquillement. Mais le peuple s'était assemblé dans les rues, principalement les femmes, qui criaient qu'on allait les affamer, puisqu'on faisait sortir le grain.
Le convoi se mit en route. Quatre grenadiers étaient à chaque chariot, et les dragons de Scliomberg formaient lavant-garde. Tout allait bien, la populace criait, mais on laissait dire et les chariots avançaient toujours. Malheureusement, le vingt^deuxième, ayant laissé tomber un sac, s arrêta pour le ramas-
ser. Le peuple profita de ce moment de halte pour se jeter sur les chariots, ôter les clavettes des roues, et couj^er les traits des chevaux; plusieurs grenadiers se rangeaient pour laisser agir les femmes, et le convoi fut arrêté sans qu'il y eut moyen de le faire avancer.
Les premiers chariots étaient déjà sortis du faubourg de M(5rles; je les fis parquer sous la garde des dragons de Favant-garde, et fis prendre leurs chevaux et leurs chariots pour atteler un pareil nombre de ceux qui étaient arrêtés dans les rues. Cette opération fut lente ; le peuple, échauffé par ses succès, jetait des pierres aux officiers qui portaient des ordres. Le régiment d'Orléans, à qui j'ordonnai de marcher sur la place, commandé par M. de C*"''% qui a été ensuite général révolutionnaire, mit une heure et demie pour s'y rendre. Pendant ce temps, le convoi eût pu être pillé, sans un événement qui le sauva.
Les piquets des gardes nationales qui étaient sur la place avaient ordre d'empêcher le peuple de s'approcher des chariots. Quelques personnes voulurent forcer cette garde ; un enfant craignit qu'on ne voulût prendre son arme, et la tira en l'air. Le bruit du coup, le sifflement de la balle, qui alla casser une vitre, firent un tel effet sur cette populace qu'elle s'enfuit et donna le temps aux troupes d'arriver. Une fois les chariots en sûreté, je fis prendre des clavettes à l'arsenal ; j'envoyai la maréchaussée chercher les
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chevaux (jiii ('taicnt icnliés dans dos aidjcrcos; avec des cordes, on raceonimoda les traits, et vers trois heures de l'après-midi, le convoi était en pleine marche. Une petite pluie ([ui survint déj'joùta le peuple du projet de s'opposer à une sortie qui était autorisée par la uiiiuicipalité et par la majorité de la coiiiuniue, et mou convoi était déjà à une lieue de la ville. A l'entrée de la nuit, je le fis par(|uer, et il partit le lendemain matin, avec la plus (jrandc trancjuillité.
Depuis cette aventure, mon autorité fut hien constatée, et en me soumettant à des formalités désa- {jréables souvent, et toujouis ennuyeuses, pesant bien chaque ordre (|ue je donnais, parfaitement secondé par M. d'Espiennes, par un nommé Borniche, (jui avait un ^rand crédit sur le peuple, je fis à Yaleuciennes ce que je voulus, comme avant la Révolution, Il est vrai que je comptais plus sur les bourgeois, qui m'étaient vraiment attachés, que sur la /[aruison, à (jui on prodiguait sans cesse de l'argent pour la rendre désobéissante.
Mais, si la ville était tranquille, les campa(|nes ne Tétaient pas. Les abbayes étaient devenues l'objet de lii haine du peuple qui rêvait de les piller, à l'instig^ation des mauvais sujets, dont, dans les temps de désordre, il se trouve toujours un si ,'|raud nombre quand ils peuvent espérer l'impunité.
Il me fut rendu compte un jour qu'une bande de paysans, conduite par un perrucjuier et un autre parti-
culier était en marche pour aller piller l'abbaye de Vicogiie. Je fis partir M. de Vauban, qui était mon bras droit, avec deux cents hommes d'infanterie et cinquante chevaux. Il trouva les pillards dans l'abbaye, les prit tous et les ramena à Valenciennes, où ils furent mis en prison. M. Maillard, lieutenant prévôt de la maréchaussée, homme rare par son sang-froid, son courage et son activité, informa contre eux, fit relâcher ceux qui n'avaient été qu'entraînés, et deux furent condamnés à être pendus, leurs corps placés sur le chemin de Yicogne.
Cette sentence déplut à un factieux de la ville. La veille de l'exécution, un officier de la garde nationale allait de poste en poste échauffer les têtes, et tâcher de s'opposer à l'exécution de ce jugement. Maillard en fut instruit: il trouva des témoins qui déposèrent des propos séditieux de cet officier, et pendant que sur la place, en présence de la garnison et de la garde nationale assemblées, les deux criminels étaient pendus, il fit arrêter l'officier qui avait dit hautement qu'il saurait bien empêcher leur supplice, le fit conduire en prison en présence de toutes les troupes, et le fit passer au pied de la potence où étaient suspen- (his les corps des deux suppliciés. Ce dernier trait acheva de maintenir l'ordre dans la ville et de contenir les factieux, qui vovaient que les efforts qu ils feraient pour me perdre à Valenciennes retomberaient sur eux. J'avais été admis au club bourgeois, et ma
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personne seule contenait les déclamations des démocrates, dont le clnb n'était pas exempt, qaoicjii ils n'y fussent pas les plus nombreux.
Pendant que j'étais aussi trancpiille à \ alenciennes que la position cruelle où se trouvaient le roi et son autorité le permettait, le côté {jauche de la Convention nationale, car s'était le nom qu'elle s'était donné, n'en était que plus acharné contre moi. L'inquiétude sur les subsistances a été un moyen de tout temps emplové par les factieux pour échauffer le peuple et lui désigner des victimes. Le soin que j'avais de procurer du blé aux habitants de la province que je commandais, les mesures que j avais prises, non seulement pour empêcher qii il on fut exporté à l'étranjjer, mais pour en faciliter 1 im})ortation, étaient connues de tout le pays. Une chaîne de postes était établie dans tous les villag-es de la frontière, qui, de concert avec les maires, ne néjjligeait aucun moyen de faciliter l'entrée des g^rains. Des primes dont je payais nne partie était la récompense des postes, qui réussissaient avec le plus de succès, et le Ilainaut, quoiqu'il récoltât très peu de blé, était en état, par ces différents movens, d'en céder au Cambrésis et à une partie de la Picardie.
Malg^ré cela, on me cita à la Convention connue coupable de faire passer du blé à l'étranger. Tous les journaux étaient pleins de prétendues lettres qu'on écrivait de la province, où l'on avait rencontré des
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mulets char(jés de blé que j'envoyais à 1 archiduchesse. D'autres prétendaient que je l'accaparais pour en fournir les Pays-Bas. Cette machination de la part de mes ennemis, ou plutôt de ceux de la cour, ne servit qu'à me faire triompher. Les municipalités qui me devaient l'abondance dont elles jouissaient s'empressèrent d écrire elles-mêmes au président de la Convention pour réfuter ces faussetés; elles m'envoyèrent des copies de leurs lettres, avec des témoig^na^es les plus satisfaisants de mes efforts pour garantir la province de la disette.
Après avoir raconté ce qui s'était passé à Valenciennes pendant l'année 1789, je dois donner un aperçu de ce qui se passait à la Convention et à Paris.
Dès que les troupes eurent été retirées et les ministres renvovés, la Convention se divisa en trois partis. L'un, qu'on appelait le côté droit, composé des amis de la monarchie, était faible non seulement par le nombre, mais aussi par la diversité des opinions. L'abbé Maury, le vicomte de Mirabeau, M. de Cazalès, et quelques autres joignaient l'éloquence au courage. Mais leur opinion ne passait jamais, et leurs plus beaux discours étaient toujours hués par la multitude qui remplissait les galeries. Celle qui assiégeait les portes de l'Assemblée les huait à leur sortie. Le côté gauche, composé de quelques démocrates, forcenés de bonne loi, et d'un grand nombre de factieux, avait pour principaux orateurs Mirabeau l'aîné,
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Banuive, ral)I)c Slevès, et plusieurs jeunes {jeus de qualité à qui on faisait la leçon el parmi lesquels se disting^uaient les frères Lametli, un Mathieu de Montmorency, un duc d'Aiguillon, etc. Le troisième parti s'était formé des impartiaux ou modérés, gens sans caractère, voulant tout pallier, déconsidérés auprès des deux autres partis, mais ménagés par eux tour à tour pour faire passer les décrets.
La noblesse avait d'elle-même renoncé à ses privilégies pécuniaires. Mais ce n'était pas assez pour ceux qui voulaient l'anéantir. Un soir, l'Assemblée, en proie à cet enthousiasme ordinaire à toutes les réunions d hommes, détruit les droits de chasse, ceux des lots et ventes, de four, de moulin, de colombier, enfin tous les privilèges qui distinguaient les biens nobles ou fiefs des biens en roture. Ce décret fut suivi des excès auxquels se livra le peuple, sans égard pour les moissons qui couvraient les plaines. On le vit détruire le gibier que conservaient les seigneurs et dévaster plus de grains que n eût pu le faire en dix ans tout le gibier de France.
M. Necker, à son retour, fit une entrée triomphante à Paris. Il fut reçu à l'Hôtel de Ville aux acclamations du peuple. Mais lorsqu'il voulut demander la liberté du baron de Bésenval, le peuple s'y refusa. Il vit alors que son crédit n'existait qu'autant qu il flattait les passions populaires et put se convaincre de la vérité de l'axiome du cardinal de Retz, qui disait (pi'il fallait
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faire tout pour le peuple, mais jamais rien par lui. Un marquis de Favras (1) avait été arrêté; le baron de Bésenval fut mis dans la même prison, et comme le peuple voulait absolument du sang^, le marquis fut sacrifié, et condamné à être pendu. Cette exécution, dictée par La Fayette, sauva la vie de Bésenval,
Pendant que la populace de Paris se livrait à ces excès, que La Fayette provoquait souvent pour se donner le mérite de les réprimer, celle des provinces incendiait les châteaux, brûlait les archives, pillait les maisons des g^entilshommes, et même les massacrait, comme M. de Monti près de Lyon, M. de Montesson au Mans, et plusieurs autres. L Assemblée nationale était toujours à Versailles. Le comte d Estaing- y avait été nommé commandant de la g^arde nationale. Mais, comme cette garde bourg^eoise était fatig-uée par le service du château et de lAssemblée, la municipalité demanda au roi de faire venir un régiment d infanterie et un de dragons. Le régiment de Flandre et celui de Languedoc-Dragons étant arrivés, les factieux entreprirent de les corrompre. Les gardes du corps du roi restés fidèles, pour contrebalancer ces tentatives de séduction, imaginèrent de donner un repas
(i) La trajjique aventure du marquis de Favras, qui a donne lieu à tant de controverses sur le point de savoir si, oui ou non, le comte de l'rovencc y eut une part, n'est pas, malgré tout, encore éclaircie. Pour ma part, je n'ai pu, jusqu'à ce jour, en dépit de mes recherches à travers les documents du temps, élagation faite de ceux qui sont visiblement apocrvphcs, v trouver une preuve de la conqjlicité du futur Louis XVIIL
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<\ CCS ré^imoiits. La salle do spcclaclc du (•liàl(\Tii fui choisio pour cet objet; le roi. la reine allèrent |)ar une lOj'|e voir ce spectacle; leur présence excita Tenthousiasme des convives. La musique jona 1 air- de Riclinrd Cœur de Lion, <i 0 Richard! ô mon roi! 1 univers t'abandonne. " L'enthousiasme augmenta : on cria « Vive le roi " ; les cocardes nationales furent jetées, et des cocardes blanches arborées. Le roi et la reine se retirèrent par sensibilité, craignant les suites d'un événement qui, quoicjue simple et imprévu, ne devait pas manquer d être mal inlciprèté par les factieux.
Ils ne s'étaient malheureusement pas trompés. L'Assemblée de Paris tonna contre ce qu'elle aj)pelait une orgie menaçante pour sa sûreté et la liljcrté de la nation ; les administrateurs de Paris rendirent le blé pins rare, et par là échauffèrent le peuple. Le 5 octobre, des femmes sattroupèrent : des factieux dégfuisés parmi lesquels on a cité le duc d'Orléans et le duc d'Aig^uillon, se réunirent à elle afin d aller à Versailles chercher le roi, tuer la reine, et défendre l'Assemblée. M. de La Fayette eût pu facilement dissiper cet attroupement; il le laissa saccroitre au point qu'il se vit forcé de se mettre à la tête. Des gardes nationales s y joi.<[nirent, suivies d'une foule de scélél'als armés (jui ne dissimulaient pas les projets les plus atroces.
Le roi était allé se promener dans le parc de
Meudon. Il fut averti j)ar un de ses fidèles serviteurs parti de l*aris à pied à travers champs. Il n'eut que le temps de rentrera cheval à Versailles. Déjà, la colonne sanguinaire, ivre de vin et de fureur, était au hout de l'avenue ; elle se répand dans la ville ; des femmes de la halle de Paris entrent à l'Assemblée, prennent place sur le banc des législateurs qui le souffrent ; elles respirent la veng^eance. Mais c'est surtout à la reine qu'elles en veulent. On ferme les grilles du château ; les gardes du corps sont dans l'intérieur. De la foule, on tire sur eux. M. de Savonnière, un de leurs officiers, est blessé. Le roi leur défend de tirer sur le peuple, ils obéissent et reçoivent des coups de fusil sans en rendre. M. de La Fayette arrive, il calme le désordre, monte chez le roi, lui dit que le peuple est venu pour l'engager à se rendre dans sa capitale, et que, s il y consent, il répond de tout. Le roi le promet, M. de La Fayette revient assurer que tout sera tranquille et va dormir.
Au milieu de la nuit, cette horde trouve le moyen de pénétrer dans le château. Des femmes ou des hommes déguisés en femmes entrent dans l'appartement de la reine, massacrent les gardes du corps qui gardent la porte de sa chambre. La fille de Fempereur a à peine le temps de se sauver en chemise dans la chambre du roi. Les bacchantes forcent la porte de la sienne, criblant le lit de coups de pique. Voyant leur projet manqué, ils évacuent le château
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pour iiiiitilor dans la cour les cadavres des pai'dcs du corps qu'ils ont massacrés, et font relentir lair de leurs cris.
L'appartement du roi se remplit de Français fidèles; M. de La Fayette ose y rentrer. La reine, voyant que le dan^'jer est pour elle, se montre sur le balcon avec son Hls. Le peuple crie : » Point de dauphin! " . La reine le fait rentrer dans sa eliand)re et parai! seule sur le balcon pour s'exposer à la rajjc de cette foule brutale c[ aimée. Son courap^e, son maintien en imposent; on crie: " Vive la reine! vive le roi! " , et pendant ce temps, tous se disposent à aller à Paris.
On avait déjà conseillé au roi de partir avec sa famille; les carrosses étaient avancés, un détachement des gardes du corj)s sétait rendu à Rambouillet, où le régiment du Dauphin, dragons restés fidèles, était placé. Il eût été facile de conduire la famille royale loin d'une capitale rebelle. Mais l'indécision du roi, 1 opinion de ceux d'entre les ministres qui le trahissaient s'opposèrent à I avis du comte de Saint-Priest (1) . Le joi se livra à la merci des scélérals «pii déjà ne se
\\) Il était alors iiiiiiistiv' <lo I iiitrriiiir <■[ no crssa (\e ronsoillcr la résistance qui, sans dciiiic cul s;mi\i' I:i nKiii.irrliic cl le ini Dénoiicé pour SCS opinions et ses propos, il donna sa tléuiission en décembre 1790, éuiijfra bientôt après et, après un lonjj séjour en Suède, alla, sur l'appel de Louis XVllI, s'établir au|)rès de lui à lUanekenlierj;, où il succéda, coiuuie charjjé de la haute direction des affaires de I éniijjration, au duc de La Vauffuyon, tond)é en disjjrâce. Pour son rôle, à cette époque, voir mon Histoire de l'Èiniyralioii. Il mourut, en 1821, lieutenant {{énéral et pair de France.
senaiciiL plus cle La Fayette que comme triin iastruinont, et consentit à aller à Paris. I^es létcs des .«gardes du corps ég^or^és ouvrent cette terrible marche; des canons sont placés devant et derrière le carrosse qui contient la famille royale, et les cris les plus effroyables se font entendre pendant tout le chemin. La famille royale est conduite à l'Hôtel de Ville, où elle n"arri\e qu'à la nuit, et les Tuileries, qu on n avait pas eu le temps d'arranger, sont destinées à la loger.
Il parait que le plan des factieux était d'assassiner la famille royale, et de donner le trône au duc d'Orléans. Mais ce dernier, n'ayant pas le courage nécessaire aux grands scélérats, n'agit pas, et La Fayette, qui n'était pas dans le secret, remplit son objet particulier, qui était d'avoir un roi en son pouvoir, dans une ville où il se croyait tout puissant. Orléans partit pour l'Angleterre, avec une commission supposée. Il se trouva des gens assez hardis pour l'accuser, et d'assez criminels pour le laver par un jugement dont il était impossible de ne pas voir l'absurdité.
Quelques membres du côté gauche, ayant horreur de ce qui venait de se passer, quittèrent l'Assemblée, et, sentant eux-mêmes le danger où ils avaient mis la France par leur désir de réformes, ne voulurent pas avoir part aux crimes qu ils prévoyaient. De ce nombre furent Mounier, Lally-Tollendal et d'autres, qui se retirèrent en Suisse ou en Angleterre. Ce qui restait du côté gauche se partagea en enragés, nom dont ils
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so ploriCuiioiil, et en cotislitiilioimcls, qui ont fait d'autant j)lus de lual (ju'ils ont paru j)liis uiodérés, et ontscr\i d iustrunuMits aux l'éjjicides (I) .
Après \c dc'pail du roi, rAsseud)léc, qui sié^'^cait toiijouis à \'('rsadl(»s, décréta quelle s(> ti'ausporterait à Paris. Elle se tint pendant ([uclquc tem])s à Tarchcvèché, jusqu'à ce qu'on eut proposé pour elle le manèfre des Tuileries. La fin de l'année fut assez Iran- ([uilK^ : on supprima les .<;ardes du corps; le service du palais fut confié à la .«jarde nationale d(> l'aris, et les assassins des {jardes du i"oi eurent leiii- place prés de sa personne. Il conservait aux Tuileries une sorte de représentation ; les grandes charges y continuaient leurs fonctions, excepté le grand aumônier, cardinal de Montmorency, ({ui a\ait été obligé de fuli-, ainsi que rarclie\éque de Pai'is, pour sau\er leur \ie.
Les biens du clergé furent attribués à la nation, par un décret du 2 novembre, et les propriétés une fois violées, on dut s'attendre à ce qui est arrivé depuis. On avait accordé au roi le droit de donner sa sanction aux décrets pour qu ds pussent avoir force de loi; mais, comme il la l'efusait à ceux qui compromettaient sa religion et qui étaient contraires aux serments (piil avait prêtés à son sacre, l'Assemblée décréta que dans
(1) Esterliazjv, (|ui av;iit partage toutes les aveiijjlos passions des cinigrcs, se fait ici l'ccho de leurs sentiments de haine contre les constitutionnels, qu'ils appelaient avec uiepiis u les nionaichiens » , et qu'ils déclaraient plus dangereux que les jacobins.
tous les objets qui tiendraient à la Constitution, sa sanction était inutile. Il fallait seulement son acceptation, qu'il ne pouvait refuser sans s'exposer à être déposé. On lui ôta le droit de faire g^râce aux criminels, celui de faire la paix ou la guerre, de nommer les membres des tribunaux, qu'on rendit électifs; on circonscrivit tellement son autorité sur l'armée, qu'elle était devenue, en quelque sorte, indépendante de lui.
Ainsi, avec l'apparence du calme, les républicains marchaient à leur but; ils rendaient un roi inutile, et de là à démontrer qu'il était à char^je à la nation il n'y avait qu'un pas. Quelques constitutionnels de bonne foi donnaient dans les pièges qu'on leur tendait, et les factieux employaient tous les moyens pour gangrener les provinces et désorganiser l'armée en séduisant les troupes. Le ministre de la guerre, chargé d'une responsabilité sévère, n'osait rien prendre sur lui, et ce qu'il y avait de mutins dans les régiments étaient sûrs de trouver appui et protection dans l'Assemblée, dont l'objet évident était de détruire la discipline militaire, pour n'avoir rien à craindre de l'armée.
Le 24 décembre de cette funeste année, ma femme accoucha à Valenciennes d'une fille, qui fut tenue sur les fonts du baptême par le comte de Berchenv et la baronne de Ghérardy, sœur de mon beau-père; elle fut nommée Almérie-Françoise-Ursule. Peu après sa naissance, je perdis ma fille Léonide. Sa mère avait
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été oblifjée de la laisser à Paris ([iiaïul elle élait venue nie rejoindre à Valeneiennes. A son retour, elle était déjà bien malade, une huuuMu- aère s'était jetée sur sa télé et finit par l'étouffer. A cette même époque, les Pays-Bas se révoltèrent; l'archiduchesse futobli^jée de fuir à Bonn, et une partie de ceux qui étaient attachés à la maison d'Autriche se réfug^ièrent à Valeneiennes, où tout élait assez tranquille pour qu'on les y vit sans alarmes.
Au commencement de 1790, les gouvernements étant supprimés, je perdis celui de llocroy. Un particulier vint de Paris engager les communes voisines de la ville à réclamer les terrains qui m'avaient été concédés à moi et à mon rég-iment. Il fut d'abord assez mal reçu. Les habitants lui dirent que ces terrains étaient incultes quand ils m'avaient été donnés, (rue c'était à grand frais que je les avais mis en rapport, et que depuis onze ans que je m'en occupais, et que mon régiment était dans la ville, j'y avais amené l'abondance. Il retourna àl'aris; mais il revint peu de temps après, avec un ordre prétendu de la nation de détruire mon établissement et, à l'appui de cet ordre, il sema de l'arg^ent qu'il avait apporté à cet effet. A la tête de quelques paysans, il fit abattre la maison du jardinier, détruire les bains et couper les arbres des j)épiniéres, dont on fit des fagots. Cette perte me fut sensible ; j'avais fait venir à Valeneiennes mes meubles et mes livres : je me consolai aisément de la perte du
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^uvernement, mais celle du jardin dont je m'occupais depuis onze ans, où j'avais fait de g^randes dépenses, m'affli^'^ea véritablement.
Toujours content de la ville et de la province, je voulus leur donner une preuve de ma confiance en allant m'établir à la campa^jne, et pour cet effet je priai le baron de Nédoncbel de me prêter leJolimay, qu'il n'habitait pas, et qui est auprès du Quesnoy; il y consentit. Mais le jour que j'y envoyai mon maître d'hôtel pour examiner le local, il trouva de l'opposition dans le concierge, et l'homme d'affaires du baron parut craindre qu'il n'y eût du danger pour la maison de son maitre, si je l'habitais. Cela me décida à n'y plus penser; mais j'avais annoncé mon voyage; y renoncer aurait pu marquer une crainte que je n'avais pas, et qu'il était surtout important de ne pas laisser supposer. Je cherchai donc une autre campagne, et Mme de Croix m'offrit Favert, maison seule au milieu des bois, à l'extrémité de la forêt deRaismes, près de l'Escaut. La situation en est agréable, à deux lieues de Yalenciennes. J'allai m'y établir avec ma femme et mes enfants, sans y avoir une seule sentinelle. Je revenais le samedi à la ville jusqu'au lundi, et le jeudi je réunissais à dîner les habitants et les officiers des deux garnisons.
Cette marque de confiance de ma part dans un temps de troubles acheva de me concilier les habitants du pays, et ranima le désir des factieux de mettre
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les troupes en iiisiirrection. Ce qui s'était [)assé à Va- Iciicienncs raniiéc précédente les avait découra^jés pour la {j'-arnison de cette ville. Mais ils travaillaient les réjjinients qui étaient aux environs. Ils conunencèrent par celui de Ihie, qui était à dondé ; il se répandit sans [)erinission dans les cabarets des villag^es voisins de la forêt de llaisnies, pour soustraire \\n soldat à la punition à laquelle il avait été condamné. Le lendemain, Tordre se rétablit tant bien que mal. Mais, depuis ce moment, ce réj'jiment ne ("ut plus sur. Cet incident ne m'avait pas décidé cependant à quitter ma campag'ne. Mais un jour, étant en ville, j aj)pris (jue le ré{jinient d'Auver,'|ne, qui se trouvait au (Juesnoy, venait de s'insurger. Il était venu sans ses officiers aux portes de Valenciennes, et avait demandé mainforte contre eux à la garde nationale qui s'y était refusée. (Jette preuve du défaut d'autorité des officiers détermina à les fane partir [lour les Evcchés.
Vers le même temps, le chef d une sédition de régiment qui avait été arrêté et devait être conduit à Verdun passa par Valenciennes. Je le fis mettre en prison et empêchai qu'on ne lui parLàt. Il avait été traité très différemment dans les autres garnisons où il avait passé; dans certaines même, il avait été invité à diner chez le commandant. La différence de ma conduite donna de l'humeur aux démocrates, et je vis par la ré])onse du ministre à qui j en rendis compte, (ju il serait toujours prêt à m'abandonner si
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je prenais un parti vigoureux, qui était cependant le seul moyen tle conserver de l'autorité et de la considération.
J'appris aussi que le comte dOraison, colonel attaché au duc d'Orléans, parcourait les g^arnisons de la province, et donnait de Tardent aux soldats pour les poussera l'insubordination. Si j'avais pule surprendre, je l'aurais fait arrêter; mais il s'échappa à pied du Quesnoy. Gomme il intriguait sous un nom supposé, il fit imprimer qu'il n'avait pas quitté Paris, ce que personne ne crut.
Du reste, pas une semaine ne s'écoulait sans que quelque régiment s'insurgeât. Le Royal-Liégeois profita du passage de celui d'Auvergne par Avesnes pour se livrer à la licence. La garnison de Maubeuge, qui jusque-là s'était conduite à merveille, suivit cet exemple, et, à cette époque, je ne pouvais avoir confiance que dans les gardes nationales, à qui je n'avais aucun ordre à donner. Les officiers des troupes réglées étaient exposés tous les jours à être égorgés par leurs soldats, etleur insubordination trouvait de tels protecteurs dans la Convention, que le ministre n'osait pas punir les coupables. Une telle position était d'autant moins supportable que le nombre de régiments insurgés augmentant tous les jours, il ne fallait qu'une étincelle pour mettre tout en feu.
Je mandai au ministre que l'autorité du roi n'étant plus respectée par les troupes, je ne pouvais être
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d'aucune utilité clans la province, et je le priai tic faire accej)ter au roi ma démission. Je ne fis pas mystère de ma démarche. Dès qu'elle fut connue, toutes les autorités de la province écrivirent au ministre et au président de la Convention pour demander comme une g^ràce essentielle au bonheur et à la tranquillité des habitants, de ne pas accéder à ma demande et de me laisser dans un emploi où j'avais fait autant de bien. Il ne me fut pas fait part de cette démarche, et je ne l'appris que par la réponse du ministre qui, en refusant ma démission, m'envoya la copie de ces lettres où les services que j'avais pu rendre à la pro- ^ ince étaient fort exa^^érés.
Je n'en étais pas moins décidé à ne pas rester dans une place qui devenait impossible à suivre, et où non seulement ma vie, mais mon honneur pouvait être compromis. M. de Livarot avait été mis en j)rison à Lille où il commandait, parles soldats de sa g-arnison, et peu s'en fallut qu il ne fût massacré, et cependant, il n'était pas comme moi l'objet de la haine des démocrates, ayant ména^jé tous les partis, et tenant le poste qu'il avait des mains des constitutionnels. J'écrivis à la reine, au duc du Chàtelet l'embarras de ma position, et l'extrême désir que j'avais de la quitter. Le duc me proposa un moyen que je saisis : ce fut de demander un cong^é de trois semaines. Mais, pour que cette demande ne fût point suspecte, il fallait que ce fût plutôt un ordre du roi d'aller à Paris
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pour y rendre compte de l'état de la province, et que le même ordre contint l'assurance de retourner au bout de peu de temjis. J'envoyai le projet à la reine, en la priant de le faire adopter à M. de la Tour du Pin. Je reçus à la fin d avril Tordre que j'attendais avec tant d'impatience ; j'en adressai la copie à toutes les municipalités de la province, et je me mis en route avec ma femme et mes enfants, quatre jours après l'avoir reçu. Je laissai ma maison et mes chevaux à Valenciennes, et j'arrivai heureusement à Paris, où mon premier soin fut d'aller aux Tuileries. La reine daigna m'embrasser en fondant en larmes. Le roi vint un moment après chez elle ; il me fit le même honneur; tout ce que j'avais éprouvé de peines, en apprenant ce qui s'était passé, semblait se représenter en ce moment avec encore plus de vivacité : je me faisais des monstres pour l'avenir, qui n'ont été que trop fondés. Enfin je rentrai chez moi la mort dans le cœur.