‹ Mémoires du Cte Valentin Esterhazy avec une introduction et des notesChapitre 47 sur 58 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Graves dissentiments entre le roi et ses frères sur la Constitution. — Mauvais vouloir de l'Autriche. — Tergiversations de l'Impératrice de Hiissie. — Le marquis de Bombelies à Saint-Pétersbourg. — Mort de l'enipereur Léopold et du roi de Suède. — Projets d'expédition abandonnés. — La campagne de 1792. — La retraite de Brunswick.

Je fais venir ma famille en Russie. — Mort de Louis XVL —

Le comte d'Artois. — Saint-Pétersbourg. — Ma démission en 1796. — Conclusion.

La mortdti prince Potemkin, qui arriva au commencement (lu mois de décembre, près de Jassy en Moldavie, suspendit pour quelque temps les affaires dont j'étais chargé. L'impératrice fut plusieurs jours sans voir personne. Le général Zoubof ne prenait rien sur lui ; le comte Bezborodko (1) fut envoyé en Moldavie pour conclure la paix avec les Turcs, et le comte Osterman (2), vice-chancelier, très bien disposé d'ailleurs pour nos affaires, était d'avis de ne pas se prononcer, et de gagner du temps; il était aisé de voir que c'était contre son avis que l'impératrice s'était montrée aussi décidée.

(1) Le comte Alexandre Bezborodko avait été ministre de l'Intérieur en 1780. Tombé en disgrâce à la lin du règne de Catherine, il rentra en faveur sous Paul l".

(2) Ministre des affaires étrangères sous Catherine et l'un de ses plus actifs collaborateurs pour les affaires de Pologne et de Turquie. Il fut grand chancelier sous le règne de Paul et jusqu'à 1 avènement d'Alexandre l".

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De son côté, le roi écrivit aux; [)rinces ses frères qu'ayant accepté librement et volontairement la Constitution, il leur demandait de rentrer dans le royaume, et re([arderait cette déinarche comme une preuve d'attachement pour leur frère et de fidélité pour leur roi. Les princes lui répondirent, avec toutes les expressions du respect (jii'ils devaient à leur soincrain, (jue malgré l'écriture de 8a Majesté, ils étalent persuadés que cette lettre n'étant pas l'expression lil)re de sa volonté, leur honneur, leur devoir, et même leur tendresse leur défendaient d'y obéir ; qu'au surplus, ils s'en rél'éraicnt aux: sentiments, aux principes et aux résolutions qu'ils avaient manifestées dans leur lettre du 10 septembre. Cette correspondance ne changea rien aux démarches de la cour de Pétersbour^j.

Mais celle de Vienne en tira cette conséquence que les intérêts du roi étant devenus distincts et différents de ceux des princes, l'empereur était dég-a(jé, par le fait, des eng-agements qu'il avait pris avec eux, à Mantoue et à Pilnitz. Une lettre que le comte de Vaudreuil écrivit à l'empereur finit par donner de l'humeur à ce sonverain, et l'impératrice Catherine elle-même, quand elle en eut connaissance, m'observa «qu'avec des tètes couronnées toute vérité n'est pas bonne à dire » .

Une autre lettre que je reçus de la reine de France me prouva que l'opinion des princes était fondée, que l'adhésion du roi à la Constitution avait été forcée.

Mais il conservait, beaucoup d'espoir dans un meilleur ordre des choses, pourvu que les démarches des princes n y missent pas d'obstacle. La reine s'en fiait à cet ég^ard avec confiance à la manière de voir de l'impératrice de Russie et à son influence sur les frères du roi. Je fis à la reine une long'ue réponse (j'ignore si elle la reçut) que je soumis à l'impératrice et où elle introduisit quelques changements. J'insistais sur la nécessité de réconcilier la cour des Tuileries avec les princes, et, si une fois ce principe était établi, d'y tenir avec une fermeté inébranlable, en écartant tout ce qui pourrait v nuire ; j'étais chargé de la part de l'impératrice d'assurer le roi et la reine du désir qu'elle avait de cette réconciliation et qu'elle n'aurait eu aucune liaison avec les princes, si elle ne s'était convaincue de la pureté de leurs intentions; enfin je faisais part à la reine du bruit qui se répandait que les jacobins se vantaient d avoir acheté le ministre Spielmann, et que je croyais très important qu'elle en avertit l'empereur.

L'électeur de Maveiice, très bien disposé pour la cause, fit dire dans le même temps qu'il était instruit que l'empereur avait fait part à plusieurs souverains d'Allemagne des intentions positives de la cour des Tuileries. Elle l'avait prié non seulement de ne pas agir, mais d'engager les autres souverains à ne pas se mêler des affaires de France, espérant obtenir du temps et des circonstances ce qu'elle ne voulait pas

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ohlonir de la force. L'éloctoiir, qiioifjiio sur dos disposilioiis do la lliissie, troinail ([ircllcs irôtaiciil pas assez positivement énoncées pour rassurer les princes de l'empire, exposés à être insultés par les Français si Tempereiir et le roi de Prusse les abandonnaient. Il reg^ardait comme très essentiel que la reine s'expliquât sur ses véritables intentions, et qu'on obtint d'elle de ne pas écrire à son frère pour l'empéclier d'agir ni par lui-même ni par ses alliés.

Les mêmes nouvelles se confirmeront par les dépèches de Vienne; l'ambassadeur constitutionnel v y avait été reçu ; ordre était donné dans les poi'ts de respecter le pavillon nalioual ; on jetait des soupçons sur les vues personnelles des princes; les émig-rés étaient mal vus dans les Pays-Bas, et on craignait qu'en peu de temps on ne les forçât de partir. L'ag^ent des princes à Vienne avait toutes les peines du monde à obtenir des réponses aux mémoires qu'il remettait. La mauvaise volonté était sensible, et les princes no pouvaient compter que sur la Russie, qui se bornait à des conseils.

Cependant l'impératrice me répétait (juelle on ferait tant (pi'il faudrait que rempereur et le roi de Prusse se missent en mouvement. Son traité d'alliance avec la Suède était signé et le roi de Suède mettait le plus g^rand zèle à préparer la guerre pour le printemps ; le roi d'Angleterre s'était eng^ag^é à la neutralité de la manière la plus positive. Enfin, l'impératrice

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me chargea de mander aux princes que ce qu'il y avait de plus instant était leur réconciliation avec la reine; que le roi de Suède y travaillait aux Tuileries par les moyens de correspondance qu'il y avait conservés, et qu'elle-même venait de charger M. de Romantzov de voir le baron de Breteuil et de l'amener, s'il était possible, à cette réconciliation nécessaire. A la manière dont linipératrice me parlait, il était aisé de voir que les dissentiments qu'elle s'efforçait en vain de faire cesser la refroidissaient beaucoup et qu'en tout les affaires étaient dans une bien moins bonne position qu'à mon arrivée à Pétersbourg.

Le 12 octobre 1791, le roi de France avait lancé une proclamation dont l'objet était d'arrêter l'émigration et de rappeler les princes. Il était trop évident qu'il y avait été forcé pour que personne en fût la dupe. Mais elle fournit de nouveaux prétextes aux malintentionnés. Déplus, dans le conseil des princes, les divisions s'accentuaient: Jaucourt d'un côté. Galonné de l'autre (1), et ce qu'il y avait peut-être de pis, c'était que l'argent fondait. Les princes n'étaient plus en état d'agir d'une manière indépendante. Ils prirent l'occasion de la proclamation du roi pour demander à l'empereur une déclaration publique qui leur donnât ainsi qu'aux émigrés l'assurance de sa protection. Mais un avis que je reçus de Vienne me

(i) Jaucourt dirigeait la coterie de Monsieur; Galonné celle du comte d'Artois.

c H A p I T r, E o N z i !•: m e xiz

prouva (jiic rciinx-rciir ne ICiitcMidail pas ainsi, t-t (jue même la loiiie conliiniail à rcmpéchcr de rien entreprendre.

Je priai alors Timpératrice de noiiiincr les "^énéraux, de désij'jner les troupes qui devaient se joindre aux Suédois, etde cautionner les princes afin qu'ils pussent prendre des troupes de Ilesse-Darmstadt à leur solde. Mais je ne pus l'obtenir et jallrihiiai ses tennvcrsations au mécontentement (jue lui causaient les divisions qui ré(;naient entre les ajjcnts des princes et entre le roi et ses frères. Du reste, si bien intentionnée qu'elle eût été jusque-là, son conseil ne parta.<i^eait pas sa sympatbie pour la cause royale. La paix avec les Turcs était à peine si.'piée ; il y avait déjà des projets sur la Polog^ne, et les ministres impériaux ne trouvaient pas prudent qu'à peine sortie d'une guerre, l'impératrice s'enfournât dans une autre.

Du côté de la Suède, les cboses n'allaient pas mieux. Le défaut de numéraire y était extrême, les mécontents nombreux, et le roi ne [)ouvait rien sans l'assentiment de la Diète, bostile à des expéditions éloignées.

Au commencement de 171)2, les princes étaient sans argent et, malgré la guerre prête à éclater entre la France et l'Allemagne, l'accord n'avant pu se faire sur la question des princes possessionnés dans ce pays, l'attitude des puissances et celle des Tuileries les paralysaient. Le 14 décembre, l'Assemblée nationale avait

décidé de faire marcher des troupes contre Trêves, Mayence et Etenhcim, et les souverains de ces petits États en avaient fait partir les émigrés armés, à Finsti.fyation de l'Autriche qui mettait ses secours à ce prix.

Le 19 janvier 1792, j'appris à Saint-Pétersbourg que le baron de Breteuil avait fait partir le marquis de Bombelles pour la Russie, porteur d'une lettre de la reine à l'impératrice, et que l'objet de sa mission était de paralvser les princes, lorsque les puissances étrangères seraient dans le cas d'agir contre la France, ce qu'on prévoyait devoir arriver par suite de la déclaration violente de l'Assemblée. On me mandait en même temps que le comte de Garaman allaita Berlin pour le même objet, et qu'on envoyait aussi des émissaires dans les autres cours. Bombelles arriva effectivement le 2 l ; il alla d'abord chez le vice-chancelier, et vint ensuite chez moi, me prier de guider ses démarches. Il me demanda de ne lui faire aucune question sur l'objet de son voyage. Je le lui promis, mais quand je sus qu'il était venu à l'insu des princes, je refusai de le présenter dans le monde, sous le prétexte que n'ayant pas de caractère public, je devais en laisser le soin à d'autres, mais dans le fait pour attendre les ordres des princes sur la manière dont je devais me conduire avec quelqu'un qui n'était venu que pour les déjouer et les écarter des affaires.

Il eut une audience particulière de l'impératrice à

cil AiMir.K onzii;mi: 3,}.-,

lErmitaj'Te, et dès le Iciulciuaiii. j ;il»|>ris |);ir elle qu elle lui ;i\ail répondu (jiio le roi étant piisoiinicr de l'ait, tonte iléniarche l'aile de sa |)ait ne pouvait que le compromettre ou être suspecte; (jne jxnir elle elle re^jardalt toujours les princes libres eonune les véritables interprètes de ses intentions, et que tlès qu'ils cessaient de l'être, son èloijj-nement l'empêcherait de faire autre chose que des vœux pour sa liberté, sa j'jloire et son bonheur.

Le prince de 2sassau arriva peu après à Pétersbourgf. Bombelles, que je lui présentai, s'adressa à hii pour être mieux traité à la cour; mais il n'v eut rien de chang-é. Dans la conversation (jue nous eûmes ensemble, je lui observai que 1 on aur.iilde la peine à croire que le seul désir de voyager lavait attiré en Russie; que M. Genêt, ministre de France, ne manquerait pas de rendre compte de son séjour, et (jue cela pourrait avoir des suites très dangereuses pour la sûreté du roi. Les nou\elles de France prouvaient en effet (jue les républicains ne négligaient rien des moyens d'aigrir le peuple contre la famille royale ; on faisait courir le bruit d un projet nouveau d'évasion; on ressuscitait contre la reine les souvenirs de l'affaire du collier; on échauffait le peuple pour la guerre; à Vienne, M. Spielmann disait hautement que linipératrice ne pressait 1 empereur et le roi de l'russe de se mêler des affaires de France que pour réaliser pendant ce temps les vues qu'elle a^ait sur la

Polo^<|iie. Il est certain que la mission de Bombelles, quoiqu'elle n'eût pas rempli son objet, avait achevé de lasser rimpératrlce en mettant en lumière le défaut d'accord qui existait entre les Tuileries et Goblentz, et les divisions et jalousies qui n'existaient que trop dans le cabinet des princes. M. de Bombelles fut moins bien traité que ne Tétaient les étrang^ers considérables (jui venaient en Russie.

Par unelettredu 17 février, nous apprimesquele projet des cours de Vienne et de Berlin était de faire marcher chacune un corps de trente mille hommes contre la France, pour obtenir le redressement des griefs des princes d'empire, mais sans parler aucunement de la constitution, la re^jardant comme librement acceptée par le roi. On ajoutait qu'en même temps, on oblig^erait les princes et leur parti à désarmer, sauf à leur promettre de se mêler de leurs affaires dans des circonstances plus heureuses. A Berlin, on faisait de p^rands préparatifs. Le duc de Brunswick était arrivé à Potsdam et Bischofswerder (1) était allé à Vienne. On assurait que si l'impératrice s'eng-ag^eait à ne rien entreprendre en Polog-ne, nos princes seraient appelés comme coopérateurs, mais qu'on exigeait d'eux qu'ils se tinssent tranquilles jusqu'à cette époque. Le même courrier m'apporta des lettres des princes : ils étaient fort choqués de la mission de Bombelles et pleins

(1) Le baron de Bischofswerder, qui fut employé à d'importantes missions diplomatiques par Frédcric-Guillauine II.

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dinqniétude pour les suites qu'elle [)ou\ ait avoir pour la sécurité du roi.

Tant dintriyues jointes au plan évident de la cour de Vienne de compter les princes et la consLilulion française pour rien dans la g^uerre qu'elle était disposée à n'avoir que dans le cas d'une déclaration préalable de l'Assemblée nationale, me faisait désirer de quitter Pétersbourg, et ayant attendu d'en avoir la permission, que jesollicitai des princes, je pris le parti d'aller faire un tour à Moscou, pour ne pas quitter la Russie sans avoir vu cette ancienne capitale.

Peu après mon retour à Saint-Pétersbourg, le 1" mars 1792, l'empereur Léopold 11 mourut à Vienne ; le 1 6 du même mois, le roi de Suède fut assassiné d'un coup de pistolet au bal masqué; il mourut le 20. Les Jacobins furent soupçonnés d'avoir contribué à la mort de ces deux princes, et s'ils pouvaient se justifier de n'y avoir pas eu part, les éloges qu'ils firent du régicide et la joie qu'ils témoig^nèrent étaient faits pour donner de l'inquiétude à tous les souverains, pour qui ils annonçaient leur haine.

Le parti républicain, devenu le plus fort dans l'assemblée, obligea le roi à déclarer la guerre au roi de Hongrie, le 20 avril. Les princes profitèrent de ce moment j)our demander la permission de s'armer et de former 1 avant-garde d'une armée dont il paraissait que l'objet devait être le rétablissement de la monarchie française. Leur demande déplut. En ré-

ponse à une note remise en leur nom par le duc de Polignac, on observa qu'en faisant cette guerre, à laquelle il avait été provoqué, le roi de Hongrie ne se proposait pas de séparer le roi de France d'une nation dont il avait accepté la constitution, et que le rétablissement de son autorité n'entrait pour rien dans le plan de la guerre.

L'impératrice Catlierine désapprouva la lettre des princes, quoiqu'elle en admit tous les principes ; elle prévit qu'elle ferait un effet opposé à celui qu'ils en avaient espéré. Elle écrivit cependant au roi de Hongrie et au roi de Prusse, pour les engager à employer les émigrés. La demande eut pour résultat que dans le plan de campagne on divisa les émigrés en trois corps. Mais, on leur défendit de se rassembler avant le 5 juillet, et il fut évident qu'on les destinait à être aussi passifs qu'il serait possible. Gomme leur conduite pendant cette période a été fort calomniée, je crois de mon devoir de la justifier à beaucoup d'égards, et pour ne pas être suspect, je serai sévère sur leurs véritables torts.

Je conviens que le grand nombre de femmes et de jeunes gens à Goblentz rappelait trop la vie de Versailles et donnait lieu aux intrigues, et aux mécontentements; que les prétentions des corps privilégiés et des maisons des princes ont occasionné une dépense qu'on eût pu éviter, et que la désunion des membres du conseil empêchait trop souvent que le secret des

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