‹ Mémoires du duc de Lauzun et du Comte de TillyChapitre 9 sur 11 · ALEXANDRE DE TILLY · texte numérisé non relu

ALEXANDRE DE TILLY

Te suis né en 1764, dans une ville de province célèbre par la beauté de ses bougies , renommées dans toute la France ; ajoutons que les gastronomes estiment singulièrement ses poulardes, et on saura que je suis né au Mans, ancienne capitale de la province du Maine. Ma famille est une des plus anciennes de la Normandie , qu'elle a puissamment contribué à mettre sous l'obéissance de nos rois. Mon grand-père, après avoir servi l'État , s'était retiré de bonne heure dans une terre où il s'occupait de l'économie rurale et du soin d'élever sa famille , assez nombreuse. Sa fortune était médiocre , étant né cadet et d'ailleurs ayant épousé une personne de qualité(l)qui ne lui avait apporté en dot qu'une belle figure. C'était un homme de la plus stricte vertu , un de ces vénérables preux des beaux temps de la chevalerie. Je ne l'ai connu que dans un âge fort avancé; j'étais alors bien jeune, et je me sais bon gré de n'avoir jamais pu oublier cette figure patriarcale, emblème d'une

(i) Mademoiselle (iui-roult de Boisclairaux, lille de M. de Guéroult dfl Saint-Loup.

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conscience pure , et cette gaieté sereine et intarissable , suite d'une vie écoulée tout entière aux sentiers de l'honneur.

Mon père entra de bonne heure au service , ainsi que ses de ix frères, qui courureut cette carrière jusqu'au bout, pendant que lui la quitta presque à son entrée. Livré à toutes les dissipations , il eut pourtant le bon esprit , en parcourant la province du Maine , d'apprécier les charmes , les vertus et la fortune de ma mère; il la demanda et l'obtint facilement de ses parents , qui tenaient un rang distingué dans leur province , quoique d'une famille assez moderne. Elle avait un frère qui servait dans les mousquetaires , et qui , appelé à une fortune considérable pour ces temps-là , avait pris à peu près l'engagement de ne se marier jamais : il est certain qu'il l'aurait tenu , si , vingt ans après, je ne l'eusse, pour ainsi dire, porté moi-même à changer de résolution par une violence extrêmement condamnable.

Douée de la figure la plus intéressante, du caractère le plus noble et d'un esprit orné ( c'est ce que m'ont appris tous ceux qui l'ont connue ) , ma mère ne vit pas longtemps briller les flambeaux de l'hymen ; ils se changèrent, avant une année, en lampes funéraires, qui éclairèrent le cercueil où la précipita ma naissance : sa mort paya ma vie , cette vie orageuse que le destin a condamnée depuis à quelques plaisirs passagers , à des peines durables, à des agitations prolongées, aux vicissitudes de la fortune et à l'injustice de l'exil.

Roseau faible, je restai entre les mains de madame de Coigny, mon aïeule maternelle , femme d'un esprit supérieur, si ses clartés naturelles et acquises n'avaient pas été obscurcies par une dévotion de province que j'appellerai du bigotisme. Je me souviens qu'elle nommait Corneille et Racine des empoisonneurs d'âmes; le premier, disait-elle, est un déclamateur profane, et le second, un enchanteur suscité par le démon, mais la grâce en triompha, et il mourut sous le cilice. « Pour M. de « Voltaire, ajoutait-elle, mon fils, préférez la mort à ses ou-

« vrages. » Elle no négligea rie» pour mon éducation, mais comme elle me gâtait, elle m'éleva fort mal.

J'avais treize ans , j'achevais mes études, lorsqu'un de mes oncles obtint pour moi une place de page chez la reine. On m'arracha à la retraite studieuse qui faisait mon bonheur, et je fus conduit chez ma grand'mère paternelle , qui, jalouse de mon autre aïeule, voulait aussi me garder chez elle, et, h son tour, m'y gâter tout à son aise, avant mon départ pour Versailles.

Dans ce doux loisir, je fus subitement épris d'une paysanne fraîche et discrète, encore plus novice que moi. Bientôt en rapport de sympathie, le mystère guida nos premières amours.

Mais que l'amour se trahit facilement ! Nos rendez-vous furent découverts ; leur mystère était celui des prairies écartées ; leur ombre , celle des bois : le ciel et la nature y étaient toujours présents. Un témoin vit ce que nous voulions cacher aux hommes ; il parla, on me renvoya au collège : ce fut à celui û'/lençon.

Le lecteur sera satisfait cette fois ; dans un récit plus pressé , je n'ai rien dit de trop ; me voici dans mon nouveau collège pour six mois, époque fixée pour me rendre à Versailles. Je repris mes études avec ferveur ; l'image de Suzette ne me poursuivit point. Une tante, dont les bontés sont ineffaçablement gravées dans mon cœur, vint me voir ; elle me fit un sermon très-pathétique sur le danger des liaisons d'un certain genre , et sur l'opprobre qui s'attache aux séducteurs ; elle ne me persuada pas trop, mais j'eus l'air convaincu , et ne retombai pas dans ma faute : c'était autant qu'il en fallait.

Quelque temps après, on me ht un beau trousseau; on m'engagea à me mettre aux pieds d'un prêtre , à lui raconter

toutes mes jeunes fredaines, toutes les pensées que je n'étais pas sûr d'avoir eues, et à me purifier à la table sacrée des souillures dont j'étais taché. Je ne me repens point de l'avoir fait ; je ne sais si des pratiques religieuses, quelles qu'elles soient , peuvent honorer celui qui est au-dessus de nos hommages, mais elles ne peuvent que l'intéresser à notre faiblesse, qui cherche à s'appuyer sur les colonnes intermédiaires de son trône , et à communiquer avec sa puissante immensité.

Calme dans mes passions les plus intimes , reposé dans ma santé, timide à l'excès, un peu savant, je suis en chemin pour Versailles. Le marquis de /'***, mon parent, qui va voir son fifs élevé aussi page de la reine , m'a conduit à sa voiture, et nous voilà emportés vers la capitale de la France, où depuis se sont pesés les destins du monde.

A force de me vanter Versailles et sa pompe, la richesse variée et pittoresque de ses environs, la magnificence du palais, de son parc, de ses jardins, de ses statues , l'éclat et la splendeur qui environnaient le trône de nos rois , on m'avait fait rêver des impossibilités et croire à des créations qu'il n'est donné à l'homme ni de contempler ni d'atteindre.

Ce qui me frappa le plus à Versailles , et à l'instant , fut la distance incommensurable qu'il y avait d'un homme à un autre, et la souplesse de l'insolence subitement métamorphosée en soumission : l'empressement, la politesse, la mobilité des physionomies, l'uniformité des attitudes, et les alternatives d'un froid concerté et d'une chaleur factice.

Voilà ce que n'apprenaient point les livres, et ce qu'on n'avait point dit à un enfant de quatorze ans.

La présence du roi ne m'intimida point; sa figure ne me tenait pas ce que je m'en étais promis : elle était simple et

bonne, je l'aurais désirée caractérisée et majestueuse ; ses regards étaient ceux d'un père qui fixe ses enfants; j'aurais voulu qu'on pût y lire : « Et, s'il le fallait, je saurais vouloir, comman- « der et punir. » Hélas! nous le savons tous aujourd'hui , une juste sévérité dans un roi est une vertu cardinale , une vertu conservatrice de la puissance.

La reine était alors dans tout son éclat. Bien que cet ouvrage ne soit pas consacré à la politique , je n'en éviterai pas les questions, quand elles se présenteront naturellement; mais je n'irai pas au-devant d'elles ; d'ailleurs je ne veux point anticiper. Je parlerai de la reine quand ce qui m'est personnel en amènera l'occasion ; je n'en parlerai pas comme les autres ; je dirai ce que j'en ai vu moi-même et ce que j'en ai recueilli par des autorités irrécusables.

Marie-Antoinette d'Autriche, reine de France, traitait avec une bonté particulière tout ce qui lui était attaché ; elle était adorée de son service intérieur : c'était même là qu'étaient les puissances qui la gouvernaient , sans projet et sans plan , car elle ne s'en était fait aucun, que de s'affranchir des coutumes et de la gêne de son rang, dont elle avait toute la dignité et le maintien quand elle le voulait; mais elle voulait plus souvent ne pas l'avoir.

J'ai beaucoup entendu parler de la beauté de cette princesse, et j'avoue que je n'ai jamais absolument partagé cette opinion : mais elle avait ce qui vaut mieux sur le trône que la beauté parfaite, la figure d'une reine de France , même dans k'S instants où elle cherchait le plus à ne paraître qu'une jolie femme. Elle avait des yeux qui n'étaient pas beaux , mais qui prenaient tous les caractères : la bienveillance ou l'aversion se peignait dans ce regard plus singulièrement que je ne l'ai rencontré ailleurs : je ne suis pas bien sûr que sou nez fût celui de son visage. Sa bouche était décidément désagréable ; cette lèvre épaisse, avancée, et quelquefois tombante, a été citée comme donnant à sa physionomie un signe noble et disliuctif ;

elle n'eût pu servir qu'à peindre la colère et l'indignation, et ce n'est pas là l'expression habituelle de la beauté : sa peau était admirable, ses épaules et son cou l'étaient aussi ; la poitrine un peu trop pleine, et la taille eût pu être plus élégante : je n'ai plus revu d'aussi beaux bras et d'aussi belles mains. Elle avait deux espèces de démarche, l'une ferme, un peu pressée , et toujours noble, l'autre plus molle et plus balancée , je dirais presque caressante, mais n'inspirant pourtant pas l'oubli du respect. On n'a jamais fait la révérence avec tant de grâce, saluant dix personnes en se ployant une seule fois , et donnant ,

de la tête et du regard, à chacun ce qui lui revenait

En un mot, si je ne me trompe, comme on offre une chaise aux autres femmes, on aurait presque toujours voulu lui approcher son trône.

Quant aux traits distinctifs de son caractère, dont, je le répète, je ne veux pas m'occuper de suite, j'en citerai seulement deux , parce qu'ils sont très-prononcés et qu'ils se retrouvent sans cesse dans l'habitude de sa vie privée et publique : ils sont d'ailleurs la source de ses erreurs et de ses infortunes sans mesure et sans exemple chez les nations civilisées : je veux parler de son dégoût pour les formes environnantes de la royauté, plus nécessaires en France qu'en aucun lieu que je connaisse, et de son incurable prévention ( quoi que, en général, elle fût d'un naturel incertain et hésitant ) pour ou contre ceux qui étaient signalés à ses bontés ou à sa haine, ou qu'elle-même y avait souvent désignés sans réflexion.

Elle me traita, à mon arrivée , comme tous les jeunes gens qui composaient ses pages, qu'elle comblait de bontés, en leur montrant une bienveillance pleine de dignité, mais qu'on pouvait aussi appeler maternelle, en ce qu'elle y joignait une politesse digne et affectueuse qui la rendait, s'il est possible , plus respectable , en la faisant encore plus aimer.

La première année s'écoula sans rien de remarquable. J'observais et je cherchais à donner un ensemble à mes réflexions, pour me guider un jour. Mais un fonds d'étourderie inépuisable daus la pratique nuisait aux succès que me promettait la théorie. Avec des maîtres de tout genre, je faisais des progrès assez médiocres, parce que je ne me livrais à rien avec attrait. On avait pris mon caractère à contre-sens; il était écrasé sous l'imbécile médiocrité d'un gouverneur qui, je ne sais comment, avait eu la croix de Saint-Louis à vingt-deux ans. Il en parlait sans cesse, et ne justifiait jamais ceux qui la lui avaient donnée. Les traitements du noviciat de cette première année étaient aussi en opposition formelle avec toutes mes notions de justice, et m'inspiraient de l'aversion pour une école qui avait, à mou avis, plus d'inconvénients que d'avantages. J'appris comme tout le monde à monter à cheval , à danser, et à faire des armes, mais je n'arrivai pas même à la médiocrité dans les mathématiques et dans le dessin. Je n'ai jamais su que le nom de mon maître de langue allemande, et je me souviens qu'au bout de trois ans, il m'enseignait encore que ce nom était Guérault de Palmfeld ; j'en étais à l'appeler encore M. Gérau. Mais, en revanche, j'achevai seul d'apprendre parfaitement le latin , ainsi que le mécanisme de la versification française, pour laquelle j'avais alors un irrésistible penchant , quoique depuis j'aie fait sans attrait beaucoup de vers, et que je n'en puisse plus lire que d'excellents, et tout au plus cent de suite.

Deux ou trois fautes de jeunesse me valurent , la seconde année, des châtiments et surtout une réputation que je ne méritais pas. On me condamnait sans m'entendre. La reine ellemême devait ajouter foi aux calomnies répandues contre moi.

Quelques mois s'écoulèrent dans cet état de réprobation. Ce qui m'affligeait le plus, était de lire dans les regards de la reine toute la défaveur de ses préjugés, quand mon service m'en approchait. Enfin, il se présenta une occasion assez singulière de reconquérir une partie de sou opinion, et je m'en saisis.

J'avais griffonné trois actes en vers , d'après un conte de Marmontel. I. curette ou la Vertu couronnée par r.lmour, était le titre de ma pièce. Je l'avais lue dans un fauteuil, avec un verre d'eau sucrée, entre quatre bougies, à l'aréopage dramatique de Versailles. La pièce avait été reçue, et l'auteur comblé d'éloges. J'allais ressusciter, disaient ces dames et ces messieurs , la muse de la comédie, tombée en faiblesse depuis Piron et Gresset. Un homme qui avait l'esprit paralysé d'un côté, mais qui n'en manquait pas absolument, le prince d'Hénin, présenta la lecture, avait trouvé ma pièce ravissante , les portraits du meilleur ton, et prononçait que j'étais un jeune homme de la plus grande espérance : « On est revenu, « ajoutait-il, de ces préjugés absurdes et gothiques sur lacul- « ture des lettres ; il n'y a que les sots sans talent qui les diffa- « ment dans leur impuissance, et qui croient que pour être bien a noble, il faut être bien ignorant et bien imbécile. Continuez, « Monsieur, continuez ; entrez sans restriction dans la carrière « que vous êtes si visiblement appelé à parcourir. François Ier « faisait des vers ; quant à moi, j'écrirais demain une comé- « die, si j'en avais le talent, et , si l'on me mettait un peu « en colère, je la jouerais. » Ce pauvre seigneur disait à moitié vrai, mais on voit qu'il avait un mauvais esprit qui ne savait pas s'arrêter. Il a représenté depuis , dans une grande tragédie, où le dénouement était toujours amené par la hache révolutionnaire, sous laquelle il a péri, sans savoir au juste à quel parti il avait appartenu et quelles opinions il avait professées. Parfois sa conversation était celle d'un homme de mérite ; mais il finissait par s'y glisser toutes les erreurs d'un jugement faux , encore vicié par une fausse philosophie. Le prince d'Hénin avait une grande naissance, et il plaçait tout son orgueil, toute son aptitude à faire sans cesse ce qui y était le plus opposé ; il possédait complètement cette philanthropie niaise qui fait aimer tout le monde , parce qu'on ne se soucie de personne. Toutefois il a dit et fait des choses qui prouvaient

de l'énergie et de la dignité. A l'appui de mon assertion , je citerai quelques mots de lui. Traité un jour légèrement par M. le comte d'Artois , dont il était capitaine des gardes : « Monseigneur, dit-il, veuillez vous ressouvenir que si j'ai « l'honneur de vous servir, vous avez celui de l'être par « moi(l).»

Ce prince, un autre jour, le plaisantant un peu vivement, le poussait par la tète : « Ma tête est ici , Monseigneur, pour « répondre de la vôtre , mais non pas pour vous servir de « jouet. »

En opposition au sentiment de la reine, il s'était prononcé à Fontainebleau en faveur de je ne sais qu'elle pièce qui tomba à plat. « Eh bien ! M. d'Hénin, votre pièce est tombée.

« — Oui, Madame, à la cour : c'est pour cela qu'elle réussira « à Paris. »

Ce dernier mot, je l'ai entendu : les deux autres je les tiens, de lui ; et ce vice si bas , le mensonge, il ne l'avait pas. En passant sa vie, malgré une charge à la cour, avec tous les bateleurs, tous les intrigants, toutes les courtisanes de son temps, dont il était le patron , il n'avait pas, ce qu'il y a de plaisant , l'excuse physique de sa vie immorale : non-seulement il

(i)On comprendra cette réponse pleine de sentiment d'orgueil, quand on saura que le prince d'Hénin faisait remonter son origine aux comtes d" Alsace, une des maisons les plus anciennes de l'Kurope, et qui, sous ce rapport, se regardait comme l'égale de celle des Bourbons. Elle avait une lige commune avec la maison deHapsbourg, qui remonte à Ethicon, duc d'Alsace au huitième siècle, et d'où descend Guérard, qui fut duc de la haute Lorraine en I0G8. Simon l'aîné des petits-lils de Guérard, continua la maison des ducs de Lorraine, qui occupe aujourd'hui le trône impérial d'Autriche. Le cadet hérita par sa mère des comtes de Flandre et d'Artois. Son lils Philippe fut la tige des deux branches des princes de Chimay-d'Hénin. Le prince d'Hénin dont il est ici question, fut condamné à mort révolutionnairement en I79i. Son frère aine, le prince de Chimay, décéda à Paris en 1802, sans héritiers; de sorte que cette maison est éteinte. La principauté de Chimay est passée par mariage à la famille de Caraman qui en a conservé le titre. .

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était dépourvu de la force qui eût pu lui servir d'excuse, mais il avait toutes les faiblesses qui le condamnaient sans retour.

Voilà une longue dissertation sur M. d'Hénin, à propos d'un drame... Je ne sais en vérité pourquoi,... ou plutôt je le saisc'est ce que je n'ai jamais rencontré un caractère aussi remarquable, qui m'ait autant frappé par ce mélange de raison et de folie , de dignité et de prostitution, de bon sens et d'absurdité.

La reine entendit parler de ma comédie : elle eut le désir de la lire. M. de Campau, secrétaire de son cabinet, qui avait toute l'importance d'un subalterne gâté, mais qui valait mieux que ses airs , fut chargé de me demander mon manuscrit. Il eut l'honnêteté de m'avertir du jour où la reine en avait fini la lecture. Je montai au château ; elle me Gt l'honneur de me dire : « M. de Tilly, voici qui vous appartient, je vous de- « mande , je vous ordonne, s'il le faut, de ne pas faire jouer « cette comédie.

Et comme je cherchais ma réponse, elle ajouta :

« Comment avec du goût pour la poésie , et tant de facilité « à exprimer des sentiments vertueux, est-on accusé d'une si « mauvaise conduite ? »

Pénétré de douleur, je ne pus d'abord m'exprimer que par des larmes ; mais, me remettant, je dépeignis avec rapidité à la reine, en termes généraux et mesurés , le malheur de ma situation, les calomnies d'un sot, la vraisemblance qui les avait propagées, et j'osai lui demander, d'une voix un peu plus ferme, si à mou âge il y avait des crimes irrémissibles quand ils n'attaquaient pas l'honneur ?

« Vous avez raison , dit-elle en me fixant, et je crois M . de

« Pedrâuville(l)un homme bien médiocre! oublions tout cela; « conduisez-vous bien, et vous me trouverez toujours. »

Elle me congédia avec une grâce parfaite, en ajoutant quelques assurances du retour de sçs bontés , qu'effectivement j'ai conservées jusqu'à une autre circonstance, dans laquelle, longtemps après, elle l'ut très-certainement influencée par cet ancien souvenir.

Arrêté dès les premiers pas dans la carrière théâtrale, je fus bien vite consolé : il n'est guère d'impression durable à cet âge. Cependant , je pris la liberté de demander à la reine, quelque temps après , si elle persistait dans l'ordre qu'elle m'avait donné?

« Certainement, et cela vous étonne?

« — Oui, Madame; y a-t-il du mal à faire représenter...

« — Du mal, non : mais cela ne convient pas... Il ne faut « pas qu'un gentilhomme , et à votre âge, se donne en spec- « tacle.

« — Mais la reine sait que M. le cardinal de Bernis, M. de « Boufflers , M. de Guibert même, qui enfin est un homme « du monde, et colonel comme un autre, ont écrit, ont im- « primé...

« — Vous m'obligerez de n'y plus penser. »

J'y pensai, mais je me tus.

Quatre ans après, Laurette a été brûlée par la méprise d'un valet de chambre qui voulait allumer une bougie : j'ai vu ses cendres et ne leur ai point donné de larmes.

Ainsi s'écoulaient ces journées qui laissent des traces si profondes et qui s'envolent d'une course si rapide.

Ma jeunesse allait être mise à une autre épreuve, où la raison et l'honneur l'emportèrent sur l'instinct.

M. deN... allait sortir des pages pour entrer dans un régiment de cavalerie ; il était plus âgé et beaucoup plus formé

gouverneur de ses pages.

que moi. Il soutenait, autant que je puis me le rappeler, que mademoiselle Allard était une actrice tragique Tort imposante, et mademoiselle Arnould une danseuse remarquable par son agilité. La bévue n'était pas de nature à être réfutée sérieusement; mais nous nous emportâmes de part et d'autre avec excès, et il fut décidé que les eboses avaient été poussées à un point

Où l'honneur outragé devait verser du sang.

Nous nous battîmes avec assez d'acharnement; il me donna un coup d'épée au haut de la poitrine, pour lequel je fus saigné deux fois : il en fut quitte, lui, pour une légère égratignure à la gorge. La reine, en cette affaire, se prononça positivement en ma faveur, surtout à cause de la disproportion de l'âge et des forces. Avant d'en venir à ce léger combat, j'en avais eu un autre à soutenir avec moi-même, car la nature, je crois, ne m'avait pas fait brave : je la domptai ; et, depuis ce jour, je me trouvais dans les rangs des braves.

Cet aveu n'est pas embarrassant à faire, mais il est peut-être assez piquant dans un homme qui a eu depuis le malheur d'avoir plusieurs duels très-sérieux, où je crois m'être conduit avec autant d'honneur que de fermeté. Aujourd'hui je mets si peu de prix à la vie, que je ne trouverais plus aucun mérite à la compromettre.

La reine, le jour où j'avais eu l'honneur de lui être présenté, m'avait en quelque sorte ordonné de rester à Versailles. C'était sur cela que je me fondais pour résister aux insinuations de mon départ. Effectivement elle avait eu la bonté de médire :

« Nous ne nous séparons point , puisque vous continuez , « quelque temps au moins , à vivre ici sous mes yeux. Vous « ferez, si vous m'en croyez, peu de voyages à Paris ; il ne •< tieudra pas à moi que vous n'ayez ici tout l'agrément que « vous pouvez y souhaiter. Conduisez-vous comme vous le « devez, et vous trouverez en moi de l'appui. Soyez vêtu plus « simplement : depuis quelques jours, voilà déjà deux habits «■ brodés; votre fortune, quoique honnête, ne vous suffira « pas, si vos goûts l'excèdent. Pourquoi cette coiffure et ces « crochets ? allez-vous jouer la comédie ? La simplicité ne fait « pas qu'on vous remarque, mais elle fait qu'on vous estime. »

Ce discours ne s'est point effacé de mon souvenir : on le croira aisément. Une bonté maternelle dans la plus grande reine du monde, une raison digue du plus noble caractère, y sont trop remarquables pour que je l'aie oublié ; et si ces paroles m'avaient inspiré quelque enthousiasme, si je les avais répétées, en faisant honneur à cette princesse et à moi-même, je n'aurais pas été ridicule comme madame de Sévigné disant au comte deBussy-Rabutin : « Il faut convenir, mon cousin, « que nous avons le plus grand roi du monde! » parce que Louis XIV avait dansé un menuet avec elle.

Il ne m'appartient pas de fixer quelle étendue d'esprit avait la reine, ou le degré qu'elle en a mis dans ses actions ; mais toutes les fois que j'ai eu l'honneur de l'approcher et de l'entendre, j'ai observé dans ses paroles une justesse , une mesure digne des meilleurs esprits.

Ce temps est l'époque de ma connaissance avec un homme de lettres qui n'a pas peu contribué à m'en donner le goût , et que son siècle a jugé avec une rigueur dont un autre le vengera. Je veux parler ici de M. Dorât, à qui il n'a manqué

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pour s'asseoir au rang des littérateurs les plus distingués que moins d'esprit et de facilité. Il avait une soif dévorante de réputation , un besoin renaissant d'attacher le public , et se méprenant sans cesse sur la véritable route de la célébrité , il produisait toujours et ne corrigeait rien ; j'en excepte le poënie de la Déclamation, ouvrage qui, joint à une vingtaine de pièces fugitives et quelques morceaux du Célibataire , lui fixe sa place, et l'empêche de descendre, après sa mort, à celle où les Zo'iles obscurs qui l'ont outragé pendant sa vie auraient voulu le ravaler.

On ferait deux ou trois volumes de ce qu'il a écrit : il y aurait fort peu de taches , et ils seraient dignes d'être rangés dans une bibliothèque classique. La cause première qui l'égara, qui l'empêcha d'atteindre à la gloire, qui sema sa carrière de dégoûts et d'infortuues, et qui le fit descendre atvec amertume au tombeau avant le temps, fut le mélange de deux hommes qu'il y avait en lui. Il ne fut véritablement ni homme du monde, ni littérateur. Un assez mauvais ton qu'il avait contracté dans des sociétés fort subalternes , qu'il croyait excellentes (quoiqu'il eût vécu de temps en temps en bonne compagnie j ; un papillotage insoutenable dans sa manière, et qui a fini par infecter la plupart de ses ouvrages ; des grimaces qu'il a souvent prises pour des grâces ; des bonnes fortunes mises en vers; ce jargon si faux, et ces peintures plus fausses encore d'un monde qu'il ne pouvait pas peindre , et auquel il avait, surtout dans ses ouvrages, la manie de vouloir appartenir; tout cela, dis-je , eu faisait à la ville un composé assez extraordinaire à la première vue, et dans les livres un modèle fort dangereux pour la jeuuesse des provinces, et pour celle qui se destinait aux lettres, dans la capitale.

Mais quand on avait surmonté les premières préventions , quand on s'était habitué à lui, on se trouvait conquis par sa bonhomie réelle que ce vernis factice ne pouvait empêcher de percer, par sou esprit tour à tour solide et gracieux que n'é;lipsait pas ce-

faux clinquant, par son instruction beaucoup plus étendue qu'on ne l'a supposé, par un amas de connaissances variées, d'anecdotes souvent très-piquantes, et, plus que par tout le reste , par la facilité de son caractère, qui n'était comparable qu'à celle de son esprit. En un mot, dans sa conversation , ainsi que dans ses écrits, il fallait l'attendre et le cbercher, et l'on était silr d'en être récompensé. Il n'a jamais peut-être haï qu'un seul homme, qui , certes , avait un meilleur esprit que lui, mais en avait moins; un homme qui fait honneur à la FranoVpuisqu'il a élevé un monument' Oqui durera autant que la langue française, mais qui n'en a pas moins eu le tort odieux de le persécuter avec autant d'acharnement et d'animosité : c'est avoir nommé M. de la Harpe.

Dorât avait été mousquetaire , il était gentilhomme, et tenait beaucoup à ce qu'on le sût : il était entré dans le monde avec de la fortune , et est mort dans une véritable détresse.

Je me suis laissé aller à parler longuement de cet infortuné, et je l'appelle exprès ainsi, parce qu'il l'a été beaucoup durant sa vie, et que sa mémoire n'a point encore recouvré les honneurs qu'elle mérite : j'en parle avec désintéressement, car l'ayant beaucoup vu pendant quelque temps, je n'en ai presque plus entendu parler daus la suite.

Je veux dire encore, avant de finir ce long article, qu'il avait été geâtépar un autre homme, dont la destinée, quoique beaucoup plus singulière et plus brillante , ne s'est cependant pas plus heureusement terminée; un M. dePezay, auteur de Zélie au bain et de la Rosière de Salency , qui , secondé par madame de Cassini , sa sœur, s'était fait marquis, avait fait un ministre S^et, qui plusest, avait manqué l'être lui-même:

I Le Cours de Littérature.

(2)\r. île Pezay s'appela cTab >r 1 M isson ; il était lils de Jacques Masson, de Genève, qui avait une place d'employé supérieur au ministère des finances. Sa sœur, qui était jolie et avait une assez belle voix, épousa M. de Cassini, officier dans les gardes du corps. Elle était coquette. Sa

il n'en est pas moins mort misérablement, encore jeune, d'une ambition rentrée , d'un ebagrin de courtisan ou d'une espérance déçue. Son histoire est assez conuuc, aussi ne veux-je pas l'écrire ici : mais je raconterai à son sujet un trait qui peint M. deMaurepas, qui se moquait de tout, de sa place, du roi, du royaume et de lui-même.

Le duc de Manchester, ambassadeur depuis en France, y voyageait dans sa jeunesse. Il dînait chez ce ministre, placé

liaison avec M. de Maillebois en fit une intrigante. Son frère, qui se fil appeler le marquis de Pezay, fui d'abord mousquetaire, puis aide-de-carap du prince de Rohan, capitaine de dragons , et enlin maréchal-généraldes-logis de l'état-major de l'armée. « Je le connus , dit le baron de Be- « zenval dans ses Mémoires, pendant la campagne de 1756; il était dou- « cereux, complaisant, avait de l'esprit et faisait des vers assez joliment; « on le priait volontiers à souper. A la paix, il s'établit dans une petite « maison du faubourg Saint-Germain , où il continua le métier de bel « esprit, vivant avec Dorât. Sa sœur s'étant mise dans l'intrigue, l'y en- « traîna aussi. Il vivait avec la femme du comte de Montbarey, depuis « prince et ministre de la guerre. On sent que la fortune de M. de Mont- « barey lui facilita bien des moyens. » Le baron indique comment M. de Pezay parvint à être le correspondant confidentiel de Louis XVI, sorte de fonctions mystérieuses dont il était facile d'abuser. On sait que la plupart des souverains ont assez souvent des correspondants secrets dans toutes les classes : cela s'est vu de nos jours , quoique le régime de la publicité en ait affaibli l'importance. Quand ce moyen d'information ne dégénérait pas en intrigue, il pouvait être utile , en montrant aux rois les fautes de leurs ministres et les vraies dispositions des peuples. Mais le marquis de Pezay fit servir sa correspondance à des spéculations ambitieuses. Il profita de son influence pour faire nommer d'abord , ou plutôt pour contribuer à faire nommer M. de Clugny au contrôle général , et à sa mort M. Necker. Mais il échoua, quand il voulut ébranler le crédit de M. de Maurepas, principal ministre. On l'éloigna d'abord de la cour, en créant pour lui une charge d'inspecteur-général des côtes , et on saisit ensuite l'occasion de quelques différends qu'il eut avec un intendant en crédit, pour l'exiler dans sa terre, près de Blois, où il mourut le G décembre 1777, à l'âge de trente-six ans, regardé comme un intrigant subalterne puni justement de sa vanité. Il avait épousé un au auparavant une très-belle mademoiselle de Murât, sans fortune, mais appartenant à une famille ancienne très-considérée. M. de Maillebois livra au principal ministre sa Coirespondance secrète, qu'il s'élait procurée par le moyen de madame de Casstni.

auprès de lui : « Monsieur le comte , quel est, ce monsieur « ( c'était le marquis de Pezay) en habit vert pomme, veste « rose, des parements pareils , et une broderie d'argent , assis « au bout de la table ?

« — C'est le roi , Mylord.

« — Comment?

« — C'est le Roi, vous dis-je, Monsieur. »

La conversation finit là , M. de Maurepas s'entretenant avec son voisin, et l'orgueil anglais ne répétant pas une question payée d'une réponse aussi bizarre.

Après le dîner : « Monsieur le comte, reprend le duc de « Manchester, en quoi méritai-je le persiflage amer que m'a « valu ma question sur ce gentilhomme qui a l'air si suffisant, « si pensif, et auquel beaucoup de gens font la cour, même « dans votre salon ?

« — Mylord, je ne persifle jamais : d'abord ce n'est point un « gentilhomme, et je vous répète que c'est le roi. Comme je « vois qu'il vous faut des preuves, je vais vous en donner : il «■ couche l)avec une cousine à moi, madame de Montbarey (2),

(0 Je demande pardon de la fidélité de cette narration, qui n'est pas du meilleur ton, mais j'ai voulu conserver l'énergie du texte. Le général Clairfayt était présent à cette conversation, et c'est de lui que je la tiens. ( Note de l'Auteur. )

(- Parfaite-Thaïs de Mailly, lille du comte de Mailly, élevée dans un oouvent de la ville de Melun, n'avait que treize ans lorsqu'elle épousa, en 1 7 r> 3 , le comte de Montbarey ; elle fut présentée trois jours après à la cour, etentra le lendemain en possession de la charge qui venait de lui être accordée ( dame pour accompagner ) dans la maison de madame Adélaïde. Voici le portrait qu'en a fait le prince de Montbarey dans ses Mémoires autographes : Sa très-jolie ligure, son extrême jeunesse, sa gen- « tlliesse, au travers de laquelle on apercevait un très-grand fonds d'es- « prit naturel, prévinrent tout le monde en sa faveur. On s'en occupa « avec enthousiasme pendant tout le voyage de Fontainebleau et pen- « dant tout l'hiver qu'elle passa à la cour. Madame de Montbarey, sans « être imposante par sa taille et par sa beauté, comme madame de « Goislin, sa sœur aînée , avait peut-élre plus de droit à plaire par le caractère d'esprit dont ses yeux pétillaient. Beaucoup de fierté, peut-être

■Il

242 SOIVEMRS

« qui gouverne madame de Maurepas(l)qui fait de moi tout « ce qu'elle veut; je mène le roi, vous voyez bien que c'est « ce monsieur-là qui règne. »

J'avais soupe au Justt{T)^o. très-bonne beure, avec M. de Rabodauces, qui repartait le lendemain matin pour Paris. Je me retirais à pied; à quelques pas je fus arrêté par deux femmes qui se séparèrent à l'instant. Je me trouvai seul avec l'une d'elles, qui , d'une voix mal assurée, me demanda de la suivre. Je la reçus assez froidement : l'entendant rire, enveloppée dans ses coiffes, et ne trouvant ni sa manière, ni sa démarche communes, je me ravisai, et cherchai à lui ôter son gant. Ma curiosité ne fut point déçue, cette main était soignée et charmante. Je ne voyais que ceta, et j'entendais cette voix qui, je le répète , n'était point l'organe de celles qui font métier de prostituer leurs charmes.

« Quel sera la lin de tout ceci, lui dis-je ? et que voulez- « vous de moi?

« — Vous suivre , répondit-elle , et vous plaire, si je puis.

« — Je n'en vaux pas la peine, et puis c'est difficile, ou ne « me plaît plus.

« — Vous êtes blasé de bonne heure.

« — C'est parce que je ne le suis pas, que je ne veux point « aller avec vous.

<c même de hauteur dans le caractère, beaucoup de noblesse dans sa façon « de penser et un goût très-déterminé pour l'indépendance, contribuè- « rent à lui rendre le séjour de la cour peu agréable. .. » Aussi chercha-telle constamment à en diminuer la gène par des voyages sous différents prétextes soit de sa santé, soit en Franche-Comté auprès des parents de son mari.

(I) Sœur du duc de la Vrillère

'2] Hôtel de Versailles.

« — Le prétexte est spécieux.

« — Quelle langue parlez-vous là?

« — Le français peut-être.

« — Oui, mais ce n'est pas le français de la rue.

« — Qui vous a dit que j'étais de la rue:' Vivez-vous dans « la boue, parce que vous vous crottez ?

« — D'honneur, je verrai votre visage.

u — D'honneur ! cela ne me plaît plus, et vous ne le verrez « pas. »

J'essayais de lui faire un peu de violence, mais elle me refusa en disant :

« — Vous m'affligerez mortellement si vous essayez de me « regarder ici.

« — Où dois-je donc vous regarder !

« — Partout ailleurs que dans cette rue, où vous croyez « que je passe ma vie.

« — Eh bien, voulez-vous venir chez-moi?

« — Où demeurez-vous?

« — A l'hôtel de Noailles.

« — J'aime mieux ne pas aller là.

« — 11 n'y a personne qu'un concierge, quelques gens atta- « chés à la maison, et moi qui y loge momentanément.

« — C'est égal, je n'ose.

« — Je vous aurais cru hardie.

« — Je le suis peut-être un peu, sans l'être assez.

« — Où donc aller ?

« — Dans la rue de l'Orangerie, si vous voulez me suivre.

« — Je vous suivrais en enfer.

« — Je ne suis pas encore pressée d'y aller, mais nous nous « y verrons peut-être. »

Nous marchâmes; elle avait pris mon bras. Je commençai à m'en trouver honteux par réflexion : je m'es dégageai.

« — Vous n'êtes pas galant , dit-elle ; on y voit peu : vous « ne pouvez guère être compromis.

« — Ce n'est... pas... cela : j'ai cru que vous pouviez vous « en passer, et cela m'était plus commode.

« — Je ne vaux pas les frais d'un mensonge ; vous devez « le croire au moins.

— Le voilà ce bras.

— Je n'en ai plus besoin.

« — Vous me peinerez de le refuser. » Elle le reprit :

— Êtes-vous de Versailles, lui demandai-je?

— Non, j'y suis venue depuis peu.

— De Paris?

— Non plus.

— D'où donc?

— De Franche-Comté.

— Avez-vous encore vos parents ?

« — Ma mère et mon mari.

« — Où sont-ils?

« — L'une demeure à Paris, l'autre est fort loin d'ici.

« — Est-ce que vous ne savez aucun métier ?

« — J'en apprends un depuis quelques mois , qui m'ennuie « beaucoup.

« — Joli métier !

« — C'était celui de ma mère.

« — Une petite famille bien respectable!

« — C'est ce que tout le monde dit.

« — Cela rapporte-il beaucoup?

« — Peu de chose... mais de l'honneur.

« — Effectivement!

« — Je vous assure.

« — Rencontrez- vous tous les soirs des hommes aussi faciles « que moi?

« — Je suppose que je le pourrais... mais c'est décela dont « vous parliez?

c — De quoi donc ?

DU COMTE DE TILLY. 2l5

« — Vous disiez un métier : ce n'est qu'un passetemps. »

Je ne savais véritablement où j'en étais. Nous arrivâmes à la porte de la maison où elle me conduisait : elle s'y arrêta.

« Ah ça (m'appelant par mon nom), je vous demande votre <• parole d'honneur la plus sacrée que vous ne parlerez jamais « de cette aventure, si mes traits vous sont connus.

« — Quoi ! vous savez mon nom ?

" — Vous le voyez bien... (j'étais confondu ) : et votre pa- « rôle d'honneur, reprit-elle.

« — Ange ou démon, répondis-je, je vous la donne. »

Elle frappa ; l'on ouvrit et nous entrâmes.

La chambre qui nous reçut était d'une simplicité qui n'excluait pas un peu de recherche : on aurait deviné son usage. Ma compagne ne se fit plus prier pour se faire connaître : son visage était d'un charme extrême, mais je ne l'avais jamais vu. Je l'en assurai ; elle en parut ravie. Je ne concevais pas qu'avec des traits si nobles et si touchants , un maintien plein de grâce, on fût tombée dans cet état de dégradation ; c'était une figure d'Oéloïse, qu'on aurait cru digne d'être fidèle à un autre Abellard je me conduisis comme lui : avant son aventure. J'en avais une espèce de regret , je pensais à une femme que j'aimais; mais je pensais aussi que dans un tel lieu il ne fallait pas se ressouvenir d'elle : je réussis à l'oublier.

Il est impossible de mettre plus d'esprit, je dirais presque de bon goût et d'enchantement, à un rendez-vous d'amour réel, que celle que je ne sais de quel nom appeler en mit à cette orgie de passage.

J'étais étourdi de cette scène inattendue. Assez jeune pour ne pas la concevoir, je flottais dans l'incertitude. Je ne savais pas si une femme honnête pouvait jouer un rôle de fille à ce point , ou si une fille pouvait autant ressembler à une femme honnête. Je m'arrêtai enfin à l'idée que c'était une per-

sonne bien élevée que la misère avait précipitée dans un abîme. Mais,

Ainsi que la vertu , le crime a ses degrés.

Pourquoi ne pas s'être arrêtée ? pourquoi être tombée si bas? Je lui aurais peut-être pardonné d'avoir vendu ses charmes... du moins à un seul ... mais arrêter dans la rue! Tout mon cœur s'indignait contre elle, et je me haïssais moi-même d'avoir succombé à une séduction si grossière.

Ces réflexions que je fis rapidement me conduisirent à celle de m'en aller. Je pris de l'or dans ma main, et je la lui tendis, ne voulant pas lui faire sa part. Tout devait être extraordinaire dans cette aventure ; elle le rerusa.

« Gardez, votre argent , dit-elle , et satisfaites la femme « de cette maison. Il ne me reste maintenant qu'à vous donner « un conseil, qu'il est possible que j'aie quelque intérêt à vous « donner, mais qui certainement , dans l'avenir, vous sera « d'une utilité journalière. Sachez toujours réprimer un pre- « mier mouvement, soit qu'il appartienne à la surprise, à la « joie, ou à la honte : celui qui n'est pas maître de son ex- « térieur, et surtout de son visage, se trahit sans cesse quand « il est le plus intéressé à se cacher. IN'eussiez-vous appris que « cela ce soir, vous n'auriez pas perdu votre temps.»

C'était pour moi une énigme , je lui eu demandai la clef.

« Mais, dit-elle, mes paroles ne renferment aucun sens « caché : elles sont claires et positives. »

J'avais l'air d'un écolier qui écoute son maître; je crois même être sûr que je ne ressemblais point mal à un sot. Elle me donna sa main à baiser, d'un air de reine; elle appela, me fit éclairer par la même femme qui nous avait ouvert : je l'en récompensai, et me trouvai dans la rue avec mon étounement et mon repentir.

Je racontai cette histoire le lendemain à deux ou trois hom-

mes fort usagés qui se moquèrent beaucoup de moi : je crus que ce que j'avais de mieux à faire était de n'en plus parler.

Je me travaillai pour me distraire de ce souvenir qui me mettait mal avec moi-même ; mais il y avait, j'oserai le dire, un charme obscur dans cette soirée, qui sans cesse ramenait ma pensée sur celle qui en avait été l'objet : ses dernières paroles surtout m'étaient présentes, je n'en saisissais pas l'intention.

Ce conseil, dont on aura bientôt l'explication, de dompter les formes externes, me fait naître une réflexion qui peut trouver ici sa place : c'est la fausseté des jugements d'après les apparences; c'est le tort qu'on a, assez généralement, par exemple , de croire que quelqu'un est coupable ou est convaincu de ce dont on l'accuse, parce qu'il rougit.

Je me citerai moi-même. Je ne passe ni pour timide , ni pour facile à déconcerter ; mais dans ma vie je n'ai pu obtenir de moi de ne pas rougir, dans toute espèce de cas, non-seulement d'un acte ou d'une chose qu'on m'aurait directement imputés, mais même dételle inculpation, quelque absurde qu'elle puisse être, dont je saurais avoir été chargé. Si j'étais accusé d'avoir assassiné le dernier roi de Suède, je ne sais pas s'il me serait possible, tout ridicule que cela serait, de supprimer l'embarras et la rougeur qui me surmonteraient toutes les fois qu'on viendrait à en parler.

Cela tient à la vivacité et à la chaleur du sang, à des organes plus délicats et plus aisés à mettre enjeu : cela ne dérive pas d'une affection morale, c'est une sensation physique purement machinale. Quoi qu'il en soit, c'est un malheur dans le monde, car il arrive d'être jugé sur ces symptômes équivoques; et, d'après eux, je me suis surpris moi-même à prendre des préventions défavorables contre lesquelles, par ma réflexion, j'aurais dû , plus qu'un autre, être en garde.

Je touchais enfin à l'instant de partir pour le régiment où je servais : j'avais été conduit chez le prince de Montbarey, alors

ministre de la guerre, et j'y dînai. Il avait dans le salon cinq femmes, lorsque nous y entrâmes : je n'eu connaissais que trois. Un homme qui depuis a joué un rôle fort plat dans la révolution , M. de Moreton de Chabrillant, se chargea de me présenter aux autres. J'essayerais vainement d'exprimer à quel point je fus bouleversé , en voyant des traits si reconnaissables et si présents. Il m'aurait paru digne des Petites-Maisons de croire à leur identité. Je cachai le mieux que je pus l'excès de ma surprise , et cherchai à faire le premier apprentissage du conseil si récent que j'avais reçu. Je ne pouvais cependant résistera la tentation de fixer souvent ce visage, cette taille, ces bras et ces mains, que je retrouvais chargés de bagues et de bracelets que je n'y avais pas vus : le son de la voix m'achevait. J'étais troublé comme elle aurait dû l'être. Mais , calme comme le prêtre à l'autel, elle trouva le secret de faire toute son histoire, depuis qu'elle était née, à des gens qui la savaient presque aussi bien qu'elle, visiblement pour moi qu'elle en voulait instruire, et tout cela en peu de temps et de mots, avec un art inaperçu et sans l'ombre d'affectation.

11 en résultait que, mariée à dix-huit ans à un homme avec lequel elle avait peu vécu, elle était venue , après être restée trois ans en province , retrouver à Paris sa mère , logée au Luxembourg, qui avait une place à Versailles, et la lui avait fait obtenir. Elle en remplissait les devoirs depuis quelque temps. Je n'eus pas la force de dire un mot. On eut la bonté de me trouver un joli garçon bien modeste et du plus agréable maintien; on aurait pu ajouter que ce petit monsieur était bien sobre, car il n'en dîna pas.

Quand on fut repassé dans le salon, j'essayai de lui adresser la parole, elle me répondit, d'un air distrait, par des monosyllabes. Je la trouvai fort impertinente, et ne savais plus si je ne m'étais pas trompé. Dans un instant où je la fixais , elle inclina la tête comme pour dire «oui », mais je n'avais garde alors de prendre cela pour une réponse à une demande que je n'avais pas faite.

Elle s'en aperçut fort bien, et, plusieurs personnes regardant une fort belle pendule, qui paraissait être nouvellement dans l'appartement, et, en louant le travail, elle se leva avec un air d'impatience, elle s'en approcha, comme pour la voir plus à son aise; sou doigt sur le cadran se trouva placé sur dix, en me jetant un regard qui , dans sa rapidité, n'était intelligible que pour moi. Quelques minutes après, parlant avec la comtesse de Blot, sa voix plus élevée prononça plus distinctement : « Je « crois que c'est dans la rue de l'Orangerie. » Mais bientôt s'étant remise à parler bas, le dernier mot qu'elle articula tout haut fut « Demain. »

Comment croire encore que je m'étais mépris ? il n'y avait plus moyen d'imaginer que ce fut un songe.

On devine que le lendemain je fus exact au rendez-vous que j'étais convaincu qu'on m'avait donné. J'y arrivai le premier, mais on ne m'y fit pas attendre. Un moment je la serrai contre mon cœur, puis j'eus envie de l'en repousser. Tenant mon bras elle m'entraînait. Je lui parlais sans en obtenir de réponse..-.-.. Nous sommes enfin dans la même chambre. « Par quel ha- « sard vous retrouvé-je, se hâta-t-elle de me dire.

« — Quels discours me tenez-vous, je n'y entends rien. « Comment, répliquai-je, je n'ai pas dîné avec vous hier ?

« — Avec moi ? Où donc ?

« — Chez le prince de Montbarey, et vous n'êtes pas la « comtesse De***?

« — Quel conte des Mille et une Nuits me faites-vous là? « Vous êtes malade !

« — Mais, venez donc ici. Ah ! vous ne me tromperez plus,

« c'est bien vous Mais, est-il possible? Car Oui... .

« Oh ! oui C'est vrai, trop vrai C'est vous.

« — Que vous êtes ridicule ! Cherchez-vous à vous exalter « par des chimères ? A votre aise, grand bien vous fasse.

« — Comment?

« — Allons , vous êtes fou. »

Comme j'étais au moins fort assuré qu'elle était là, je passai à des occupations plus positives, elle eut l'air aussi fort occupée.

Je demande pardon si je tombe moi-même dans le défaut que j'ai condamné dans les écrivains qui nous ont inondés, depuis cinquante ans , de romans écrits avec licence, et surtout de mauvais ton, qu'ils ont cru être le meilleur, qu'ils ont fait accroire être le bon à toutes les classes inférieures et surtout aux étrangers, comme je l'ai dit. Mais moi, je n'ai pas le choix : j'écris la vérité, je la pare du voile le moins diaphane, ne pouvant la dérober. Mais je ne tomberai pas dans l'involontaire absurdité de vouloir comme ces Messieurs persuader que les vices cachés du grand monde en étaient les mœurs publiques ; que quelques conversations folles de quelques boudoirs étaient celles des salons , et qu'un certain monde n'était composé, à les en croire, que de freluquets et de caillettes qui ne communiquaient entre eux que par le plus bizarre et le plus inconcevable des jargons ; qu'enfin l'école de la politesse et du goût, la plus grande compagnie de France, aurait été, à en juger d'après les portraits qu'ils en ont faits de bonne foi, des trétaux de grossièretés légères ou d'élégantes absurdités. Ce sont toutes ces peintures, d'un goût détestable, qui sont plus à improuver que quelques récits isolés de quelques actes cachés d'immoralité ou de libertinage , qui ne sont pas une merveille ou une nouveauté dans ce siècle, qui ne se défend par aucune pudeur de tout entendre, et ne laisse aucun mérite et aucun tort à tout dire.

Je reviens à cette chambre où j'étais enfermé, et d'où j'ai fait cette excursion sur quelques auteurs ( deux surtout que j'ai fort connus, et l'un particulièrement estimable, MM. Dorat et Marmontel) qui n'ont ouvert qu'une école de portraits de fantaisie , où leurs élèves n'ont pu que se corrompre et se tromper.

Tout finit iei-bas ; il fallait se séparer de la sirène qui m'avait séduit.

« Je n'ai pas été contente , dit-elle sans préambule et d'un « air distrait, de votre premier mouvement chez M. de Mont- « barey. Je vous l'aurais encore pardonné si vous aviez eu le <■ bon seus de vous remettre, mais j'aurais pu me déconcerter « de votre embarras ; avec de l'esprit il est impossible d'être « plus gauche.

* — Enfin, madame, c'est donc vous !

« — Vous le voyez bien.

« — Permettez-moi de vous faire une question : la première « l'ois que je vous ai rencontrée, vous ne pouviez pas deviner « que j'étais là... Me cherchiez- vous?

« — Je cherchais le plaisir(l).

« — A qui en vouliez-vous ?

« — Au premier qui me plairait (2).

« — Grands dieux ! m'écriai-je, ne pouvant dissimuler une « espèce d'effroi...

« — Il est fort plaisant, reprit-elle sans se déconcerter, que « vous autres hommes veuilliez que tout vous soit permis , « après nous avoir presque tout défendu. Nous n'avons qu'un « moyen de reeonquérir nos droits , c'est de faire en secret ce « que vous vous enorgueillissez de faire en public.

« — Mais vous vous perdrez.

« Oh que non! les demi-fautes perdent, mais presque ja- « mais les extrêmes, car on n'y croit (tas. Pensez-vous , d'ail- « leurs, que je sois comme vous, et que je manque tout à « fait d'adresse? Allons, n'ayez pas cet air contrit, et cemain- « tien d'une pensionnaire. Vous seriez, sans vos grands <- principes, un amant très-désirable. Mais à présent que vous « me connaissez, je ne suis plus digne de vous; si nous nous

(0 Cette conversation, suite défaits que je ne cherche pas à justifier,

est au moins en termes français; ce qu'il y aurait d'inconcevable serait de soutenir qu'elle a été tenue dans un salon ou dans un souper.

( Vote de V 'Auteur. ) .-' Lupa su m, et lupii permancre volo.

252 SOITVENIBS

« rencontrons d;ins le monde, je vous admirerai comme une « jolie lille timide vêtue en homme, et vous aurez pour moi la « considération que vous devez à uue femme forte, qui s'est « un peu faite de votre sexe, mais qui ne reuoucera jamais < n « public à la décence qui est le premier ornement du sien. »

J'étais stupéfait ; j'étais sans voix. Elle m'embrassait ; sa logique ne me persuadait pas, mais elle entraînait mes sens, en dé[jit de ma raison, par un attrait supérieur à ma résistance.

* — Hélas ! lui dis-je enfiu, je suis bien coupable, car j'en « adore une autre.

« Racontez-moi cela , dit-elle.

« — Quelle idée auriez-vous de moi ? ne craindriez-vous pas « que je ne fusse pas plus discret sur votre compte avec une « autre.

« — C'est vrai ; mais ce n'est pas la même chose : le sen- « timent dont vous me parlez a quelque chose de respectable, « et mon aventure avec vous est honteuse et sort de la règle « commune.

« — Vous avez donc uue conscience et des remords ?

« — « Sans doute; je me cache comme je ferais si je m'eni- « vrais dans ma chambre avec du vin de Champagne : il n'y « a pas plus de crime à l'un qu'à l'autre, mais le scandale est « toujours un grand mal. Le ridicule ec la folie sont dans le « fond à l'ordre du jour en ce bas monde : il n'y a que les ap- « parences qui méritent d'être traitées sérieusement.

« — Miséricorde ! où en avez-vous tant appris ?

« — Dans mes réflexions et dans mon cœur.

« — Je ne puis vous en faire mon compliment.

« — Adieu (me mettant la main sur les yeux); oubliez « une grande moitié de tout ceci , mais ressouvenez-vous ce- « pendant un peu de moi.

* — Je ne suis pas le maître de vous oublier. « — Faut-il que je vous remercie?

« — Comme vous voudrez.

« — Bonsoir... Je vous préviens que je veux vous garder un « sentiment qui ressemblera tout à fait à de l'amitié.

« — Et moi, de la reconnaissance : à tout prendre, je vous « en dois. Adieu.

« — Adieu. »

Si cette anecdote paraissait fabuleuse ou exagérée, je ne m'en plaindrais pas, je ne pourrais que dire aux incrédules que j'ai hésité à la consigner dans ces Mémoires, où j'atteste l'honneur qu'il n'y aura pas une ligne , un mot contraire à la vérité, à moins que ce ne soit un tort involontaire de ma mémoire en défaut. J'ajouterai que la France n'a pas été le seul théâtre de scènes aussi scandaleuses , et que je suis particulièrement lié avec un officier général étranger, dont il m'est impossible de révoquer en doute la véracité, à qui la même aventure, aux détails près, est arrivée avec une des femmes les plus considérables d'une des premières capitales de l'Europe. Que cela prouve-t-il? qu'il y a des femmes très-corrompues dans toutes les classes, comme il y en a eu de vertueuses dans tous les temps et dans tous les pays ; mais que partout, celles qui appartiennent aux ordres les plus distingués de la société agissent et parlent, extérieurement au moins, avec la décence et la dignité de leur état; que, quels que soient leurs penchants et leurs mœurs, elles attendent et méritent autant d'égards des hommes bien élevés que les plus vertueuses de leur sexe ; et q îe comme elles ont l'hypocrisie des mêmes vertus, elles prétendent aux apparences des mêmes respects ; et qu'enfin le monde fait justice de ceux et de celles qui s'éloignent des formes qu'il a consacrées dans le cercle des habitudes sociales, tant pour les discours que pour la conduite.

Je dirai , pour pallier les torts de la femme dont j'ai parlé, s'il est possible à présent de rien articuler en son honneur, que je l'ai revue plusieurs années après , liée avec un homme fort connu, mais très-peu agréable, qu'elle avait le mauvais goût d'aimer, qui avait pour elle une passion démesurée, et auquel

H&f. Di; COMTE DE TIU.Y. 22

elle était aussi fidèle que s'il eût été son premier amour. Sans doute aussi était il le premier qui eût trouvé la route de son cœur. Je me souviens d'avoir passé entre eux deux, à Bruxelles, la plus ennuyeuse soirée de ma vie ; quoiqu'elle eût infiniment d'esprit, et de plusieurs sortes d'esprit, j'eus le contrecoup de toutes les fadeurs de la Bergerie : ils oubliaient que

j'étais là Elle avait oublié Versailles.

Le système moral est comme l'organisation physique : il a des maladies dont il peut guérir.

Je n'étais pas à la veille de quitter Paris et Versailles , pour une garnison obscure, pour Falaise, sans donner bien des regrets à tant de souvenirs qui avaient déjà rempli ma vie. La reine, de qui je fus prendre congé, m'assura d'une protection qu'elle ne m'a pas toujours accordée , et d'une bonté qu'elle n'a pas toujours eue : mais elle le pensait au moment où elle daigna m'en assurer. Elle avait éprouvé une peine très-vive, il y avait quelques jours, dont elle était encore sensiblement touchée, et qui pourra donner une idée de son cœur, et prouver à quel point il eût été facile, avec des conseils et des entours digues d'elle, de la faire autant aimer de la nation qu'elle désirait de l'être : le désirer si ardemment, c'était déjà le mériter. Elle me fit l'honneur de me demander si j'avais été à l'Opéra, la dernière fois qu'elle y était venue ( deux ou trois jours auparavant ).

« — Oui, Madame.

« — Pourquoi ai -je été à peine applaudie? que leur ai-je « l'ait?

« — Je n'ai pas remarqué que la reine....

« — 11 est impossible que vous ne vous en soyez pasaper-

« eu.... au reste, en vérité, tant pis pour le peuplé de Paris • « ce n'est pas ma faute.

« Votre Majesté attache trop de priv {quelques larmes o roulaient dans ses yeux ) à ce qui peut n'être que l'effet du « hasard, et d'ailleurs, si la reine me permet de le dire, dans « un rang aussi élevé que le sien, il ne faudrait s'affliger que du « hien qu'on ne fait pas , et du mal qu'on ne peut empêcher.

« — De très-belles phrases pour un étourdi ! mais quand « on n'a rien à se reprocher.... cela fait bien mal ! »

Je ne pensais guère, en la quittant, que déjà c'étaient de faibles éclairs, précurseurs de la foudre qui a pulvérisé ce trône où elle avait cru que c'était la première faveur de la fortune de la faire asseoir.

J'entrerai à cette occasion dans quelques détails qui doivent trouver ici leur place, au sujet de la reine et de la société intime qu'elle se forma d'après ses goûts et ses affections particulières. Je dirai donc que j'avais vu pour la première fois , avant de sortir des pages, la comtesse Jules de Polignac, née Polastroi.(l),si célèbre depuis par sa haute faveur auprès de la reine , et plus tard par la haine que lui porta la nation et par la rigueur du sort qui lui préparait une fin malheureuse et prématurée. Le comte Jules, ensuite duc de Polignac, partagea la fortune brillante de son épouse, et cela sans y avoir songé, ni sans l'avoir cherché. Il ne faut cependant pas en conclure qu'il a été indigne de ce bonheur : ce serait mal interpréter ma pensée. C'était un homme droit et un homme d'honneur, qui, par son nom(2)et par les rapports de sa famille, pouvait arriver à tout , mais qui par ses goûts et ses habitudes semblait destiné à mener une vie tranquille. Sa fortune personnelle était

(Ufiabrielle-Iolande-Marlinede Polaslron, née en 1749, morte a Vienne en 1703. Elle avait déjà une trentaine (Tannées lors de sa grande faveur.

(2)Le comte Jules de Polignac descendait, comme le célèbre cardinal de ce nom, des anciens vicomtes de Polignac qui ont lon^temp* exercé la puissance souveraine dans le Velay.

très-médiocre et sa perspective très-bornée. Plus ami qu'amant de sa femme, il se contenta constamment de ce premier titre, et supporta sans humeur de n'en avoir pas d'autre.

La fortune, sous les traits et les formes de sa femme, en fit son favori : il ne s'était pas pressé auprès de cette déesse; mais avec raison il ne la repoussa point; il laissa verser sur lui tous ses dons sans en abuser, bien qu'on ait dit souvent le contraire. Sa sœur seulement, la comtesse Diane de Polignac, et ses alentours, l'abbé de Balivière(.l)et autres , furent la cause que l'envie, le mécontentement, l'aigreur, se répandirent sur lui et sur la comtesse Jules, qui, à la vérité, n'était pas aussi facile à contenter. Ce mécontentement du public se faisait déjà sentir d'une manière sourde avant la révolution ; mais alors il rompit ses digues et menaça de les entraîner l'un et l'autre comme ses premières victimes. M. et madame de Polignac ne méritaient pas la haine qui les poursuivait. J'avoue qu'ils cédaient à la flatterie et à l'importunité de leur clientèle; qu'ils prêtaient l'oreille à la voix de conseillers pernicieux, et que, se laissant éblouir par la fortune, ils tombaient dans des erreurs et s'égaraient dans une fausse route; mais y eut-il jamais une

(l)Aumonier du roi, de la société particulière de madame de Polignac, et qui, avec les goûts les plus opposés à son état, tels que la chasse et le jeu, n'en remplissait pas moins exactement les devoirs. Il passait la plus grande partie de la nuit à jouer, mais il ne se couchait jamais sans dire son bréviaire. Il aimait beaucoup la politique, mais il n'y était pas fort, comme on va le voir. Pendant la guerre d'Amérique, il dit un soir à madame de Polignac en faisant sa partielle piquet. : « Il est bien souvent t question dans la Gazette, de l'abbaye ( la baie) de Chesapeack; c'est « sûrement un bon bénéfice; s'il est jamais vacant et que M. de Rocham- « beau soit victorieux, je prierai la reine de le demander pour moi au « congrès.

« N'allez point conclure, de tout ceci, dit M. le duc de Lévisdans ses « Souvenirs et Portraits, que l'abbé de Balivière fût un sot. II jouait par- « failement tousles jeux qui demandent le plus de combinaisons, et court duisait avec beaucoup d'intelligence ses affaires Enfin, s'il

« disait des sottises, il n'en faisait jamais. »

cour dans aucun temps, ni de courtisans ou de faux courtisans qui, dans une situation semblable, aient montré moius d'avidité , moins d'orgueil, ou qui aient commis moins de fautes ? Croit-on qu'il soit bien aisé à celui qui s'établit juge des faiblesses humaines d'en fixer la mesure, le terme et le but ? Doit-il condamner tout ce qui dépose contre l'ordre de ses idées? INe doit-il pas calculer en même temps la situation où s'est trouvé l'accusé, et, en pesant tout avec impartialité, mesurer la largeur et la profondeur du torrent qui l'entraînait ?

Les reproches et les accusations exagérées d'abus de pouvoir, de despotisme, d'arrestations secrètes, faits au dernier gouvernement, provenaient d'hommes qui n'en avaient jamais rien souffert, ou de ceux qui, en ayant éprouvé les effets, auraient dû savoir gré à l'autorité d'avoir changé ainsi leur punition contre des mesures moins sévères et plus paternelles.

Des injustices comme celles qui flétrirent le ministère du duc de la Vrillière, et qui couvrirent de honte les hommes et les femmes qui le gouvernaient, ces injustices méritaient sans doute la haine et les reproches de la nation. Mais rien de semblable ne saurait être articulé contre la famille de Polignac dans tout le cours de sa faveur et de sa puissance, qui dura presque quinze ans.

En quoi consistent les abus de pouvoir qu'on lui impute ? Des services rendus à ses amis , un titre de duc et de hautes charges à la cour pour lui-même ; de l'or, si l'on veut. Mais les hommes prennent de l'or partout où ils le trouvent, bien qu'il soit plus noble de le dédaigner.

La faveur de la cour enlevée à leurs concurrents; voilà en quoi consistaient l'exercice et l'abus du pouvoir des Polignac; voilà ce qui leur fit attribuer un crédit illimité dans les différentes branches de l'administration ; voilà ce qui les fit regarder pendant plusieurs années comme les maîtres de la monarchie.

Lorsque la comtesse Jules fut présentée pour la première,

253 soin émus

fois à la cour, elle attira tous les regards sur elle, non-seulement par les charmes de sa figure , niais encore plus par ces grâces touchantes qui font plus d'impression que la beauté même. Ses attraits séducteurs firent d'autant plus d'effet, qu'ils étaient un don de la nature; pas la moindre chose ne paraissait empruntée à l'art : rien n'était factice. L'apparition de la comtesse Jules ne pouvait pas tomber dans un moment plus favorable : le tendre attachement que la reine avait eu jusque alors pour la princesse de Lamballed ,etquela prin-

(l) Marie-Thérèse-Louise de Savoie-Carignan , veuve du prince do Laraballe (Bourbon-Penthièvre), était née à Turin le H septembre 17i'J. On connait sa mort cruelle dans les premiers jours de septembre 1792. Restée veuve à la fleur de l'âge Cen 1767) et intimement liée avec le duc et la duchesse de Chartres, la princesse de LambaNe jouit de la plus haute faveur à l'avènement de Marie-Antoinette au trône de France ; elle l'ut nommée surintendante de la maison de la reine, place recréée pour elle. Voici le portrait qu'en a tracé madame de Genlis : « Elle élail « extrêmement jolie, et quoique sa taille n'eut aucune élégance et qu'elle « eût des mains affreuses, qui , par leur grosseur, contrastaient avec la « délicatesse de, son visage, elle était charmante sans régularité. Son caa ractère était doux, obligeant et gai; mais elle était absolument dé- « pourvue d'esprit. Sa vivacité, sa gaieté et son air enfantin cachaient « agréablement sa nullité. Elle n'avait j;imais eu un avis h elle; mais « dans la conversation, elle adoptait toujours l'opinion de la personne

« qui passait pour avoir le plus d'esprit Elle avait d'ailleurs beaucoup

« de petits ridicules qui n'étaient que des affectations puériles. La vue « d'un bouquet de violettes la faisait évanouir, ainsi que Taspect d'une « écrevisse ou d'un homard, même en peinture. Et, par la suite, lorsque « les attaques de nerfs périodiques, suivies d'évanouissements, devin- « rent à la mode, madame de Laraballe ne manqua pas d'en avoir de « régulières deux fois la semaine aux mêmes jours et aux mêmes « heures. Telle fut la personne que la reine choisit d'abord pour sou « amie; mais la reine sentit bientôt que madame de Laraballe était hors « d'état de donner un conseil utile, et même de prendre part à des entre- « tiens sérieux ; ce ne fut donc point par légèreté, comme on l'a dit, que « la reine lui ota sa conliance : en même temps elle lui conserva tous les « droits apparents de l'intimité et la place de surinlendante de sa mai- « son.... -■>

Certes, ce portrait n'est point flatté. Mais si madame de Lamballe était nulle quant aux qualités de l'esprit, comme le dit madame de Genlis, elle

cesse, jusqu'à sa déplorable catastrophe, rendit avec usure à la reine , commençait à perdre de sa chaleur et de sa vivacité. Le cœur de la reine cherchait, pour aiusi dire, le cœur d'une amie qui n'eût rien de commun avec l'éclat du trône; voilà pourquoi elle sentit dès le premier moment, pour madame de Polignac, cette sympathie qui est en amour et en amitié le précurseur d'un attachement durable.

La reine , désirant avoir la comtesse Jules auprès d'elle, lui offrit la place de dame du palais , et ensuite celle de sa dame d'atours. Un peu d'insouciance , d'amour du repos , peu' -être aussi le conseil de ses amis et un peu de politique, la décidèrent à refuser cette faveur. De ce moment, elle ne pouvait plus s'attacher à' la reine qu'en qualité d'amie. Cette place était alors d'un nouveau genre : une amie qui ne vit dans aucune dépendance de la majesté du trône; une amie qui ne demande rien à la majesté du diadème ne pouvait manquer de l'être longtemps. M. de Polignac, au contraire, pouvait, sans inconvénient et sans être blessé, occuper une charge à la cour ; aussi reçut- il la survivance de la charge du comte de Tessé, premier écuyer de la reine.

Cet arrangement, dont le comte de Tessé (l)ne fut pas même instruit d'avance, fut pour lui un coup de poignard, quoiqu'il n'eût pas de fils qui aurait pu lui succéder. La blessure était d'autant plus sensible que tout était calculé pour environner de tous les honneurs celui qui était appelé à occuper sa place ; pour lui faire sentir son discrédit et son humiliation , car on

l'était pas, quant aux qualités du cœur qui la portèrent, pour ainsi dire, à se sacrilier pour son ancienne et auguste amie. Elle savait bien qu'en quittant l'Angleterre ou elle était en sûreté, pour rentrer en France, elle s'exposait a des dangers certains aux approches d'une crise menaçante pour la famille royale

(i) C'était, dit madame de Genlis, l'homme du- monde le plus froid et le plus taciturne. Il avait bâti un beau château à Chaville, entre Paris et Versailles.

260 SOUVENIBS

s'imaginait par là le décider à se retirer. Mais le comte de Tessé était assez fort ou assez faible pour braver forage et garder sa ebarge. A la vérité , c'était une amère récompense pour un des hommes de France les plus honorables , pour un grand d'Espagne , un lieutenant général , un chevalier des ordres, petit- fi Is d'un maréchal de France , pour le dernier rejeton d'une famille dans laquelle cette charge avait été héréditaire de père en fils. Mais les jeunes reines font peu de cas des vieux courtisans et n'y regardent pas de si près.

La comtesse de Tessé était la fille du maréchal de Noailles (1), et elle pouvait d'autant moins user de l'influence de sa famille, pour parer le coup qui devait d'autant plus la blesser, qu'on lui avait supposé le projet de faire donner la survivance de la charge de son mari au vicomte de Noailles , son cousin. Ce dernier m'a cependant solennellement assuré le contraire. La comtesse de Tessé se vengea de cette espèce de disgrâce, en parlant tout haut, sans cacher sa pensée ; et depuis, elle reparut rarement à la cour. Lorsqu'elle y vint, elle se montra avec une dignité qui ressemblait bien à une noble vengeance. Mais c'est là qu'elle aurait dû s'arrêter et ne pas faire un pas de plus. Avec un esprit comme le sien, qui devina l'esprit de la révolution qui se préparait , elle aurait dû se faire une loi de punir ceux qui voulaientse servir d'elle pour se venger de ses ennemis.

A l'occasion de la survivance et de la nomination de M. de Polignac, comme premier écuyer, nous autres pages, nous étions tous obligés d'aller lui faire une visite et de le complimenter. Il était, à cette époque, dans un état de fortune médiocre, et demeurait avec madame de Polignac, à l'hôtel Fortisson, rue des Bons-Enfants, à Versailles.

(i) Selon madame de C.enlis, madame de Tessé n'était rien moins que belle; elle avait de l'esprit, mais elle le savait trop et mettait trop d'empressement à le montrer : elle parlait un langage particulier qui aurait eu souvent, besoin d'interprète.

DU COMTE DE TILLY. 2fil

II y avait loin de cette position à l'éclat qui les attendait lorsqu'ils vinrent habiter le château de Versailles et qu'ils reçurent tous les jours la reine, le comte d'Artois et même le roi.

J'essayerais en vain de peindre l'impression que j'éprouvai à la première vue de la comtesse Jules de Polignac.

J'étais jeune alors : elle venait de se lever, dans un négligé blanc comme la neige....

Dans le simple appareil

D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.

Elle avait une rose dans les cheveux , et se trouvait placée devant une glace qui, en réfléchissant ses traits , en doublait pour ainsi dire le charme.

Je m'en souviens encore très-vivement : ce qui me frappa le plus, c'était l'idée que je voyais devant moi une princesse qui se préparait à jouer le rôle d'une bergère sur un théâtre d'amateur, et cela dans la plus grande perfection. En même temps, je me disais en moi-même : si elle boitait un peu, elle aurait beaucoup de ressemblance avec la duchesse de la Vallière, bien que n'ayant pas, quoique plus belle, un air aussi tendre , ni aussi languissant.

11 est assez singulier que la première et vive impression que fit alors sur moi la comtesse de Polignac n'ait eu aucune durée : je l'ai vue dans la suite plusieurs fois, sans être touché de sa beauté ; mais je le fus toujours de sou maintien enchanteur. Sa démarche portait l'empreinte d'un abandon séduisant , qui la distinguait d'une manière particulière des autres femmes de la cour, qui n'avaient que le remuant de l'orgueil et de la vanité.

A son mari était aussi tombée en partage une égalité d'humeur qui se décelait dans ses formes extérieures, qualité si rare dans les places élevées, si recommandable dans toutes les positions. Leurs amis n'avaient pas ce sang-froid , ils n'étaient pas si calmes ; même le comte de Vaudreuil , qui gouverna ia

2G2 SOUVENIBS

reine et ne put pas toujours se gouverner lui-même. Ii possédait beaucoup d'esprit et de grâces, et des manières nobles; il était heureux dans ses expressions et dans la tournure de ses pli rases ; il avait tout à fait les manières d'un grand seigueur et quelque chose d'attrayant. Mais il se laissait trop aller aux emportements d'un caractère impétueux, et mérita aussi les reproches qu'on lui fit de parler trop souvent avec plaisir de lui-même. On lui pardonnait d'autant plus cette faiblesse, qu'il y a eu peu d'hommes qui aient eu plus que lui le droit de se mettre en scène dans une conversation intéressante. D'après ce que je sais de lui, et ce que j'ai appris par d'autres, j'aimerais à entrer dans la question de savoir jusqu'à quel point est allée son influence sur la duchesse de Polignac; cela me serait d'autant plus facile, queje pourrais dire de lui, que dans la réalité il n'y avait pas d'homme ù la cour plus chevaleresque, plus magnifique que lui , et qui fût doué d'autant de qualités qui montrent une belle âme , lors même qu'il faudrait convenir qu'il était plus en son pouvoir qu'à tout autre de montrer d'aussi précieuses qualités et d'avoir des penchants aussi nobles.

On trouvait aussi en lui un ami éclairé et un protecteur des arts et de la littérature. Toujours complaisant pour les savants et les artistes, il tachait de les prévenir avec grâce, et de les servir avec zèle, ce qui élevait la valeur des services du Mécène et des clients.

Avec tant de qualités brillantes auxquelles les faiblesses humaines servaient de contre-poids, le comte de Vaudreuil n'a jamais pu arriver à être en faveur auprès de la reine.

Que faut-il faire ici? Faut-il frémir ou sourire des bruits qui ont acquis un certain degré de véracité dans les provinces et dans l'étranger. Faut-il répéter qu'il y a eu des personnes graves qu'on n'a pu dissuader de l'existence d'un commerce intime ? Mais je ne veux pas blesser la mémoire d'une auguste personne en prenant sa défense contre de si basses calomnies.

La reine ne rendait pas même justice à M. de Vaudreuil ;

elle sentait pour lui, ainsi que je peux l'affirmer, une espèce d'éloignement, pour ne pas me servir de l'expression plus forte de répugnance ; elle était prête de faire plus que de ne pas l'aimer, et cela parce qu'elle lui attribuait avec raison un grand ascendant sur la comtesse de Polignac.

L'abbé de Vermond baissait aussi M. de Vaudreuil de tout son pouvoir, et s'efforçait de persuader à la reine qu'il éloignait d'elle le cœur de la comtesse Jules. Labaine de Vermond était fondée; car dans le fait, M. de Vaudreuil a traité l'abbé, plusieurs fois, d'une manière à laquelle il n'était pas accoutumé.

La favorite avait un frère (1) qui, comme le frère de madame de Maintenon , ne donnait pas de grandes espérances ; il ne fit pas d'autre carrière que celle à laquelle le basard l'avaitdestiné ; il jouait du violon et était un peu le très-humble serviteur de sa femme. Celle-ci, née d'Espagnac, était une beauté accomplie, faite pour plaire et enchaîner : aussi l'a-t-elle prouvé par nue longue passion qu'elle a inspirée, et par les pleurs qu'on a répandus pour elle. Elle avait proprement ce qu'on appelle au figure un air penché ; elle penchait la tête sur ses épaules, ee qui formait une attitude languissante et négligée qui n'était pas sans grâces.

L'amitié de la reine pour la comtesse de Polignac ne se soutint pas toujours à la même hauteur ; elle ressemblait cependant à une belle journée , mais qui n'était pas sans nuages ni sans variations , et qui finissait toujours par une belle soirée.

La duchesse de Fitz-James et la princesse de Tarente ont été aussi pendant quelque temps favorites de la reine. Il y eut même un temps où elles furent mieux traitées que la comtesse de Polignac. Ou aurait pu en conclure que la reine n'était plus si ardente en amitié. Mais ici le lien avait trop passé en habi-

(0 Le comte de Polastron.

lude, il avait enlacé les deux cœurs trop étroitement pour que de petites interruptions pussent le relâcher et amener le triomphe des ennemis des Poliguac. Cette constance faisait honneur à toutes les deux, autant à la reine qu'à son amie.

Le roi lui-même, qui aimait à réunir ses inclinationsà celles de la reine, se conduisit constamment à l'égard de la favorite avec un soin et une bienveillance extrêmes , ce qui est d'autant plus remarquable de la part d'un roi qui, comme Louis XVI, mérite le titre d'honnête homme. Il l'éleva aux honneurs, fit sou mari duc et cordon bleu.

Dès que la favorite eut un appartement au château de Versailles (il était au haut du grand escalier), le roi partagea fréquemment, avec la reine et le comte d'Artois, le charme de sa société intime : il y passait aussi ordinairement une partie de la soirée. Mais la présence du roi imposait toujours plus ou moins de contrainte à uue société jeune et qui brûlait de s'affranchir des entraves qu'amène avec elle la royauté partout où elle se trouve. Ceci donnait lieu parfois à une supercherie réputée alors innocente. Le roi, qui était très-ponctuel, ayant l'habitude de se retirer à dix heures du soir, il arrivait qu'on avançait furtivement sur ce chiffre l'aiguille de la pendule ; et, le succès obtenu, le cercle intime reprenait sans réserve toute sa gaieté dans l'absence du roi. Osons le dire, ce petit manège serait indigue aujourd'hui d'une cour qui aurait le sentiment de sa dignité. Mais ceux qui se le permettaient alors, et ceci peut servir à leurjustilicatiou, étaient trop superficiels pour en calculer les conséquences : ils n'y apercevaient certainement pas le signe évident de l'affaiblissement progressif de l'opinion qui doit environner et soutenir la majesté du trône.

La reine, ainsi qu'on l'a dit souvent, voulait goûter plus qu'aucune autre reine qui avait occupé le trône de France , les douceurs de l'amitié et les charmes de la vie privée , ce qui , pour le dire en passant, ne convient ni aux rois, ni aux reines.

Devenue gouvernante des enfants de France, à la place delà princesse de Guémené, la favorite fut dès ce moment, sous tous les rapports, la première personne de la cour de Marie- Antoinette et du roi Louis XVI. J'avouerai même que sa société intime exerçait une assez grande influence sur les affaires de l'État, en faisant et défaisant les ministres , et le plus souvent sans rime ni raison pour l'intérêt général.

Lorsque, plus tard, le nom de Polignac sonna comme un arrêt de mort, la duchesse quitta la France, n'échappant au danger qui l'entourait que par la fuite, et seulement pour servir aux décrets de la Providence. Il était écrit en effet, dans le livre des Destinées, que la duchesse devait être punie et pour les fautes qu'elle avait commises (et qui est-ce qui n'en commet pas?), et pour celles qu'on lui attribuait, et qu'elle en serait punie par la longue agonie, par l'emprisonnement et la mort sanglante de son auguste maîtresse. Cette affreuse nouvelle brisa son cœur et le ferma à toute consolation. Elle trouva la fin de ses misères dans un tombeau , et ce tombeau, à Vienne en Autriche, où elle fut regrettée et pleurée.

J'observerai que je ne suis presque jamais sorti de Paris ou n'y suis rentré, après une absence, sans ressentir une vive douleur ou un profond attendrissement. Avais-je donc alors le funeste pressentiment qu'il faudrait abandonner un jour, malgré moi, Paris et ma patrie entière, pendant les plus belles années de ma vie !

Je ne pouvais guère me rendre compte sur le chemin de Paris à Falaise, de ce que j'éprouvais : c'était un serrement de cœur, une sensibilité inexplicable. Mais à un peu plus de

dix-sept ans (1), les pressentiments vagues et les réflexions graves l'ont sur l'esprit une impression peu durable

J'arrivai à Falaise fort content de moi, et très-persuadé que f irais au grand: je me serais presque écrié : « Sic itur ad astra ! »

La vie qu'on menait là était fort différente de ce que j'avais vu jusque alors, surtoutdepuis neuf mois qucj'étais absolument mon maître. Des dragons à tourmenter de temps eu temps, des officiers qui n'étaient pas tous de la plus grande amabilité avec les nouveaux venus, d'anciens légionnaires, vieillis dans les emplois subalternes, qu'un mot pouvait effaroucber, qu'une toilette un peu trop recherchée choquait ; un lieutenant-colonel ( le marquis d'Isle) (2), l'un des meilleurs officiers de l'armée, un peu mon parent, à qui j'étais fortement recommandé, des détails militaires à apprendre jusque dans leurs minuties, une assez vilaine petite ville, quelques jolies femmes passablement bien gardées , quelques autres qui n'avaient pas besoin de l'être, des hommes à qui les gens de Paris se plaisaient à trouver des figures de l'autre monde : voilà le tableau en raccourci qui me frappa sans m'enchanter.

Et moi aussi, j'ai été berger ! j'ai vécu de la vie pastorale, dans la paix des campagnes! J'ai dansé avec de naïves paysannes, au son d'un agreste chalumeau, à côté du cimetière où reposaient leurs mères, qui, quelques années auparavant, foulaient

0 ) L'auteur s'occupant peu des dates, nous trouvons ici une donnée qui peut nous servira fixer l'époque à laquelle se rapporte son récit. Le comte de Tilly étant né en I76i et ayant alors, dit-il, un peu plus de dixsept ans, il en résulte qu'il rejoignit son régiment à Falaise en 1782.

(2) Officier-général et lieutenant des gardes du corps; il a depuis montré une grande fidélité à l'infortuné Louis XVI , et en a été aimé et estimé, comme il était digne de l'être. ( ISote de V Auteur.)

en cadence la même prairie ! j'ai dit adieu à ce bonheur si facile pour corrompre mes mœurs dans les cours et dans de pompeuses cités ; pour fatiguer mon àme dans de frivoles et coupables égarements, pour ennuyer peut-être un monde où je me suis ennuyé davantage et pour y dégrader, le premier des trésors , ma santé , le seul patrimoine réel de nous autres infortunés sur cette terre !

J'avais quitté cette garnison dont je viens de parler et j'arrivai à l'improviste chez mon très-galant homme d'oncle (1). C'était un honnête homme dans toute la force du terme; d'un esprit sage et peu brillant , mais d'un très-beau caractère. Il avait une fortune fort décente qu'il augmentait tous les ans (2). Il fut plus étonné que fâché de me voir. Il m'assura que sa maison était fort à mes ordres , mais qu'il mourait de peur que la vie de château et la monotonie de la campagne ne fissent périr d'ennui un merveilleux comme moi ; qu'il était bien vrai qu'il y avait à une petite distance deux villes (3) qui n'étaient pas mal habitées , mais que les femmes y étaient sages, les maris ennuyeux et jaloux , et qu'on s'y couchait de fort bonne heure; que lui, tout occupé de la culture de sa terre, de bâtiments et d'intérêts domestiques, pendant le jour, était assez mauvaise compagnie le soir, parce qu'il tombait de

(i) Nous sommes fondé à croire que cet oncle, que l'auteur ne nomme pas, était René-Louis Tilly de la Molnière, qui défendit les Tuileries au 10 août, y fut blessé, et mourut depuis en prison. Son fils aine fut tué dans la Vendée, ou plutôt dans le Maine en 1799. Le cadet a servi a l'armée de Condé de 1791 a 1794, et sous le comte de Frotté, en Normandie de 1796 à 1799. Ces informations se rapportent d'ailleurs à la note suivante qui est à la vérité plus vague, mais qui pourtant est de nature à dissiper les doutes.

(2) Il n'en est pas moins mort dans un hôpital ou, malade, il avait été transféré par faveur de la prison ou il était détenu pendant le gouvernement de la terreur. Son fila, sujet d'une grande espérance, rentré dans ce même château, y fut tué d'un coup de pistolet par un gendarme dans les jours de la liberté! ( Note de l'Auteur.)

(3) Belesme et AJençon.

sommeil avant dix heures; que madame sa femme, fort dévote, ne lisait guère que des livres sacrés, et passait une bonne partie de son temps à se recueillir; qu'au reste , la bibliothèque, dans un médiocre état, me serait ouverte ; qu'on ne me cacherait rien, qu'on me demanderait même chaque matin mes ordres pour le dîner afin que je ne maigrisse que d'ennui , et qu'cnlin, le jardinier serait toujours prêt à me mener à la pèche et le garde à la chasse. On ajouta qu'il y avait souvent un bal champêtre où les plus jolies paysannes du lieu se réunissaient sous l'inspection des mères ou des tantes, et des amants.

A tout cela je répondis que ce fabuleux tableau était un paysage enchanteur ; que j'étais venu chercher les charmes d'une société vertueuse, et les plaisirs purs de la nature ; que je le priais de s'en rapporter à moi, quand je l'assurais que j'en étais digne.

La femme de mon oncle n'était point assez une tante pour qu'on ne lui fit fort bien la cour ; mais celle-là, encore trèsconservée, au premier mot de galanterie que je lui dis, me menaça de son confesseur. 11 fallait plier devant tant de vertu : je lui protestai que ce que j'en avais dit était une affaire de forme, une manière de me mettre en règle, pour qu'elle ne pût m'accuser dans son cœur d'avoir été insensible à tout ce qu'elle valait encore. Elle me remercia avec une singulière modestie, et nous n'en reparlâmes plus ; mais nous eûmes de longs entretiens sur saint Augustin et saint Jérôme, le premier très-galant dans son bel âge, et le second célèbre par les victoires qu'il remporta sur son tempérament de feu et sur son âme ardente , presque autant que par son bel esprit : elle n'en revenait pas , et j'étais très-dangereux pour elle depuis qu'elle sut que j'avais lu les Pères. Vous auriez pu faire un grand homme de bien, me disait-elle; ah ! mon neveu, quel dommage !

Sainte âme, je sais qu'elle vit encore ; mais ces Mémoires sont trop profanes.. . elle ne les lira jamais....

DU COMTE DE TILLY. 2f)0

C'est ainsi qu'il y a une séduction pour choque femme! c'est ainsi qu'il y a un piège où tomberait la plus sévère !

Je commençai par passer en revue la bibliothèque, qui méritait tout le mal qu'on m'en avait dit. Quelques livres mystiques, quelques romans de La Calprenède, le Père Daniel, deux ou trois volumes de Corneille, le Parfait Maréchal, le Grand Jardinier, la Cuisinière française, en faisaient le fond. Heureusement que les Provinciales et une édition telle quelle de Buflbn s'y trouvaient aussi.

Puis je fis la distribution de ma journée : la lecture, la chasse, la promenade, un peu de conversation avec mes parents, que je ne voyais guère qu'à l'heure des repas, se la partageaient.

Ensuite je mie fis, comme je l'ai dit, berger le dimanche. Je dansai avec tout le village , et distinguai bien vite une jolie blonde qui ne fut pas insensible à mes agaceries pastorales. Elle est devenue depuis danseuse sur un des premiers théâtres dePaiis, et m'a toujours su gré de l'avoir fait sortir de son village, et si le sort l'eût enfin jetée sur le trône de Golconde , je smssûr qu'elle m'eût été reconnaissante comme Aline.

Cette vie rurale a ses charmes -, quatre mois se passèrent comme un songe paisible. Maintenant que toutes mes passious sont calmées, je rne demande souvent comment il s'est fait que les villes n'aient pas été abandonnées pour les campagnes, et pour la vie qu on y pourrait mener? Il n'y a pas longtemps que je m'en étonne ; car combien n'ai-je pas été d'années à ne pouvoir m'arracher de Paris ; à ne pas concevoir qu'on pût vivre ailleurs, ou au moins dans les autres grandes capitales de l'Europe, où j'ai vécu depuis !

En retournant à Paris, je m'arrêtai à Alençon, où il y avait un intendant, fort bon homme ( M. Julien ), presque aussi haï que ses pareils, mais lui le méritait moins. II est mort aussi sur l'échafaud, celui-là. Plus que sexagénaire, la hache a eu beaucoup à faire : il était d'un monstrueux embonpoint. Son

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secret pour cela avait été, pendant quarante ans, de ne pas dîner, et de manger tous les soirs un gigot de mouton du poids de dix livres, tout entier et incuit. Excellent administrateur, grand travailleur, mais dans le fond très-obligeant , quoique gcïté comme tous les autres ; il se donnait des airs de proconsul, et faisait le bien de mauvaise grâce. Un méchant homme, avec des formes , aurait plu davantage. Il faut convenir que ces sortes de places étaient un des abus de l'ancienne monarchie, et qu'il est fort à désirer qu'ils n'aient jamais de pendants dans un nouvel ordre de choses. — Mais quelles sont les institutions humaines exemptes d'inconvénients ? Dans quel système créé par des hommes n'y aura-t-il pas dus puissances toujours prêtes à en remplacer d'autres ?

Je me rappelle que M. de Meilhan (1), intendant de Valencieunes, m'a dit à Aix-la-Chapelb: un mot qui m'a frappé : « Si les intendants de province avaient été de grands sei- « gneurs, ils auraient été trop puissants. » Effectivement, le contre-poids de leur autorité était dans leur point de départ, et dans l'opinion publique, qui les reportait toujours à leur début, et les rejetait, pour ainsi dire, incessamment dans leur existence primitive et personnelle.

L'aveu contenu dans cette phrase que j'ai citée était assez

(1) Gabriel Senac de Meilhan, lils de Senac, médecin de Louis XV, successivement intendant d'Aunis, de Provence et du Hainaut, et dévoré d'ambition , montra des prétentions ridicules à devenir contrôleur général, et dans différents ouvrages, plus d'esprit que de goût, et plus de talent que de profondeur, La révolution, à laquelle il refusa de pren • dre part, mit un terme à sa carrière politique et le décida à sortir de France. 11 voyagea en Allemagne, en Pologne et en Russie, où Catherine II l'accueillit et l'admit dans sa société intime. Mais n'étant pas si contente de l'homme que de Pauleur, elle cessa de le rapprocher d'elle en lui conservant néanmoins un traitement de 6,000 roubles. Redoutant les caprices de Paul 1er Meilhan se rendit en Autriche, et mourut a Vienne en i'so3. Celui de ses ouvrages qu'on recherche le plus est intitulé : Portraits et Caractères des personnages distingués de la fin du dix-huitième siècles, ouvrage curieux, mais superliciel.

DU COMTE DE TILLV. 27 l

modeste dans un homme qui ne se piquait pas de l'être, et qui, pour avoir écrit quelques pages , souvent insignifiantes, mais communément plus spirituelles que solides, se croyait à la hauteur des plus grands écrivains, et décelait en général, en tout point, une vanité presque stupide(l).

Il se croyait aussi, ce M. de Meilhan, le premier administrateur de France. 11 m'a raconté très-gravement qu'à l'avénement de M. de Galonné au contrôle général, le roi avait voulu le voir. « Je lui prouvai dans une conversation de deux heures, « me dit-il, que j'avais des moyens infaillibles de sauver l'État. « Sa Majesté eu paraissait profondément persuadée , et j'ose « dire que j'avais convaiucu sa raison ; je crus que je serais « nommé contrôleur général le lendemain; la France échap- « pait au naufrage politique qui va la submerger ; mais je fus « déjoué par un courtisau : je perdis la place pour laquelle j'é- « tais né, et un homme d'esprit l'emporta sur un homme de « génie. »

Je reprends mon intendant d'AIençon , dont je parle un peu longuement, parce que sa femme, qui jouait au reversis, composé bizarre d'un ton tranchant et commun, m'a raconté une anecdote si extraordinaire, qu'il me semble que c'est hier à souper que j'entends sa voix qui me dit à l'oreille : « Vous « voyez cette grande femme , dont le teint est un peu coupe- « rosé, et de qui M. l'intendant fait semblant d'être amouo reux, car dans le fond il n'aime que lui , vous la voyez bien !

« — Oui, Madame.

« — Eh bien ! Monsieur, c'est la fdle d'un roué.

<■ — C'est très-commun.

« — Point du tout, d'un homme roué..., roué sur l'écha- « faud, vous dis-je.

« — L'horreur!

(1) Écoutez, me disait-il un jour, ma définition du luxe : c'est la première qui ait été faite. Je n'en veux point répondis-je, c'est du super/lu.

[Note de l'auteur.)

« — Je vous dirai cela après souper, car je crois qu'elle nous « écoute. Il uous reste quelques tours à foire ; tâchez de ue « pas me forcer trop de quinolas, ou vous ne saurez pas mon « histoire »

Effectivement, quand le monde fut retiré, elle m'apprit que la mère de cette dame avait été une assez belle femme dans sou temps, pour la province; qu'elle avait passé pour être d'une sagesse exemplaire; que son mari , qui faisait je ne sais pas quoi, était souvent absent, et que, pendant un été fort chaud, étant à la campagne, couchée au premier étage, sur un jardiu, elle avait dormi les fenêtres ouvertes. Ce jardin était bordé par une pièce d'eau dont le rivage était la grande route. Un voleur ayant franchi tous ces obstacles, arriva au pied de son mur, d'où, ayant jeté une échelle de corde, il se trouva auprès de son lit. Elle y reposait dans une toilette qui n'est faite que pour les yeux d'un mari, et encore d'un mari qu'on aime assez pour le bien traiter.

Ce voleur l'était dans toutes les règles , mais il se trouva plus tendre qu'ils ne le sont ordinairement. Après avoir forcé doucement un secrétaire, une commode,... que sais-je , moi? et pris ce qui lui convenait, il voulut tuer la dame, qui, s'étant éveillée, était déjà plus qu'à demi morte. Mais en la regardant mieux, la compassion et un amour de voleur le gagnèrent. Il se déshabilla à cause de la chaleur, passa la nuit avec elle, n'en sortit qu'un peu avant l'aurore, lui rendit tout ce qu'il avait pris, et laissa, de plus, une jolie petite fille dont elle accoucha neuf mois après : c'était cette dame qui soupait avec nous.

Sa maman ne dit rien à son tendre époux, quand il revint : il y a des torts, même involontaires, dont une femme bien apprise ne parle jamais. Mais elle fit tout son possible pour en faire un mari tendre et galant. Lui, qui en avait perdu l'habitude , la laissa dans son embarras, et n'eut pas l'esprit de veuir conjugalement à son secours. En conséquence, sachant

que surtout pour d'autres faits et gestes , son voleur avait été rompu vif dans la ville deDomfrorit, elle ne vit d'autre parti à prendre que de se retirer dans un couvent, pour y accoucher décemment de la fille du voleur : elle écrivit préalablement une lettre bien pathétique à M. son mari, et se voua à Dieu, sous la sauvegarde de bonnes grilles que ne forcent que les voleurs par qui l'on veut bien se laisser prendre quelque chose. Elle mourut quelque quinze ans après, et comme elle avait de la fortune, et que sa fille en était l'héritière, un M. de P***, qui avait une manière de charge, l'épousa.

Voilà un terrible argument pour la fatalité qui régit tout dans ce bas monde! une horrible manière, pour la vertu, d'être déjouée! un abominable et singulier voleur! et, d'après cela, toutes filles ou femmes qui connaîtront cette histoire auront bien envie d'en trouver autant, si, même dans la canicule, elles dorment encore les fenêtres ouvertes.

La France est la patrie des duels : c'est un fruit du pays. J'ai parcouru la plus grande partie de l'Europe, j'ai voyagé dans le Nouveau-Monde, j'ai vécu parmi des militaires et des courtisans, et je n'ai rencontré nulle part ailleurs cette funeste susceptibilité, cette triste disposition à se croire insulte et à vouloir repousser une offense , très-souvent chimérique. Je sais que cela se décore d'un nom pompeux, que cela s'appelait avoir plus de délicatesse et d'honneur que les autres peuples , connaître mieux toutes les nuances exquises de l'art de vivre, et du respect qu'on doit aux autres et surtout à soi-même.

D'où vient donc cette disposition particulière aux Français, dont le caractère est trop noble pour être vindicatif, de se battre en duel pour des sujets la plupart du temps si peu se-

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rieux, que le flegme des autres habitants de l'Europe n'en serait pas même altéré ?

C'est l'éducation, c'est elle seule.

On n'a dit nulle part ailleurs : « l'honneur est tout , il n'y a « que lui daus le monde. » La vie n'est rien s'il existe un homme qui, placé sur la même ligue que vous dans la hiérarchie sociale, vous ait humilié, ou dont le regard puisse planer sur le vôtre ; la vie n'est rien si votre courage a été soupçonné un jour de bataille : votre général a-t-il eu l'air d'en douter? aujourd'hui ne soyez pas insubordonné, mais faites vous tuer demain pour le convaincre! Vous avez eu une discussion avec votre ami intime, vous n'avez pas excédé les bornes d'une certaine chaleur qui n'a pas compromis votre délicatesse, mais des femmes prétendent qu'il y a eu dans votre vivacité des nuances injurieuses, et que vous êtes déshonoré si vous n'égorgez pas votre ami ou si vous n'êtes pas égorgé par lui ; faites-vous tuer, car la réputation est préférable à la vie, et il vaut mieux mourir que d'être soupçonné de manquer de courage par les femmes, qui s'y connaissent si hien. Vous avez éprouvé un coup douteux au jeu, il est démontré que c'est un malentendu, et le plus léger nuage ne peut rester sur votre intention ni sur celle de votre adversaire, mais monsieur tel a souri sardoniquement, il a parlé tout bas avec sa sœur, qui a chuchoté avec sa cousine ; faites-vous tuer, car peut-être passeriez-vous pour un fripon au jeu, etrienn'éclaircit si bien un fait de cette nature qu'un pistolet ou une épée. Gardez-vous d'ailleurs de croire que vos seconds vous réconcilieront. .., ils s'en garderont bien, car ils craindraient d'être taxés eux-mêmes de faiblesse , et d'être enveloppés dans votre blâme, et, par suite de préjugés, sur six fois , au lieu d'arranger une affaire arrangeable, ils la gâteront cinq. Votre femme est-elle une coquette fieffée, faites-vous tuer par son amant, cela lui rendra l'honneur. Cette danseuse qui vous coûte déjà six prés, quatre champs, et un bois de haute futaie, vous trompe avec un joli

garçon qui ne lui donne rien, faites-vous tuer par ce rival préfère , car la bravoure efface tous les torts, tous les vices, et, qui plus est, tous les ridicules. Votre colonel, dans un enthousiasme militaire, vous a parlé sur le terrain avec un peu trop de feu, ne dites rien au régiment, mais retrouvez-le à Paris : tuez-le. Il est possible que pour rendre hommage à la subordination militaire, il ne veuille pas se mesurer avec vous :vous serez mis, s'il se plaint , en prison pour vingt ans et un jour, mais c'est égal, il sera déshonoré, etvousserez, vous, couvert de gloire dans votre donjon où vous mourrez d'un ennui fort estimable. Vous avez séduit la femme d'un fort honnête homme, qui, dans l'humeur de sa situation, vous a témoigué un peu moins d'égards qu'il n'aurait dû : il vous a répondu avec aigreur, tuez-le; car lui ayant ravi le bonheur et la paix , ce n'est guère la peiue de marchander sa vie, etc., etc.

Ces tableaux sont-ils chargés ?... bien peu: ils sont plus vrais que vraisemblables; et je n'ai point parlé de cette classe odieuse qu'on ne retrouve nulle part, de ces gens dont le plaisir était d'avoir une affaire , de ces spadassins dont le regard du haut en bas était une offense qui déshonorait presque quand on s'en vengeait comme lorsqu'on ne s'en vengeait pas. Je ne dis pas que cette classe , très-mauvaises compagnie et facile à réprimer, fût nombreuse; enfin elle existait; c'était une preuve de plus de la manie des duels dans la nation, et de ce préjugé qui avait presque établi tacitement que rien n'était noble et grand comme ce genre de bravoure ; que son éclat couvrait presque tout, et qu'enfin un malhonnête homme qui se battait bien n'en était presque pas un.

Les autres peuples ont- ils tort d'avoir méprisé cette belle découverte, ou sont-ils coupables parce que leur sang circule avec plus de paresse? Non, mais il faut éviter tout excès (1).

1 1 J'ai connu un homme qui occupe un emploi distingué dans une cour du Nord, a qui je dois la justice de dire qu'il est devenu tout à fait sot depuis qu'il a tué un homme en duel, quasi sans le faire exprés. Comme

Sur cette matière , il ne faut être ni trop éveillé, ni trop endormi : in medio slat virtus.

Revenant à Paris, comme je l'ai dit dans le chapitre précédent, je changeais de chevaux à la poste de Chartres, et j'étais descendu de voiture, lorsque deux officiers des troupes du roi , que je n'avais jamais eu l'honnenr de voir, me firent celui de me choisir pour témoin d'une affaire qu'ils voulaient vider à l'instant. Décidés vraisemblablement par mon uniforme, ils s'approchèrent de moi, et m'engagèrent avec beaucoup de politesse et d'instance à les accompagner à quelque distance de la ville, pour les y voir s'escrimer à l'épée. Leur proposition me paraissant tout à fait déplacée, je pris la liberté de leur remontrer que j'avais le malheur de leur être tout à fait étranger, que le service qu'ils attendaient de moi était ce que j'accorderais à la plus parfaite amitié ; que je ne connaissais pas de plus ennuyeux métier que celui de second , si ce n'était peut être celui de se battre, et que je n'étais pas même bien sur de ne pas préférer le dernier parti.

Ils insistèrent, alléguant que c'était un service qui ne se refusait pas entre militaires : ils ajoutèrent que , ne voulant pas compromettre l'honneur d'une femme, tout indigue qu'elle était de cette attention, ils me donnaient la préférence sur les notables de leur ville, etc., etc.

J'avais beaucoup de peine à m'empêcher de rire du ton dramatique dont tout cela était débité ; cependant comme il y en avait un de la plus jolie figure et du plus noble maintien, et que d'ailleurs leur histoire pouvait être amusante, je leur offris de rester trois heures dans leur ville, pourvu qu'ils voulussent accepter un dîner que mon domestique allait ordonner à la

il est distrait et naturellement fort impoli, on aime à se ressouvenir qu'il est absorbé par une idée dominante qui a dérangé le peu de cervelle qu'il avait. Cela lui fait honneur. Il y a tel Français qui a tué plusieurs hommes et qui dort douze heures sur vingt-quatre... Je vais parler sérieusement : cela prouve contrenous. [Note de Vauteur.)

hâte Je m'engageais à écouter leur aventure, à essayer de les réconcilier, leur offrant ma parole d'être à leurs ordres, si tout arrangement me semblait impossible. Us se rendirent a mon invitation, ajoutant , tous les deux à la fois, qu'ils étaient bien certains d'avoir le plaisir de se couper la gorge en ma présence, leur affaire étant claire comme le jour, et positivement inarrangeable. L'hôte, à qui j'eus le temps de dire un mot, m'apprit que c'étaient deux gentilshommes de la ville ou des environs, fort estimés, et amis intimes.

Une étrange amitié ! pensai-je.

« Messieurs, leurdis-je, mes avis ne peuvent pas vous ins- « pirer une grande confiance , puisque je n'ai pas l'honneur « d'être connu de vous. Mon âge d'ailleurs n'est pas celui de « l'extrême prudence, mais je suis plus vieux que mon âge, « et je crois déjà connaître assez les femmes pour vous donner « un bon avis, et vous suggérer une réflexion , si simple , que « je suis surpris que vous ne l'ayez pas faite. Ou celle pour « qui vous voulez en venir aux mains est infiniment estimable, « ou digne de mépris. Dans le premier cas , l'esclandre que « vous faites , malgré toutes vos précautions , la déshonore ; « dans l'autre supposition, elle ne vaut pas le sang que vous « verserez pour elle.

« — C'est parler avec un grand fond de raison » , reprit le plus âgé des deux (il paraissait avoir vingt cinq ans, et son adversaire deux ou trois de moins), grand, bien fait, d'une ligure fort martiale, mais devant avoir toujours tort avec son rival, qui, comme je l'ai dit, avait un \isage enchanteur; « rien de plus sensé que ces propositions générales, qui sont « pour ainsi dire la sagesse universelle ; mais il est des cas « qui sortent tout à fait de la règle ordinaire , et qui ne lais- « sent plus de choix à des gens de cœur, ni de délibération a la « prudence. Voulez-vous parler, dit-il au plus jeune, je vous « cède la parole ?

■<■ — Non reprit l'autre, vous l'avez, et tant que vous vous

« en tiendrez, comme j'en suis sûr, à l'exactitude des faits, « vous pouvez la garder.

« — Fort bien : je vais donc exposer le sujet qui nous « divise, et qui nous met les armes à la main, malgré une « amitié de toute la vie. » Alors s'adressant à moi et montrant son adversaire : « Monsieur était du dernier bien avec la fille « d'un gentilhomme de ctte ville, ma parente. Cette in- « trigue durait depuis longtemps et, comme cela doit être, « qui que ce soit ne s'en doutait, moi moins que personne, « après un an d'absence. Il lui avait promis de l'épouser; mais « des intérêts de famille dont je reconnais moi-même toute « l'importance, le détournèrent de tenir sa parole. Sa mai- « tresse.. . — Dites la vôtre, interrompit le jeune homme.

« — Si vous voulez parler, reprit l'autre, je vous écouterai « en silence, mais faites de même, ou finissons. Nous au- « rons le temps de combattre pour des choses, sans disputer « pour des mots ; c'est d'ailleurs un égard que nous de- « vous à monsieur, qui veut bien nous écouter, sans que nous « ayons l'ombre de droit de l'ennuyer de notre querelle... Je « disais que sa maîtresse, dans ce temps là ( c'est ça, exprima « le jeune homme avec un signe de tête), se plaignit, se dé- « sola, et lui reprocha avec amertume de l'avoir séduite et « de manquer à sa parole.

« Les choses en étaient là quand j'arrivai ; je ne tardai pas « à m'apercevoir que mon ami, car il l'était alors, avait un « chagrin au fond du cœur qu'il s'obstinait à me taire : « son secret m'affligeait, mais je le respectais. Sur ces en- « trefaites , je découvris que les charmes de mademoiselle « De***, que je nommerai Julie, faisaient sur moi une vive « impression : son caractère, son esprit , complétèrent la sert duction, surtout en réfléchissant que sa fortune , mêlée au « peu que j'en ai, arrangerait fort mes affaires. Le service « commençait à m'ennuyer ; je me disais qu'il ne me mènerait « qu'à la croix de Saint-Louis , qu'il était honteux, comme

« on Ta dit, d'avoir et de ne pas avoir, et que je n'avais rien « de mieux à faire que d'entrer dans le mariage et de sortir « du service. Je communiquai ce plan à monsieur, et loin de « m'en détourner, comme c'était le devoir d'un ami fidèle, il « encouragea mes idées. Je sens que c'est commode d'endosser « sa honte à ses amis, et de les établir réparateurs de nos « torts ; mais, j'ai l'honneur de vous le demander, est-ce un « procédé décent , et devais-je m'y attendre de la part de « l'homme que j'avais le plus aimé? »

Ici le narrateur s'interrompit en me fixant : je ne répondis ni des yeux , ni de la voix ; il continua :

« Me voilà donc Y adorateur de Julie ! me voilà décidé à « l'épouser.... Le calme renaît dans sonàme, et le visage de « son ancien séducteur reprend sa sérénité. Mon amitié trom- « pée s'en augmentait : j'étais assez simple pour penser que ses « chagrins personnels s'étaient évanouis devant mon bonheur. « Cependant un parent éloigné, dont j'attends quelque chose, s'opposait à mon mariage pour des raisons qu'il ne m'a pas communiquées, et je n'en suis pas surpris : c'est l'original le plus taciturne de toute la province ; j'espérais fléchir son opposition; et ma belle, qui avait intérêt à m'enlacer dans ses filets irrévocablement, se défendait autant qu'il le fallait pour irriter mes désirs. M'accordant enfin les mêmes bontés qu'elle avait eues pour monsieur, soit qu'elle m'aimât moins, ce qui est très-naturel, soit que l'expérience l'eût rendue plus rusée, elle me fit signer une promesse formelle qu'à tout événement je l'épouserais dans l'année. Ce terme expira avant-hier, et j'aurais tenu scrupuleusement ma promesse , si je n'avais pas été éclairé à temps sur le bord de l'abîme ou j'allais tomber. J'aurai l'honneur de vous expliquer comment.

« La perfide Julie était liée avec une femme de cette ville à qui l'on soupçonnaitun goût fort accrédite jadis dans Cesbos, et qui, à la honte de notre âge, a l'ait des progrès alarmants ,

« même en province. Elles étaient fort unies; on en avait « plaisanté, et on n'en parlait plus. Il m'en était bien revenu « quelque chose, mais j'avoue que c'est un genre de rivalité «■ qui ne me donne aucune humeur: au contraire, ca m'amuse « et j'ai l'immoralité d'eu rire.

« Ces deux dames furent ensemble à un bal il y a quelques « jours, et s'y prirent d'une querelle très-vive dont les motifs « ne sont pas encore très-connus. On sait seulement qu'il y « eut des propos très-emportés , et des menaces réciproques « de se perdre.

« Le lendemain malin je reçus un billet de la nouvelle eune- « mie iemafuture, qui m'engageait à passer chez elle. Je crus « qu'il était question d'un raccommodement, et j'y courus; « mais vous allez voir qu'il s'agissait de toute autre chose. « Elle me remit plusieurs lettres , toutes de monsieur : elles « lui avaient été confiées par Julie, qui craignait, en les gardant, « d'en être compromise. Je fus indigné de la bassesse où cette « femme était entraînée par la vengeance, mais n'en fis pas « moins mon profit en les lisant. J'eus le loisir de me con- « vaincre qu'il n'y a dans ce monde que des amitiés de conve- « nance subordonnées à ce qui convient le mieux à nos goûts « et à nos intérêts ; j'appris que monsieur avait obtenu , avant « moi, tout ce qu'on ne m'accordait que de circonstance et « pour me forcer à épouser. Je lui dois la justice que toutes « ses lettres, quand il est question de moi , respirent l'honnê- « teté la plus parfaite , je puis même dire l'intérêt, mais toutes « concluent à me marier ; il y en a même une où, après m'avoir « plaint faiblement, il égayé sa matière par deux lignes de je ne « sais qui; car je vous avoue franchement que j'ai eu dans ma « vie tout autre chose à faire que de beaucoup lire, mais elles «. m'ont frappé et je les ai retenues :

« Quand on le sait, c'est peu de chose, « Quand on l'ignore, ce n'est rien (1).

(1) Toutes ces conjectures d'être le premier, dit M. de Bulïon, sont si

L'orateur se tut, et je crus qu'il avait fini,

« Ce sont deux vers de la Fontaine, lui dis-je , ils contien- « nent toute la justification de votre ami, qui n'a point eu le « tort de vous exciter au mariage pour sortir d'embarras, mais « s'est borné à ne pas vous en dissuader. Je vous trouve fort « ému, et lui très-calme, ce qui, souffrez que je le dise, prouve « déjà en sa faveur. Mais permettez-moi de vous demander « quel est, au point où vous en êtes, la cause matérielle de votre « querelle , car jusqu'ici vous êtes tous les deux en règle en « ne vous mariant ni l'un ni l'autre,

« — J'aurai l'honneur de vous le dire, reprit-il.

« Mon adversaire prétend que je ne dois cette découverte « qu'au malheur et à la maladresse qu'il a eu d'écrire, sur- « tout à la perfidie de celle qui plonge Julie dans une infortune « dont il se regarde comme l'auteur : il veut me forcer à « remplir mes engagements, d'autant mieux, dit-il , qu'il y « voit mille raisons de convenance, etc., etc. Il ajoute: que « ï épouserai, ou que le monde est trop petit pour nous con- « tenir tous les deux, et qu'il faut qu'un de nous en sorte. Moi, « de mon côté, j'insiste non-seulement pour ne pas me marier « ( ce qui même ne mérite plus d'être discuté sérieusement), <■ mais encore pour que monsieur contracte ce lien sacré ; il « peut seul rendre l'honneur à ma parente, et réparer les « maux dont il est l'artisan unique, puisqu'il a été son corrup- « teur. C'est d'ailleurs le seul moyen pour moi de me tirer « convenablement d'affaire aux yeux du public, qui verra un « sacriGce fait à l'amitié dans une violation de ma parole, qui , <• autrement, lui paraîtrait un caprice bien conditionné, puis- « qu'il est impossible que je me décide à l'instruire moi- « même des turpitudes de ma cousine. »

trompeuses, que les hommes devraient bien se tranquilliser sur tout cela, an lieu de se livrer, comme ils w font souvent, a des soupçons injuhles ou a de fausses joies, m'Iou qu'ils simagin«ut avoir rencontré.

[Note de l'auteur.) 2'i.

Je oe le voulais pas, mais je partis d'un éclat de rire immodéré qu'imita l'autre officier, ce qui peusa donner beaucoup d'humeur à l'historien.

« Veuillez, dis-je au plus jeune, me répondre. Exigez-vous « aussi, véritablement, que votre ami( car vous devez conti- « nuer à l'être ) se marie ?

« — Très-certainement, répartit-il.

« — Ah ! m'écriai-je, c'est une rage, une maladie ; c'est de « la démence, permettez-moi le mot: souffrez la vérité tout <- entière, vous ne devez songer qu'à rederenir sages.... Vous « ne devez vous en vouloir que de vous être ôté réeiproque- « ment la raison, car c'est vraiment l'avoir perdue que de « penser à vous contraindre respectivement à faire un ma- « riage qui vous devient impossible à l'un et à l'autre, d'apns « le genre et le degré d'instruction que vous avez acquis tous « les deux. Trouvez-en un troisième, c'est le seul parti qui « vous reste à prendre, qui, dans l'ignorance de son cœur, « consente à une alliance qu'aucun de vous ne peut plus con- « tracter avec honneur; et si celle qui vous divise en vaut la « peine, si elle est assez jolie, restez paisiblement pour elle ce *« que vous avez été : je crois qu'elle me remercierait de ce « conseil, si je pouvais m'en faire entendre ; et, croyez-moi , « cette femme et celles qui lui ressemblent ne méritent pas « plus de cérémonie. »

Mon opinion les convertit. Avant la fin du dîner ils renchérirent sur mon idée et se jurèrent, une amitié éternelle : je les lis embrasser avant de me mettre en voiture, où ils me conduisirent en me comblant de remercîments et d'éloges ; ils m'assurèrent que Salomon n'en savait pas plus que moi et que je jugeais avec sagesse.

Après quelques mois de séjour à Paris, j'allais m'en éloigner, lorsqu'un homme qui m'était fort attaché me proposa d'aller voir je ne sais quelle pièce où tout le monde courait à un théâtre des boulevards : il m'offrit une place dans une loge , avec une femme qu'il aimait éperdùment, qui en était assez digne par les charmes de sa personne, auxquels ne répondaient pas trop son esprit et son cœur. Quoi qu'il en soit, j'accepte la proposition, et nous voilà établis. Un moment après, la loge voisine s'ouvre, deux hommes et deux femmes que je ne connaissais point y entrent. Un d'eux se livre à des rires immodérés, se permet à haute voix les observations les plus sévères sur les femmes sans mœurs et sans principes, qui, disait-il, étaient les fléaux de la société, et qui après avoir mérité d'en être bannies, venaient se réfugier à Paris dans 4des couvents dont elles étaient l'opprobre, après avoir été celui du monde. Placé très-près de ce moraliste, je pris la liberté de l'inviter à parler plus bas : il s'y prêta d'assez bonne grâce, et je crus que c'était une affaire finie; mais étant sorti dans l'entr'acte, je fus fort surpris en rentrant lorsque le comte du Toucevilte me dit qu'il aurait besoin de moi après le spectacle, étant obligé de corriger l'impertinence de ce monsieur, qui venait de l'insulter grièvement. Après ce peu de mots, il me quitta un instant, laissantla belle éplorée sous ma protection, pour ordonner à son chasseur d'aller chercher son épée.

Le spectacle fini, nous mîmes la dame en carrosse: je lui dois la justice qu'elle était consternée d'être l'Hélène du combat. Elle m'apprit succinctement que cet Hector était un hobereau de province qui, dans la sienne, avait été fort amoureux d'elle, et que, suivant l'usage, elle nia avoir autrement connu qu'en tout bien et tout honneur.

Quoi qu'il en soit , il y avait un terrain immense , profondément creusé en tous sens , derrière le boulevard du Temple ; l'adversaire nous informa ( ce fut l'expression de bon goût dont il se servit), qu'on pouvait en découdre la fort à son aise. Il

demanda dix minutes pour entrer chez un ami, dans le voisinage, dont il obtiendrait une épée. M. du Touceville s'approcha de lui pour savoir avec qui il avait l'honneur de se mesurer.

« Mon nom, répondit-il, vous importe peu, il est médiocre- « ment connu ici. La vérité est que je vous ai offensé, que « loin de m'en repentir, je le ferais encore, et que, ruiné et « trahi , je n'ai rien de mieux à faire que de périr de votre « main, ou de vous arracher la vie. »

J'avais peine à me contenir en entendant une logique si détestahle, en voyant l'air d'insolence ou plutôt de folie dont il accompagnait ce discours. Quant à M. du Touceville, il était calme comme l'innocence, et véritablement il était bien peu responsable du sang qui allait se répandre. Cet aimable homme n'ayant point amené de témoin, je lui en fis l'observation; sa réponse d'un ton de capitan, fut qu'il n'en prenailjamais, qu'il avait eu vingt affaires dans sa vie sans y impliquer personne, et qu'il me ferait voir bientôt à moi-même si cela me convenait, qu'on pouvait se battre sans témoins. Il dit, et s'éloignant de nous à toute course , il a la bonté de nous prévenir qu'il reviendra bientôt. Alors du Touceville dit du ton presque solennel du drame : « Cet homme est mort, et voilà son tom- « beau. » Il me montrait à quelques pas de nous un précipice de quatre-vingts ou cent pieds de profondeur.

L'impertinent ne se fit point attendre ; il revint ayant sous son bras une épée d'une longueur prohibée très-certainement par l'honneur et les ordonnances. Le comte du Touceville m'empêchant d'entrer dans aucune conversation, se déshabilla avec la promptitude de l'éclair, montrant sa poitrine à son antagoniste, qui en fit autant. Il faisait assez clair, mais, sous prétexte de mieux voir, mon ami le conduisit insensiblement vers cet abîme dont j'ai parlé. C'est à quelques pieds de ses bords que commença un combat aussi acharné , aussi adroit qu'on en puisse imaginer ; mais faisant -une volte avec une grande agilité, du Touceville l'adossa sur le rebord, et, sem-

blant n'avoir attendu que ce moment, lui enfonça dans le sein son épée jusqu'à la garde : le saisissant alors des deux mains , avec la fureur d'un lion affamé, il enleva pour ainsi dire- de terre son adversaire, et le précipita!... J'avoue que je fus glacé d'effroi, et que je ne pus réprimer un cri, eu le voyant tomber dans ce gouffre, avec cette épée dont il était transpercé. « Éloignons-nous, me dit le vainqueur, il n'a plus « besoin de secours. » Saisissant l'épée que l'inconnu avait laissé tomber de sa main défaillante, il ajouta : « Voici une « mauvaise soirée, et un mauvais troc pour lui : allons-nous- « en. »

J'étais bien de cet avis-là, mais pour un empire je n'aurais pu m'éloigner sans lui envoyer du secours, tout persuadé que j'étais qu'il était superflu. Du Touceville marchait dans une rêverie sombre. A cette férocité des armes avait succédé un état d'abattement et presque de regret: je le soutenais, il pouvait à peine marcher jusqu'au fiacre où je le conduisis. Je l'y laissai pour courir à un corps de garde du guet ; j'avertis le sergent, que je tirai à l'écart, après lui avoir glissé quelque argent dans la main , que j'avais entendu des cris plaintifs à l'endroit quej'indiquai.

J'ai su l'inutilité de cette démarche, et que le malheureux qui l'avait mérité était bien mort.

Si la France ne cherchait qu'à punir ses injures, et à se \enger de la haine qu'on lui porte ainsi qu'a ses habitants, elle aurait trop à faire! elle aurait eu, de tout temps, une guerre universelle à soutenir contre l'Europe, qui ne renferme peutêtre pas dans son sein une seule nation qui ne soit la rivale, même sans titre pour l'être, et l'ennemie née du nom français :\os arts, nos livres, notre politesse, notre cour, notre

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luxe, le génie militaire de notre nation , nos spectacles, notre langue, tout, jusqu'à nos vices, a été mis à contribution par les autres peuples, et en a fait l'éducation ; c'était une obligation générale qu'on aurait cru qu'ils avaient contractée envers nous:/' cette dette n'a été payée que par la haine et l'envie.

La marche de cet ouvrage me conduira à développer cette idée, son principe, et ses conséquences : je le ferai eu homme libre, en philosophe qui n'est ni adulateur ni contempteur des puissances : je n'en suis pas encore là.

Mais il est une nation qui , plus particulièrement que les autres, nous déteste, qui ne se borne pas à ces haines de cour, de salons, et de grandes routes ; qui n'a pas pour nous une antipathie stérile et sans conséquence qui s'exhale dans des mots et dans des machinations de société. C'est une nation quia sucé avec le lait l'horreur de tout ce qui est français, qui nous exècre par instinct, par calcul, par raisonnement, par conviction, et même par air; qui croit de bon goût de s'exagérer, s'il est possible, la haine qu'elle nous porte, qui nous conteste tout, même dans les choses où elle n'a rien à nous opposer, qui voudrait nous voir disparaître de la surface du globe, qui, reconnaissant au fond du cœur notre supériorité dans une infinité de points et notre égalité en tous, fait semblant quelquefois d'estimer davantage les peuples qui ne peuvent entrer en concurrence avec elle; une nation, enlin, dont la haine communique au reste du monde ses agitations, et qui, ayant produit de très-grands hommes qui dans leurs discours et leurs écrits ont admiré la France, n'en a jamais produit un seul qui l'aimât. Voilà la nation qui veut nous anéantir ou qui doit être exterminée par nous (1). Après ce tableau, faut-il nommer l'Angleterre ?

Lecteur, ne me reprochez point mes digressions; s'il fallait m'en sevrer, je renoncerais à écrire.

(I) Qu'on observe que ceci a été écrit en 1804.

C'était donc pour me noyer, ou pour envahir les trois royaumes ( ce qui était très-juste ), que je quittai Lauzanne pour voler en Bretagne. Aucun de ces destins ne fut mon partage, mais j'en demande pardon à votre délicatesse... j'y gagnai la fièvre et la gale... n'anticipons pas.

En deux ans de temps, j'avais contracté pour près de quarante mille francs de dettes, et n'en étais pas moins sans argent, à la veille de tenter cette grande expédition. J'arrivai bien vite à Paris, pour frapper à la porte de quelques usuriers qui, sachant qu'il n'y avait rien à risquer, me prêtaient avec plaisir à cent pour cent. 11 n'y avait pas de temps à perdre lorsque le troisième jour de mon arrivée, attendant un de ces honnêtes gens chez moi, on m'annonça M. L (1), avocat

de province que je ne connaissais point, mais dont j'avais vu le père, chez un de mes parents dont il faisait les affaires.

M. L..., qui a pris une part fort active à la révolution, et qui, d'après ce que j'ai lu dans les journaux, m'aurait fait grand peur dans le temps de sa puissance, était un jeune homme d'une impétuosité concentrée, mais timide en apparence, d'une figure fort intéressante, d'uncaractère qui semblaitdoux quand il n'était pas irrité, d'une politesse fort simple, et d'un esprit borné : voilà ce qu'il me parut le jour où il entra dans ma chambre.

S'il avait pris la haine de la cour dans le voyage que je lui fis faire à Versailles, et dont je parlerai tout à l'heure, je suis presque forcé de la lui pardonner. Il vint donc chez moi, et après m'avoir rappelé les seuls droits qu'il eût à mon obligeance, qu'il voulut bien nommer ma protection, il me dit que, certain de mon crédit, il venait me prier de faire sa for- / une. Je ne concevais pas trop ses moyens et les miens pour cela, mais enfin j'écoutai.

(h Nous croyons que l'auteur a voulu désigner ici Lacroix, député d'Eure-et-Loir à la Convention, et qui, en 1794, a été condamné a mort avec Danton, dont il était l'ami. (Note des premiers éditeurs.)

La place de directeur de la librairie (je crois que cela s'appelait comme cela ) de la ville d'Alençon était vacante : elle valait deux mille écus par an, donnait la facilité d'obliger les uns et de faire de la peine à d'autres: c'est assez joli en province ; et beaucoup de gens trouveraient que ce n'est à négliger nulle part. 11 était parti en poste avant tous ses concurrents, et n'avait vu que moi, disait-il, qui, par ses entours à Versailles, put lui faire obtenir cet emploi. C'est assez plaisant; mais ce qui T'est davantage, c'est que je le lui fis obtenir. Mais procédons avec ordre.

Après m'avoir raconté tout cela, il s'arrêta : il avait l'air d'un homme embarrassé,... à qui le plus difficile reste à dire : il prit son élan deux ou trois l'ois, et ne concluait à rien; enfin il balbutia : « M. le comte... me permettrait-il de lui faire ob- « server que je déposerai avec plaisir... trois... trois cents « lou.. louis, pour les frais et les démarches qui, suivant toute « probabilité, seront indispensables? »

Je me hâtai de lui répondre, sans paraître le pénétrer, pour n'avoir pas la peine de me fâcher, que les dépenses auxquelles il voulait se soumettre étaient tout à fait inutiles ; que la seule voie où je pusse entrer pour l'obliger était telle, qu'il n'y avait besoin d'aucune séduction de ce genre pour l'aplanir ; mais que pressé de quitter Paris, ayant fait des folies qui me dérangeraient jusqu'à ma majorité, j'accepterais son argent, si je réussissais, à condition qu'il en recevrait par-devant notaire une obligation à dix-huit mois, avec les intérêts. Il fit une profonde révérence, et m'a prêté cette somme, qui lui a été rendue en moins d'un an par les mains du sieur Bérus , chargé alors de mes affaires, à l'époque où je vendis une terre assez considérais ■ à un de mes oncles, qui, à cause de sa convenance et du prix, risqua de l'acheter dans ma minorité.

Ces détails sont minutieux ;.... ils sont l'inconvénient de ces genres de livres appelés Souvenirs.

M. L sortit de chez moi fort satisfait, après que je l'eus

prit- d'être le lendemain à midi dans la galerie de Versailles, où je fus coucher (1).

Je l'y trouvai le lendemain matin , et je lui dis d'y rester. Il m'assura qu'il s'ennuyait beaucoup ; que tout ce qu'il voyait lui semblait fort extraordinaire; qu'il voudrait bien avoir sa place et être parti. Je lui promis qu'il partirait, mais ne lui répondis point de sa place ; car je doutais fort qu'il l'eut.

Pour moi, je me plaçai assez près delà porte de l'appartement dans la galerie, au moment où la reine sortait pour aller à la messe. M'ayant aperçu, elle me fit l'honneur de me saluer et de m'adresser la parole en marchant, ce qui fit que je la suivis. Après différentes questions, et avoir observé que M. de Poix était parti pour le régiment, elle fit un instant de silence dont je profitai pour prendre la liberté de lui dire que je désirerais fort me mettre à ses pieds , et que je suppliais S. M. de m'entendre une minute. « Soyez chez moi avant cinq « heures » , fut la réponse.

Je rendis à M. L... sa liberté, et l' appointai à quatre heures et demie dans la salle des gardes de la reine : il fut où bon lui sembla, et moi aussi-

Je le trouvai exact au rendez-vous ; assez poudreux, ayant visité tous les bosquets, mal dîné chez un suisse, et s'efforçant de cacher beaucoup d'humeur. Je l'invitai à m'attendre, et passai dans la pièce du dîner. Un huissier de la chambre m'informa que la reine n'était pas chez elle, mais qu'elle rentrerait : effectivement , cinq minutes n'étaient pas écoulées qu'elle rentra.

« Bonjour... Où avez-vous dîné ?

« — Chez madame de Beauvilliers. Madame.

« — Chez la mienne '.'

(I) Il y a des lecteurs qui ne trouveront pas celle construction de phrase assez claire, et qui demanderont si c'était a Versailles ou dans la galerie que je fus coucher; je crois qu'il ne faut pas leur répondre.

( Note '.<■■ Fauteur. )

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