UÉM. DU DUC DE IU/IN
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vris une porte à laquelle lady Sarah tournait le dos ; elle était occupée à l'aire souper une très-jolie petite fille que j'effrayai. Lady Sarah m'aperçut , prit cet enfant entre les bras , vint au- • levant de moi : « Embrassez ma fille , Lauzun , ne la haïssez
pas, pardonnez à sa mère ; et songez que si elle la perdait , « il ne lui resterait d'autre protecteur que vous. »
Lady Sarah, retirée du monde, vêtue d'un simple habit bleu, ses cheveux coupés très-courts et sans poudre, était plus belle, plus séduisante qu'elle n'avait jamais été. Après six ans , nous n'avions pu nous voir sans une grande émotion. Je lui promis de me charger de sa fille quand elle voudrait. Je ne lui lis aucun reproche ; elle me remercia, et nous nous séparâmes, après avoir causé deux heures ensemble.
Je revins à Londres , où après avoir renouvelé connaissance avec iady Harland je vis ses deux filles; je m'occupai d'abord davantage de l'aînée , sans cependant qu'il y eût rien de particulier entre nous. Un soir, chez lady Craven , miss Marianne Harland (la cadette) me reprocha d'avoir de l'humeur et de m'ennuyer. « Vous ne cherchez donc à plaire à personne , « et il n'y a personne dans cette chambre qui peut vous « plaire? » ajouta-t-elle avec infiniment d'expression. J'entendis parfaitement ce qu'elle voulait me dire ; mais la conversation fut interrompue. Miss Marianne Harland n'avait pas seize ans ; elle est petite , mignonne , de beaux cheveux , de. jolis yeux , des dents charmantes , une voix comme celle de la Gabrielli, et dont elle se sert aussi bien. Une grande coquetterie , toujours subordonnée à l'ambition ; telle est , je crois , l'exacte description de la figure et du caractère de miss Marianne Harland.
Je me rapprochai d'elle après souper, et lui dis tout bas : « Si je vous donne demain un petit billet, le perdrez-vous ? — « INon; mais ne faites pas d'imprudences. » Je fus déjeuner le lendemain chez milady Harland. Je donnai un billet à Mariauue , qu'elle prit très-adroitement , et elle disparut un mo-
ment après. Lorsque je sortis , mademoiselle Harland m'appela sur l'escalier, et me dit en rougissant : « Marianne m'a « chargée de vous remettre ceci ; ne suis-je pas bien bonne ! » Ce billet contenait les plus fortes recommandations de discrétion et de fidélité. Je passais ma vie chez lady Harland ; j'y étais regardé et traité comme l'enfant de la maison. L'amourpropre de Marianne était très-flatté d'avoir un amant français ; elle avait d'ailleurs dans ce temps-là beaucoup de goût pour moi; je l'aimais de mon côté bien tendrement. Nous nous écrivions sans cesse , et nous nous donnions nos lettres devant la bonne miladv , sans qu'elle se doutât de rien. Je ne pouvais cependant me dissimuler que cette intrigue ne pouvait durer, et qu'elle pouvait avoir les suites les plus fâcheuses et les plus embarrassantes.
M. de Pezai venait souvent dans la maison : il croyait les deux miss Harland immensément riches ; il parla de mariage à l'aînée, et fut refusé; il revint h la cadette, et ne fat pas mieux reçu. Confondu de ne pas être adoré, il devina que Marianne avait du goût pour quelqu'un, et , bientôt après, que c'était pour moi. 11 en parla à milady Harland, et partit pour la France. Un laquais fit à Marianne des assurances de discrétion et de fidélité qui la séduisirent ; elle eut l'imprudence de le charger de ses lettres.
Lady Harland forma le projet de mener aux eaux de Bristol sa fille aînée , dont la santé était fort délabrée. Elle me proposa d'y venir passer quinze jours avec elle. J'acceptai avec joie : je partis quelques jours après elle. Je fus passer une semaine chez milord Pembroke , et de là me rendis à Bath. J'y trouvai le chevalier d'Oraison , qui venait de Bristol Hotwels , et qui m'apprit que tout était découvert , et que lady Harland était d'une colère épouvantable contre moi.
Je pris mon parti sans balancer : je fus à Bristol. Je fis demander à lady Harland un quart d"beure d'audience. Après m'avoir bien grondé et m'avoir fait bien des reproches , elle
me pardouna , à la condition que je quitterais promptenient l'Angleterre. Enfin, elle ne voulut pas me donner le chagrin de partir sans dire adieu à Marianne; et ce qu'il y eut de plaisant fut que cette mère terrible finit par tolérer devant elle les assurances de l'amour le plus tendre.
La santé de mademoiselle Harland se rétablit. Toute la famille quitta Bristol , et retourna à une fort belle terre près de Ipswich. .Marianne reçut bientôt les hommages du plus ricbe et du plus désagréable baronet du comté de Suffolk : malgré toute sa maussaderie , elle l'eût épousé si elle n'eût découvert qu'il avait le projet de vivre en province et de ne pas mener sa femme à Londres ; ce qui la détermina à me le sacrifier, et à m'écrire la lettre suivante :
« Sprougliton, le 4 mai 1773.
« Vous vous croyez sans doute oublié , mon cher Lauzun , « parce que je ne vous ai pas écrit depuis longtemps. Je vous « jure que ce n'est pas de ma faute : une fille que vous avez « honorée de votre attention particulière devient l'objet de « celle de ses parents , et est gardée à vue. Plume et encre me « sont refusées : ce n'est pas par méfiance , à ce que dit ma « mère , mais pour plus de sûreté. Je t'écris au lieu de dormir, « et ce n'est pas un sacrifice ; car à qui pourrais-je rendre « compte de ma situation ridicule, et qui pourrait la sentir « comme Lauzun? J'ai un amant qui n'a pas comme toi la « gaucherie d'être marié : sir Marmaduke Hewel met à mes « pieds une fortune et , qui pis est, une personne immense. 11 « veut que je l'adore : rien de plus juste; mais il veut que ce « soit en province : je trouve cela un peu trop au-dessus de « mes forces. Écoute la description de ma nouvelle conquête, « et vois si elle te ressemble. Sir Marmaduke est grand « comme un de ces anciens fauteuils qui étaient dans notre « chambre à Bristol , dans cette chambre où tu as été si bien « reçu. Il est fort gros : cela n'est que désagréable mainte-
« nant; niais, pour pou que cela augmente', cela pourra de- « venir curieux. Il est excessivement blond; de petites jambes « enflées le transportent difficilement près de moi, et mal- « heureusement l'y laissent longtemps : cette énorme masse « de chair boit beaucoup de vin de Porto, chasse le renard, « et entretient des chevaux de course, tout comme toi 11 « m'assure que tout cela m'amusera beaucoup : enfin , il est « fort bien , et s'il veut vivre à Londres , je l'épouse. Tu « ne t'en Fâcheras pas, et tu n'as pas à perdre à la comparai- « son. S'il faut vivre en province , je suis la servante de sir « Marmaduke , et te reste fidèle. Et moi , jeune , jolie , folle de « tout ce qui est aimable , accoutumée aux hommages de tout « ce que Londres a de plus élégant et de plus recherché, la « femme d'un hunter (1) ! vouée à passer ma vie entre mon « mari et le vieux ministre de la paroisse , et à être réduite , « si je veux parler, à causer avec le moins ivre des deux! « Rappelle-toi Marianne, sa figure, son caractère, sa tour- « nure , et vois si cela est possible. Mon gros amant me « prépare une fête digne de lui. C'est dans quinze jours les « courses d'Ipswich ; il a fait fane une coupe d'or plus « lourde que moi, qui sera gagnée par un cheval qui lui « a coûté deux mille louis, et qu'il demande la faveur de « mettre à mes pieds. Pourquoi ne viendrais-tu pas aux cour- « ses?... JNon; toutes réflexions faites, n'y viens pas: tu serais " capable de tuer ce vilain animal; attends du moins cpie je « sois sa femme. Adieu; Fauni te fait mille compliments, et « moi, je t'aime, en vérité, d'une manière effrayante pour « toute autre fille moins sure de sa tête. »
J'eus envie de la grosse coupe d'or. J'avais d'assez bons chevaux de course à New-Market : j'envoyai un des meilleurs courriers à Ipswich ; son âge, son nom, dix guiuées suffisaient pour le faire admettre. Un petit garçon, vêtu de noir, suivit bien
(I) Uu nier, chasseur.
scs instructions, resta modestement pendant toute la course derrière le cheval de sir Marmaduke et , à cent pas de "Winig- Port passa comme un éclair. On lui donna la coupe , et il y mit un petit billet , et la porta à Marianne. «. Sir Marmaduke « étant arrivé un instant trop tard , permettez-moi de suivre « ses intentions , et de mettre la coupe à vos pieds. » Marriaune reconnut mon écriture. « 11 est charmant, » dit-elle en riant : lady Harlaud même me devina , sans m'en savoir mauvais gré. On se moqua du malheureux hunter, qui disparut et ne revint pas depuis.
Le mariage manqué , lady Haiiand revint à Londres. Je trouvai encore moyen de me raccommoder avec elle et de rentrer dans la maison. Nous mettions plus de circonspection dans notre conduite, et la pauvre petite femme n'était pas plus difficile à attraper. Cela fut à merveille pendant quelques semaines. Une lettre que Marianne perdit étourdiment nous découvrit encore : sa mère partit sur-le-champ de Londres avec ses filles, sans leur dire où elle allait. Marianne, dont l'adresse réparait toujours l'étourderie , écrivit sur un de ses gants avec un petit morceau de charbon : « On m'emmène, Dieu sait « où ! je l'écrirai sur les vitres de la première auberge où nous « nous arrêterons : cherche-la. Si nous n'étions pas tous les deux « les plus intelligentes créatures qu'il y ait au monde , nous « serions à jamais séparés. » Sur le dessus du chiffon était écrit : « Pour M. de Lauzun , chez l'ambassadeur de France ; il « donnera cinq guinées au porteur. »
Je montai à cheval dès que j'eus ce plaisant billet, qui me parvint heureusement ; et le quatrième jour de mes recherches.je trouvai la vitre par laquelle je devais apprendre le sort de ma jolie petite maîtresse. Elle m'avertissait qu'elle allait pour trois semaines à la campagne, cbez une amie de sa mère, et de là retournerait à Ipswich, en passant par Winchester ; qu'elle attendait une lettre de moi par quelque moyen qu'elle n'imaginait pas , mais que je trouverais sûrement. Elle
ne se trompait pas. Je m'adressai à M. Sexton, mon maître d'anglais, pauvre diable comme Basile , prêt à tout entreprendre pour un éeu. Je l'envoyai à Winchester, dans une chaise de poste , avec sa femme et ses trois enfants , pour n'être pas suspect ; il s'acquitta très-adroitement de sa commission. Il attendit lady Harland ; et comme elle entrait dans la chambre, il arrêta miss Marianne Harland, et lui dit : « J'ai « une lettre de M. de Lauzunpour vous : elle est dans la poche « du tablier de cette enfant; vous la prendrez quand vous vou- « drez. » Elle ne fut pas longtemps sans la venir chercher ; mais elle mit sur un morceau de papier ce peu de mots : « J'ai « reçu la lettre ; toute la famille a parfaitement bien fait sa « commission ; j'aime à la folie le plus adroit et le plus intel- « ligent de tous les hommes. » Mais hélas! une étourderie de Marianne perdit tout. Nous nous écrivions exactement ; elle portait elle-même, et allait sans affectation chercher en se promenant les lettres à la poste. La maison de poste changea; on en parla à déjeuner à Sproughton. Marianne dit étourdiment où était la nouvelle maison de poste. Lady Harland lui demanda comment elle le savait ; elle répondit , avec un peu d'embarras , qu'une demoiselle du voisinage , avec qui elle était sortie le matin , y avait porté une lettre. Lady Harland sortit, et demanda , plus adroitement qu'à elle n'appartenait , au domestique qui avait suivi sa (ille , si elle n'avait point oublié de mettre à la poste une lettre dont elle l'avait chargée. Le laquais répondit fort innocemment qu'il était témoin qu'elle s'en était souvenue. Milady demanda sa voiture sans rien dire, fut à la poste, et se fit rendre la lettre, et la mit dans sa poche. On ne peut rien imaginer d'égal à la colère , à la confusion , à la rage de miss Marianne. Il fallut céder à l'orage , et renoncer à moi ; elle en fut affligée , moins encore cependant que de voir qu'elle s'était perdue elle-même par une gaucherie et par une bêtise. Elle m'écrivit sans aucun détail, me dit qu'elle m'aimait encore, mais me donna cependant le congé le plus clair et le
plus absolu. J'en las fâché; mais je savais, que cette intri ne pouvait avoir qu'une mauvaise fin , et je sentis qu'il était bien heureux qu'elle n'eu eût pas une plus fâcheuse.
Je restai donc à Londres sans occupation ; mais l'éclat des amours de l'ambassadeur de France et de lady Craven m'en donna bientôt de sérieuses. La Fatuité de M. le comte de Guines et l'imprudence de la jeune femme amenèrent nceessairement un esclandre. M. de Guines voulait persuader à lady Craven de se faire séparer de son mari et de s'enchaîner à son char. Il la conseilla avec tant d'extravagance , qu'il fut au moment d'être attaqué en justice par milord Craven, et condamné à lui payer 10,000 liv. sterl. , affaire la plus désagréable et la plus fâcheuse que put jamais avoir un ambassadeur : cela, joint au terrible procès qu'il avait avec Tort , son secrétaire , il était immanquablement perdu. Je le servis avec zèle et avec succès ; mais tout dépendait des réponses de lady Craven, emmenée et enfermée à la campagne par son mari , sans avoir de communications avec personne.
Madame la princesse de Czartoriska eut le courage d'aller forcer sa retraite et lui dicter sa conduite , seul moyen de la sauver ainsi que son amant. Cet événement m'éclaira sur la sensibilité et sur la générosité de madame Czartoriska. Le hasard lui fit découvrir tous les détails de mon histoire avec lady Sarah , et combien j'étais capable de suite et de bons procédés pour ce que j'avais aimé. Le temps du départ de madame Czartoriska , en s'approchant , m'éclaira sur la sensibilité et ia générosité de son cœur; je m'y attachai presque sans m'en apercevoir.
Peu de jours avant son départ pour Spa , l'ambassadeur lui donna à dîner au Wau\hall , avec plusieurs femmes de sa connaissance. Elle me dit qu'elle ferait partir ses enfants et ses gens avant elle , et qu'elle les joindrait à Calais , mais qu'elle était un peu effrayée de faire ce voyage seule ; je m'offris avec empressement pour l'accompagner. Elle me remercia, en me
disant qu'elle eu était charmée , qu'elle avait peur seulement qu'on ne trouvât pas eela bien. Toutes les femmes l'assurèrent que cela n'avait aucun inconvénient : l'ambassadeur parut eu avoir un peu d'humeur.
Je fus le lendemain matin chez la princesse ; je parlai de notre voyage. Elle me dit qu'elle était extrêmement reconnaissante de mon honnêteté , mais qu'elle avait changé d'avis pour les propos que cela pourrait faire tenir. Je plaidai ma cause avec tant de chaleur, que je la persuadai ; elle me promit que nous partirions ensemble , et me parut sensible au prix que je mettais à la suivre. M. de Guines la vit dans la journée, et l'effraya encore sur mes soius. J'arrivai comme il sortait , et devinai facilement ce qui se passait en elle. « Je n'insiste plus, « lui dis-je ; les persécutions l'emportent sur votre courage. Je « regretterai toute ma vie une occasion que je ne retrouverai « plus d'éclaircir à vos yeux bien des événements bizarres, • et de vous prouver que ma conduite est moins inconséquente « que vous ne le pensez peut-être. » Je voyais dans ses yeux de la curiosité, de l'intérêt, une sorte d'attendrissement. « ÎNe « craignez plus rien , me dit-elle , vous avez trop de plaisir à « venir avec moi , et je perdrais trop à vous en empêcher ; « cela ne changera plus. » Elle me tendit la main, je la baisai ; et dès cet instant , si elle a voulu , elle n'a pas pu douter qu'elle ne fût adorée. ÎNotre départ fut fixé pour le lendemain à midi.
Je me rendis avec exactitude chez la princesse. « Mes af- « fairts, me dit-elle, ne seront pas finies avant cinq heures, venez « avec moi dire adieu à madame Pouskin , qui part pour liris- « toi. » Elle quitta la princesse avec regret et pleura beaucoup , ainsi que la baronne Dierden et miss Johnson. « Je serais « bien plus malheureux que toutes ces femmes-là , dis-je tout « bas à madame Czartoriska , si je ne partais pas avec vous. » Un regard charmant fut sa seule réponse. Je retournai chez elle a cinq heures; on me dit qu'elle était incommodée et
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qu'elle dormait. Ce sommeil me parut suspect. Je m'arrêtai dans une petite taverne, au coin de Berkley-square , et lui écrivis pour lui demander de me rassurer : elle me répondit qu'elle ne partirait que le lendemain matin ; qu'elle me ferait dire l'heure.
Je ne puis exprimer combien d'idées différentes se réunirent dans ma tête. Je voyais avec douleur que M. de Guines , pleurant encore la perte de ladyCraven, aspirait à sacrifier à sa vanité la femme à qui il devait tout et l'homme qui l'avait le mieux servi. Je vis dès lors clairement que la reconnaissance était moins sacrée que son amour-propre, et que cet homme pouvait être ingrat. J'aimais trop véritablement la princesse, pour que la crainte de la compromettre ne me reudit pas patient et raisonnable. Je retournai chez l'ambassadeur, où je devais souper avec milord Sandwich et toute la canaille nécessaire pour chanter des keilets. Je ne pouvais garder mon secret davantage. J'écrivis à la princesse que je ne doutais pas que M. de Guines n'eût encore dérangé ses projets ; que j'en étais vivement affligé; que je pouvais juger par moi-même qu'il sentait combien il était impossible de la voir et surtout de la connaître sans l'adorer, que j'étais bien loin de vouloir dire du mal de M. de Guines, mais qu'il ne pouvait pas exister de bonheur pour moi sans lui consacrer à jamais mes jours, et que j'étais l'être le plus indépendant qu'il y eût au monde. Je transcrirai ici la réponse de la princesse; le premier billet peint autant son caractère qu'une plus longue lettre.
« Rien au monde ne pouvait m'étonner plus que ce que je « viens de lire ; mais ce qui ne m'étonne pas et ce qui ne m'é- « tonnera jamais, c'est la franchise et la sensibilité de votre « âme. 11 existe entre nous des obstacles insurmontables dans « lesquels , je vous jure , que M. de Guines n'entre pour rien. « Je ne dois , je ne puis pas avoir d'amant ; mais vous m'ins- « pirez un intérêt qui durera autant que ma vie ; quelques « lieux que nous habitions, quel que soit votre sort , j'exige
« que vous m'en informiez : ma tendre amitié m'en donne le « droit. Nous ne pouvons aller ensemble à Douvres , mais ve- « nez me voir avant mon départ. »
L'ambassadeur me proposa d'accompagner tous deux la princesse jusqu'à Douvres; je refusai de la manière la plus tranquille et la plus indifférente qu'il me fut possible. Ma nuit se passa dans des convulsions de rage et de désespoir, que je ne comprenais pas moi-même : je me craignis ; je n'aurais pas répondu de moi, si j'avais rencontré M. de Guines cbez madame Czartoriska. Je résolus donc de me garder contre moimême. Je m'enfermai , et j'ordonnai à un de mes gens d'aller cbez elle , et de venir m'avertir dès qu'elle serait partie ; je comptais la joindre sur le chemin , l'arrêter et avoir avec elle cette explication si importante pour tous deux.
Je restai dans cet état jusqu'à cinq heures, que M. de Guines frappa lui-même à ma porte, et me demanda si je voulais dîner. J'ouvris : il me dit que la princesse me faisait ses compliments ; qu'elle était partie à midi , fort étonnée de ne nf avoir pas vu : la foudre tombée sur ma tête m'eut moins accablé. Je dis à M. de Guines ( par qui celui de mes gens, chargé de m'avertir, avait sans doute été gagné ), que je ne pouvais diner chez lui. Je courus à mon écurie, je sellai moimême le premier cheval venu , et je fus sur le chemin de Douvres aussi vite que je pus. Mon cheval, trop jeune et point en haleine manqua à Sittingborn. J'appris que la princesse n'était qu'à six milles de moi , et qu'elle avait rejoint ses enfants et ses gens. Je craignis de la compromettre : je lui écrivis une lettre dont le désordre peignait bien mon amour et mon désespoir. Je retournai à Londres avec précipitation ; j'arrivai encore assez tôt pour jouer à un club assez gros jeu pour être remarqué et pour faire croire que je n'étais pas sorti de la ville. Je reçus le lendemain une réponse triste et touchante de madame Czartoriska ; elle m'assurait du plus tendre intérêt, et semblait affligée des liens qui m'attachaient à elle.
Au bout de quelques jours, je reçus une lettre du chevalier d'Oraison; il avait vu la princesse à son passage à Bruxelles; elle était malade , dévorée de quelque chagrin secret. Je restai encore plus d'un mois eu Angleterre. Je fus à Portsmouth avec le roi. Je crus enfin pouvoir partir pour Spa sans inconvénient. Nous nous séparâmes assez froidement , l'ambassadeur et moi : je l'avais pénétré ; je n'étais plus qu'un objet d'embarras pour lui.
Enfin j'arrivai a Spa. La princesse me reçut assez froidement , et me parut plus que jamais attachée au prince llepniue. M. de Guiues n'avait rien négligé , depuis qu'elle avait quitté Londres, pour me persuader qu'il en était aimé; qu'elle lui avait donné son portrait , et toutes les autres preuves qu'une femme peut donner. Je résolus donc de me détacher d'elle à quelque prix que ce fût, et de la traiter avec beaucoup d'indifférence. Je vivais à merveille avec le prince P«.epniue, qui ne se doutait pas que je fusse amoureux. La princesse parlait de l'ambassadeur avec un intérêt dont j'étais assez choqué pour désirer qu'elle me crut attaché à une autre ; nuis aucun objet ne pouvait me distraire d'elle.
Les redoutes et les assemblées me firent cependant faire connaissance avec madame et mademoiselle de Saint-Léger, toutes deux Irlandaises. Madame de Saint-Léger avait entre quarante et quarante-cinq ans; elle avait été jolie, et sous un maintien réservé conservait du goût pour le plaisir. Sa fille , âgée de dix-huit ans , était aimable et jolie. Je dansais, je montais à cheval avec elle : toutes deux prirent du goût pour moi. La mère , quoique jalouse de sa fdle , et devenue plus sévère pour elle, se rendit justice, et sentit qu'elle me perdrait absolument si elle m'empêchait de voir sa fdle : je devins donc fort assidu dans la maison. La princesse me fit des plaisanteries. « C'est vous qui l'avez voulu, lui dis-je en riant, « etd'unmot vous pourriez l'empêcher. » Mes soins pour mademoiselle de Saint-Léger furent bientôt publics. Une querellequc
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j'eus avec M. Braniski montra pourtant à la princesse qu'il s'en. Fallait bien que j'eusse cessé de m'intéresser à elle.
■\l Braniski, depuis longtemps amoureux de la princesse, et toujours mal reçu , en parla d'une manière que je ne pus supporter : je le lui dis franchement, et nous nous parlâmes avec toute la fierté de deux hommes qui ne s'aimaient pas. Cette querelle eût été plus loin sans lady Spencer. La princesse apprit avec quelle chaleur je l'avais défendue , et m'en sut gré. Il y eut une course de chevaux où un des miens gagna : je fis hommage du prix à mademoiselle de Saint-Léger. Dans l'instant même madame la princesse Czartoriska se trouva mal , et retourna chez elle. J'étais bien loin d'en soupçonner la cause, et à peine y pris-je garde. Une longue et dangereuse maladie suivit cet évanouissement. Je ne la quittai pas, et lui rendis tous les soins qui m'étaient dictés par mon cœur, .le m'éloignai à mesure que sa santé se rétablit et que je les crus moins nécessaires.
Tout le monde partait de Spa ; et je m'arrangeais pour partir avec madame et mademoiselle de Saint-Léger, lorsque le prince Repnine, qui n'avait aucune raison de se méfier de moi, me dit qu'il était obligé de rester encore quinze jours environ et de ramener madame Tschernicheff, que je ferais sûrement plaisir à la princesse de lui proposer de revenir à Paris avec elle. Je ne me fis pas prier : la princesse m'était bien plus chère qu'il ne croyait. Nous partîmes donc, et le prince Repnine nous reconduisit quelques postes. Nous Taisions de petites journées, et je voyageais sur mes propres chevaux. Madame Czartoriska était encore très-faible, et se trouva très-fatiguée en arrivant a Bruxelles; elle ne voulut pas souper et se coucha. Je restai à lui tenir compagnie. Nous parlâmes de l'Angleterre, et la conversation regarda bientôt le comte de Guiues et lady Craven. Je lui racontai avec détail tout ce que son départ m'avait lait souffrir : ses yeux se remplirent de larmes. « Finissons, me dit-elle, et ne renouons jamais un entretien
« si dangereux. >• Il était trop tard , et il fallait que notre destinée fût remplie. La princesse m'aimait et me le dit. Tant de bonheur fut empoisonné par l'effroi que lui causaient sou sentiment et les suites horribles qu'il ne pouvait manquer d'avoir. Elle voulut s'ôter tous les moyens de s'y livrer : nous nous séparâmes , et passâmes la nuit la plus agitée.
Le prince nous proposa d'aller le lendemain à Anvers voir un cabinet de tableaux qu'il voulait acheter. Il fut arrangé , sans qu'elle pût s'y opposer, qu'elle irait avec moi dans un petit phaéton que j'avais amené d'Angleterre, avec des chevaux qu'elle s'était souvent amusée à mener elle-même à Spa. Nous ne fûmes pas plutôt en liberté , que la conversation suivante commença :
« Il serait inutile , Monsieur de Lauzun, de chercher à vous « cacher combien je vous aime ; mais je dois à ce sentiment « même, qui m'est plus cher que la vie, de mettre devant « vos yeux tous les malheurs irréparables qu'il entraînera « pour tous les deux si nous n'avous pas le courage de nous « séparer promptement. Écoutez-moi sans m'interrompre , « vous jugerez, par les aveux que je vais vous faire , s'ils ont « dû me coûter.
« Née avec des avantages et quelques agréments, je reçus bien « jeune les hommages des hommes • ils flattèrent mon amour- « propre , et depuis que je me connais , je me connais coquette. « J'épousai mon mari sans amour, et n'eus pour lui qu'une « amitié bien tendre, qu'il mérite chaque jour davantage. De « tous ceux qui me rendaient des soins , le roi de Pologne « fut le plus assidu. Le plaisir de l'emporter sur la plus belle « femme de Varsovie me les fit recevoir avec complaisance : « je n'y cédai cependant pas.
<• Le prince Repnine , ambassadeur de Russie , vint à Var- « sovie. Il fut amoureux de moi , et mal reçu. Les troubles « qui déchirèrent mon infortuné pays lui donnèrent bientôt a occasion de me prouver à quel point je lui étais chère. Mes
« parents et mon mari irritèrent fortement l'impératrice , en « supposant toujours à ce qu'elle voulait. Repnine reçut contre « euv les ordres les plus sévères. Les princes Czartoriski con- « tiuuèrent à être coupables et à n'être jamais punis. L'im- « pératrice , indignée que ses ordres n'eussent pas été exécutés, « ordonna au prince Repnine de faire arrêter les princes et de « faire confisquer leurs biens. Elle lui mandait que sa vie ré- « pondait de son obéissance. Les princes étaient perdus si le « prince Repnine n'eût pas eu le généreux courage de lui dé- « sobéir. Je crus devoir être le prix de tant de tendresse : je « dirai plus , même en me donnant à la reconnaissance , je « crus céder à l'amour.
« Je fus bientôt le seul bien qui restât au prince Repnine. Il « perdit son ambassade , ses pensions , la faveur de l'impéra- « trice, et parce qu'il m'avait, à peine resta-t-il mille ducats « de revenu à l'homme dont le faste avait ébloui toute la « Pologne. Il ne pouvait revenir en Russie ; il me demanda « de voyager et de me suivre : je ne balançai pas à tout quitter «• pour lui. Le comte de Panine, son oncle, le raccommoda « avec l'impératrice, qui lui fit dire d'aller prendre le com- « mandement d'un corps considérable à l'armée du maréchal « de Romanzof. Il refusa, et acheva d'irriter l'impératrice « contre lui.
« Nous vécûmes parfaitement ensemble jusqu'à ce qu'il soit « devenu jaloux du comte de Guines ; et il l'a été d'une ma- « nière si violente , si insultante , que j'en ai été offensée : « il nie semblait que je méritais plus de confiance de l'homme « pour qui j'avais tout fait. Je supportai cependant son hu- « meur avec patience; mais l'ambassadeur m'en parut plus « aimable : je l'avouerai franchement, je fus flattée de lui « plaire, et je l'aurais certainement aimé s'il s'était moins uni- « quement aimé lui-même Je m'arrachai au goût que je seu- « tais pour lui : celui que vous avez pris pour moi l'a détruit. Mon « cœur n'en a que trop senti la différence. Je suis sure main-
« tenant de vivre et do mourir malheureuse; mais je ne Ferai a point mourir de douleur l'homme qui a tout sacrifié pour « moi, et à qui il ne reste que moi dans le monde.
« Fuyez, oubliez une femme qui, suivît-elle son penchant , « ne peut rien pour votre bonheur. Croyez-moi, l'amour qui « n'est pas fondé sur la confiance n'est qu'un supplice: et « quel droit ai-je à la vôtre ? Pourrez-vous en avoir dans celle « qui a trahi le prince Repnine, et qui a eu du goût pour « M. de Guines? Chaque marque d'amour que vous recevrez « de moi vous prouvera , me prouvera , que je puis aimer « deux fois : la femme qui a changé peut changer enci core; et pensez-vous que celle qui aura abandonné sans « pitié le prince Repnine, à qui elle devait tout, vous épar- « gnera davantage , vous dont les droits finiront dès que son « sentiment pour vous finira? Vous ne savez pas d'ailleurs à « quel excès je suis capable de vous aimer, et tous les mal- « heurs qui peuvent suivre une telle passion, et tous les remords « qui me dévoreront sans cesse : un voile entre le reste de « l'univers et mon amant m'empêchera de voir tout ce qui « ne sera pas vous ; l'entier oubli de ma considération , de ce « que je dois à mon mari, à mes enfants, à mes parents, à « moi-même, la juste jalousie du prince R.epuine ; chaque jour « sera marqué par des craintes ou par des événements fu- « nestes : une telle vie peut-elle durer longtemps?
« — • Vous devez trop au prince Repnine, lui dis-je ; de nous « deux, ce n'est pas lui qui doit mourir de douleur! Que je « vous voie encore quelques jours , que je jouisse du dernier « bonheur qui existera pour moi , et je me sépare pour jamais ! « Souvenez-vous quelquefois que je vous adorerai jusqu'à « mon dernier soupir, et que je vous ai perdue ; que je vous « ai aimée assez pour vous fuir : peut-être aurai-je plus fait « pour vous que le prince Repnine. O la plus tendre, la plus « honnête des créatures ! c'est à ton amour que je devrai de « n'être pas un monstre d'ingratitude; c'est à ta générosité
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« que je devrai mon honnêteté ; c'est du moins une consolation « pour tous deux. »
Nous étions de bonne foi ; mais nous ne savions pas nousmêmes à quel excès nous nous aimions. Les deux coeurs les plus tendres , les plus ardents de l'univers peut-être s'étaient rencontrés. Nous ne trouvâmes pas à Anvers le cabinet pour lequel le prince y avait été ; il était vendu : on lui parla d'un autre qu'il pourrait avoir cà Amsterdam, et qui lui conviendrait davantage, ('.fia le détermina à profiter de l'occasion pour faire le voyage de Hollande. Je refusai courageusement d'en être, et tins bon jusqu'à la veille du départ. Un regard de la princesse me lit oublier tous mes projets : j'acceptai les propositions du priuce , et le lendemain nous partîmes tous.
Le bonheur, le danger d'être ensemble avaient rempli nos têtes d'uue agitation, d'une confusion indéfinissables. Tous nos compagnons de voyage dormaient heureusement pour nous, et. notre trouble ne fut pas remarqué : la nuit vint, et nous ne nous contraignîmes plus. Les larmes de la princesse coulaient : j'y mêlai les miennes. Tout à craindre , tout à souffrir, rien à espérer; notre douleur nous accablait, et ne nous laissait pas même la force de faire des réflexions distinctes. Nous arrivâmes à onze heures du soir à une mauvaise cabane, où nous fûmes obligés de passer la nuit. La princesse et la Bochdanowitz ( vieille femme de chambre polonaise de la princesse ) couchèrent dans une chambre, et tous les hommes dans l'autre.
Quelques heures après, la Bochdanowitz fit des cris affreux qui n'éveillèrent personne; mais js ne dormais pas, je courus voir ce qu'elle avait : un homme qui s'était caché dans la chambre avait pensé la faire mourir de peur. Je le chassai avec assez de peine. La princesse était éveillée ; elle m'appela. Je me mis à genoux près d'elle : mes yeux ne pouvaient exprimer tout l'amour qui était dans mon cœur ; mais ils en montraient beaucoup. « Vos peines, me dit-elle, déchirent « mou âme; mais elles me sont chères : il m'est si doux de
« vous voir partager les miennes. Si nous ne pouvons être « heureux, soyons du moins constants et irréprochables. » Nous nous promîmes un courage et une prudence bien audessus de nos forces.
Nous partîmes un peu plus calmes, et avec un maintien passable : nous arrivâmes au Moerdick , que nous passâmes surle-champ. Je restai dans la chambre du yacht avec la princesse, et tout le monde, craignant d'être malade, se tint sur le pont. Je lui lus an joli roman de Dorât, qui venait de paraître , intitulé : Sacrifices de l'amour. Quelques situations avaient rapport à notre position : nous ne pûmes le lire sans un grand intérêt et un grand attendrissement. Que de charmes réunissait madame de Czartoriska ! des années de malheurs et de regrets n'ont pu en effacer l'image. Nous nous arrêtâmes à Rotterdam , et arrivâmes le lendemain à la Haye, où le prince et la princesse furent reçus avec la plus grande joie par M. de Lacheresia , ambassadeur d'Espagne. Je n'eus qu'à me louer de lui, et je n'ai rien à en dire. Madame de Lacheresia , grande , vigoureuse , ardente et chaude Péruvienne , me remarqua , et fut avec moi* , au bout de dix minutes , comme une connaissance de dix ans ; elle ne cessait de questionner la princesse sur mou compte que pour me questionner moi-même , et nous embarrassait également.
Il y avait deux jours que nous étions à la Haye , lorsqu'à deux heures après minuit , la Bochdanowitz , qui ne parlait pas un mot de français, frappa à ma porte et me dit en mauvais allemand : « Descendez, la princesse meurt. » (Le prince n'était pas à la Haye , ayant été à la campagne chez le prince d'Orange). Je descendis avec précipitation, et la trouvai en effet sans connaissance. Je ne parvins qu'au bout de quelques heures à lui faire reprendre ses sens. Elle me tendit la main dès qu'elle m'aperçut près d'elle. « Je suis contente , me dit- « elle , je meurs dans les bras de ce que j'aime , sans avoir rien « à me reprocher. » Elle eut dans la journée de fréquentes
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et de violentes attaques de nerfs, et s'évanouit souvent.
Je connaissais de réputation le célèbre Gaubius , professeur en médecine. Je fus le consulter à Leyde , et partis au point du jour. J'expliquai à M. Gaubius , dans le plus grand détail , la maladie que la princesse avait eue à Spa , et celle qu'elle avait alors , sans lui dire son nom ; il me demanda si elle était ma femme; je lui répondis que non, mais qu'elle était ma sœur. Il me demanda ensuite si j'étais médecin ou cbirurgien ; je lui répondis que non : « Vous êtes donc, me dit-il, le plus tendre « et le plus intelligent de tous les frères. » Il me rassura sur l'état de la princesse , me dit qu'il n'était pas dangereux ; qu'il était trop vieux et trop goutteux pour que sa santé lui permît de l'aller voir. Il m'ordonna pour elle un régime dont il me garantit le succès, me chargea de lui rendre compte de ses effets , et me dit qu'il serait bien aise de voir la malade quand elle serait moins faible. Je revins à la Haye. La princesse apprit avec plaisir et reconnaissance ce que j'avais fait.
isous déterminâmes que je la ramènerais jusqu'à Bruxelles , après avoir fait durer le voyage de Hollande le plus longtemps que nous pourrions , et que je partirais ensuite pour l'Italie. Les amants sont comme les enfants, ils ne sentent que par moments une peine éloignée, et ils sacriûent beaucoup au présent. Dix ou douze jours de bonheur nous semblaient suffisants pour payer notre vie. Ce court répit nous calma. La princesse se rétablit. Je ne pensais pas à lui rien demander dont elle pût jamais se repentir. Je voyais toute sa tendresse, et ne désirais rien. Dans ce temps cependant je fus jaloux sans aucun sujet de l'être, et ce fut d'une manière si extravagante , que je ne puis m'empêcher d'en parler.
J'avais vu à Londres un jeune prince Poniatowski, neveu du roi de Pologne, et cousin du prince, qui avait été élevé en Angleterre , et à qui je n'avais jamais fait grande attention. Madame de Czartoriska me dit qu'on l'attendait à la Haye. Cela ne me lit d'autre effet que de craindre l'importunité d'un tiers.
Un soir que j'étais à la comédie avec le prince et la princesse, on vint lui dire tout lias que le prince Poniatowski venait d'arriver, et il sortit. Je ne puis exprimer la révolution que cela fit en moi. Tous les agréments du prince Poniatowski, tous les avantages qu'il avait pour plaire à sa cousine , avec laquelle il était destiné à vivre, se présentèrent à mon esprit, et me tournèrent la tête. Je sortis de la comédie , et rentrai chez moi. Je fis d'affreuses réflexions : la princesse me parut perdue pour moi , et perdue dans le moment. Je m'effrayai tellement, que je me déterminai à fuir et à partir sur-le-champ pour l'Italie.
J'envoyai chercher des chevaux de poste , et j'ordonnai ma voiture. Dix heures étaient passées. La princesse , étonnée de ne pas me voir arriver chez madame de Lacheresia , chez qui elle soupait, sortit sans rien dire, prit la première voiture qu'elle trouva dans la cour, et vint à notre auberge. Elle fut très-surprise de trouver à la porte ma chaise de poste attelée et chargée. Elle demanda où j'étais, et monta à ma chambre. « Que sici gnifiececi? me dit-elle; où allez-vous? — Mourir loin de « vous, lui répondis-je avec désespoir, fuir des malheurs plus « grands encore que d'en être séparé. — Je ne vous entends « pas ; expliquez-vous ; vous êtes hors de vous-même ; croyez- « vous que je puisse vivre et vous voir dans l'état où vous « êtes? » Les yeux de la princesse me montraient tous mes torts, et combien j'avais de raisons pour être tranquille. J'étais honteux de mon extravagance et embarrassé de l'avouer; il le fallut bien cependant. La princesse ne me fit ni reproches ni plaisanteries; elle m'embrassa : « Ne crains jamais de perdre mon « cœur ; je suis fâchée que tu aies tant souffert ; mais com- « bien je sens le prix de tant d'amour. Ne perdons pas de « temps : on nous attend chez l'ambassadeur d'Espagne ; le « moindre prétexte suffira pour nous excuser. » Elle dit en descendant à mon valet de chambre : « Il ne partira pas , il ne « partira plus».» avec une grâce inexprimable. Nous partîmes
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pour Amsterdam , et nous arrêtâmes à Leyde pour voirie docteur Gaubius. Il causa longtemps avec la princesse : « 11 « est , lui dit-il , des maladies rarement dangereuses pour les « femmes, et que les médecins ne peuvent guérir. Votre « frère , ajouta-t-il en riant , en sait peut-être plus que moi « ( la princesse rougit ) ; soyez constants et prudents, vous « serez heureux. Je n'ai jamais vu de femme mieux aimée. » Il lui parla de notre conversation avec intérêt. Rien n'était perdu avec une âme si tendre. On ne pouvait être plus aimable à aimer.
Nous partîmes tard pour Amsterdam. La nuit était obscure. J'étais au fond d'une grande gondole avec la princesse; je pressais ses mains contre mon cœur, je la serrais dans mes bras sans qu'elle m'opposât de résistance. Elle se coucha sans souper; et, selon ma coutume, je restai près de son lit. Nous nous embrassâmes avec tendresse dès que nous fûmes seuls; je ne pus réprimer des désirs qu'elle semblait partager ; j'osai beaucoup, et fus bientôt puni. « Je n'aurais pas cru, me dit- « elle avec douleur et indignation , que l'être qui m'est si cher « eut oublié si vite ses promesses et ses résolutions ; et qu'il « eût voulu sacrifier le bonheur de ma vie à un instant de « plaisir. Il m'était si doux de devoir à votre amour jusqu'à « mon honnêteté et ma tranquillité! ■> Sa femme de chambre entra ; elle dit qu'elle voulait dormir, et me renvoya.
Il n'est pas d'état plus affreux que d'avoir mérité la colère de ce qu'on aime avec excès. Je passai la nuit dans la douleur et le repentir. Le lendemain à huit heures du matin, M. Ouesa vint me prendre , et , quelque chose que je pusse faire , me mena promener et voir ce qu'il y avait de curieux dans Amsterdam et aux environs , jusqu'à huit heures du soir. La princesse me traita avec une froideur qui me désolait ; elle m'aimait trop pour s'en apercevoir sans en avoir pitié. Elle s'approcha de moi, et me dit tout bas : « Vois combien je suis à plaindre , « et je suis sûre que tu ne seras plus coupable; moi te punir,
« moi t'aflliger, je n'en désire pas le courage. » Ce peu de mots me reudit la vie. Le souper fut gai , et le départ fixé pour le lendemain. On proposa de revenir dans de petits cabriolets à deux places que l'on mène soi-même , et qui vont extrêmement vite. On me destina à mener la princesse , comme étant le meilleur cocher. Elle commença par refuser ; mais elle vit tant de tristesse dans mes yeux, qu'elle y consentit. Nous partîmes. Je la trouvai sérieuse pendant le chemin : je lui demandai ce qu'elle avait : « Je ne veux pas te gronder, me « répandit-elle ; je t'ai pardonné de bon coeur, mais uue si forte « impression ne peut facilement s'effacer ; et ce n'est pas de « toi , c'est de moi que je suis mécontente , et si j'ai eu tort « d'avoir en toi une confiance aveugle, je suis bien coupable, « j'ai de furieux reproches à me faire. » Je dissipai facilement ses craintes; les larmes les plus tendres en furent le prix. Nous restâmes encore une semaine à la Haye.
Il fallut enfin retourner à Bruxelles, où nous comptions de bonne foi nous séparer pour toujours. JNous pensâmes mourir de désespoir : je crachais tous les jours plusieurs mouchoirs de sang. La princesse n'était pas en meilleur état que moi ; elle pensa mourir le jour que nous traversâmes le Moerdick. Je passai la nuit près d'elle. Nous nous sommes engagés, me « dit-elle, à plus que nous ne pouvons tenir : l'excès de ton « amour et de ton courage pourrait encore me sauver la vie. « Serais-tu capable (uniquement aimé) de n'être pas jaloux « du prince Repuine , de te contenter de mon cœur, de ne « prétendre à rien de plus. » Un nouveau plan de vie fut arrangé d'aussi bonne foi que les autres, et, comme on le verra par la suite , sans un plus grand succès. Nous ne nous arrêtâmes qu'un jour à Bruxelles, et revînmes à Paris.
Je quittai la princesse à Senlis, et fus passer vingt-quatre heures à Haute-Fontaine , bien différent de ce que j'en étais parti. J'arrivai le lendemain à neuf heures du soir à Paris; je descendis à l'hôtel de Chartres, où logeait la princesse. J'y trou-
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vai le priuce Repnine. Il me reçut honnêtement; mais il avait l'air froid et contraint. Madame Czartoriska était dans son lit; elle se trouva mal , dit qu'elle voulait dormir, et nous congédia tous deux. Elle n'eut que le temps de me donner un petit paquet dans lequel était un billet fort tendre et une tresse de ses cheveux que j'avais vivement désirée. Vers les onze heures du soir, d'Oraison entra dans ma chambre : « le quitte un « fou , me dit-il , à qui j'ai promis d'aller le rassurer demain « matin de bonne heure. Voilà ce qui vous attire ma visite « si tard : le prince Repnine s'est fourré dans la tête que vous « étiez amoureux de la princesse et aimé. Je lui ai dit que j'é- « tais sûr que non , que je vous connaissais un autre attache- « ment , et pour plus de sûreté , je suis venu vous en parler. » Mon trouble et ma confusion apprirent au chevalier qu'il s'était trompé. « Vous êtes, me dit-il , le plus bizarre et le plus « léger de tous les hommes. Et la jolie Marianne , vous ne « l'aimez donc plus? » Je lui contai tout ce qui s'était passé depuis qu'il avait quitté Londres ; il me blâma moins , me plaignit , et ne me rassura pas sur l'avenir.
D'affligeantes réflexions consumèrent ma nuit entière. J'allai le lendemain savoir des nouvelles de la princesse ; je ne la trouvai pas mieux que la veille. Le prince Repnine , que je rencontrai , me parut assez tranquille. La princesse me reçut froidement. Je ne voulus pas m'en plaindre , et je souffris en silence. Quelques jours se passèrent de la sorte sans que le prince Repnine me laissât lui parler seul une minute. Il avait Pair satisfait et calme. Je ne dormais ni ne mangeais. Je crachais beaucoup de sang ; je voulais cependant cacher mon état , mon mouchoir plein de saug me trahit. « Que vois-je ! me dit- « elle en passant à côté de moi ; venez à sept heures je serai « seule; je veux vous parler absolument. » Je fus exact. « Mon ami , me dit-elle en entrant, vous êtes bien malade; « c'est ma faute sans doute; de deux êtres qui. me sont bien « chers, l'un doit donc mourir de douleur! Qu'avez- vous ? ou-
« vrez-moi votre àme, je le veux, je l'exige, je vous le de- « mande à genoux. — Je n'ai rien ( eu la serrant dans mes « bras) ; je n'ai besoin que de courage , il ne tient qu'à vous « de m'en donner. Dites-moi que vous m'aimez; j'ai besoin « de l'entendre. — Oui, mon ami, mon tendre ami je vous « aime, je vous adore; il n'est point de puissance qui m'em- « pêche de vous le dire. Armez-vous de patience; persistez « dans une conduite qui me i';iit ajouter à tant de tendresse « l'estime la plus méritée. Votre manière de vivre avec le « prince Repnine est trop bonne ; il ne peut vous accuser de « sécheresse ni de fausseté. Je me reproche bien sévèrement « les peines que je vous cause. Je lui en épargne cependant « le plus qu'il m'est possible; il. m'en coûte doublement de « n'être pas franche et de vous traiter devant lui d'une raa- « nière si différente. C'est à ces précautions cependant que « je dois la sécurité dont j'espère qu'il jouit encore et dont « la perte entraînerait pour nous tous les suites les plus fà- « cheuses. Ne te fâche pas, mon ami ; la raison faitdes représente tations, mais l'amour ordonne; et où il parle, il est toujours « le plus fort. Ménage une vie qui est tout mon bien ; ménage « le sang que je rachèterais de tout le mien. — Oh! mon « amie, vous y versez un baume, un calme que je croyais à « jamais perdu. Mon cœur n'est point indigue du vôtre; il « est capable aussi de générosité. Je rends au prince Repnine « toute la justice qu'il mérite. Plaise à Dieu qu'il ne soit ja- « mais malheureux par moi! Que tous les soins, que tous « les égards soient pour lui! Un regard me consolera, me « rappellera que je vous suis plus cher que tout, me rassurera, « si j'étais injuste. Ma chère amie, je ne souffrirais jamais « autant que si je vous connaissais de justes reproches à vous « faire. »
Le prince Repnine arriva lorsque nous nous y attendions le moins; nous en fûmes embarrassés, et malgré nous il s'en aperçut; car dès ce moment il lui fut impossible de contenir
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sa jalousie; elle fut telle qu'on devait l'attendre d'un homme violent, généreux et sensible. Il savait combien une scène ferait de mal à la princesse, il desirait la lui épargner : il sortit lorsqu'il craignait de n'être plus maître de lui. Il fut un soir chez madame l'Huilier. « Je me meurs, lui dit-il, je ne puis « plus supporter la crainte que je me suis imposée ; il faut que « je vous ouvre mon âme. M. de Lauzun adore la princesse et « eu est adoré. II est lier et jaloux autant que moi ; il doit me « haïr. Sa conduite honnête et modérée est la plus forte preuve « de tout l'empire que votre amie a sur lui, empire qu'elle a « sans doute acheté du don de son cœur et de sa personne. « De viles tracasseries ne sont pas faites pour deux hommes « qui doivent se reconnaître dignes d'elle. L'un de nous doit « périr, ou nous ne serons jamais tranquilles ni l'un ni l'autre; « il me ravit le seul bien auquel mon bonheur fût attaché, je « le défendrai. » Ce fut inutilement que madame l'Huilier voulut le calmer. Je reçus le lendemain le billet suivant :
« Mon estime et ma haine vous sont connues : défendons « un bien que nous ne pouvons partager ; l'un de nous doit « périr parla main de l'autre. Je vous laisse avec confiance le « choix du temps , du lieu et des armes.
« Nicolas Yassi Liévitsch Repnine. »
Je fis la réponse suivante : « Le prince Repnine ne me croira « pas capable de crainte. Je l'estime assez pour refuser l'hon- " neur qu'il me propose. Je n'accepterai point un combat « qui compromettrait une personne que je respecte, et qui la « priverait de l'un de ses plus fidèles amis. Si le prince m'at- « taque, je défendrai mes jours de manière à lui prouver que « je ne veux pas répandre le sang d'un homme à qui madame « la princesse Czartoriska doit autant.
« Lauzun. »
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Après avoir reçu ma réponse , il me fit prier de l'attendre chez moi le lendemain de bonne heure. Il vint en effet dans Ta rue Saint-Pierre, où je logeais; on nous laissa seuls, et la conversation suivante commença.
PBINCE REPNINE.
« Ecoutez-moi , monsieur, et vous ne me refuserez pas ce que je vous ai demandé. C'est mon rival, c'est mon ennemi que je prends pour juge de ce qui me reste à faire dans l'affreuse position où je suis. Je fus nommé ambassadeur de Russie en Pologne, dans le commencement des troubles. Je vis, j'adorai la princesse ;je sacrifiai tout au bonheur de le lui prouver. Sa famille offensa souvent l'impératrice. Je reçus contre ses parents les ordres les plus rigoureux : ils ne furent pas exécutés ; j'en fus vivement réprimandé; ma tête devint responsable de leur conduite. Les princes Czartoriski ne cessèrent jamais d'être coupables, et ne furent jamais punis. Je perdis la faveur et la coufiance de ma souveraine. Je vis écrouler la plus étonnante fortune qui se soit annoncée dans l'empire russe. Je fus rappelé pour me justifier. Le crédit de M. le comte Panine, mon oncle, sauva seul mes jours. L'impératrice nomma à l'ambassade de Varsovie. Je me résigne à y vivre comme particulier; cependant généreuse et sensible, la princesse Czartoriska crut se devoir à la reconnaissance, pour prix de tant de services; je fus heureux (1). L'impératrice m'ordonna de joindre l'armée de Romanzolï : je refusai d'obéir. Tous ses bienfaits me furent ôtés; il ne resta plus qu'une pension médiocre , suffisante pour vivre, à l'homme dont le faste avait ébloui la Pologne. La prin- » cesse eut la bonté de quitter Varsovie, où je ne pouvais
(ij Nous empruntons ici à l'édition donnée par M. Louis Lacour, quinze moli indiques par le sens, mais qui manquent sur les manuscrits.
( Note des éditeurs. )
« rester sans dangers, et reçut partout des hommages. Ils ne « la trompèrent jamais longtemps. Elle démêlait aisément « la vanité, la fatuité, la mauvaise foi de ceux qui les lui « rendaient. Elle partit pour Londres quelques semaines après « moi -. je vous rencontrai à Calais; nous passâmes la mer « ensemble. Le chevalier d'Oraison , que je connaissais plus « anciennement , m'avait souvent parlé de vous : votre atta- « chement pour la belle lady Sarah était connu de toute « l'Angleterre , et vous rendait intéressant. Vous craindre fut « mou premier mouvement. Je fus bientôt rassuré en vous « voyant vous fixer et rendre des soins à une jeune et aimable « personne. La fatuité de votre ambassadeur ne me causa pas « une véritable inquiétude. Je partis pour Spa , où vous vîntes « nous joindre. La princesse y fut toujours triste, malade: « mais je vous voyais occupé de mademoiselle de Saint-Léger, « et je n'en devinai pas la cause.
« Engagé, sans pouvoir m'en dispenser, à ramener madame « de Czernicheff à Paris, je poussai la sécurité au point d'être « bien aise que vous accompagnassiez la princesse. L'intérêt « que vous m'aviez marqué , la manière dont nous avions vécu « ensemble à Spa, m'avaient inspiré du goût pour vous : « mon inclination m'eût porté à vous aimer, si le sort ne « m'eût forcé à vous haïr. Je ne reçus point de nouvelles de « la princesse pendant tout son voyage de Hollande. La ter- « reur s'empara de mon âme , l'avenir se déploya devant moi , « je fus certain de mon malheur avant d'en avoir des preuves. « Tout me l'a confirmé depuis notre arrivée à Paris : la prin- « cesse vous aime. Je la connais trop pour ne pas la savoir « tourmentée de remords ; elle ne me verra pas sans embar- « ras, sans répugnance. Elle souffrira des peines inimagina- « blés : sans vous je serais encore tout pour elle. Si elle ne « perd ni l'un ni l'autre, elle nous perd tous deu\. Je n'ai point « d'asile à espérer dans mon pays, que j'ai abandonné pour « elle. Tant que j'existerai vous ne serez pas tranquille posses-
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» seur d'un cœur dont vous connaissez le prix : tant que vous « vivrez, il sera plus à vous qu'à moi, et chaque instant sera « marqué par de nouvelles inquiétudes etdenouvelles fureurs.
LALZIN.
« Votre haine est juste, monsieur, et, involontairement cri- « miuel , je la mérite tout entière : mou cœur n'esl cependant « pas indigne de vous , ni des hommages qu'il rend a la prin- « cesse. J'ai longtemps combattu une passion , qui ne pouvait « être suivie que par les plus affreux malheurs. J'ai compté « comme un des plus grands celui qui troublait la paix qui ré- « gnait dans votre âme. Entraîné malgré moi par cette passion « déraisonnable , j'ai sans cesse devant les yeux l'effroyable « idée de n'inspirer que des remords : prêt à faire tous les sa- « crifices, jamais je n'en puis exiger. Je connais tous vos avan- « tages sur moi , je ne puis que troubler votre bonheur ; mais « étranger, nécessairement séparé d'elle par les circonstances , « vous auriez bientôt détruit tout le mien si j'en pouvais es- « pérer. Je ne déshonorerai pourtant pas , en la disputant , « une conquête qui , toute glorieuse qu'elle est , doit rester « ignorée. Je ne veux pas que la princesse puisse me reprocher « d'avoir attaqué les jours de celui à qui elle doit tant de re- « connaissance. Si je périssais, ma mort serait aisément jusli- « fiée ; et après avoir causé la vôtre , la princesse ne vous « survivrait pas longtemps. Je m'éloignerai , monsieur ; « j'irai chercher des dangers qui ne me rendront pas cou- « pable. Je vous plains , je vous estime , je vous hais ; mais ce « ne sera que malgré moi que je me battrai contre vous , et je « vous avertis que je suis et que j'ai voulu être ici sans armes.
PRINCE BEPNINE.
« C'en est assez, monsieur ; je dois de la franchise à un s>. « généreux ennemi. Je ménagerai la sensibilité de madame
« Czartoriska. Jo ne compromettrai point sa gloire, mais « je vais employer ce qui me reste de crédit sur elle pour lui « taire quitter promptemcnt un pays où elle ne peut pas être « heureuse. Je vous en avertis, monsieur, et je vous demande « votre parole d'honneur de ne pas la suivre.
LÂ.UZUN.
« Je n'ai besoin de vous rien promettre, monsieur; je ne « balancerai jamais sur ce que je croirai nécessaire au bon- « heur de la princesse , et je ne m'en rapporterai qu'à moi pour « en juger. »
Le prince Repnine sortit de chez moi , et fut chez la princesse ; je ne la vis pas seule le reste du jour. Elle me parut douloureusement et profondément affectée. Elle fut malade , s'enferma de bonne heure dans sa chambre , et ne voulut voir ni le prince Repnine ni moi. Il est des situations pénibles audessus du courage , des forces de tout le monde, et des résolutions les plus raisonnables. Ce n'est pas à tout sacrifier à Tobjet aimé qu'il y a du mérite , tous les cœurs sincèrement touchés en sont capables ; c'est la manière de supporter le sacrifice qui en fait le prix; en montrant trop ce qu'il coûte et ce que l'on souffre on le rend impossible. C'est à cette époque que j'ai été égaré par l'excès de ma passion. J'idolâtrais la princesse, je me comptais absolument pour rien, je la comptais pour tout, les malheurs les plus affreux me semblaient préférables à celui de jeter le trouble et le remords dans son âme. Elle lisait dans la mienne ; l'amour et le désespoir se lisaient dans ses yeux ; elle m'aimait et se livrait malgré elle à son penchant pour moi. Mais je voulais, je croyais pouvoir être généreux; je sentais tout l'empire que j'avais sur elle, je m'en servais pour la défendre contre moi-même. Je lui inspirai de la confiance ; sure de moi , elle ne m'évita plus. Sa tranquillité m'alarma : je devins jaloux, défiant ; je ne trouvai plus
de mérite à sa conduite , je ne la crus sage que parce que sou coeur était devenu plus calme : j'osai le lui marquer. Elle pouvait résistera tout, excepté au malheur de ne pas me voir. Convaincu de tout son amour, elle ne me cacha plus la vivacité de sa tendresse ni celle de ses désirs; elle ne chercha plus à arrêter les miens. Ce n'était rien que de se perdre , il fallait que je fusse certain d'être adoré, .l'étais au moment de m'éloigner pour huit jours , et cet effort était au-dessus de mon courage. J'étais encore dans le régiment des Gardes françaises, et rien ne pouvait me dispenser de monter la garde à Fontainebleau. La princesse ne sentait de nécessité que celle de me rassurer en se livrant à moi. J'ai d'affreux moments à me rappeler; je frémis en écrivant, mais un serment sacré m'impose cette terrible tâche.
C'était le 5 novembre ; je devais partir le surlendemain pour Fontainebleau. Contre son ordinaire, la princesse avait fait défendre sa porte pour tout le monde, même pour le prince Repnine. J'étais seul avec elle; je lui reprochai d'être triste et sérieuse avec moi. « Je ne puis m'aimer : je suis à vous, me « dit-elle; jouissez de tous vos droits, il le faut, je le veux. » Je me précipitai dans ses bras; je fus heureux, ou plutôt le crime se consomma. Qu'on juge de l'horreur de mon sort, même en possédant la femme que j'idolâtrais. Elle n'eut pas un instant de plaisir ; ses larmes inondèrent son visage , elle me repoussa. « C'en est fait, me dit-elle, il n'y a plus de « bornes à mes torts , il n'y en aura plus à mes malheurs ; « sortes d'ici. » Je voulais rester, elle se jeta à mes genoux : « sortez, au nom de Dieu , sortez. » Frappé comme de la foudre, je n'osai répliquer; je rentrai chez moi. Ma nuit fut un supplice que moi seul encore je suis capable de concevoir. Je retournai chez elle le lendemain de bonne heure ; ses rideaux étaient fermés ; je les ouvris en tremblant. Elle était sans connaissance ; du sang coulait de sa bouche sur sa poitrine ; une petite boîte ouverte sur son lit m'apprit qu'elle s'était
empoisonnée. Je la crus morte, et j'avalai avec avidité ce qui restait ctons la boite. Je ne sais ce que je devins : je vomis beaucoup de sang ; j'eus toute la journée et toute la nuit de violentes attaques de nerfs. Je ne sais ce que je devins pendant vingt-quatre heures , et je sais seulement que je ne sortis pas de mou lit, et que je vomis beaucoup de sang; ce qui, selon toute apparence , me sauva la vie.
Madame de Lauzuu vint me prendre , et me mener à Fontainebleau , où je devais aller avec elle. J'étais dans un état d'affaissement et de stupidité qui ne me laissait pas imaginer de rester. Je priai madame de Lauzun de m'attendre un moment. Je me levai et m'habillai avec beaucoup de peine, et je fus savoir des nouvelles de la princesse. Elle était encore mourante. Je partis cependant ; je fus à Fontainebleau comme un fou. Excepté le temps de mon service , je ne vis personne. J'étais réellement très-malade. J'y reçus une lettre de la princesse , que je crois devoir rapporter ici.
« O mon ami , mon amant ! toi que j'idolâtre , toi qui réunis « toutes les affections de mon cœur, tu n'es plus près de « moi ! Tu es parti, je l'ai voulu. Pourquoi m'as-tu obéi ! Ai- « je donc du faire quelque chose pour des devoirs que j'ai « tous violés! Des horreurs qui m'environnent, celles de la « mort sont les moins affreuses ; si tu savais quel avenir « s'ouvre devant moi ! J'ai perdu toute espérance , tout droit <• d'être heureuse. Je n'ose plus rien promettre, j'ai trahi « mes serments. Que ton amour du moins, que ton bonheur « me tienne lieu de ce que j'ai perdu. Mais, hélas! je parle « de l'avenir, et je me meurs! Je n'aurai point le barbare cou- « rage de t'ordonuer de vivre; je ne sais ce qui se passe en « moi , tous mouvements jusqu'alors inconnus. Je sens mes « derniers soupirs sur des lèvres qui brûlent encore de tes « baisers. Viens , ne perds pas une minute ; mourons daus les « bras l'un de l'autre : que le bonheur et le plaisir soient notre « dernière sensation ! ISon ; n'écoute pas des désirs insensés. Que