M F. MO IH ES
bonne foi ; je fus accepté de même, et nous convînmes que d-ins la semaine d'ensuite j'irais prendre possession de mon nouvel emploi dans le vaste et lourd château Ilerusheim, au beau milieu du Palatinat, pendant que le baron ferait la semaine de service de chambellan chez l'électeur palatin. Je fus reçu à merveille, et dès le soir je remplaçai le baron dans le lit où couchaient depuis tant de siècles les aînés de la maison d'Alberg.
Le mari revint avec son père , et quelques amis de même trempe. Je parlai politique avec les uns; je bus immensément avec les autres. Je me fis expliquer tous les arbres généalogiques de la famille : je donnai de l'excellence à tout le monde; j'assurai le vieux bourgraff qu'il vivrait très-longtemps; le baron, qu'il serait quelque jour un grand ministre palatin, et le bailli , que les armées françaises ne viendraient plus dans le Palatinat. Enfin, je réussis parfaitement, et j'eus la satisfaction de voir le choix de la baronne déclaré généralement approuvé.
On aime dans les pays étrangers à se faire honneur de ce qu'on a. La baronne me mena à une fête chez l'électrice palatine à Ockersheim , où elle ne fut pas fâchée de me montrer, ainsi qu'un petit cheval isabelle à crins blancs qu'on lui avait envoyé de Mecklembourg , et qui lui était arrivé en même temps que moi. Nous lûmes tous deux examinés avec attention.
Quatre jours après, je fls mon entrée à Sclnveizingen , où je fus inspecté comme à Ockersheim. JXous revînmes de là souper à Mannheim, chez M. Odune, ministre de France, et je pensai m'y bien mal conduire. Mademoiselle Odune , jeune et jolie personne, coquette et moqueuse, était à table vis-à-vis de moi, et étouffait de rire toutes les fois qu'elle me regardait. Nous nous promenâmes après souper : je lui demandai pourquoi elle s'était moquée de moi. « Je vous demande pardon , me « dit-elle , vous connaissant aussi peu ; mais c'est qu'il est par
« trop plaisant et par trop ridicule de vous voir devenu amant «. dP Allemagne. Savez-vous que c'est une charge au moins « aussi importante que' celle de bailli, et qu'il faut que vous « paraissiez dans toutes les occasions de représentation. » Nous plaisantâmes assez gaiement : je me proposai à elle comme amant extraordinaire , sans prétentions, sans titres et sans droits, mais non pas sans désirs. La promenade finie , je ramenai mademoiselle Odune chez elle; je montai dans sa chambre , où nous aurions sans doute continué longtemps à faire de la morale et peut-être pis, si un vieux valet ne m'avait officieusement proposé de m'éclairer pour m'en aller. Dieu sait ce qui serait arrivé si j'étais sorti sans lumière , car mademoiselle Odune paraissait de la meilleure volonté du monde.
Nous partîmes le lendemain matin de bonne heure pour Hernsheim, et je retournai bientôt après à mon régiment. Madame la marquise de Chamboran, grosse femme fraîche et bête, dont le mari commandait à Sarreguemines, se mit dans la tête de jouer la tragédie en société, et de me la faire jouer. Dès qu'elle savait un rôle, je lui en faisais apprendre un autre, en lui persuadant qu'elle y serait infiniment mieux. Je trouvais tous les jours quelque nouvelle difficulté à fixer celui de la représentation. Elle me fit entendre que, puisqu'elle ne pouvait jouer la comédie , elle jouerait volontiers avec moi à quelque autre jeu. C'était une fort bonne femme, à qui son mari donnait souvent cent coups de bâton mal à propos, et à qui il en eût donné mille pour peu qu'il y eut eu une raison. Je crus devoir lui dire franchement que je ne lui convenais pas , et qu'il lui fallait , à tous égards , un amant plus solide que moi. Elle ne se fâcha pas, me remercia, m'embrassa , et nous continuâmes à vivre en fort bonne intelligence.
Je revins à Paris, et mon retour à la cour fut au moins aussi brillant que l'avait été mon départ. I ne course de chevaux français, où mon cheval, monté par un enfant, gagua, acheva
124 MÉMOIBES
de me mettre à la mode. La reine parut désirer vivement d'en voir, et il y en eut un grand nombre d'arrangées pour le printemps prochain. Je fus à Fontainebleau , où ma laveur commença à avoir la publicité qui m'a fait depuis tant d'ennemis.
M. de Vergennes avait entièrement rompu le traité de Russie, et, quoique offensée, l'impératrice n'y renonçait qu'à regret. Je m'attachai sincèrement à la reine , dont les bontés et la confiance me touchaient. Je voulus lui faire gouverner un grand empire, lui faire jouer à vingt ans le rôle le plus brillant qui pût à jamais la rendre célèbre. Je voulus enfin qu'elle devînt l'arbitre de l'Europe ; mais plus je désirais la couvrir de gloire , plus il me semblait que je devais rendre facile la route qui devait la conduire à l'immortalité. J'osai m'adresser à l'impératrice de Russie , et lui demander si elle voulait après elle laisser encore l'empire du monde entre les mains d'une femme. J'en indiquai aisément les moyens. Il fallait qu'un traité avantageux à la France , et dont la Russie n'eût point à rougir, signé de l'impératrice, et revêtu des formalités nécessaires , fût déposé entre les mains de la reine de France , et qu'avec de telles armes elle eût le courage de plaider devant le roi et son conseil une cause sans réplique. Je ne m'étais pas trompé en comptant sur l'impératrice : elle reçut avidement mes propositions, m'honora de pouvoirs sans limites , et ne me donna d'autres instructions que d'allier par la reine, à quelque prix que ce fût, son empire au sien. La reine ne m'écouta pas sans étonnement : le développement d'un si vaste plan lui en imposa. Elle me demanda du temps pour réfléchir, et je vis que tout était perdu. Il n'y avait rien cependant que je n'aimasse mieux risquer que d'avoir le plus petit reproche de négligence ou d'impatience à me faire , et j'attendis.
Ma faveur cependant paraissait monter au plus haut degré. La reine ne croyait pouvoir trop faire pour un homme qui
voulait tout faire pour elle. Peut-être même cédait-elle autant à un goût particulier (plus inspiré par la bizarrerie démon existence que par tout autre motif) qu'à ce qu'elle croyait me devoir. Elle sortait rarement sans moi , ne me permettait pas de quitter la cour, qui était alors à Fontainebleau, me faisait toujours place près d'elle au jeu, me parlait sans cesse, venait tous les soirs chez madame de Guémené, et marquait de l'humeur lorsqu'il y avait assez de monde pour gêner l'occupation où elle était presque toujours de moi. Il était impossible qu'une telle conduite ne fut pas remarquée ; cependant , comme mes manières n'étaient pas familières, que je n'intriguais pas , que je ne demandais rien ni pour moi ni pour personne, le peuple avide des courtisans, avant de se déclarer pour ou contre moi, cherchait s'il ne pouvait tirer quelque utilité de mon crédit.
Madame la princesse de Lamballe, surintendante de la maison de la reine et son amie intime alors, vint à Fontainebleau, donna à souper aux gens que la reine traitait le mieux , et ne me pria pas- La reine me dit d'y aller. Je connaissais trop madame de Lamballe pour ne pas croire que cela fût léger, et je n'y fus pas. La reine m'y mena le lendemain , et me dit en me présentant à elle : « Je vous demande d'aimer comme «• votre frère l'homme du monde que j'aime le mieux et à « qui je dois le plus : que votre confiance en lui soit sans « bornes comme la mienne. » Madame de Lamballe eut le droit de regarder cette présentation comme la confidence la plus importante, et de me croire infiniment plus cher à la reine que je ne l'étais en effet. Sa conduite fut conforme à cette idée, et l'on ne fut pas longtemps à s'apercevoir de notre intimité.
Dans ce temps, M. le chevalier de Luxembourg, précédemment bien traité par la reine et encore une espèce de favori de M. le comte d'Artois, lui demanda une audience particulière pour lui détailler le plan qu'il avait fait de mettre M. le comte d'Artois sur le troue de Pologue. La reine l'écouta avec
embarras et avec trouble , et lui répondit froidement qu'elle ne voulait se mêler en rien des affaires d'État. Elle m'envoya chercher, et me raconta la conversation qu'elle venait d'avoir avec lui : j'en profitai pour la presser vivement de s'expliquer sur le traité de Russie, et je vis avec une douleur inexprimable combien cela était au-dessus de ses forces et de son courage; elle me montra tant d'effroi et si peu de caractère , que je dus dès lors ne plus compter sur elle. La reine crut pourtant devoir s'occuper de ma fortune, et peu de jours après me proposa, chez madame de Guémené, d'obtenir du roi pour moi la survivance de la compagnie des gardes du corps de M. le duc de Villeroy. Je la remerciai, et lui répondis qu'à aucun égard une charge à la cour ne pouvait me convenir. Elle me demanda pourquoi : « C'est, lui répondisse, madame, « ipie je désire être le maître de m'en retirer lorsque je « cesserai d'y être bien traité , lorsque Votre Majesté ne me « marquera plus les mêmes bontés. — Cette raison est « outrageante, dit-elle avec sensibilité; c'est à moi que vous « dites cela ? — Oui, madame, je connais le pouvoir im- « manquable de l'intrigue : je dois m'attendre à en être la « victime, à voir la reine me retirer et sa confiance et la pro- « tection dont elle m'honore , et je ne veux pas qu'aucune « grâce, aucun bienfait , aucun prix de mes services , laissent « un jour à mes ennemis un prétexte de dire que j'ai été « ingrat! » Cette conversation fut interrompue, et se renouvela bientôt après dans la fin de la même semaine.
Madame la princesse de Bouillon me reprocha chez madame de Guémené d'être triste et occupé , et me dit en riant que j'avais une grande passion dans le cœur. « Si cela est , répon- « dis-je en plaisantant, elle est malheureuse ; car il faut con- « venir que j'en vois rarement l'objet. — On ne dit pas cela, « répliqua madame de Bouillon , et on assure que vous êtes i fort bien reçu. — Au moins , dites-moi le nom de ma pas- « sion , et il est juste que je le sache aussi. — Il s'agit d'un
« trop grand personnage pour oser le nommer; il y a cepen- « dant si peu de monde dans la pièce, que je veux bien vous « confier que c'est la reine. » Madame de Guémené rougit, « et s'embarrassa. « Il faut donc , lui dis-je le plus froidement « possible, qu'elle soit informée de cette belle nouvelle, et je « vais sur-le-champ la lui apprendre sans citer personne. « comme de raison » ( en fixant madame de Bouillon , qui me parut entièrement déconcertée), et je sortis de la chambre.
Je montai chez la reiue , que je reucontrai allant au salut. Je la suppliai de m'accorder une demi-heure d'audience après Je salut. Elle me dit de l'attendre, me fit entrer dans son cabinet dès quelle fut revenue , et me dit ; « Qu'y a-t-il de nou- « veau? — J'ai cru devoir informer Votre Majesté que l'on « osait mal interpréter mon attachement sans bornes à sa per- « sonne, et que l'on poussait l'audace jusqu'à blâmer les « bontés dont elle m'honore. J'ose la supplier d'en diminuer « les marques trop frappantes, et de me permettre de me « présenter moins souvent devant elle. — Y pensez-vous? « reprit-elle avec colère; devons-nous céder à d'insolents pro- « pos, que je n'aurais pas dû craindre? et serais-je excusable « de leur sacrifier l'homme du monde sur qui je compte « le plus et de qui l'attachement m'est le plus nécessaire? « — Oui, madame, Votre Majesté le doit, et j'ai dû m'y « attendre ; quelque affreux qu'il soit pour moi de renoncer « à la douceur de lui consacrer mes services et ma vie, je « dois m'y résoudre , et profiter, puisque les circonstances « l'exigent, de l'asile que m'offre uue grande princesse, « et fuir les persécutions que l'on me prépare de toutes parts « dans ma patrie. — Vous croyez donc que je ne vous dé- « fendrai pas? — J'ose supplier Votre Majesté , j'ose même « exiger, comme seul prix de mon dévouement absolu, qu'elle « ne se compromette pas en me soutenant; je suffis pour « me défendre. — Comment ! vous voulez que j'aie la lâcheté... « rson, monsieur de Lauzuu , notre cause est insépa-
« rable, on ne [vous perdra pas sans me perdre. — Oh! ma- « dame , l'intérêt particulier d'un sujet peut-il être compare « aux grands intérêts de la reine ! — D'un sujet tel que vous, « Lauzun ! ISe m'abandonnez pas , je vous en conjure : (pie de- « viendrai-je si vous m'abandonnez? ...» Ses yeux étaient remplis de larmes.
Touché moi-même jusqu'au fond du cœur, je me jetai à ses pieds.... que ma vie ne peut-elle payer tant de bontés, une si généreuse sensibilité ! Elle me tendit la main , je la baisai plusieurs fois avec ardeur, sans changer de posture ; elle se pencha vers moi avec beaucoup de tendresse. Elle était dans mes bras lorsque je me relevai. Je la serrai contre mon cœur, qui était fortement ému ; elle rougit, mais je ne vis point de colère dans ses yeux. — « Eh bien ! reprit-elle en « s'éloignant un peu, n'obtiendrai-je rien? — Le croyez-vous, « répondis-je avec beaucoup de chaleur; suis-je à moi?n'êtes- « vous pas tout pour moi ? C'est vous seule que je veux ser- « vir, vous êtes mon unique souveraine. Oui, contiuuai-je plus « tristement, vous êtes ma reine, vous êtes la reine de « France. » Ses regards semblaient me demander encore un autre titre. Je fus tenté de jouir du bonheur qui paraissait s'offrir. Deux réflexions me retinrent : je n'ai jamais voulu devoir à une femme un instant dont elle put se repentir, et je n'eusse pu supporter l'idée que madame Czartoriska se crût sacrifiée à l'ambition. Je me remis donc assez promptement. « Je ne prendrai point de parti, dis-je sérieusement , sans « les ordres de Votre Majesté. Elle disposera de mon sort. « — Allez-vous-en, me dit-elle ; cette conversation a duré as- « sez, et n'a peut-être été que trop remarquée. » Je us une profonde révérence, et me retirai. Renfermé dans ma chambre, tous les dangers que je venais de courir se présentèrent à mon esprit, et quoique ma conduite eût été fort imprudente , je me trouvais bien heureux qu'elle n'eût pas été plus mauvaise. Ma position devenait tous les jours plus difficile et plus
effrayante. La reine n'avait été ni courageuse ni discrète. Les ministres du roi n'ignoraient plus quel rôle j'avais voulu qu'elle jouât , et cherchaient avec soin à rassembler de quoi me faire mettre à la Bastille et à me traiter en criminel d'État.
Je reçus daus cette même semaine des réponses de l'impératrice de Russie, qui, sans entrer dans de grands détails sur les négociations entamées , en parlait comme d'une chose à laquelle elle ne pensait plus ; elle me faisait les propositions les plus glorieuses pour entrer à son service. J'écrivis à la reine , et lui demandai de m'entendre chez madame de Guémené et devant elle. Elle y vint le même soir. Je ne lui cachai pas qu'en France je pouvais être arrêté à chaque instant, et qu'on m'offrait en Russie le sort le plus élevé auquel un sujet pût jamais prétendre. Elle répéta plusieurs Ibis : « L'impératrice « de Russie est bien heureuse, et je suis bien malheureuse! » Elle ajouta ensuite : « Monsieur de Lauzun, vous allez être « perdu pour nous; je l'ai prévu depuis longtemps. — Madame, « répondis-je, comme j'ai déjà eu l'honneur de le dire plus « d'une fois à Votre Majesté, tant que je conserverai la bonne a opinion de l'estime dont elle m'honore , rien ne m'effrayera o et je ne crains rien. Je ne quitterai point la France comme « un criminel , je ne quitterai point le service du roi sans sa « permission , et il ne me condamnera point sans m'entendre. « Que l'on m'attaque , mes papiers sont en sûreté et ma cor- « respondance avec ses ministres me justifiera. Je serai libre « alors de porter mes services aux puissances qui ne les dédai- « gnent pas. — On ne vous attaquera pas, monsieur de Lau- « zun ; on ne l'osera pas : on sait que c'est attaquer à moi- « même et je suis bien aise qu'on le sache; mais que répon- « drez-vous en Russie? — J'accepterai, madame, les offres « de l'impératrice, à condition de ne me rendre à ses ordres « que lorsque je pourrai quitter la France d'une manière con- « venable, que dans six mois par exemple. — Donnez-moi « un an , ce temps suffira ; j'espère que je trouverai des
« moyens de vous garder ; il en est un déjà de vous attacher « particulièrement à moi , ne le refusez pas. M. de 'fessé n'est « pas éloigné de quitter sa place, et je pourrais arranger des « choses qui lui seraient agréables ; ne voulez-vous pas bien « être mon premier écuyer? — Pénétré de tant de limités , « j'en sens tout le prix sans eu pouvoir profiter. Combien ce « choix semblerait justifier les insolents propos qui ont déjà « été tenus! Et que Votre Majesténe s'offense pas que j'ose lui « répéter que je ne veux jamais recevoir de bienfaits, dont la « suite indispensable serait d'abord de faire soupçonner mon « désintéressement , et ensuite de me faire accuser d'rngratj- « tude. J'attendrai un an, puisque la reine le désire, mais sans « me tromper sur l'impossibilité de rester au service de « France. Ce terme d'ailleurs sera peut-être plus que suffî- « sant pour que Votre Majesté me voie éloigné sans en être « contrariée. » Des larmes coulèrent des yeux de la reine. — « Vous me traitez bien durement, monsieur de Lauzun, » me dit-elle ; « je ne le mérite pas. Ets'adressant à madame deGuémené : « Princesse , joignez-vous donc à moi pour obtenir « de votre ami de ne pas nous abandonner. Et si j'avais un fils, « continua-t-elle en rougissant, poarrais-je être heureuse de « le voir élevé par un autre que par vous! — Le servir, « madame, aussi fidèlement que vous, serait tout ce que « pourrait mon zèle ; je ne me sens pas les talents néces- « saires pour élever, pour former un grand roi. — Il est « peu d'hommes comme vous, et je ne le désirerais assuré - « ment pas en de meilleures mains ; la priucesse , j'en suis « sûre, sera démon avis. — Je serais suspecte, madame : Votre « Majesté sait que rien au monde ne m'est plus cher que M.de « Lauzun, et je le crois bon à tout; mais il me parait aussi « difficile qu'à lui qu'il refuse le glorieux établissement qui « lui est offert , pour rester dans un pays où l'on sait aussi « peu ce qu'il vaut. » La conversation dura encore quelque temps. Ensuite'la reine parla bas à madame de Guénieui'",
qui s'approcha de moi , et me dit en riant à mi-voix : Êtes- « vous très-attaché à une plume de héron blanche qui était « à votre casque lorsque vous avez pris congé. La reine meurt « d'envie de l'avoir : la lui rofuserez-vous? » Je répondis que je n'oserais la lui offrir, mais que je me trouverais trèsheureux qu'elle voulut bien la recevoir de madame de Guémené. J'envoyai un courrier la chercher à Paris , et madame de Guémené la lui donna le lendemain au soir : elle la porta dès le jour suivant, et lorsque je parus à son dîner, elle me demanda comment je la trouvais coiffée. Je répondis : fort bien. « Jamais , reprit-elle avec infiniment de grâce , « je ne me suis trouvée si parée ; il me semble que je possède « des trésors inestimables. » Il eût assurément mieux valu qu'elle n'en eût pas parlé ; car le duc de Coigny remarqua et la plume et la phrase. Il demanda d'où venait cette plume; elle répondit avec assez d'embarras, que je l'avais rapportée à madame de Guémené de mes voyages, et qu'elle la lui avait donnée. Le duc de Coigny en parla le soir à madame de Guémené avec beaucoup d'humeur, lui dit que rien n'était plus ridicule et plus indécent que ma manière d'être avec la reine; — qu'il était inouï d'en faire aussi publiquement l'amoureux , et incroyable qu'elle eût l'air de le trouver bon. — Il fut assez mal reçu, et songea au moyen de m'éioigner.
Mon projet , et c'était \p parti le plus sage , était de passer une grande partie de l'hiver en Italie ; mais jamais la reinen'y voulut consentir, et pour m'éioigner au moins quelques jours de la cour, vers la lin de Fontainebleau, je lis un voyage à Chanteloup, où je trouvai tout le monde extrêmement occupé de ma faveur. Madame la duchesse de Grammont surtout fondait les plus hautes espérances sur mon crédit près de la reine. Elle ne tarda pas à m'en parler et à me dire que le goût cpie la reine avait pour moi ne me rendait rien difficile près d'elle. Je lui dis qu'elle me traitait avec distinction , à la vérité ; mais que ne pfl tendant à aucun crédit, et étant résolu
à ne jamais rieu demander, je ne pouvais juger quelle en était la mesure. Madame de Grammont répliqua qu'elle ne voulait pas m'engager à lui confier mon secret , si je n'en avais pas l'inteution , mais que personne ne doutait que le goîit de la reine pour moi n'eût eu les suites qu'elle devait naturellement avoir, et que je ne fusse son amant; que par conséquent elle ne me taisait pas l'injure de penser que je ne ferais pas tous mes efforts pour ramener le duc de Choiseul à la tête du ministère. J'assurai madame de Grammont qu'elle avait on ne peut plus mal jugé l'espèce de liaison que j'avais avec la reine ; que je n'étais nullement à portée d'intriguer ni de lui donner des conseils, et que quand j'aurais sur elle une influence que je n'avais pas, je lui étais trop attaché pour la porter jamais à se mêler des services du roi ; que tout le monde savait combien j'étais dévoué à M. le duc de Choiseul, et que, quand je le pourrais, je croirais lui rendre un trèsmauvais service en le mettant à la tête des affaires. Et pour- « quoi? reprit madame de Grammont avec une grande viva- « cité. — C'est, lui dis-je, que M. le duc de Choiseul n'aurait « plus maintenant qu'à perdre ; que le but des gens les plus « ambitieux ne pouvait être que de réunir une grande réputa- « tion et une haute considération à de belles places et à une « fortune considérable ; qu'il me paraissait que M. de Choiseul « n'avait plus de vœux à former sur aucun de ces objets ; qu'il « n'y avait pas en Europe de ministre qui eût joui d'autant de « réputation et de considération ; qu'il était peut-être le seul « qui eût vu le prince qui l'avait exilé abandonné pour lui de « ses courtisans mêmes ; qu'en redevenant ministre , on le « rendrait peut-être responsable des événements malheureux « amenés par les fautes de ses prédécesseurs. » M. le duc et madame la duchesse de Choiseul furent de mon avis ; mais madame de Grammont continua de répéter avec chaleur que tous ceux qui aimaient M. de Choiseul devaient désirer de le voir encore gouverner un grand royaume , et dans tous les genres
augmenter sa fortune. Je ne nie laissai pas persuader ; maigre son attachement pour la reine , je ne pouvais me dissimuler tous les inconvénients qu'aurait pour elle M. de Choiseul subjugué par une femme aussi impérieuse que sa sœur. On continua de me fort bien traiter à Chanteloup, où je restai encore quelques jours ; mais madame de Grammont me jura une haine éternelle.
Je revins à Paris , et rien ne m'étonna plus que de trouver à ma porte un billet de Milady Harland, qui me mandait qu'elle était à Paris et qu'elle serait ravie de me voir. Le chevalier Harland, nouvellement arrivé de Londres , était venu passer en France quelques semaines pour y voir son (ils, qui était en pension à Paris. Ma conduite avec Marianne fut d'une telle circonspection que la pauvre milady reprit encore une fois toute conûance en moi, et nous laissa passablement d'occasions de nous parler.
Marianne, aussi coquette, aussi drôle que jamais, convint que pendant mon absence elle n'avait guère songé à moi , et qu'elle a\ait été plus occupée de trouver un mari qui lui convint qu'un amant; « mais en vérité, disait-elle, elle ne pou- « vail exprimer avec quel plaisir elle me revoyait, et combien « je gagnais à être comparé à tout ce qui avait cherché à lui « plaire. » Mademoiselle Harland , qui ne pouvait souffrir la vie de l'Angleterre et à qui son intérieur était désagréable , obtint de son père la permission de passer quelques années à Paris dans un couvent, et se fixa à l'Assomption. Dès qu'elle y fut établie ses parents repartirent, et pour cette fois Marianne se sépara de moi avec la douleur la plus sincère.
J'avais toujours tendrement aimé Fanny , qui m'avait constamment montré tant d'amitié , tant d'intérêt ; j'en fus fort occupé. Je la vis souvent , et la malheureuse Fanny , dont la tête était vive, dont le cœur était sensible, qui avait commencé par avoir du goût pour moi, en reprit un si vif, que j'en fus embarrassé autant que douloureusement affligé. Jolie,
aimable comme Fanny, j'eusse satisfait sans les combattre les désirs que toute autre qu'elle eût pu m'inspirer; mais assez honnête pour n'avoir pas voulu perdre Marianne , eusséje été excusable de perdre Fanny, qui m'aimait de bien meilleure toi. Je pris donc le parti de rendre mes visites moins fréquentes, et je vis qu'il était nécessaire de les supprimer entièrement. Fanny m'écrivit, se plaignit sans me faire de reproches , se contenta de me mander qu'en faisant une action honnête, je la rendais extrêmement malheureuse, et garda ensuite le plus profond silence.
La reine depuis quelque temps témoignait beaucoup de bienveillance à la comtesse Jules de Polignac. Une jolie figure, l'air doux et naturel augmentait journellement sa faveur. Ce fut à elle que M. le duc de Coigny s'adressa pour former un parti contre moi. Madame de Grammont s'y joignit avec empressement, et établit dans cette société, comme son représentant, le baron de Besenval, anciennement attaché à M. le duc de Choiseul, et fort bien traité par la reine. Le baron voulut me persifler; mais un mauvais ton et peu de mesure sont un grand désavantage à la cour. La comtesse Jules fit aussi la même entreprise , mais avec beaucoup de galanterie , d'égards et jamais d'humeur. Je l'en dégoûtai assez promptement.
Ma faveur était toujours la même. La reine me donnait toute confiance, et ne me permettait presque jamais de quitter Versailles. Mes manières étaient très-circonspectes ; je ne me prêtais qu'avec une extrême réserve aux préférences qui pouvaient être remarquées. La reine, au contraire, semblait afficher les bontés dont elle m'honorait et le crédit que j'avais sur elle. Les propos se renouvelèrent , et l'on disait hautement à la cour que j'étais ou que je serais bientôt son amant.
Madame de Guémené, qui nous voyait sans cesse ensemble, en était plus convaincue que personne, et son extrême prévention pour moi lui faisait regarder comme un bonheur pour la reine de se donner à un homme dont l'attachement et Te désin-
tércssement ne la porteraient jamais qu'à des choses dignes d'elle. La reine marquait en effet à madame de Guémené l'amitié la plus tendre et une confiance sans bornes. Elle semblait à tout instant vouloir lui faire une confidence et s'arrêter avec embarras; elle lui parlait sans cesse de moi avec un intérêt et un plaisir qu'elle ne cherchait pas à cacher. Beaucoup de gens me demandaient ma protection près d'elle. Je les recevais très-poliment, et les assurais que je n'avais point de crédit, et ne me donnais les airs de protéger personne. M. le comte d'Artois, thermomètre sûr de la faveur de la reine, ne se contentait pas de me traiter avec la plus grande distinction ; il en était, pour ainsi dire , au respect pour moi , ne pouvait s'en passer, et voulait tellement m'avoir avec lui, que c'était fort ennuyeux et souvent insupportable.
La reine aimait le gros jeu , et savait que cela ne plaisait pas au roi. Cela l'obligeait à cacher un peu celui qu'elle jouait , et à choisir dans un très-petit nombre sur la discrétion de qui elle comptait. Je lui représentai que cela était très-mal fait et donnait lieu à des propos véritablement désagréables pour elle. Je l'exhortai à jouer dans les cabinets un jeu qu'elle pût jouer avec tout le monde et devant tout le monde, ajoutant que chez madame de Guémené elle pourrait faire tout ce qu'elle voudrait. Ce conseil et celui d'être plus occupée du roi sont les seuls que je lui aie donnés. Elle les reçut avec cette grâce et cette tendre préférence qui accompagnaient toutes ses actions envers moi.
Comme je ne voulais pas paraître ne faire ma cour qu'à elle , je chassais assez, souvent avec le roi ; ce qui m'ennuyait mortellement, et elle le savait bien. Aussi ne manquait-elle jamais à chassera cheval ces jours- là, ou à chercher à rencontrer la chasse eu voiture. Le roi me renvoyait toujours près d'elle , et me disait d'y rester. Il paraissait approuver sa manière. d'être avec moi , et y avait d'autant plus de mérite , que les propos tenus dans le public étaient venus jusqu'à lui; qu'il ne
s'était pas contenté de très-mal recevoir ceux qui avaient osé les lui répéter, niais que dès cet instant il avait commencé à me traiter infiniment mieux, et à être aussi honnête pour moi que son caractère pouvait le comporter. Il apprit un jour, pendant l'hiver, que M. le comte d'Artois était sorti seul achevai très-matin; il en fut fort inquiet, et craignit qu'il n'eût eu quelque querelle. On lui dit que j'étais avec lui, et il étonna beaucoup tous les gens qui l'entouraient en disant fort tranquillement : « Puisque M. de Lauzun est avec lui , je « n'ai plus d'inquiétude; il ne lui laissera pas faire de sottises, « et il eût averti la reine s'il en eût prévu qu'il n'eût pu « empêcher. » Voilà quelle était ma position dans le commencement de 1770. On verra dans la suite les intrigues et les tracasseries de toutes espèces qui suivirent ma faveur, et l'accompagnèrent environ un an, avant de l'anéantir tout à fait.
A la fin de 1775, je rencontrai au spectacle milady Barrvmore, une de mes plus anciennes connaissances en Angleterre, mais que le hasard m'avait fait peu rencontrer dans les différents voyages que j'y avais faits. Elle était jolie , pleine d'esprit et de grâce ; je lui connaissais la réputation d'une mauvaise tête : elle me plaisait , et ne pouvait être dangereuse pour moi. Je fus chez elle plusieurs fois. Le vicomte de Pons y était établi , se donnait des airs sur elle qui ne paraissaient pas sans fondement. Je n'ai jamais aimé à aller sur les brisées de personne , et j'étais prêt à me retirer , lorsque M. de Saint-Blancard, mon cousin , me dit que milady Barrymore était charmante ; qu'il ne fallait pas que M. de Pons l'affichai sans l'avoir, et que je devrais ou m'assurerde ses droits ou le faire chasser.
Cela n'était pas trop selon mon caractère. Cependant, comme elle me convenait, et que, loin d'avoir aucun inconvénient, la publicité de cette intrigue pouvait avoir des avantages dans un moment où les propos sur mon attachement à la reine devenaient trop forts, je me déterminai à demander à
milady Barrymore où elle en était avec le vicomte de Pons. Elle nie jura qu'il ne se passait rien entre eux. Te me proposai : « et la reine? » me dit-elle en riant; je lui dis combien tout ce qu'elle pouvait penser à cet égard-là était absurde et mal fondé.
« Écoutez, me dit-elle, je suis plus jolie que la reine, et trop « jeune encore pour servir de prétexte à personne. » J'eus assez de peine à lui persuader que je n'avais jamais songé a lui faire jouer un tel rôle ; elle me crut enfin, appliqua pour me le prouver ses lèvres sur les miennes, et ne remit pas mon bonheur à un autre moment; signifia le lendemain à M. de Pons qu'il était le maître de continuera venir chez elle comme ami , mais que son goût pour moi ne lui permettait pas de souffrir qu'il s'y montrât avec aucune autre prétention ; et en moins de vingt-quatre heures j'eus une maîtresse plus authentiquement qu'il ne m'était jamais arrivé d'en avoir.
Cela réussit médiocrement à Versailles. Madame de Guémené était au désespoir de me voir une femme , et voulait me persuader que la reine en était fort affligée. La reine, en effet, parlait mal de lady Barrymore , et ne la traitait pas bien quand elle la rencontrait ; et sans se soucier beaucoup de moi, elle m'a toujours fait l'honneur de prendre en aversion les femmes auxquelles elle m'a cru attaché. Ma faveur cependant était plus grande que jamais, et j'allais très-exactement à Versailles, la reine et M. le comte d'Artois ne pouvant pas faire un pas sans moi. Les tracasseries commencèrent alors voici quelle fut fa première.
J'étais aile au bal de l'Opéra avec milady Barrymore , qui n'en manquait pas un. Je ne savais pas que la reine y fut. Je la rencontrai ; elle prit mon bras , me parla bas longtemps, et cela fut remarqué. Quelques jours après , gardant ma chambre , malade, d'un gros rhume , M. d'Esterhazi vint me voir, et me dit qu'il était trop de mes amis pour ne pas m'àvertir que la reine était mécontente de ma conduite ; que mes manières avec elle étaient trop empressées ; que j'avais l'air de
la suivre et d'en être amoureux; que dernièrement encore, au IkiI de l'Opéra, on avait remarqué combien j'en étais occupé, et que cela l'avait embarrassée. Je demandai a M. d'Esterliazi ce qui lui laissait croire cela. Il me répondit que madame de Lamballe^ à qui la reine en avait parlé, le lui avait dit. Il me pria instamment de lui garder le secret. « Je ne « puis vous le promettre, lui répondis-je ; la reine doit à mon « attachement pour elle de ne pas me faire avertir par un « tiers, lorsque j'ai eu le malheur de lui déplaire. » M. d'Esterhazi me parut tout déconcerté , et très-effrayé de la résolution où il me voyait d'écrire à la reine : il n'osa insister davantage, et sortit.
J'écrivis sur-le-champ à la reine, et lui rendis compte de notre conversation. Pille traita fort mal M. d'Esterhazi , nie lit dire qu'elle l'avait prié très-sèchement de ne pas la faire parler, et que j'avais bien dû voir que tout ce qu'il m'avait dit n'avait pas le sens commun.
Un grand bal au Palais-Royal que madame la duchesse de Chartres donna à la reine fut, je crois, l'occasion de la première infidélité que me fit milady Barrymore, qui fut suivie de beaucoup d'autres. Du bal du Palais-Royal on allait se promener au bal de l'Opéra. Milady Barrymore monta dans la loge de M le duc de Chartres avec M: le comte d'Artois, et Dieu sait ce qui s'y passa. M. le duc de Chartres, qui savait que j'avais lady Barrymore , me le dit le lendemain. Je lui en parlai ; elle me répondit avec l'air de ia vérité qu'il était vrai qu'elle était montée en haut avec M. le comte d'Artois pour mieux voir le bal, que ce pouvait être uueétourderie, une chose peu convenable , mais qu'il n'avait pas été question d'autre chose, et qu'elle était redescendue quelques minutes après. Je ne suis pas naturellement soupçonneux: je n'étais pas jaloux. ; je la crus. Je découvrais chaque jour en elle plus d'esprit et de grâce, et elle était capable de suite, d'application et de raisonnements sérieux.
Je m'y attachais., j'étais au moment d'en être amoureux ; mais sa légèreté, sa mauvaise tète, son défaut absolu de principes . m'arrêtaient : je n'étais cependant pas mécontent de sa conduite, lorsqu'un des gens de M. le comte d'Artois, qui avait été longtemps à moi et qui m'avait été fort attaché, crut me rendre un service et empêcher des tracasseries en m'avertissaut que M. le comte d'Artois avait milady Barrymorc en même temps que moi, et m'en donna des preuves. Choqué de sa fausseté, je voulus lui en faire des reproches ; elle les reçut avec un sang- froid qui me confondit. « J'en conviens, me « dit-elle, et en vérité je vous l'aurais dit si je n'avais pas craint « votre chaleur et votre vivacité : mon intention n'a jamais été « de vous tromper. » Je voulus tout finir avec elle. « Lauzun, « me dit-elle, vous avez tort de me quitter. Vous me plaisez, « vous me convenez, je vous aime beaucoup ; mais ma liberté « m'est plus chère que vous. Je ne vous la sacrifierai pas, je ne « souffrirai point que mon amant soit un mari jaloux, gênant, « impérieux et difficile sur ma fidélité. Je me soucie peu de « M. le comte d'Artois, j'y renoncerais sans peine ; mais je ne « veux pas faire de sacrifices , je vous le déclare. Je le gar- « derai sans en faire grand cas , et il s'en faut bien que j'aie « pour lui les sentiments que vous m'avez inspirés. Tenez, « ajouta-t-elle, en me montrant un porte-feuille qui était sur « sa table , voilà toutes ses lettres ; prenez-les, gardez-les, « faites-en tout ce que vous voudrez ; je vous jure que je ne « ferai jamais le même usage des vôtres. » J'étais étonné, et ne répondais rien. Elle continua. « ~Se nous brouillons pas, Lau- « zun , pour si peu de chose ; les hommages du frère du roi « m'amusent, flattent peut-être mon amour-propre et ma « vanité. Que voulez- vous ? c'est une enfance, c'est un joujou « que je ne veux pas que l'on m'ôte. Mais cela n'empêchera « pas que toujours en moi vous ne tromiez le plus tendre « abandon, l'intérêt le plus vrai. Mon goût me porte vers vous, « j'en ai la meilleure opinion ; je vous promets que jamais
HO MÉMOIBES
« vous ne serez importuné de mon petit prince, qu'il no « prendra pas un seul des moments que j'ai tant de plaisir à « vous donner Je n'ai pris à personne un intérêt aussi vrai, « aussi vif qu'à vous ; je ne veux pas être votre esclave, je « serais bien fâchée de n'être plus votre maîtresse. »
Eu parlant ainsi , milady Barrymore , nonchalamment couchée sur une ottomane, jolie comme le jour, à moitié déshabillée, m'inspirait des désirs, et le voyait bien ; ses bras passés autour de mon cou me penchaient sur elle, et je fus bientôt ivre de plaisir. « Vous me trouviez de l'esprit, dit- « elle en m'accablant des caresses les plus voluptueuses ; « vous en avez beaucoup. Je sens que je serais beaucoup plus « heureuse si vous me convertissiez , si vous me rameniez à « vos principes; mais je ne l'espère pas. » On peut aisément imaginer que nous nous raccommodâmes.
Quant à M. le comte d'Artois, elle tint parole; je ne le rencontrai jamais. Sa conduite fut ce qu'elle m'avait dit qu'elle serait : elle n'était pas exigeante; et tous les moments que je ne passais pas à Versailles, elle désirait que je les lui dounasse, avec une grâce infinie, et j'allais chez elle presque toutes les nuits. Les rendez-vous qu'elle donnait à M. le comte d'Artois ne me dérangeaient pas. Dans un des hivers les plus rudes que j'aie jamais vus en France, elle se divertissait à le faire attendre quatre ou cinq heures dans son cabriolet , au milieu de la place Louis-Quinze, et je ne sortais pas de chez elle un moment plus tôt. Je ne le savais ordinairement pas ; et lorsque je paraissais en douter, elle faisait tout ce qui dépendait d'elle pour me retenir davantage : aussi le pauvre prince toussait-il d'une manière épouvantable. Il savait bien qu'il m'en avait l'obligation ; il n'imaginait seulement pas que je fusse dans le secret.
Daus le commencement de 1776, M. de Saint-Germain résolut de réformer toutes les légions au moment où l'on croyait qu'il allait eu augmenter prodigieusement le nombre. La reine
DU DUC DE LAUZUN. Ml
le sut avant que cela fût publie , et vint chez madame de Guémené fort embarrassée de la manière dont elle me l'annoncerait. Je voyais bien que quelque chose la tourmentait; mais je ne savais pas ce que c'était. Le duc d'Harcourt entra. « Je « vous fais mon compliment, me dit-il dans la conversation ; « car il paraît certain que M. de Saint-Germain augmente fort « les légions , et les porte à deux mille hommes. » La reine fit un cri , et sortit de la chambre. Madame de Guémené , tout effrayée, la suivit. «Je suis au désespoir, lui dit-elle ; vous « entendez ce que l'on dit des légions ? Eh bien, elles sont ré- « formées. Votre ami sera furieux, et rien ne l'empêchera de « nous quitter. — Il est en effet, dit madame de Guémené, bien « attaché à sa légion ; mais si quelque chose peut le retenir, c'est « l'intérêt que Votre Majesté daigne prendre à lui, et de l'appren- « dre de sa bouche. » Elle m'appela : « Suis-je assez malheu- <■ reuse! me dit la reine, les légions sont réformées. — Cetévé- « nement,répliquai-je, madame, me rendra ma liberté. J'espère « que la reine ne permettra pas que les anciens et braves of- « ficiers de la légion royale soient maltraités, » Elle m'interrompit. — « Ils auront d'excellentes retraites ; je m'en suis « déjà occupée. Et vous, que ferez-vous? — Moi , madame; « si je sers, ce ne sera pas en France. — Ainsi, dit-elle , il « aura dépendu de M. de Saint-Germain de nous ôter l'homme « sur qui je comptais le plus. » Je voyais des larmes dans ses yeux, j'en fut touché. — « Non, lui dis-je, un attachement ne « dépendra jamais des circonstances ; vous disposerez encore « une fois de mon sort. Ce n'est plus le roi que je sers, c'est la « reine ; qu'elle juge si j'ai envie de quitter son service. » Elle me tenait la main sans me répondre, je la baisai plusieurs fois avec ardeur. Elle dit à madame de Guémené , en me regardant : « J'étais bien malheureuse en entrant ici , et j'en sors « bien heureuse. »
M. de Saint-Germain fut prendre ses ordres, et lui dit qu'il n'avait jamais eu l'intention de m'ôter les moyens de
servir avec distinction, en réformant la légion royale ; qu'il désirait, au contraire, que je gagnasse à ce changement, et qu'il proposerait au roi de ni:' donner un corps de 1,200 chasseurs à cheval. 11 envoya à M. le baron de A\ impffen, en qui il avait grande confiance, l'ordre de me l'annoncer et de m'en donner sa parole , en m assurant que je ne ferais que conserver toute la légion royale sous un autre nom et considérablement augmentée. Je n'avais pas à me plaindre , et la reine fut fort contente.
Au bout d'environ quinze jours, M. de Saint-Germain renvoya le" baron de Wimpffen me dire que, le corps de 1,200 chasseurs à cheval qu'il avait eu l'intention de créer ne pouvant avoir lieu, il avait fait un arrangement pour que M. de Schomberg me cédât la propriété de son régiment étranger de dragons. Cet arrangement était fait, à cela près que l'on n'en avait point parlé à M. de Schomberg, qui, comme de raison, refusa net au premier mot.
M. de Saint-Germain fut le premier à l'annoncer à la reine, en montrant le désir de me très-bien traiter. Il dit que tout cela pouvait se réparer; qu'il était très-certain que M. de Chamborau se déferait avec plaisir de son régiment de hussards ; que, quelque condition qu'il y mît , il fallait la lui accorder, et me donner son régiment. M. de Saint-Germain me conseilla de porter moi-même à M. de Chamboran , à Sarreguemiues , des propositions très-avantageuses, et tâcher d'en revenir avec sa démission; ce qui, disait-il, serait très-aisé. Cela charmait la reiue ; elle aimait les hussards, et ce qui pouvait lui plaire le plus était de me voir un régiment hongrois.
.le fus à Sarreguemines avec la plus grande diligence. Loin d'accepter des conditions fort au-dessus de ses espérances, M. de Chamboran s'en offensa, et répondit à M. de Saint-Germain une lettre pleine de maximes et de bêtises, dans laquelle il déclarait qu'il ne se déferait jamais de son régiment. On ne s'attendait pas à Versailles, au peu de succès de ma négociation,
La reine, toujours charmante, pleine de grâce, me donna, à mon arrivée, un superbe sabre, et fut au désespoir quand elle apprit que je n'avais pas le régiment de Cbamboran. Elle voulut alors demander au roi de trouver bon que l'empereur lui donnât une garde noble hongroise, dont elle me destinait le commandement. Je lui représentai que, quelque flatteuse (pie fût eette grâce , je serais oblige de la refuser, ayant au moins d'aussi grands inconvénients qu'une charge dans sa maison. Je ne parlai plus de ma fortune militaire, et quelques mois se passèrent sans qu'on s'en occupât.
L'affaire du comte de Guines fixa l'attention générale ; et voici comment elle se passa, et la part que j'y eus. Madame de Guémené donnait pendant le carnaval , tous les samedis des bals à la reine. On dansait dans deux pièces, et on jouait dans les autres. C'était dans le temps où on avait fait des noèls et des chansons épouvantables contre la reine. Heureusement je n'y avais pas encore été nommé ; mais les propos sur ma faveur devenaient chaque jour plus inquiétants, et je ne pouvais douter que mes enuemis n'espérassent en tirer parti pour me perdre. Je jouais au quinze avec M. le comte d'Artois, M. le duc de Chartres et deux autres personnes. Madame de Guémené entra dans la chambre , avec l'air d'une personne qui vient d'apprendre un grand malheur ; elle s'approcha de moi, et me dit : « Quittez le jeu sur-le-champ; « j'ai quelque chose d'important et de pressé à vous « dire. »
Je fus convaincu que l'ordre de m'arrèter était donné, et que j'allais être mis a la Bastille. Je me levai et je la suivis. Elle me dit que le comte de Guines était rappelé de son ambassade d'Angleterre de la manière la plus humiliante; qu'il était accusé d'avoir agi contre ses instructions , et d'avoir fortement compromis la cour de France relativement au pacte de famille. M. 'le Cboiseul, qui s'était toujours beaucoup intéressé au comte de Guines, disait qu'il était inexcusable, et que s'il
était son (ils il ne demanderait d'autre grâce que la certitude que son procès ne lui fût pas fait, et qu'il consentirait de bon cœur à ce qu'il fut pour longtemps à la Bastille.
Il me paraissait impossible que le comte de Guines put avoir fait de si grandes sottises, et je résolus de le servir encore une fois sans en attendre plus de reconnaissance. La reine et le duc de Coigny arrivèrent; et il fut décidé qu'elle abandonnerait le comte de Guines, et ne s'en mêlerait en aucune façon. J'osai m'y opposer avec force , et représenter que la reine ne devait pas abandonner aussi facilement un homme à qui elle avait marqué un intérêt aussi décidé. Le duc de Coigny insista fortement pour que la reine ne s'en mêlât point; et j'osai répondre plus fortement encore. Je dis que je n'étais assurément pas d'avis que la reine demandât grâce pour le comte de Guines ; mais que je croyais que la reine devait lui faire obtenir d'être entendu avant que d'être jugé. J'ajoutai que sans cette faveur il serait impossible aux plus fidèles serviteurs de la reine de compter sur ses bontés et sur son intérêt; et que je pouvais juger par moi-même de l'effet que tout cela ferait sur tous les autres. « En voilà assez , dit la reine , « jesuis décidée et convaincue. Je suivrai l'avis de M. Lauzun; « oui , répéta-t-elle d'une manière charmante , je ferai de bon « cœur ce que vous jugerez convenable dans cette affaire. » Elle rentra dans le bal. Madame de Guémené était revenue à mon avis dès le commencement de la conversation ; mais le duc de Coigny sortit mortellement choqué.
Le comte de Guines revint de Londres ; il fut écouté et justifié de la dernière inculpation. La reine obtint que le roi lui écrirait qu'il était content de sa conduite, et lui donnerait le brevet de duc. Elle l'envoya chercher pour la première fois (car elle ne l'avait pas vu chez elle jusqu'alors), vers neuf heures du matin , pour lui annoncer une si bonne nouvelle et lui remettre le titre du roi ; elle lui dit : « Portez tout cela sans per- « dre de temps à 31. de Lauzun , car vous lui devez plus qu'à
« personne la réussite de vos affaires. Priez-le en même temps » de venir sur-le-champ chez moi. »
J'avais joué une partie de la nuit, et j'étais encore dans mon lit. M. de (mines me lit éveiller, et me marqua la plus vive reconnaissance. Je m'habillai promptement, et je montai chez la reine. — « Eh bien ! êtes-vous content, me dit-elle, et ai-je « bien suivi vos avis? — Puis-je ne pas être enchanté , lui « répondis-je, de vous voir juste et bienfaisante ! — M'em- « ploierez-vous, continua-t-elle, toujours pour les autres? et « ne me sera-t-il jamais permis de rien faire pour vous? — « Non, Madame; vous connaissez ma profession de foi; j'y « tiens plus que jamais. — Fière, bizarre, extraordinaire créa- « ture! Cela m'impatiente, cela m'afflige encore davantage. » Et elle sortit.
Le commencement du printemps ramena les courses ; j'avais beaucoup de chevaux engagés , pour lesquels la reine pariait toujours, quoique dans sa société on le trouvât mauvais. Dans les premiers jours d'avril, je fis courir un cheval contre un de ceux de M. le duc de Chartres , pour une somme fort considérable, beaucoup trop sans doute. La reine s'en occupa beaucoup, vint à la course, et un moment avant le départ des chevaux , me dit : « J'ai tant de peur, que si vous perdez, je « crois quejepleurerai. » Cela fut remarqué et blâmé. Mon cheval gagna assez facilement, et le public, qui m'aimait mieux que M. le duc de Chartres, m'applaudit longtemps. La reine en parut transportée de joie. J'eus toutes les peines du monde à l'empêcher d'avoir des chevaux de course, et de monter à cheval à l'anglaise. Ce fut , je crois , la plus grande preuve de mon crédit sur elle.
Quelques jours après, à une chasse du bois de Boulogne, la reine remarqua un très-joli cheval sous un piqueur anglais qui me suivait, et à qui elle parlait souvent; elle lui demanda s'il était sage, et s'il serait bon pour une femme. Le piqueur répondit qu'il n'en connaissait pris de meilleur et de plus char- Mi m. ni ui t: DE l.U/l'N. 13
mant. La reine me dit qu'elle voulait l'avoir. Je lui répondis tout bas, en plaisantant, que je ne voulais pas le lui donner; elle appela mon piqueur, lui dit de changer de cheval avec un des siens, et me dit : « Puisque vous ne voulez pas me le don- « ner, je le prends. » Le duc de Coigny s'approcha encore à temps pour entendre ces dernières paroles, qui le scandalisèrent prodigieusement (ce sont ses propres termes).
Ma faveur paraissait ne pouvoir plus augmenter, et n'était en effet pas loin de décliner. Le roi commençait aussi à me traiter fort bien , lorsque M. de Saint-Germain, après avoir manqué successivement à tous ses engagements envers moi , m'offrit enfin le commandement du régiment royal de dragons, oui passait pour le plus insubordonné et le plus mauvais qui fût alors au service. Je le refusai froidement et sans humeur.
Le roi m'envoya chercher à Marly, me parla encore avec une bonté, un intérêt auxquels il m'était impossible de n'être pas sensible ; il exigea de moi de prendre le commandement du régiment royal de dragons, me promit de me donner en propriété le premier régiment étranger à pied ou à cheval qui viendrait à vaquer ou à être créé , et dit en sortant à M. de Saint- Germain : « Tout est arrangé , Lauzun prend le régiment « royal. » M. de Saint-Germain me promit de me laisser choisir mes garnisons , et faire tout ce que je jugerais convenable, et ajouta que, quoique le prix de ce régiment fût de 40,000 écus, le roi me le donnerait sans rien payer.
Dans la Qn de la même semaine, la reine apprit à Marly que madame de Lamballe, encore son amie intime, était malade de la rougeole à Plombières. Elle en fut dans la plus vive douleur, et crut qu'on lui cachait l'état dangereux de son amie. Pden ne pouvait la rassurer : je lui offris d'aller à Plombières avant de me rendre à mon régiment, et de lui envoyer les nouvelles les plus exactes. Elle accepta avec reconnaissance, passa la journée du lendemain à écrire et à me donner un gros paquet dans lequel elle me dit qu'elle parlait beaucoup de
moi. Je partis sur-le-champ, et j'arrivai à Plombières, où je trouvai madame la duchesse de Grammont , qui, ne doutant point que je n'eusse plus de crédit que jamais, me fit les plus fortes avances de toutes espèces , et fit tout ce qui était en son pouvoir pour découvrir si mon voyage n'avait pas quelque cause secrète.
.Madame de Larïhballe, qui se portait bien, écrivit elle-même à la reine, à qui j'envoyai la lettre par un courrier, et je partis pour Sarreguemines, où je devais assister à la réforme deia légion royale, avant de joindre le régiment royal. Je ne pus quitter de si braves gens , sur l'attachement de qui je comptais autant, sans la plus grande peine. Notre séparation fut véritablement touchante.
Je me rendis à Sarrelouis, où mon nouveau régiment était en garnison, et je fus fort étonné, en y arrivant, d'apprendre que M. le comte de Saint-Germain, pour soutenir davantage sa conduite avec moi, me faisait payer 40,000 écus le régiment qu'il m'avait donné pour rien. Le régiment royal, négligé depuis trente ans par tous ses chefs, et à qui toute subordination était inconnue, me vit arriver avec une extrême frayeur ; mais nous fûmes bientôt fort bien ensemble : je n'ai point vu de corps de meilleure volonté ni qui désirât plus de bien servir.
Je ne puis passer sous silence une aventure assez plaisante qui m'arriva pendant que j'étais en garnison à Sarrelouis. Il y avait à une demi-lieue de la ville un chapitre de chanoinesses appelé Loutre. L'abbesse était une Qlle de qualité d'Allemagne, et son chapitre était généralement bien composé. On y trouvait quelques jeunes et jolies persoaues. Entre elles s'élevait une grande et belle mademoiselle de Surin, que l'innocence la plus pleine de grâce rendait charmante. Il n'y avait point de société ; j'allais souvent au chapitre, et mademoiselle de Surin me. plaisait tous les jours davantage. Elle me marquait beaucoup de préférence, qu'avec toute autre j'aurais pris pour
des agaceries ; son genou à table rencontrait souvent le mien ; elle me marchait sur le pied à tout moment , et dès que nous étions seuls quelques instants m'embrassait de la meilleure amitié du monde. J'eus de grandes tentations d'en profiter. Je fus arrêté par la manière dont l'abbesse, madame de Wartensleben, me parlait continuellement de l'innocence de mademoiselle de Surin et de la pureté de son cœur. Il me parut qu'il serait horrible à moi d'abuser de l'inexpérience d'une jeune fille de qualité, et de risquer de la perdre. Je continuai donc à être encore de la même circonspection : je me livrai sans scrupule aux agaceries d'une petite madame Dupresle , mariée à Luxembourg, qui était laide , mais aimable et gaie. J'appris au mois d'octobre, en partant de Sarrelouis , que cinq ou six officiers de mon régiment avaient couché avec cette innocente mademoiselle de Surin, et qu'elle n'avait pas craint d'en laisser la preuve dans leurs mains par des lettres trèsclaires.
Je reçus à Sarrelouis un courrier de madame de Guémené , qui m'écrivait de la part de la reine , et mandait que madame la comtesse Jules de Polignac avait demandé à la reine la survivance de M. de Tessé.et l'adjonction à sa place de premier écuyer de la reine pour son mari ; que, quoique cet arrangement ne fût possible qu'à des conditions qui ne pouvaient certainement pas me convenir, la reine, qui se regardait comme engagée avec moi , ne voulait pas terminer cette affaire sans mon consentement et sans savoir si cela ne me serait pas désagréable. Je répondis comme je le devais à la reine et à madame de Guémené, que je n'avais jamais eu la moindre prétention sur cette place, et que j'étais enchanté qu'elle pût en disposer en faveur de son amie. Je fis tout ce que je pus pour que ma lettre exprimât exactement et gaiement que l'arrangement projeté par la reine ne me déplaisait en aucune façon.
Je retournai à Paris au commencement d'octobre. Je fus
DU DUC DE LAl'/UN. 149
le lendemain à Choisy, où était le roi ; la reine me reçut parfaitement bien, montra une grande joie de me revoir, et me parla bas longtemps. Je sortis de la chambre; et lorsque je rentrai j'eus le temps d'entendre le duc de Coigny disant à la reine, assise auprès de la porte : « Vous n'avez pas tenu votre • parole : vous aviez promis de ne pas lui parler beaucoup et « de le traiter comme tout le monde. » 11 ne me fut pas dif- Qcile de deviner qu'il parlait de moi. Quelques instants après la reine vint me parler, et je lui dis : '<■ Prenez garde, vous « vous ferez gronder encore une fois. » Elle fut embarrassée , et finit cependant par en convenir et en plaisanta avec moi.
L'apparence, d'une guerre prochaine faisait pensera se mettre en mesure dans l'Inde. On avait l'ait demander des mémoires à M. de Bussy, qui y avait été longtemps. Cela me tenta. Je lui en fis parler par M. de Voyer, qui avait depuis dix ans la plus tendre amitié pour moi, et M. de Bussy voulut bien désirer de m'avoir pour second. Je le dis à la reine, qui s'y opposa fortement, et montra la plus vive douleur, me dit qu'elle n'y consentirait jamais, et refusa net d'en parler au roi. Je n'avais pas d'autre ressource, car je n'avais jamais vu M. deMaurepas, que la reine n'aimait pas et chez qui elle ne m'avait jamais permis d'aller.
Pendant le voyage de Fontainebleau, je jouissais de la plus ridicule faveur dont on puisse se former une idée; car la reine m'aimait plus que jamais, se mourait de peur de sa société, qui me détestait, paraissait uniquement occupée de moi quand elle n'était pas observée , et quand on la regardait elle n'osait souvent me dire un mot, et en convenait assez plaisamment avec moi. Je la pressais de me laisser aller dans l'Inde ; c'était le moyen de tout arranger ; elle continuait à le refuser avec la même opiniâtreté. Sa société croyait mon crédit fort diminue, et s'en applaudissait.
Il y eut dans le mois de novembre une fameuse course d'au cheval de M. le comte d'Artois, contre un cheval de M. le
duc de Chartres. La reine pariait contre M. le duc de Chartres, et moi, contre M. le comte d'Artois. 11 perdit, et , en sortant de la course, la reine médit : « 01), monstre! vous étiez « sûr de gagner. » On l'entendit . Cette manière familière de me parler alarma : on craignit de s'être trompé. Les intrigues redoublèrent. La société de la reine et celle de M. le duc de Choiseul,qui s'y joignit d'une manière subalterne , se crurent perdues si elles ne me perdaient pas.
J'avais alors des dettes considérables, et, quoi que l'on en ait dit, cela n'était pas fort extraordinaire. Madame de Lauzun ne m'avait apporté que 150,000 liv. de rentes. Je désirais qu'elle fût magnifique. ÏSous attendions tous deux une fortune très-considérable, et l'avenir ne pouvait nous causer d'inquiétude. Mes affaires avaient été mal faites pendant ma minorité. On avait fait pour moi des marchés détestabies, sur lesquels j'avais énormément perdu. Beaucoup de négligence, beaucoup plus de penchant à la dépense qu'à l'ordre, depuis dix ou douze ans que j'étais dans le monde, m'avaient dérangé. Je de\;:is environ , 1,500,000 liv., sur une fortune de plus de quatre millions. Mes créanciers ne me pressaient pas, et consentaient de bon cœur à attendre le temps où je pourrais les payer sans me gêner. Je les avais tous vus à mon retour de Fontainebleau, espérant alors aller dans l'Inde.
Ils avaient tous été contents des arrangements que je leur avais proposés ; et j'étais aussi tranquille que si je n'eusse pas eu de dettes, lorsque des gens officieux achetèrent de mes créanciers la plupart de mes dettes. Ils désiraient tant d'acquérir de tels titres, qu'ils ont donné à quelques-uns dix pour cent de plus que leurs créances. On me fit tout signifier en même temps chez le suisse de madame la maréchale de Luxembourg, chez qui je n'avais jamais logé et chez qui on savait parfaitement bien que je ne logeais pas. On y fit signifier ensuite un effet de 100,000 liv. payable dans huit jours ; objet pour lequel le propriétaire m'avait proposé de placer sur moi cette
DU DUC DE LAI Zl 151
somme, et avait pris jour pour faire le contrat de l'échéance de reflet.
Quand tout cela fut suffisamment bien arrangé , madame la maréchale de Luxembourg m'envoya chercher, voulut m'effrayer, et me dit qu'il ne me restait rien au monde : je lui répondis que cela n'était pas vrai ; elle fut embarrassé') de voir que je savais mieux mes affaires qu'elle ne l'avait supposé. On me dit, pour m'effrayer, que ma famille pouvait me faire interdire ou peut-être même me faire enfermer. J'assurai très-respectueusement madame la maréchale que je ne craignais ni l'un ni l'autre; elle me dit que l'on viendrait saisir les meubles de madame de Lauzun pour les 100,000 francs qu'il fallait payer dans huit jours, et que la seule ressource qui me restait était d'abandonner entièrement ma fortune et ma personne à ma famille, qui voudrait bien disposer de l'une et de l'autre. Je refusai , j'assurai madame la maréchale que les 100,000 francs seraient payés et qu'on ne saisirait pas les meubles de sa petitefille. Je sortis et la laissai assez mécontente de moi.
Quant à madame de Lauzun , elle était dans un embarras qui pensa me faire rire deux ou trois fois , quoique je n'en eusse guère envie. Kilo aurait voulu paraître très-sensible et trèsgénéreuse, mais elle ne voulait pas que cela pût lui coûter ni l'engager à la moindre chose. Cela gêna beaucoup tout ce qu'elle allait dire de beau et de touchant; elle prit donc le parti de se taire et de se coiffer.
Je fus chez mon père, je lui dis ce qui venait de se passer, et le priai de ne pas s'en mêler, lui demandant seulement de m'avertir si on lui proposait de me faire enfermer ou interdire ; ce parti, qui ne le compromettait pas et ne devait rien lui coûter, lui convint beaucoup.
En le quittant, je fus (liez mon homme aux 100,000 francs, et lui reprochai vivement son mauvais procédé. Il en convint, et me dit qu'on lui avait acheté si cher cet effet payable dans huit jours, qu'il n'avait pu refuser un marché si avantageux.
l.VJ MÉMOMKS
Je ne lui cachai pas combien les suites eu avaient été fâcheu ses pour moi. Il voulut réparer le mal qu'il avait fait volontairement. Il me proposa très-honnêtement de me prêter 100,000 francs au terme que je voudrais pour retirer cet important effet, ce qui fut exécuté sur-le-champ.
Je m'occupai le lendemain d'assembler tous mes créanciers, que je trouvai très-disposés à faire tout ce qui me conviendrait, à l'exception de ceux qui Tétaient devenus depuis peu en achetant d'anciennes créances. Le nombre en était peu considérable, et j'eus heureusement assez d'argent pour les payer. Mon projet était de vendre mes terres le plus promptement possible, de payer mes dettes, de voyager avec beaucoup d'économie et de placer en rente viagère sur ma tête et sur celle de madame de Lauzun, de manière à n'être pas obligé de rien diminuer de sa dépense.
M. de Voyer vint me voir, et me dit, avec sa simplicité ordinaire : « On vous a dit ruiné sans ressources : j'ai de la peine « à le croire ; mais enlin cela se peut, et voici ce que j'ai à « vous proposer. J'ai une terre , qui s'appelle la Guerche, à « quatre lieues des Ormes; la maison est très-logeable, et suf- « fisamment bien meublée. Je vous offre la terre et le revenu « pour aussi longtemps que vous le voudrez : je le puis sans « me gêner. Si l'argent de la terre vous convient mieux , ou « m'en offre un million, je vous le donnerai, et vous en dis- « poserez ; je ne veux d'ailleurs savoir aucun détail. Je n'en- « tends peut-être pas les affaires beaucoup mieux que vous. » Je sentis vivement ce que M. de Voyer voulait faire pour moi. Je le refusai , n'en ayant pas besoin , et l'assurai que je m'adresserais à lui plutôt qu'à aucun de mes parents. Le sacrifice n'était pas grand ; car aucun ne me demanda s'il pouvait m'être de quelque secours. Je craignis que l'on ne donnât au roi contre moi des préventions difficiles à détruire ; je me déterminai à lui écrire et à lui envoyer l'état de ma fortune et celui de mes dettes.
Je fus à Versailles prier la reine de remettre ma lettre au roi. Elle me reçut d'un air contraint et embarrassé , me dit que madame de Lauzun était bien à plaindre , et que sa conduite était bien noble et bien sensible. Je lui répondis que je ne doutais pas assurément que madame de Lauzun ne montrât de la noblesse et de la sensibilité dans toutes les occasions où cela serait nécessaire ; mais que je ne la mettrais jamais à l'épreuve pour de l'argent. La reine me demanda , en rougissant, ce que l'on pourrait taire pour moi , et m'offrit sa protection , un peu trop en reine pour la circonstance. Cela me décida à Guir sur-le-champ fa conversation. Je lui demandai pardon de l'avoir importunée du détail de mes affaires particulières. Je la laissai dans un embarras dont je fus au moment d'être peiné.
Je montai chez M. de Maurepas, à qui je n'avais jamais parlé. Je lui expliquai en peu de mots ma situation, et le priai de remettre ma lettre au roi. Il me répondit, avec beaucoup de grâce : « Il n'y a pas de temps à perdre ; je vais sur-le-champ « chez le roi , attendez-moi. » Il revint au bout d'un quart d'heure, et me dit que le roi avait été sensible à ma confiance et lui avait ordonné de m'assurer que je pouvais compter sur sa protection et sur son intérêt, dont il voulait bientôt me donner des preuves. M. de Maurepas m'assura que, comme une partie de ma fortune avait été employée au service du roi, Sa Majesté avait l'intention de me donner une somme d'argent considérable et une forte pension. Je lui dis que je refuserais toutes deux ; que je n'en avais pas besoin, et que ce qui me restait était plus que suffisant à mon ambition. Je restai au coucher du roi, qui me traita parfaitement bien.
Je revins à Paris. J'appris que M. de Guines m'avait donné, sans que je les eusse, tous les torts qui pouvaient rendre madame de Lauzun intéressante. Je me permis d'en faire quelques plaisanteries. II vint chez moi; il m'écrivit, et je traitai toutes ses démarches avec le mépris qu'elles méritaient
J'appris avec beaucoup plus de chagrin que M. le duc de Choiseul, à l'intérêt de qui mon constant attachement nie donnait quelques droits, en parlait de la manière la plus choquante. Quant à madame la duchesse de Grammont, elle dit, avec modération, que j'étais un menteur et un fripon. Je me crus alors inutile dans la société de ML le duc de Choiseul et de madame sa sœur, et j'y renonçai absolument. J'en fus alfligé pour madame la duchesse de Choiseul, que j'aimais tendrement et de qui je n'avais eu qu'à me louer ; mais ne voyant point M. le duc de Choiseul , je ne pouvais aller chez madame de Choiseul. M. le duc de Choiseul et madame de Grammont dirent que j'étais un ingrat. M. le duc de Choiseul n'avait jamais rien fait pour moi ; je lui avais donné les plus grandes marques d'attachement. Il avait mangé le bien de madame de Choiseul, dont je devais hériter ; il m'accablait dans le temps où j'étais malheureux. Le procès n'était pas difficile à juger.
On répandit que j'avais mangé tout le bien de madame de Lauzun et vendu ses diamants, que j'avais fait des billets et pris des engagements sur la vie de mon père, de M. le maréchal de Biron , de madame de Choiseul et de madame de Luxembourg. Il m'était important de démontrer la fausseté de toutes ces imputations. Cela n'était pas difficile.
Je vendis mes terres à M. le prince de Guémené, à la charge de payer une partie de mes créanciers à qui cet arrangement convenait. Je vendis beaucoup d'effets sur le roi, qui perdaient moitié. Je finis tout en moins de six semaines. Je me séparai de biens d'avec madame de Lauzun, et je prouvai bien clairement qu'on ne lui avait jamais proposé de signer pour moi depuis le jour de notre mariage. Les fonds nécessaires pour répondre de toutes les conditions comprises dans notre contrat de mariage déposés , il me restait 80,000 liv. de rente viagère, placées sur M. de Guémené , un fonds libre d'environ 500,000 francs, et une assez jolie maison, qu'à la vérité je n'avais- qu'à vie.
DU DUC DE LAUZl El lôô
je voulus partager ce que j'avais avec madame de Lauzun ; elle s'y refusa. Madame de Luxembourg voulut la retirer chez elle, ue lui permit pas même de garder les diamants que je lui avais donnés : on me les renvoya ; je ne voulus pas les recevoir. Ils furent déposés chez un notaire.
La reine continuait ta me bien traiter ; il n'était cependant pas difficile de voir que ma faveur était absolument tombée. On avait déjà eusoin de lui dire que je m'étais joint à M. deMaurepas pour intriguer contre elle. Il est vrai que ce ministre m'avait pris dans la plus grande amitié , et commençait à me marquer de la confiance.
Telle était ma situation au commencement de 1777. Rien ne m'arrêtait plus, et je n'avais pas perdu le désir d'aller dans l'Inde, quoique M. de Maurepas voulût m'y faire renoncer. Je me joignis à M. de Bussy. Te rédigeai ses mémoires, qui étaient bons , mais mal écrits. On convenait de tous les avantages de ce qu'il proposait; mais on ne fiuissait pas.
Lady Barrymore., que j'avais abandonnée à beaucoup d'amants, était retournée en Angleterre. Le bruit de ma ruine la fit revenir à Paris : elle m'envoya chercher. — « Écoutez, me « dit-elle, et ne m'interrompez pas. On vous dit ruiné; je suis « riche, jeune et indépendante : je viens vous proposer de « partager votre sort et de disposer de ma fortune ; je voya- « gérai avec vous, où vous voudrez, et pour aussi longtemps « que vous voudrez. ISTe craignez pas la légèreté démon carac- « tère : rien ne me promet autant de plaisir et de bonheur « que ce plan. Je veux que vous preniez sur moi l'autorité du « mari le plus absolu et le plus sévère ; je sens que je ne cher- « cherai jamais à m'y soustraire. » j'embrassai , je remerciai lady Barrymore , que j'affligeai beaucoup en la refusant. Ce fut dans ce temps que madame de Genliset madame de Potoska voulurent , sur les débris d'un ordre de Pologne , établir en France l'ordre de la Persévérance.
J'avais donné en Pologne même trop de preuves de mon
1ÔG MÉMOIRES
caractère romanesque pour que l'on ne m'admît pas sans épreuves. Les statuts de l'ordre étaient charmants. Il devint très-nombreux , très à la mode, très-bien composé. Des gens distingués, âgés et raisonnables, se firent une gloire d'y être admis. Une immense tente de bois qui était au milieu de mon jardin en devint le temple. La reine, avide de toutes les nouveautés, désira vivement y venir : on tâcha de l'en éloigner; et, comme de raison, ce désir s'augmenta. Elle fut au moment de nous envoyer proposer de faire avouer notre ordre par le roi, et de nous faire donner par lui la permission de porter en uniforme de service, même près de sa personne, l'écharpe violette de notre ordre. Toute sa société trembla de voir la reine dans un ordre de chevalerie à la tête duquel j'étais; ce qui paraissait le plus grand de tous les dangers.
Notre grand maître n'était pas nommé. Notre première loi disait que ce devait être un prince souverain ou d'une maison régnante, distingué des autres par quelques grandes actions. Monsieur, frère du roi , crut alors devoir se présenter pour être grand maître : il fut unanimement refusé. Nous lui répondîmes que nous ne nommions pas à cette place , ne doutant pas que Monsieur ne remplit bien promptement les conditions prescrites par nos statuts. Monsieur se choqua. On fit de mauvaises plaisanteries sur notre ordre , on le tourna en ridicule , et la reine n'y pensa plus.
Une jeune dame de Faudoas, sœur de la baronne de Crussol, a qui l'on ne connaissait encore d'amant que M. de Nassau , qu'elle n'avait plus , me marqua de l'intérêt dans nos assemblées. Une belle peau , de jolis yeux, de jolis cheveux , plus de naïveté que d'esprit, la rendaient alors assez agréable. Nous fûmes promptement arrangés; mais cela ne put durer longtemps. M. de Faudoas était si jaloux , elle était si imprudente, que, dans la crainte d'un éclat que rien n'empêchait sans cela, je fus obligé dé rompre avec elle.
Fauny Harland , dès qu'elle me sut persécuté , ruiné , m'é-
DU DUC DE LAUZtfN. 157
rrivit : « Venez me voir, j'ai un amant, rendez-moi mon « ami. » J'y courus, et Fanny me reçut avec cette amitié teudre qu'elle m'a conservée jusqu'à la Ou de sa vie. Elle me dit que M. Edouard Dillon était fort amoureux d'elle et en était aimé. Je revis Fanny tous les jours; j'étais triste, ennuyé, entouré d'objets désagréables, et les soins de Fanny charmèrent mes peines et furent une grande consolation pour moi. M. Kdouard Dillon désirait fort l'épouser ; il était sans fortune. Mademoiselle Harland devait , dans tous les cas possibles, en avoir une assez considérable, et la mort de son frère , âgé de huit ou dix ans, pouvait la rendre un des plus grands partis qu'il y eut en Angleterre. Marianne avait un grand crédit sur sir Robert Harland, son père, homme austère et passablement difficile a vivre. J'écrivis à Marianne qu'il fallait qu'elle tachât de ramener son père et sa mère à Paris, afin que nous pussions concerter ensemble ce qu'il faudrait faire pour marier Fanny à M. Edouard Dillon. Marianne, dont le cœur était bon et qui aimait véritablement sa sœur, me répondit qu'elle ferait tout ce qui dépendrait d'elle, et qu'elle espérait arriver bientôt à Paris avec toute sa famille. Lady Harland vint en effet quinze jours après avec Marianne; quelques affaires retinrent sir Robert Harland à Londres.
La bonne maman iit connaissance avec M. Edouard Dillon, qui lui plut aussi ; elle le prit sous sa protection, et écrivit a son mari en sa faveur. Marianne écrivit à son père , qui marqua pour un homme sans fortune beaucoup moins de répugnance que nous ne l'avions craint. 11 fut impossible de rien obtenir du roi en faveur du mariage de M. Edouard Dillon ; mais M. de Maurcpas me promit de s'en occuper et de lui faire obtenir une des premières grâces dont il serait susceptible. Fendant ce temps-là, ma conduite avec Marianne fut de la plus grande circonspection, et nous n'eûmes rien à cacher a la bonne maman.
Le mariage de Fanny était en bon train, lorsque je fus
l.">8 MÉMOIRES
obligé de joindre mon régiment en quartier à Vaucouleurs , le lieu Te plus triste de toute la Champagne, et par conséquent de tout l'univers. Au bout d'un mois, je reçus une lettre de Fanny, qui me mandait que tout était terminé , et qu'elle devait sous peu de jours être mariée à Haute-Fontaine. J'allai à Nancy demander à M. de Stainville, sous les ordres de qui j'étais, la permission d'aller à Haute-Fontaine pour quelques jours. J'y arrivai le surlendemain du mariage de Fanny, qui avait déjà eu le plus grand succès auprès madame de Rothet de madame Dillon. Je ne la trouvai pas en très-bonne santé ; mais elle me parut heureuse, et me montra la plus grande joie de me revoir. Elle devait passer l'automne en Angleterre ; elle me fit promettre d'aller l'y joindre au mois d'octobre. Marianne fat charmante pour moi ; comme l'on croyait que nous ne pensions plus l'un à l'autre , on nous laissa beaucoup de liberté.
Un jour que je me promenais à cheval dans la forêt de Compiegne, assez loin du reste de la compagnie , elle me dit : « Lauzun, à présent que ma sœur est mariée , nous pouvons « parler de nous. Savez- vous que je vous aime plus que ja- « mais, et que je crois que c'est pourtoujours. » Je ferai grâce h celle pour qui je continue ces Mémoires du reste de la conversation, qui fut fort longue et fort tendre. Je me contenterai de dire que nous nous promîmes de nous écrire avec la plus grande exactitude , et que nous ne manquâmes point à notre parole. LadyHarland retourna en Angleterre, et moi à mon régiment.
J'y menais une vie assez douce, plus tranquille qu'agréable, et qui me convenait mieux qu'à personne. M. et madame la comtesse de Salles, qui habitaient pendant l'été une assez belle terre à un quart de lieue de Vaucouleurs , y vinrent. Je fus, selon l'usage, y faire une visite de corps. M. de Gouy , frère de madame de Salles, était capitaine à la suite de mou régiment. Je fus parfaitement bien reçu. On nous donna de grands
dîners , des bals, des fêtes. Madame de Salles vint me rendre ma visite a cheval , en uniforme de dragons, avec des culottes de peau. Il n'en fallait pas davantage pour me dégoûter à jamais d'une femme. Cela ne suffit cependant pas pour m'empêcher d'avoir celle-là, qui n'était ni jolie ni aimable, et qui avait un ton épouvantable. Je m'en repentis sur-le-champ , et ne me le pardonne pas encore. Cette liaison me devint insupportable. Je cherchai avec empressement quelque moyen de la rompre.
M. deStainville vint voir mon régiment, le trouva déjà instruit selon la nouvelle ordonnance, à laquelle il avait travaillé , en fut content, me pressa de venir aux manœuvres de la garnison de Nancy, ce que j'acceptai. Je trouvai à Naney plusieurs Anglaises. Une milady Blower, dont M. de Liamourt était fort amoureux et qu'il s'efforçait de paraître avoir ; et une petite madame de Brown , extrêmement jolie et fort ressemblante en très-beau à la reine, dont M. de Stainville était fort occupé ; niais malheureusement elle ne parlait pas un mot de français , ni lui un mot d'anglais. J'étais presque le seul homme de la garnison avec qui elle put causer; cela nous lia très-intimement, et pour lui plaire M. de Stainville me permettait peu de quitter Nancy. J'aimai cette charmante petite femme ; mais je fus assez sage et assez honnête pour ne vouloir pas le lui dire, sachant tous les dangers qu'un amant français pouvait avoir pour elle. Elle me devina , me le dit avec une candeur dont je n'ai presque pas vu d'exemple; elle ajouta qu'elle m'aimait aussi. Ma vertu ne put aller plus loin, je profitai de son goût et de sa sincérité : nous succombâmes tous deux ; mais je fus si prudent, je veillai tellement sur ma conduite , que personne au monde n'en eut le moindre soupçon. Je ne jouis pas longtemps d'un commerce si doux. La pauvre petite madame Brown eut une fièvre maligne dont elle mourut, et me laissa pénétré de la plus vive douleur.
Je retournai à mou régiment. Madame de Salles n'était
1G0 MÉMOIHES
heureusement plus dans sa terre. Madame Edouard Dillon était partie pour l'Angleterre en bien mauvaise santé; elle m'écrivait assez souvent. Marianne m'écrivait toutes les postes sans jamais y manquer. Elle paraissait ne plus avoir d'autre plaisir. Dans le courant de septembre, ses lettres devinrent inquiétantes. Elle me manda enfin que sa sœur était dans le plus grand danger, que les médecins commençaient à désespérer de ses jours, et que je n'avais pas de temps à perdre si je voulais la voir encore. M. de Staiuville me permit de partir sur-le-champ, et j'arrivai à Londres le 1er octobre.
J'y trouvai une lettre de madame Edouard d'assez ancienne date, qui désirait avec ardeur me voir avant que de mourir, et qui disait avoir à me confier des secrets importants qui ne pouvaient être confiés qu'à moi. On me remettrait, après sa mort , disait-elle, une cassette remplie de papiers intéressants qui serviraient du moins à justifier sa vie tout entière. J'allais partir pour le comté de Suffolk, où madame Dillon était malade chez son père , lorsque je reçus une lettre de milady Harland qui me mandait que sa fille était mieux, que les médecins lui ordonnaient les eaux de Bristol, que toute la famille comptait partir incessamment et me prendre à Londres en passant. Je me déterminai donc à les attendre. Vers la fin de la même semaine Edouard m'écrivit que le mieux se soutenait, et que sous peu de jours ils seraient tous à Londres. Le surlendemain, j'eus une lettre de Marianne qui m'annonçait la mort de sa sœur. Je reçus en même temps une lettre presqu'illisible de la pauvre madame Edouard, écrite la veille de sa mort. Elle s'affligeait de ne m'avoir pas vu, et reparlait encore de cette cassette qui devait m'être remise après elle.
Marianne me mandait qu'ils étaient plongés dans la plus vive douleur, qu'ils ne pouvaient se résoudre à restera Sproughton, et qu'ils partaient pour aller chez un ami, dont elle ne disait pas le nom ; qu'à leur retour, qui serait dans trois semaines, elle m'attendait en Suffolk. J'armais teudreineut
DU DUC DE LAUZUN. 1 f> 1
Fanny; j'étais profondément affligé. Le séjour de Londres me devint insupportable. Je fus passer deux mois à Bath , ou il y avait très-peu de monde ; j'y vécus très-retiré. Je profitai de la eirconstance pour apprendre un peu mieux l'anglais : je me mis en pension chez des gens raisonnables, qui ne parlaient pas français , j'y fis quelques progrès.
Pendant mon séjour à Bath, je reçus des lettres de M. de Maurepas, par une occasion particulière. II me mandait qu'il n'était plus question de l'expédition de M. deBussy dans l'Inde ; il me priait de lui écrire souvent de Londres. La guerre paraissait alors inévitable entre la Bussie et la Turquie. Je priai M. de Maurepas de m'obtenirdu roi la permission d'aller servir comme volontaire à l'armée russe. Il me répondit qu'il ne croyait pas que l'impératrice voulût recevoir d'officiers français dans son armée; que si elle faisait quelque exception en ma faveur, le roi en serait charmé ; qu'il me donnerait les lettres de recommandation les plus fortes et me permettrait de prendre de l'emploi si on m'en offrait.
J'écrivis à l'impératrice : j'en reçus, courrier pour courrier, la réponse la plus aimable. Elle me proposait le commandement d'un corps de troupes légères à cheval , que j'acceptai. J'en informai M. de Maurepas, et je me disposai à partir pour Pétersbourg vers le milieu de décembre.
A mon retour à Londres, je trouvai sir Bobert Harland et sa famille arrivés deux jours avant moi. Edouard vint me voir : nous allâmes ensemble dîner chez ses parents; j'y fus parfaitement bien reçu. Je remarquai que .Marianne était moins à sou aise avec moi qu'à l'ordinaire. Quelques jours après on me laissa seul avec elle, et, avec un embarras extrême . elle me redemanda ses lettres. Je les lui renvoyai sur-le-champ; et ii ne me fut pas difficile de voir que, en soignant sa femme, Edouard était devenu amoureux de sa belle-sœur, et qu'un peu de jalousie l'avait détermine a faire l'impossible pour m'ecarter de Sproughton , ou il trouvait que j'aurais trop vu Marianne.
lî.
Je ne m'occupai plus que d'avoir la cassette que m'avait laissée madame Edouard Dillou. Edouard médit qu'il ne savait ce que c'était. Je (is des questions à la femme de chambre de madame Edouard Dillon. Elle me dit que sa maîtresse lui avait donné cette cassette, qui ne devait être remise qu'il moi ; qu'elle l'avait laissée entre les mains d'Edouard, qui s'était chargé de me la faire parvenir. Edouard dit que ceia n'était pas vrai ; que la femme de chambre n'avait pas le sens commun, et je n'eus pas cette cassette.
Je reçus des lettres de madame Dillon, qui me parlait de la pauvre madame Edouard comme d'une personne abominable. J'en fus choqué, et ne le cachai pas à madame Dillon, lui déclarant que je ne permettrais jamais que l'on attaquât devant moi la mémoire de mon amie.
La nouvelle de la défaite de l'armée anglaise, commandée par le général Burgoyne, à Sarratoga, décida la France à prendre parti pour l'Amérique; et peu de jours avant mon départ pour la Russie M. de Maurepas me manda de n'y plus penser ; que je serais bientôt employé pour le service du roi , et de rester en Angleterre en attendant.
Un jour que je me promenais assez tristement, seul à cheval, sur le chemin de Richmond, une femme emportée par son cheval, et très-effrayée , passa fort vite auprès de moi en jetant de grands cris. Je montais un cheval fort vite, je la joignis facilement , et je l'arrêtai sans qu'il lui arrivât d'accident. Je lui proposai de monter mon cheval, plus sage que le sien : elle accepta, et deux hommes d'un certain âge, avec des domestiques qui la suivaient d'assez loin, la joignirent bientôt après. Cette femme , qui pouvait avoir vingt ans, était des plus charmantes personnes que j'aie jamais vues. Je demandai qui elle était ; elle me dit qu'elle s'appelait miss Stanton, et qu'elle était nièce d'un des administrateurs de la Gompaguie des Indes. Je la rencontrais assez souvent aux spectacles , au Panthéon , au Rauelagh, toujours avec ces deux hommes -, elle me pro-
posait toujours de prendre du thé avec elle. Je lui trouvais beaucoup d'esprit et de grâces. Les deux hommes paraissaient aimables el sensés , tous trois avaient toujours l'air d'être bien aises de me rencontrer : elle ne me proposa jamais d'aller chez elle , et je ne voulus pas lui en demander la permission.
lu matin que je me promenais d'assez bonne heure à quelques milles de Chelsea , il survint une pluie assez forte. Un carrosse qui passait s'arrêta; et miss Stanton, qui y était seule, et qui m'avait reconnu, m'offrit de me ramener à Chelsea, où elle me dit avoir une maison. Elle était seule, j'acceptai ; je déjeunai chez elle , où il ne vint personne. Elle me fit beaucoup de questions auxquelles je répondis franchement; me demanda si j'avais quelque intrigue à Londres : je lui dis que non; elle me fit jurer que je n'avais point de maîtresse, et me dit ensuite qu'il était juste que je susse aussi qui elle était.
Elle ajouta qu'elle n'était point la nièce , mais la maîtresse du plus âgé des deux hommes avec qui je l'avais vue ; que cet homme, bon et respectable à tous égards , avait une fortune immense, et qu'elle croyait qu'il dépendrait d'elle de l'épouser. Elle ne voyait jamais que lui et son ami , qui était aussi intéressé dans les affaires des Indes ; que d'ailleurs elle sortait quand elle voulait , allait où elle voulait avec un des deux et plus souvent avec tous deux ; que cette vie lui convenait assez ; mais que depuis le jour où j'avais arrêté son cheval, elle avait pris pour moi un goût si vif, qu'elle ne me l'aurait pas caché sans la crainte d'affliger un homme qu'elle aimait et qu'elle respectait. Il était parti pour l'Irlande avec son ami depuis deux jours, ses affaires devaient l'y arrêter environ six semaines : elle cessa de parler. Je lui demandai ces six semaines, dont elle pouvait disposer sans danger. Elle y consentit avec plaisir, et je puis dire que je n'ai jamais passé six semaines plus douces, plus tranquilles, plus heureuses.
Miss Juliette ( car c'était son vcritable nom) était romanes-
que, franche, sensible , uniquement occupée de ce qu'elle aimait. Son éducation n'avait pas été négligée: elle parlait bien français et italien, était bonne musicienne, avait une voix charmante et jouait bien de plusieurs instruments ; elle était extrêmement mignonne , et la meilleure idée que je puisse donner de sa Ggure est une extrême ressemblance avec madame de Champcenetz dans son plus beau temps. Nous nous promenions ensemble , tous les matins , à cheval ou en phaéton, sur les chemins où il passait le moins de monde. Nous allions au spectacle dans de petites loges, et nous rentrions ensemble. J'allais à peine une fois par semaine dans le monde ; chaque jour m'y attachait davantage.
Notre union durait depuis cinq semaines lorsqu'un matin je la trouvai en grand deuil et d'une tristesse mortelle. « Qu'est- « il arrivé ? lui dis-je. J'ai perdu, me dit-elle, ou mon amant « ou l'homme que je regarde comme mon bienfaiteur et « comme mon père. M. Stanton arrive demain; remplissez « votre destinée , faites la guerre, oubliez-moi, soyez heureux. « Je vous pleurerai longtemps. Ne revenez pas chez moi « quand même on vous en prierait , j'espère vous rencontrer « encore. » Je ne me séparai qu'avec peine de cette aimable créature. Je la rencontrai deux ou trois fois au Rauelagh ; elle me reçut d'une manière charmante. M. Stanton me pria à souper ; d'un coup d'oeil elle m'avertit de refuser, et j'obéis. Peu de temps après, elle partit avec M. Stanton pour une terre qu'il avait achetée dans le nord de l'Angleterre. Je la crois retournée dans l'Inde avec lui : elle ne m'a jamais écrit.
Vivant beaucoup plus dans le monde que je n'avais fait depuis que j'étais en Angleterre , je voyais des gens de tous les partis qui parlaient librement devant moi , et sans me donner de peine je fus bientôt fort au fait de toutes les affaires publiques ; et je sus des choses intéressantes dont le marquis de Noailles , ambassadeur, ne pouvait être instruit. 11 avait de l'esprit, de la considération , et, sans le défaut de
\ ivre trop retiré , je crois qu'il eût été bon ambassadeur. Je crois qu'il aurait été beaucoup plus dans la société , sans la bêtise inimaginable de sa femme, qui l'embarrassait à tous moments, par les choses incroyables qu'elle disait sans que rien pût l'en empêcher ; je ne puis me refuser d'en donner un exemple.
A un très-grand dîner chez elle , tout d'un coup elle dit qu'elle ne concevait pas pourquoi l'on parlait tant de la modestie des Anglaises ; qu'il n'y avait point de femmes en Europe dont les mœurs fussent plus dépravées , et qu'elles passaient leur vie dans de mauvais lieuv. On peut se figurer le désespoir et la consternation du marquis de ^Xoailles. « Mais, madame
« de Koailles, mais en vérité ; mais pensez-vous ,
« mais savez-vous ce que vous dites ? » Elle n'en tint aucun compte, et poursuivit. « Oui, monsieur, j'en suis sûre ; et pen- « dant le dernier bal masqué la duchesse de Devonshire et « niilady Gromby ont été pendant plus de trois heures dans « un mauvais lieu du voisinage. » M. l'ambassadeur en pensa mourir de chagrin , et les autres, de rire.
Madame l'ambassadrice m'a empêché de dire que lorsque je savais des choses dont je ne supposais pas le marquis de Noaillcs instruit, je les lui disais quoique peu lié avec lui, et ne pensant jamais à les mander à M. de Maurepas.
Le hasard fit tomber entre mes mains le bill conciliatoire de milord North pour l'Amérique. longtemps avant qu'il le lût au parlement. Je fus chez le marquis de Noailleslui demander s'il l'avait vu ; il prit l'air le plus important et le plus ministériel , et me dit que oui. Je savais que cela était impossible : je changeai- de conversation. Il voulut me faire des questions sur le bill , je n'y répondis pas, et je sortis de chez lui. Je n'écrivis point à M. de Vergennes , avec qui j'étais brouillé ; mais j'envoyai sur-le-champ un courrier à M. de Maurepas. Il montra ma lettre au roi, et le marquis de Noailles ne put en rendre compte que quinze jours après. Cela douua au roi et à
tous ses ministres la plus grande idée de la manière dont je savais tout ce qui se passait en Angleterre. M. de Vergennes m'écrivit pour me prier de lui communiquer mes réflexions sur ce que je verrais , et sur ce que j'entendrais. Je lui répondis très-froidement et poliment que j'avais renoncé absolument à la politique, et à toutes les réflexions qui y étaient relatives.
J'envoyai cependant à M. de Voyer et à M. de Maurepas quelques mémoires sur des objets peu connus, dont les ambassadeurs de France ne s'étaient point occupés. Ma correspondance devint fort exacte, et commença à me prendre beaucoup de temps. J'allais moins dans le monde. Je m'ennuyais seul : je pris une fille qui avait peu d'esprit, qui était jolie , douce, soigneuse, parfaitement ce qu'il me fallait.
Madame de Lauzun me fit l'honneur, dans ce temps-là , de m'envoyer un mémoire fait par son procureur, relativement aux suites que pouvait avoir notre séparation de biens dans l'avenir lorsqu'elle hériterait de l'un de ses parents, et surtout aux précautions qu'il fallait prendre pour que je ne l'empêchasse pas de disposer de sa fortune. Le procureur de madame de Lauzun n'avait apparemment pas bonne opinion de moi et ne le cachait pas : sa lbrmulle était ridicule et insolente. Il disait sans cesse : Le procureur de madame de Lauzun ne
sait pas pourquoi M. de Lauzun prétendrait Le
procureur de madame de Lauzun serait étonné que M. de Lauzun, d'après la conduite qic' il a tenue , crût Je répondis gaiement et sans humeur à madame de Lauzun. Ma réponse à son procureur commençait par : M. de Lauzun dit au procureur de madame de Lauzun, d'abord qu'il est un impertinent, ensuite qu" il ne sait pas ce qu'il dit , et, pour tout finir avec lui, qu'il consent de tout son cœur à tout ce qui pourra convenir à madame de Lauzun, quoi que ce puisse être.
Au commencement du mois de mars 1778, j'envoyai à M. de Maurepas un mémoire très-étendu et très-détaillé sur l'état
DU DUC Dlî LAIZUN. 167
de défense de l'Angleterre el de toutes les possessions anglaises dans les quatre parties du monde. Il lut mon mémoire au conseil ; il y fit assez d'effet pour (pie l'on jugeât nécessaire de me faire venir et de me consulter sur quelques articles particuliers. M. deMaurepas m'envoya un courrier,, en me mandant que le roi désirait que je me rendisse à Versailles le plus promptement et le plus secrètement qu'il me serait possible.
Je fus à Versailles ; j'eus plusieurs conversations particulières avec le roi, chez M. de Maurepas, qui me faisait valoir auprès de lui avec une tendresse vraiment paternelle. M. de Maurepas, aflligé de mes brouilles avec M. de Vergennes , désirait vivement nous raccommoder ; je n'y étais nullement disposé. Je ne pus cependant résister à ses pressantes sollicitations, ^vous nous raccommodâmes sans explication, et je crois que M. de Vergennes fut d'aussi bonne foi que moi , car depuis je n'ai eu qu'à m'en louer, et il m'a paru chercher les occasions de me marquer de l'intérêt et de l'amitié.
Les ministres me marquaient beaucoup de confiance ; et, d'après les mesures que je voyais prendre, je pouvais regarder la guerre comme certaine. J'osai proposer une grande et superbe entreprise : je voulais, qu'avant de commencer la guerre, on fit faire banqueroute à la banque d'Angleterre, et cela n'était pas difficile. J'avais su m'assurer de ce qu'elle avait de fonds , qui étaient peu considérables , et des ressources dont on pourrait l'aider dans un cas pressant, qui étaient encore moindres. I ne opération simple de banque , dont le résultat eût été de tirer, pour de fortes sommes en or, de toutes les villes considérables de l'Kurope, sur les plus fortes maisons de commerce de Londres, dans la même semaine, aurait forcé tous les banquiers à retirer a l'instant tous leurs fonds de la banque. La foulede gens inquiets aurait augmenté le discrédit, et rien ne pouvait empêcher la banque de manquer.
Cette proposition fut reçue avec les plus grands applaudis-
semcnts au comité où j'en parlai. M. Necker, qui n'y était pas, et à qui on la communiqua le lendemain, fut entièrement contre. 11 dit que cela ruinerait toutes les maisons de banque de Paris. Je ne le crus pas ; je fus à Paris prendre des éclaircissements; j'en rapportai l'assurance de tous les banquiers qu'ils n'avaient rien à perdre à la banqueroute de la banque d'Angleterre, excepté MM. Germain, maison tenue au compte M. de Necker, fortement intéressé dans la banque d'Angleterre. Il empêcba que cette affaire n'eût lieu. Il fit plus, il envoya en Angleterre une immense quantité d'or en espèces , pour aider la banque, si on tentait de l'embarrasser.
Le roi était daus l'intention de commencer la guerre par une descente en Angleterre sur plusieurs points. J'étais trop à la mode pour ne pas être employé d'une manière brillante , et pendant six mois on ne pensa à aucune expédition sans songer à m'en donner le commandement en chef ou en second. On changea tout à coup d'avis , et on finit par la ridicule déclaration du mois de mars 1778, dans laquelle on donnait à l'Angleterre l'avertissement salutaire de se préparer à la guerre.
Je ne voulais pas retourner en Angleterre. M. de Maurepas le voulut. Il ne doutait pas que le roi d'Angleterre ne commençât par rappeler son ambassadeur et renvoyer celui de France , et ne voulût bientôt après entrer en négociation. Il savait qu'il aimerait mieux traiter avec moi qu'avec un autre ; il me dit donc de rester à Londres le plus longtemps qu'il me serait possible sans inconvénient; il espérait que la bonne intelligence se rétablirait entre les deux cours ; que la paix une fois assurée, le baron de Breteuil reviendrait de Vienne, le marquis de Isoailles y serait envoyé , et l'on me donnerait l'ambassade d'Angleterre. M. de Maurepas me recommandait surtout de cacher au marquis de JNoailles l'objet de ma mission, et de prendre quelque prétexte pour rester à Londres après son départ. Je m'arrangeai pour y arriver deux ou trois jours après la déclaration. Je fus sur-le-champ chez l'ambassadeur
DU DUC DE LAUZUN» 1 f>9
de France, qui fut prodigieusement étonné de me voir. Il crut apparemment que je désertais. — « Charmé de vous voir,
« certainement mais par quel hasard... ..Vous ne savez
« donc pas? — Je vous demande pardon — Vous n'avez
« donc pas vu M. de Maurepas? — Si fait, voilà des
« lettres de lui et de M. de Vergennes. » Ce dernier lui mandait de me communiquer ses dépêches et tout ce qu'il apprendrait d'intéressant.
Comme j'étais chez lui, il reçut une lettre de milord Weymouth en réponse à la notification de la déclaration. Il lui disait que par considération personnelle pour M. le marquis de Noailles, le roi d'Angleterre lui permettait de l'informer qu'il rappelait son ambassadeur à la cour de France.
M. le marquis de Noailles me dit qu'il allait envoyer sur-lechamp un courrier àVersailles, par le retour duquel il recevrait sûrement l'ordre de quitter immédiatement l'Angleterre. Il me proposa de nous arranger pour repasser ensemble. Je lui dis que cela me serait impossible, et que, selon toute apparence, mes affaires m'arrêteraient quelques semaines après lui; il me répondit qu'il croyait être obligé de me dire que cela ne serait pas convenable, ni pour la France ni pour l'Angleterre ; je l'assurai que personne n'en serait choqué en Angleterre, et que j'espérais que le roi de France ne le trouverait pas mauvais. Il ne pouvait en vérité être de mon avis; si mes affaires étaient des affaires d'argent , il m'offrait avec le plus grand plaisir du monde tout celui dont je pourrais avoir besoin.
Je suppose qu'il me crut amoureux ; car il prit, tout d'un coup l'air ministériel, et me dit que son devoir serait de me défendre, au nom du roi , de rester en Angleterre. Je répliquai froidement que je ne lui en croyais pas le droit, qu'en conséquence cela ne changerait rien à mes intentions ; que je serais seulement fâché qu'il fit une chose qui serait probablement désapprouvée. M. l'ambassadeur fut confondu, et madame l'ambassadrice dans une colère qui la rendait cent fois plus bête
170 MKMOIP.ES
et plus ridicule, et qui pensa dix fois me faire éclater de rire. Le courrier du marquis de Noatfles revint. Il partit pour la France, et me laissa en Angleterre.
Le courrier du marquis de Noailles m'apporta des lettres de M. de Maurepas, avec des instructions plus étendues que les premières, me recommandant de rester en Angleterre le plus longtemps que je le pourrais convenablement. Je lis demander au roi, par sir Charles Thompson, un des hommes qu'il aime le mieux , si mon séjour à Londres ne lui déplaisait pas. Il me fit dire avec beaucoup de bonté que je pouvais rester tant que je voudrais ; que si je voulais le voir et lui parler , je le rencontrerais le mercredi suivant, se promenant à cheval sur le chemin de Riehmond , à huit heures du matin : j'y fus exactement; il vint à moi, et me dit qu'il était bien aise de m'assurer de son intérêt et de sa bienveillance, avant que je quittasse l'Angleterre ; qu'il dépendait de moi d'y rester ou d'y revenir quand cela me conviendrait, si je ne craignais pas que cela me fit tort dans mon propre pays ; que j'étais trop connu pour être jamais suspect. Il était personnellement offensé de la conduite de la France; et, la traitant de perfidie, il en parlait avec une telle chaleur, que je fus obligé de lui rappeler que j'étais Français. Il finit la conversation en me disant que personne ne lui serait plus agréable que moi pour traiter de la paix , ou pour ambassadeur, quand les circonstances le permettraient , et qu'il ferait alors avec grand plaisir toutes les démarches que je jugerais nécessaires.
Te ne pouvais plus rester honnêtement en Angleterre. Je rendis compte à 51. de Maurepas de cette conversation; je demandai instamment à revenir, et je le prévins que si je ne recevais pas d'ordre de lui ,, je quitterais Londres dans un mois. Le mois s'écoula sans que j'eusse de réponse; j'allais partir ; ma voiture était à ma porte , lorsque je reçus , par un courrier d'Espagne , une lettre de M. de Maurepas , qui me mandait avec les plus vives instances de rester encore six
semaines. Cola ne m'arrêta pas, et je partis. A mon arrivée à Calais, je rendis compte à M. de Maurepas des raisons qui m'avaient empêché de faire ce qu'il désirait; il en fut fâché, niais il ne m'en sut pas mauvais gré.
Mou régiment était en garnison à Ardres près de Calais, je m'y arrêtai au lieu d'aller à Paris. J'avais mené avec moi une demoiselle anglaise. Je louai un petit château à un quart de lieue d'Ardres. Je m'occupai heaucoup de mon régiment , et je m'y plus assez. Le dévot duc de Croï, aux ordres de qui j'étais, me prit dans une telle amitié , qu'il me pardonna d'avoir une fille, et vint même chez moi prendre du thé avec elle. Miss Paddock avait amené d'Angleterre une jeune sœur heaucoup plus jolie et beaucoup plus aimable, et que son extrême pauvreté semblait destiner au même métier que sa sœur. Je m'en fis scrupule, je respectai son innocence, je la mis dans un couvent à Calais, je lui donnai des maîtres ; et j'ai depuis été assez heureux pour la marier avantageusement et à un homme qui lui plaisait.
Quoique je fusse absent, les ministres, à qui M. de Voyer ne cessait de dire que j'étais bon à tout, me destinaient à toutes les expéditions qu'ils projetaient successivement avec rapidité , et M. de Voyer me proposa de me charger de la conquête de Jersey et de Guernesey; il m'écrivit de tâcher de me procurer des éclaircissements sur ces deux îles, et de dire combien je demanderais de troupes pour les attaquer. Le hasard avait fait tomber entre mes mains des mémoires très-bien faits et très-détaillés sur Jersey et Guernesey; je les envoyai à M. de Voyer, et lui mandai qu'avec trois mille hommes de bonnes troupes et un grand secret je croyais pouvoir répondre du succès. On se décida à Versailles à cette expédition, à laquelle on paraissait mettre beaucoup de prix : la réussite eut eu effet été d'une grande importance pour notre commerce; il Fallut cependant consulter M. le maréchal de Broglie , qui commandait les troupes du roi assemblées au camp de Vau-
cicux ; il y fut absolument contraire , sans savoir un mot de l'affaire ; il assura qu'il fallait au moins dix mille hommes et plusieurs officiers généraux : cela. donna de l'humeur aux ministres; ils aimèrent mieux n'y plus penser que de disputer.
M. de Voyer proposa de surprendre à la fois l'île de Wight et Portsmouth et de ruiner de fond en comble les plus beaux établissements de la marine anglaise ; il devait exécuter sou projet lui-même et me donner le commandement de tous les grenadiers et chasseurs de son armée : on commença comme à l'ordinaire par accepter, l'on discuta ensuite , et l'on abandonna promptement. M. de Sartines voulut m'envoyer aux Bermudes,à Sainte-Hélène et dans quelques autres endroits, mais sans plus de succès.
Pendant ce temps-la mon régiment reçut l'ordre d'aller au camp de Vaucieux , et partit d'Ardres vers le milieu de juillet ; je marchai avec lui ; à notre deuxième journée , je reçus un courrier de M. de Sartines et un ordre du roi de me rendre à Versailles et de quitter mon régiment : j'arrivai chez M. de Sartines; il me dit que l'on donnait à M. de Bussy tout ce qu'il demandait pour entreprendre une grande révolution dans l'Inde, et qu'il désirait encore m'avoir pour second. Il me proposa de lever un corps de troupes étrangères de quatre mille hommes, et de m'en donner le commandement en propriété : il voulait que je pusse avoir deux mille hommes prêts pour partir avec moi au mois de novembre , et le reste en état de suivre quatre mois après; j'acceptai. Je remis le régiment de royal dragons dont j'obtius le commandement pour M. de Gontaud. Je quittai le département de la guerre, et passai dans celui de la marine , conservant cependant toujours mon rang dans les troupes de terre. Je fis alors une chose que je crois sans exemple; car en moins de trois mois je levai, j'armai , j'équipai et mis en état de servir un superbe corps de deux mille hommes.
Je demandai au roi la permission de dire à la reine quelle
était ma destination. Je fus chez elle ; je demandai à lui parler en particulier, ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps. Je lui dis que je croyais devoir aux anciennes bontés dont elle m'avait honoré de lui rendre compte que le roi me confiait le commandement en second de son armée dans les Indes orientales, aux ordres deM.dcBussy. Je n'ai jamais vu une personne plus étonnée ; elle ne put voir sans attendrissement cet homme que deux ans avant l'on accusait d'intriguer contre elle, aller passer plusieursannées à l'autre extrémité de la terre. Les larmes roulèrent daus ses yeux ; elle fut quelques minutes sans pouvoir dire autre chose que « ah ! monsieur de Lauzun , ah ! mon Dieu ! « Elle se remit un peu et continua : « Comment « aller si loin, vous séparer pour si longtemps de toutce que vous « aimez et de tout ce qui vous aime ! — J'ai cru, madame, que « «sur un théâtre si éloigné mon zèle, le peu de talents que je a puis avoir rencontreraient moins d'obstacles , qu'on leur « rendrait plus de justice, qu'ils auraient moins à lutter contre « l'intrigue et la calomnie! — Vous nous quitterez, monsieur de « Lauzun ! vous irez dans l'Inde! Ne puis-je donc pas l'empê- « cher? — Non, Madame ; je tiens irrévocablement à ce plan, « quoi qu'il puisse m'en coûter pour l'exécuter. » Le roi entra. « Eh bien ! lui dit la reine , M. de Lauzun va donc aux Indes? « — Oui, lui répondit le roi; c'est lui qui l'a voulu : c'est un « grand sacrifice; je ne doute pas qu'il n'y soit fort utile, »
La reine vint le soir chez madame de Guémené , dont la faveur n'était pas eucore diminuée; elle lui dit qu'elle était affligée du parti que je prenais, et l'engagea à l'aider à me faire changer d'avis. Madame de Guémené lui répondit qu'elle était au désespoir de me voir partir, mais qu'elle croyait impossible de me reteuir; elle fit cependant ce qu'elle put pour me déterminer à rester. Le cœur de la reine lui avait paru vivement touché ; elle croyait pouvoir m'en répondre , si je ne m'éloignais pas. Je résistai à tout, quoique je ne m»* dissimulasse pas la grandeur du sacriflce. Ma vanité était satisfaite ; je refusai la
reine avec fierté; je lui montrai que je ne voulais rien d'elle, et que je pouvais jouer un grand rôle sans elle; je prouvais à madame Czartoriska que l'Europe n'avait plus de charmes pour moi.
Je lus à Haute-Fontaine, et ce l'ut une forte épreuve pour mon courage ; je ne pouvais penser, sans une tristesse mortelle , que peut-être je ne reverrais plus des personnes qui m'étaient bien chères. M. de Guémené était dans une douleur inexprimable. Madame Dillon la partageait, et vingt lois par jour mes larmes étaient prêtes à couler. Je trouvai madame do Martainville à Haute-Fontaine ; je la connaissais peu : j'avais donné à deux de ses frères deux emplois dans mon régiment, à la sollicitation de M. l'archevêque de Narbonne. Elle m'en remercia , et parut prendre le plus vif intérêt à mon sort ; cet intérêt augmenta tous les jours ; elle répétait continuellement qu'elle ne pouvait comprendre ce qui pouvait me déterminer à m'expatrier ainsi, me demandait des détails sur ma situation , sur mes peines , sur mes sentiments , me rendait, pour ainsi dire sans s'en apercevoir les soins les plus tendres. Je vis bien qu'à force de m'entendre plaindre , sa tête s'était échauffée , et qu'elle avait pris pour moi un goût fort vif. Elle était belle et tendre, je partageai ses sentiments; elle vola dans mes bras avec plaisir, avec franchise : sa liaison avec moi fut approuvée à Haute-Fontaine, où l'on aime davantage; j'y passai tout le temps que mes affaires ne m'obligaient pas à être à Paris ou à Versailles.
Un soir, en lisant chez moi à Paris le London Magazine, j'y trouvai l'état des possessions anglaises sur la côte d'Afrique, et de leurs garnisons. Je vis qu'elles étaient en très-mauvais ordre, et que l'on pourrait facilement s'en emparer. J'en causai avec M. Francis , qui était chez moi. Nous en parlâmes ensemble le lendemain à M. de Sartines. Je lui proposai , tandis que l'escadre allant dans l'Inde ferait de l'eau aux îles du Cap- Vert, d'en détacher un vaisseau , quelques frégates- et quatre
on cinq cents hommes, pour prendre le Sénégal, Gambie, et détruire les établissements des Anglais sur les côtes. Ce projet lui plut; il me demanda si je voulais m'en charger.
J'y avais de la répugnance; car il ne pouvait me revenir que des dangers, de l'embarras, et pas la moindre gloire de cette expédition J'y consentis enfin , et nous convînmes que je partirais à la fiu d'octobre, que j'irais à l'île d'Oléron faire mes revues , que je me rendrais ensuite très-secrètement à Brest , que la garnison me fournirait les troupes dont j'aurais besoin, que le convoi portant ce que j'avais jugé indispensable pour cette entreprise me joindrait sous Belle-Isle , où je mouillerais; et qu'après avoir pris le Sénégal , y avoir laissé garnison et établi l'ordre dans toutes les conquêtes du roi, une frégate me porterait aux îles du Cap-Vert, qui sont très-voisines, et où je joindrais M. de Bussy et l'armée de l'Inde.
Je partis le 28 octobre ; je laissai madame de Martainville au désespoir, et je fus à l'île d'Oléron. Les troupes que j'avais levées étaient superbes et prêtes à s'embarquer. Je ne perdis pas de temps, et je me rendis à Landernau près de Brest, dans les derniers jours de novembre. Il n'y avait pas trois heures que j'y étais arrivé , lorsque je reçus un courrier de M. de Sartines, qui me priait de venir sur-le-champ lui parler à Versailles et de l'aire la plus grande diligence.
Je partis nu quart d'heure après; j'allai jour et nuit; j'arrivai à Versailles à quatre heures du matin. M. de Sartines avait donné l'ordre qu'on l'éveillât. Je lui parlai sur-le-champ; il me dit que quelques difficultés imprévues avaient infiniment retardé le départ de M. de Bussy, et l'avaient même rendu incertain ; que M. le chevalier de Ternay, chef d'escadre, anciennement gouverneur de l'Ile de Franco, entreprenait les mêmes choses avec beaucoup moins de moyens , et qu'il désirait que je commandasse en chef les troupes de terre destinées au débarquement.
17G MÉMOIKES
Je demandai à voir les propositions, le plan de M. le chevalier de Ternay et ses instructions -, je vis clairement qu'il avait abusé de la confiance de M. de Eussy , et des mémoires qu'il lui avait communiqués, pour le supplanter en demandant beaucoup moins que lui. Je refusai absolument de servir avec M . le chevalier de Ternay ; il n'y eut rien que M. de Sartines ne fît pour m'y déterminer, mais ce fut inutilement.
Je le revis le lendemain , et il renouvela ses instances en m'offrant tout ce qui pouvait rendre ma commission plus brillante et plus agréable; il fut jusqu'à m'offrir, si j'avais une maîtresse que je pusse emmener, de lui faire assurer une fortune considérable par le roi, et de me donner pour moi tout seul une frégate , dont je donnerais le commandement à qui je voudrais. Je refusai tout. Il fut décidé que j'irais au Sénégal; que si avant le 15 février je ne recevais point d'ordre de la cour, je reviendrais en France ; que mon corps ne servirait point sans moi et ne serait point séparé.
A peine étais-je sorti de chez M. de Sartines, que M. de Bussy y entra. M. de Sartines lui montra le mémoire de M. le chevalier de Ternay, sans lui en nommer l'auteur. M. de Bussy lui dit que le mémoire était détestable , rempli de faussetés et de mauvais calculs ; que si celui qui l'avait fait n'était pas un sot, il était sûrement un fripon. M. de Sartines fut consterné, fit de sérieuses réflexions, et commença à se repentir d'avoir voulu employer M. le chevalier de Ternay , et à chercher les moyens de s'en débarrasser s'il était possible.
Je fus passer vingt-quatre heures à Paris, où je ne vis que madame de Martainville, à qui une visite aussi imprévue causa la plus grande joie. Je retournai ensuite à Brest, où je m'embarquai très-mystérieusement à bord du Fendant, vaisseau de 74, commandé par M. le marquis de Vaudreuil. Notre petite escadre était composée de deux vaisseaux de ligne , deux frégates , quelques corvettes et une douzaine de bâtiments de transport.
1>< s vents constamment contraires nous retinrent quinze jours en rade, sans que j'osasse aller à terre. J'y reçus une Mire anonyme assez bien écrite, dans laquelle on m'avertissait que M. de Sartines, gagné par mes ennemis pour me perdre, voulait me faire tuer, et en conséquence m'avait donné une commission dont je ne pouvais pas revenir. On me donnait pour preuve que rien des choses indispensables au succès de mon entreprise n'était à brjrd des bâtiments où je devais les trouver, et que l'état que M. de Sartines m'avait donné et celui qu'on m'avait envoyé de Lorient étaient également faux. On me plaignait; on donnait des louanges à mon courage, à mon activité ; on blâmait mon imprudence. J'avais benne opinion de M. de Sartines, j'avais confiance dans son amitié pour moi ; cette lettre ne me fit aucune impression ; je la lui renvoyai et partis.
Nous fûmes obligés de mouiller au cap Blanc , pour prendre à bord de nos transports les choses dont nous avions besoin pour attaquer le Sénégal ; je vis avec douleur et avec inquiétude que la lettre anonyme n'avait dit que trop vrai : soit négligence, soit friponnerie des sous-ordres, rien de ce que M. de Sartines m'avait promis , rien de ce qui était compris sur l'état qu'il m'avait donné, ne se trouvait ; les pilotes de la barre qui m'avaient été donnés par la Marine n'en avaient aucune connaissance. M. Vaudreuil , effrayé , me proposa de tout abandonner ; je ne voulus pas y consentir. Il me paraissait que mon débarquement pouvait se faire sans exposer les vaisseaux du roi : et si la barre n'était pas défendue par les batteries, sur des vaisseaux désarmes appelés des pontons , n'ayant plus que les dangers de la barre à courir, je pouvais encore réussir; mais s'il y avait un ponton , il faudrait l'attaquer l'épée a la main , et probablement il en reviendrait peu de monde.
Les vaisseaux mouillèrent devant la barre hors de tout danger ; je me mis dans un canot avec un offîeier de la manne, et nous fûmes sonder la barre, que nous passâmes saus dif-
Geultés. Nous nous enfonçâmes dans la rivière et nous ne vîmes point de pontons ; nous repassâmes la barre , et nous retournâmes à bord des vaisseaux.
Le lendemain , la journée fut assez belle : nous embarquâmes les troupes de débarquement sur seize embarcations: nous passâmes la barre (1) avec un peu plus de difficultés que la veille, mais sans accident ; nous ne trouvâmes point de pontons, et le surlendemain, 30 janvier 1779, nous lûmes vis-à-vis du fort , qui se rendit après avoir essuyé quelques coups de canon.
Je m'occupai de rétablir l'ordre, d'inspirer delà confiance aux babitants, aux commerçants surtout, et de bien traiter les prisonniers. Tout était beaucoup plus tranquille vingt-quatre heures après mon arrivée que vingt-quatre heures avant. Dèsle second jour j'envoyai les frégates et les corvettes à Gambie et aux autres établissements qui étaient le long de la côte.
J'écrivis à M. le marquis de Vaudreuil , que la colonie n'ayant plus besoin de la protection des vaisseaux du roi , il était libre de fixer le terme de son départ pour la Martinique , où il avait ordre d'aller joindre M. d'Estaing. Il me répondit qu'il s'en occuperait quand il aurait pris tous les rafraîchissements dont il avait besoin pour lui et pour tous ses malades, dont le nombre augmentait tous les jours.
Comme il était possible et même assez probable que je serais attaqué peu de temps après le départ de M. de Vaudreuil , je voulus établir en ponton , dans la rivière", une corvette qui portait d'assez gros cauons, et qui était à ma disposition ; M. de Vaudreuil et tous les officiers de la marine décidèrent qu'elle ne pourrait passer sur la barre , que cela était
(l) Cette barre estsi dangereuse, que pendant trois mois que j'ai passé au Sénégal j'ai vu dix-huit bâtiments de toute espèce périr en la passant, quoiqu'ils eussent à bord des pilotes du pays et qu'ils ne tirassent pas trop d'eau.
impossible. Je retournai sonder, je tentai de faire passer ma corvette, et je réussis. M. de Vaudrcuil , qui ne se souciait pas d'aller servir sous les ordres de M. d'Estaing, voulait manger ses vivres et prendre ce prétexte pour retourner. 11 me lit demander des provisions exorbitantes , dans l'espérance que je ne pourrais pas les lui fournir et que ce serait une raison de ne pas suivre ses instructions : je lui envoyai tout ce qu'il me demanda , quoique cela me fut infiniment difficile ; il ne se contenta pas de cela , il lit à terre, dans un lieu malsain et dangereux , un hôpital de quatre cents malades qui firent toutes sortes de désordres , et pensèrent m'occasionner la guerre avec les naturels du pays, et il me manda qu'il ne pouvait pas partir parce qu'il manquait de matelots.
Je désarmai tous mes bâtiments, môme celui sur lequel je devais retourner en Europe, et je lui envoyai les matelots, en lui disant que je me chargerais de sou hôpital , ce que je fis , et ce qui nous mit dans une telle disette , que pendant huit ou dix jours nous n'eûmes , ainsi que tous les gens en santé dans la colonie , que du pain de millet et de mauvais poisson. Voyant que malgré cela M. de Vaudreuil ne partait pas, je le requis officiellement d'assembler un conseil de guerre pour savoir ce qu'il ferait, ce qui le détermina à mettre à la voile troisjours après. Il joignit encore M. d'Estaing assez tôt pour se trouver au combat de la Grenade.
Je fus plus tranquille, et je vis avec intérêt et curiosité un pays où rien ne ressemble à l'Europe, .l'eus la visite de plusieurs rois du voisinage , avec qui je fis des traités. Je reçus la nouvelle de la prise de Gambie et de quelques autres forts. Je lis sur-le-champ partir un officier pour la France, avec la nouvelle de mes faciles succès; je voulus rester jusqu'à ce que j'eusse mis l'île en état de défense; j'y réussis assez bien pour que l'amiral Hughes, qui comptait la reprendre avec une escadre considérable, en allant dans l'Inde, après avoir tenté de l'attaquer. icé le deuxièmejour.
ISO MÉMOIRES
Quand tout fut achevé , j'armai un bâtiment marchand en parlementaire , pour m'en retourner dessus avec des prisonniers. Je me trouvai un moment fort embarrassé; je voulais laisser de quoi payer la garnison et de quoi faire vivre la colonie. On m'avait bien donné un trésorier ; on avait eu , à la vérité, la précaution de ne pas lui donner d'argent , et le peu que j'avais emporté pour moi avait déjà été dépensé pour le service du roi. Les prisonniers anglais me tirèrent d'affaire, en me prêtant personnellement à moi tout ce qu'ils avaient d'argent comptant. Je partis au grand regret de toute la colonie, qui me donna les plus grandes marques d'attachement. J'avais désiré leur faire du bien ; j'y avais réussi à quelques égards, et les malheureux n'avaient pas l'habitude d'être gouvernés par d'honnêtes gens.
Après un passage de trente-six jours, j'arrivai à T.orientfort à propos; car nous n'avions plus ni vivres ni eau. Je ne fus pas trop bien reçu à Versailles quand j'y arrivai. M. de Maurepas n'était pas bien avec M. de Sartines ; l'expédition du Sénégal avait plu au roi : on en était fâché ; on me sut presque mauvais gré de l'avoir pris ; à peine le roi me parla-t-il le premier jour, il me. traita cependant fort bien après ; je n'eus ni grade ni traitement. M. de Sartines voulut me donner une gratification en argent, que je refusai. Beaucoup de choses avaient changé pendant mou absence.
On avait ôté à M. le chevalier de Ternay le commandement de l'escadre des Indes. J-a nouvelle de la prise de Pondichéry, avait suspendu tout armement pour cette partie du monde. M. de Sartines avait manqué aux engagements les plus sacres pris avec moi ; il avait dispersé mon corps sur tout le globe, il ne me restait plus de moyens de servir convenablement ; il eu était embarrassé, ne savait que me dire , et m'évitait avec le plus grand soin. Je lui donnai ma démission, et ne cherchai plus à le voir. .
La cour était à Marly ; j'y vis madame de Lauzun, intime-
ment liée avec la société de la comtesse Jules , de tous les gens qui cherchaient à me nuire , qui y réussissaient, et qui étaient en faveur; on n'a pas d'idée de la manière dont je tus traite par la reine et par conséquent par tout le reste. A peine me regarda-t-on. Cela fut fort remarqué, et j'eus la bêtise d'en être un moment embarrassé.
On joua le soir au pharaon ; je jouai quelques louis, par contenance derrière M» de Fronsac. Madame de Conflans était mon amie depuis longtemps. Madame la marquise de Coigny , sa fille, que je connaissais à peine, était assise auprès de M. de Fronsac. Elle me parla ; j'en fus d'une reconnaissance vraiment ridicule. Je lui trouvai bien de l'esprit et bien de la grâce : je l'avertis qu'elle ne réussirait ni à la cour ni dans sa famille en me parlant autant, et qu'il fallait pour cela bien du courage. Elle me répondit qu'elle le savait bien. Jamais rien ne m'avait paru si charmant, si aimable ; tout le reste me devint indifférent. Elle me rendit mon assurance, ma gaieté; je fus moins maussade : je parlai à la reine, je fis des plaisanteries -, elle rit , je l'amusai ; elle se souvint que ce n'était pas la première fois, fut avec meci comme elle aurait été trois ans plus tôt, et la fin de ma soirée fut aussi brillante que le commencement avait été terne.
J'emportai cependant de Marly une impression de tristesse : je ne savais quand je reverrais cette aimable madame de Coigny ; je n'avais encore rien rencontré qui lui ressemblât : elle occupait mon cœur, elle occupait mon esprit ; il était extravagant d'y penser.
M. de Sartines était fort embarrassé de ma démission; il ne savait comment dire au roi que j'avais quitté le service, que j'av; is eu raison de le quitter, et que c'était sa faute. Il m'en lit parler par M. de Maurepas, avec qui il commençait à être un peu mieux. Je répondis à AI. de Maurepas que je quittais le département de la marine parce que M. de Sartines m'avait solennellement promis de ne pas séparer mon corps et qu'il
Ml. M Dl Dl C DE I M /'■ V |(i
l'avait dispersé ; de f * ^ compléter dès qu'il le pourrait, et qu'au contraire il avait de préférence pris dans son département le corps de M. de Nassau , qui n'avait pas été levé pour le ser\ i< e du roi ; que je ne me plaignais pas , mais que je ne voulais plus servir. Le soir de cette conversation, le roi m'en parla fort honnêtement et avec beaucoup débouté. Il me dit qu'il donnerait ses ordres à M. de Sartines , et qu'il voulait que je fusse bien traité et content.
M. le prince de Nassau lit dans ce temps-là sur Jersey une tentative qui ne réussit pas : il avait fait une dépense énorme, et était ruii.é sans ressource si le roi ne se fut pas chargé de son régiment et de ses dettes. M. le prince de Montbarey, ministre de la guerre depuis la mort de M. de Saint-Germain, m'offrit de me donner eu propriété le régiment royal-allemand, dont M. de Nassau était colonel-propriétaire, me disaut que le roi ne payerait ses dettes qu'à cette condition. Il n'y avait pas à balancer; je déclarai que j'aimerais mieux n'être employé de ma vie que de profiter du malheur d'un autre; je refusai net.
M. de Sartines voulut traiter avec moi pour me faire rentrer dans son département; je voulus que M. de Vergennes fût en tiers. M. de Sartines me fit les propositions suivantes , qui furent confirmées par M. de Montbarey, que j'acceptai et que ni l'un ni l'autre ne tinrent: c'était de me faire colonel* propriétaire inspecteur d'une légion composée de mille huit cents hommes d'infanterie, de six cents de cavalerie, qu'on ne pourrait jamais séparer, et de medonuer ou plutôt de renouveler de la part du roi la promesse du premier régiment de cavalerie étrangère en propriété qui serait vacant dans le département de la guerre, et de m'attacher en attendant à la cavalerie hongroise. Quand cela fut fait et que j'eus donné des ordres pour de nouvelles recrues en Allemagne, j'allai à Haute-Fontaine avec madame de Martain ville , dont la conduite avec moi continuait à être excellente.
DU DUC DE LAI Zl N. 183
Les plaintes amères et justes de la manière dont on traitait m France les prisonniers de guerre, la mortalité prodigieuse qui en avait été la suite dans les prisons me déterminèrent par humanité a demander à M. de Sarlines d'être inspecteur général des prisonniers de guerre, sans traitement, a mes propres frais. M. de Sartincs accepta avec joie et avec reconnaissance, et me donua toute l'autorité uécessaire pour empêcher les abus et les friponneries.
Je me préparais à cette nouvelle inspection lorsque j'appris la formation d'une armée destinée à une descente en Angleterre. Je lis demander à M. de Montbarey d'y être employé : il me répondit que cela était impossible. M. de Sartines me dit qu'il en était bien fâché, mais que cela ne dépendait pas de lui ; j'en fus fort choqué : il me semblait que j'avais mérité de ne pas être oublié. J'écrivis au roi ; il me répondit que j'avais fort Lien fait de m'adresscr à lui , que ma demande était juste , et que je serais employé à l'avant-garde de 51. de Vaux. Mon régiment servit à merveille et très-gaiement, quoiqu'on l'accablât de service et que M. de Sartines eût encore une fois manque à ses engagements envers nous. M. de Vaux était, comme à son ordinaire, pédant, plat et médiocre, et sous l'air de l'austérité toujours le plus vil adulateur de la faveur.
Cette armée était si drôlement composée en officiers généraux, que je ne puis m'empêcher d'en'parler. M. de Jaucourt, maréchal général des logis ( j'ai ouï dire quelque part qu'il était comme l'abbé Etognonet, qui de sa soutane n'avait pas su faire un bonnet). M. de Lambert, son adjoint, s'en apercevait, et le disait tout bas à qui voulait l'entendre. M. de Jauni s'en vengeait, en lui faisant recommencer continuellement l'ingénieux ouvrage de l'embarquement des troupes. M. de Puységur, major général, faisait parfaitement sa place, se moquait de ses généraux et de ses confrères, et branlait plus de • eut fois la tête en parlant d'eux. M. le marquis de Créquy, ■le cim;) de confiance du général en chef , l'aidait à nous
184 11K.M0IBES
faire une chère empoisonnée , et employait le reste de son temps à faire de petites méchancetés subalternes , dont quelques-unes étaient assez plaisantes. M. le comte de Coigny, sous le caractère d'un aide de camp de M. de Jaucourt, comme Miuerve près de Télémaque sous celui de Mentor, fumait dans l'antichambre du général pour avoir l'air d'un vieux partisan, et faisait des mémoires sur la guerre dès qu'on entrait dans sa chambre. M. le marquis de Langeron, lieutenant général , bon homme loyalement ennuyeux , grand diseur de quolibets , quand il priait quelqu'un à dîner, lui disait : Voulez-vous venir manger avec moi un œuf coupé en quatre sur le cul d'une assiette d'étain ; s'il n'y en a pas assez, je me mettrai dans un plat. M. de Rochambeau , maréchal de camp commandant l'avant-garde , ne parlait que de faits de guerre, manœuvrait et prenait des dispositions militaires dans la plaine, dans la chambre , sur la table , sur votre tabatière , si vous la tiriez de votre poche; exclusivement plein de son métier, il l'entend à merveille. M. le comte de Caraman, tiré à quatre épingles, doucereux , minutieux , arrêtait dans la rue tous les gens dont l'habit était boutonné de travers , et leur donnait avec intérêt de petites instructions militaires ; il se montrait sans cesse un excellent officier, plein de connaissances et d'activité. M. "Wall, maréchal de camp , vieux officier irlandais, ressemblant beaucoup, avec de l'esprit, à Arlequin balourd, faisait bonne chère, buvait du punch toute la journée, disait que les autres avaient raison, et ne se mêlait de rien. M. de Crussol, maréchal de camp, violemment attaqué d'une maladie malhonnête, avait le cou tout de travers et l'esprit pas trop droit.
Pendant que j'étais à Saint-Malo, M. le prince de Montbarey arrangea le mariage de sa fille avec M. le prince de Nassau- Saarbruck; et voulant bien traiter notre M. de Nassau, l'employa aux grenadiers et chasseurs ; et voulant lui donner l'avantgarde de la division de M. de Rochambeau, envoya ordre de
DU DUC DE LAl'ZUN. 18ô
le mettre avant moi sur le contrôle de l'armée. M. de Fnységur m'en avertit. Cela était impossible à supporter, étant colonel Je 1767, et M. de Nassau ne l'étant que de 1770. On ne pouvait me le disputer; car j'avais eu des détachements de guerre en Corse en 176S. J'écrivis à M. le prince de Montbarey et au roi ; on me rendit mon ran^C-
M. de Vaux , pour plaire au ministre et laisser à M. de Nassau le commandement de Pavant-garde, voulut réemployer en troisième ligne. Je lui fis de vives et respectueuses représentations ; je lui demandai s'il était mécontent de mon régiment ou de moi. Il me répondit qu'il en était fort content. Supposant alors que c'était ma personne qui lui déplaisait, puisque ce n'était pas ma manière de servir, je lui proposai de quitter son armée : il me rendit ma pi
M. D'Orvilliers ne rencontra point les Anglais, ne se battit point ; nous ne nous embarquâmes point , et à la fin de novembre nous retournâmes à Paris. Je retrouvai madame de Coigny fort liée avec madame Dillon , et j'en ressentis une grande joie ; je la rencontrais assez souvent chez madame de Guémené , qui donnait des spectacles tous les lundis ; elle me traitait assez bien ; et quand elle me parlait , elle me faisait un plaisir inexprimable : je ne pouvais me rendre raison des sentiments qu'elle m'inspirait , je n'osais m'y livrer ; ils n'en étaient pas moins délicieux. Moi ! de l'amour pour madame de Coigny, jeune, jolie, fêtée, entourée d'hommages, tous plus séduisants que les miens; madame de Coigny m'aimer! moi à qui l'on permettait à peine de bien senir à l'autre bout du monde ! J'étais bien plus certain d'être sans espoir que sans amour ; je me refusai bien souvent la douceur de m'approcher d'elle, di' la regarder, de l'écouter; je ne voulais pas non plus affliger madame de Martainville, qui m'aurait facilement deviné.
Je commençais cependant à <'iiv mécontent d'elle. Sa conduite avec madame Dillon n'était pas bonne- : elle n'écoutait
1SC HBES
pas mes avis, et il était clair qu'elles seraient bientôt brouillées. ME. de Sartines était dans l'impossibilité de tenir les conditions proposées par lui-même en présence de M. de Vcrgennes ; j'y renonçai , et je me contentai de ce qui existait
déjà à peu de chose près, c'est-à-dire de huit cents hommes d'infanterie et de quatre cents de cavalerie, sous la dénomination de volontaires étrangers de Lauzun, dont je serais colonel-propriétaire inspecteur.
On détermina pendant l'hiver d'envoyer un corps de troupi s françaises en Amérique et d'en donner le commandement à M. de Rochamheau : je demandai si je serais employé dans cette armée. M. deMaurepas me dit que c'était trop loin, et que cela serait trop long; que j'aurais, de concert avec M. de Bougainville , le commandement d'une expédition intéressante sur les côtes d' Angleterre ou d'Irlande. 11 fallait des troupes légères à M. de Rochamheau, ce qu'on voulut lui donner ne lui convint pas; il me demanda, on le refusa d'abord; il insista, on y consentit; mais cela ne fut décidé que le jour qu'il prit congé du roi. Je fus confondu quand il me le dit, M. de Sartines m'ayant encore assuré la veille qu'il n'en était pas question. L'amour-propre de madame de Martainville en fut choqué ; elle voulait que je lui en fisse le sacrifice. Je la refusai, et nous pensâmes nous brouiller.
Le jour de mon départ pour Brest approchait; je n'allais point chez madame de Coigny, je désirais vivement lui dire; adieu. Je la rencontrai chez madame de Gontaut; elle me promit en plaisantant de .'venir le lendemain aux Tuileries recevoir mes adieux ; elle y vint en effet avec la comtesse Etienne de Durfort et quelques hommes. Je vis de ce jour-là à quel point je pouvais l'aimer. Je fus dix fois au moment de le lui dire, à l'instant où j'allais m'en séparer peut-être pour toujours ; il me semblait que je ne risquais rien de lui ouvrir mon cœur : je n'étais pas attaché à la vie, elle pouvait me la rendre si chère! Je n'osai cependant pas ; ce qu'on pense le plus pro-
DU 1). C DE LAL'ZUN. >s;
fondement est souvent ce qu'on a le plus de peine à dire je partis deux jours après pour Brest.
Les troupes lurent embarquées à Brest, le 12 avril; les mauvais vents et le convoi, qui n'était pas prêt, nous empêchèrent de mettre à la voile avant le 12 mai (1) ; encore, faute de transport , fallut-il laisser une brigade d'infanterie , le tiers de l'artillerie et le tiers de mon régiment. M. de Sartines avait été scandaleusement trompé, relativement aux bâtiments de transport; il n'y avait pas la moitié de ceux qu'on l'assurait avoir rassemblés ; j'étais embarqué sur la Provence, vaisseau de 64 canons, assez mal commandé.
Nous eûmes d'assez mauvais temps dans le golfe de Gascogne; la Provence démâta de deux hauts mâts. Le capitaine fit signal qu'il ne pouvait plus tenir la mer, et demanda à relâcher. M. le chevalier de ïernay ne jugea pas de même, envoya visiter nos mâts, nous donna des charpentiers pour les réparer, et nous continuâmes notre route.
Le 20 juin nous vîmes cinq vaisseaux de guerre anglais et une frégate. Cette petite escadre, fort intérieure à nous, ne pouvait nous échapper, si nous eussions manœuvré supportablement, mais M. le chevalier de ïernay voulait éviter de se battre; il se battit cependant pendant trois-quarts d'heure d'assez loin; les vaisseaux anglais s'échappèrent et s'en tirèrent beaucoup plus glorieusement que nous.
Le 4 juillet, à l'ouverture de la baie de Chesapeak , on signala des voiles, et nous découvrîmes un convoi escorté par quelques bâtiments de guerre. Après avoir regardé dans sa lunette, M. le chevalier de ïernay, sans les envoyer reconnaître par ses frégates, prit chasse et lit fausse roule pendant la nuit. Vers minuit, deux frégates anglaises tarent par son travers, et lui tirèrent quelques coups de canon; ciles marchaient bien,
j) Cotte escadre, aux ordres de M. I" chevalier d ■ Ternay, était composée de deux vaisseaux de «o canons, un de 7), quatre de Ci, et deux Frégates.
188 MJBMOIRES
et on ne put les joindre. Nous mouillâmes enfin dans la rade de Rhode-lsland, après soixante-douze jours de traversée, ayant prodigieusement de malades et manquant de vivres et d'eau.
Quelques jours après, une escadre de quatorze à quinze vaisseaux de guerre, commandée par l'amiral Arbuthnot, vint croiser dans la passe de Pdiode-Island. Nous eûmes avis de New-York que l'on y embarquait une grande partie de l'armée; nous nous attendîmes à être attaqués à tout instant : si les Anglais l'eussent tenté dans le premier mois, ils auraient infailliblement réussi : nous n'avions pas eu le temps de nous retrancher ; l'escadre et l'armée du roi étaient perdues. Malgré le mauvais état de nos troupes, nous travaillâmes sans relâche à faire des redoutes et à nous fortifier.
M. de Rochambeau me confia le commandement de tout ce qui était sur la passe et à portée des lieux où on pouvait se débarquer, et nous déclara qu'il n'abandonnerait point Rhodelsland et l'escadre , et qu'il s'y défendrait jusqu'au dernier homme. L'escadre anglaise disparut, nos malades se rétablirent; nous commençâmes à être plus tranquilles. M. de Rocbambeau et le général Washington se donnèrent rendez-vous à un endroit appelé Harford , sur le continent, à environ cent milles de Rhode-lsland, où ils eurent une entrevue de quelques jours.
Pendant ce temps-là l'amiral Rodney arriva d'Europe; il vint croiser devant Rhode-lsland avec vingt vaisseaux de ligne. L'escadre s'embossa ; nous nous attendîmes encore une fois à être attaqués; on envoya courrier sur courrier à M. de Rochambeau; après une croisière de quelques jours, milord Rodney s'en alla.
Nous apprîmes alors que le convoi devant lequel M. le chevalier de Teruay avait pris chasse le 4 juillet portait trois mille hommes de troupes anglaises , allant de Charlestown à New- York, et n'était escorté que par quatre ou cinq frégates. Avec
DU DUC DE LAUZl V 18!)
un peu moins de précipitation, M. le chevalier de Ternay eût pu s'en emparer très-facilement. On cria contre lui dans l'escadre et dans l'armée de la manière la plus indécente. Il le sut, et en fut très-affecté. Il est très-vrai que tout homme un peu moins timide fût arrivé en Amérique avec trois ou quatre vaisseaux anglais, cinq ou six frégates et trois mille prisonniers de guerre, et que c'eût été une manière bien brillante de nous montrer à nos nouveaux alliés.
M. de Rochambeau avait annoncé à l'Amérique la seconde division de son armée , et l'attendait avec une impatience extrême. Le moment était critique , et les affaires étaient en mauvais état. L'armée américaine manquait d'hommes, d'argent, de vivres et de vêtements ; la trahison d'Arnold et la défaite du général Gates à Cambden augmentaient cette détresse. M. de Rochambeau jugea nécessaire d'envoyer en France un officier de son armée qui expliquât sa position et sollicitât de prompts et puissants secours. Les officiers généraux de son armée, qu'il avait assemblés , approuvèrent fort cette résolution et lui proposèrent de m'envoyer, mes liaisons avec M. de Maurepas me donnant quelque avantage sur ceux qui le connaissaient moins. Il leur déclara qu'il avait choisi M. son fils.
La veille de son départ, douze vaisseaux anglais parurent sur nos côtes, et nous donnèrent quelques inquiétudes; mais un coup de vent les dispersa pendant la nuit, et le lendemain M. le vicomte de Rochambeau partit sur la frégate du roi l'Amazone.
Le général Green, qui avait pris le commandemeut de l'armée du sud après la défaite du général Gates , demandait du secours, et surtout de la cavalerie que l'on pût opposer au corps du colonel Tarlcton, à qui rien ne résistait, et disait que sans cela il ne répondait pas (pie les provinces du sud ne se soumissent au roi d'Angleterre. Le général Washington désirait fort que M. de Rochambeau m'y envoyât. Je le désirais aussi, espéraut y être utile-, je ne balauçai pas à demander à
190 OIBES
être employé dans le sud aux ordres de M. de la Fayette, quoique j'eusse fait la guerre comme le colonel longtemps avant qu'il sortît du collège. M. de Rocbambeau me refusa; ma démarche fut fort blâmée dans l'armée, surtout par M. le marquis de Laval , qui, ainsi que quelques autres, s'étaient promis de ne pas servir aux ordres de M. de la Fayette, et avaient presque obtenu de M. de Rocbambeau la promesse de ne pas les employer sous lui. Le général Washington m'en sut bon gré, et me Ta souvent prouvé par la suite.
M. de Rochambeau mit son armée en quartier d'hiver dans Newport. Le défaut de fourrage l'obligea de m'envoyer dans les forêts du Connectieut, à quatre-vingts milles de là. Comme je parlais anglais, je fus chargé d'une infinité de détails mortellement ennuyeux, mais nécessaires. Je ne quittai pas Newport sans regrets : je m'y étais fait une société fort agréable.
Madame limiter, veuve de trente-six ans , avait deux filles charmantes, qu'elle avait parfaitement bien élevées; elles vivaient très-retirées, et ne voyaient presque personne. Le hasard m'avait fait faire connaissance avec elle à mon arrivée à Rode-Island. Elle m'avait pris eu amitié : je fus bientôt regardé comme de la famille. J'y passais ma vie; j'y fus assez malade ; elle me retira chez elle, où l'on eut de moi les soins les plus touchants. Je n'ai jamais été amoureux de mesdemoiselles Hunier ; mais si elles étaient mes sœurs, je ne pourrais les aimer mieux, surtout l'aînée , qui est une des plus aimables personnes que j'aie jamais rencontrées.
Je partis pour Lebanon le 10 novembre ; nous n'avions pas encore eu de lettres de France. La Sibérie seule peut ('tic comparée à Lebanon, qui n'est composé que de quelques cabanes dispersées dans d'immenses forêts. J'y restai jusqu'au 11 janvier 1781, lorsque le général Knox , commandant l'artillerie américaine , vint de la part du général "Washington m'informer que les brigades de Pensylvanie et de New-Jersey, lasses de servir, avaient tué leurs officiers, s'étaient révoltées,
DU DUC 1>F. LAUZUff. 191
s'étaient choisi dos chefs parmi elles, et que l'on craignait également ou qu'elles marchassent sur Philadelphie pour se faire payer de force , ou qu'elles joignissent l'armée anglaise , qui n'était pas éloignée.
Je montai sur-le-champ à cheval pour aller àNewport, en rendre compte à M. de Rochamheau ,qui en fut aussi embarrassé qu'affligé , n'ayant aucun moyen d'aider le général A\ ashington , manquant d'argent lui-même , et n'ayant pas rem une lettre d'Europe depuis son arrivée en Amérique. Au hout de quelques jours , nous apprîmes que le congrès avait envoyé un léger à-compte et que tout était apaisé.
M. de Rochamheau m'envoya à New-Windsor, sur la rivière du Nord, où était le quartier du général Washington, à environ deux cents milles de l'armée française. Le général "Washington me reçut parfaitement bien, et me marqua le désir de m'employer sur-le-champ. Il me dit qu'il comptait aller très-incessamment à Newport voir l'armée française et IM.de Uoehambeau. Il me confia que M. Arnold étant allé faire de grands ravages dans la Virginie , il avait formé le projet de l'y enlever; qu'il allait faire marcher M. de la Fayette par terre, avec toute l'infanterie légère de son armée; qu'il demandait que l'escadre du roi allât mouiller dans la baie de Chesapeak et y débarquer un détachement de l'armée française pour couper toute retraite à Arnold. Il ajouta qu'il prierait M. de Rochamheau de me donner le commandement de ce détachement, regardant comme très-essentiel que les troupes fran-
• s et américaines vécussent en bonne intelligence, ainsi que ceux qui les commandaient , et que l'officier français pût parler aux officiers américains et s'en faire comprendre.
.le restai deux jours au quartier général, et je pensai me noyer en repassant la rivière du Nord: elle charriait beaucoup déglaces, que la marée entraînait avec une telle rapidité qu'il fut impossible, à mon bateau de gouverner; il vint en travers, ei s,« rcmplii d'eau ; il ail lit être submergé , lorsqu'un grand
morceau déglace passa le long du bateau ; nous sautâmes dessus , et de glaçons en glaçons nous fûmes environ trois heures à gagner le bord, après nous être crus vingt fois sans ressource.
A mon arrivée à Lebanon, je sus la mort de M. le chevalier de Ternay, que Fondit mort de chagrin, et je trouvai des ordres de M. de Rochambeau qui m'arrêtèrent quelques jours dans le Connecticut. Je me rendis ensuite à Rhode-Island, où l'on parlait publiquement de la sortie de l'escadre avec un détachement de l'armée. Je fus demander à M. de R.ochambeau d'y être employé : il me reçut fort mal ; je lui représentai que je demandais plutôt justice que grâce , puisque c'était mon tour à marcher. Il me dit qu'il n'y avait pas de tour à Pavantgarde : deux heures avant il disait le contraire; il ajouta qu'il aimait le zèle , mais que l'ardeur lui déplaisait. Je l'assurai qu'il me corrigerait entièrement de celle de servir sous ses ordres ; il se radoucit, me fit presque des excuses, me confia qu'il avait des obligations personnelles au marquis de Laval , qu'il n'avait pas d'autres moyens de les reconnaître -, qu'il lui avait promis de ne pas l'employer sous un brigadier ; que ce détachement devant opérer séparément du corps de M. de la Fayette, et n'être qu'indirectement à ses ordres , le marquis de Laval l'avait vivement désiré ; je ne répondis rien , mais il dut voir sur mon visage que cela n'était pas juste. Je demandai à y aller comme volontaire ; il dit que cela serait ridicule , et me refusa. Dans la journée, M. de Rochambeau fit des réflexions , donna le commandement du détachement au baron deVioménil, qui ne le demandait pas, et n'employa plus le marquis de Laval qu'en second, ce qu'il ne lui a pas encore pardonné.
Legéuéral AVashington arriva à Newport. Cet arrangement lui fut parfaitement désagréable , et il ne le cacha pas. M. de Rochambeau avait l'ait à la t'ois deux choses qui ne pouvaient lui plaire : il ne lui donnait pas l'ofûcier qu'il demandait, et il
lui en donnait un, au contraire , qui ôtait le .commandement de l'expédition à M. de la Fayette, à qui il avait voulu le donner : il lit apercevoir à M. de Rochambeau que ses prières pouvaient être considérées comme des ordres , mais il ne voulut rien changer à ce qu'il avait fait.
L'escadre commandée par M. Destouches, ancien capitaine de vaisseau, mit à la voile avec douze cents hommes de troupes, et peu de jours après le général Washington quitta Rhode- Island. Je le reconduisis jusqu'à Stafford, et je retournai à mon régiment, où je reçus une lettre de M. de Rochambeau , qui me mandait que, comme il pouvait bien être attaqué pendant l'absence de l'escadre , il désirait que je revinsse près de lui. J'obéis.
Il y avait dix mois que nous étions partis de France : nous n'avions pas encore reçu une lettre ni un écu ; la frégate VAstrêe arriva, et nous apprit que M. de Montbarey et M. de Sartines avaient quitté le ministère et avaient été remplacés par M. de Ségur et M. de Castries, qui avaient décidé qu'il ne fallait pas employer de seconde division ; j'écrivis sur-le-champ pour demander avec instance les quatre cents hommes de mon régiment, que Fou avait gardés et que l'on ne pouvait me refuser sans une injustice atroce.
Environ dix-huit jours après le départ de l'escadre , on signala, par un temps de brumes , une escadre qui entrait à toutes voiles dans la passe; ou battit la générale, toute l'armée prit les armes; nous crûmes notre perte certaine. Nous ne croyions pas que ce fût notre escadre, et nous nous trompions, c'était elle ; elle avait si bien manœuvré qu'elle était arrivée à l'ouverture de la baie de Chesapeak vingt-quatre heures après l'escadre anglaise, partie trois jours plus tard. La journée avait été très-glorieuse pour les armes du roi ; mais les ennemis nous avaient empêchés d'entrer dans la baie, parconséquent Arnold était hors de tout danger. M. de la Fayette avait manqué son but et restait un peu dans l'embarras. Quelques-uns de
nos vaisseaux avaient, beaucoup souffert, particulièrement le Conquérant, sur lequel le marquis de Laval était embarqué, qui se battit à merveille, et perdit beaucoup de monde.
Je retournai encore une fois à Lebanon , où M. de Rochambeau me chargea de rassembler un grand nombre de chevaux propres à l'artillerie , et de tout préparer pour la marche de l'armée. Dans cette partie, la Concorde, fréj venant de Frauce, ramena M. le vicomte de Rochambeau, qui n'avait pas même obtenu qu'on ne se moquât pas de lui , et M. de Barras, chef d'escadre , que l'on euvoyait pour succéder à M. le chevalier de ïernay. Les nouvelles instructions de la cour firent désirer à M. de Rochambeau d'avoir uue entrevue avec M. le général "Washington , pour fixer le plan de campagne de l'armée et de l'escadre. M. de Barras remit à M. de Rochambeau ses pleins pouvoirs. Les généraux se virent encore à Harford.
Il fut officiellement décidé et signé dans cette conférence que l'armée française marcherait jusqu'à la rivière du Nord, qu'elle y joindrait l'armée américaine, et que les deux armées réunies s'approcheraient de New-York le plus possible ; que l'escadre irait attendre à Boston les forces de mer qui devaient venir d'Europe, attendu qu'elle ne serait pas en sûreté dans Rhode-Island, l'île n'étant plus gardée par des troupes de terre.
Les lettres que M. de Rochambeau avait reçues par la Concorde lui avaient prouvé que ceux qu'il avait le mieux traités l'avaient peu ménagé dans leurs lettres , et principalement le marquis de Laval, qui, sans mauvaises intentions, avait écrit librement à plusieurs femmes qui avaient montré ses lettres. Je n'avais pas parlé de lui, et mon silence devint un mérite ; il me marqua plus de confiance , me montra son plan de campagne, et voulut m'emmener avec lui à Rhode-Island pour quelques dispositions préliminaires.
A peine arrivé à Newport , le chevalier de Chastelux, dont
I;i tête vive ne peut être fixée longtemps sur les mêmes idées, crut qu'il senn't plus avantageux que l'escadre attendît dans la rade de Rhode-Island, l'armée navale qui nous était annoncée pouvant la joindre beaucoup plus facilement daus la baie de Chesapeak, où il était probable qu'elle arriverait. Le chevalier de Chastelux en causa avec quelques capitaines de vaisseau : plusieurs furent de son avis. Il détermina M. de Rochambeau à en parler à M. de Barras et à lui proposer de faire décider ce point par un conseil de guerre composé d'officiers de terre et de mer. Le conseil décida que l'escadre resterait à Rhode- Island. .le m'y opposai tant que je pus : cela passa à la pluralité des voix ; j'obtins seulement qu'il y resterait quatre cents hommes de troupes françaises et quelques milices américaines, aux ordres de M. de Choisy.
Le conseil me chargea d'aller rendre compte au général Washington de ce qui venait de se passer. Je fus tenté de refuser la commission, qui était vraiment désagréable : j'étais bien sûr qu'il serait fortement choqué de voir que l'on eût remis à la décision d'un conseil de guerre une chose déjà décidée et signée de lui et de M. de Rochambeau. J'étais le seul cependant que l'on pût y envoyer. Je fis une grande diligence ; j'arrivai ,, Ni'\v-"\\ indsor, et lui remis une lettre de M. de Rochambeau, fort embarrassée et fort mal écrite. Elle le mit dans une telle colère, qu'il n'y voulait répondre ; et ce ne fut que le troisième jour, et par égard pour moi , qu'il me remit une réponse trèsfroide, dans laquelle il disait qu'il s'en tenait à l'avis qu'il avait signé à la conférence de Harford ; mais qu'il laissait M. de Rochambeau le maître de faire ce qu'il voudrait, et lui en- \ oyait les ordres nécessaires pour assembler les milices dont il anrait besoin. -Mon arrivée embarrassa M. de Rochambeau, à qui je ne cachai rien , et qui commençait à se repentir de ce qu'il avait fait. Un second conseil de guerre confirma ce qui avait été déterminé dans le premier : l'armée se mit en marche.
Vendant tout le cours de cette guerre, les Anglais semblent frappés d'aveuglement : ils font toujours ce qu'il ne faut pas faire, et se refusent toujours aux avantages les plus clairs et les plus certains. .Après le départ de l'armée, il suffisait d'attaquer l'escadre française dan-, Rhode-Island pour la détruire, ils n'en eurent pas même l'idée. L'armée française traversait l'Amérique dans le plus grand ordre et dans la plus grande discipline, prodige dout l'armée anglaise ni l'armée américaine n'avaient jamais donné d'exemple. Je couvrais la marche de l'armée à quinze milles environ sur la droite, à quarante milles environ de la rivière du Nord.
M. deRochambeau reçut une lettre du général "Washington , lui disant qu'il me destinait une commission secrète contenant un ordre pour moi de me trouver, par une marche forcée, avec mon régiment , le surlendemain, à un rendez-vous assez éloigné. M. de Rochambeau m'envoya chercher au milieu de la nuit à quinze milles de là, pour me donner les ordres du général Washington, qui n'entrait dans aucun détail avec lui. Je me trouvai exactement au lieu prescrit , quoique l'excessive chaleur et de très-mauvais chemins rendissent cette marche infiniment difficile. Le général Washington s'y trouva fort en avant des deux armées, et me dit qu'il me destinait à surprendre un corps de troupes anglaises campées en avant de New- York pour soutenir le fort lvniphausen, que l'on regardait comme la clef des fortifications de New-York.
Je devais marcher toute la nuit pour les attaquer avant le point du jour ; il joignit à mon régiment un régiment de dragons américains , quelques compagnies de chevau-légers et quelques bataillons d'infanterie légère américaine. Ilavaitenvoyé "par un autre chemin , à environ six milles sur la droite , le général Lincoln, avec un corps de trois mille hommes pour surprendre le fort Kniphausen, que j'empêcherais d'être secouru. Il ne devait se montrer que lorsque mon attaque serait commencée, quand je lui ferais dire de commencer la sienne. Il
s'amusa à fusiller avec un petit poste qui ne l'avait pas vu, et découvrit tout le corps que je devais surprendre. Il rentra dans le fort, fit une sortie sur le général Lincoln, qui fut battu, et qui allait être perdu et coupé de l'armée si je ne Dictais pas promptement porté à son se<
Quoique mes troupes fussent harassées de fatigue, je marchai sur les Anglais; je chargeai leur cavalerie , et mou infanterie fusilla avec la leur. Le gênerai Lincoln en profita pour faire sa retraite en assez mauvais ordre. II avait deux ou trois cents hommes tués ou pris, et beaucoup de blessés. Quand je le vis en sûreté, je commençai la mienne , qui se fit très-heureusement , car je ne perdis presque personne.
Je rejoignis le général Washington, qui marchait avec un détachement très-considérable de sou armée au secours du général Lincoln, dont il était très-inquiet; mais ses troupes étaient tellement' fatiguées, qu'elles ne pouvaient aller plus loin. Il montra la plus grande joie de me revoir, et à Tordre donna à ma division les éloges les plus flatteurs. Il voulut profiter de l'occasion pour faire une reconnaissance de très-près sur New- York Je l'accompagnai avec une centaine de hussards; nous essuyâmes beaucoup de coups de fusil et de coups de canon, mais nous vîmes tout ce que nous voulions voir. Ce détachement dura trois jours et trois nuits, et fut excessivement fatigant , car nous {Vîmes jour et nuit sur pied, et nous n'eûmes rien à manger que les fruits que nous rencontrâmes le long du chemin. Le général Washington écrivit à M. de Rochambeau la lettre la plus honnête pour moi; mais mon rai oublia d'en faire mention dans ses lettres de France.
Je fus camper à AYhite-Plains, où les deux armées vinrent se réunir le lendemain. Le général Vashin^rton me donna le commandement des deux avant-gardes. I\ous restâmes six semaines dans ce camp, où je fus très-fatigué, faisant des fourrages continuels fort étendus, et jusqu'à la vue des postes de l'ennemi. Le généra! le Rochambeau vou-
lurent encore faire une reconnaissance sur New-York ; je fus chargé de la couvrir avec toute la cavalerie des deux armées, toute l'infanterie légère américaine et un bataillon de grenadiers et chasseurs français. Un détachement considérable des deux armées, aux ordres du chevalier de Chastellux et du général Heatre, prit une position à quelque distance, pour que je pusse faire ma retraite sur lui en cas d'accident. Je repliai facilement tout ce que je trouvai sur mon passage, et je fis quelques prisonniers. Les généraux mirent deux jours à faire leur reconnaissance, qui fut dangereuse, car ils essuyèrent un feu très-vif de canon et de mousqueterie.
Nous décampâmes de White-Plains quelques jours après, pour aller passer la rivière du Nord à Ringsferry. Heureusement les Anglais ne sortirent pas de New-York pour nous suivre ; car la marche ayant été mal ouverte à travers des marais , l'artillerie tout entière et les équipages de l'armée y restèrent embourbés pendant trente-six heures, sans autre escorte que mon régiment et un bataillon de grenadiers et chasseurs qui composaient toute l'arrière-garde à mes ordres.
Après le passage de la rivière du Nord , qui fut long et difficile, mais que les Anglais ne cherchèrent pas à troubler, l'armée , pour la facilité des vivres et des fourrages , marcha eu deux divisions à un jour de distance : l'armée américaine marchait par un autre chemin , peu éloigné du nôtre. Nous étions obligés de traverser les Jerseys , et de faire environ soixante-dix milles à quinze ou vingt milles des ennemis et souvent plus près. Nous ne doutions pas qu'ils ne s'opposassent à notre passage, ce qu'ils eussent certainement fait avec succès. M. de Rochambeau Teur avait fait croire que son projet était d'attaquer New-York, ayant envoyé un commissaire des guerres intelligent avec une forte escorte établir des fours et des magasins à Chatam, près de New- York.
M. de Rochambeau était allé en avant à Philadelphie avec le général Washington , pour rassembler tout ce qui était né-
DU DUC DE LU/.; ] 'J'.l
oessaire à la marche de l'armée on Virginie. Nous étions camlansles Jerseys, à Summers et Courthouse. M. le baron de Vioménil commandait la première divisionde l'armée, composée d'une brigade d'infanterie, de l'artillerie et de mon régiment. >"ous reçûmes avis que mille hommes de la garnison de V'\v-York avaient eu ordre de se tenir prêts à marcher, et que les troupes légères n'étaient pas à un mille de nous. M. le baron de Vioménil , qu'un coup de pied de cheval obligeait d'aller en voiture , ne savait quel parti prendre. Il était en effet presque sans ressources s'il eut été attaqué.
Je crus que le plus grand service qu'il y aurait à lui rendre était d'aller au devant des ennemis le plus loin possible, afin de lui donner le temps de se retirer dans les bois. J'envoyai de fortes patrouilles sur tous les chemins par lesquels les ADgtais pouvaient arriver. Je pris cinquante hussards bien montés, et je fus moi-même à plus de dix milles sur le chemin de Brunswick, par lequel ils étaient le plus probablement attendus. Je rencontrai deux ou trois fortes patrouilles de troupes légères, qui se replièrent après avoir tiré quelques coups de pistolet avec mes hussards. Je m'assurai que l'armée anglaise ne marchait pas, et je fus rassurer le baron de Vioménil.
Quelques instances que l'on eût faites auprès de Sir Henry Clinton, il avait été impossible de le décidera sortir de New- York, voulant toujours croire qu'il allait y être attaqué; il rappela même les troupes légères qu'il avait dehors. Nous arrivâmes a Philadelphie, que l'armée traversa; elle, fut reçue les plus grandes acclamations, et fort admirée : nous y restâmes un jour, et nous continuâmes notre route.
A la première marche après Philadelphie, le gênerai Wajton apprit que M. de Grasse avait mouillé daus la baie de Chesapeak avec plus de trente vaisseaux de ligne et y avait débarqué M. de Saiut-Simon avec trois mille hommes de troupes de terre Je n'ai jamais vu d'homme pénétré d'une joie plus vive et plus franche que le fut le général Washington, Nous ap-
prîmes en même temps que lord Cornwallis avait reçu ordre de Sir Henri Clinton de ne pas retourner à Portsniouth, qui était un excellent poste, de se fortifier à Yorktown jusqu'à ce qu'il y fût secouru.
Eu arrivant à la tète de l'Elk dans le fond de la baie de Chesapeak, craignant que milord Cornwallis n'embarrassât beaucoup M. de la Fayette , dont la division ne consistait que dans deux mille Américains et les troupes légères de M. de Saint- Simon, il fit embarquer sur toutes sortes de bateaux tous les grenadiers et chasseurs de l'armée et toute l'infanterie de mon régiment, aux ordres de M. de Custine. Je demandai à marcher avec mon infanterie, persuadé que ces troupes- là tireraient des coups de fusil avant les autres. Le général Lincoln nous suivit aussi par eau à quelque distance avec l'infanterie légère américaine. M. de Custine, pressé d'arriver le premier, prit un sloop qui marchait bien, et alla sans s'arrêter et sans me donner aucun ordre jusqu'à la rivière de James. Le troisième jour de notre embarquement , nous eûmes un trèsmauvais temps. Les bateaux étaient détestables ; deux ou trois chavirèrent, et nous eûmes sept ou huit hommes de noyés. Le temps nous obligea de mouiller devant Annapolis; comme nous allions remettre à la voile , le général Washington m'envoya dire par un aide de camp de faire débarquer les troupes et de ne pas partir avant d'avoir reçu de nouveaux ordres.
L'escadre anglaise ayant paru devant la baie de Chesapeak, M. de Grasse était sorti pour la combattre, et n'était pas encore rentré. Trois jours après une corvette du roi nous vint annoncer que M. de Grasse avait battu l'armée anglaise , lui avait pris deux frégates, et était revenu mouiller dans la baie. Je fis surle-champ rembarquer les troupes. INous eûmes presque toujours des vents contraires , et nous fûmes dix jours à nous rendre à l'ouverture de la rivière de James.
J'y trouvai M. de Custiae; et comme je lui rendais compte de ce qui s'était passé pendant son absence , le général Wa-»
shington et M. de Rochambcau, qui étaient à peu de distance sur une corvette, m'envoyèrent dire d'aller à leur bord. Le général Washington me dit que lord Cornwallis ayant envoyé toute sa cavalerie et un corps de troupes assez considérable à Glocester, vis-à-vis de York, il craignait qu'il ne voulut se retirer par là, et qu'en conséquence il l'avait envoyé observer par un corps de trois mille hommes de milice aux ordres du brigadier général continental Wiedon , assez bon maréchal , mais détestant la guerre, qu'il n'avait jamais voulu faire, et surtout se mourant de peur des coups de fusil. Devenu brigadier général par hasard, le respectable officier était mon ancien de commission de brigadier : le général Washington en était plus affligé que moi , car il me destinait ce commandement. Il me dit qu'il écrirait au général Wiedon qu'il lui en conserverait tes honneurs, mais qu'il lui défendait de se mêler de rien. Je lui représentai que nous ne connaissions pas cette manière de servir ; que si le général Wiedon était à mes ordres, je le ferais très-certainement obéir, mais qu'étant aux siens je lui obéirais très-exactement; que je ne me sentais pas de répugnance à servir sous lui, s'il le jugeait, et qu'il pouvait compter que je vivrais à merveille avec lui.
J'allai avec mon régiment joindre le corps du général Wiedon. La manière dont il bloquait Glocester était bizarre ; il était à plus de quinze milles des postes des ennemis, se mourait de peur, et n'osait envoyer une patrouille à un demi-mille de son camp. C'était le meilleur homme du monde, et tout ce qu'il desirait était de ne se mêler de rien. Je lui proposai de se rapprocher de Glocester, et d'aller le lendemain faire une reconnaissance près des postes anglais ; il y consentit , et nous y fûmes avec cinquante hussards. Quand nous fûmes à six ou sept milles des ennemis , il me dit qu'il croyait inutile et très-dangereux d'aller [)lus loin, et que nous n'en verrions pas davantage : je le pressai tellement , qu'il n'osa me refuser de me suivre. Je repliai les postes des ennemis , et m'appro-
chai assez près pour prendre une idée juste de leur position. Mon général était au desespoir ; il nie dit qu'il n'irait plus avec moi , qu'il ne voulait pas se faire tuer.
Je rendis compte à M. de Rochambeau de ce que j'avais vu : je lui mandai qu'on ne pouvait compter sur la milice américaine, et qu'il était indispensable de tn'envover au moins deux bataillons d'infanterie française de plus. Je n'avais ni artillerie, ni vivres, ni poudre. Je lui eu demandai : il envoya surle-champ de l'artillerie et huit cents hommes tirés des garnisons des vaisseaux aux ordres de M. de Choisy , qui , par son ancienneté, commanda le général AViedon et moi.
M. de Choisy est un bon et brave homme, ridiculement violent , constamment en colère, faisant des scènes à tout le monde, et n'ayant jamais le sens commun. 11 commença par envoyer promener le général Wiedon et toute la milice, leur dit qu'ils étaient des poltrons , et en cinq minutes il leur lit presque autant de peur que les Anglais, et assurément c'était beaucoup dire. Il voulut dès le lendemain aller occuper le camp que j'avais reconnu. Le général Wiedon aima mieux venir un jour plus tard, et resta avec environ six cents hommes de sa division.
Un moment avant d'entrer dans la plaine de Gloccster, des dragons de l'État de Virginie vinrent, très-etïrayés , nous dire qu'ils avaient vu des dragons anglais dehors, et que, crainte d'accident, ils étaient venus à toutes jambes, sans plus examiner. Je me portai en avant peur tâcher d'en savoir davantage. J'aperçus une fort jolie femme à la porte d'une petite maison, sur le grand chemin ; je fus la questionner ; elle me dit que dans l'instant même le colonel Tarletou sortait de chez elle ; qu'elle ne savait pas s'il était sorti beaucoup de troupes de Glocester ; que le colonel Tarletou désirait beaucoup to shake handwith thejrencli du/ce (1). Je l'assurai que j'ar-
(I) Serrer la niaiu du duc fiançais.
DU DUC DE LAUZUIf. 203
rivais exprès pour lui donner cette satisfaction. Elle me plaignit beaucoup, pensant, je crois, par expérience, qu'il était impossible de résister à Tarleton : les troupes américaines étaient dans le même cas.
Je n'étais pas à cent pas de là que j'entendis mon avantgarde tirer dos coups de pistolet. J'avançai au grand galop pour trouver un terrain sur lequel je pus me, mettre en bataille, .l'aperçus en arrivant la cavalerie anglaise trois fois plus nombreuse que la mienne : je la chargeai sans m'arréter ; nous nous joignîmes. Tarleton me distingua, et vint à moi le pistolet haut. Nous allions nous battre entre nos deux troupes , lorsque son cheval fut renversé par un de ses dragons poursuivi par un de mes lanciers. Je courus sur lui pour le prendre; une troupe de dragons anglais se jeta entre nous deux, et protégea sa retraite : son cheval me resta. Il me chargea une deuxième l'ois sans me rompre ; je chargeai une troisième , culbutai une partie de sa cavalerie, et lepoursuivisjusque sous les retranchements de Glocester. Il perdit un oHicier, une cinquantaine d'hommes, et je fis un assez grand nombre de prisonniers.
M. de Choisy établit son camp à un mille et demi de Glocester ; nos patrouilles fusillaient continuellement avec celles des Anglais, et nous ne dormîmes pas un seul instant pendant le siège. M. le baron de Vioménil devant attaquer deux redoutes des ouvrages d'York, M. de Choisy eut ordre de faire une fausse attaque sur Glocester; il crut pouvoir en faire une réelle, et emporter les retranchements l'épée à la main. Il fit, en conséquence, distribuer des hachesà la miliceaméricainepourcouper les palissades. Au premier coup de fusil, la moitié jeta les haches et les fusils pour courir plus vite. Ainsi abandonné , il se retira sur moi avec quelques compagnies d'infanterie française, et perdit une douzaine d'hommes.
Le surlendemain milord Cornwallis demanda à capituler. M. de ftochambeau me destina à porter cette grande uou-
velleen France, et m'envoya chercher. Je ne me souciais pas d'aller en Europe; je lui conseillai d'y envoyer M. de Charlus; ce qui le raccommoderait avec M. de Castries, et ferait peutêtre que son armée eu serait mieux traitée. Je ne pus l'y décider; il médit que j'avais eu la première action, que je devais porter la nouvelle; que M. le comte Guillaume de Deux- Ponts avait eu la seconde, et porterait les détails : le comte de Charlus ne lui pardonna jamais ni à moi non plus. Je m'embarquai sur la frégate du roi la Surveillante , et après vingtdeux jours de traversée j'arrivai à Brest, et me rendis à Versailles sans perdre de temps.
En arrivant à Versailles , je trouvai M. de Maurepas mourant ; à peine avait-il sa connaissance : il me reconnut cependant, et me reçut de la manière la plus touchante. Il me recommanda fortement au roi et à ses ministres , qui lui promirent d'exécuter ce qu'il avait eu l'intention de faire pour moi. Il mourut le surlendemain, et M. de Castries et M. de Ségur me traitèrent aussi mal qu'ils purent.
Ma nouvelle causa au roi la plus grande joie : je le trouvai chez la reine ; il me fit beaucoup de questions, et me dit beaucoup de choses honnêtes. Il me demanda si je comptais retourner en Amérique ; je lui répondis qu'oui ; il ajouta que je pouvais assurer son armée qu'elle serait parfaitement bien traitée, mieux qu'aucune autre ne l'eût jamais été. M. de Ségur était présent. Je répondis que j'étais prêt à porter les grâces en Amérique dans quinze jours. Je conseillai à M. de Ségur de travailler sur-le-champ avec le roi ; il me dit qu'il voulait attendre l'arrivée du comte Guillaume de Deux-Ponts, ne se pressa pas ensuite, finit enfin par travailler avec le roi , et me dit que je partirais pour Brest la semaine suivante. Je demandai à voir l'état des grâces que je portais ; il ne le permit pas : je sus par les bureaux que l'armée était horriblement traitée.
Je pouvais d'ailleurs en juger par moi-même. Ce que M. de
Ségur appelait une grande grâce , c'était de m'écrire de la part du roi qu'en considération de mes services en Amérique sa majesté me permettait de conserver à la paix mon régiment, dans le département de la guerre, sous la formation d'un régiment de hussards, et de m'en laisser le commandement toute ma vie; c'était un peu moins que les engagements pris avec moi au commencement de la guerre , puisque je devais avoir en propriété le premier régiment étranger à cheval vacant ou à créer, et moins que je n'avais dans le moment même, puisque j'étais inspecteur de mon corps. Je refusai de porter les grâces ; M. de Ségur s'en choqua, et je m'en embarrassai fort peu.
M. de Castries m'avait encore plus maltraité : au lieu de m'envoyer les quatre cents hommes de mon régiment restés à Brest , il les avait destinés à la conquête des forts de Demerary et d'Annamaboo, en Afrique, et les fit laisser pour garnison jusqu'à la paix dans le lieu le plus malsain de l'univers ; c'était annoncer bien clairement le projet de m'ùter tous les moyens de servir utilement. M. de Castries, d'ailleurs, n'accorda pas la moindre grâce à mon régiment, pas même aux officiers qui avaient eu les actions les plus brillantes.
Je retrouvai madame de Coigny plus aimable que jamais; elle me marqua de l'intérêt , et il me fut impossible de ne pas céder au penchant irrésistible qui m'entraînait vers elle; je la voyais presque tous les jours, et tous les jours je m'attachais davantage à elle. Je n'avais jamais vu tant d'esprit , tant de grâce, qui ne ressemblaient en rien à l'esprit et aux grâces des autres. Je me disais qu'il n'était pas raisonnable de l'aimer, que cela me rendrait bien malheureux; mais aucun bonheur ne me convenait autant. On me disait sans cesse que madame de Coigny était coquette, qu'elle était légère, qu'elle se moquerait sans pitié de quiconque oserait l'aimer. Je n'en ai jamais été alarmé un instant; sa sensibilité m'avait frappe presque aussitôt que son esprit. Je n'espérais pas lui plaire,
206 MÉH01BES
mon cœur une fois connu d'elle ne pouvait manquer d'en être plaint; je gardais mon recret, mais l'idée de mon départ commençait à m'al'fliger, et il ne lui était pas difficile d'en deviner la cause.
Je rencontrai à Paris madame Robinson , premier attachement du prince de Galles, dont les papiers anglais avaient tant parlé sous le nom de Perdita. Elle était gaie, vive, franche et bon enfant ; elle ne parlait pas français ; je fus un objet piquant pour elle, un homme qui avait apporté une grande nouvelle , qui revenait de la guerre , qui y retournait sur-le-champ ; il avait beaucoup souffert, il souffrait beaucoup encore. Elle crut ne pouvoir trop faire pour lui ; j'eus donc Perdita , je ne le cachai pas à madame de Coiguy. « Qu'importent mes ac- « tions , me disais-je sans cesse , si elle peut lire dans mou « cœur? »
Perdita acheva de me brouiller avec madame de Martainville ; je l'avais trouvée brouillée à couteau tiré avec madame Dillon et M. de Guémené; elle avait voulu exiger de moi de cesser de les voir, ce quej'avais refusé net. Nous étions assez froidement ensemble; elle sut quej'avais Perdita : cela augmenta son humeur; elle me dit que je devais choisir, de cesser d'aller chez madame Dillon , ou de cesser d'aller chez elle. Mon choix fut bientôt fait. Madame de Martainville s'en repentit bientôt, et voulut se raccommoder avec moi, mais inutilement.
Perdita partit pour l'Angleterre , et désira si vivement que je l'accompagnasse jusqu'à Calais , que je ne pus la refuser. Le sacriOce était grand , car le jour même je devais dîner chez madame de Gontaud, avec madame de Coiguy : j'écrivis à madame de Coigny que je ne dînerais pas avec elle ; et je saisis cette occasion bizarre de l'assurer que je l'adorais, et que quoi qu'il en pût arriver je l'adorerais toute ma vie. Il n'y avait pas une autre femme qui put m'entendre. Madame de Coigny me compromit parfaitement , me crut , et m'écrivit quelques mots
sans répondre à ma déclaration. Sa conduite avec moi fut simple et sensible : elle ne me montra point de colère , parce qu'elle n'en ressentait pas, point de doute sur ma sincérité, parce qu'elle n'eu avait point ; elle ne me dit pas qu'elle ne m'aimerait jamais.
Je voyais beaucoup de gens occupés d'elle; quelques-uns étaient redoutables pour moi, je -savais tout ce que j'avais de désavantage ; je n'avais plus ni la grâce ni la gaieté de la jeunesse, mais j'avais un cœur qu'elle connaissait, qui ressemblait beaucoup au sien; et j'espérais de tous deux. Je trouvais à l'aimer sans rien prévoir un bonheur que ne m'avait jamais donné l'amour. Je m'efforçais d'être prudent, patient , circonspect , j'étais prêt à tout sacrifier sans balancer à la crainte de la compromettre; rien n'était perdu avec cette ame céleste , rien ne lui échappait, tout était senti et par conséquent récompensé; je n'allais pas chez madame de Coigny, je ne la voyais pas seule; je pouvais rarement lui dire que je l'aimais , mais je pouvais le lui écrire ; je ne la rencontrais pas sans lui donner un billet, elle le recevait avec intérêt , sans en paraître importunée ; je pouvais être beaucoup plus heureux , mais je ne connaissais personne qui le fût encore autant, que moi.
Au dîner de l'hôtel de ville madame de Coigny, parfaitement bien mise, avait une grande plume de héron noir, à droite sur le devant de son habit; voir cette plume et la désirer fut l'affaire du même instant : j'en attendais du bonheur et du courage: jamais chevalier errant ne désira rien avec plus d'ardeur et de pureté.
M. de Coigny voulut aller en Amérique. Madame de Coigny en l'ut au désespoir. Je fus aussi pénétré de douleur. Je ne is pas que le départ de M. de Coigny put me coûter tant iues. Toujours vraie, toujours seusible, madame de Coigny ne me cacha ni ses larmes ni la pitié que je lui inspirais. Kl le reconduisit sans en rien dire son mari jusqu'à Hennés: elle se douta bieu que cela serait désapprouvé ; elle m'écrivit
208 HÉMOIRES
en partant un billet qui commençait par ces mots : Sachez défendre ce que vous savez si bien aimer. Trop supérieure pour ne pas être enviée, on voulut l'accuser d'exagération, d'affectation, de fausseté même; je la défendis de bonne foi, moi que sa douleur avait rendu si malheureux. Elle revint , et fut contente de ma conduite.
Le hasard m'avait fait rencontrer pendant le courant de l'hiver le duc de Coigny et madame de Châlons. J'avais soupe chez le duc de Coigny; j'allais chez madame de Coigny, je la voyais presque tous les jours chez madame de Guémené, chez madame de Gontaut ou chez elle. Ce bonheur ne dura pas longtemps. M. de Ségur, avec toute la disgrâce dont il était capable, voulait me faire partir trois mois plus tôt que cela n'était nécessaire. Je n'osai insister beaucoup pour attendre la seconde frégate ; cela m'eut cependant été très-facile. Tout le monde était révolté de la manière dont les ministres me traitaient.
Madame de Polignac, qui ne me craignait plus et pour qui il était quelquefois embarrassant d'avoir dans la société des personnes auxquelles la reine témoignât de la bienveillance, paraissait désirer de se lier davantage avec moi. On me fit des propositions de rester : on se chargerait de m'en donner les moyens; je les refusai tous. Il était bien tentant de rester pour madame de Coigny, je partis pour elle. Je craignais trop qu'on ne devinât mes véritables raisons, je n'osais même donner celle des couches de madame de Montbazon, pour lesquelles M. et madame de Guémené désiraient fort que je restasse. , Madame de Coigny fut fâchée de mon départ. J'osai croire qu'elle m'aimait. Elle ne me le dit pas cependant, et continua d'être sensible et sévère. Le soir de mon départ, je coupai de ses cheveux ; elle me les redemanda, je les lui rendis sans hésiter. Elle les prit en me regardant; je vis des larmes dans ses yeux, je n'avais pas tout perdu. Elle seule , j'espère, peut se faire une idée de mon désespoir quand il fallut partir ; elle
seule pouvait nie faire sentir à quel excès je pouvais être heureux ou malheureux. Je partis ; je n'avais jamais rien fait de si difficile : mon cœur était plein d'amour, de désespoir et de confiance.
J'arrivai à Brest le jour que Ton vit paraître l'escadre anglaise; cela n'empêcha pas le convoi de l'Inde de sortir le surlendemain et d'être pris dans les ving-quatre heures. J'écrivais toutes les postes à madame de Coigny. Je craignais que toutes mes lettres ne l'ennuyassent. Je faisais ce que je pouvais pour qu'elles ne fussent pas longues. J'y réussissais rarement ; elle me plaignait; elle m'écrivait souvent, cela est vrai: je vivais de ses lettres. Je n'en ai jamais décacheté une sans une joie , sans une reconnaissance inexprimables. Nous restâmes longtemps à Brest, successivement enfermés par les vents et par les Anglais. Je demandai avec instance cette plume à laquelle j'avais attaché tant d'idées de bonheur. Madame de Coigny me répondit qu'il était impossible de me l'envoyer ; qu'un jour elle m'en dirait les raisons : je fus bien convaincu qu'elle était fâchée de ne pas me la donner ; je ne pouvais cependant me consoler de ne la pas avoir.
Nous partîmes enfin de Brest le 17 mai, par un temps très-*douteux et presqu'à vue des Anglais; nous reçûmes en sortant du goulet un coup de vent horrible ; nous fûmes quatre jours au moment d'être pris , ou en perdition sur la côte. J'avoue que j'aurais été charmé d'être pris : j'aurais revu madame de Coigny; il n'y avait ni guerre ni gloire qui valût cela. Nous relàeliàmes dans la rivière de Nantes , notre frégate étant fort endommagée. Le capitaine de la Gloire envoya un courrier a M. de Castries pour lui en rendre compte et pour lui dire qu'il irait se réparer à Lorient dès que les vents le lui permettraient Nous fûmes à Nantes. J'avais le temps d'aller à Paris ; j'écrivis à madame de Coigny pour lui demander s'il ne serait pas possible que je la visse une demi-heure ; je la priais de me refuser sans balancer, pour peu qu'elle y trouvât la
moindre inconvénient, et de m'adressev poste restant réponse à Tours ou à Orléans, où j'irais la chercher; je la suppliais de ne consulter personne : elle suffisait pour disposer de moi, et je désirais qu'elle prît le parti le plus sage, fût-il le plus dur.
Je ne trouvai des lettres ni à Tours ni à Orléans. J'attendis ; il y en vint uneenGn; elle était de M. de L'islc. Il me mandait que madame de Coigny serait charmée de me voir, mais qu'elle pensait qu'il serait plus sage de ne pas venir à Pa r is ; que cependant elle me laissait le maître. Pas un mot de madame de Coigny ; il lui était si facile de me refuser et de me consoler ! elle n'avait pas voulu disposer de moi; elle n'avait pas eu la bonté de me dire : Je ne veux pas. Elle avait employé un tiers ! elle ne m'avait pas écrit! c'était bien plus qu'il n'en fallait pour me déchirer l'âme. J'ai éprouvé de grands malheurs, je n'en ai senti aucun plus vivement que celui-là ; ma douleur fut si vive, que pendant dix ou douze jours il me fut impossible de lui écrire.
Je fus à La Rochelle voir M. de Voyer, et je retournai àLorient joindre ma triste frégate. Madame de Coigny répondit à mes plaintes avec une indulgence , une grâce qui me rassurèrent et me rendirent ma tranquillité : il ne me resta plus que le repentir de l'avoir tourmentée de mes peines. Notre frégate reçut l'ordre d'aller à Rochefort joindre l'Aigle pour partir avec elle. J'y retournai par terre. Nous attendîmes M. de la Fayette, que ses affaires politiques retenaient à la cour pendant trois semaines : il manda qu'il ne viendrait pas. M. de la Touche m'offrit sa chambre , que j'acceptai. Nous mimes à la voile de La Rochelle , le 14 juillet. Dés le lendemain nous eûmes un fort abordage avec la frégate française la Cérès ; elle nous fit beaucoup de mal et pensa nous en faire bien davantage. La maladie se mit dans notre équipage : tous les jours il nous mourait du monde , et le besoin de rafraîchissements pour nos malades nous obligea de relâcher à Tercère , une des îles
Açorcs. Je n'ai jamais vu de mœurs plus bizarres et mêler si plaisamment l'amour de Dieu à l'autre.
Après avoir pris des bœufs, des légumes et de l'eau, nous mîmes à la voile. Causant un jour avec M. de Bozon, embarqué aussi sur l'Aigle, il me parla de madame de Coigny et de tous ses agréments. Il n'y avait pas de conversation qui pût me plaire davantage : cela ne dura pas longtemps , car il me dit que M. de Cbabot en était fort amoureux et qu'il ne doutait pas qu'elle n'eût du goût pour lui. Il était nuit, heureusement; 6 mon Dieu ! je n'y pense pas sans frémir ; ma confiance inaltérable en madame de Coigny me soutint : elle n'avait été ni fausse ni barbare. J'eus la force de lui écrire avant d'arriver aux Acores , et ma lettre partit de ïercère par le Portugal. Rien cependant ne pouvait détruire l'impression profonde que ma conversation avec Bozon avait faite sur moi : je devenais tous les jours plus mortellement triste ; mes forces succombèrent à la fin , et j'eus une fièvre violente , avec de très-forts redoublements et du délire. Je m'en aperçus; je craignis de me trahir, et je défendis qu'on laissât entrer qui que ce soit dans ma chambre, excepté deux domestiques anglais qui parlaient à peine français.
J'avais raison, car j'étais uniquement occupé de madame de Coigny; et j'avais encore raison , je la nommais sans cesse, je lui écrivais toutes les fois que la lièvre m'eu laissait la force; pensera elle était ma seule consolation. J'avais le bonheur d'en sentir toute la force : son idée, ses lettres charmaient mes maux, quoique je souffrisse beaucoup. Je répétais sans cesse : Ma pensée me soutient, je ne mourrai pas. Dans mon délire, je parlais de cette plume que j'avais tant désirée.
Il y avait douze jours que j'étais malade, lorsque nous rencontrâmes dans la nuit un vaisseau de 74, avec lequel nous fûmes obligés de nousbattre. On défit ma chambre ;on me porta sur le pont plus mort que vif. J'avais attaché les lettres de madame de C »iguy sur mon cœur, et j'avais exigé que l'on me jetât
212 MÉMOIBES
dans la mer sans me déshabiller, si j'étais tué ou si je mourais pendant le combat. Je fus pendant trois heures le témoin inutile d'un engagement très-vif. Nous nous battîmes toujours à la portée du pistolet, et nous nous finies enfin abandonner du vaisseau anglais, après avoir été vingt fois au moment d'être anéantis. Nous eûmes à notre bord une vingtaine d'hommes tués. Le vaisseau anglais était si maltraité, que nous l'aurions pris facilement si nous n'avions pas aperçu à l'horizon des bâtiments qui faisaient route sur lui. Ce vaisseau était l'Hector, vaisseau français de 74 pris sur M. de Grasse par l'amiral R.odney : il coula bas quelques jours après sur le banc de Terre-Neuve, et sauva son .équipage avec beaucoup de peine; nous lui avions tué plus de cent cinquante hommes.
Je fus le lendemain plus malade que jamais. Huit jours après notre combat, nous arrivâmes sur les côtes de l'Amérique, à l'ouverture de la Delaware Nous mouillâmes, et nous envoyâmes un canot à terre pour chercher des pilotes , l'entrée de la Delaware étant difficile et dangereuse. Un coup de vent fit chavirer notre canot, et presque tous ceux qui étaient dedans périrent. Il ne nous vint pas de pilotes ; mais, au point du jour nous aperçûmes une escadre anglaise de sept bâtiments de guerre qui venaient sur nous toutes voiles dehors : nous fûmes forcés d'appareiller et d'entrer dans la rivière sans pilotes. Nous vîmes enfin arriver le canot de la Gloire, à qui il n'était pas arrivé d'accident et qui nous ramenait des pilotes. Nous apprîmes par eux que nous étions dans le mauvais chenal, et perdus sans ressources. M. de Latouche s'enfonça encore deux lieues dans le chenal; et, voyant qu'il ne lui restait plus d'espoir, il se détermina h envoyer à terre les paquets de la cour, l'argent et les passagers. M. de Latouche échoua le lendeman , coupa ses mâts, fit tout ce qu'il put pour rendre sa frégate mutile aux Anglais, et fut pris; la Gloire, qui tirait moins d'eau, après avoir touché longtemps, passa enfin, et
arriva saine et sauve à Philadelphie. On nous mit à terre à environ une lieue d'aucune habitation, sans avoir emporté une seule chemise.
J'avais encore la fièvre , je pouvais à peine me soutenir, et je n'aurais jamais pu gagner une maison sans un nègre très-fort qui me donna le bras. Dès que nous eûmes mis l'argent en sûreté, je m'acheminai doucement vers Philadelphie. Ma fièvre était devenue lente; je m'évanouissais à chaque instant ; les médecins français et américains s'accordèrent pour prononcer que je mourrais avant la fin de l'automne.
Il partit un vaisseau pour l'Europe ; j'eus occasion d'écrire à madame de Coigny, cela me fit un bien infini. Les médecins avaient déclaré qu'il était impossible que je pensasse à joindre l'armée , lorsque M. de Rochambeau envoya un de ses aides de camp porter des lettres au chevalier de la Luzerne, et m'écrivit de faire l'impossible pour venir au camp, qu'il avait des choses de la plus grande importance à me communiquer. Je me décidai sans consulter personne; je montai à cheval, et partis pour le camp: autant valait mourir en chemin que dans Philadelphie. La route me fit du bien. J'étais déjà beaucoup mieux quand j'arrivai au quartier général.
M. de Rochambeau me vit arriver avec plaisir; il me dit que la plus grande partie de son armée allait s'embarquer à Boston, qu'il laissait quelques troupes en Amérique, et que. lui de sa personne retournerait en France et qu'il me donnerait le commandement de ses troupes. L'armée décampa dix ou douze jours après. Je repassai la rivière du IN'ord , et fus prendre mes quartiers d'hiver dans le comté de la Delaware. Ma santé se rétablit ; je ne désirais plus que des lettres , et nous n'en recevions pas.
La frégate la Danaé revint enfin : j'appris par elle bien des malheurs; elle ne m'apporta pas la consolation que j'espérais, pas un mot de madame de Coigny; M. de Yoyer était mort,