M KM CIRES
j'avais perdu madame Dillon. Il ne restait rien daus le monde à mon malheureux ami : sa maîtresse , son honneur, sa fortune, celle de ses enfants, celle de beaucoup d'autres, il avait tout perdu à la fois; peut-être je n'avais plus rien moi-même : ce fut ce qui m'inquiéta le moins. Je fus au moment de tout quitter pour aller joindre l'infortuné M. deGuémené, en quelque lieu qu'il fût ; des considérations trop longues à expliquer ici me retinrent.
Point de lettres de M. ni de madame de Guémené , point de mes gens d'affaires , pas le moindre détail sur l'affreuse nouvelle , la crainte que madame de Coigny ne fût malade ; elle m'avait écrit ou il lui avait été impossible d'écrire ; je n'ai pas à me reprocher de l'avoir un moment soupçonnée de négligence Lorsqu'elle seule me restait, sûr de son cœur comme du mien , je me disais à chaque instant : Elle peut ne pas m'aimer, elle ne peut pas ne pas vouloir me consoler. Hélas! à deux mille lieues d'elle, existait-elle encore! Mes idées et mes craintes variaient à chaque instant ; je me tourmentais et je me rassurais. Tout le monde n'était pas sans pitié; je n'avais point de confident, niais madame de Montbazon, mais M. de L'isle savaient que madame de Coigny m'était bien chère; ils m'auraient donné de ses nouvelles dans tous les ports : une méprise du jour, l'oubli d'un domestique , l'inexactitude de la poste m'avaient sans doute empêché de recevoir mes lettres ; je n'en avais pas de plusieurs personnes qui m'écrivaient habituellement ; je ne les croyais pourtant pas malades, je pouvais donc espérer que madame de Coigny ne l'était pas.
Telle était ma cruelle situation quand M. de Rochambeau partit pour la France. J'écrivis à madame de Coigny; j'étais sûr qu'elle n'accablerait pas mon malheureux ami , je lui demandai à genoux de lui marquer un peu d'intérêt , il y serait si sensible ! J'écrivis à M. de Guémené qu'il avait encore un ami dont il pouvait entièrement disposer.
Fc tumulte de Philadelphie m'était devenu insupportable, je voulus m'en tirer. Un voyage à Rhode-Island réunissait les avantages de me rapprocher des lettres qui arriveraient probablement dans le nord, et de revoir cette charmante famille qui m'aimait si tendrement. Je partis donc, malgré la rigueur de la saison. On eut à Newport une joie inexprimable de me revoir : je n'y vis personne-, j'y menai une vie douce et tranquille, et l'on y eut grand soin de moi.
Pendant que j'étais à Newport, vers le milieu du mois de mars, le paquedot américain le Washington arriva de France à Philadelphie. Le baron de Foks , mon aide de camp, m'apporta mes lettres à Newport : il y en avait deux de madame de Coigny, une de Spa, du 26 juillet 1781, et un autre du 18 octobre de la même année. Je pleurais sincèrement madame Dillon et M. de Voyer ; mais madame de Coigny vivait et m'écrivait ; j'aurais pu la perdre, et je ne l'avais pas perdue! Je ressentis un mouvement de joie aussi vif que l'avait été ma douleur : quelles lettres! avec quelle simplicité touchante elles peignaient son âme. Elle n'aimait point M. de Chabot; elle me plaignait de l'avoir cru. Tous les éclaircissements qui pouvaient me rendre ma tranquillité, elle me les offrait avec tant de grâce ! Un mot suffisait pour me rassurer : elle avait déjà fait ce que je lui demandais avec tant d'instances : elle plaignait M. de Cuémené , elle ne l'accablait pas ; elle ne me disait pas qu'elle m'aimait , mais elle me disait qu'elle comptait tant sur mes sentiments pour elle, qu'elle me faisait presque autant de plaisir.
Les lettres venues par le Washington disaient la paix plus éloignée que jamais. Huit jours après , j'appris par New-York qu'elle était faite. Je quittai Newport : ce ne fut pas sans regrets et sans attendrissement. Je passai quelques jours chez le général Washington, et je retournai à Philadelphie. T.a frégate F Active m'y apporta l'ordre de ramener en France les restes de l'armée française. Je reçus en même temps une lettre de
'2Ui MÉMOIBES DU DUC DE LAUZUI*.
madame de Coigny , du 21 septembre 1782 : il était dit que toutes les lettres que je recevrais d'elle seraieut de cinq mois de date. Je ne perdis pas de temps pour faire embarquer les troupes; et le 11 mars 1783 nous appareillâmes de Wilmington pour la France.