COURT AVANT-PROPOS
Comparer comme dans la Bruyère l'homme de la ville à l'homme de cour, une faible copie d'un grand maître au tableau original , une doublure médiocre au talent d'un premier rôle, un élégant de province à l'habitué du boulevard des Italiens, c'est indiquer, sous quelques rapports, la distance qui, dans le même ordre de penchants, de travers et de désordre, sépare M. deTilly de M. le ducdeLauzun. L'étude d'une époque veut qu'on en agisse ainsi : n'en connaîtrait-on pas qu'imparfaitement les mœurs, si l'on ne constatait ce qu'elles subissent de modifications , pour le même temps, aux différents degrés de la société? A qui veut, en visitant un palais, s'en faire une idée juste, il importerait d'en voir les bâtiments d'habitation après les appartements d'apparat.
M. de Tilly ne gagnera pas personnellement à cet attentif examen; mais le lecteur, l'historien, le moraliste y gagneront certainement : il y a , dans ce qui suit, tel chapitre curieux et vrai que je me dispense d'indiquer, et dont les révélations ne se trouveraient nulle autre part , à moins qu'on ne descendit aux Contemporaines deRestif de la Bretonne.
Qu'eùt-il fallu pour éviter à M. deTilly d'encourir ce rapprochement? il eût fallu qu'il ne subit point l'influence dan-
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gereuse des classes plus élevées que la sienne ; la contagion de l'exemple l'a perdu. Ce n'est pas à beaucoup près que M.deTilly ne pùttirer vanité de sa naissance et de sa condition ; il va donner lui-même des détails sur sa famille, et n'en donnera que trop sur sa vie. Reçu page de la reine à quinze ans, il ne sortit des pages que pour entrer avec un brevet d'officier dans les dragons de Noailles. Qu'on joigne à ce brevet la bienveillance de la reine, qu'intéressaient le nom du jeune officier et quelques essais littéraires, abandonnés sur de sages avis, et, pour tout autre plus réservé dans son ambition, plus exact dans son service , plus ménagé de ses revenus , une carrière honorable était dès ce moment assurée. Mais le comte chercha les aventures brillantes , quitta l'état militaire pour la galanterie quand les mœurs du siècle lui permettaient assurément d'associer l'une à l'autre, et se livra bientôt à des prodigalités hors de toutes proportions avec sa fortune. Gomment pourvoir â ces dépenses? il emprunte ou prend à crédit : ses dettes le conduisent, on le verra malheureusement, à des transactions que condamnait la délicatesse , et qui le privent des bontés de la reine. Elle lui interdit sa présence : ce qui le condamne plus que tout le reste, c'est que depuis il nourrit contre elle, de son aveu, des pensées hostiles qui n'ont fait et ne pouvaient faire tort qu'à lui.
Par quelles raisons donc rendre au jour les mémoires de cet ingrat protégé, de ce prodigue imprévoyant, de ce séducteur d'assez mauvais ton? c'est que jeune, il a vu la cour et les ministres ; qu'il a vécu plus tard auprès des généraux dont il fait des croquis piquants; que ses goûts littéraires le mettent en rapport avec Rivarol, Chamfort
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et Champcenciz ; que ses opinions sur les événements de 89 furent invariablement contraires à l'émigration, qui privait le trône de ses défenseurs naturels ; qu'avec le vicomte de Ségur, il concourut au très-spirituel recueil intitulé les Actes des Apôtres; qu'il demanda toujours des mesures énergiques quand elles offraient encore des chances de salut; et qu'en juillet 1792, il adressa les plus courageux et par cela même les plus sages conseils à l'infortuné prince que menaçait le 10 août; qu'enfin, avant de quitter Paris en 92 , il connut, précisément à cause de ses dérèglements , deux femmes dont la vie et la mort ont vivement alors et depuis ému l'opiniou , Mme et Mlle de Sainte-Amaranthe.
Les dernières années de Tilly ne furent pas, il s'en faut, exemptes de blâme. Ses ressources après l'époque à laquelle s'arrêtent les Mémoires écrits de sa mum trahissent trop de calculs intéressés. — Le dernier margrave d' Anspach , Christian - Frédéric - Charles - Alexandre , né en 1736 et parvenu à la souveraineté en 1769 , vivait en 1792 à Londres. Il y avait épousé (on ne trouvera pas ces détails dans les Mémoires) Elisabeth Barkely, veuve de Lord Craven. Tilly avait fui les huissiers autant que la terreur en Angleterre.
On l'y vit bientôt fort occupé de la margrave. Quelles causes attrihuer à leur union? Les sens? j'en ai peur du côté de la margrave ; la nécessité? j'en ai plus peur encore du côté du comte : comment s'étonner de les voir l'un et l'autre tomber si bas quand on sait que, dans le parc même de la margrave , devant témoins, il osait lui donner des coups de cravache... Il quitte tout à coup Londres pour Hambourg; il y retrouve Rivarol; on croit