‹ Mémoires du duc de Luynes sur la cour de Louis XV (1735-1758) (volume 2)Chapitre 67 sur 69 · ANNÉE · texte numérisé non relu

ANNÉE

JAIfVIEB.

Nouvelles de la Cour et de l'armée. — Maladie deAP^** de Chevreuse. — Arrivée du dievalier de Belle-Isle. — Mort de Télectear palatin et de M. de Breteuil. — Retraite de Bohême» -*- Mort da prince de Bisache* -^ Incendie à Brest; agents de l'Angleterre arrêtés. —Serment de M. delà Mothe, nouveau chevalier d'honneur de la Heine. — Logement de Mme de Flavacourt. — Gouvernement donné. — Maladie du cardinal de Pleury. ^ Voyage de Choisy. — Grave indisposition du Roi. — Visites an cardinârde Fleury. — Mort de la duchesse de Saint-Simon. — Mariage de M. de Laa- 'raguais. — Maison de M™*^ de Maîlly à Paris. — Charges dechAicelier et de grand-aumênfer delà Reine. — Mort du cardinal de Fleury; douleur du Roi. — Feuille des bénéfices donnée à l'ancien évéque de Mirepoix ; l'archevêque de Rouen nommé grand-aumônier. — Mort de M. de Collandre et de M™* de Soyecourt. — M. de Montaigu nommé ambassadeur à Vêilisi». — Élection à l'Académie française de M. de la Bletterid annulée. ^

Du mercredi 2 janvier ^ Versailles. — M. le duc de Bouillon demanda avant-hier Tagrément du Roi pour le mariage de M^^*" de Bouillon avec le fils de H. deGuémené> comme je l'ai marqué ci-devant.

Hier se fit la cérémonie ordinaire des chevaliers de l'Ordre; il n'y a point eu de promotion; M, le cardinal de Tencin (1) fut reçu ; M"*^ la princesse de Rohan quêta; elle n'en fut avertie qu'à huit heures du matin.

Aujourd'hui il y a eu l'office des morts comme à l'or^ dinaire, c'est-à-dire suivant le nouvel usage. M. l'abbé de Pomponne (2) est venu aujourd'hui chez M™* de Luy-

(1) C'étoit la première fête de l'Ordre où il s'étoit trouvé ici depuis sa nomination. ( Note du duc de Luynes.)

(2) Il est chancelier de l'Ordre. {Note du duc de iMynes,)

nés; M. le cardinal île Rohan, qui y est venu, lui a d mandé pourquoi M. le Dauphin avoil hier un carreau v à la cérémonie et aujourd'hui un carreau violet, ce qad ne doit être que pour le Roi. M. l'ablMi de Pomponoefl a répondu que c'étoit une faute , mais qu'il ne s'en môloit point, que c'étoit l'affaire de M. de Breteuil, qui e premier maître des cérémoniesde l'Ordre.

M, le Dauphin et Madame soupérent hier avec le Roi] au grand couvert, M. le Dauphin sur le retour de la table,! du côté du Roi , et Madame vis-à-vis de lui, du côté de la Reine. Comme le Roi et la Reine sont servis chacun de leur bouche et par leurs gentilshommes servants, il y eut un moment de contestation assez vive pour savoir qui devoit servir Madame; il a été décidé ce matin (1} qu'elle devoit l'être par les gentilshommes servants du Roi. Ce fut effectivement un gentilhomme servant du RoiquiservitMadame.il devoit y avoir derrière le gentdbomme servant un officier pour demander à boire pour i Madame ; il ne s'y trouva pas, et cela fit quelque embarras. T

Comme M. le Dauphin et Madame n'ont point été jus- ■ qu'à présent dans l'usage de souper au grand couvert, et! que M. le Dauphin n'y avoit point encore soupe avant lel jourde NoBl, ilétoitenusage depuis plusieurs années quel le maître d'hôtel de quartier présentant la serviette au Roi^r le maître d'hôtel de quartier de la Reine présentoit aumfl la serviette à la Reine. Il vient d'être décidé que, coa-«j fermement à ce qui se praliquoit du temps du feu Roia M. le Dauphin présenteroit la serviette au Roi au granty couvert; par conséquent Madame la présentera aussi à 1h Reine (2) .

Le Roi a été aujourd'hui à la chasse pour la premiërtfl

(l) Hier. (J>'oîe du duc df Lvyna.)

(Z) Cela se pratiqua ainsi le ]>rernicr jour <lc ['an. M. <lc Lirry ilonna h vielle k M. le Oaupliin; M. de Chalmazcl dcvnit auKsi In pr«senlerà Madame. 1 CeU est sans difiicalté ; cela ne se fit pas cependant, parce qu'il y eut du nul- I entendu, {/fote du due it Lufiies.)

fois depuis quinze jours, à cause de la gelée. Pendant tout ce temps, il a toujours diné, comme à T ordinaire, tète à tète avec M. de Meuse. Pendant ce temps-là. M™* de la Tournelle, qui est établie dans son nouvel appartement, comme je Tai déjà marqué , dlnoit seule ; elle n'a point voulu jusqu'à présent descendre dans les cabinets pour y •dlner,sni que le Roi fit porter son dîner chez elle ; mais immédiatement après lé diner le Roi monte chez elle avec M. de Meuse. Au bout d'une demie-heure, M. de Meuse s'en va.

Hier, le Roi dîna avec M. de Meuse, M. de Bouillon et M. le duc de Brancas, dans ses cabinets; aujourd'hui, il y soupe avec M"*^ la Duchesse, M"® de la Roche-sur-Yon, M^^'d'Antin , M"* de la Tournelle et plusieurs hommes.

IhA 4. — M. le cardinal de Fleury, qui est à Issy depuis environ un mois, vint hier ici, et travailla seul près d'une heure avec le Roi ; il s'en retourna de bonne heure après dîner; il est fort changé.

On trouvera à la fin de cette année l'état des quartiers que notre armée prend en Bavière, et une lettre d'un homme sensé , officier de gendarmerie , par laquelle on verra que l'Empereur n'est pas content, et n'a pas sujet de Tètre des partis que nous prenons (1) .

Du 6. — On eut nouvelle, il y a cinq ou six jours, par un courrier de M. deBelle-Isle, qu'il étoit sorti de Prague la nuit du 16 au 17 décembre avec 11,000 hommes de piei^ et 3,000 chevaux , qu'il avoit laissé dans Prague M, de Chevert, brigadier et lieutenant-colonel du régiment de Beauceavec 1,800 hommes et 4,000 malades. M. de Belle- Isle avoit dérobé deux marches aux ennemis et fit sept lieues la première journée. Par unsecond courrier l'on apprit qu'il étoit arrivé à Lubenz (2), à cinq journées de Prague, et qu'il comptoit être le 27 à Egra. Ce second courrier avoit

(1) Cette lettre ne se trouve pas dans le manuscrit de l'auteur des Mémoires.

(2) On Liebenz.

878 MÉMOIRES DU DtJC DE LUYNES.

marché jusqu'à Egra avec la cavalerie. M. de Belle-ble n'ayant gardé avec lui que Pinfanterie et les dragons , les cavaliers à pied, dont on avoitforitté des compagnies, ont suivi la cavalerie. Sur ce second courrier , on en fit partir un d'ici pour porter des ordres & M. de Belle-Isle à Egra , mais on ne dit point encore quels sont OM ordres. On apprit il y a deux jours par un troisième ooamer que M. .de Belle^Isle étoit arrivé le 26 au soir à Egta y ayant été suivi seulement par quelques hussards de Tartnée du prince de Lobkowitz, qui ont, à ce que Ton dit^ pillé quelques équipages. Au reste il ne manquoit que 250 soldats à rarrivée à Egra.

Le Roi donna il y a quelques jours à If** de Boufflers une fort jolie tabatière. Il n'y a rien de nouveau par rapport aux cabinets. Le Roi ne sortira point cette semidne, qui est celle de IT" de la Tournelle ; il y aura un voyage de Choisy dimanche prochain .

J'ai marqué ci-dessus que ma belle^fiUe tomba malade le samedi 15 décembre; le lendemain dimanche , elle eut la fièvre, les yeux fort rouges, mal aux reins et un grand assoupissement. M. Helvétius la fit saigner du pied deux fois le lundi, et, jugeant que ce pou voit être la petite vérole, proposa d'envoyer quérir M. de Vernage. Le mardi matin , la petite vérole se déclara ; elle avoit même commencé à paroitre dès la nuit. M. de la Vigne, médecin du commun de la Reine, avec sa permisssion , s'est enfermé avec M""* de Chevreuse. M. de Vernage étoit toujours effrayé de la rougeur des yeux et craignoit un embarras dans le cerveau; cependant il n'y eut nul accident jusqu'au neuf delà petite vérole. Ce jour-là même, on la changea de linge et de lit ; elle parut dès ce moment plus inquiète et plus souffrante , et le lendemain matin il y eut un moment de délire et de convulsion fort effrayant. Elle avoit reçu ses sacrements dès le premier jour de sa maladie. Elle voulut dans ce moment faire son testament; elle le fit avec tranquillité, et dès lors il parut un mieux

JANVIER iT45. 879

considérable. Depuis ce temps ^ elle a toujours été aussi bien qu'on pouvoit l'espérer; elle est présentement hors de tout danger (1) ; il reste encore de la rougeur et de la fluxion sur les yeux. Comme elle avoit désiré de voir (iendron y oculiste^ la Reine eut la bonté de lui envoyer de son propre mouvement une chaise pour Famener ici. L'âge et les infirmités de Gendron ne lui permettant pas de suivre cette maladie ^ on a eu recours au sieur De»mours^ oculiste. M. Helvétius vit encore la malade un moment^ le mardi matin; depuis ce temps ^ il n'est pas revenu y mais il a été consulté tous les jours par les autres médecins.

(1) Lettre du maréchal de Bellb-Isle au duc de Luynes.

A Amberg, ce 10 janvier 1743.

C'est de fout mon cœur. Monsieur, que je tous fais mon compliment sur la pleine convalescence de M»ne la duchesse de Chevreusc. M™* de Belle-Isie, qvA a partagé tontes tos inqniétudes, m^a appris dès les premiers jonrs cette enielle nouvelle afin que je prisse, comme j'ai fait, toutes les précautions pour que M. votre fils n'en eût aucune connoissance. C'est avec une satisfaction infinie que je lui ai annoncé la petite vérole et la guérison à la fois en lui remettant la lettre de Mme de Luynes; voilà peiit<^tre la seule circonstance oii il est heureux d'être hors du commerce du monde et de ne point recevoir de lettres. Il est bon que cette triste Situation soit finie. Je compte donc vous ramener bientôt M. de Chevreuse en bonne santé ; il finira comme il a commencé, car il reconduira en France la division des dragons^ Je pe saurois en irérité vous en dire assez de bien, et je sens que je l'aime chaque jour davantage. Il est également ridicule et nuisible au bien du service qu'il ne soit pas maréchal de camp depuis six mois; il a mérité de l'être deux ou trois fois poDT une, cette campagne. Est-ce là le cas d'attendre des promotions générales? Il ne devroit point y ea avoir d'autres que celles d'avancer les sAjets à mesure qu'ils se distinguent. Vous trouverez que je parle comme un militaire et que je suis devenu bien rouillé depuis que j'ai quitté la Cour. Sur ce pied je ne veax point me déroailler, et m'en tiendrai à dire la vérité. J'ai lieu de croire qu'il y en a beaucoup qui ne sont point encore parvenues à Versailles ou qui y ont été bien cachées. J'attends avec bien de l'impatience d'être à port^ de pouvoir vous renouveler moi-même le sincère et inviolable attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être , Monsieur, votre très-humble

et très-obéissant serviteur.

Le MAR<:cnAL de Belle- Isle.

Vous voulez bien me permettre d'assurer ici M*"^ de Luynes de mon attachement le plus tendre et le plus respectueux.

Je" re as lia- M

3B0 HKMOIftES DU DUC DE LUTNES.

M. le chevalier de Belte-Islo arriva hier un soir A Issy ; il est parti d'Egra le 30 après midi ; il a été p Roi aujourd'hui ; on ne sait point encore les détails doatd il est chargé. On a seulement appris par lui que M. de ' Belle-lsle avoit emmené de Prague seize otages , quatre de la haute noblesse, quatre du clergé, quatre des moyens et quatre de la magistrature. Il avoit avec lui les trenta- 1 pièces de canon appartenant au Roi, qui sont arrivées sans accident. Les chevaux des équipages de cette armée ^ étoient au nombre de 10,000, moins dix. M. le prince de Lobkowitz avoit fait garder les deux chemins par où il croyoit que l'armée passeroit nécessairement; M. de Belle-Islc a passé par un troisième chemin.

On a su aussi que M, de Chevert avoit capitulé dam Prague, qu'il avoitobtenu pour lui et les 1 ,800 hommea^ de sa garnison les conditions les plus honorables et d'ètcw conduit en lieu de sûreté ; pour les V,000 malades il n'aJ pu obtenir d'autre traitement que celui de prisonniers deil guerre. On ne dit point encore le temps que M. de Belle-, [ Isle compte demeurer à Egra ; ce qui est de certain, c'est I qu'il n'a point trouvé d'ordres de la Cour en y arrivant, il

Le Roi dit hier au soir que l'électeur palatin (1) étoit^ mort; il étoit dans la quatre-vingt-deuxième année dda son âge. ,

M. de Breteuil , qui étoit hier à Issy, s'y trouva fopfc.'l mal; on le remit aussitôt dans sa voilure; en arrivant à* T Paris on le crut mort. C'est une attaque d'apoplexie ; il a été saigné plusieurs fois cette nuit; il a reçu l'extrénae onction ; ce matin , la connoissance lui étoit déjà revenue , en partie; cette après-midi il en avoit encore davantage^d mais cependant on le regarde comme en très-grandJ danger.

M. le Cardinal est arrivé ici cette après-midi , tant pu rapport à cette nouvelle, que pour M. le chevalier èeM

(I) Charles-Philippe de Nenboitri!.

Belle-Isle ; il n'a resté qu'environ une heure de temps^ et est reparti pour Issy. Il a dit à M. de Belle-Isle de remettre ses dépêches à M. de Haurepas.

Du 7. — M. de Breteuil est mort ce matin à sept heures. Il eut hier quelques moments de connoissance y mais jamais entière. Le Roi a dit aujourd'hui^ après la messe ^ qu'il avoit donné la place de secrétaire d'État à M. d'Argenson. M. d'Argenson est parti cette après-midi pour aller à Issy , et de là à Paris.

M. le chevalier de Belle-Isle soupa hier chez M"* de Luynes. On lui fit plusieurs questions; il dit entre autres choses que plusieurs jours avant la sortie M. le maréchal de Belle-Isle avoit fait ouvrir les portes de Prague, laissant à tout le monde la liberté d'y entrer, mais défenses à qui que ce soit d'en sortir ; que le jour de la sortie H. le maréchal de Belle-Isle avoit envoyé des officiers avec main forte à ceux qu'il avoit choisis pour otages leur dire de sa part ^u'il les prioit do venir lui parler ; que lorsqu'ils étoient arrivés, on les avoit fait entrer dansune maison vis-à-vis celle de M. de Belle-Isle; que c'étoit là où on leur avoit déclaré que Tintention du Roi étoit qu'ils suivisisent son armée pour être garants du traitement que Ton feroit aux troupes qui resteroient dans Prague ; qu'on leur avoit donné huit heures de temps pour faire leur arrangement, sans cependant les laisser sortir de la maison, leur permettant seulement de donner leurs ordres; que M. le maréchal n'avoit passé aucune rivière et avoit passé par des chemins de traverse qu'il connoissoit; qu'il avoit trouvé sur son chemin un poste des ennemis, mais trop foible pour l'arrêter; que ce quartier, n'ayant pu s'opposer à la marche de l'armée , avoit pris le parti de la suivre ; que le temps qu'il avoit fallu pour avertir H. de Lobkowitz, rassembler ses troupes et marcher, avoit donné deux jours d'avance à notre armée; que les Autrichiens avoient été fort étonnés de ce qu'au bout de deux ou trois jours de marche M. dç Belle-Isle avoit

m MÉMOIRES DU DUC DE LUYNES.

fait un séjour,, et qu'enfin M. de Lobkowitz n'avoit pas osé s'engager dans les défilés qui sont du c6té d'Egra, et avoit pris le parti de ne plus suivre.

On a su un peu plus de détails sur la capitulation. Outre les seize otages enunenés par H. de Belle-lsle j dont un est mort en chemin , il y en a eu encore douze autres que {d. de Belle-lsle fit mettre dans la citadelle , à la garde de M. de Chevert; avant que de partir. Il paroit que Ton à été fort content de M. de Monty, l'un des principaux ingénieurs de la reine de Hongrie et le plus estimé, qui a été pris dans une sortie pendant le siège. M. de Monty est fort ami du prince de Lobkowitz, lequel a beaucoup d'égai^ds pour lui^ avec d'autant plus de raison quela femme dudit sieur de Monty est auprès de la reine de Hongrie, qu'elle a beaucoup de crédit sur son esprit, et qu'elle en reçoit tous les jours des marques d'estime et de bonté. On ne doute pas que M. de Monty n'ait beaucoup contribué aux conditions honorables qui ont été accordées à la garnison; non-seulement les 1,800 hommes sont sortis a.vec tous les honneurs de la guerre, mais même ceux des 4,000 malades qui se sont trouvés en état de sortir dans le même temps ont joui du même privilège. M""^ la comtesse de Bavière n'est point sortie, comme on Tavoit dit d'abord; elle a voulu rester auprès de son fils (1) , qui n'est âgé que de trois mois, et il y a eu un ajrticle de la capitulation particulier pour elle. Pour M. le comte de Bavière, il est vrai qu'il est sorti avec l'armée. Les troupes ne sont point restées à Egra ; elles ont dû arriver le 6 à Amberg ; on ne doute pas que leur destination ne soit pour revenir en France.

Copie d'une lettre écrite par M. le maréchal de Belle-lsle à um des ministres du Roi dans une cour étrangère, d' Amberg le 8 janvier 1743.

« Vous me paroissez désirer, monsieur, avec tant d'instance d'être

(1) II est mort depuis à Prague. i^Note du duc de Luynes, datée du 22 fé- ?Tier 1743.)

JAHVIËR 1745. 883

informé «lo nai de ce qui s'est passé dm» la marche de Tarmée de Prague à (l)£gra que, quoique je n'aime pas à parler d'une chose où j'ai eu personnellement tant de part, je cède néanmoins au hien qui en peut résulter pour l'honneur des armes du Roi, surtout dans les circonstance présentes qu'il convient au bien des affaires générales de détruire tout^ les menteries que débitent les écrits et gazettes autrichienne. Je yais donc vous faire un récit sommaire, mais exaqteni^t vrai, de ce qui s'est passé relativement à cette expédition.

« Lor^ue le maréchal de Broglie pi'a remis le commandement de r^irméede Bohême et de la ville de Prague, le 27 octobre, jour de son départ, elle étoit peu approvisionnée; il n'avoit conservé que 12 à 1300 chevaux pour toute cavalerie et 250 pour tous attelages, pour les vivres et pour l'artillerie ; tous les environs de Prague, à trois lieues à la ronde, étoient totalement dévastés et fourrages; nous avions affaire à environ 2,500 hussards et 1,500 Croates ou pandoqrssous le commandement des généraux Festetitz et comte de Forgatz. Mon premier soin a été de remonter ma cavalerie; j'avois déjà trouvé 2,000 chevaux en six jours de temps et 7 à 800 chevaux d'attelages ; j'avois étendu mes quartiers pour approvisionner mes magasins et cependant faire vivre plus commodément mes troupes, lorsque j'appris que le prince Lobkoveitz avoit été détaché de l'armée du grand-duc pour yenir de nouveau bloquer l'armée dans Prague. Il campa en effet à quatre lieues de cette place, le 4 novembre, avec treize régiments d'ini^terie, huitde cuirassiers ou de dragons, 1,500 Croates ou pandours, et à peu près autant de hussards ou de chasseurs à cheval, ce qui aVec le corps du général Festetitz formoitune armée de 18 à 20,000 hommes effectif, à quoi s'est joint encore quelques jours après 5 à 6,000 chasseurs ou milices de Moravie. J'ai donc été obligé de retirer mes quartiers,. dont j'ai formé un camp à une petite lieue de la ville pour tenir les débouchés qui mènent à l'Elbe.

Le prince de Lobkowitz a eu grand soin de se couvrir de rivières et de ^e tenir hors de portée que je puisse le combattre ; mais la nécessité où j'étois d'user de toute mon industrie à rassembler des fourrages ou des vivres et de mettre mon armée en état de pouvoir agir, dès que les opérations de l'armée du Danube obligeroient le prince Charles à rappeller M. de Lobkowitz, m'a uniquement occupé et m'a empêché d'attaquer ses quartiers et de faire la petite guerre.

j'ai cherché à donner le change à mon ennemi^ et tandis que je ne songeois qu'à sortir, j'ai fait toutes les démonstrations de quelqu'un qui yeut faire un établissement solide ; j'en supprime ici tous les détails. €e n'a pas été la partie la moms difficile, parce qu'il falloit que. je

(l>On peut suivre cette marche sur la carte d'Allemagne de Chauchard.

travaillasse 3u\ deux contraires à la fois, que mon véritabJB objet fllt cauhë en tâchaut de persuader l'autre. J'ai fait reconnoître tous la cliemius qui cooduisent de Prague â Egra; il y en a deux ordinaires, auxquels le priace de Lobkowitz u douné toute son attention. ràP cherché tous les moyens d'en pouvoir prendre un troisième au railieil des deux autres; il m'a fallu y envoyer desgensiutelligentsetdéguisés;' et lorsque j'ai vu qu'il n'y avoit aucune diversion à espérer de nos ar-' m ées de Bavière et du Danube, et queplusjedifférerois, plus les ob-' stacless'augmenteroient etquema retraite pouvoit devenir impraticable, j'ai pris décisivement toutes mes mesures et ai mis mon armée en' marche la nuit du t6 au 17, Ëur deux colonnes, leur donnant uDren-' dez-vous, h trois grandee lieues de la ville, où je suis arrivé de ma'' personne le 17, à la pointe du jour, menant avec moi1,100 hommei ' d'infanterie, y compris 23 compagnies de grenadiers que j'avois formées'ïur les cavaliers à pied, 3,000 chevaux, cavaliers, dragons oit hussards, 30 pièces de canon de campague à la suédoise avec tout leu^' , attirail, des chariots chargés de cartouche pour l'infanterie, pierréd, à fusils,outils, etc., des caissons portant du pain ou du rizpour six jours, le trésor, l'hâpital ; le tout composant environ 300 voitures et 6,000 mulets ou chevaux de bât d'équipage.

J'avois fait prendre aux troupes, en partant, du paio;et du riz pour siv jours, et je conduisois avec moidesbœuls pour distribuer la viande jouroellcment ; j'en ai donné une livre par jour à chaque soldat, pour supplÉeraupainjjeleuraî aussi fait donner du lard et de l'eau-de-vie et une seconde distrihution de riz, dans la marche; j'avois ùùt ficeler secrètement du foin ; j'en ai fait prendre à toute la cavalerie et ^ aux équipages pour deuxjours, et pour quatre jours d'avoine.

Quoique j'aie laissé dans Prague unegarnison de plus de 4,000 hom-' mes, elle n'étoit composée que de convalescents, infirmes «t malin* grès, qui n'eussent Jamaispu fairedeux jours de marche; cette précaution étoit d'ailleurs nécessaire pour la sûreté de nos hôpitaux et des effets que je ne pouvois emporter, comme aussi pour faire diversion et empêcher que le prince de Lobkowitz ne îùt averti sur-le-champ de mon départ. J'omets le détail d'une infinité d'autres précautions qu'it' m'a fallu prendre pour dérober ma marche, en quoi j'ai parfaitement'' réussi. Le prince de Lobkowitz, ayant cru que ce n'étoit qu'uo grand. fourrage, n'a su la vérité que le 18. J'avois &iitalors huit grandes lieues, . car après que j'eus joint toutes les troupes, le 17 à la pointe du jour, ^ par un brouillard et un verglas qui rendoient ma marche extrémement'j pénible, je la continuai jusqu'à Teukiowitz, où je surpris de cuirassiers, qui eût été enlevé sans le Lrouiirard, qui facilita traite; onen tua une vingtaine, onfîtl7prisonniers, et l'on prit aschevaux. Comme le pays est fort ouvert et qu'il y a douze ou quatorze

JANVIER I74S, gga

I ItGueSilc plaines a Iraverscr, ayaut affaire à un ennemi qui avoil plus de 8,000cbevau\ trais et saus Lagages, j'avois partagé mou armée en ciiHj divisions, deux avant-gardes et une grosse arrière-garde ; i^haque division composée d'une brigade d'tniauterie de deux mille deu\ ou trois cents hommes, de deux brigades de cavalerie d'environ soo cheiraux, d'une brigade d'artillerie de six pièces, et des équipages des ofSders généraux et des troupes de la division. Ma première avant-garde étoit composée alternativement de mesc^rabiniers ou dragons, de mes hussards et de 18 à 20 compagnies de grenadiers ; et la seconde avautgarde, des gardes ordinaires et du campement. U faut observer que le pays est fait de façon qu'il est impossible de marcher sur plus d'une colonne ; il est aisé de comprendre la Qle que doit tenir tout ce que jevieus de détailler, et c'est par cette raison que mon armée étant toujours partagée endiTisions, j'étois toujours en état de faire fece eu force à. la léte, à la queue et le long de ma colonne, parce que disant k droite oii à gauche selon le côté ou paroîtroit l'ennemi, je me trouverois toujours en bataille, mes armes mêlées, infanterie, cavalerie et canon, couvrant mes équipages que je'faisois mettre derrière ; et c'est ce qui est en effet arrivé, car à mon départ de Teuklowitz, les ennemis firent mine d'attaquer mon arrière-gaidc avec quantité de hussards et de Croates, soutenus par douze ^cadrons de cuirassiers avec leurs étendards. Mes grenadiers, qui étoient postés derrière mes chariots, firent feu à propos ; ce qui joint à quelques volées de canon obligea l'ennemi à se retirer en désordre hors de la portée. Ils attaquèrent le même jour presqu'cn même temps le centre de ma colonne à la troisième division, où étoient la brigade d'Auvergne et celles de la Reine et d'Orléans-cavalerie. Le comte de Bavière, qui la commandoit, fit mettre 1 troupes enbataillc et tirer du canon, ce qui les écarta sur-le-champ. Ils se présentèrent aussi en assez grand nombre à l'avant-garde, ou furent chargés avec encore plus de vigueur ; tout cela ralentit un ^leu la marche, et Bt que l' arrière-garde n'arriva qu'un peu après rainuit; la terre étoit couverte de neige; l'armée fit néanmoins ce jour-là six grandes lieues, ce qui m'obligea à ne partir le lendematnqu'à midi. Les hussards nous entourant de toutes parts à la portée du pistolet, je marchai dans le même ordre ; il n'y eut que des escarmouches ; les ennemis avoient déjà rompu tous les ponts sur le chemin de ma gauche, ne s'attendant pas que je puisse prendre à droite, comme je fis. J'arrivai à Jechnitz, qui jusque là est la grande route qui mène vers Pilsen; j'y fis rester l'artillerie et quelques brigades pour faire croire à l'ennemi que je devois continuer, mais dès qu'il fut nuit je Ds marcher tout le reste de l'armée à Steben, qui est le grand chemin de Carlshad et le plus fréquente. ; c'est celui de la poste.

Comme c'est là que l'on commence à entrer dans les montagnes el

dans les défilée, je changeai ma disposition, qui ralenlissoit trop mes mouvements; je fis séjourner toute Tinfanterie, rartillerie et les équipages, et fi» prendre les devants par un chemin différent à toute ma cavalerie que j'envoyai droit à Kgra, ne réservant avec moi qu^uue partie des carabiniers, tous les dragons et les hussards. Je remis Tarmée en marche à une heure après minuit, au lever de la lune, mon infanteiie entremêlée par division avec le canon et les équipages, et toujours une grosse arrière-garde. Je suivis, le grand chemin de Garlsbad pendant une lieue, où je pris tout court à gauche à travers des montagnes et un pays où jamais armée n'a passé ; je n'arrivai qu'à minuit à Luditz, d'où vous conclurez que les troupes turent ce iour-là vingtquatre heures en marche par un froid et un vent du nord insupportable ; mais il faisoit beau soleil. Jusque là Tannée avoit toujours campé en front de bandière *, mais ayant d^à mis trois ou quatre lieues de grands défilés derrière moi, je fis cantonner les troupes dans les faubourgs de Luditz, et leur fis donner toutes sortes de secours; j'y restai jusqu'au lendemain midi ; et comme le brouillard de la nuit n'avoit fait qu'une glace, sur laquelle mon artillerie n'eût jamais pu monter une très-haute et très-roide montagne, je la fis tourner autour de cette montagne sur des marais glacés, et arrivai à onze heures du soir à Teusing, où je restai encore jusqu'au lendemain midi, pour laisser le temps aux troupes de faire leur soupe, de bien manger et de dormir.

C'est là que j'appris que le prince de Lobkowitz avoit fait rompre et brûler les ponts de Carlsbad sur la rivière d'Ëgra et tous ceux de la route de Pilsen, où il avoit jeté plusieurs milliers de chasseurs. Croates et pandours^ n ayant jamais voulu croire que j'eusse pu passer par le chemin que j'avois tenu. Celui qui me restoit à faire étoit encorebien pis ; mais comme j'étois alors au milieu des hautes montagnes et des forêts, je vins mettre mon quartier général à Eînsiedl, et fis cantonner toutes les troupes dans les villages circonvoisins , laissant une grosse arrière-garde à Landek, qui est la tête du défllé. J'y séjournai iejour de ]Noël pour laisser arriver mes traîneurs, faire prendre les devants à l'artillerie, et faire faire du pain de portion que j'avois commandé dans tout le pays ; ce qui me mita même de distribuer environ 40,000 rations à l'armée.

J'ai omis de dire qu'à mesure que j'ai fait faire des distributions, j'ai fait brûler les voitures, qui n'eussent jamais pu passer et m'embarrassoient beaucoup ; par la même raison je fis également, brûler les caissons portant les cartouches de l'infanterie, infiniment trop lourds; je fis mettre les cartouches sur des chariots de paysans conduits par des gens du pays, au moyen de quoi tout a passé légèrement et est arrivé sans accident.

JANVIER 1745. t87

' Le 25, je remis Tannée en marche à minuit, et arrivai à la pointe du jour à rentrée de la forêt qui couvre la haute montagne de Kœ-* nigswarth, d'où Ton descend par un chemin de précipices qui eût été impraticable sans la neige qui en adoucissoit Tescarpement. Je plaçai à la droite et à la gauche de Feutrée du défilé les deux brigades de Piémont et d'Auvergne pour faire l'arrière-garde de tout. J'arrivai avec le gros de l'armée à Kœnigswarth à midi, où je fis cantonner toutes les troupes le long de la petite rivière de Wonheim. Les bagages et l'arrière-garde arrivèrent à onze heures du soir.

Il paroîtra incroyable à la postérité qu'une anhée composée de tout caque j'ai. dit, et surtout avec de Tartillerie, ait fait une marche de 38 lieues, par la saison de l'année la plus rude et les jours les plus courts, à travers un pays ennemi armé et soutenu par un corps de 18 à20',000 hommes, sans embarras et avec toutes sortes de secours, sans néanmoins avoir jamais été entamée et n'ayant perdu que ce qui n'a pu suivre.

Par les états que je me suis fait donner, je vois que ma perte est d'environ {J à SOO hommes et une quinzaine d'officiers que j'ai laissés derrière, attaqués de maladies et dans l'impossibilité de suivre ; j'ai laissé avec eux des passe-ports et des trompettes pour les remettre prisonniers de guerre à la première troupe ennemie.

Le 37, j'ai fait cantonuer toute l'infanterie entre la ville d'Ëgra et yi petite rivière de Wonheim, et la cavalerie de l'autre coté delà ri* ▼ière d'f^gra; j'y ai séjourné jusqu'au 3 janvier, pour y laisser reposer les troupes, d'où je les ai conduites dans le Palatinat (1), toute l'infamterie le long de la Naab , communiquant par ma droite aux quartiers de M. le maréchal de Broglie, en deçà et à la rive gauche du Danube; j'ai placé ma cavalerie tout le long de la rivière de Vils, en arrière. Dans cette position, je fais la gauche de l'armée de M. de Broglie, qui est de l'autre coté du Danube, et j'attends les ordres de la Cour sur la destination de cette armée ; après quoi, je compte rega* gnef le chemin de Paris pour prendre un peu de repos et travailler sérieusement au rétablissement de ma santé, qui est entièrement délabrée et épuisée.

Je dois encore vous dire que j'ai laissé le commandement de la place, en partant de Prague, à M. de Ghevert, offîcier de distinction, avec une ample instruction de tout ce qu'il devoit faire; je lui ai laissé pour garnison 4^000 hommes composés de tous nos convalescens, malingres et infirmes, et d'un nombre de cavaliers à pied hors d'état de soutenir la fatigue de la marche ; cette garnison m'étoit nécessaire :

(1) Le haut Palatinat.

1" pour la surelé de 2,000 malades ou blessés à l'hdpital, et des e

fets detousies [larlicuUersquB ronn'apuemporter; ^^

3° pour tenir lepriDce de Lobfaowitz cd suspens et faire diverse peadaut les premiers jours de ma marche, aTaot qu'il eût pu déméf quelle étoit la force et la qualité de ce que j'avois laissé de troup dans cetteplace, d'autant que j'avois pris la précaution de faire ti des vivres et de l'artillerie dans la citadelle;

3° pour garder plus longtemps le secret et erapéclier que le prim de Lobltowitz ne fût averti de mon dépari, qu'il a iguoré plus < trente-six heures ;

4" et enfin par excès de précaution et pour faciliter la capitulatie du tout, j'ai emmené avec moi vingt personnes des plus notables j tous'les ordres de la ville, pour me servir d'otages et de représailh de ce qui se passeroit après mou départ. Tout cela, joint a toutes 11 autres précautions secrètes et à labonneconduite qu'a tenue M. deChei^ vert, a produit ce que j'avois prévu, qui est qu'il a obtenu une capî* tulation très-honorable, tout es les troupes étant sorties de la placeavetf tous les honneurs de la guerre, avec tous les effets et équipages d particuliers, le tout devant être conduit jusqu'à Egra. il n'y a que les, malades absolument hors d'état de sortir qui resteront prisonniers dé guerre.

Voilà, monsieur, le détail sommaire de ce que j'ai fait pour lïïer l'armée du Roi de la mauvaise situation où on l'avoit jetée. Je n sais comment les ennemis ont osé dire que ma marche ait ressemblé àl une fuite, puisque dès le second jour j'ui séjourné à Teuklovitzj^ quoique je fusse alors au milieu des quartiers de M. de Saint-Ignon, qui en effet se présenta le lendemain à notre arrière-garde avec quatre régiments de cuirussiers ou de dragons et beaucoup de hussards. Ji me rendis de là au camp de Lischan près de Rakonitz, d'oii je ne dé^ campai qu'à midi; j'en ai usé de même àLudiUetà Teusing;' et par*, tout oii l'ennemi s'est approché de ma colomie, il a trouvé des coupi; de fusil et des coups de canon ; les hussards n'ont pris que ce qui n'i, pu suivre, et les voilures brisées et les chevaux de bât vendus OU écartés parla faute des valets.

Je serois fiché que ce que je vous écris là fût copié et imprimé ; i vousle pouvez communiquer et lire à toutes les personnes que voua jugerez à propos, aveccertilude que vous ne direzrien que devrai (1). i

Du mercredi 9. — On apprit hier matin que M. de Bisache est mort à Naples le septième jour de sa petite vé-*

(1} Vi>)ei au 1 mai IT4Q de trË«-ini[)orlantfi ilélailK nur lu reiraite de béme, «miiiiuoiqué^ par le niai'éclial de Relte-lalc lui-inâinc au duc deLuyoe^

JAiyyiER 1745. 389

role; il est tombé malade à peu près dans le même temps que M"*' de Chevreuse, sa sœur, qui est l'aînée de quatre enfants de M. le comte d'Egmont. Le fils aîné, qu'on appeloit d'abord prince de Gavre et présentement le marquis d'Egmont, est colonel de cavalerie, et est toujours resté en Bohême; le dernier de tous, qu'on appelle le marquis de Renty, est encore fort jeune, et au collège ; il a eu la petite vérole , dont il a perdu un œil presque entièrement. M. deBisache, qui étoit le second, venoit d'épouser depuis deux ou trois mois la princesse del Jesso ou de la Villa ; on trouvera ce détail dans le journal de 1742.

M"* de Clermont, fille de M. de Breteuil, vint hier ici avec M"® du Châtelet pour demander la charge de cliancelier de la Reine pour le fils de M. de Breteuil, qui a quinze ou seize ans; il ne laisse d'autres enfants que ce fils. M"* de Clermont et une fille qui n'est point mariée.

M. delà Mothe (1) arriva hier de Bavière; la Reine pleura beaucoup quand elle le vit; tout ce qui lui rapelle la mémoire de M. le maréchal de Nangis renouvelle sa douleur.

On sut, il y a trois ou quatre jours, que la nuit de Noël il y avoit eu un grand incendie à Brest; le feu prit à un vaisseau, nommé Le Juste , qui étoit dans le port; on l'éteignit; mais le vent ayant poussé les flammes jusque dans le chantier. Le Royal-Louis^ de 100 pièces de canon, que Ton construisoit et qui étoit achevé aux deux tiers, a été entièrement consumé ; les flammes gagnèrent un magasin de charpente et celui des chevilles, qui furent aussi brûlés. La perte sera considérable, mais pas aussi immense qu'on Va voit cru d'abord. On a arrêté à l'occasion de cet incendie trois hommes, dont deux ont été reconnus pour avoir des correspondances continuelles avec l'Angle-

Ci) Chevalier d'honneur de la Reine.

390 HÉMOlbES DU DUC DE LUÏRES.

terre; Je troisième a été pris sortant de Brest et ayant

ane mèche soufrée sous son habit.

Du jeudi 10, — M. delà Mothe prêta hier serment entre les malus de la Reine avant sou dîner; ce /ut encore un nouveau sujet de larmes.

M^delaTournelle a demandé au Roi pour M™' de Flavacourt, sa sœur, l'appartemeot de M. d'Argenson; c'est celui qu'avoit avant lui l'eu M°'° la duchesse de Gramont, et avant elle M. et M"" la maréchale de Duras, dans l'aile des Princes; le Roi le lui a accordé avec plaisir, et lui a, dit que lorsque le logement neuf que l'on faisoit pooÉ] M"" de Flavucourt, du côté de l'aile ueuve,scroitfi»i, seroit encore la maltresse de choisir.

Le Roi va samedi à Choisy pour jusqu'à jeudi; dames y resteront, et le Roi y retournera suivant.

Le jour que M. le Cardinal vint ici, la Reine lui pi fortement du désir qu'elle avoil que la charge de chancelier de sa maison fût donnée à M. de Saint-Florentin. Le Cardinal lui répondit que le Roi avoit bien voulu la lui donner à vendre, afin que le prb: fût employé au mariage d'une de ses petites-nièces. La Reine est extrêmement piquée de cet arrangement, fait sans lui en avoir rien dit.

J'ai eu des nouvelles de mon fils, du 29, du camp soi Ëgra; il a perdu dans la marche sa berline, quelquesde ses mulets, beaucoup d'effets et de papiere.

Du vendredi il. — Le Roi a donné ce matin le g« vernement de Givet et Charlemout à M. le chevalier Belle-lsle ; il étoit vacantdepuis longtemps par la mort de H. de Leuville. Il a accompagné cette grâce de beaucoup de marques débouté; il l'a appris lui-même àH.leche^ val ier de Belle-lsle, et lui a ensuite tait pi usieursquestioDS. M. le Cardinal eut hier un assez grand frisson à Issy; les nouvelles d'aujourd'hui ne sont pas bonnes, et ceci l'air d'une vérilabJe maladie.

les, et ceci ^Ê

Hier^ il ne devoit y avoir que des hommes dans les cabinets; cependant M"** d'Antin et de la Tournelle y soupèrent, et pour les attendre le Roi ne se mit à table qu'après la comédie. Il n'y avoit que cinq hommes^ HH< de Meuse et de Bouillon , M. le prince de Tingry^ M. de Guerchy et le comte de Fitz-James. Ces deux derniers sont depuis longtemps amis de M"^ de la Tournelle. Le Roi étoit de fort bonne humeur^ malgré l'état de M. le Cardinal.

H. de Bouillon compte présenter sa fille le 27 de ce mois ; elle sera fiancée dans le cabinet du Roi le 28 ; le mariage se fera chez le cardinal d'Auvergne ; après quoi ils vont à Navarre (1).

M. le chevalier de Belle-Isle part ces joursKîi pour retourner auprès de M. son frère, pour lequel il demande un congé, et il ne partira pas sans l'emporter avec lui.

M"® la Duchesse est du voyage de Choisy ; elle doit y mener une dame avec elle ; le Roi lui a laissé la liberté de choisir qui elle voudroit , hors sa dame d'honneur, M"*' de Coëtlogon ; mais on doute qu'il y ait aucune dame qui veuille y aller, n'étant priée que par M"^ la Duchesse; et Ton juge que par cette raison elle ne pourra mener que M"*® de la Guiche. M"® de la Roche-sur-Yon y va aussi, M™" d'Antin, de Boufflers et de la Tournelle.

Du samedi 12. — Le Roi a accordé la lieutenance générale de Flandre à M. le prince de Tingry, sur la démission de M. le maréchal de Montmorency, son père; ils ont tous deux remercié le Roi ce matin.

Sur les trois heures, le Roi est parti dans sa berline pour Choisy; il a emmené M"* de la Roche-sur-Yon, jgmt» (j'^ntin et de la Tournelle (2) ; il n'y avoit point

(1) Château situé près d'Évreux^ construit en 1686 par J. H. Mansart; il est aujourd'tiui dans un état complet d'abandon et de ruine.

(2) La sixième dame de Choisy n'a pas été nommée par Mme la Duchesse ; c'est M™c la maréchale d'Estrées, qui a été avertie de la part du Roi. (Note du diic de LuyneSf datée du 14 janvier 1743.)

s»2 mémoihes du duc de luynes.

d'hommes avec lui, pas même son eapilaine des gardes. Outre le carrosse du Roi , il y en avoit deux autres, dont un marchoit devant, dans lequel étoit M. le duc de Viileroy.

Du dimanche 13. — Le Roi dit hier en partant pour Choisy qu'il reviendroit mercredi, jeudi, ou vendredi.

M. le duc de Gesvres vint hier dire à M™ de Luynes que jeudi prochain le Roi prendroitle deuil de l'électeur palatin pour onze jours.

M. le Cardinal est mieux; il a été à. la messe aujourd'hui; il n'a point de lièvre.

Du lundi ih, — M. le Cardinal n'a pins de fièvre depuis deux jours ; il étoit extrêmement foible hier an soir et n'a pas bien passé la nuit; il étoit mieux ce matin, mais fort enrhumé.

Le nouveau chevalier d'honneur (1 ) parolt réussir fort bien ; il parle volontiers, mais ses discours amusent la Reine.

Du mercredi 16. — M. le Cardinal fut si mal hier que l'on ne croyoit pas qu'il passât la nuit; il avoit reçu Notre-Seigneur avant-hier, et hier l'extrème-onction ; cependant il est beaucoup mieux, et on le regardera demain comme hors d'affaire s'il n'y a point de redoublement. Le Roi a été aujourd'hui de Choisy le voir à Issy, et a resté une demi-heure enfermé avec lui.

Du vendredi 18, Paris.

EXTUIT D'uKfi LBTIHB DE M""' DE LUYNES, DATEE DE VERSAILLES CE UËHE JOCR.

Le Roi est arrivé à huit heures et demie ; ud moment auparavaol ,

la Reine avoit appris que le Roi avoit eu hier une colique courte, mais irès-ïive; elle a envoyé chercher Champceoetz (2), qui lui en rendit

(I)M. dalaMothe.

(!) Après qne la Ruine eut parlé à Champct^oetz , la Reine se mit su jeu ; oa vint ilireàM>D'< JeTalIard une le Roj etoit irrivi^; elle demanila |iemii«8iuD à la Reine pour que MeetlamitEi allassent chei le Roi. M°" 'le Lujnes ayant regardé la Reine daos ce moment, la Reine l'edlenitil , quitta le jeti, tppeh

compte, devant moi, dans le passage où elle se déshabille quelquefois. Il dit que le Roi étant rentré dans la salle du jeu , à sept heures , il revint chez lui un demi-quart d'heure après, en lui disant : « Je me meurs, je souffre des douleurs horribles : Lapeyronie ! Lapeyronie, » On l'envoya chercher, et comme il ne venoit pas assez promptement, il eut dix courriers; il le trouva sur son lit dans une grande agitation, se déshabillant lui-même, en arrachant tout ; il lui fit donner de Teau chaude et des serviettes brûlantes, qu'il ne sentoit pas du tout ; enfin, les douleurs s'apaisèrent par l'effet d'un remède, et se passèrent. La violence du mal n'a duré qu'un quart d'heure.

Du dimanche 20, Paris. — Hier le contrat de M. le duc de Lauraguais avec M"' de Mailly fut signé à Versailles ; il y avoit quarante personnes à la signature.

Du lundi 21, Paris. — Le Roi fut avant-hier à Issy voir encore M. le Cardinal; il y resta un bon quart d'heure, et en sortit avec l'air fort triste, cependant sans pleurer. En arrivant à Versailles, il monta chez M"® de la Tournelle, à qui il dit qu'il Tavoit trouvé dans le même état que deux jours auparavant, mais plus foible.

La Reine a été aujourd'hui à Issy avec M"® la maréchale de Villars. M. le Cardinal étoit mieux, à ce que l'on disoit, cependant dans un prodigieux abattement. La même difficulté d'avaler subsiste ; on a envoyé quérir Gendron, qui lui a mis un emplâtre sur la gorge , mais il n'a pu le soutenir. Malgré cet état, avant-hier il voulut voir M. de la Chétardie, qui arrive de Russie ; il lui fit plusieurs questions et lui rappela des détails qu'il lui avoit mandés il y a dix-huit mois.

M. de Luxembourg est arrivé il y a déjà plusieurs jours; il a été parfaitement bien reçu du Roi.

Du vendredi 25, à Paris. — Le Roi, la Reine, M. le Dauphin, Mesdames ont envoyé faire des compliments à M""*^' de Chevreuse et d'Egmont sur la mort daM. de Bisache ; ceux qui sont venus chez M™* de Chevreuse ne l'ont

Mine deLuynes, et alla chez le Roi savoir de ses nouvelles. ( Note dû duc de Luynes. )

pas vue, parce que les quarante jours de sa petite^

n'étoient pas passés.

M™° la duchesse de Sainl-Siraon mourut il y a quelqui joursàlaFerté; elle avoit environ soixante ans; elle avoit été dame d'honneur de îA™ la duchesse de Berry ; elle étoit respectable par sa vertu et par sa piété; c'est une grande perte pour cette maison. Elle est morte d'une fluxion de poitrine accompagnée de fièvre maligne. M. le duc de Saint-Simon est allé passer quelques jours dans l'abbaye de la Croix, chez l'abbé de Mathaa, qui est astrÈmemenl de leurs amis et depuis longtemps. M. le duc et M"" la duchesse de Ruffec sont allés à la Ferté sur les nouvelles de celte maladie. H. le marquis de Ruifec, qui souffre toujours de grandes douleurs de goutte dans l'estomac, n'a pu sortir de Paris,

Le mariage de M. de Lauraguais se fait dimanche ; c'est M"' de Lesdiguières, tante de M""^ de Mailly, qui l'ait h noce ; elle a emprunté pour cela la ma jgon de M"" de Rupelmonde, qui est en Auvergne depuis longtemps, (.es mariés iront coucher chez M. le duc de Brancas. On a donné part de ce mariage à }i""'- la comtesse de Mailly et rempli à cet égard tous les devoirs d'attentions et d'honnêtetés ; mais elle n'ira point à la noce, parce que M"'' de la Tournelle doit s'y trouver.

Le Roi a donné ordre à. M. le contrôleur général de faire accommoder la maison où doit loger M™' de Malllf , rue Saint-Thomas du Louvre; tout l'appartement sem Ixiisé et verni aux dépens de S. M. il paroU que M°" Je Mailly a pris son parti de ne plus songer à. retourner i la Cour; elle se sert du carrosse de M, de Mailly jusqu'à ce qu'elle en ait un; elle va dîner tous les jours avec M"" la maréchale de Noailles, et y passe aussi toutes les soirées.

Le 22 ou le 23, M. le Dauphin fut à Issy voir M. le Cardinal. On prétend que S. Ém. lui lit un discours umëi long et fort touchant ; mais je crois que tout le sens de ce

discours consistoit à dire que le spectacle de Tétat où il étoit étoit une belle instruction pour un jeune prince, et lui faisoit bien connoitre à quoi aboutissoient toutes les grandeurs humaines. Il parla aussi d'une manière fort édifiante à M. de Ghàtillon. Le Roi y fut le 22, après dîner, mais il ne le vit point en particulier ; tout le monde entra en même temps que lui. Ce matin on a cru qu'il mourroit dans une foiblesse, et il y a lieu de croire qu'il ne passera pas la journée. Il n'y a que trois jours que M. Amelot, à qui j'avois envoyé une lettre de M. le marquis de Fénelon pour M. le Cardinal, crut, malgré son état, devoir lui rendre compte sommairement de quoi il s'agissoit; il n'étoit cependant question ^ue d'obtenir la permission pour que le chevalier de Fénelon, qui a quitté le service de France, s'attachât à celui de l'empereur.

Les sceaux de la Reine s' étant trouvés enfermés sous le scellé de M. le marquis de Breteuil, M. Tabbé de Breteuil, cousin du secrétaire d'État, a dû les rapporter à la Reine ees jours-ci, et la Reine les gardera jusqu'à ce qu'elle ait un chancelier. On parle de M. de Fulvy et de M. le président de Briçonnet pour cette place. Comme le Roi Ta donnée à vendre à M. le Cardinal, S. Ém. envoya quérir il y a quelques jours M. Houel, et fut assez longtemps avec lui. M. Houel est connu pour avoir gagné beaucoup d'argent au jeu et surtout au biribi, et comme M., de Fulvy lui doit encore assez considérablement, M. le Cardinal vouloit savoir s'il y avoit sûreté à lui vendre la charge. M. le Cardinal étoit aussi occupé il y a peu de jours de l'affaire du bon du Roi , dont j'ai parlé ci-dessus (1); il en demanda des nouvelles à M. de Marville, qui en est le rapporteur. 11 y a huit commissaires de nommés pour l'examen de cette affaire. Celui dont il s'agissoit pour la place de fermier général est le sieur Habile, secrétaire de l'intendance de Paris; on lui avoit

(1) Le 25 décembre 1742.

demandé 50,000 livres au profil de M"" de Listenayp avoir le 6on du Roi; l'argent fut donné aussitôt qu'on eut apporté à M. Mabile te bon, qui parut en bonne Torme; cela avoit passé par un avocat à gui on avoit remis ce bon; le bon s'est trouvé faux, et l'on est après à remonta à l'origine.

On ne sait point encore ù qui sera donnée la feuille des bénéfices et la charge de grand-aumônier de la Reine. Pour la feuille , quelques gens nomment l'un oa, l'autre des deux cardinaux , de Rohan et Tencin , d'au-, très H. l'évéque de Langres (1), comme ami intime da M. Couturier, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice^ lequel a la confiance de M. 4e Cardinal depuis longtempi M. de Langres a presque toujours été à Issy depuis la' maladie. Il y a quelques jours que l'on raisonnoit sur cette affaire devant le Roi , et le Roi dit : « Pourquoi pas l'archevêque de Bourges (2) et les jésuites? » On avoit. aussi nommé dans la conversation M, l'évéque de Mirepoix. Cens qui nomraoient M. de Langres disoient ■ qu'il remettroit son évèché, qu'on le donneroit à un des abbés de Fleury, et qu'onlui donneroit k lui l'abbaye de Saint-Etienne de Caen, qui est une de celles de M. le cardinal de Fleury,- et qui vaut environ iO,000 livres de rente; l'autre est Tournas qui est moins considérable; M. le Cardinal n'en touche rien, faisant distribuer en aamônes dans le pays tout ce quilui en revient.

Du mardi 29. — On croyoit depuis deux ou trois jours, que M. le Cardinal mourroità tout moment; cependant, il n'est mort qu'aujourd'hui. Le Roi étoit an conseil do finances, auquel les ministres n'assistent point. L'usa^, est que lorsque le Roi travctille seul avec quelque ministre, le premier valet de chambre reste dans lu, chambre; lorsqu'il y a conseil, personne n'y reste. Ltf

(1) Gilbert de Montmorin de SainUllérem.

(2) Frédéric-Jérôme defioycdela Bocheibncauld,

JANVIEB 1743. 397

L conseil étoit près de fiair; M. de Maurepas et M. Aiuelut f ont demandé iV entrer dans la chambre ; lé conseil étant , le Roi a été lui-même sur-le-champ ouvrir la porte du cahinet. Ordinairement c'est quelqu'un de ceux du conseil qui va l'ouvrir; mais le Roi avoit entendu la voix de M. de Maurepas et les avoit vus passer tous deux dans la cour. Les deux ministres ont rendu compte à S. M. de la mort de M. le Cardinal. Ceux qui étoient au conseil se sont approchés du Roi un moment après ; après quoi, S. M. est entrée dans sa garde-robe et a fermé la porte sur lui avec force. Le S' Duparc , secrétaire de M. le Cardinal, venoit d'arriver avec des papiers cachetés pour le Roi et les clefs des armoires de S. Ém. M. de Maurepas , au sortir de chez le Roi , est allé dans cet appartement pour y prendre les papiers qui reg'ardent les aOaires du Roi. A deux heures un quart , le Roi a envoyé quérir M. l'évèque de Hirepoix, et lui a dit que le zèle, l'attachement, la prudence qu'il avoitmarqués dans l'éducation de M, le Dauphin l'avoient déterminé à lui donner la feuille des bénéfices. M. de Mirepoix , après un remerclment respectueux, a dit au Roi qu'il seroit nécessaire qu'il prit ses ordres pour plusieurs arrangements. Le Roi lui a dit : u Toujours ; quand vous voudrez, vous n'aurez qu'à venir à cinq heures et demie, n Le Roi lui a presque toujours parlé en pleurant. Apparemment que dans le même temps il a donné ordre à M. de Maurepas d'aller chez la Reine , car elle a envoyé sur les trois heures chercher M. l'archevêque de Rouen (i), et lui a dit que le Roi lui avoit donné la place de;grandaumânier, et à l'alné des abbés de Fleury celle de premier aumônier. Elle lui a appris aussi la nomination de , de, Mirepoix. M. de Mirepoix, de qui je tiens le détail i le regarde , m'a dit que le Roi lui avoit parlé d'ab- «ye, mais que les larmes de S. M. et l'embarras dans le-

I (I) Mtolaailo Saulx-Tavannes,

quel il étoit lui-mfime l'avoient empèchù d'entendre es que le Koi disait. Il n'y a aucuns appointements attacha à la feuille des bénéfices; il y a seulement un sécrétait» payé par le Roi; c'est le S' Gérard qui a fait cette fonction jusqu'à présent.

Le Roi a envoyé dire à M. de Gesvpes qu'il n'y eûl: point de comédie; c'étoit aujourd'hui le jour. La Hein» l'a mandé à M'"" de Luynes, et lui a fait direqu'elle veiroU du monde h six heures , comme à l'ordinaire.

La Reine a été celte après-dlnée remercier le Roi de qu'il venoit de faire pour M. l'archevêque de Rouen.

Il y a déjà quelques jours que l'on sait que M. de Ccè^ landre, neveu de M. d'Arg;enson par sa mère et colon^ du régiment de Berry, est mort en Bavière. Le Roi donné aujourd'hui ce régiment à vendre à la famille, l'agrément à M. d'Argenson , ministre , de l'acheter poiQ son Ëls. M. d'Argenson ne le payera que le pris de Ik taxe.

On a su ce8Jours-ciqueM'"''deSoyecoupt, fille de M, Saint-Aignan , est morte de la poitrine, à Saint-Aignan.

J'ai oublié de marquer ci-dessus que M. de Montaign , capitaine aux gardes, dont le frère est gentilhomme de la manche de M. le Dauphin, a été nommé ambassadeur à Venise , pour remplacer M. de Froulay, qui a demani

U y a trois ou quatre jours que l'on rendit compte; au Roi , suivant l'usage ordinaire , du choix que l'Aca» demie françoise avoit fait de M. de la Bietlerie pour de ses membres, ^ la place de M. de Saint-Aulaire. Col élections ne peuvent valoir qu'après qu'elles ont Hà approuvées par S. M. Le Roi répondit d'abord : verrai. » Quelque temps après, il envoya quérir M. dion, l'un des membres de cette Académie et actuelll lement directeur, et chargé ici de la bibliothèque à Roi et de ses médailles; il lui dit : a Dites à. l'Acadénû» que leur choix ne me convient pas. u H. de la Bletten6

est fort noté pour le jansénisme. M. de la Bletterie a été père de l'Oratoire et avoit appelé avec saTîompagnie, ce qui a donné justement de grandes impressions sur sa doctrine ; cependant la déclaration de 1720 ayant mis à couvert des poursuites sur les appels faits antérieurement^ M. de la Bletterie n'ayant point renouvelé son appel , a cru pouvoir se présenter pour être reçu à l'Académie, fl a de l'esprit et est connu par la vie de Julien l'apostat) qu'il a composée et qui est fort bien écrite ; cependant Ton prétend qu'elle n'est pas exempte de reproches. M. le cardinal de Rohan , ayant su que M. de la Bletterie étoit un de ceux qui se présentoient pour être reçu à, l'Académie^ en parla au Roi comme d'un homme suspQct ; M. de la Bletterie y instruit des sentiments où étoit M. le cardinal de Rohan par rapport à lui y lui fit parler par des personnes amies de Tun et de l'autre, et lui écrivit, ainsi qu'à M. l'archevêque de Sens, une lettre de justification, dans laquelle il protestoit de sa soumission à l'Église. Quoique cette expression, qui est en usage parmi les jansénistes, ne signifie chez eux autre chose que l'Église assemblée dans un concile et non l'ÉgUse dispersée , les expressions de la lettre parurent assez fortes à H. le cardinal de Rohan pour le déterminer à donner 8a voix à M. de la Bletterie» Il a dit depuis que ce qui l'ar voit déterminé étoit qu'il n'y avoit que deux concurrents, dont l'autre, qui est M. Racine, n 'étoit pas non plus sans reproche sur les sentiments; qu'on en pouvoit juger en lisant son poëme sur la Grâce, quoique celui qu'il a fait depuis sur la ReUgion fût d'une très-saine doctrine. Personne n'a osé faire de représentations w Roi sur M. de la Bletterie , et il a fallu procéder à une autre élection.

Qualité de prince de TEmpire. ^ Les abbés de Fleury. — TraDSlation du corps du cardinal de Fleury. — Promotion de chevaliers du Saint-Esprit. -^ Mort

ilii vicomle ilc Rotian. — Présentation de M""^ de Lauraguais et du vicoRitt de Rolian. — RtceplionàrAcadt^cnJe du duv de Niieninis et de HaiÎTaux^ élection de M. de Muran. — Mort du piince René de Rolian. - M. de Chauvelin ï Isaoire. — Le chevalier de Féneloa passe lU l'Ëupereur. — Lot«rle nouvelle. — M. de Saint-Florentin nomu lier de la Heine, — Présentation de M"* de Bouillon. — M"" de Fleo nsage des mante» et des manteaux de deuil. ~ Le prince Jules preod I nom de duc de Montbazon. — Mort de t/l'o' de Sassenage. — Le daG4{ Saint-Simon ; son deuil. — Mariages. — Piaitçailles dans i'ŒiI-de-B(eaf. - Bal chez le Daupliia, — Diecoiira sur M. île Belle-lsle. — Préseutatiou. - Murt de l'abbesse de Chelles. — Promotion d'officiers généraux. — Bal cM Mesilames. — Bénéfices donnés. — La Reine va à lit paroisse Nolre-Dameti dillicollé sur le carrosse.

Du dimanche. 3, Paris. — J'ai oublié de marquer ce! qui s'est passé par rapport à la qualité de prince de l'EiO".' pire que M. de Grimberghen a obienue. Ce titre, suivaati l'usage de l'Empire, passe à tous les enfants mâles et fe-^ melles nés et à naître, sans que les aines excluent le^^ cadets, de manière que quatre filles d'un prince de> l'Empire auront toutes quatre en même temps la qualitéi de princesses de l'Empire, Cette grâce accordée par un i diplôme authentique ne peut s'étendre, suivant l'usage* de l'Empire, aussi loin que les pairies s'étendeat en France, et elles ne passent qu'aux enfants, petits-enfants, etc. M. de Grimberghen n'ayant point d'enfants, , puisqu'il n'a voit qu'une fille, qui étoit la premièrefemme démon fils, aurait fort désiré faire passer ce titre sur la tête de mon fils; il falloit pour cela un nouveaa ^ diplôme, qu'il croyoit être il portée d'obtenir. Quoiquecette dignité n'ait aucun titre ni aucune prérogative ■ en France, cependant il ne convient pas à un sujet du . Roi de l'accepter sans avoir l'agrément de S. M, ; j'allai donc en parler à. M. le Cardinal ; c'étoit environ uu mois ou six semainesavant sa mort. M. le Cardinal me . dit qu'il examineroit cette affaire , mais qu'il ne savoit pas si le Roi vouloit à son service des princes de l'E pire. M. Amelot luien areparlé depuisjil a pe^sistétol^ jours dans le même sentiment, et il me répondit qu'il ne

Ff.VRIER 1745. 401

me conseilloit pas de suivre cette idée ; de manière que l'affaire en est demeurée là.

Le 30 du mois dernier, MM. les abbés de Fleury furent présentés au Roi ; ce sont de dignes et bons ecciésias-^ tiques , fort estimés pour leurs vertus et la pureté de leurs mœurs; d'ailleurs peu de représentation et nul usage du monde. Le Roi les reçut avec beaucoup de bonté, et leur dit à peu près dans ces termes, d'un, air touché : (( Vous avez perdu un oncle , et moi j'ai perdu un ami; je reconnoltrai avec plaisir dans sa famille les soins qu'il a eus de mon éducation et les services qu'il m'a rendus. » Le Roi, qui avoit travaillé avec M. l'évêque de Mirepoix dès le jour de la morl. de M. le Cardinal, dit à M. de Mirepoix que son intention étoit de donner aux deux abbés de Fleury les deux abbayes de M. le cardinal de Fleury; c'est celle de Saint-Étienne de Caen, qui vaut au moins 30,000 livres de rente, on dit même 45, et celle deTournus, qui vaut 18 à 20y000 livres. M. de Mirepoix exécuta les ordres du Roi, et MM. les abbés de Fleury le supplièrent de remercier très-humblement S. M., disant qu'ails li'en vouloient point, qu'ils avoient déjà à eux deux 60,000 livres de ses bienfaits en bénéfices, et qu'ils ne désiroient rien de plus.

M. le Cardinal les a faits ses légataires ; mais on estime que ce legs sera peu de chose, ayant laissé aux pauvres des lieux ce qui pouvoit lui être dû dans ses abbayes. Il laisse environ 25,000 livres en tout à ses domestiques, dont 4,000 à Rarjac , son premier valet de chambre ; mais celui-là a au moins 25,000 livres de rente et une charge chez le Roi. Il a fait son exécuteiur testamentaire M. le contrôleur général.

Vendredi dernier, le corps de M. le Cardinal fut porté en grande cérémonie du séminaire de Saint-Sulpice à Issy , à la paroisse de ce lieu , où il doit rester en dépôt jusqu'à ce qu'on lui ait fait, aux dépens du Roi, un mau-

mF:moires î)U duc de luynes.

solée dans uni^ des chapelles de l«i nouvelle église de Saint-Thomas du Loiivrt», pour la construction de laquelle le Hoi a déjà donné, il y a longtemps^ 50^000 écus^ et que Ton appellera désormais Saint-Louis du Louvre. Le Roi a donné ordre que Ton se préparât à faire un service solennel des plus ma^ifiques à Notre-Dame. C^est le P. La Neuville , jésuite , qui est chargé de travailler à Toraismi funèbre. A la cérémonie de porter le corps de M. le Cardinal à la paroisse d'Issy ^ il y avoit environ deox cents prêtres, douze évoques, mais fort peu de gens de la Cour. M. le duc de Chî\tillon y fut avec M. l'évéque de Mirepoix, M. de Muys et Fabbé de Broglie.

M. de Maurepas , grand-trésorier de Tordre du Saint- Esprit, eut, il y a quelques jours, permission de vendre sa charge à M. le contrôleur général. Le Roi lui permet de garder le cordon ; c'est une gvèuce que l'on acoorde ordinairement au bout de vingt ans d'exercice ; il n^ en a que dix-neuf qu'il a la charge. C'étoit jeudi, 31 janvier, que cette grâce fut accordée ; le même jour le Roi donna la charge de grand-maltre des cérémonies de l'Ordre , vacante par la mort de M. de Breteuil, à M. Amelot , et le soir il dit à son souper : « 11 aura le temps d'apprendre à faire les révérences d'ici à la Pentecôte, » ce qui fit juger dès lors qu'il y auroit une promotion à la Chandeleur.

Hier, jour de la Chandeleur, il y eut chapitre , et le Roi nomma huit chevaliers, savoir : MM. les ducs de Brissac, de Boufflers, de Luxembourg et de Biron ; M. de la Mothe-Houdancourt, qui est grand d'Espagne, chevalier d'honneur de la Reine et lieutenant général des armées du Roi; M. le marquis de Gassion, aussi lieutenant général des armées du Roi ; M. le comte de Lautrec, beaufrère de M. le duc de Rohan, aussi lieutenant général, qui a été employé dans les négociations à Genève; et M. le comte de Coigny, colonel général des dragons, gouverneur de Choisy. Le Roi a dit qu'il n'avoit voulu

faire dans cette promotion que des ihilitâ,irés de Bohème et de Bavière.

Il y a quelques jours que M. le vicomte de Rohan, frère de M. le duc de Rohan et second fils de feu M. de Léoii, mourut de la poitrine, à Paris; il avoit un régiment de cavalerie de son nom ; il étoit âgé de vingt-deux ans. Le Roi a donné ce régiment à M- le comte de Brionnc, fils aîné de M. le prince de Lambesc, qui en avoit un d'infanterie ; il dit à M. le prince Charles, qui n'avoit fait aucune démarche pour obtenir ce régiment : a Je sais que vous désiriez un régiment de cavalerie pour M. de Brionne , je IjU donne celui de Rohan. » Le prince Charles répondit, adressant là parole à quelqu'un qui étoit dans le cabinet du Roi : a II y a trente-trois ans que j'ai l'honneur de servir S. M. ; je n'en avois pas encore reçu de marques de bonté dont j'aie été autant touché que de celle-ci. »

Dans le premier travail que M. de Mirepoix fit avec le Roi, il demanda à S. M. s'il trouveroit bon qu'il prit pour secrétaire, à la place du S"* Gérard, quil'étoit de M. le Cardinal, un prêtre nommé Déliot, qui lui est attaché depuis plusieurs années et qui étoit son grand-vicaire à Mi- TCpoix. Le Roi lui dit qu'il étoit le maître, et en conséquence be changement s'est fait. Le second travail fut vendredi dernier. M. de Mirepoix proposa à S. M. un homme de ses amis depuis longtemps (1) pour une petite abbaye; le Roi prit la feuille sur-le-champ, et signa; le' travail fut assez court, mais la conversation assez longue. Il y aura travail de même tous les vendredis, suivant l'ancien usage.

Jeudi dernier 31 , M"^ de Lauraguais fut présentée ; elle est moins grande que M™* de la Tournelle , mais plus grasse ; elle a vingt-huit ans ; elle n'est nullement jolie, mais gaie et vive. Le vendredi suivant elle soupa

(1) M. Tabbé Crombes, supérieur des missions étrangères. (Note du due de Luynês.)

MfiMomKS DU DUC DE LUYNBS.

dans les cahiiieL» avec M"" de la Toiirimllfi; il n'y avoil qu'elles deux de dames.

Aujourd'hui, le lloi est pauli pour la MeuLle pour jusqu'à miirdi , après souper. Il n'y a de dames que les deu,x sœurs ci-dessus, M"" de Flavacourt et M"" de Boufilers(l).

Hier, jour de la Chandeleur, il y eut sermon; ce fut le P. Chàliilon, jésuite, prédicateur du carême; lesermcm fut médiocre, le compliment fut bon, mais trop long, M"" la duchesse de Duras qufita.

Du9, Paris. — Levicomtede Rohan, dont j'ai marqué la mort ci-dessus, a été enterré le 30, aux Célestins. ,

Ily aenvironhiiitjoursqueH.le duc de Roban présenU à Versailles son troisième frère , qui étoit ecclésiastique et qui s'appeloitl'abbédeLéon; il a quitté le petit collet, et s'appelle présentement le vicomte de Kohan. M. leducde Roban sa voit que M. son frère avoit pris l'état ecclésiastique sans {grande vocation , qu'il auroit fort désiré en sortir, mais que ce qui l'arrétoit étoit la situation de ses affaires , n'ayant que 10,000 livres de renie de son bien et jouissant d'une abbaye qui lui en valoit 13,000. M. le duc de Rohan , dont on ne peut assez louer la probité et les bons procédés, a dit à son frère que les considérations de l'intérêt ne dévoient point l'arrêter, qu'il lui donnoit 10,000 livres de pension, qui lui tiendroient lieu de la JjIus grande partie de ce qu'il perdoit en remettant son abbaye.

M. le CardiiLal de Fleury a l'ait peu de legs, ayant trëâ*' peu de fonds de bien. Je n'ai pas vu son testament tout ce que j'en sais c'est que M. le contrùleui' général est sou exécuteur testamentaire, MM. les abbés de Fleury ses légataires universels ; ce qui leur sera d'un proûl peu considérable, d'autant plus qu'outre ce que j'ai marqué ci-dessus , il laisse 50,000 livres à un de se»

(I) M'i--- lie la Roche-iur-Yoti y a ^lé a

it que >le pailir. (.Vofe du duc de Lugnei.)

e rmarerlie qu'us ■

(etits-oeveux, pour payer les bulles d'une oomniaQderie wur lesquelles M. le Cardinal s'étoit engagé.

J'ai oublié de parler ci-dessus de ce qui s'f^loit passé lar rapport & la mort de l'Électeur palatin (1). Couime il a on ministre ici, on a remarqué que la Cour a pris le deuil sans que ce ministre ait donné part, comme cela so praique ordinairement; ce qui détermina M. de Grevemffok , Diinistre de l'Électeur, à envoyer à M, le Cardinal i lettre du prince de Sultzhach, nouvel électeur palatin, lo Roi , écrite deux heures après la mort; cette lettre fut mvoyée au Roi par M. le Cardinal , et en conséquence on [(rit le deuil.

î ' Le jourdelaChandeleur,M.de Saint-Florentin, qui est ^crétaire de l'Ordre, fit les fonctions do maître des cé(-é- [nonies. Ces fonctions consistent à peu de chose quand il p'y a point de réceptions. Feu M. de Breteuil n'avoit que £o,000 écus de brevetderetenue sur la charge de grandmaître des cérémonies; M. Amelot la paye 200,000 livres etapareillesommede brevet de retenue; les 50,000 livres d'excédant sont pour les enfants do M, de Breteuil.

ICe fut M. de Saint^Florentin qui, en qualité de secrétaire del'Ordre, travailla avec le Roi au sujet delà promotion. Lundi dernier, i de ce mois, M. le duc de Nivernoia et Jt> de Marivaux furent reçus à l'Académie françoise, le premier à la place de feu M. l'évèque de Clermont ( Massillon ), et le second à la place de feu M. l'abbé Boutteville , connu par son livre de La Religion prouvée par U$ faits. Le discours de M. de Nivernois fut extrêmement approuvé (2); celui de M. de Marivaux te fut beaucoup moins.

'a pendant la maU'Iic i|e H. h Car<liiial. (!fole (fu due

I Vous Joignez réloiiaPiic« et l'etprit I On crul vole l'autre Jod

I Prononcer un dlKoura er

(yote du due de Lut/nei.)

M. l'ftrchevôque de Sens ( Languet de Gergy ), en qaalit& de directeur, leur répondit; son discours fut trouvé t dogmatique et trop long.

Il y a deux ou trois jours que l'on sut que M. de Ij Vauguyon, gendre de M. de Béthune, qui est en Bavière, étant allé avec M. de Froulay, neveu de l'ambassadeur dft Malte , pour souper chez M. le prince de Conty, ils vers^ reut tous deux dans une voiture ullemunde et tombèret^l dans un précipice de trente pieds de haut ; M. de la Va^ guyon s'est cassé le hraset la jambe du même côté.

M. de Mairan, secrétaire de l'Académie des Sciences el homme d'une grande réputation pour l'astronomie, ftij élu avant-bier pour membre de l'Académie, à la place de feuM. de Saint-Aulaire.

Le prince René mourut avant-hier ; il étoit petit-fiji de M. le prince de Rohan. Feu M. de Soubise, qui av<H] épousé la fille de M"" la princesse d'Epinoy , avoit laiss quatre garçons : M. de Soubise d'aujourd'hui , marié ea premières noces avec M"' de Bouillon ( Rhodes ), dopt il a eu un garçon etunefille (le garçon est mort), marié en s condes noces avecM"^ de Carignan, dont il n'a point encore d'enfants ; des trois autres frères de M. de Soubise , il ne reste plus aujourd'hui que M, l'abbé de Ventadour, coadjuteur de Strasbourg , qui a une mauvaise santé. , Nous sûmes hier que M. Chauvelin, ci-devant gard^ des sceaux, aeu une lettre de cachet pour aller de Bourgs en exil à IssoJre, qui est en Auvergne (1). Le jour même d^ la mort de M. le Cardinal, il fut présenté au Roi une lettre àlaquelle étoit joint un ménioiro. La lettre (2) étoit pat^'

(I) M. Chauvelin atuaitûl la lellre île caclipt |);ii'tit île Bourges 1c lundi 4, On sait que sa réponse a été qu'il obélââoît au\ ordres ilu Rai ; que le désir' se juatiller l'uvoit emporté trop loin. [Note du duc de Lvynes, datée du It février 1743.)

'?) J'ai lîu depuis que la lettre est inëdiocrei que l'on ne eail tnènie t est Taile pour être donnée devant au âpre» la mort dé M, le Cardinal ; qu'il y avoil deux inémoirea joiuls, dont l'un conleuait en marge la lettre ijne H. tf

FÉVAifiH ftM5. 407

f alternent bien écrite^ fort touchante et fort respectueuse. Le mémoire^ qui contenoitapparemment un détail de Tadministration de M. Chauvelia , est injurieux à la mémoire de H. le Cardinal. C'est à peu près le terme dont le Roi s'est servi en parlant de ce mémoire. La réponse a été la lettre de cachet. On prétend que ce mémoire a été fait dès le temps que H. le Cardined fut majiade à Fontaine*bleau (1), et avoit été confié à quelqu'un de chez le Roi pour être remisa S. H. le jour même que M. le Cardinal mourroit; il a été effectivement remis ou le jour de sa mort o» le lendemain , et cependant le Roi n'en a rien dit, et on n'en a pas su la moindre chose jusqu'à avant-hier jeudi. Le Roi f adressant la parole à M. de Richelieu , en parla tout haut à son souper dans ses cabinets ; il y avoit quatorze ou quinze personnes. Un de ceux qui étoient présents m'a dit à peu près les termes du Roi^ que voici : (( Oa m'a remis un mémoire de M. Chauvelin, qui tend à flétrirla mémoire de H. le Cardinal; les expressions m'ea ont fait horreur; j'ai envoyé M. Chauvelin en exil plus loin qu'il n'étoit. » Le Roi paroissoit fort en colère. Personne ne peut pénétrer qui a remis le dit mémoire (2).

M. de Picquigny a été reçu honoraire«àV Académie dos Sciences, à la place de M. le cardipal de Fleury.

M. le chevalier de Fénelon, frère de Tambassadeur, après avoir servi pendant environ vingt-six ou vingt-sept ans en qualité de capitaine de cavalerie, ayant été obligé, par le mauvais état de ses affaires et par les pertes et malheurs qui lui sont arrivés, de vendre sa compagnie, avoit dé^ré de s'attacher au service du roi d'Eâpagn^ en y ol^

^■^>*i>rf»Mk^

Cardinal écrivit à M. Chauvelin le jour de son renvoi, avec des commentaires fort injurieux à M. le Cardinal et des fôits qne le Roi prétend faux. L'antre mémoire étoit des raisonnements critique» sur l'état des afbires politiques de. ce temps-là.

(1) D'autres gens disent qu'il est daté de Grosbois.

(2) M. de Maurepas sait qui a remis le dit mémoire. (Note du duc de Luynes.)

408 MÉMOIRES DtJ DUC DE LUYNES.

tenant im grade supérieur à celui de capitaine; cet arrangement n'ayant pu s'exécuter, M. le marquis de Fénelon a obtenu qu'il passât au service de l'empereur, avec le grade de lieutenant-colonel; cela s'est fait avec l'agrément du Roi.

Il paroit depuis plusieurs jours une loterie nouvellement établie dont le fond est de 9 millions ; ceux qui gagneront seront payés en argent comptant > et ceux qui perdront seront payés en rente viagère sur la Ville, au denier vingt.

Depuis ce que j'ai marqué sur la charge de M. deBreteuil, j'aiappris ce soir que le Roi adonné 8,000livres de' pension au fils, et 4,000 à la fille , qui est M"" de Cler mont.

Là charge de chancelier de la Reine n'est pas encore donnée; M. le président Briçonnet se présentoit pour l'acheter ; on m'a dit que le Roi s'étoît déclaré en disant :: u II est trop jansénite, et sa femme encore davantage, i

Du dimanche 10, Paris. — J'ai appris aujourd'hui que la' Roi avoit donné à M. de Saint-Florentin l'agrément pour' la charge de chancelier de la Reine; il ne l'achète que 60,000 livres. Beaucoup de gens soutiennent que la femme du chancelier a droit d'étreassiseà latoilettede la Reine^ comme celle du chancelier de France, On cite sur cela; l'exemple de M°" de la Rochepot, dont le mari étoit chao' ■ ceher de M"' la duchesse de Berry, et de M"* Terrât , dont^ le niari étoit chancelier de M. le duc d'Orléans. M°" maréchale de Villars dit qu'elle se souvient fort bien que M"" de Berry étoit fort en colère de cette idée de s'asseoir;; que cependant elle croit avoir vu M°" de la Rochepof assise, mais qu'elle n'en est pas sûre. D'un autre côté,; on assure que feu M"" la duchesse de Saint-Simon, dam* d'honneur de M"*" la duchesse de Berry, consultée sur ( fait, a dit qu'elle n'avoit jamais vu M'"' de La RochejMrf assise, et qu'elle n'avoit jamais vu non plus M™' Terrât nssise chez S. A. R.

Le Roi est parti aujourd'hui pour Choisy . Les dames de ce voyage sont M"*** la Duchesse, M"® delà Roche-sur-ïon, M"* d'Antin et les trois sœurs (1).

J'ai oublié de marquer ci-dessus que M"' de Bouillon fut présentée le 6 de ce mois , et ce fut M"® de la Trémoille, sa tante^ qui la présenta. M°* de la Trémoille n'avoit point paru à la Cour depuis la mort de son mari; elle n'étoit point en deuil. Ce même jour, M™® de Fleury devoit faire sa révérence , mais comme sa présence auroit été une circonstance désagréable pour M"° de la Trémoille, à cause de la charge, les arrangements furent pris de façon qu'elles ne se trouvèrent point ensemble ; M™*, de la Trémoille môme ne s'est déterminée à venir à Versailles qu'à cause de la mort de M. le Cardinal.

M"* de Fleury fit sa révérence un quart d'heure après M"® de la Trémoille ; ce fut M""* de Luynes qui la mena partout; elle a pris le grand deuil, mais elle n'étoit point en mante. L'usage des mantes et des manteaux est presque entièrement aboli ; cependant on demande toujours permission . L'usage étoit aussi de ne point prendre des grands deuils de père et de mère sans avoir demandé permission à la Reine , ou à M"*^ la Dauphine , quand il n'y avoit point de Reine. Cet usage s'observe encore beaucoup moins que celui des mantes. M°' de Fleury étoit embarrassée comment elle prendroit le deuil de M. le Cardinal; elle consulta M"® de Luynes, qui en parla à la Reine , et il fut décidé qu'elle devoit prendre le plus grand deuil.

Le même jour 6, M. le duc de Fleury, qui arrivoit de rarniéè par congé, fit sa révérence au Roi avec ses quatre frères, les deux abbés et les deux chevaliers, etM. deNarbonne son beau-frère.

J ai parlé ci-dessus de la présentation de M"* de Lauraguais ; c'est M°*' la duchesse de Brancas , sa belle-mère, qui l'a présentée. Lorsqu'elles furent chez M™® la com-

(1) M»*» de la Tournelle, de Flavacourt et deLauraguais.

■IIU MÉMOIRES DU DUC DE LUYNËS.

tesse de Toulouse il y eut quelque eaibarras pour les ' fauteuils ; on dit qu'il n'y en avoit que deux , et il y avoit quatre duchesses à la préseatalion , et M™* de la Tournelle et M'"* de Flavacourt. M"' de Brancas dit qu'elle atteiidroit que l'oB eût trouvé des fauteuils ; cependant à la lin il s'en trouva. De là elles furent oUez M"° de la R». che-sur-Yon, où il se trouva des fauteuils. On m'a assuD^ que H"^ de Braucas ne s'y mit poiat . disant qu'elle rendoîl avec plaisir ce que l'on n'exigcoit pas.

Le tils aîné de M. le prince de Guéméné, qui époim| M'"' de Bouillon, fut présenté hier. M""^ de Guéméné avoi toujours désù-é qu'il s'appelât le prinue de Rohau, q^ qui avoit fort déplu à, M. le prince de Kohau, père djl M "° de Guéméné ; enfin à l'occasion du mariage, il avoit été conveuuqu'onrappelleroille prince Jules et sa i'envne laprincesse.de Kohan. M, de Gesvres fil l'observatiaiiDi. avec l'aison, qu'U ne puuvoit être présenté au Roi sous ii nom du prince Jules, et enfin l'ou est convenu qu'on lui donneroitle nom de duc de Montbazon, et c'est sous o% nom qu'il a été présenté,.

M. l'abbé de Fleury prêta serment hier comme prami^, aumônier, entre les uiains de la Reine, et en fit les fonc^v lions aussitôt au diner de la Reine.

Bu mercredi 13, Paris. — M. de Saint-Florentin achèfai lacharge de chancelier de la Keiue etla paye 20, 000 écuSt* U m'a dit ce soir que comme le Roi avoit donné celle cbargeàvendreàH. leCardinal, de son vivant, pour marier M"" de Périgaau, sa pelite-niéce, S. M, vouloit que celle gratification fût payée sui' lu plus haute estimation où la charge a été portée, et que comme on en a of£ 50,000 écus, S. M. voutoit que M"° de Pérignan toucbj ladite somme, savoir: 60,000 livres de M. de Saint-Florentioj et 90,000 que le Roi fait payer. M, de Saint-Flo; rentin m'a ajouté que la charge valoil euviran 7,500 L vres de rentes et qu'elle donnoit le droit d'entrer en c rosse dàaslacour des maisons royales, lorsque la Reindfl

y étoit; le Roi étant absent. D^ailleurs, elle n'a nulle fonction^ sinon de tenir une fois tous les ans le conseil de la Reine et desceller les provisions des charges de la maison de la Reine.

Du vendredi 15, Paris. — Hardi^ §de cemois^ movurut ici M"^® de Sassenage, ma tante^ âgée de soixante-neuf an^; elle avoit épousé en premières noces M. le comte de Morstein^ dont elle avoit eu deux filles, qui moururent jeunes toutes deux. De son second mariage avec M. le comte deSassenage^ il ne lui reste que M. le marquis, de Sassenage d'aujourd^hui. M™^ de SassenageétoitinjBlrme depuis longtemps; elle ne sortoit presque jamais, ce qui donna occasion à la plaisanterie de M. le duc deBéthune, qui disoit qu'elle étoit moitié femme et moitié canapé. Depuis plusieurs années, elle étoit devenue extrêmement so.urde. Elle étoit sœur cadette de mon père, et aînée d^ feu M"* de Lé vis et de M, de Chaulnes.

Il y a dix ou douze jours que M. le duc de Saint-Simon est revenu à Paris. Il loge depuis bien des années dans une vilaine maison, appartenant aux Jacobins, dans la rue Saint-Dominique. Non-seulement il a fait tendre de noir son antichambre, suivant Tusage ordinaire, mais il a voulu que sa chambre à coucher et son cabinet fussent tei;idusde gris et que son lit fût gris. Ordinairement il n'y a que les femmes veuvps quisoient meublées de cette manière. Il compte aussi porter le deuil un an, quoiqu'il soit réduit à six mois pour les hommes. M. le duc de Charost se souvient qu'à la mort d'une de ses femmes il a eu un lit noir, dans lequel même il couchoit. Cependant pour les hommes il n'y a communément que l'antichambre tendue de noir ; et pour les femmes un lit noir, mais dans- une chambre de parade.

- Il y eut hier un service aux Invalides pour M. de Breteuil; suivant l'usage accoutumé, tous les ministres y étoient et une prodigieuse quantité d'hommes ; les dames y furent priées, mais il n'y en eut point qui y allèrent.

Il y eut mercredi dernier un service aux Petits-Pères pour M. le Cardinal; il y en a encore eu uu autre hier jeudi en Sorbonncj dont il étoît proviseur.

Dimanche prochain, M"* de Bouillon aéra Jiancéef avec M. le duc de Montbazon dans le cabinet du Roi. Letf deux familles ont envoyé des billets d'invitation pour cette cérémonie. ^

Du lundi 18, à Versailles. -~ Hier matin, M. le duc de' Sully demanda l'agrément du Roi pour le mariage de sai seconde fiUeavecM. del'Aubespine M, de Sully s'appe^* loit autrefois M, de Béthune ; ila été premier gentilhomme' de la chambre de M, le duc de Berry ; sa femme est filfci^ de feu M. Desmaretz; il n'a que deux filles; l'aînée rf épousé M. de Goesbriant, le lieutenant général ; celle-cfe a environ vingt-huit ans. M. de l'Auhespine n'a que vingt ou vingt-deux ans ; il est dans le régiment du Roi. Sa mère est sœur de père de feu M. le duc de Beauvilliers, et de père el de mère de M. de Saint-Aignan dVujour^ d'hui; elle avoit épousé en premières noces M. de Mi rillac.

M, de Saint-Sauveur, écuyer de lapetife écurie, épousa M"" de Turgis; il en demanda l'agrément au Roi il y a' quelques jours; il pria M"" de Luynes de le nommer à la/ Reine, dont il venoit aussi demander l'agrément. M"' Ad Luynes lit ce qu'il désiroit, et la Reine le reçut aveÔ bonté; ensuiteelleappclaM""'de Luynes, et lui dit : «Il m devroit pas venir nous demander notre agrément de cettd manière; l'usage est seulement que nous signions lei contrats, n

Hier se firent les fiançailles de M. de Montbazon et M"* de Rouillon. 11 avoit été dit que ce seroit dans le cahinetduRoi, et que M"" de Rouillon n'iroit point chei Mesdames, mais seulement chez la Reine; qu'elle suivroH ensuite chez le Roi. Tout cela fut changé quelque temps après, et il fut réglé que ce seroit dans la pièce qui estavant la chambre du Roi , qu'on appelle l'OEil-dc-Bœuf,

que M"* de BouUlon iroit d'abord chez Mesdames et qu'elle les suivroit chez la Reine. Cela s'exécuta ainsi ; ce fut après. le salut. On avoit mis une table dans le fond de rCKil-de-Bœuf auprès de la chemhiée. Le Roi étoit suivi de M. le Dauphin^ 4e M. le comte de Charolois, M. lé prince de Dombes et M. le duc de Penthièvre. Il y avoit chez la Reine M'"^ la princesse de Conty, M"® de Sens,M"^ de Conty, M"* de la Roche-sur-Yon; Mesdames y arrivèrent suivies de. M"® de Bouillon et de la noce. Il y avoit bien en tout cinquante dames. La Reine sortit de son appartement par son cabinet^ passa par la galerie^ et trouva le Roi au bout de la table^ du côté droit ; elle se plaçadu pôté gauche. M. le Dauphin et les princes du sang^ du côté du Roi, et Mesdames et les princesses du sang^ du côté de la Reine. On commença par la signature du contrat. Le Roi signe toujours le premier, même avant les mariés. La Reine, lesprinces et princesses ayant tous signé, chacun suivant leur rang, le marié et la mariée signèrent; ensuite M. de Bouillon et M"*® de Guéméné. M. de Montbazon a voitun habit de brocart d'argent, garni de dentelle d'or et un manteau de même. M"* de Bouillon étoit aussi vêtue avec un habit noir et or ^t une mante de réseau d'or, portée par M"* de Montauban. J'entendis que M. de Dreux disoit à M. de Montbazon qu'il auroit dû être vêtu de noir et or. On peut voir ce qui se passa au mariage de M"* de Guéméné^ à Fontainebleau, dont j'ai fait le détail dans le temps. Hors cette différence sur l'habillement, la cérémonie me parut lamème. Après la signature, M. le cardinal de Rohan arriva, précédé de plusieurs prêtres, parmi lesquels étoit le curé de Notre-Dame ; il avoit passé par la chambre du Roi; il arriva par le milieu, vis-à-vis le Roi, et fit la céjcémonie à l'ordinaire. Après quoi, la Reine se retira chez elle suivie de toutes les dames; le Roi resta à sa place jusqu'à ce que toutes les dames fussent parties. M. de Montbazon étoit à la droite et M^* de BouiUonà la gauche, suivant l'usage ordinaire. H. de

Guéméné, père du marié, n'a pas paru, ni dans celte cérémonie, ni dans tout ce qui a regardé le mariage. Il est intet^it, et personne neievoit.

Hier, il y eut bal en masque chez M. le Dauphin: le bal commença à dix heures. Le Roi y fut à peu près dans ai temps là; il y arriva sans Être masqué, et ne se mit poiiif' dans un fautenil ; il y a resté jusqu'à minyit et demi oit, environ . La Reine y descendit sur lesonze heures, et y resta jusqu'à environ une heure. M. le Dauphin et Mesdames f ont dansé jusqu'à deux heures. M"" de la Tournelle yétoâ masquée en sœur grise,

M. de Luxembourg est arrivé ici il y a déjà plusjeoëi jours; le jour même qu'il vint à Versailles, le Roi le ÏT monter dans ses petite appartements, où il dîna avec Itiii,^— et M. de Meuse, Avant le dîner, il l'ut près d'une petîttF demi-heure lôte à tôte avec le Roi, lui parla beaucoup dfr Prague , mais sans lui nommer les noms ni de M. de Bro^ glie ni de H. deBellc-Isle, à ce queH. de Luxembourg 4 dit depuis.

M. de Belle-Isle devoit arriver ici du 20 au 22. M. Amtflot lui a dépéché un courrier à Francfort, qui doit, à ctl qu'il dit, retarder son départ de cette ville de trois OÙ quatre jours au plus.

On continue toujours ici à tenir de mauvais discoutt sur M. de Belle-lsle ; le mauvais succès de nos armées rSS Allemagne, même l'état fâcheux où se trouve l'armée 6 Bavière, qui dépérit tous les jours par la fatigueet les mH ladies, tout retombe sur M. de Belle-lsle, comme l'auteilj dit-on, de cette entreprise. Le déchaînement va si loîl que les mêmes gens qui disoient qu'il faudroit lui éri^ des statues, s'il troavoit moyen de ramener en France l'w mée enfermée dans Prague, disent aujourd'hui que c'el une entreprise mal conoerléeetunefuite indigne du aoi françois.

Le Roi donna ordre hier à MM. de Soubise et de Pic? quigny d'assembler les gendarmes et chevau-Iégers i

ciievau- légers m

15 du ttioî« plpochàîn; aujourd'hui il a trlBivaillé avec M. de Bitit>n et ensuite seul avec M. d'ArgenSon. Il se trouva un peu mal à la messe hier, et a pris médecine aujourd'hui.

D» ftmrêK 19, Vetsailh$. — M"* de Chaulnes et !*"»• de Sassenage vinrent hier ici faire leur révérence au Roi. M*® éé Chaulnes ayant été incommodée h^avoit point vu le Roi depuis que S. M. adonné le gDuvernement d'Amiens à M. dePicquîgny . M"*- de Sassenage est venue faire sa ï^vérence, à cause de la mort de sabelle-iaaère. Comme elles ont désiré toutes deux que M"*® de Luynes fût avec elles. M"** de Luynes y a consenti avec plaisir, mais c'est elle qui lera présentées ; cela ne se pouvoit faire autrement à cause de sa place.

Le contrat de mariage de M. FAubespine avec M"* de Siilly a été signé ce matin.

M. de Verneuil a présenté ce matin M. le comte de Priego, grand d'Espagne, qui revient d'auprès de l'infant don Philippe. On sait que M. de Priego est M. le prince d'Havre. 11 a été présenté dans le cabinet comme grand d'Espagne. M. de Verneuil m'a dit que c'étoit l'usage que les grands d'Espagne fussent présentés une fois seulement dans le cabinet.

Le Roi travailla hier jusqu'à dix heures du soir avec M. d'Argenson, et doit y travailler encore aujourd'hui ; on croit qu'il s'agit de la promotion, mais rien ne transpire jusqu'à présent. Hier, au sortir du travail, M. d'Argenson fut chez la Reine.

Aujourd'hui le Roi a vu les étrangers pour la première fois depuis la mort de M. le Cardinal.

Du jeudi 21, Versailles. — Hier matin on apprit la mort de M"*' l'abbesse de Chelles ; elle mourut avant-hier, de la petite vérole ; elle étoit fille de feu M. le duc d'Orléans. M. le duc de Chartres devoit venir rendre compte ici au Roi de cette nouvelle ; n'ayant pas pu venir hier, ce fut M. le comte de la Marche qui en fit part à S. M., au

retour de la chasse pendant le débotter. Feu M"* la princesse de Conty, mère de M. le comte de la Marche, étoH la propre sœur de M°*^ de Chelles.

Hier matin, le Roi dit à son lever à M. de Bîron qu'il étoit lieutenant général, à MM. de Souvré, d'Ârmentières et de Bissy qu'ils étoient maréchaux de camp^ et à M. le comte de NoaiUes qu'il étoit brigadier. Cette déclaration, à la suite de deux jours de travail avec M. d'Argenson^ dont j'ai parlé ci-dessus j fit juger qu'il y avoit une promotion. Tout le monde courut chez M. d'Ârgenson^ après que le Roi fut parti pour la chasse ; mais la porte étoit fermée, sans que personne y pût pénétrer. On crut trouver quelques éclaircissements aux bureaux de la guerre , mais les bureaux étoient absolument fermés ; ainsi chacun demeura dans l'attente et dans l'inquiétude de son sort jusqu'à cinq ou six heures du soir. Le Roi revint assez tard de la chasse, et ce ne fut qu'après qu'il fut entièrement habiUé qu'il travailla quelques moments avec M. d'Argenson, c'est-à-dire qu'il vérifia unbrouillon de liste et signa celle qui sert de règle à la promotion. Il paroit par cette liste que l'on a suivi exactement Tordre du tableau sans que ceux qui ont mieux fait que les autres aient aucune distinction. Comme on ne peut pas dire que ce soit le combat de Sahay, ni les blessures de mon fils, qui aient décidé en sa faveur, il faut juger que c'est le seul titre de sa charge, de même que pour M. de Bissy.

Hier il y eut bal en masque chez Mesdames. La Reine y fut sur les onze heures, sans être masquée ni personne de sa suite. M. le Daupbin étoit masqué et toute sa suite, hors M. de Chàtillon. Le Roi y fut à deux heures et y a resté jusqu'à environ cinq heures; il éioit masqué^ ainsi que tous ceux qui avoient l'honneur de le suivre. Ce matin le Roi n'a été à la messe qu'à une heure et demie. La Reine a entendu la sienne auparavant; et quoique Ton ait dit la messe au grand autel^ et que par conséquent

P'ÉVhlER IÏ4S. 417

l'on fut sûr qu'elle seroit finie avaut celle du Boi, il D'y a cependant poi ni eu de musique,

I)u vendredi 'i'2, Versailles. — ilyadéjiplusieursjours que M. le comte de Saxe est venu ici; on croit qu'ii a été envoyé par M. le maréchal de Broglie; lundi dernier il eut une conversation avec le Roi, dans son cabinet, en présence de M, d'Argenson.

Dusamedi23, Versailles. — Hier vendredi, suivantl'usage établi, le Roi travailla avec M. deMirepoix, et nomma à plusieurs bénéfices vacants, comme on peut voir par la listeci-jointe.S.M. donne à M. l'évèque deMirepoix (1) l'ablîaye de Corbie, qui étoit aux œconomats (2) depuis longtemps, et cette grâce fut accompagnée de beaucoup Ae marques de bonté. Cette abbayevautau moins 55,000 livres, M. de Mirepoix avoit l'abbaye de Saint-Mansut, diocèse de Toul, qui vaut 20 à25,000 livres et qu'il remet au Roi, ne voulant garder qu'un bénéfice. Les jours qu'il y aura quelques ordres à donner pour les œconomats, M. de Muy en rendra compte à S. M. en présence de M. de Mirepoix. Le Roi lui a dit de se concerter avec M. de Mirepoix pour le travail des œconomats.

Feu M. le Cardinal avoit trois secrétaires : le sieur-Duparc, le sieur de Monglas et le sieur Gérard ; celui-ci étoit cbargé de la feuille des bénéfices. S. M. a donné 4,000 livres de pension an premier et 1,000 écusà chacun des deux derniers.

Les princes et princesses du sang ont pris le deuil de M""" de Chelles; ils avoient demandé permission au Roi de faire sur cela ce queferoitM. le duc d'Orléans, et M. le duc d'Orléans a pris le deuil, quoique le Roi ne l'ait point pris. Comme ily a peu d'exemples de religieuses dans la famille royale, le Roi ne sachant pas lui-mém«

(l)IIoyer.

(3) ŒeoHnmat, régie, [;onveriiPmi>nt de biens. Celle aliliayc i". (Economat, il n'y a point de titulaire, {liicl- de Trévoux.)

■lia MEMOIRES DU DUC DK LUYNES.

quelétoUriisugBoiiitai-eil cas, il a chargé M. de Drett de Taire les rtscliercties nécessaires et de lui ea rende Qomptu,

M. le DauphiQ a un peu de rhume et de ûèvre depui| hier, ce qui empêche les baie. Ces rhumes sont une m%% ladie qui courtl)eaucoup etqui estrépamlue dans tow^ le royaume. Le Roi disoit il y a quelques jours qu'à Ais le Parlement avoit cessé de s'assembler, i!k cause de oette^ maladie, n'y ayant ni procureur ni avocals pour plaidei^

Le nonce du Pape est malade à Paris; le Roi a envoy4 M, de Vcrneuil, inli'oducteur des amb^sadeurs, savoi(| de ses nouvelles. I

Le Roi a nommé Â l'abbaye de Corbie M. l'évoque d^ Mirepoix, précepteur de M. le Dauphin (1);

Al'abbayedeLuxeuilj l'abbé de Clermont-Tonnerre (2) jj

A l'abbaye de Sainte-Crois de Bordeaux, Pabbé d^ Laval j

A Saint-Volusien deFoix, l'abbé de Breteuil ;

A Saiut-Vincent du Bourg, l'abbé de Bragelone, grap<ïi vicaire de Beauvais ;

A Nizors, l'abbé de Montesquieu, doyen de Saint-Seti^ rijB de Bordeaux ;

AlaMadeleiiie de Cbâteaudun, l'abbé Vidaud de la Tour: ■

Au prieuré de Leroux, diocèse de Luçon, l'abbé Dupréj

A l'abbaye de Panthemont, M'^deBélhizy de Mézièi-es,

Dumardigras2Q, Versailles. — Avanl-bior,leUoi partit pour la Menlte ; il ne reviendra que ce soir après souper^ Les dames de ce voyage sontles trois sœurs, M"" d' Antio, M"" de Bouttlers.

Avant-hier M. l'abbé de la Garlaye, noiumé à Vévèi

(i) Cette Duminatkn a été fort approuvée da public. <JVol( du d Luynes. )

(2) Loraqui: M. lie, Mirfpoix proposa au Roi l'abbé de Clemiont, te Roldtt^ " J'j consrtiB voluntierii, sim père m'a bien Fervi. " Cet abbâ ilcCIfnnoala' lils lie M. <le Clertnuiit , mettre de camp général de la cavalerie. ( Xol» dt^ due de Luynes.)

de CleriBont^ fut sacré ici à la paroisse Notre-Dame par M. le cardinal de Tencin; les deux évoques assistants étoientM. l'évèque de Mâcou et M. l'évêque de Langres. Hier la Reine^ suivant son usage ordinaire, à cause des prières de quarante heures, fut entendre le salut à la pa-, roisse Notre-Dame. M. Tarchevêque de Rouen, son grandaumônier^ étant malade^ ne put la suivre. Quoique le grand ni le premier aumônier de la Reine n'aient poiut de place dans le carrosse desécuyers^ cependant un usage de politesse s'est introduit , dans Toccasioa de petites couj^es comme celle-ci, que lorsque ces messieurs demandoient une place on se faisoil un plaisir de les y recevoir ; dans ce cas-là même ils se mettent à la droite dans le fond, comme à la place d'honneur. M. le cardinal de Fieury y a été plusieurs fois de cette manière, et M. Tarchevèquede Rouen. C'est le premier écuyer à qui l'on demande les places dans le carrosse, comme étant seul en droit d'en disposer; en soya absence, c'est Técuyer de quartier, et eu l'absence de celui-ci, c'est l'écuyer cayalcadour. Le chevalier d'honneur a toujours sa place de droit dans le carrosse et dans le fond; mais il n'a nulle autorité pour les places dans le carrosse. L'écuyer eavidcadouralloit à cheval autrefois, et ce n'est que depuis peu que l'usage s'est introduit peu à peu d'aller dans le carrosse. J'ai marqué çi-dessu3 que le premier médecin y a aussi obtenu une place. M, de Tessé, premier écuyer, étant incommodé hier, ne put pg^ suivre la Reine ; Técuyer de quartier étoit absent; il n'y avoitdonc pour les places du fond que M. de la Mothe, chçvaliei^ d'honneur j et M. de Farges, écuyer cavalcadour, se seroit vraisemblablement misa côté de lui. FeuM. de Nangisavoit toujours trouvé mauvais que même l'écuyer de quartier voulût se mettre dans le fond, à côté de lui, en l'absence du premier écuyer ; il avoit représenté les droits de sa charge et les anciens usages, et avoit obtenu une décision telle qu'il la désiroit. Les écuyers de quartier, blessés de cette dé-

450 MÉMOIRES Dt) DUC DE LUYNES,

cision, avoient Fait leurs représentations cjue comme représenlanls le premier écuyer, et ayaot place dans le carrosse, ils dévoient avoir la place du fond. Ces représentations avoient été écoiitées, elon avoil trouvé qu'il» avoient raison. L'une oy l'autre de ces décisions étoit] fort égale àla Reine; mais ce qui ne lui étoit pas indîffé-; rent, c'étoit devoirarriverun fait contraireàce qui avoit' été décidé en faveur du maréchal de Nangis, dont elleo savoit les intentions, M. de la Mothe, de son côté, désiroît , que, sans donner occasion à aucune dispute, l'écuyer câvalcadour ne fût pas dans le fond au près de lui. Dans ces circonstances, on proposa hier A M. l'abbé de Fleury, premier aumônier, de demander une place dans le carrossa ' des écuyers pour suivre la Reineà la paroisse; il fut dit qu'il s'adre-sseroit, suivant la règle, àTéouyer cavalcadour, à cause de l'absence de l'écuyer de quartier. En cas qu'il y eût quelque difficulté, il fut résolu que l'on diroit que c'étoitl'intention de la Reine. M. l'abbéde Fleury s'adressaàM. de Farges, qui consentit avec plaisir à cette propositionjet en conséquence M. l'abbé de Fleury monta dans le carrosse A côté deM.de la Mothe, et M. de Farges surle devant. M. de Fleury auroitdûse mettre àladroite, on l'en avoit raCme averti ; mais comme c'est la première foisqu'il y montoit, il lut apparemment embarrassé, et se mit à la gauche. La Heine n'avoit point été à la paroisse depuis la mort de M. de Nangis et de M"" de Mazariu. Le corps de M'" de Mazarin est enterré à la paroisse; ce fut Tin grand sujet d'affliction pour la Reine, qui répaadit beaucoup de larmes.

Souper ilans les cabinets. — InlMidancia daiiDées. — M. de Couloagcs^^l

HuTtilu cliBvalit^r il'Hauleforl el de .M""-' île Tuiitnan. — La ilui^Uessc de [ Clioiaeul. — Le inar^clul de Bellii-lslu i;sl refu piir le Ho\ — LeHiv de

MAKS 1745, 43i

Vullalre. — Deuil de rabb«Me do CIihIIps. — Murt de M. fiignun. — Le comte lie Saxe. — Le marcchal de Bellc-lsie tl l«s ottiuiers généraux. — Reloiir du duc de Chevreuoe. ^ Mort du maréchal d'Asfeldl. — Présente de la Clarine à M. de la Chelardle. — Mort de M. d'Hautelort-Bouin. — Entrée an coaseil du marécbal de Noailles. — Retour du (irmee de Conty.

— iXonfelles ffices accordées à la Tamilte du cardinal de Fleury. — Le liriuce de Conty wuiJe dans les cabinels. — Direction des fitrlifltatioiii*. — Dét^a snv le maréclia! deBelle-lsIe etsur le siège de Prague. — Gouvernements donnés ; M. de Danois — Dignilé de prince de l'Empire. — MM. de Saint-Pern et de Caalellane, — Conduite da duc de Chevreiiu arec le maréchal de Broglie. — Mort de l'abbé Itignon et de M. de Briciine. — M""' de Corranini. — Compagnie des clievan'légerR. — Gouvernetiienti et places de «MMritler dl^.tal tionnéa. — M. d'Aubigné; nouyeaux détails sur l'armée de M. de Bdle-Islo. — Habitudes du Roi. — Apparlements donnés. ^ Le dnc de Sainl-Simou ne vient pins à la Cour ; ses revenus ; son <iaractère. — Conversation du Roi avec M. de Mense. >- Les officiers générau:! du parti de M. de BeUe-IsIe restent sans emploi. — Mort de la ducliesse de Ruban.

— M"" de Mallly. — Cliasae du Roi à Fausse- Repose; incident. — Présentations ; M. de la Tour d'Auvergne. — Mariages^ — Élection de l'évèque

. deBayeuvï l'Académie française.

Du vendredi i" mars, — Mardi dernier, la Reine fut encore à la paroisse pour le salut; mais M. de Tossé la suivit, et se mit à côté de M. de la .Mothe, et M. l'abbé de Fleury n'y fut point. Le même jour, le Roi revint de la Heutle après souper. Il n'a point été au bal. M'"" de la Touruelle, qui estnialade,et M'°''d'Antinn'y ont point été non plus ; les trois autres dames y furent lundi avec cinq hommes, dans un carrosse de remise à deux chevaux. Mercredi, on comptoit qu'il yauroit grand couvert lesoir, comme à l'ordinaire, le Roi n'allant point à la chasse, mais il n'y en eut point; le Roi soupa dans sa chambre en maigre, à neuf heures. Il paroit qu'il a remarqué cette année plus que les autres le désagrément de souper avec laReine pendant qu'elle ne fait que collation.

Hier, il y eut souper dans les cabinets. M"" de la Tournelle, qui avoit été malade depuis deux ou trois jours, y descendit avec ses deux sœurs ; il n'y avoit point d'autres dames.

Il y a déjà deux ou trois jours que le Roi a nommé

. de Séchelles intendant de Lille, et M. de la Grandville

ifiteadciDt de Strasbourg-. M. de lu GrandvtUe étoil intendant de l'armée de Westphalie, et est actuellement en Bavière. M. de Sécbelles étoit intendant de l'armée de Bohème. Celuî-cî revint ioi il y a trois ou quatre jours. M. d'Argensou le présenta au Roi , dans le cabinet ; c'est; l'usage pour les intendants, et cela parce que c'est uttsecrétaire d'État qui les présente. M, de Séchelles s'est; acquitté supérieurement de l'emploi dont il a été chargé. Le Roi lui tit quelques questions sur Prague ; M. d'ArRenson prit la parole, et dit ce qu'il convenoit sur la difficulté de l'ouvrage dont M. de Séchelles avoit été chargé; le Roi répondit avec bonté : « Tout autre que lui y auroit. été embarrassé » . ■

M. de Belle-Isle doit arriver demain après dîner. On^ ne sait point encore s'il commandera une armée, ni dans quel lieu. Ce qui est certain, c'est que M. le maréchal de Noailles doit partir incessamment, et que pei'sonne ne dil où il va. Il y a déjà quelques-uns des officiers généraux qui sont instruits de leur destination.

J'ai oublié de marquer ci-dessus qu'il y a enviroD ufl mois qu'un grand homme, avec l'ordre de Pologne, nommé M. de Coulonges , vint ici trouver M. le duc de Chfttillon et le prier de le présenter à M. le Dauphin; M. de Chatillon lui demanda s'il avoit été présenté au Roi; M. de Coulonges lui répondit que non, mais qu'il avoit l'honneur de faire sa cour A S. M,, qui avoit demandé son nom et qu'on lui avoit nommé. M, de Cbàtillon lui dit que cela étant, il n'avoit qu'à se trouver au dîner dft M. le Dauphin; que si H. le Dauphin faisoit quelques questions sur lui, il lui diroit son nom. M. de Coidonfçes avoit fait connoissance avec M. le baron de Siokem, en Allemagne, et Tavoit prié de l'amener ici avec lui ; M. do Sickem l'avoit présenté dans plusieurs endroits, ne doutant pas que ce ne fût nn homme connu. On a su depuis que c" étoit un aventurier; on a même cherché à l'arrêter, mais il s'est échappé.

Du dimanche 3. — Il y a déjà quelques jours que M. le chevalier d'Hautefort est mort; il avoit été premier écuyer de M"*la duchesse de Berry, dont il portoit toujours la livrée.

M"** de Tournon mourut il y a trois ou quatre jours; elle avoit épousé en premières noces M- du Brossay ; elle avoit été d'une figure fort agréable et avoit beaucoup fait parler d'elle. Elle étoit sœur de feu MM. les duc et chevalier de la Vallière et de M"® la duchesse de Choiseul, première femme de M. le duc de Choiseul. M"® de Choiseul étoit aussi d'une figure charmante; on sait assez tous le?} discours qui ont été tenus sur elle. M. le cointe d'Albért> aujourd'hui prince de Grimberghen, est un de ceux dont on parloit le plus. M. le duc de Choiseul, qui l'aimoit, malgré sa mauvaise conduite, a eu longtemps une lettré de cachet pour l'envoyer dans ses terres, sans avoir voulu jamais en faire usage; cependant, dans les derniers temps de sa vie il ne la voyoit plus. Lorsqu'elle tomba malade de la maladie dont elle mourut, elle demanda avec empressement à le voir; M. le duc de Choiseul demanda conseil aux gens les plus sages et les plus éclairés, et ce fut par leur avis qu'il refusa de la voir; il sa voit qu'elle étoit accouchée d'une fille que l'on vouloit faire passer sous son nom, et que le projet étoit de la lui faire reconnoltre. Cette fille a été connue sous le nom de M"** de Saint-Cyr, et ayant demandé en justice à être reconnue pour M"* de Choiseul, elle gagna son procès contre M. de la Vallière; mais elle mourut peu de temps après*

Il y a environ quinze jours ou trois semaines que M. de Meuse a la goutte, sans pouvoir sortir de sa chambre; depuis ce temps le Roi a toujours diné seul. Vendredi dernier, S. M. ne fut point à la chasse et soupaseul dans sa chambre , comme le mercredi d'auparavant; aujourd'hui dimanche il soupe au grand couvert.

L'affaire des Espagnols en Italie n'est pas encore bien éclaircie ; on verra par les nouvelles détaillées qui sont

424 MÉMOIRES DU DUC DK LUYNRS.

à. Itt fin de ce livre que chacun des deux partis on parfçl

différemment.

M. le maréchal de Belle-Isle a couché la nuit dernier* Danimartin, et sans entrer dans Paris est arrivé ici aujouB d'hui ; il a été descendre chez M. Amelot, avec lequel il l^ été enfermé quelque temps. De là il a été chez M. d'Af^ gen.son. Iminédiatementaprèslesalut, H. Araelotestventf chez le Roi et est entré dans le cabinet ; tout le monde a; sorti de la chambre et on a fermé les portes. M. de Belle- Isle est arrivé un moment après ; on l'a fait entrer dans I& chambre, où il a attendu moins d'un denii-tjuart d'heure. De là il est entré dans le cabinet; le Roi l'a fait asseoir, e( a travaillé avec lui et M. Amelot pendant près de deat heures. Comme c'est aujourd'hui le jour du travail da M. le contrûleur général, le Roi a retardé son souper d'une demi-heure. M, de Belle-Isle m'a dit que le Roi l'avoit très-bien reçu et lui avoit parlé avec beaucoup dfl bonté.

U parolt depuis quelques jours une lettre de Voltaire écrite à un ami. Quoiqu'elle soit très-bien écrite, il y a lieu de croire qu'elle ne fera changer de sentiment personne (Ij.

Copie d'une letlre de Voltaire.

• Il y a longtemps, monsieur, que je suis persécuté [lar la caloninie et ijos je la pardonne. Je sai:< assez que depuis les Sacrale jusqu'aux Descarte, loa ceu« qui oDt ea un peu de succès ont eu k combattre les fureurs de rmrie;, quand on n'a pu attaquer leurs auvrages ni Ipurs mirura, on s'est vengé tXL attaquant leur religion.

1 Grâces au ciel, la mienne m'apprend qu'il faut savoir sonlTrir. Le DM qui l'a fondée [ut, dès qu'il daigna être homme, le plus peiséculé de lou* hommes. Après un tel exemple, c'est presque un crime de ae plaindre; corrigeons nos fautes, et soumettons-noue è la IribulatioD comme à la mort. OA honnête homme peut i la vérité ae défendre, il le doit mtme, non pour ta vaine satisfaction d'Imposer ailrnce â l'imposture, mais pour rendre ghtireï la vérité '. Je peux donc dire devant Dieu, qui m'écoule, que je suis bon citojai* et vrai catholique, et je le diti uniquement parce que je l'ai laujours cirijr. le n'ai pas écrit une page qui ne respire l'humanité, et j'en lï écrit

MARS IIAS.

Du mardi 5. — Le Roi a pris aujourd'hui le deuil de M""' de Chelles ; on le poitera odzb jours. M. le duc de Fleury, premier gentilhomme de la chamhre, vint avanthier le dire à M™ de Luynes.

L'on sait chaque jour la destination des officiers généraux pour cette année. M, le maréchal do Noailles commandera depuis le Rhin jusqu'à la mer; M. le maréchal de Broglie reste en Bavière; M. de Coigny retourne commander les dragons en Bavière.

Le Roi soupa hier dans ses cabinets; il n'y avoit de dames que M™' de la Touroelle et M"' de Lauraguais.

Du samedi 9, à Paris. — J'ai parlé ci-dessus du deuil de M°" de Chelles; ce deud a donné occasion à bien des mouvements différents. M. le duc d'Orléans l'a pris sans en parler au Roi ; M"' la Duchesse a demandé la permission au Roi pour le prendre ; M"" la comtesse de Toulouse et M. le duc de Penthièvre n'ont pas voulu le prendre. Le Roi ne vouloit point prendre le deuil, disantque ce n'étoit point l'usage de le porter des religieuses ; que M"'" de Rohan ne l'avoient point pris de M"" de Panthemont. M. le duc d'Orléans a fait différentes représentations, et en particulier sur l'obbgation où il se trouvoit de quitter

beaucoup qui »onl sanctifiées par la reli^on. Le poème de La Uenriadt n'est d'un bout à l'autre <iii« l'Élt^e Je la ïertu quiseaoumet à la Providence; j'espire qu'en cela ma vie rcsst^inblera toujours à mes écrit».

• Je n'ai jamais surtout souillé ces éloges de la vertu par aucun espoir de récompenee, et je n'en veux aucune que celle d'élre connu pour ce que je suis.

« Mes ennemis me reprochent je ne sais quelles lettres pbilosopliiques. J'ai écrit plusieurs lettres à mes atniit , rnaia jamais je ne lee ai intitulées de ce titre fïsloeax. La plupart de celles qu'on a imprimée* soua mon nom ne sont point dftraoi, et j'ai ites preuves qui le démontrent J'avois lu à M. le cardinal de Fleury celles qu'on a indignement ralsitiées; il savoil Irès-lileu distinguer ce qui étoit de moi d'avec ce qui n'en étoil pas. Il daignoit m'estimer ; et surtout dans les dei-niers temps de sa vie, ayant reconnu une calomnie infïme dont on m'avoit noirci au sujet d'une prétendue lettre au roi de Prusse, il m'en aima davantage.

" Les calomniateurs baissent à mesure qu'ilspersécutent; mais les gens de bien se croyent ob)if;éi( de chéiir ceux dont ils ont recoi

n MliMOIRES DU DUC DE LUYNF.S.

iloilil si liî Roi QC vouloit pas le prendre, ajoutant que

MM. delà Rochefoucauld et de Lorraine l'avoient porté ^loup des iibbesses de Montmartre et de Jonarre ; enfin, le Itoi , par bonté pour M. le duc d'Orléans et pour ne pas l'ohligei' k quitter le deuil, s'est déterminé à le prendre, Il i\ frtit lierire & M. le duc d'Orléans, par M. de Maurepas, qu'il avoit en tort de prendre le deuil sans sa permission, innis que malgi-î' cela il vouloit bien ne pas lui donner la désafîrtWientdeie quitter, qu'ilalloit le prendre lui-môme.

M. Bignon mourut avant-hier; il étoit intendant de SiiissonHet avoit fait les fondions d'intendant de l'armés de Flandre l'année passée,

M. do Si'chelles remercia le Roi hier malin potirla place d'intendnnt de Lille; il sera cette année intendant de l'armée que commande M, le maréchal de Noailles.

On fait revenir de l'armée de Bavière tous les lieutenants .srénéraus qui sont plus anciens que M. le comte de Skxo. (te sorte qu'il sera le premier. M. 1« comte de SaM es! reparti depuis troisjours pour 3e rendreàcette armée} le Roi l'n parfAilement bien traité ici : il lui a permis de lewr nn r^sriment de hnllaDS. qui sera de I.OtKt hommes en tout. t> mnt les meilleures troupes El opposer nin bossards. Le Roi a duniu' parole à M. le comle de Sase qae «1 Moment ne seroit pas entièrement rétormé à la paix, qu'il en conserveruit toojours 600, «t loi a promis ant jteiuàon [wur W dèdomniacer lorsque eetle r^fortoe seroit tûte: d'«itleurs. S. N. « assuré M. le cûiate de Saxe qo'îl' lui (ktom-roit toujours awe plaisir tontes sortes da n)an]ih-s de S«iW.

N. y luaivcbal d« Belle-lsk fat hiw «a lever du Roi». qui lui (vtrlaibvnntasvqv'îtn'aToil faîllademil -V^v^ la uicsA* il travûUa avec S. M. prftsde Aeax •t 4««Ù«. «t ffdMMM 4»M. d' Arvrva^oa. U rettdîl eooipla: ^ tant e» ^"U «ToM lût df^ts qa'il anMl HioBBe wmmuwWr t'araftè*. U «>\<àt«|pfwrtêKB plaadeSa

MARS 1745. 43t

beaucoup d'attention et lui fît plusieurs questions. M.* de Belle-Isle parolt très-touché des bontés que le Roi lui marqua dans ce travail.

La liste des officiers généraux qui doivent servir dans l'armée de M. de Noailles n'est pas encore arrêtée ; cependant plusieurs savent déjà leur sort. Jusqu'à présent, de sept lieutenants généraux qui servoient dans Farmée de M. de Belle-Isle, il n'y en a qu'un destiné pour aller en Bavière, c'est M. du Chayla; M. deClermont, quoique mestre de camp de la cavalerie, n'est point employé. M. de la Fare, M. d'Apchler, M. d'Aubigné, M. de Sandri^ court, M. le comte de Bavière, M. le chevalier de Belle- Isle ne sont point employés non plus. Dans les maréchaux de camp, M. de Beauvau, quoique inspecteur de cava^ lerie, n'est point employé jusqu'à présent. Ce traitement est d'autant plus singulier qu'il ne parolt pas s'accorder avec plusieurs autres circonstances : M. d'Argetison avoit écrit à M, de Belle-Isle, de la part du Roi, dans le mois de janvier, une lettre par laquelle il lui marquoit qu'il fit savoir aux officiers généraux qui servoient sous ses ordres' combien le Roi étoit content de leurs services. Par une seconde lettre, écrite peu de jours après. M* d'Argenson mandoit le traitement que le Roi feroit aux officiers généraux;;, que ce traitement, ainsi que leurs appointements, dureroit jusqu'au 1" avril, ajoutant qu'avant ce temps S. M, leur feroit savoir leur destination. D'ailleurs on peut avoir remarcjué ce que j'ai écrit ci-dessus, que lorsque M. de Mirepoix proposa le fils de M. de Clermont pour une abbaye, le Roi dit qu'il y consentoit volontiers, que le père l'avoit bien servi. M. de la Faré, qui fit sa révérence avant-hier, fut très-bien reçu ; il étoit hi^r au lever du Roi, et S. M. lui parla avec bonté. Cependant il sembleroit que l'on s'est peu soucié d'employer tous les amis de M. de Belle-Isle; l'on prétend même que M. de Luxembourg et M. de Boufflers ne l'auroient pas été si M. de Noailles ne les avoit demandés.

Mou fila arriva avaut-hier matin; il a conduit jusqu'à Rhin la division qu'ilconiniandoit;ila été delààFrani fort faire sa cour à l'empereuc, t[ui avoit paru le désire] L'empereuc lut a fait l'honneur de l'embrasser, et lui donné toutes sortes de marques de bonté. De Francfort i| est venu voir une partie de sa division i Laudau et l'aul à Wissembourg. Il dit que des deux princesses, filles l'empereur, l'aînée n'est point bellej mais qu'elle plalJ infiniment, et que la seconde est fort belle- Mon iils et^ l'honneur de faire hier matin sa révérence au Uoi, et fui reçu de S. M. avec toutes sortes de marques débouté,

M. le maréchal d'Asfeld mourut avant-hier; il étoiJ directeur général des fortifications et gouverneur d^ Strasbourg. Le gouvernement de Strasbourg a été donn< à M. le maréchal de Broglie (1) ; les forti&catioos ont ét< réunies aux deux secrétaires d'État de la guerre et de U marine. ,

M. de la Chétardie m'apporta ici il y a quelques jours la présents que lui a faits la czarine. Il y a un diamant qui pèse lOV grains, et qui est fort blanc ; une croix de l'ordre de Sainte-Anne; une croix et une plaque de l'ordre de Saiat-André ; le toutde diamants, qui paroissentfort beaux, il y a aussi une tabatière d'or, d'une forme singulière, assez plate, garnie de diamants en dessus, et dans le milieu une fort grande émeraude; en dedans il y a un poiv traitde l'impératrice, entouréde diamants fort bien choisis et surmonté d'une couronne de diamants. Le gros diamant qui est monté en bague étoit dans la tabatière< M. de la Chétardie avoit déjà pris congé de l' impératrice et étoit même parti lorsqu'elle le rappela et lui donna CQtte tabatière, en lui disant que c'étoit la princesse Élii sabeth qui l'avoit chargé de lui remettre ce présent.

Dh lundi 11, Paris. — M. d'flautefort-Bozeîn moum

(I) M. lie Un^lJF rmdle gouvCTnont'ul de Hci:eiies Saiiil-Vioox.au moy^ <1* nuoi il ne gagne qu'environ 7 on S.noo livres ite renie, ■ Vo/e rf« due él LKfnes. )

'avanl-bier;iléloitrof(agé; ilavoitété attaché longtemps à M. le comte de Toulouse, qui l'avoit fait son premier écuyer après la mort de M. le marquis d'Hautefort, son Ëousin, père de H. d'Hautefort d'aujourd'hui. Ilétoit lieutenant général de 1718. Il y avoil déjà plusieurs années qu'il éloit gouverneur de Saint-Malo, qui vaut 20,000livres su moins.

M, le maréchal de Noailles entra hier au conseil; on prétend que cette place lui étoit promise dèsl'année passée, et que c'étoit un arrangement fait par feu M . le Cardinal.

M. le prince de Conty revint de Bavière la nuit d'avanthier à hier, et fit sa révérence au Roi hier après le salut; ' tonditqu'ils'en retournera dans quinze jours. Il s'est acquis line estime et une considération infinie par sa valeur, sa 'grande volonté et son application.

No us apprîmes hier que le Roi adonné le gouvernement < de Guise à M. de Montai, lieutenant général.

Avant-hier, après souper, le Roi retourna de la Meufte A Versailles; il n'a couché qu'une nuit à la Meutte; il n'y avoit de dames à, ce voyage que les trois sœurs.

Le Roi fit samedi la revue des gardes françoises et «nisses, dans la plaine des Sablons.

Mon fils a reçu ce matin sa lettre de service ; il est employé comme maréchal de camp dans l'armée commandée par M. le maréchal de Noailles.

Mardi 12. — J'appris hier en arrivant de Paris les nouvelles grâces que le Roi vient d'accorder à la famille de M. le cardinal de Fleury : 1,000 écus de rentes viagères à M'"' laduchesse de Fleury lamère; à M"= deFleury, qui est à marier, 20,000 livres de rente ; elle avoit déjà 5 ou 6jO00 livres de rente des bienfaits du Roi . M. de Saint- Florentin a payé les 20,000 écus pour la charge, ce qui fait encore 1 ,000 écus de rente ; le Hoi s'étoit chargé de donner à M"* de Fleury, comme je l'ai marqué ci-dessus, E le surplus du prix de ladite charge sur le pied de 50,000 Piêcus, qui est le plus haut prix oii elle ait été portée; au

lieu de cela, par une grâce nouvelle, leRoi lui fait 20,000 livre» de rente en réunissant toutes les sommes ci-dessos, et c'est en rente foncière. S. M. donne à M. le chevalin de Rocozel, frère de M. le duc Fleury le père, et oncle du premier gentilhomme de la chambre, 4,000 livres de pension ; à M. le marquis de Fleury, frère du premier gentilhomme de la chamhre, 7,000 livres de rente foncière et 27,000 livres en argent ; àM'^'deNarbonney sœur du premier gentilhomme de la chambre, et dont le mari est exempt des gardes du corps, 6,000 livres de rente foncière et 1,000 écus de rente viagère; à UM» les chevaliers de Fleury, qui sont chevaliers de Malte et frères da premier gentilhomme de la chambre, chacun 2,000 livres de pension.

L'affaire dont j*ai parlé de la réunion de la charge de directeur des fortifications n'est pas encore absolument terminée ; ce qui forme quelque embarras, c^est l'inégalité des fonds destinés pour chacun des départements, et la nécessité où Ton se trouve quelquefois de faire plusde dépense dans un département que dans un autre; par exemple, il n'y a que 50,000 écus de fonds pour l'entretien des fortilications des places maritimes, et l'on a dépensé quelquefois trois ou quatre fois cette somme.

Du mercredi 13, Versailles. — Le Roi fut avant-hier à la chasse, et soupa dans ses cabinets au retour de lâchasse; il n'y avoit de dames que M™" de laTournelle et de Lauraguais.

Hier c'étoitjour de sermon; le Roi n'y avoit point étévendredi dernier, qui est le jour qu'il partit pour la Meutte. La Reine y fut seule ce jour-là, et le prédicateur luifit un petit compliment à la fin de son exorde, suivant l'usage, et le compliment fut fort approuvé. Hier, le Roi fut au sermon, et soupa encore dans ses cabinets avec trois ou quatre hommes. M. le prince de Conty, qui a été reçu parfaitement bien du Roi, soupa hier et avant-hier dans les cabinets ; il est maigri et fort changé. Ces deux jours der-

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