‹ Mémoires du duc de Luynes sur la cour de Louis XV (1735-1758) (volume 3)Chapitre 5 sur 94 · MÉMOIRKS 1)L' DUC DE LIGNES · texte numérisé non relu

MÉMOIRKS 1)L' DUC DE LIGNES

pour l'éloigner d'auprès du Roi , el l'on croit que pour dooner un prétexte honorable à cet éloignement, on pourroil bien renvoyer, avec la qualité de ministre plénipotentiaire, auprès de l'Empereur.

On a eu nouvelles ces jours-ci que M. de Leuville, fils unique de feu M. de Leuville et neveu du bailli de Givry, mort depuis peu de ses blessures, a été tué au siège de Coni ; il iivoitété pris par les Barbets (1) avec M. de Langeât. Il a voit voulu se sauver, et c'est en se sauvant qu'il a été tué ; il ne reste plus à M""' de Leuville qu'une fille , qui doit être fort riche.

L'ordre et la règlequi régnent dans cette maison m'ont donné curiosité de faire des questions à M. le duc Ossolinski , grand-mail re de la maison. Voici à peu près ce qu'il m'a dit. Les revenus du roi de l'ologne sont en tout de deux raillions qu'il touclie d*la Lorraine, ou plutôt du Roi. Il donne sur cela pour la maison de la Reine, je crois, 200,000 livres; tous les comptes sont arrêtés tous les huit jours, et les difficultés décidées s'il y en a. On s'assemble pour cela tousles vendredis, et cette assemblée, qui est de quatre ou cinq personnes, s'appelle le conseil aulique, La dépense ordinaire du roi de Pologne est de 80,000 livres par mois , l'extraordinaire quelquefois de 30,000, quelquefois moins; celle des bùtiments au moins de 50,000 livres par mois. Chanheux coule fort cher au roi de Pologne; il a fait outre cela un établissement à Nancy, qui lui revient à 800,000 livres. Ce sont douz&^H missionnaires jésuites auxquels il donne àchacun 800 li-^^ vres; ils ont trois domestiques, qui ont chacun 500 livres;

(1) On appelait Barlwls les moiilagnanl» îles Alpct qui raisaieiit Ja guerre de pariUaiiâ, cl un peu le hrigJindagc, dans les gorges et les <] ('filés iliiromté de Nice, inlercpplarit et [lilhint les convois, utlaqnant les Immitie^ i<;olé$, iet courriers, et rnèiiie de;; (iélaclieiuenls tor>((iic leiii'^ Itautics étaient aNS<ez forleis. Les Barbels des Alpes resspinldeii!, <!ommf ou le vui( , s\\\ Miquclet* de Catatojjup.

inj

îl leur a fait bàtîr une ]}e!le et grande maison et une belle église ; ils sont chargés de distribuer tous les ans aux pauvres honteux, sur le certificat de l'évéque, de l'intendant et du président de la cour souveraine, 12,000 livres d'aumônes manuelles; cette somme est encore cora- )rise dans la fondation. Le roi de Pologne a encore bâti [a chapelle de Bon-Secours, dont j'ai parlé, qui est dessrvie par des Minimes. Il a encore fondé un hôpilal à *Iombières pour vingt-quatre soldats malades. Indépendamment de tout ce qu'il a fait dans le château de Luoévjlle, il a fait le rocher mouvant qui est un ouvrage très-cher, le salon que l'on appelle le Trèfle, les sept peti tes chartreuses, une huitième plus grande, qu'il a donnée

Ibour l'usage à M. de la Galaisière, le canal, qui n'étoil qu'un marais, les cascades, le salon qui est au-dessus, Chanheux, Jolivet, qui est une ferme dont le point de vue est Lunéville; il y a fait construire un bâtiment logeable et accommoder un jardin ; ila faitaussi accommoder x\in-

Kfille, qui est i deux lieues d'ici, où il y a une belle galerie.

■C'est au domaine de Lorraine, sur lequel M. Ossolinski

^ donné 200,000 livres, et le roL de Pologne lui en laisse la jouissance. Il y aun arrangement fait avec les fermiers généraux, et cette terre vaut 12,000 livres au moins à M. Ossolinski, J'oubliois encore à Lunéville le salon de musique, nommé le kiosque, où il y a des petites figures qui jouent de plusieurs instruments par l'effet de l'eau. Malgré toutes ces dépenses, il n'est jamais rien dû dans la

B|)aison au bout du mois, et en tout le roi de Pologne n^a aucunes dettes.

La reine de Pologne est fort chotiuée de ce que le Roi n'a pas jugé à propos de la venir voir avant son départ,

Wti môme d'envoyer savoir de ses nouvelles. Il n'a rien

^it non plus en partant, ni en général ni en particulier, ^a aucun des grands-officiers du roi de Pologne sur la lanière dont il a été servi ici. Toutes les dames les plus isidéraldes de et

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mais lui ont l'ait leur cour a été possihle; il n'a parlé à aucune- La Reine a été voir la gendarmerie et ensuite Clianlieux ; elle est revenue jouer ici à cavRgnolc à Tordinaire ; elle soupe avec les'dames des deux palais. M™" de Vaugles a eu l'honneur de souper avec elle pour la premie^ro fois. C'est une fille de la première, nolilesse d'Alsace, chanoinesse de Sainte-Marie i\ Metz depuis longtemps. M'""" de Modène n'ayant point de dame d'honneur actuellement l'a priée de la suivre en Alsace; on a demandé l'agrément du Roi avant son départ poui qu'elle maniie avec la Iteine.

Du samedi 3, Liméville. — La Reine a reçu un courrier ce matin qui lui a apporté la nouvelle de la mort de Mii-i dame Sixième A Fonlevrault; elle auroit eu huit ans acij complis le 16 mai prochain : c'est celle que l'on disoiO ressembler au roi de Pologne. La Reine, qui devoit man-j gvs avec les dames, a mangé seule dans un cabinet de] l'appartement du roi son père, et les dames ont mangé à la table destinée pour la Reine dans le même cabinelj en galerie où la Reine devoit manger. Le roi de Pologne' mange dans la salle de la musique, mais il n'y a point de concert. Le cardinal Tencin est ici; il mange avec le roîl de Pologne. Les cardinaux ont droit d'avoir un fauteuil' devant les rois de Pologne ; on en a présenté un au cardinal Tencin, comme on avoit fait à Meudou au cardinal de Fleury, et ici au cardinal de Rohan ; le cardinal Tencin ne l'a pns accepté, et a pris une chaise à dos. J'oubliois de marquer que c'est M. le duc Ossolinski, que l'on appelle ici tout court M, le Duc, qui a servi la Reine à son dîner. M. Doria est ici avec M. de Palavicini, envoyé extraordinaire de Gênes, qui retourne à Francfort; M. Doria va se promener en Alsace par curiosité, car il ne suit point le Roi ; il n'y a de ministres étrangers qui le suivent que les deuxambnssadeurs de famille, M. de Schmettau et l'ambassadeur de Malte.

Dit dimanche 4, LunéviUe. — Les ducs qui sont ici ne I voulurent point manger hier avec le roi de Pologne , à cause delà chaiseà dos du cardinal Tencin; on avoit mis d'ahord deux fauteuils; mais avant que le roi de Pologne fût ii table il y eu avoit déjà un d'ôté. M. le duc de Ges- [vres, M. le duc de Villars, M. le comte de Tessé , grand d'Espagne, étoientici hier et dinèrent chez le Primat (1). , Aujourd'hui, pour éviter cet embarras, on a proposé au iroi de Pologne, en lui disant la raison tout simplement, ' de dîner au kiosque, salon à la polonoise qui est dans le jîirdin dont j'ai déjà parlé; li\ il n'y a point de cérémonial, tout le monde y a des chaises à dos; et il y dîne actuellement.

La Ueine dîna hier seule, comme je l'ai dit; cependant l'après-dînêe le roi de Pologne lui persuada d'aller voir le rocher mouvant, Jolivet et le salon de la cascade; au retour de la promenade elle se renferma, et soupa encore seule, ffier, il arriva un gentilhomme ordinaire du fîoi qu'il envoyoit savoir des nouvelles de lu reine de Pologne, apparemment pour réparer un peu par celte attention de ce qu'il ne Tavoit point été voir en partant; mais ce qui est singulier, c'est que ce gentilhomme n etoit chargé d'aucun ordre pour la reine ni pour le roi de Pologne. M. de Gesvres, qui étoit encore ici, lui conseilla fort de leur faire toujours des compliments du Roi. Il n'osoit pas aller au delà de sa commission; il fallut que M. de Gesvres lui dit qu'ille prenoit sur lui.

Les James jouèrent dans le môme salon oij la Reine joue; plusieurs furent souper chez M. de la Galaisière, intendant, chancelier et chef du conseil. 11 ne loge pas chez lui ; son logement étant dans une des ailes qui a été hriïlée et qui vient d'être rebiUie, il loge en attendant dans un bel appartement que Ton appelle celui du car-

(l) Le priinat de Lorraine était l'abbé de ChoisenI,

fois, doni"

dinal de Rohan parce qu'il l'a occupé plusieurs rentrée est affreuse. M, de la Galaïsière tient un grand état; on dit que sa place lui vaut 70,000 livres de rente au moins. Ce matin, latleine a été à la grande messe à la chapelle, dans une petite niche faite pour la reine de Po- Io,5ne en bas; après la grande-messe elle a assisté au sermon du confesseur du Roi qui a proche en polonois^ avecheaucoup de volubilité ; il a été assez long, el a commencé par le compliment, qui a duré longtemps. LaReine dit (jue le sermon a été beau.

l^eroi de Pologne a un grand maître de sa maison, qui est M. le due Ossolinski , dont la charge, à ce que l'on m'a dit, lui vaut environ 70,000 livres; un grand maréchal, qui est M, de Mechek. Ce sont ces deux hommes qui tiennent l'ordre et la règle dans la maison; et ce M. de Mechek faisoit observer la même règle dans le temps que le roi de Pologne étoit à. Ghambord, n'ayant pour tout revenu que 100,000 écus, sur quoi il donooit 80,000 livres à la reine de Pologne pour l'entretien de sa maison ; et dès lors , à proportion , ces deux maisons étoient honora!>lement servies et sans aucune dette. 11 y a outre cela un grand- veneur (M. le chevalier de Thianges ), chargé de toutes les chasses et de l'équipage pour le cerf, tant des chiens que des chevaux; un premier écuyer (M. de Sali, Polonois). Le roi de Pologne a huit attelages actuellement, et la reine quatre seulement; mais ce qui regarde la maison de la reine est absolument séparé. Elle n'a point de premier écuyer; c'est M. de Villancourt, son premier maître d'hôtel, qui se mêle aussi de Técurie. Le roi de Pologne a un premier maître d'hôtel (M. de Marsan, qui l'étoildu feu duc Léopold); mais il ne se mêle d'aucun détail, seulement de l'honoriûque. H y a beaucoup de chtimbellans, soit payés, soit arf/io*iores, beaucoup de gentilshommes. Plusieurs des uns et des autres sont à la guerre actuellement. Le roi a huit pages et la reine quatre; ils ont le même gouverneur,

1 servant < Le roi a trente-six valets de pied^ et environ cent-soixante gardes, ycompris les officiers ; les chevaux des gardes sont nourris dans les écnries du Roi. Il n'avoit d'abord qu'une compagnie des gardes, commandée par M. le marquis de Lamberti, que le Roi [fit] lieutenant général à la prière du roi de Pologne sans qu'il eût passé par aucun grade et ayant peu servi. Le Roi fît aussi de la même manière maréchal de camp celui qui commande ici les Invalides qui servent à la garde du roi de Pologne. Il y a encore ici un nouvel établissement de cadetSj bien tenus; ils sont vêtus de jaune; ilsont servi à la garde du Roi, en dehors, du côté du jardin, pendant le séjour qu'il a fait ici. Je ne parle point encore du régiment des gardes de Lorraine, commandé par M. le prince de Beauvau, fils de M. de Craon. Il fait ici les fonctions de M. le duc de Gramont. Ce régiment est actuellement en campagne; on y a joint le régiment du Perche dont il a pris le rang. H y a outre cela plusieurs bataillons de milices de Lorraine, des maréchaussées bien tenues et vêtues de la livrée du roi de Pologne.

Du lundi 5, FMnévîUc. — La Reine ne joua point encore hier; elle dîna et soupa avec des dames ; cette table est très-grande et très-bien servie; c'est par la bouche de la reine de Pologne. L'ordre dans cette maison est pareil à celui du roide Pologne, et avec 2V0,000 livres, sur quoi

.elle paye une dame d'honneur (M™* de Linange), quatre dames du palais (M"'* la marquise de Boufflers, la comtesse de Choiseul, femme de son chevalier d'honneur, M™^ d'Armoise, sœur de feu M. de Beauvau, tué à Ypres, et M""' de

[Raigecourt (1), un chevalier d'honneur (2), un pre-

mier maître dhôtel (1 ), qui se môle de toute la maison (bouche, écurie, etc.), des gentilshommes, pages, valets de pied, livrée, son entretien personnel et ses menus plaisirs. Outre cela, elle lait des présents au roi de Pologne ajoutes ses fêles, suivant l'usage polonois, et a toujours de l'argent de reste; on estime par exemple que le voyage de Meudon lai a coûté 60,000 livres d'extraordinaire. Le jour qu'elle y apprit, par un courrier de M. d'Argenson, le meilleur tHat duRoi, a près T extrémité où il avoit été, elle lit donner 50 louis au courrier. On me con-^ toit ces jours-ci une réponse bien sensée qu'elle lit A roccasion de cette maladie. Elle éloit à Meudon lorsque la Reine partit pour la Lorraine; de Draine, la Reine lui envoya un courrier pour l'instruire des mauvaises nouvelles qu'elle venoit de recevoir, et qui no laissoient jiul lieu de douter que les premières à recevoir seroient celles delà mort. La reine de Pologne ne dit rien d'abord en recevant cette lettre et ne fît aucun mouvement qui pût marquer son affliction ; étant seule , elle lit appeler M. Fabbé de Choiseul, primat de Lorraine et grand-aumrtnier du roi de Pologne (dont la place vaut plus de 3O,0U0 livres de revenu } ; il étoit avec elle à Meudon. Elle lui dit qu'elle vouloit partir sur-le-champ pour Lunéville; il lui représenta que la Reine alloit revenir vraisemblablement, qu'elle lui seroit nécessaire pour sa consolation, que d'ailleurs la trouvant en chemin ce seroit un embarras réciproque pour les chevaux. Aucune de ces raisons ne l'arrêta , et ce ne fut que par la nécessité de donner le temps pour se préparer au départ qu'elle remit au surlendemain. Elle dit au primat, qui me l'a redit : « On ne doutera pas que dans cette malheureuse circonstance, ce que le roi de Pologne et moi avons de plus clier ne soit la Reine et M. le Dauphin; nous voudrions bien

( 1 ) M, de Villancoiiri. ( yote du â«c de huynts. )

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srvir à leur oonsolationj mais il ne convient pas q\m kous soyons dans Je même lieu qu'eux. Nous n'entendons ien au gouvernement François, et il ne faut pas qu'on puisse dire que nous ayons eu la moindre part aux armgements qui se prendront. «

La Reine devoit aller dîner aujourd'hui à Ainvillc : le )i de Pologne le désiroil; elle a senti quoc'étoit un trop rand dérangement pour sa maison; elle a préfér*^ de Iner ici. Elle va se promener cette après-dlnée malgré très-vilain temps qu'il fait. Outre les dames des deux salais, il y avoil aujourd'hui îVla table de la Reine M"' de Gustine, chanoinesse d'Épinal, une autre chanoiiicsse du même chapitre nommée M"'*" de Ludres, une autre M""" de .Ludres, dont le mari est homme de la haute noblesse de irraine et fort riche. M""" de Marsan, dont le mari est prelier maître d'hôtel du Roi, et M""" de Laval [Saint-Simon), |ont le mari commande en Lorraine sous les ordres du toi et de M. de Belle-Isle.

Je n'ai encore parlé d'Ainville qu'en passant. La mai- >n n'est rien, et ressemble à une honnête ferme du côté le la cour; il y, a seulement un appartement que le roi de Pologne a fait accommoder assez bien pour la Reine et un pour lui, cependant sans magnificence. A droite et k gauche du kVtiment sont deux galeries couvertes en bas et découvertes en haut; celle d'à droitt', conduit à un berceau , et ce berceau à la grande et belle galerie. Les deux terrasses d'en haut sont bornées chacune par une espèce de kiosque ou cabinet. La galerie est terminée de chaque cfttè par un salon assez petit ; elle a 1 Gi pieds de long indépendamment des salons, 21 pieds de large , et seulement 18 pieds de haut. Il y a à cliaque bout deux poêles de faïence, qui ont la forme de beaux vases de porcelaine, et un autre poêle en forme de commode vers ie milieu. Bu milieu de ladite galerie on cotre dans uu kppartenient petit, mais fort orné et décoré avec goût; de ^narls sont des jardins et des treillages verts. Le

108 MÉMOIRES DU f)llC DR LUYJVES.

Xîavé de la g-alerie est de stuc ou composition; ce sont de petits carrwuix blancs et gris; le dessus est une espèce d'onde et une rose dans le milieu; chaque carreau coûte à ce que l'on dit 20 sols; k ce prix il y en a pour près de 11, 000 livres. Les poêles en vase coûtent à Strasbourg 100 pistoles pièce. Du côté gauche de la galerie, en y arrivant du château, il n'y a que des fenêtres, vis-à-vis lesquelles sont des peintures des ditlérentes maisons du roi de Pologne.

M. d'Ossolinski me contoit aujourd'hui que le roi de Pologne, indépendamment de sa maison, dépense tous les ans pour ses cadets 66,000 livres, V5,000 livres pour la chasse (le grand-veneur ne convient pas de ce fait , il dit au plus 18,000 livres), 25,000 livres pour la musique, et 18,000 livres pour la comédie. Il y a quarante-huit cadets, dont vingt-quatre polonois et vingt-quatre lorrains, et douze ofOciers ; ils ont toutes sortes de maîtres, sont logés, nourris très-bien , chr,uffés et éclairés. Tous les deux ou trois ans il en sort douze, si.ï polonois e^sis lorrains, qui sont placés à la suite de quelques régiments françois , et le roi de Pologne leur conserve 2,000 livres de pension à chacun pendant àeux ans seulement, à moins qu'ils n'aient plus tôt un emploi qui les mette en état de subsister. Le roi de Pologne donne outre cela 500 livres par mois pour les pauvres, et a désiré que les grands-officiers de sa maison se cotisassent aussi pour faire l'aumône ; ils donnent donc à eux tous 400 livres par mois. Ces 900 livres sont remises entre les mains des aumôniers du roi de Pologne, qui en font la distribulion.

Du mardi 6, fAinévilte. — Il y eut hier comédie, mais la Reine n'y alla point, ni le roi de Pologne, Il n'a plus de musique à son dîner depuis la nouvelle de la mort de Madame; il y a seulement des trompettes; il n'y a rien du tout pendant le souper. Hier même, il n'y eut point de table le soir, n'y ayant eu presque personne la veille pour la remplir. Les dames allèrent à la comédie; il n'y

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eut point de jeu. Après le souper, qui fut à roi'dinaire^ il y eut uu pharaon, qui dura longtemps. M. delà Uatuisière avoit demandé la permission au roi de Pologne, qui la donna pour celte fois.

S. M. Polonoise a aussi accordé ces jours-ci, à la prière instante de la Heine, des lettres de grâce à un AI. d'Esclinslatt, accusé de duel ; mais cette grâce n'a pas été obtenue sans peine. Le roi de Pologne n'est pas si rigoureux qu'en France sur les duels, n'étant pas astreint par les mêmes serments que le Roi; mais il se fait grand scrupule sur les homicides; il a fallu que M. l'évêque de Melz ait aussi sollicité, et le roi ^e Pologne lui dit qu'il en chargeoit sa conscience,

La Reine a reçu une lettre ou deux du Roi dont elle a paru contente; le Roi lui mande qu'il a eu tout sujet Pétre satisfait de la manière dont il a été reçu par le roi de Pologne et par ses sujets, qu'il la prie de Ven relercier, qu'il a été bien fâché de ne pas voir le roi de Pologne avant son départ, qu'il crut qu'il étoit trop matin [et qu'il l'incommoderoil. Il a envoyé 200 louis pour être [distribués dans la maison du roi et de la reine de Pologne. Roi trouva, en arrivant samedi dernier à Saverne, le Jardi^j illuminé, qui faisoit un effet fort agréable ; il y langea seul, servi par M. le cardinal de Roban et ensuite ir M. le Coadjuteur; il dîna seul aussi le lendemain, et je sortit point de tout le jour de la maison ; il joua toute l'après-dinée au piquet. Il dit que lorsqu'il monte à chenal ou qu'il marche à pied il sent encore quelquefois des iouleurs dans les entrailles. Il traita M. de Soubise avec mtes sortes de bontés. II n'apprit que le dimanche au )ir par M. d'Argenson la mort de Madame. Celte nou- ^velle n'a dû rien déranger aux fêles de Strasbourg.

On ne parle pas trop bien de notre armée en Italie. Le siège de €oni n'avance pas autant que Ton voudroit^, et le roi de Sardaigne a reçu un renfort de 7 à 8,000 hommes de M. de Lobkowitz, D'un autre côté, les choses

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vont mieux en Bavière; M. de Ségur s'est rendu maître de Doiiauwertli et d'un pont que les ennemis n'ont pas eu la temps de replier, et il y a eu un corps de leurs troupes baltu.

M. le comte dé Clermont est parti pour aller à Constance avec un gros corps de troupes, et M. de Laval vient de recevoir des ordres pour faire marcher la maison du Roi et la s^endarraerie, qui étoieht cantonnées en Lorraine, elles faire avancer vers Fribourg, où ils vont vraisemblablement remplacer de la cavalerie détachée pour d^autres expéditions. Le siég-e de Fribourg ne va pas vite; cependant on espJ^re î|ae cette fois-ci le travail pour détourner la rivière sera mieux fait que le premier, et l'artillerie devoit commencer hier à tirer,

La Reine a donné une très-belle bolle àM. d'Ossolinski, et en a acheté en tout, ici, d'un marchand de Paris, pour 20,000 livres, pour donner dans la maison du roi de Pologne. Il estdécidé d'hier que M, de la Galaisière, comme chancelier, donnera à. manger à la Reine à Bar-le-Duc. Les intendants n^ont point eu encore cet honneur.

Du mercredi 7, ia Malgrange. — La Reine est arrivée ici avant midi aujourd'hui ; le roi .son père y étoit arrivé deux heures auparavant ; c'est lui-même qui a arrangé tous les logements. La Reine est logée dans l'appartement que la reine de Pologne a pris pour elle dans le bâtiment du commun. C'est ce logement, dont j'ai parlé, qui est richement orné , mais trop chargé de dorures. Les dames de Nancy ont eu permission de venir faire leur cour en robe de chambre, et de même celles de Luné ville que le Roi a nommées. Toutes les dames qui sont ici ont mangé soir et matin avec la Reine. Les tables étoient dans cette bellect grande salle vis-iVvis lagoulette, où il y a au milieu de la table un surtout d'où il sort une nappe d'eau qui va pendant tout le temps que l'on est à table. Après le dîner la Reine et le roi son père se sont enfermés. La Reine s'étoit un peu promenée dans la maison avant le

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dîner ; elle s'est aussi promenée en sortant de table, à quatre pas de la maison ; mais cette promenade n'a duré qu'un quart d'heure ; les dames ont joué, dans la galerie, à quadrille.

J'ai été voirie petit établissement pour les trois pères Capucins dans le jardin; tout y est en petit, mais fort proprement accommodé ; il y a une chapelle où le Saint- Sacrement repose, qui est fort joiie, trôs-ornte et proportionnée au reste du bâtiment. Ils ne quêtent point, et sont aussi aumôniers de laMalgrange, tant pour dire la messe que pour distribuer tous les vendredis les aumônes qui se trouvent dans te tronc^ qui est auprès du jjrand crucifix, dont j'ai parlé. Le roi de Pologne leur fait payer tous les mois 12 livres pour chacun ; ils ont outre cela un petit potager, et l'un d'eux a une messe libre tous les jours. Ils font tous les vendredis une procession autour du grand crucifix ; on y vient aussi en procession de Nancy certains jours de l'année. M. l'évèque de Toul m'a dit y être venu en procession, suivi d'un clergé nombreux et des deux compagnies de pénitents de la vieille et de la nouvelle ville de Nancy. J'ai été aussi voir la mission établie dans le faubourg de Nancy de ce côté-ci par le roi de Pologne. La chapelle où esne Saint-Sacrement est assez grande, très-claire et magnifiquement ornée; le roi de Pologne s'y est réservé un très-grand appartement, rempli de beaucoup de sculptures fort belles ; les dortoire, réfectoires, etc. sontbeaux; il y a desciiambres pour ceux qui veulenty faire des retraites. C'est le P. de Menou qui est à la tête de cette fondation. Rien n'est si grand, si magnifique, ni si utile ; le roi de Pologne voudroil bien pour le rendre plus solide après sa mort que le Roi consentit dèsce moment àl'union qu'il voudroit faire d'un bénéfice à celte maison de missionnaires; il n'a pu Tobtenir jusqu'à présent. J'ai été voir aussi la maison du primat (l'abbé de Choiseul) et son église primatiale, qui est toute neuve, fort large, pas tout à fait aâse^ longue , très-claire

113 MÉMOIRES DU DUC Dt LUY.NES.

et doDt le d6me est peint, ce qui ne fait pas un effet agréable, tout le reste de l'église étant blanchi. Cette église a été Italie par le feu duc Léopold, qui avoit donné lapriraalieà son frère. Il avoit voulu ériger Nancy en évèché; il ne put y réussir; il demanda au pape d'y avoir un primat au lieu d'un prévôt ou princier (comme l'on dit à Metz) ùla tète du chapitre; il obtint une bulle qui a mis cet établissement en règle. Il y vint plusieurs bénéfices, de manière que celte place vaut plus de 30,000 livres de rente aujourd'hui. Le roi de Pologne y a uni de son autorité un chapitre de Nancy, dont Féglise tomboiten rtiine.

J'oubliois de marquer que le roi de Pologne a dîné aujourd'hui, en même temps que la Reine, avec tous les hommes qui ont droit de manger avec lui ; la table étoit dans une salle assez grande qui joint la grande salle.

Du vendredi 9, Sarrehourg. — Le roi de Pologne alla avant-hier se coucher k neuf heures et demie, à peu près dans le même temps que la Reine alloil se mettre à table ; elle soupa dans la même grande salle , avec toutes les dames, où elle avoit dîné. M. d'Ossoboski et M. de Mechek, grand-maréchal, mirent la table du souper dans la même salle où le roi de Pologne avoit dîné ; tous les hommes y étoient. M. 1 evéque de Toul et M. l'évêque de Metz y avoient dlué avec le roi de Pologne, l'un à sa droite, Taulre à sa gauche. A la Malgrange, il n'y a nul cérémonial ; tous les hommes ont des chaises à dos devant le roi de Pologne. En général le roi de Pologne n'est pas difficile sur lecérémonial ; ilsuffit d'avoir le rang de colonel pour dîner avec lui ; et même ayant été à Lunéville lui faire ma cour, pendant son dîner, il mefitasseoir ; ce n'est pas une grâce particulière, il l'accorde à beaucoup d'autres.

Au sortir du souper, avant-hier, la Reine revint dans la petite galerie où elle s'arrêta à causer avec toutes les dames, et ensuile se retira, Avant que de se coucher, elle

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