‹ Mémoires du duc de Luynes sur la cour de Louis XV (1735-1758) (volume 3)Chapitre 69 sur 94 · MÉMOIRES DU DUC DE LUTINES · texte numérisé non relu

MÉMOIRES DU DUC DE LUTINES

après les vêpres et est revenu au salut, qui d'aujourd'hui ne commence plus qu'à six heures.

Il y a eu grand couvert à dîner, et il n'y en aura point ce soir.

M. et M"* la duchesse de Chartres sont venus de Saint- Cloudj où ils habitent depuis longtemps, et étoient au seroaoD. Au retour du salut, lorsque la Reine a été rentrée chez elle, M'"" la duchesse de Chartres lui a présenté M'^^de Rochambeau, qui est nommée pour être gouvernante de l'enfant dont M""* la duchesse de Chartres est grosse. M™" de Rochambeau est d'auprès de Vendôme. M°* la princesse de Conty l'a connue dans ses voyages deVéret (1); c'est elle qui l'a donnée à M"* la duehe^e de Chartres, C^est une femme de cinquante ans, fort grosse, le visage fort rouge et très-laide.

La passion de M. et de M"' de Chartres l'un pour l'autro subsiste avec la môme violence] on trouve même avec raison qu'elle est trop publique et trop marquée, il parolt décidé que M"" la duchesse de Chartres, quoique grosse de six mois, suivra M. le duc de Chartres en campagne, en Flandre, comme Tannée passée. Comme cette résolution est très-déraisonnable, elle avoit donné occasion à tenir le mauvais propos que si M™' de Gharhes n'alloit pas en campagne, M. de Chartres n'iroitpas non plus, ce qui est si fort hors de toute vraisemblance, qu'on ne peut y ajouter foi.

J'appris il y a quelques jours que l'assemblée du Clergé a accordé depuis peu à M. le cardinal Tencin la continuation d'une pension de 2,000 livres, dont ses prédécesseurs (archevêques de Lyon) ont joui. Cette pension avoit été accordée à l'un d'eux à l'occasion d'une réparation urgente , et ne devoit durer que jusqu'à ce que ladite réparation fût faite; mais la continuation fut de-

(1) Très-bcâu châtEâu âilui: daiiâ ta Toiirsine, sur k Clier,

mandée et obtenue. M. le cardinal Tencin a cru que ce seroit un désagrément pour lui s'il n'obtenolt pas cette grâce. Cet article n'a cependant pas passé tout d'une voix.

Les Cent-Suisses et la bouche du Roi partent demain pour la Flandre. L'écurie partira mercredi.

Du lundi de Pâques 19, Versailles. — M. de Torcy est venu ici aujourd'iiui, et a fait signer le contrat de mariage de sa petite-fille, M"* Mailly-d'Aucourt , avec M. d'Argenson le fils; c'est M, d'Ai'genson le père, secrétaire d'État de la guerre, qui a présenté la plume au Roi, à M. le Dauphin et à Mesdames, à la Reine et à M"" la Dauphine ; c'est leur secrétaire des commandements. Quand par hasard le secrétaire des commandements ne s'y trouve pas, la Reine prétend que la première femme de chambre doit apporter l'écritoire, et la dame d'honneur ou la dame d'atours doit présenter la plume. L'usage est ordinairemeiat pour le Roi de signer les contrats au retour de la messe; mais lorsqu'il j a conseil d'État, tous les secrétaires d'État, hors M. de Saint-Fiorenlin, étant de ce conseil, ne pourroie nt aller chez M. le Dauphin ou chez Mesdames qu'après le conseil; ils ont donc pris le parti de demander au Roi qu'il voidùt bien signer avant que d'aller à la messe.

il y eut hier conseil d'État après le salut; aujourd'hui il y en a eu un extraordinaire à l'occasion de l'arrivée d'un courrier. Il étoit assez plaisant d'entendre ce matin M"" de Lauraguais disputer à M. d'Argenson qu'il y eût conseil d'État. Le Roi a dit à M"* de Lauraguais qu'elle avoit raison , parce qu'effectivement hier il ne compioit pas qu'il dût y en avoir aujourd'hui.

II paroit que l'amitié et l'attention du Roi pour M"" de Lauraguais est toujours au même point de vivacité; hier elle étoit assise au dîner au grand couvert derrière M"* la Dauphine, et par conséquent loin du Roi ; le Roi lai envoya demander par le marquis de Gontaut si elle ne trouvoit pas le dîner bien long.

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Hier, du côlé de la Reine, au diner, étoit M"" de Luynes la première, ensuite M"*' de Lauraguais, et après elle M™" de Bouftlers la troisième, laquelle est de semaine. M™" de Bouliers ne trouva pas trop bon que M"" de Luynes lui eiït proposé de se placer après M°"de Lauraguais; elle prétend qu'une dame attachée à M"" la Dauphiue, môme une dame de service, ne doit avoir sa place qu'après une dame qui est attachée à la, Reine; hier ce raisonnement ne pouvoitélre mis en usage,, puisque M™' de Luynes y éloit-

M'"'' la princesse de Beauvau a été présentée aujourd'hui par M"" de Montrevel, sa belle-soeur- Elle a un assez joli visage, mais elle est bossue et singulièrement petite. Elle n'a point pris son ta]>ouret avant que d'être mariée, elle en auroiteule droit; elle ne l'a pris qu'aujourd'hui dans le cabinet du Roi, suivant l'usage; M'"" de Turenne et M™' de Lauraguais étoient à cette présentation .

Les vêpres ont été chantées par les Missionnaires. Le Roi étoit dans sa tribune, et est sorti immédiatement après les vêpres, La Reine a resté î\ compiles et à la prière. Au retour, M. de Richelieu est venu lui dire que la- présentation de M"" de Beauvau sa nièce (1) venoit d'cEre faite chez le Roi, et qu'il coniptoit qu'elle alloit venir chez la Reine. La Reine a attendu quelque temps j on a envoyé chercher H"' de Beauvau sans la trouver. M. de Gesvres est entré dans ce moment chez la Reine; la Reine lui a demandé en plaisantant ce qu'il av oit fait de M"' de Beauvau; il lui a dit qu'elle étoit allée chez M. le Dauphin. Effectivement ces dames, au sortir de chez le Roi, ont été chez 5!. le Dauphin, où elles se sont assises; elles auroient été tout de suite chez

(t) La mère tle W"<^ de Beauviiu, qii.ilrièine Temnie »lc feu M. de Bouillon , étoit sœur de la seconde et dernière femme de M. do RlcUolicu , quiêloit

Guise- {lyotedu duc de Luijncs.)

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la Dauphine si elles l'avoienl trouvée chez elle. La Reine éfoil prêle à s'en aller quand elles sont enfin arrivées. M. de Gesvres n soutenu qu'il n'y avoit nul inconvénient qu'une daçne titrée ayant pris son tabouret chez le Roi allai jouir de son droit chez M. le Dauphin, chez M'"" la Dauphine et chez Mesdames avant que d'aller chez la Reine ; M. de llichelieu n'a pas osé être du même sentiment, étant assez fâché que sa nièce eût fait attendre la Reine.

11 est certain que c'est le Roi qui donne les tabourets, et non pas la Reine; mais on ne peut s'empêcher de convenir que ce ne soit manquer en quelque manière de rfespect à la Reine que de jouir de ce droit avant que de s'être assise chez la Reine, surtout lorsque la Reine est dans le mftme lieu que le Roi et que toute la famille royale est dans le même lieu. L'on peut remarquer comme une chose singulière et je crois nouvelle qu'une dame non tilrée en ait présenté une titrée.

Du jeudi 22, Versailles. — On me contoit hier plusieurs détails sur Ninon Lanclos qui m'ont paru mériter d'être écrits (1). Cette fille fameuse par ses galanteries mourut en 1705, âgée de quatre-vingt-neuf ans. Elle avoit eu toute sa vie un nombre infini d'amants^ et s'étoit acquis une telle réputation, par une probité la plus exacte et la plus reconnuCj qu'on ne pouvoit s'empêcher d'estimer ses vertus; aussi se piquoit-elle de les avoir toutes, hors la chasteté. Outre les amants elle avoit grand nombre d'amis qui lui étoient extrêmement attachés ; elle n'avoit jamais été intéressée; toute son ambition étoit de parvenir à avoir t2 on 15,000 livres de rente, et elle mourut n'en ayant que 8 ou 9,000. Elle avoit toujours très-bonne compagnie chez elle, princi-

(1) Voir La note du duc deLujnes sur Ninoa dans le Journal de DangeaUt tome X , page 450.

paiement en hommes; les femmes capables de faire quelque attention à leur réputation n'osoient pas y aller; et lorsqu'on lui proposoit de voir quelque nouvelle mariée, elle y consentoit volontiers, mais pour une fois seulement, disant que sa maison ne convenoit point à quelqu'un qui avoit une réputation à conserver, La Reine mère, instruite de la conduite scandaleuse de Ninon, voulut la faire mettre dans un couvent; cependant ce projet ne fut point exécuté. On prétend que la Reine lui avoit fait donner le choix d'un couvent, et qu'elle choisit un couvent d'hommes. M"* Scarron, depuis M"' de Maintenon, avoit beaucoup connu M"" Lan clos; lorsqu'elle fut parvenue au degré de faveur qu'elle a conservé jusqu'à la mort de Louis XIV, elle crut que ses conseils pourroient peut-être faire changer de vie à une Elle aussi estimable que l'étoii d'ailleurs Ninon ; elle lui écrivit, et lui manda que si elle vouloil seulement mettre un peu plus de décence dans sa conduite et en donner des preuves qui ne pussent être équivoques, elle se trouvoit à portée de lui obtenir des grâces considérables, et qu'elle pourroit même souvent avoir occasion de la voir. Ninon lui répondit- qu^elle lui étoit infiniment redevable de son attention , mais qu'elle étoit bien éloignée de vouloir quitter la vie douce et amusante qu'elle faisoit pour eu prendre une où elle ne trouveroit que du dégoût et de l'ennui. De tous les amants de Ninon, celui qu'elle avoit le plus aimé étoit M. de Villarceaux; elle en eut deux garçons. L'alné, livré de bonne heure à ses passions, n'avoit encore que dix-huit ans lorsqu'il devint passionnément amoureux de sa mère. J'avois toujours entendu dire qu'il ignoroit qu'elle fût sa mère, et que Ninon ayant longtemps résisté à ses empressements et lu' ayant enfin découvert ce secret, il s'étoit tué sur-le-cbamp de désespoir; mais ce fait n'est pas vrai. Il savoit qu'il étoit son fils, et cependant n'en étoit pas moins empressé auprès d'elle ; enfin, après

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plusieurs sollicitations inutiles, un jour qu'elle étoit à la campagne, l'ayant trouvée seule , il vint à elle avec plus de vivacité que jamais, et lui dit que si elle ne consenloit pas à ses désirs, il n'avortt plus d'autre parti à prendre que de se donner la mort. Ninon se fâcha, et le renvoya sans vouloir l'écouler ; peu de temps après, elle entendit un coup de pistolet, et elle s'écria : w Ah ! le malheureux, il s'est tué, » On courut k rendroit où on avoit entendu le bruit, et on le trouva mort. Les amis de Ninon trouvèrent moyen d'assoupir cette affaire. Ninon a continué cette vie déréglée presque jusqu'à la mort. Elle avoit soixante-quinze ans lorsque Fabbé Gédoyn, de l'Académie françoise, s'attacha à elle, et c'est de lui que Ton sait tous ces détails ; elle les lui avoit contés. On prétend que cet abbé ne fut pas le dernier de ses amants, qu'elle eu eut encore un à quatre-vingts ans, qu'elle lui déclara sa passion quelques jours avant que les quatre-vingts ans fussent faits, et que voulant rendre l'aventure plus singulière, elle lui demanda quelques jours de délai pour qu'il fût dit qu'elle avoit eu un amant à quatre-vingts ans.

Lundi deruier, l'ambassadeur d'Espagne donna un grand diner à tous les ministres étrangers à l'occasion du mariage de M°"^ la Dauphine ; c' étoit le commencement d'une fête qu'il a partagée en trois jours différents. Le lendemain mardi, il donna un feu d'artifice et un grand souper à tous les gens de la Cour, hommes et femmes; les ministres étrangers y étoient aussi, et aujourd'hui il y a bal en masque. Il est logé dans la maison de feu M"" la princesse de Conty, rue neuve Saint-Augustin, qu'il loue 12,000 livres de M. de la Vallière. Aujourd'hui on entrera par le boulevard et par le jardin; mardi l'on entroit par la rue neuve Saint-Augustin. Le feu étoit dans le fond du jardin du côté du boulevard; il commença à neuf heures sans que l'on vit aucune décoration , mais seulement beaucoup de fusées , fort

Lelles, et môme singulières. A la suite de ces fusées on en tira une qui fit allumer en un instant toute l'illumination de la décoration. Celte décoration ëtoil petite, assez simple, mais de fort bon goût ; il sortit de tous les côtés de cet édifice plusieurs effets de feux, roues, soleils, gerbes; le tout dura un bon quart d'heure. L^hôtel deCouty est comme l'on sait une très-belle mfùson, elles meubles de l'ambtissadeur sont très-beaux et fort riches. Les appartements étoient éclairés avec une magnificence extrême. D'un côté il y avoit un lansquenet, de l'aulre un cavagnole et beaucoup de tables de jeu. Le souper fut en bas; il y avoit plusieurs tables fort bien servies; au fruit, tout le monde se leva pour passer dans une salle que l'ambassadeur a fait construire dans le jardin et où l'on avoit dressé le fruit. Cette salle est grande et donne sous les fenêtres de la grande chambre à coucher. Il y en a encore deux ou trois autres construites exprès pour le bal .

L'ambassadeur de Naples doit aussi donner une fête : elle est annoncée pour dimanche; il n'y aura que de la musique et un souper. Il me disoit, il y a quelques jours, que le Roi son maître lui a mandé que rélal de ses finances ne lui permettant pas d'employer des sommes considérables, il tni recommandoit de ménager la dépense, mais en même temps de se faire beaucoup d'honneur de celle qu'il feroit. Il m'ajouta que c'étoit lui qui faisoit les avances de ces fêtes, au lieutiue M. de Campo- Florido a loujours grand soin de se faire payer d'avance pour celles qu'il a à donner. M"'* la marquise Castel dos Rios, fille de Tambassadeur d'Espagne, qui est veuve comme je l'ai marqué, et qui loge avec son père, a resté enfermée dans sa chambre.

Il y eut hier un jeune homme assassiné dans le jardin. On trouva son corps à cinq heures du matin dans le bosquet à gauche du tapis vert. It a été assommé à coups de bâton et étranglé avec son mouchoir; c'est un jeune

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homme de vingt à vingt-deux ans ; il s'appelle de Gai ; il est de condition, parent de M. de Flamarens et fils unique. Il étoit venu ici solliciter un emploi et venoit d'obtenir une cornette dans le régiment d'Egmont. Il étoit avant-hier au souper du Roi au grand couvert, et devoit aller souper avec un de ses amis, qui l'attendit jusqu'à dix heures sans qu'il y vint. Il avoit environ 100 loiiis dans sa poche. U fut avant-hier dans un café où il compta cet argent indiscrètement. On juge que les voleurs ont cherché un prétexte pour l'attirer dans le parc à cinq heures du matin ; on ne lui a plus trouvé d'argent, et on lui avoit même décousu une partie du galon de sa veste. Cette aventure, pour laquelle on fait actuellement des recherches, a fait souvenir de celle arrivée il y a quinze jours ou trois semaines au petit d'Estaing, à laquelle on n'avoit pas fait assez d'attention. M. d'Eslaing, fils de M. de Saillant, est courtisan fort assidu de M. le Dauphin; il loge aux écuries de la Reine, qui sont du eôté de l'abreuvoir; il s'en retournoit seul, vers les huit ou neuf heures du soir, par la porte du Dragon^ ayant son habit déboutonné. Dès qu'il fui sorti de la porte, il reçut un coup d'épée qui lui perça son habit de part en part, sans lui toucher. On se jeta en même temps à ses cheveux, qui étoicnten bourse; la bourse s'étant défaite resta entre les mains du voleur. M. d'Estaing mit Tépée ii la main, et lui donna un coup d'épée. Le voleur étant tombé, M, d'Estaing alla aux écuries de la Reine demander de la lumière et du secours ; il revint sur-le-champ à la même place où il avoit reçu le coup : on y retrouva la bourse de ses cheveux, mais il n'y avoit plus personne, et l'on chercha inutilement de tous côtés» Il n'alla faire sa plainte que le lendemain.

Le Roi a nommé ces jours-ci à quelques évêchés vacants : Vienne, Rayonne, Saint-Pol de Léon et Belley. Bayonne n'est vacant que parce que M. de Beaumonf, comte de Lyon, a été nommé ù rarchevêché de Vienne.

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