MÉMOIRES DU DUC DE I.UYNES
Les étrangers sont venus ici aujourd'hui comme à l'orclinaire, m eus il y en a peu; une grande gartie s'est rendue auprès du Roi. On avoit pensé que S. M. pourroit bien revenir apKîs la prise de la citadelle; c'étoit même l'avis de M, le maréchal de Saxe, mais il n'y a nulle apparence que le Roi veuille le suivre ; il trouvera sûrement qu'il est de trop bonne heure pour finir sa campagne et demeurer dans Finaclion. On croit raêine qu'il ne renverra pas M. le Dauphin.
J'ai parlé ci-dessus de la lettre de M. le Dauphin à M"" la Dauphine, et j'ai fait copier cette lettre. C'est à l'occasion di: la bataille de Fontenoy.Il a paru à beaucoup de gens sensés qu'elle méritoit d'être communiquée au public, que les détails dont elle est remplie, la simplicité du style, les sentiments pour le Roi, faisoient honneur à M. le Dauphin ; cepend*>nt, tout le monde n'a pas été du même avis. On a trouvé qu'il n'y parloit que de M. de Richelieu, et l'on vouloit qu'il y parlât de beaucoup d'autres, ce qui au roi t été bon dans une vraie relation, mais nullement dans une lettre où il explique ce qui l'a frappé dans ce moment. D'ailleurs, on doit lui savoir plus de gré d'avoir parlé de M. de Richelieu plutôt que d'aucun autre, parce que sûrement ce n'est pas celui qu'il aime le mieux; on a voulu trouver mauvais aussi de ce qu'il est dit dans cette lettre que le Roi s'étoit retiré. Enlin, le Roi manda à la Reine il y a quelques jours que cette letlçe iaisoit beaucoup de bruit A Paris et qu'on Tattendoit à Tarmée avec impatience; M""" la Dauphine a envoyé cette lettre au Roi, t't depuis ce temps je n'ai pas ouï dire que le Roi soit mécontent.
Il parolt depuis quelques jours un poCme de Voltaii'e sur la bataille deFoutenoy ; apparemment que c'est M. de Richelieu qui l'a chargé de le faire et qui a désiré qu'il fût fait promptement. Voltaire y parle bien comme un homme attaché à M, de Richelieu. lia profité d'une juste et belle occasion pour lui donner les éloges les plus tlat-
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leurs; d'ailleurs, il a voulu jjarler de lout le monde, et saus avoir eii le temps d'tHre assez instruit des particularités; il a mûme suppléé par des notes à. ceux qu'il ne pouvoit pas nommer; mais en voulant contenter lotit le' monde, il a fait grand nombre de mécontents. Les uns se sont trouvés trop confondus dans la fouie;, les autres ont jugé qu^ils n'étoient point à leur place. Il a fait M. le duc de Gramoni maréchal de France de son aulorité ; enfin, il s'est trouvé kml de fautes qu'il a été oblige de faire plusieurs corrections. Il y en a dans ce moment-ci cinq éditions, et ce n'est qu'à la cinquième qu'il a cru son poëme en état d'être présenté à la Reine. Malgré toutes cescritiques, il est pourtant certain qu'il y a de très-beaux vers, et il est vrai qu'on passe moins de fautes à Voltaire qu'à un autre , parce qu'on le croit moins capable d'en faire.
J'ai toujours oublié de parler des Cent-Suisses. J'ai parlé l'année passée du droit qu'ils prétendent avoir de monter la tranchée avec les grenadiers du régiment des gardes suisses; ils ont joui de ce droit sans diffîcuUé cotte année, mais comme dans celte troupe il y a des officiers françois et des officiers suisses, Ton disputoitau lieutenant françois de monter la tranchée comme le lieutenant suisse la monte sans difficulté. Cette question a été agitée et décidée en faveur du lieutenant françois.
J'ai appris ce soir que Le Normant^ fameux avocat, est mortà Paris; il n'avoit que cinquante-deux ou cinquantetrois ans. II étoit grand mangeur; il est mort d'une inflammation d'entrailles provenant d'une indigestion; c'est une grande perte pour Paris : il étoit habile et en grande réputation.
Toutes les cours souveraines vont complimenter le Roi; M. le duc de Gesvres part cette nuit pour aller présenter la Ville.
Du mercredi 2, Versailles. — M. de Voltaire loue avec raison dans son poëmeM, de Castelmoron. C'est un jeune
MÉMOIRES nu DUC DK LUYNES.
horivine d'environ quinze ans, frère de feiiM. de Belziince grand louvetier. Il est dans la gendarmerie; il aperçut pendant la bataille de Fontenoy qne celui qui porioit l'étendardétoit emporté par son cheval au milieu des ennemis; il appela en même temps avec lui quatre ou cinq gendarmes de bonne volonté , courut après, et rapporta Pétendard. Il se vanta si peu de cette action, qne M""" de Castelmoron sa mère IVipprit par la voix publique et en reçut des compliments sans avoir encore reçu aucune nouvelle de son fils.
Du jeudi 3. — Les nouvelles que l'on reçut avant-hier au soir étoient que le courrier ouvoyé au\ États Générauxj pour recevoir leurs ordres par rapport à la citadelle, étoit revenu, et qu'il avoit apporté l'ordre au gouverneur de remetire la citadelle. Ç<.'ttc nouvelle se raandoit dans plusieurs lettres particulières; en effet c'étoit le bruit de l'armée. Le courrier le publia en arrivant, et ce bruit vint à M. d'Arg-enson, qui en rendit compte au Iloi. Nous avons su depuis ce qui y avoit donné occasion. La République a envoyé un officier, avec ordre de proposer de remettre la citadelle à certaines conditions; ils vouloient emporter presque toute leur artillerie, et qu'il fût convenu d'une trôve qui dureroit un mois. Ces conditions n'ont point été acceptées par le Roi, qui a ordonné qu'on recommençât les hostilités au Jiout des huit jours accordés par la capitulation, et en conséquence on a commencé à tirer le 1" de ce mois. Il parolt Jusqu'à présent que les dispositions que l'on a faites pendant la trêve ont été pour écraser la citadelle de bombes et de canon. On a fait entrer dans la citadelle les malades, les blessé», les femmes et les enfants de la garnison, suivant qu'il avoit été convenu.
Le Roi a donné à M. le maréchal de Saxe, sur ses domaines, 40,00(1 livres de rente, et le commandement en Flandre pendant toute la guerre. Il a ajouté à cette
grâce un brevet pour les honneurs du Louvre; c'est comme celui qui a été accordé à M. de Forcalquier.
Le Roi a donné à M. de Revel et à M. le chevalier de Broglie, fils de feu M. le maréchal de Broglie, chacun ime pension de 1,000 écus.
Le gouvernement de Strasbourg, vacant par la mort de M. le maréchal de, Broglie; et celui de Verdun, vacant parla mort de M. deLutteaux, ne sont point encore donnés.
La Reine continue de souper ici tous les jours avec des dames, comme je l'ai déjà marqué ; mais il y a si peu de monde depuis quelques jours, qu'elle n'a pas pu jouer après souper ; elle est venue presque tous les jours chez M""* de Luynes, qui n'est pas encore en état de sortir, et y a même joué au piquet ces deux jours-ci.
J'ai parlé ci-dessus du mandement de M. le grand prieur ; on m'en a envoyé une copie : on la trouvera à la fin de ce livre (1).
Du vendredi 4, Versailles. — J'ai appris aujourd'hui que le Roi a donné le logement de feu M. de Courson à M"" de Castries , fille de M. de Chalmazel; ce logement est dans l'aile neuve, auprès de ceux de M™*' de Chalais et de Boufflers, mais plus haut.
Le Roi a donné à M. le maréchal de Saxe le logement que M"^ de Rupelmonde la mère a rendu ; ce logement est aussi dans l'aile neuve , dans la petite galerie qui est entre celle où logent M"** la maréchale de Villars et M. le duc de Saint-Simon, et celle où logent M"*^* de Talmont et de Montmorin.
Il parolt jusqu'à présent que l'on ne compte pas ouvrir la tranchée en forme devant la citadelle, et qu'on espère l'obliger à capituler par la grande quantité de
(1) Voir le n" 3 des pièces jostificatives.