‹ Mémoires du duc de Luynes sur la cour de Louis XV (1735-1758) (volume 4)Chapitre 3 sur 18 · RÉPONSE · texte numérisé non relu

RÉPONSE

Monsieur,

La lettre que vous avez pris la peine d'adresser à notre petit et grand conseil du 8 courant nous a paru si peu mesurée en ses expressions et si peu convenable envers un État souverain, que nous ne jugeons point devoir y répondre ; d'autant plus que la façon dont elle s'énonce ne sauroit. Monsieur, nous induire à vous consulter sur les constitutions de notre État et de sa souveraineté.

Monsieur,

Les très-affectionnés à vous servir,

L'AvoYEB ET Conseil de la. ville de Fbiboubg.

M™^ de Brionne fut présentée hier par M"*® de Montau* ban, sa mère.

Du dimanche 13, Fontainebleau. — M. le maréchal de Saxe arriva ici hier; il y a déjà dix ou douze jours qu'il est de retour de Flandre ; il étoit à sa campagne, que l'on nomme. Lespipes, à quelques lieues de Paris (1) . %

Le Roi a été à la chasse tous les jours de la semaine

(1) Il est parli avant-liier ; il a resté peu de jours ici. ( Note du dncdf iwjnes^ (lu H) octobre )

dernière, soit à courre, soit à tirer; il paroit qu'il se trouve bien de cet exercice continuel.

Il y a quinze jours ou trois semaines que Tabbé de Citeaux mourut en Bourgogne ; il s'appeloit. Andoche de Pernot; il étoit âgé de soixante-quatorze ans. C'est une place considérable à remplir. L'élection se fait dans le chapitre ; il est d'usage que le Roi y envoie un commissaire qui pourroit donner au nom du Roi l'exclusion à un sujet qu'il ne croiroit pas convenable , et ce commissaire ordinairement est l'intendant. Les abbés des abbayes dépendantes de celle de Citeaux, et qu'on appelle ses filles, ont droit de s'y trouver, mais ils n'ont que voix passive; ils peuvent être élus , mais ils ne peuvent élire.

Du mardi 15, Fontainebleau, — Il y a déjà assez longtemps que l'on sait la mort de la duchesse première douairière de Parme , Dorothée de Neubourg, mère de la reine douairière d'Espagne; elle est morte le 15 septembre, à Parme, âgée de soixante-neuf ans (1). EUeavoit eu treize ou quatorze frères ou sœurs, entre autres un électeur de Trêves , un évéque d'Augsbourg, un électeur palatin; et pour sœurs, l'impératrice femme de l'empereur Léopold, une reine de Portugal, une reine d'Espagne. Elle étoit cousine germaine de M"® la dauphine de Bavière , grande mère du Roi.

DusamediiQy Fontainebleau. — Je n'ai point encore parlé des amusements de la Cour, mais ils sont comme à l'ordinaire; dimanche et vendredi, jeu; lundi et mercredi, concert chez la Reine ; mardi et jeudi, les Comédiens françois; mardi c'est comédie, et le jeudi tragédie; samedi ce sont les Italiens. Aujourd'hui, comme c'est une fête du diocèse, il n'y aura point par conséquent

(1) Elle fut mariée le 3 avril 1690, au prince héréditaire de Parme, morile 5 septembre 1693, dont elle eut la reine douairière d^Ëspagne, qui vit ; elle se remaria le 3 décembre 1694, à François Farnèse , duc de Parme, mort le 20 février 1727. {\ote du duc de Luynes.)

de comédie italienne^ mais il y en aura lundi à la place de la musique.

Le Roi a été tous les jours de la semaine dernière et de celle-ci à la chasse, hors aujourd'hui et les dimanches. Les jours qu'il n*a point couru le cerf ou le sanglier, il a été tirer dans les bruyères autour du château et dans celles de la Boxière; on y a conservé assez de perdrix pour lui faire un amusement de deux heures pendant lesquelles il tue une trentaine de pièces. Il parolt que cet exercice continue^ réussit fort bien au Roi. Il disoit il y a deux ou trois jours à son souper que depuis le commencement des perdreaux jusqu'à présent il en a tué mille ou onze cents, et en tout trois mille cinq cents pièces de gibier.

11 y a deux ou trois jours que Ton a appris la mort de jjxne ^Q y^gç ^ £^g ^^ j|me ^q Bohac , ct par couséquent

petite-fille du maréchal de Biron. Elle étoit fort jeune et mariée depuis dix-huit mois à un homme de condition. Elle étoit allée à Plumartin, château appartenant à M. de Plumartin, qui a épousé une autre fille de M"™* de Bonac. M™*" de Vesc, qui étoit grosse, y tomba malade dangereusement; elle envoya quérir un confesseur, qui étant arrivé chez elle tomba mort d'apoplexie au chevet de son lit; cet accident joint à son état et à sa maladie la fit mourir le lendemain.

M. le cardinal de Soubise est revenu ici depuis trois ou quatre jours. On dit qu'il est mieux, mais on n'en peut pas trop juger par son visage; il se trouva mal encore avant-hier à la messe du Roi.

J'ai parlé ci-dessus du prince Jablonowski; il a avec lui un Polonois qu'on appelle Jakobowski à qui la Reine a fait avoir le grade de lieutenant-colonel au service de France.

Nous avons ici depuis assez longtemps un officier qui est au service du roi de Pologne électeur de Saxe ; c'est un François, que l'on appelle Fontenay; il parolt avoir

environ cinquante ans. Il n'a jiassé en Saxe qu'avec l'agrément du Roi ; il fait ici sa cour, et le Roi lui a parlé plusieurs fois.

Du lundi 21, Fùntaineblèau. — Il y a actuellement ici un ministre de Nàples àDresde, qui s'en retourne à sa cour; il s'appelle M. de Boronini; il parle fort mal françois.

J'entendis hier chez M. d'Ardore un Italien qui est haut de six pieds deux ou trois pouces, appelé Reginella; il sait très-bien la musique et chante parfaitement. Ce n'est pas une voix comme Farinélli, c'est un bas-dessus.

M. le duc de Chartres, M""* de Chartres, M. et M"^ de Hodène , Mademoiselle et M"* de la Roche-sur- Yon sont arrivés ces jours-ci.

J'appris hier que le roi de Suède a fait défense de porter, danâ ses États , ni or ni argent sur les habits, et que M. le baron de Scheffer, son envoyé ici, avoit reçu ordre de se conformer à ce règlement. Cet ordre donné à M. de Scheffer est en conséquence de ce que M. de Lanmarie, notre ambassadeur à Stockholm, ne s'est pas conformé à la défense et a continué à porter de l'or et de Pârgent. M. de' Scheffer a seulement permission de porter pendant un an les habits qu'il a fait faire. Le même ordre a été envoyé aux autres ministres de Suède dans les cours , étrangères. *

On sut hier qu'il est décidé que M""" Infante logera à Versailles dans l'appartement de M™® la comtesse de Toulouse, et M"^ sa fille dans celui de M. et de M"*' de Penthièvre, à qui on donne celui de feu M"® Marie-Thérèse, fiile de M. le Dauphin, dans l'aile des Princes.

On a appris aujourd'hui que M""* Mole (Bernard), qui n'avoit point de garçon, accoucha d'un fils hier, à Paris; c'est une grande joie dans cette maison. On apprit aussi hier que M"® la duchesse d'Estissac est accouchée d'un garçon ; ce n'est pas son premier, mais il ne lui en restoit point;, on peut juger du plaisir que celui-ci cause dans la maison de la Rochefoucauld.

Nous avons appris aujourd'hui la mort de M. Rivière , père de M"*** de Coëtlogon et de Vérac , et grand maître des eaux et forêts.

Du mercredi 23, Fontainebleau. — J'ai toujours oublié de marquer la mort de M. d'Auneuil, frère de M"** la maréchale de Lorges; il est mort fort âgé ; il étoit maître des requêtes.

Il arriva ici dimanche dernier, 20 de ce mois , deux courriers à M. de Puisieux. Par le premier, on apprit que le traité définitif de la paix entre la France, l'Angleterre et la Hollande étoit signé et que celui qui l'apportoit étoit en chemin (1). Huit heures après, ce traité arriva. Il y est stipulé un mois de. délai pour l'accession des autres puissances et pour l'échange des ratifications; et par delà ce mois, un autre pour les évacuations.

M. l'archevêque d'Alby ( la Rochefoucauld), qui étoit ici, prit hier congé; il va aux États de Languedoc, qui ouvrent vers le milieu du mois prochain. Ce sera M. de Richelieu qui les tiendra cette année.

M . Taincien évêque de Mirepoix, qui est venu passer ici huit ou dix jours, travailla samedi avec le Roi. Dans ce travail, S. M. nomma à Tévêché de Poitiers M. Tabbé de la Martonie de Caussade, grand vicaire de Tarbes. Le dernier évêque» de Poitiers, mort depuis deux ou trois mois, s'appeloit Poudras'; avant lui c'étoit un M. Gérard qui avoit succédé à M. de la Poype,

Du jeudi 24, Fontainebleau. — On vient d'apprendre dans le moment la mort de M. Dufort (Grimod); il étoit intendant des postes sous M. d'Argenson. Lui et M. de la Reynière , son frère, et je crois aussi leur cousin, ont la

(1) Il s*appelle M. Le Houx; ii a déjà été employé dans différentes négociations et a été envoyé à Aix-la-Chapelle en qualité de secrétaire d^ambassade. M. de Saint-Séverin a outre cela avec lui M. Tercier, homme d'esprit e fort au fait des négociations; il n'a point de caractère, mais il a eu en partant des ordres pour suivre la négociation, en cas que M. de Saint-Séverhi tombât malade. {Note du due de Luynes,)

ferme des postes. Us sont en tout six fermiers de cette ferme (1)^ mais M. Dufort étoit à la tète; il est mort d'une fièvre maligne à Paris. Il avoit été marié trois fois. J'ai oublié le nom de sa première femme ; la seconde étoit Court , ef la troisième est Caulaincourt. 11 l'avoit épousée il y a peu de temps y et elle est grosse. Il étoit outre cela fermier général.

M. le duc de Gesvres et M. le prévôt des marchands ont fait voir aujourd'hui au Roi, à la Reine, à M. le Dauphin, à M""^ la Dauphine et à Mesdames un petit modèle en terre d'une statue équestre du Roi sur son piédestal. C^est Bouchardon, fameux sculpteur, qui a fait ce modèle et est chargé de l'exécuter en grand. Le piédestal sera de marbre blanc, et toutes les. figures et ornements, ainsi que la figure équestre, seront en bronze. C'est la Ville qui fait faire cet ouvrage à ses dépens; on compte que c'est un objet de 7 à 800,000 livres. C'est un monument de respect et d'attachement que la ville de Paris veut donner au Roi. Le projet est de mettre cette figure dans une place que Ton se propose de faire à peu près comme la place de Vendôme. Il est question de décider où Ton fera cette place; il y a plusieurs projets différents. Celui de l'hôtel de Conty est proposé depuis longtemps; M. le prince de Conty désireroit beaucoup que le Roi ou la Ville achetassent sa maison pour l'abattre et y former une place ; il parolt qu'on y trouve des inconvénients , parce qu'il seroit difficile de la rendre assez grande , et que d'ailleurs la statue équestre seroit bien près du cheval de bronze (2] . Une autre idée seroit de la mettre à peu près où est l'hôtel de Bouillon, au milieu du quai; une autre du côté du vieux Louvre. Un projet plus simple et

(1) Trois Grimod frères et trois Thiroux. {Note du duc de Luynes , datée du 26 octobre 1748.)

(2) L'hôtel de Conty se trouvait sur l'emplacement occupé aujourd'hui par la Monnaie. L'ancienne statue de Henri TV placée sur le (erre-plein du Pont-Neuf était vulgairement appelée le cheval de brome.

lî^ MÉMOIRES DU DUC DE LUYNES.

UKnils cher^ est celui de fonder un bâtiment dans la rivi^w, à moitié du Pont-Royal, et d'y établir la statue tHjuestre du Roi, conmie celle de Henri IV est au Pont- Neuf; on examine actuellement tous ces projets et tous les autres que l'on présente, et l'on atten'drala déoision du Roi. Le feu Roi avoit donné à la Ville le terrain de la place de Vendôme; la Ville y fit construire les' façades et a vendu ensuite à son profit le terrain où les maisons ont été bâties, ^ la réserve de quelques emplacements que le Roi voulut donner. Quelque considérable que soit la dépense de la statue équestre, la ville de Paris est en état de la faire; elle a des revenus considérables qui vont même augmenter beaucoup à l'occasion de la paix. Il lui est dû 7 ou 800,000 livres, et elle ne doit environ que 100,000 écus. Ordinairement même elle a des fonds considérables d'avance. Il y a quelques années la Ville prêta au Roi 10 millions, sur lesquels elle n'en emprunta que 4. ou 6. Le Roi lui a donné des droits qui ont payé l'intérêt de cette somme. Outre cela le crédit de la ville de Paris est si bien établi dans le public, qu'elle est plus embarrassée à refuser de l'argent qu'à en chercher. Lorsqu'il fut question de l'emprunt des 10 millions, la Ville y fut autorisée par le Roi pour le total de la sommé , et dès le moment que cet emprunt fut connu, on apporta de Targent de tous côtés. La ville garda 2 millions d'argent comptant, en donna k au Roi qu'elle avoit , et emprunta les 6 autres. Outre la connoissance que le public a des revenus de la ville de Paris , sa confiance est fondée sur trois raisons : premièrement, parce que les intérêts sont payés avec la plus grande exactitude ; 2** les particuliers peuvent espérer de recevoir le remboursement de leurs fonds ; enfin, dans le temps de la réduction de toutes les rentes au dénier cinquante, la Ville demanda d'être exceptée de la règle générale ; elle ne put l'obtenir, mais elle a remboursé les rentes au denier cinquante, comme si elles avoient été au denier vingt.

OCTOBRE 1748. m

Du mardi 29, Fontainebleau. — Hier, M. d'Ardore , qui est habitant de Fontainebleau depuis le commencement duvayage, parut à la Cour en pleureuse; il a eu ordre de sa cour de prendre le grand deuil de la duchesse Dorothée , mais il n'a point d'ordre de faire part de sa mort; il a écrit à Naples, et attend la réponse ; mais on commence à croire que ce sera M. d'Huescar qui sera chargé de remettre au Roi une lettre de la reine douairière d'Espagne pour notifier cette mort. La reine douairière a écrit au Roi son beau-fils, et quoiqu'ils ne soient qu'à quatorze ou quinze lieues l'un de l'autre, Tattente de la réponse a retardé jusqu'à présent la décision de cette affaire.

La place de fermier général qu'avoit féu M. Dufort a été donnée, il y a deux jours, à M. Camuset, notaire. Il n'y a encore rien de décidé par rapport à l'intérêt dans les postes; outre cet intérêt, M. Dufort étoit ce qu'on appelle intendant des postes, et en cette qualité travailloit avec le Roi ; c'est un usage qui n'existoit point du temps du feu Roi.

Il est décidé que M"*" Infante viendra à Villeroy, où le Roi se rendra de Choisy, et y dînera; on ne sait pas encore dans quel temps, et c'est son arrivée qui doit décider du départ du Roi d'ici.

M. le Dauphin et M"* la Dauphine allèrent hier dîner à Mousseauxchez M'"*' de Brissac, qui leur donna une espèce de déjeuner; ce voyage étoit pour voir le château de Petitbourg, que M™® la Dauphine n'avoit jamais vu. Ce magnifique château , bâti par feu M. le duc d'Antin, grandpère de celui-ci, est affiché pour être démoli ; les cheminées de marbre, les glaces , les tableaux y sont encore; il n'y a que les meubles de vendus; c'est au profit des créanciers que doit être le prix de cette démolition.

Ce château fut bâti peu d'années après la mort du feu Roi. M. d'Antin, qui avoit un revenu très-considérable , se trouva dans le temps du système avoir environ 80

millions, ce qui le détermina à une entreprise dont il auroit dû être détourné par ce qu'il avoit entendu dire à Louis XIV, et que j*ai peut-être déjà écrite ailleig[«. Ce prince, qui aimoit M. d'Antin, étant dans Tancien château de Petitbourg, où il faisoit de temps en temps quelques voyages, paroissoit fort satisfait du lieu, de la situation et de la manière dont il étoit reçu ; il dit à M. d'Antin : « D'Antin, vous aimez Petitbourg; je ne serai pas mort que vous y bâtirez; je vous avertis que vous ferez une folie ; souvenez- vous que je vous l'ai dit, et que je me suis trouvé très-bien dans votre maison telle qu'elle est. » M. d'Antin répétoit ces paroles les larmes aux yeux, depuis que son château fut bâti.

D(i mardi 29, Fontainebleau, — Le courrier qui a été porter à Gènes à M. de Richelieu la nouvelle que le Roi Ta fait maréchal de France, est revenu aujourd'hui. L'on a su par plusieurs lettres particulières quelques détails. Les Génois avoient par une délibération publique fait inscrire M. le duc de Richelieu sur la liste des nobles Génois, titre qui passera à ses enfants. Ils ont donné la même marque de leur reconnoissance à M. d'Agénois pour lui et sa postérité. Ils ont aussi déterminé d'ériger une statue à M. de Richelieu et de la placer dans la salle du sénat où sont les statues des hommes illustres. On mande que l'inscription de cette statue doit être : Liberator Patriœ.

Il parolt certain d'ailleurs que M. Palavicini, envoyé de Gênes, a eu ordre de la République de demander le bâton de maréchal de France pour M. de Richelieu. Il y a eu de grandes réjouissances à Gênes lorsqu'on a su que cette grâce étoit accordée, et le courrier qui portoit cette nouvelle est arrivé précisément dans le temps que M. de Richelieu étoit allé faire ses remerclments des honneurs et distinctions qu'on venoit de lui donner.

Le courrier de Rretagne est arrivé aujourd'hui, et M. de Saint-Florentin a été sur-le-champ en rendre

compte au Roi. Les États ont accordé un don gratuit de 2^500^000 livres, ce qui s'est passé sans aucune contestatiom M. le maréchal de la Fare y tient le plus grand état qu'il soit possible, et y a été reçu avec grande satisfaction. Il y avoit quatre cents personnes à l'ouverture des États.

Du mercredi 31, Paris. — M"'^ de Luynes, qui a toujours été incommodée depuis une saignée du bras qu'on lui fit à Versailles huit jours avant le départ de la Reine, ne put suivre S. M. à Choisy, comme je Tai marqué dans le temps (2 octobre). Elle se rendit de Paris à Fontainebleau le lundi 7 ; elle s'y est trouvée incommodée, d'un battement de cœur violent, à la comédie le jeudi ; elle fut saignée du pied le soir, et malgré une suite de remèdes et de régime, s' étant trouvée toujours incommodée, elle prit le parti avant-hier de demander permission à la Reine de revenir. On ne peut exprimer les marques de bonté et même, si j'ose le dire, d'amitié la plus tendre que la Reine lui a données dans cette occasion. Elle vint ce même jour (avant-hier), voir M"® de Luynes à trois heures après midi ; elle l'embrassa, et lui dit de ne s'occuper uniquement que de sa santé; que tout ce qu'elle désiroit étoit de la voir entièrement rétablie ; qu'elle n'eût nulle inquiétude de n'être pas en état de la servir; que le service le plus agréable et le plus capable de contribuer à son bonheur étoit de se guérir. Nous partîmes donc hier de Fontainebleau. Nous trouvâmes en chemin M. le duc de Biron,.qui y alloit. Il a été cette année aux eaux de Baréges, à l'occasion de sa blessure, dont il est toujours incommodé. Il avoit différé d'année en année d'aller aux eaux, ne voulant point oaanquer une campagne ; il ne devoit arriver à Fontainebleau que le k. La nouvelle de M. de Richelieu l'a déterminé apparemment à avancer son retour.

J'ai appris aujourd'hui que M™* de Mirepoix y est arrivée; c'est apparemment dans le dessein de parler pour

son mari. J'ai appris aussi que la place des postes qu'avoit feu M. Dufort, et par conséquent le travail avec le Roi^ a été donné à H. du Parcq^ ci-devant comhiis de M. le cardinal de Fleury et gendre de M"^ Mercier^ première femme de chambre de la Reine.

On me mande en même temps que le départ de M. le Dauphin et de H°^ la Dauphine est fixé au 13, et celui du Roi au 18 du mois prochain. r

NOVEBIBBE.

Tragédie de Sémiramis représentée à Fontainebleau, et critiques. -^ hm oomédiens italiens veulent jouer une parodie de Sémiramis, Voltaire écrit à la Reine à ce sujet. Ce que la Reine dit à la duchesse de Luynes à propos de la lettre de Voltaire. — Télescopes anglais. — Compliraent de l'abbé Josset. Il félicite le Roi sur sa modération. — Diverses nouvelles de la Cour. >- Morts. — Compagnie aux gardes donnée. — Nouvelles de Ja Cour. ^ Accouchement de la dnches!^ de Chevreuse. — Suite de l'histoire du faux prince de Modène à la Martinique. — La princesse de Conty empoisonnée par des champignons. — Le duc d'Aiguillon frappé d^apoplexiew — Affaire du prince Edouard. — Procès de M. de Séguiran, accusé de faux. — Contestation soulevée par la bouche du Roi. — Nouvelles diverses et sommaires. — Communauté de TEnfant-Jésus. — Nombre des pauvres dans la paroisse de Saint-Sulpice. — Retour de la Cour à Versailles. — La marquiïie du Châtelet. — Audiences des ambassadeurs de Venise. — Le commandeur de Tliiaiiges. ^ Conclusion de la paix. — Otages anglais. Allocution du Roi — Concert et comédie à la Cour. La loge de la Reine. — Nouvelle salle de spectacle des cabinets. Détails et dépenses. — Opéra représenté sur le théâtre des cabinets et acteurs. — Le Roi va prendre le café à la Meutte. — II. passe la revue des houlans du maréchal de Saxe • Détails sur ce régiment. — Le Roi soupe à la Meutte avec ses enfants; il leur marque beaucoup d'amitié. — Audience de la Reine. —Nominations d ambassadeurs. ~ Pension donnée. — Serment de Tabbé de Châtilloasur-Saône. — A qui prêtent serment les généraux d'Ordre. — Élection de l'abbé de Citeaux. — Suite de railsûre du prince Edouard.

Du vendredi 1" novembrej Paris. — J'ai toujours oublié de marquer que Ton joua jeudi 24 octobre, à Fontainebleau, la tragédie de Sémiramis. C'est une pièce de Voltaire, quia été fort critiquée; tout le monde convient cependant qu'il y a les plus beaux vers qu'on puisse en-

fendre; oïl y Wouve beaucoup de scènes inutiles, d'autres ']()éli Wàiseinblableà; lin tônibead suf le tTiéâtrë, qui ftdt ûtf ^feffféft sîûguliér; en tout 'tfn manque de conduite dfilns!â')piècë; Cè^ëfldaiit elle â déjà èti quinze représentttidi^'SPàtiïjtifei^u^à'jitésènt, et il pàrblf qu'elle a été asSeï bîetf reéue tf la Cdiir. Lés comédiens italiens compteient'dôhittér'îarië'jlàrddie de cette pièce : c'est Tusage; \h en donnent dès plus belles tragédies. On en a vu d'iteVe, d'/nés de Castro, même du Cid; et ces plaisanteries, souvent assez mauvaises , n'ont pas fait tomber les pièces. Cependant Voltaire a été fort inquiet quand il a su qu'A y avoit une parodié dé Sémiramis ; il à écrit à M. de Fléttry, â H. de Maurepas , à M*"*' de Luynes et peutêtre à d'autres; il a outre cela écrit à la Reine (1), et a

(l)'Téici> d'après «rédition des œuvres de Voltaire donnée par M. Beucb9^iQPQieLy,.pag«20a, la lettre de Voltaire à la Reine. Nous n'avons pas retrouvé, dans les archives du château de Dampierre celle écrite par Voltaire à là daébéssë de Luynes.

Le 10 octobre.

Madaflié, je lÀe jette aux pieds de Votre Majesté. Vous n'assistez aux spectuM que fÂr condescendance pour votre auguste rang, et c^est un sacrifice que votre vertu fait aux bienséances du monde. J'implore cette vertu même, et je la conjure , avec la plus vive douleur, de ne pas souffrir que ces spectacles soieit désiionorés par une satire odieuse qu^on veut faire contre moi, à FùDMàfMeàia^ sons vos yeux. La tragédie de Sémiramis est fondée, d^un bout àJPaMtre^.Sor la moraie la plus pure ; et parla du moins elle peut s'attendre à votre protec^on. Daignez considérer, Maiame, que je suis domestiqiiie dd Éoi* et par conséquent le vôtre. Mes camarades les gentilshommes do Roi, dont plusieurs sont employés dans les cours étrangères, et d'autres dans des places très-honorables, m'obligeront à me défaire de ma charge si j'essuie devant euN;«t devant toute la famille royale un avilissement aussi croel. Je.c^ore Votre Majesté, par la bonté et par la grandeur de son âme, et parstpiété^'deiie paa me livrer ainsi à mes ennemis ouverts et cachés, q«iy:«pcès m'iivoif poursuivi par les calomnies les plus atroces , veulent me perdre par une flétrissure publique. Daignez envisager, Madame, que ces parodies satiriques ont été défendues à Paris pendant plusieurs années. Fautil qa'on les renouvelle pour moi seul, sous les yeux de Voire Majesté. Elle ne sonlTre pa» la Médisance dans son cabinet, l'autorisera-t-elle devant toute la Oour ? Non, Madame ; votre cœur est trop juste pour ne pas se laisser toucher par mes prières et par ma douleur, et pour faire mpurir de douleur et de

demandé avec instance que cette parodie ; qu'il appelle une critique, ne fût point jouée, disant que c'étoit le déshonorer, et que comme il a une charge de gentilhomme ordinaire du Roi, le déshonneur retomberoit en quelque manière sur ses confrères. Il est outre cela historiographe de S. M. , comme je l'ai dit dans le temps. La Reine, à qui M"*" de Luynes voulut faire voir la lettre de Voltaire , dit qu'elle en avoit reçu une pareille, mais qu'elle ne se mêloit point de demander ou d'exclure des pièces, à moins qu'il n'y eût des choses trop libres. Effectivement, pour la Comédie françoise, la Reine se fait scrupule de demander une pièce plutôt qu'une autre , de même que pour les opéras que Ton joue à ses concerts ; et malgré toutes les instances des premiers gentilshommes de la chambre , ils n'ont jamais pu obtenir cette grâce. M. de Fleury a donné ordre que la parodie ne fût point jouée.

Mercredi il y eut comédie à Fontainebleau ; la Reine, M. le Dauphin, M"* la Dauphine ni Mesdames n'y allèrent point; ils étoient tous enfermés, faisant leurs dévotions le lendemain. Avant-hier, le Roi alla à la chasse et revint aux premières vêpres. Hier, jour de la Toussaint, M. l'abbé Josset, chanoine de Metz, prêcha et fit un fort bon sermon; c'est le premier sermon de TA vent.

J'ai toujours oublié de marquer ce que M. l'archevêque de Sens (Languet de Gergy) me dit il y a quelques jours à Fontainebleau : que M. Le Monnier, de l'Académie des sciences (1), a passé en Angleterre pour observer la der-

honte un ancien serviteur, et le premier sur qui sont tombées vos bontés. Un mot de votre houcbe/Madame^ à M. le doc de Fleury et à M. de Manrepas suffira pour empèclier un scandait dont les suites me perdraient. J'espère de votre bumanitô qu'elle sera touchée, et qu'après avoir peint la vertu je

serai protégé par elle.

Je suis, etc.

(1) Le Monnier (Pierre-Charles), reçu à TAcadémiedes sciences en 1735 pour rastronomie, était membre de la Société royale de Londres. Ce savant astronome naquit en 1715etmoUrut en 1799.

nière éclipse de soleil. Il a trouvé qu'on y avoit perfectionné l'invention des télescopes. Les télescopes de quinze à seize pouces de long grossissent les objets^ à ce que Ton prétend, trois cents fois. Un médecin anglois, s'étant trouvé à son aise par un legs qui lui a été fait, en a fait faire un de douze pieds, qui coûte 12,000 livres; il prétend que ce télescope grossit les objets treize cents fois.

Du dimanche 3, Paris. — On me mande que le compliment du jour de la Toussaint a été fort beau ; M. l'abbé losset y a parlé de la gloire du Roi et de sa modération dans les succès, modération dont il vient de donner des preuves en accordant généreusement la paix à VEurope sans rien réserver de ses conquêtes. Il ajouta : c< J'ai été assez heureux, Sire, dans d'autres circonstances (1), et en devenant l'interprète de la nation, d'être le premier à donner le titre à V. M. de Bien aimé. Quel nouveau bonheur pour moi, Sire, d'être le premier dans la chaire de vérité à vous féliciter sur ce grand œuvre de la paix, que V. M. vient de consommer si glorieusement. »

On me marque aussi que c'est M""* de Brionne qui a quêté le jour de la Toussaint; et que ce même jour il y eut grand couvert dans la pièce entre la galerie des réformés et le cabinet ovale; la Reine n'y soupa point, parce qu'elle est incommodée ; elle soupa chez elle avec ses quatre dames du palais de semaine. Madame, qui fait gras, soupa chez elle.

Il y a eu comédie le jour des Morts. La Reine, M. le Dauphin, M"* la Dauphine ni Mesdames n'y ont point été ce jour-là.

Ù est décidé que le Roi ne reviendra que le 23 à Versailles.

C'est M. l'évêque de Chartres (Fleury ), qui a officié le jour de la Toussaint.

(1) C^étoit à Metz , dans un sermon devant la |leine.' ( ^ote du duc de luynes. )

Du lundi 4, Parts. — On me mande aujourd'hui .de Fontainebleau qu^on a appris la mort de M. San-Istevan 5 il étoit Espagnol; il avoit été gouverneur de Tlnfant^on Carlos et ensuite son premier ministre pendant guf^lqu^ années, depuis qu^il avoit pris possession 4^^^9j;^U|Dae des Deux-Siciles. / 1 ....... ;

M. de Tillièrès mourut hier; il aypit sols^anlje-dix-neuf ans; il laisse deux enfants , un filK.,^fi| n^èip[^ç^ nopii/ ç^ui a épousé H"^ de Jonzac, et une fille, qpi..^sjt(]^'''' la duchesse de Chàtillon ; elle avoit épousé en premières noces M. de Manicamp.

On apprit hier la mort de M"* d'Heudicourt, veuve du grand louvetier ; elle étoit sœur de M. d'Hautefort, qui avoit épousé en premières noces M"® de Duras, et dont la deuxième femme est Harcourt.M"**d'Heudicourt nelaisse qu'une fille/ veuve de M. deQelzunce (Castelmoron).

Du mercredi 6, Paris, -r On me manda hier de Fontainebleau que la compagnie aux gardes de M. de Halides sera vendue au profit de ses enfants. M. de Malides étoit ancien capitaine aux gardes; il est mort il y a quelque temps. Le premier à monter étoit le chevalier, de Champignelles , aide major, qui a bien servi ; appareilment que Tétat de la succession de M. de Malides a déterminé le Roi à donner le prix de la compaguie aux enfants; et pour dédommagement, S. M. a accordé le brevet de capitaine au chevalier de Champignelles.^

La Reine continue à souper chez elle avec se)s danses de semaine , presque tous les jours qu'il n'y a pas gran^ couvert , et à jouer à cavagnole après souper. ,

Les deux princes cadets de Wurtemberg arrivèrent à Fontainebleau il y a deux ou trois jours.

Il y eut hier conseil de dépèches, et M. le duc de Penthièvre y entra, parce qu'il s'agissoitd'affairesconcernant la marine.

Il y a encore eu comédie italienne le lundi 4,

Du jeudi 7, Paris. — Lundi dernier, 4. de ce mois, ma

belle-fille accoucha d'un garçon (1). Le Roi a fait l'honneur à M"* de Cheyre.use d'envoyer un gentilhomme ordinaire lui fair^ çompUpoenij J!i^. le Dauphin a envoyé M. de Saint-Sauveur; la Reine un page, comme c'est l'usage. Mesdames ont envoyé M. du Saussoy, écuyer de main de Madame. .

Du vendredi 8, Pa/ris. — Il y eut hier comédie à FontainebleaUy où on joua Gustave (2) . La Reine continue à souper chez elle les jours qu'il n'y a pas grand couvert, et à jouer après souper.

Mon frère , qui alla hier à Fontainebleau pour faire son service auprès de M*"*^ la Dauphine, me mande qu'il a été reçu de la Reine avec des marques de bonté au-dessus de toute expression ; qu'elle lui a fait cent questions sur la santé de. M"*^ de Luynes, à laquelle elle parolt prendre l'intérêt le plus vif,, et de la manière la plus aimable.

Du dimanche iO, Paris. — J'ai parlé ci-dessus d'un

(1) Cest le troisième que mon fils a eu. Le premier, ayec la fille de M. le prince de Grimbergheo, est mort en venant au monde; il a eu de M^^e d'Ëgmont deux filles, dont Talnée est morte, et deux garçons. Celui-ci est le seeond fils; il a été tenu sur les fonts de baptême par M. de Grimberglien et par M">« d'Egmont (Villars). La santé de M. de Grimberghen ne lui ayant pis permis d'aller à Saint-Sulpice, c'est mon Trère M. l'évéque de Bayeux qui a eu sa procuration et qui Fa tenu en son nom., Il a été nommé Cliarles- Lôois-Josëfpb-Amâble : Charles est mon nom et la fête du jour où il est né ; Lttfisi^lMepM eal lenom de M. 4e Grimberghen, et outre cela Louise est celui de feu. Mf^.4^ Luynes, qui s'appeloit Louise Léontine; Amable est le nom de MB« d'Egmont. On avoit compté que si c*étoit une fille, elle seroit tenue par M. de Bayeux et- par M«ne d'Aremberg, qui est sœur de feu M. d'Egmont et lanteilell"'* de Che?reu«e, et on avoit aussi remis à cette occasion à administrer les cérémonies du baptême à ma petite-fille, qui n*a été qu'ondoyée en venant an monde. Ainsi M. de Bayeux, en même\emps qu*il a tenu au nqm de M. de Grimberghen le petit garçon qu'on appelle le comte d'Albert , avec Mne d'Egmont, qui agissoit en son nom, a tenu en son nom la petite-fille avec Mine d'Egmont, qui agissoit au nom de M^^ d'Aremberg. Ma petite- fille a été nommée Marie-Pauline : Marie est un des noms de mon fils, et mon frère s'appelle Paul, parce qu'il a été tenu par feu M. de Beauvilliers. ( Note du duc de Luynes.) (2) Gustave Vasa, tragédie de Piron.

aventurier qui s'est dit fils aîné de M. le duc de Modène, et qui a donné quelques inquiétudes ici par rapport à la Martinique. Je joins ici l'extrait d'une lettre de M. le duc de Béthune, écrite à M"*® de Luynes, de Fontainebleau, du 8.

« S*. M. nous a dit en entrant au conseil que le faux prince de Modène, après s'être évadé, avoit fait la sottise de passer en Espagne, accompagné de son cortège d'environ cent personnes, sans changer de nom, apparemment prétendant soutenir son imposture, et qu'il avoit été arrêté et toute sa suite, à Séville (1) ; qu'il avoit avant de paiiir demandé à emprunter de l'argent au receveur de M. le duc de Penthièvre, qui lui avoit répondu qu'il ne le pouvoit pas; réponse très-judicieuse, mais qui fut suivie d'une démarche bien imprudente et même folle , si on le peut dire, puisqu'il lui avoit remis tous les deniers de sa caisse en disant qu'il y avoit longtemps qu'il étoit embarrassé pour trouver une occasion pour les envoyer à son maître, et que celle qui se présentoit lui paroissoit des plus favorables. C'est M. l'ambassadeur d'Espagne qui a annoncé cette nouvelle au Roi ; la détention est sûre, mais il pourra arriver qu'il y aura des variations sur les circonstances qui l'accompagnent. »

11 est parlé aussi dans cette lettre de l'abbé de Bonneguise, aumônier de quartier de M"' la Dauphine, qui tomba, le 7, évanoui dans la tribune par l'effet d'une indigestion ^ et qui, après avoir fait grande peur à la

(I) J^ai appris aujourd'hui que le prétendu prince de Modène, en arrivant à Séville, avoit demandé au gouverneur une garde d'honneur. Le gouverneur dé'pêcha snr-ie-champ un courrier à Madrid, et Ton y étoit instruit d'ici que ce prince étoit un aventurier. Cet avis avoit été aussi envoyé dans tous les ports de France et d^Espagne. On manda donc de Madrid au gouverneur de le faire arrêter. La nouvelle dont M. de Béthnhe parle dans sa lettre étoit celle de l'arrivée du prince à Séville. M. d'Huescar dit au Roi quMI ne doutoit pas quMt ne fût arrêté, mais ce n'est que d'hier que l'on sait qu'il l'a été avec toute sa suite et tous ses effets. {Addition du duc de T.uynes, datée du 25 novembre. )

Reine (1) et à tout ce qui étoit présent^ en a été quitte pour un fort grand coup à la tète sans aucune suite fâcheuse.

Nos politiques prétendent que le faux prince de Modène étoit un homme aposté par les Anglois^ avant qu'il fût question de traité, pour faire révolter la Martinique. Ses manières douces^ engageantes et quelquefois nobles et même hautes , ses lettres à M™** la duchesse d'Orléans , à H. et à M"* de Modène, à M. de Penthiêvre, ont séduit presque tous ceux qu'il a trouvés ; on lui a prêté de l'argent de tous les côtés; les Jésuites même et les Dominicains (2) n'ont pas cru devoir lui en refuser. Je demandai hier à M. le duc de Penthièvre ce qu'il sa voit de son receveur. Il me dit qu'il avoit vu une lettre de ce receveur; que le prince (c'est ainsi qu'il appelle cet imposteur) lui ayant demandé de l'argent, il lui avoit donné environ 30,000 livres en 5,000 piastres qui appartenoient audit receveur, et que cette somme n'ayant pas paru suffisante à ce prétendu prince , qui se disoit beau-frère de M. le duc de Penthièvre , le receveur avoit cru faire sa cour à M. l'amiral en entamant les deniers de sa recette. Le receveur ne fait point d'autre détail. Il marque seulement qu'il désiroit avoir une occasion d'envoyer à M. de Penthièvre l'argent qui est entre ses mains. M. de Penthièvre m'a

(1) La*. Reine sortit avec précipitation de sa tribune sans attendre la fin de la messe. (Note du duc de Luynes.)

{1) Le P. Vassal m*a dit aujourdMiui qu'il reçut il y a quelque temps une lettre du supérieur des Dominicains de la Martinique, par laquelle il lui mandoit, du 2 juillet : « Il y a dix-neuf jours que nous avons Hionneur d'avoir ici Mffr le prince de Modène et toute sa suite; nous avons cru ne devoir rien épargner pour le bien traiter. »

Cet imposteur a resté à la Martinique jusqu'au 10 d'août; il est vrai quMI n'a pas toujours été chez les Dominicains. Le P. Vassal ignore si la séduction a été jusqu^au point qu'ils aient emprunté de l'argent pour lui en donner ; mais quand ils n'auroient fait que de le défrayer et sa suite, pendant plusieurs jour.<, ce seroit toujours un objet considérable ; ils l'estiment à vue de pays 5 ou 600 livres par jour, [Addition du duc de luynes^ datée du 25 novembre.)

dit U y a longtemps qu'il cpmptoit avoir à toucher de ses droits dans pette partie du monde environ 5 à 600,000 livres. Il ignore jusqu'à présent quelle partie dq cette somme a été remise entre les mains du prétendu prince de Modène et quels moyens il pourra avoir pour se faire rendre ce quia été emporté.

Mon frère me mande aujourd'hui, de Fontainebleau^ que M"^ la princesse de Conty étant allée se promener dans la forêt y avoit trouvé des champignons; je ne sais si ce n'est pas de prétendues oronges qu'on lui avoit apportées comme excellentes ; elle les avoit fait accommoder et en avoit mangé en arrivant. Soit la quantité , soit la qualité, et peut-être l'une et l'autre, elle eut le soir une indigestion si violente que l'on crut que c'étoit une attaque d'apoplexie. M. l'archevêque de Se^ns fut appelé; on la crut à toute extrémité ; elle a été dix heures sans connoissance; ce n'est que ce matin qu'il y a eu une évacuation qui donne lieu d'espérer que cet accident n'aura point de suite.

M. le duc d'Aiguillon, qui lui est attaché depuis longtemps et qui lui a de grandes obligations, a appris ici ce matin Tétat violent d'hier au soir; il a youlu partir dans le moment, et a demandé sa chaise ; on lui a conseillé de différer de quelques heures pour attendre de secondes nouvelles. Soit par l'effet du saisissement que lui a causé cette réponse (1), soit par une disposition naturelle, il est tombé en apoplexie, et jusqu'à présent tous les remèdes les plus violents n'ont fait aucun changement à son état.

Du vendredi 15, Paris. — M"' la princesse de Conty arriva hier de Fontainebleau; elle voulut en arrivant

(1) Les médecins croient que c'est l'effet du saisissement. Il est vrai que chez lui; à Véret, il y a trois mois, il tomba tout d'un coup, perdit connoissance, et que depuis cet accident il n'avoit voulu faire aucun remède. ( Addition du duc de Lîiynes, datée du 15 novembre. )

NOVEMBRE 1748. , ua

aller descendre chez M. d'Aiguilloo^ qui «st beaucoup nueu;s:j5aa$éti;eeoUèrement hors d'affaire. s r

J'ai toujours oublié de marquer qu'il y a douze ou quinze jours. M, le duc de Gesvi^eçf vint ici de Fontainebleau poifr parler au pnnee Edouard de la part du Roi. M. de Gesyres avpit apporté jine lettre, de la çiain du Roi, dés plu^. fortes. et des pl\i3 tendres; il s'agissoit de détern^lner 4^ princ^J^ouiard. A sortir du royaume, d'autant que l'on n'a pu éviter de stipuler cette condition comme. essentielle dans le traité javec l'Angleterre. Il répondit à M.. de Givres qu'il sayoit bien que le Roi étoit le maître dans sou royaum^, mais que pour lui il n'en sortipoit poiut, à moins qu'on ne le mit en pièces. Il va et vient dans Paris ; on le voit partout, aux promenades et aux spectacles. Le Roi a écrit au roi d'Angleterre (1), à Rome, pour conc^ter avec lui Içs moyens de faire exécuter le pljUS doucement qu'il sera possible cette condition né.cessaire à. la paix.

k crpyois ^vo^^r .marqué que le départ de M"* la Dauphipe, qui.jiJeyQitétî^e.^ç 13, pour Versailles, a été remis au }8 ; elle pisu^tirf^avçc la Reine. Ce changement est par rapport à,$a santf^r gu'on regarderoit comme fort bqnne âon n'ayôit pa? a^nt dadésir de la voir grosse. .

On me m^pida, il y a quelques jours, de Fontainebleau, qu'on, y avoit jugé ^u procès au conseil de dépêches entre le parlement d'AÎx et oelui de Joulpuse.,Coiume on ne met n^arquoit aucun détail, je, priai mon frère, qui étoit ^ Font^dnebleau, de mq mander ce qu'il appr,endrQit decette afiEBure;; jûjoinsici l'explicationqu'il m'a envoyée.; c'est ce 5if\ suit.:, ., ^ t^

M. de Çéguiran, ^vocat général du parlement d'Aix, a été accusé .^'ay^^^ fait 4eux faux< billets; les preuves de ce crime de faux p?.roissQient évidentes. Le parlement

(1) Je ne suis pas sur de ce fait (Note du di/ic de Luynes,)

d'Aix^ voulant sévir contre lui^ a demandé au procureur général de prendre fait et cause contre son confrèrecomme partie publique. Le procureur général a rendu compte à M. le chancelier des moyens sur lesquels on établissoit la preuve du crime de faux et de l'ordre qu'il recevoit de son parlement pour agir. M. le chancelier a approuvé qu'il intentât contre son confrère Faction pour la preuve du crime ; en conséquence, le procureur général l'a dénoncé. Son procès a été instruit; il a été atteint et convaincu, condamné à se défaire de sa charge et à payer une amende considérable. Il s'est pourvu en cassation au conseil ; Tarrèt du parlement d'Aix a été cassé, et on a renvoyé) selon Tusage, la cause à un autre parlement. Le parlement désigné par Tarrét étoit le parlement de Toulouse. H. de Séguiran^qui avoit été le promoteur de toute Todieuse affaire du P. Gérard (1), soutenu de la bourse et du crédit de tout le parti janséniste, a gagné sa cause, à Toulouse, contre l'avis des meilleures têtes de la grande chambre. Le procureur général du parlement d'Aix s'est aussi pourvu en cassation de cet arrêt au conseil. Le 8 de ce moii^ l'affaire portée au conseil, cet arrêt a été cassé en ce qu'il avoit autorisé le S' de Séguiran à prendre le procureur général à partie et en ce qu'il avoit condamné ledit procureur général, partie publique, à des amendes considérables. M. le chancelier a écrit de la part du Roi & Messieurs du parlement d'Aix que S. H. étoit extrêmement satisfaite du zèle qu'ils avoient marqué dans cette occasion pour la manutention du bon ordre et de la justice. Il a été ordonné de la part de S. H. au S' de Séguiran de se démettre de sa charge, et fait défense à Messieurs du parlement d'Aix de lui en laisser faire aucunes fonctions. Le départ différé de M"' la Dauphine, comme je viens de le' marquer, a donné occasion à une contestation. La

(1) Jésuite, mort en 1733, célèbre par le procès qui lui fut intenté en 1731, à propos de l'une de ses pénitentes, Catherine Cadière.

bouche de M"'^ la Dauphine étoit partie; ainsi c'est H. le Dauphin qui lui a donné à dîner et .à souper. Ce sont^ comme je Tai marqué^ les officiers du Roi, c'est *à-dire un détachement de la bouche, qui sert H. le Dauphin ; les officiers ont prétendu que c'étoit à eux à mettre sur table et à desservir, et non pas les femmes de chambre de M"** la Dauphine, et qu'Us ne dévoient céder l'honneur de servir M"'* la Dauphine qu'à M"* de Brancas ou à H*"® de Lauraguais ; ils ont allégué l'exemple de ce qui se pousse chez Mesdames. Il est certain que chez Mesdames, comme je l'ai dit, ce sont les officiers du Roi qui servent sur table , et qui même présentent tout le service à Mesdames, excepté lorsque M"*^ la maréchale de Duras y est ; mais jamais les femmes de chambre de Mesdames ne servent ni à dîner ni à souper. Cependant, au dernier voyage deCompiègne, la bouche de M"* la Dauphine n'étant point encore arrivée, elle mangea pendant quelques jours de la bouche de M. le Dauphin ; M"^ de Brancas la servit; les femmes de M™* la Dauphine mettoient sur table , desservoient et présentoient les assiette», soucoupes, etc., à M"'* de Brancas. Mon frère même y fit une fois les fonctions de premier aumônier. Il est vrai que le lendemain M. le cardinal deSoubise dit le Benedicite et les grâces au dîner comme grand aumônier. Cet exemple de Compiègne étoit vraisemblablement un abus, puisqu'il est absolument contraire à ce qui se pratique pour Mesdames. Dans cette occasion-ci, les officiers du Roi disent que ceux qui étoient à Compiègne étoîent de jeunes gens, peu instruits de ce qui doit s'observer. L'affaire a été portée au Roi, qui, après avoir demandé à M"'* la maréchale de Duras l'usage de chez Mesdames, a dit que cet exemple décidoit ; en conséquence, ce sont les officiers du Roi qui ont mis sur table et desservi, et qui ont présenté les soucoupes, les serviettes et assiettes à M"*^ de Brancas ou à M"** de Lauraguais.

M"* la princesse de Conty, dont j'ai marqué le retour

à Paris/ a tertaiueilnent été^'la^^plus malade' de iotis cefar qui ont mangé des champignons , puisqtt^blleria j^nsé éà mourir; mais plusieurs* autres en ont'^té inécmoimodés^ entre autres M"" de l'Hôpital et de Ho^tmorin et M. Févêque deLavaur(Malezièttx). )

Du samedi 23, Versailles. — Il y a plusieursr jotirs que je n'ai écrit; ainsi je mettrai tout de suite 6e qui est arrivé depuis là dernière date de ces Méinoireis. •

M"* la duchesse de Penthièire accoucha le 18, à Paris^ d'un troi^èmë garçon, qu'on appelle lé duc de Gh&tenuvillain. v ''J '- ' »

Le 19, le nouveau curé de Saint^ùlpice prit possession delà cure': il s"appelle l'abbé Dulau'; il est neveu du chevalier, aujourd'hui comte , d'Allèraans, qui a été longtemps lieutenant^colonel du régiment du ttoi et qui s'est retiré depuis quelques années avec le cordon rouge. L'abbé Dulau a été élevé au séminaire der Saint-Sulpice; depuis il fut envoyé supérieur du séminaire d'Orléans.* Il y a environ trois ans^ que M. Languet de Oergy, ancien curé, qui«st fort âgé, étairt daiis Pintention de^résigner sa cure, pria M. Couturier, supériéUr général du* séminaire de SainirSulpice, d'engager Mv Dulau dé venir faire les fonctions de vicaire delà paroisse; l'arrangem^tétoit fait pour qu'au bout de trois ans,'dontt)n' étoit convenu, il résignât sa cure. Ceiemps devoit expirer à Pfoôl prb^^ chain; M. l'abbé Dulau^ ne marquôit auctthe impatience que cette affaire fût finie ; ilredoutoît dé remplacer tm homme comme M; de Gergy, qui a rendu des services aussi importants à cette paroisse, tant par rapport au bâtiment de régîise, qui est presque achevé» et qu'il a commencé «n 1720 avec une promesse de 100 écus qu'il n'a^ voit pas encore touchés, que par rapport à l'entretien et au soulagement des pauvres. La seule communauté de l'Enfant-Jésus est un moniiment du zèle dé M; de Gergy ; il y entretient depuis plusieurs années cinq ou six cent9 femmes qui gagnent leur vie en travaillant; et outre cela,

il y a actuellement ti^eîlte-quatpe demoiselles^ qui font des preuves comme à Saint-Cyr, et l'on y est même encore plus difficile. Cette bonne œuvré ne s^est soutenue jusqu'à présent que sur la charité des fidèles^ le Roi n^ayant pas encore jugé â propos d'y joindre aucun bénéfice 3)our la fonder. L'article" des pauvres doit être aussi un objet trës^nsidéi^able. Du temps de M"* de Beauvau, morte' en 1735, qui s'étoit chargée dé tout ce détail des pauvttes de cette piaroisse, il y en avôit environ 30,000 ^an£^ la paroisse dé Saint-^Sulpice. H. de Gergy joignoit à txKis ces différents détails celui dés instructions et du confessionnal; il avoit un talent merveilleux pour tirer des aumônes de tous ceux qu'il connoissoit, et donnoit r^^ple^ ayaint vendu son bien pour soulager les pauvres. Il est aîsê de juger que M. Tabbé Dulau, dont le caractère est doux et là piété solide , redoutoit la place qui loi étmt destinée; mai&H. d'Âlleman^, voyant que l'affaire ne firiissoit poiht, et trouvant peu convenable que l'on attendit jusqu'à la dernière extrémité du terme, alla trouYér M. l'archevêque de Paris, qui envoya quérir M. de Gergy et H. Dulau^ et après avoir parlé à l'un et àl'autre séparément^ lé samedi 16 de ce mois, il termina enfi» cette affaire. ' .

M** la duchesse d'Humières mourut à Paris la nuit du i% ail 19 de ce mois; elle étoit Humières; elle avoit quatre-vîngt-troig ans et demi; il y avoit environ un an qu^elle étoit en enfance; elle avoit eu une figure trèsagréable,' et il étoit encore aisé de le voir, malgré son grand ftgé. M, d'Humières, son mari/qui a environ cinq ans moins qu'elle, est Aumont en Ison nom, et n'a pris celai dHuniières qu'à l'occasion de son mariage.

Le dimanche au soir 17 de ce mois le Roi partit de Fontainebleau et vint coucher à Choisy. La Reine , M. le Dauphin, M"® la Dajuphine et Mesdames partirent le 18 et vinrent aussi coucher à Choisy.

La Reine, H'^^la Dauphine et Mesdames revinrent diner

ici le mercredi 20. Le Roi et M. le Dauphin, qui y étoient restés, ne sont revenus qu'aujourd'hui 23.

On a appris aujourd'hui la mort de M"* la marquise de TAubespine, sœur de père et de mère de M. le duc de Saint-Âignan ; elle avoit soixante-huit ans.

Du dimanche ^k, Versailles. — J'ai oublié de marquer que l'on sait depuis environ huit jours que le roi de Pologne , duc de Lorraine , vient de créer une charge de grand maréchal des logis de sa maison avec 2,000 écus d'appointements, suivant l'étiquette de ces grandes charges, pour H. le marquis du Chàtelejt-Lomont, homme de grande condition, mais qui n'est pas riche ; il est lieutenant général des armées du Roi. Sa femme, qui est Breteuil, a infiniment d'esprit et capable même des sciences les plus abstraites; elle a composé un ouvrage sur l'algèbre; outre cela, elle est grande musicienne; elle joue la comédie, et depuis un an a beaucoup contribué aux plaisirs et aux amusements de la cour de Lunéville.

Du lundi 25, Versailles. — Le P. Vassal, chargé des affaires de l'ordre de Saint-Dominique, me parloit aujourd'hui d'un général de leur ordre , homme fameux et qui avoit même montré son zèle pour les intérêts de la France ; il s'appeloit le P. Cloche ; il mourut à Rome, au mois de février 1719. Son successeur fut le P. Pipiat, qui fut fait cardinal en 1724. En 1725 le P. RipoUe fut élu général ; il est mort, et l'on vient d'élire depuis peu dans le chapitre général, à Bologne, le P. Braimont, provençal, que l'on dit être d'un mérite supérieur et capable de remplacer le P. Cloche (1). Il y avoit quatre-vingt-quinze votants au chapitre , en comptant le P. Braimont; il

(1) Le Roi me disoit hier que le P. Braimont esl homme de beaucoup d^espn\ et de mérite et fort ami du Pape. Je ne sais pas d^ailleurs s'il n*y a pas eu dans des temps quelques petits soupçons sur ses sentiments; en général on accuse les Dominicains d'être Thomistes. {Note du duc de Luynes. )

NOVEMBRE i^4«. 129

A^ya eu que sa seule voix qui n^ait pas été pour lui.

Du mardi 26, Versailles. — Le nouvel ambassadeur de Venise (Horosini)^ qui est extrêmement petite un peu plus grand que M. de Saint-Florentin, a eu aujourd'hui sa première audience de la Reine : c'étoit audience particulière ; il étoit conduit et présenté par M. Tron, auquel il succède et qui est entré le premier et sorti le dernier; il étoit accompagné par M. de Sainctot, introducteur des ambassadeurs. Il a amené avec lui quelques nobles vénitiens, qui ont été présentés ce matin par M. de Sainctotà la toilette de la Reine. Comme ils ne Tavoient pas été à la toilette de M°® la Dauphine, cette présentation s'est faite chez elle immédiatement après celle de M. de Morosinichez la Reine. Aussitôt que M. de Horosini s'est retiré et est sorti de la chambre , M. Tron, qui est sorti après lui, comme je Tai dit, est rentré sur-le-champ, accompagné par H. de Sainctot, et a fait un petit compliment. C'est une espèce d'audience de congé. Il s'en va à Venise, 6t de là ambassadeur à Vienne.

Du mercredi Tlj Versailles. — M. le chevalier de Thianges est venu ici aujourd'hui ; il vient d'avoir de Tordre de Malte, par son ancienneté, le grand prieuré d'Auvergne, qui vaut 15 ou 20,000 livres de rente ; il est ancien chevalier de Malte, de la langue d'Auvergne ; on l'appelle le commandeur de Thianges. On sait que dans le temps du départ du roi de Pologne , de Chambord pour la Pologne , ce fut lui qui s'embarqua sur l'escadre commandée par le chevalier d'Albert ; il portoit le cordon bleu, et on [crut] que c'étoit le roi de Pologne. Il a depuis ce temps-là été toujours attaché au roi de Pologne Stanislas, qui l'avoit fait son grand veneur ; il n'y a que deux ou trois ans qu'il s'est démis de cette charge, par un arrangement fait pour son neveu.

Il y a déjà quelques jours que l'on a appris l'échange des ratifications, et que tout est terminé à Aix-la-Chapelle ; il est arrivé depuis peu ici deux otages d'Angleterre, que

T. IX. . î>

M. de Puisieux a présentés aujourd'hui; l'un s'appelle Sussex et l'autre Cathcart.

On étoit toujours ici dans Tattente du moment que ron donneroit part de la mort de la princesse Dorothée, comme je l'ai marqué ci-dessus : M. d'Hueçcar n'en savoit encore rien .hier ; on lui avoit seulement envoyé une lettre pour H. le duc deHoiiène. Cette lettre lui étpit vçnue de Chambéry ; elle lui avoit été rqnvoyée par l'Infaqt sous une double enveloppe^ adressée à celui qui. est chargé ici des affaires de M. le duc de Hodène. Hier au $oir il reçut ses paquets, dans lesquels il y avoit des lettres de la reine douairière d'Espagne, qu'il a présentées ce matia sans aucune cérémonie; il a présenté celles du Roi après le conseil d'État. Pour celles de la Reine , il les lui a présentées lorsqu'elle est sortie de table , sans que M. de Puisieux ni l'introducteur y fussent ; il comptoit mênie les faire remettre par une femme de chambre de la Reine^ si S. M. n'y avoit pas été, et il les a présentées sans attendre qu'il ait remis celles du Roi. Il comptoit porter le deuil six semaines, suivant l'usage d'Espagne; mais il m'a dit qu'il le quitteroit en même temps qu'on le quittera ici. Il m'a dit aussi que M"® Infante étoit partie hier, 26, de Madrid, et qu'il lui falloit dix-huit jours pour arriver à Rayonne; on compte qu'il lui ei^ faut autant pour venir de là ici.

Du vendredi 29, Versailles. — J'ai marqué que les otages furent présentés le 27 par M. de Puisieux, mais ils ne le furent que comme des seigneurs anglois. Ce ne fut qu'hier matin qu'il les présenta au Roi en qualité d'otages. Milord Cathcart, le plus âgé des deux, fit un petit compliment au Roi, et le comte de Sussex présenta au Roi une lettre du roi d'Angleterre , en faisant aussi un petit compliment à S. M. Le Roi répondit en commun à tous deux avec bonté et dignité ; il leur dit qu'il désiroit qu'ils se trouvassent bien dans son royaume et qu'ils s^ amusassent, et qu'en attendant qu'il écrivit au roi d'An*

J>(0V£M3RË i748. . 181

glelerre il;|es pirioit de., lui mander qu'il avoit plus de coofiauce dans sa parole et à cello de la nation que dans

Ç^sqtagefiJ^t à, l'occasion de, la restitution de LouisbQi|rgi ^^t on'ue peut pas encore avoir de nouvelles. Le ro^,d.'AnKleteifPfi leivir donne à chacun 50^000 écus pour lewdépensQ»ipenda»t, leur séjour en^France. Le comte de.Su^ex,^ dix-neuf ans; il est assez petite et parle mal françois. Le lord Cathcart est plus grand et a un joli visage. .11 y a déjà plusieurs années qu'il sert; il est parent de feu milord Stairs, et étoit avec lui au combat de Dettingen ; il étoit aussi à Fontenoy et à Laufeld. A Fontenoy il îjA l)lessé^ à la fin de la bataille^ à côté de Tœil droite uupeu au-dessous; malgré toutes les opérations qu'on a ét^.o))ligé de lu^ faire ^ et uu petit os qu'il a fallu ôter^ cçtte blessure ijie le défigure point; il porte feulement une mqnçbç qui n'e§t pas fort gijande ; il a environ vipgt et un

. ^'ai toujours oublié de marquer que ce i^ç fi^t que dimanche dernier que la musique recommença à..ïçi. messe du Roi; elle ayoiteu congé dès le dimat^chi^ auparavant.

Le lundi les concerts recommencèrent chez la JVçine , elle mardi les comédies.

L'on a fait une nouvelle entrée pouij la loge de la Reine; on a ouvert une porte dans le palier qui est au milieu de l'escalier qui monte à la galerie des Princes ; l'on passe actuellement par-dessous Tespiacé qui est entre ce palier et le jardin, c'est-à-dire par^essous le passage qui conduit chez Mesdames. Cette nouvelle entrée conduit de plain-pied à la loge delà Reine, que l'on a agrandie eii:yj0ig^Qt'jçelle desjd^^es du palais; sur le devant de la loge, il y a au moins neuf ou dix places, fort commodes pour le Roi, la Reine et toute la famille royale. Il y a derrière un espace suffisant pour le service. Derrière le service j une espèce de banc fort long dans lequel on met des pliants pour dix ou douze dames de la suite de la

Reine, de M"*" la Dauphine et de Mesdames. Derrière le banc des dames, un autre banc plus étroit pour les officiers des gardes et les écuyers. Dans le nouveau passage, on a pris la largeur d'une des fenêtres pour faire une garde-robe de commodité en cas de besoin. En même temps qu'on a formé ce passage, on a détruit un tambour qui subsistoit de tous les temps dans le salon au-dessus de la comédie, dans lequel étoit un petit escalier qui des* cendoit à la loge de la Reine.

Mercredi dernier le Roi vit pour la première fois la nouvelle salle d'opéra construite dans l'escalier des ambassadeurs. Il n'a voit point voulu y entrer jusqu'à la première représentation qui s'est faite [mercredi]. On exécuta ce jour-là un opéra ou divertissement en trois actes , composé de trois sujets différents, un prologue et deux ballets, dont les paroles sont du S' Bernard, secrétaire de M. le maréchal de Coigny et des dragons et bibliothécaire de Choisy, et la musique de Rameau (1), Le prologue est Le Retour d'Astrée; on avoit représenté les forges de Lemnos.

M™*" la duchesse de Brancasfaisoit Astrée;

M. le duc d'Ayen, Vulcain ;

M. de la Salle, le Temps ;

M""® Marchais, un plaisir.

Le premier ballet est intitulé La Lyre enchantée.

M"'*' de Pompadour y faisoit Uranie;

M. de la Salle, Linus, fils d'Apollon ;

M™^ Marchais, l'Amour.

Le second ballet étoit intitulé Adonis.

M"^ de Pompadour y faisoit Vénus, et y joua et chanta tout au mieux;

(1) La bibliothèque de la ville de Versailles conserve nn recueil des divertissements du tbéâtre des petits appartements pendant l'hiver de I748.à 1749, imprimé par exprès commandement de Sa Majesté sur peau d«î vélin . Ce recueil forme 3 volumes in-8°.

NOVEMBaK 1748. J33

M™* Marchais faisoit l^ Amour ;

M'"* la duchesse deBrancas, Diane;

M. le duc d'Ayen, Adonis ;

M. le vicomte de Rohan^ un suivant de Diane.

H. de la Vallière a beaucoup d'honneur à Tarrangement du théâtre. Il est beaucoup plus grand que celui de la petite galerie ; les décorations sont faites avec beau* coup de goût. La place où le Roi se mit avec H. le Dauphin y W^ la Dauphine et Mesdames est assez grande pour tenir environ vingt-cinq personnes. Des deux côtés de la place du Roi en allant au théâtre ^ il y a deux balcons , dont chacun peut tenir douze à quinze personnes. Au- .dessous du Roi, en face du théâtre , il y a des gradins où étoient M. le président Hénault^ M. le président Ogier, en tout trente ou quarante personnes. Entre ces gradins et le théâtre est l'orchestre, qui est plus grand que celui de la petite galerie, et contient environ quarante places. Les musiciens et les spectateurs sont fort à leur aise, et Ton entend, de partout, facilement la voix des acteurs; le mouvement des décorations et des machines se fait avec beaucoup de facilité et de promptitude. Cet ouvrage n'est pas aussi cher qu'on se l'imagine dans le public ; le Roi demanda avant-hier à M. le contrôleur général combien il avoit donné de fois 15,000 livres. Le contrôleur général croyoit que ce n'étoit que quatre fois, mais le Roi le fit souvenir que c'étoit cinq.

Hier le Roi alla prendre du café â la Meutte avec M. le Dauphin, M""" la Dauphine et Mesdames ; ensuite il monta à cheval avec M. le Dauphin ; M*"® la Dauphine et Mesdames suivirent en carrosse. Il passa par la porte Maillot, et suivant les allées du Roule se rendit dans un terrain qui est entre le mur du bois de Boulogne d'un côté, les allées et le rond du Roule de l'autre. Ce fut là qu'il fit la revue du régiment dehoulans de M. le maréchal de Saxe; ce régiment, qui est partie houlans^ partie dragons , est de douze cents hommes. Les dragons firent l'exercice à

pied, les houlans firent ensuite toutes les manœuvres de guerre à leur manière ; ils tirèrent une espèce d'artillerie qui est plutôt de gros mousquets que de petites pièces de canon ; ils tirèrent aussi beaucoup de coups de fusil. La revue et l'exercice durèrent plus de trois heures , et le Roi parut fort content. Après la revue, te régiment* retourna couchera Saint-Denis, où iii& sont "depuis' deui oti trois jours. M. le maréchal de Saxe «voit -fait une v^vée et une répétition de cet exercifce laveilMé; il s'y étoit trouvé quatre ou cinq cents carrosses de Paris. Aprèd la revue, le Roi retourna à la Heutte, où il soupia-avec'tons ses enfants et les dames qui les avoient isuivis ; il paiM fort gai et fort à son aise avec ses enfants -et leur marqua beaucoup d'amitié. Il étoit plus d'onze heures quand il revint ici. En arrivant, H. le Dauphin, M"*^la Dto^Uitie vinrent chez moi, où la Reine étoit etsortoit âetable»'

C^estM. le maréchal de Saxe qui est chaîné des Recrues et remontes de son régiment de» houlans et^qui paye tous les officiers; en un mot il en fait toute la dépense j le Roi lui donne pour cela 50,000 livres par mois; ce régiment est parti d'hier pour Chambord, où^t leur étahlissement; M. de Saxe y a fait bâtir pour eux un cerps de caserne. .- • i • : .

J'ai oublié de marquer que le' 2T au soir^ comme la Reine sortoitde chez moi> H.^ de Fleury y vint aprèsle coucher du Roi; il suivit la Reine dans son appartement^ et lui dit de la part du Roi^que S. M.^ prendroit le<dèail dimanche pour la duchesse de Parme*-Ce deuil sera dé huit jours complets, c'est-à-dire qu'on ne le quittera^ue le lundi 9. Les dames le porteront quatre jours en noir el quatre jours de petit deuil. H. le Dauphiià et M"^ laDau** phine prennent le même jour, et toute leur maison, le grand deuil, qu'ils porteront quatre mois et demi; on a tendu dès aujourd'hui leurs antichambres de noir.

11 est réglé que mercredi prochain, 4 décembre, M. le Dauphin recevra les compliments des hommes en man-

téau et des dames en mantes; il n^est pas encore décidé si Ton fera les mêmes compliments à M"*® la Dauphine.

Hier matin M. d'Ardore vint ici au lever du Roi en hsibit de gala (1) pour faire part au Roi de Taccouchement de la reine des Deux- Siciles, qui est accouchée d'un second prince.

Hier, après le salut, la Reine donna audience dans ses cabinets à M"* dé Mirepoix (Beauvau). M"*" de Mirepoix avoit déjà eu une audience particulière de la Reine à Fontainebleau; on ne doute point que M. de Mirepoix ne soit nommé ambassadeur du Roi en Angleterre, mais cet arrangement n'est pas encore déclaré.

M. de Puisieux a présenté ce matin M. de Vaulgrenant, que le Roi a nommé son ambassadeur à Madrid ; il a déjà été ambassadeur à cette cour et depuis à Turin ; il fut envoyé à Dresde à la mort de l'empereur Charles Vil, comme je Tai marqué dans le temps.

Il parolt presque certain que M. le président Ogier va ambassadeur du Roi en Hollande; il n'y a cependant encore rien de public sur cette affaire.

Nous apprîmes hier au soir que le Roi adonné une pension de 1,000 écus àM^'^de Belzunce, dame de Mesdames. Feu M"® d'Heudicourt, sa mère, avoit 4,000 livres de pension qu'elle avoit eues à la mort de M"* de Surville, sa mère; et M"** de Surville avoit obtenu cette grâce à la mort de M. d'Humières.

Aujourd'hui lé Roi, avantd'aller à la chasse, a entendu la messe dans la petite chapelle en haut. Il a reçu le serment' du nouvel abbé de Châtillon-sur-Saône ; c'est une abbaye régulière de Bernardins, dans le duché de Bar, sur les confins de la Champagne et de la Lorraine. Celui qui y a été nommé s'appelle le P. Raffini; il a pris le nom de P. Bouteville.

(1) H y a dans le texte « en habit de galles^».

186 ^lÉMOlRES DU DUC DE LUYNES.

Je croyois que tous les généraux d'Ordre prètoient serment entre les mains du Roi ; mais S. M. me fit Thonneur de me dire hier qu'il n'y avoit que Fabbé de Clteaux. Tous les généraux d'Ordre qui ont leur habitation dans le pays étranger, quoique même ils soient François , sont traités par le Roi comme les ministres étrangers. On leur fait les mêmes honneurs qu'aux envoyés : carrosse du Roi, audiences particulières, table à Versailles le jour de leur audience. L'abbé de Clteaux n'a point toutes ces distinctions , mais il prête serment entre les mains du Roi. On pourroit croire que c'est parce qu'il a plusieurs maisons de son ordre hors du royaume; mais ce ne peut être cette raison, puisqu'elle décideroit pour les généraux des ordres aussi répandus, et que cependant il ne subsiste pas pour d'autres. A l'égard de l'abbé de Chàtillon, il a toujours prêté serment entre les mains de nos Rois.

J'ai parlé ci-devant de la mort de l'abbé de Clteaux ; le chapitre assemblé a élu un nouvel abbé, que l'on appelle le P. Trouvé.

Il y a deux ou trois jours que M'"® la comtesse de Bentheim (Bournonville) accoucha à Paris, dans son huitième mois.

Du samedi 30, VersailUs. — M. le duc de Gesvres, qui est en grande liaison avec le prince Edouard, «dla mardi dernier à Paris de la part du Roi pour l'engager, suivant qu'il est stipulé par le dernier traité de paix, à sortir de France et à se retirer dans la ville de Friboorg en Suisse. C'est la troisième fois qu'il exécute la même commission, sans qu'il paroisse qu'il ait fait la moindre impression sur Tesprit du prince.

Présentation — M. Houel. — Révérences chez le Dauphin et la Dauphine. — Présentalioii et révérences chez le Roi. — Spectacle des cabinets. — Mort du musicien Pioche. - Petits concerts de M"''' de Maintenon. — Vols

à la cba|)elle. ^ Ghasses et voyages du Roi — Suite de Taffaire du prince Edouard. ^ Lettre du roi Jacques au prince Edouard. — Mariage. — événement de chasse. — Mort — Présentation. — Fête delà Conception.

— Présentation et service d'un clievau-léger Agé de sept ans. — Le faux prince de Modène. — Spectacle des cabinets et acteurs. -* Arrestation du prince Edouard. ~ Retour de M. de Saint-Sé vérin. — Spectacle des cabinets et acteurs. Les enfants du Roi y assistent. — La maison du Dauphin et de la Dauphine prennent le grand deuil. — Mort. — Départ du prince Edouard. — Arrivée de Madame Infante à Bayoïme. — Mort de la duchesse douairière de Saxe-Meiningen. — M. de Saint-Séveriu appelé au conseil d'État. — Démission du comte d'Argenson. — Spectacle des cabinets. La Reine y assiste. — Lionceaux et mouton présentés au Roi dans le salon d'Hercule. — Morts, -r Tragédie de Catilina, — Le prince Edouard malade à Fontainebleau. — Formule des lettres des Infants à la Reine de France et nouvelles de l'infant don Philippe. — Mariage. — Abbaye de Gifre, centre janséniste. — Le Roi n^accepte plus les démissions de duchés faites en faveur des fils des titulaires. . Jeu chez la Reine et la Dauphine.

— Spectacle des cabinets et acteurs. — Dévotions de la famille royale. — Voyage de Madame Infante. — Audience de M. de Sotomajor. — Arrivée du maréchal de Richelieu. — On défait le théâtre des cabinets. Accidents.

— Promotion d'officiers généraux. — Aides de camp du Roi. — Détail sur Tenlèvement du théâtre des cabinets. — Histoire de M. de Lède.

Du lundi 2 décembre^ Versailles. — M"*' la princesse de Hontauban présenta hier M"*' Howal; elle est fille de M. de Vaiidray y lieutenant général, etd^unedes premières maisons de Franche-Comté. Elle a dix-neuf ans ; elle est actuellement grosse de trois ou quatre mois ; elle n'est ni grande ni petite et est assez jolie. H. Howal, connu cidevant sous le nom de Houel, étoit page de feu M"* la Dauphine (Savoie) ; il entra dans le régiment des gardes, qu'il a quitté depuis, et il ne sert plus. Il a été fort gros joueur. L'histoire de Torange est singulière : il prétendoit qu'il ne lui restoit pour tout bien qu'une orange qu'on lui avoit donnée ; il fit la plaisanterie de la vendre un petit écu, qu'il mit à la réjouissance, et avec lequel il gagna prodigieusement. En tout il a gagné beaucoup d'argent au jeu. Il y a quelques années qu'ayant retrouvé des titres qui prouvent que sa famille est originaire d'Ecosse et que son véritable nom est Howal, il a pris ce nom et a fait reconnoitre et confirmer la vérité de ses titres ici de la manière la plus authentique.

J'ai marqué qu'on doit faire mercredi les révérences à M. le Dauphin. On étoit dans l'incertitude si l'on feroit aussi des révérences à M"** la Dauphine ; le Roi avoit chargé M. de Dreux d'examiner cequi s*étoit pratiqué en d'autres occasions semblables. S. H. décida hier que Ton feroit des révérences à M"" la Dauphine. Après les révérences faites je marquerai ce qui se sera passé.

On raisonnoit ces jours-ci sur ce qui s'est passé à l'occasion de la mort de la petite Madame au commencement de cette année; comme Ton ne porte point le deuil des enfants, à moins qu'ils n'aient sept ans, et que le Roi, suivant ce que m'a dit M. de Dreux ce matin, a déclaré que c'étoit son intention, il ne fut point question de deuil pour Madame, et par conséquent il n'y eut point de révérences en deuil et en cérémonie; on alla seulement comme à Tordinaire chez M. le Dauphin et chez M"* la Dauphine, qui étoit cependant dans son lit.

L'antichambre de M. le Dauphin et celle de M"* la Dauphine sont tendues de noir et le grand cabinet; la tenture couvre même ie lambris; les tables sont couvertes; les tableaux et les dessus des portes, mais les glaces ne le sont point. La salle des gardes n'est point tendue chez M. le Dauphin, ni la première pièce chez M"* la Dauphine.

Du mercredi 4, Versailles. — Hier mardi, jour des ambassadeurs, M. de Sainctot présenta milord Blanktir [?], jeune homme anglois, qui voyage depuis deux où trois ans ; il a été en Hollande , d'où il passa à Paris sans venir à la Cour, et s'en alla à Caen en Normandie apprendre à monter à cheval.

Tous les ministres étrangers firent hier leurs révérences à M. le Dauphin, mais satis manteau et sans aucune cérémonie. Dans tous les deuils où ils font des révérences au Roi et à la Reine en grand manteau , ils ne font nulle difficulté d'aller chez M. le Dauphin, M"* la Dauphine et chez Mesdames en grand manteau; et ils y furent ainsi à

DÉCEMBRE 1748. i39

la mort de la reine de Pologne ( Opalinska), belle-mère du Roi. n me parolt^ sans que j'en sache bienle détail, qu'il y atiroit eu quelques difficultés si on leur avoît proposé d'aller chet M. le Dauphin et M"^ là Dailphîife en cérémonie d^ntô cette occa^oii-cî.

Aujourd'hui M. le Daùphîft; précédé et suivi de toute sa maison en grand manteau^ a été chez le Roi après la messe et entité cheie la*Rèîne. M"^ la Dauphine^ suivie de prenne toutes sels dames, y a étéatrssi; ils sont descendus chezS eQe.H'. le Daupliil^' s'est plaèé debout sous le dais et sur Testrade'qui est dans la pièce entre Tantichàmbre et sa chambre. Les si:s princes du sang et légitimés s'y sont rendus^en grand manteau, lui ont fait la révérence , ont passé ensuite chez M"*^ la Dauphine pour y faire la même cérémonie. Hs ont été suivis immédiatement par tout ce qui s'est tronvé là, ministres, (cardinaux, ducs, gens non titrés, conseillers d'État; je n'y ai point vu de maître des req[ttétes. ^n n'a fait que passer devant M. le Dauphin. De là on a tlraiversé sa chambre, on a suivi le petit febrlidor qui ittèné à celle de M"' 4a Dauphitie; nous avons tourné à gauche dans ce passage et ensuite à droite dan^ rm petH passage débouvert; c'est le reste d'une petite cour dont l'autre partie a été convertie en jardin pour M"* la Dauphinei De ce passage on a traversé une autre petite cour, et passant par le bas de l'escalier de marbre nous sommes^ entrés dhez H"''' la Dauphine ; elle étoit dans son grand cabinet, debout sous le dais, accompagnée de toute sa maison ; on est entré et sorti par la même porte, ce qui a causé un peu d'embarras. Cette après-dtnée les dames doivent aller faire leurs révérences à M. le Dauphin et à BT"® la Dauphine. Mesdames commenceront, suivies par les princes^eSi 11 est certain, .comme je l'ai marqué, qu'on ne fit point pareilles révérences à M. le Dauphin à la mort de ku petite Madame > méds toilté la Cour alla chez M. le Dauphin et chez M"' la Dauphine ; M""' la Dauphine étoit dans son lit^

Hier on exécuta sur le nouveau théâtre des apparte^ ments le même divertissement dont j^ai parlé ci-dessus. Il fut encore mieux exécuté que la dernière fois ; il n'y eut d'ailleurs d'autres différences , sinon que M. le duc d'Ayen avoit cédé son rôle du prologue à M. de Clermonty fils de H. de Clermont-d'Amboise ; il a une belle

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