‹ Mémoires du duc de Luynes sur la cour de Louis XV (1735-1758) (volume 4)Chapitre 4 sur 18 · VOIX · texte numérisé non relu

VOIX

Du jeudi 5, Versailles. — Lundi dernier mourut ici le nommé Pièche^ musicien du Roi, âgé de quatre-vipgt-six ans; il jouoit de la flûte allemande à la musique, et outre cela il jouoit bien de la basse de viole; lui et sa famille formoient les petits concerts particuliers que H*"^ de Haintenon avoit imaginé d'avoir chez elle pour Tamusement du feu Roi.

Ce même jour, lorsque le Roi entra à la chapelle pour la messe, on lui dit que l'on avoit volé,'dans la grande tribune. Le porte-carreau enferme le carreau dans la niche qui est à gauche et où se met M*"^ la Dauphine; c'est dans cette niche que le vol a été fait; on a décousu et emporté pour environ 5 ou 600 francs de galons ou de glands. Pendant le voyage de Fontainebleau, on a volé aussi dans une petite niche qui est dans la chapelle en haut et où M'"*' la Dauphine entend souvent la messe.

Avant-hier le Roi alla à l'assemblée pour courre le cerf dans la forêt de Saint-Germain ; mais le temps ne lui ayant pas permis de chasser^ il dit à M. d'Ayen d'aller devant lui dans une maison qu'il a à Saint-Germain, et de lui faire préparer des saucisses et du café. Le Roi y arriva peu de temps après, déjeuna et y resta quelques moments avant de revenir ici.

Aujourd'hui le Roi est retourné courre à Saint-Germain ; et au retour, souper et coucher au petit château de la Celle.

Hier, M. le duc de Gesvres reçut ordre du Roi d'aller à Paris ;ilpartit avant dix heures du matin, et peu de temps après qu'il fut arrivé il dépêcha un courrier à M. de Pui-

sieux; il revint lui-môme à cinq heures après midi^ et descendit chez H. de Puisieux ; il rentra ensuite chez lui^ et envoya un courrier à Paris ; il partit lui-même à dix heures du soir pour y retourner. Tous ces voyages sont au sujet du prince Edouard. La lettre que Ton attendoit du roi d'Angleterre de Rome est arrivée; il a été question de la faire remettre au prince Edouard ; H. de Gésvres a été chargé d'aller parler à trois hommes qui sont attachés particulièrement au prince ; Tun s'appelle Kely, qui a été auprès de M. le duc d'Ormond et depuis ministre du prétendant; il a été quinze ans à Londres à la tour. Un autre Hakebrat; le troisième Greené. M. de Gesvres leur a parlé, et les a priés de remettre au prince en mains propres la lettre du Roi son père, et de l'avertir de l'effet qu'elle auroit produit. Il a été instruit par eux que le priuce avoit pris la lettre et l'avoit mise dans sa poche sans vouloir la lire ; M. de Gesvres les a priés de vouloir bien examiner si le prince ne Tauroit point lue, et en ce cas quel effet elle auroit produit sur son esprit. Ces messieurs l'ayant averti qu'il n'y avoit pas d'apparence que ce prince voulût la lire, on a cru que le meilleur parti étoit de faire copier le double de cette lettre, que le roi Jacques avoit envoyée en même temps que celle pour son fils, et que l'un d'eux en fit la lecture au prince Edouard. C'est pour faire cet arrangement, que M. de Gesvres est parti, revenu et retourné dans le même jour. Une personne fort instruite et amie du prince Edouard disoit l'autre jour à M*"' de Luynes que ce prince avoit dit et répété plusieurs fois qu'il avoit depuis longtemps une lettre du Roi son père, par laquelle il lui recommandoit de ne jamais rien faire que ce qu'il croiroit convenable à sa gloire et à ses intérêts , sans se mettre en peine des lettres qu'il pourroit lui écrire suivant les circonstances qui Texigeroient (1).

• (t) Ce discours a été en effet tenu par des partisans du prince Edouard ;

Du vendredi 6, VermU^- -^ Qi^ w'^^idit^wjPW^'bûi que le Roi ^voit fait dire au prince Éfloii^d qi:^^! ae lui donnoit que trois jours pour se déte^n^^^^r à, sortir du royaume. U. de.Gesvi^es est eucore à Paris ppur cette af- $ftire.

Du dimanche Sy Versailles. — M. de Gesyres eçt resté plusieursjours à Paris; il ne revint ici qu'avant-liier au soir ; il rapporta une copie de la lettre du roi.* Jacques au prince Edouard. Le Roi a- permis que cette lettre soit rendue publique ; on en trouvera ici la c(^ie. Les principaux Anglois attachés à ce prince^ voyant la lettre du roi Jacques^ Tout tous quitté. M. dé Bulkley/ lieutenant général au service de France et qui voyoit continuellement ce prince , prit congé de lui hier matin, et lui baisa la main suivant l'usage d'Angleterre, lui disant (ju'il étoit obligé de se soumettre aux ordres du roi JaçqueSj^ son souverain, et à ceux du roi de France au seryiee. duquel il avoit rhonneur d'être.

Copie de la lettre du roi Jacques au prince Edouard son /&.

Quelque soin que vous. ayez pris, mon cherfils, de tue caoher ce qui s'est passé entre la cour 4e France et yous, depui^.ja signera des préliminaires, je suis cependant informé de tout, et je vous avoue que je n'ai pu lire sans une vraie surprise et douleur votreletlre au 'due de Gesvres du 6 de ce mois. IVi vous ta persohiié ne'poJ^'voit ^Vt)ir imaginé que vous pouviez rester en France malgré' lé Ilof. Vôiré réiîstâiice donc à vous conformer à ses intentions, à cette occasion, nesaoroit avoir pour objet dç continuer à demeurer dms scm rc^yaum^ f.etlorfque vous parlez du regret et d'être forcé, pour vos intérêts^, d'agir cojpciiiie vous faites, vousmoi^trez bien que ce n^est pas votre propre senâiuent et volonté que vous servez, mais bien ceux des islotres ; Dièu'sâît (fû ils sont, mais peuvent-ils être de vos amis^ s'ils vous-donnentde pneils conseils? Car. il est manifeste qu*en résistant en cette occasioii aux ior téréts dç.S. Ai. T. Ch. , il ne saurpit y avojr d'auti^:^ ol^jet que de rompre

mais nos ministres assurent qu'il n'y a nulle réalité à cettfe prétendue lettre. J'ajouterai même qu'un homme en relation avec le roi Jacques m'a assuré positivement que cette lettre ne pouvoit exister. (Note du duc de Lufp^es, )

DÉCEMBRÇ 1748. 148

de gaieté de cœur avec le Roi et de vous attirer justement sa colère et son indignation ; et certainement aucune personne sage et raisonnable, quelque ennemie qu*elie puisse être d'ailleurs de la France, si elle vous souhaite véritablement du bien, ne pourra jamais vous conseiller (surtout dans Tétat où vous êtes ) de rompre avec une puissance qui se fait respecter de toute TEurope. Pour peu que vous songiez à ce qui s'est passé depuis quelques années, vous sentirez bien que votre conduite envers moi n'a pas été telle qu'elle a dû être, et vous savez auâài avec' quelle patience et modération je me suis conduit envers vous; Vous savez Téntière liberté que je vous ai donnée, et que je n'ai pas- cessé de vous écrire toutes les postes, quoique vous ne me fissiez que trop voir que ce n'étoit pas de moi que vous vouliez prendre conseil ; et c'est pourquoi depuis quelque temps je ne vous en ai donné que rarement, voyant le peu d'impression que mes lettres faisoient sur VOUS. Mais dans le cas présent je ne saurois plus me taire ; je vous vois sur le bord du précipice et près d'y tomber, et je serois un père dénaturé m je ne fiaisois au moins le peu qui dépend de moi pour vous en sauver ; el c'c^ pourquoi je me trouve même obligé de vous ordonner^ comoie vptrepèr^ çtt votre Roi, de vous conformer sans délais aux intentions de S. Mît. Ch. en sortant de bon gré de ses États. Nonobstant l'obscurité où vous me laissez sur tout ce qui vous regarde, je ne crains ni ne balance point à vous donner cet ordre, parce qu'en effet je ne fais, que commander ce qui se feroit également quand je ne le convjnsuiderois poi]\t. Je ne saurois me figurer le cas où il pourra convenir, même à vos intérêts, de rompre ainsi avec la cour de France. Du reste pour vous faire voir avec quelle délicatesse je me sers de moii aûloÀté sur vouâ, je ne vou^ pi^escris point tîé lieu où vous devez aller; vousfeivez aussi bien que moi les pays où voits pouvez être en sâneté, et puisque vous n'avez pas voulu recevoir une retraite en Suisse qu'on vous a offerte, jedois supposer que yous^vez en.yuequelque autre retraite pour le moins aussi à portée pour vos araires et aussi agréable pour vos compatriotes. Enfin ^ mon cher fiïs, songez sérieusement à ce que vous allez faire. Si vous résistez aux ordl*es de S. M. T. Ch., je inré^ôis qu'on votis fera faire par force ce que vous ne voulez pas &iiede gré ; et si on en vi^t à la violence, naturellement on vous conduira en cette ville, ce qui sûreuient ne sera pas de votre goût ni pour votre intérêt. Quel éclat cela ne fera-t-il pas, et qu'y gagnerezvous ? Rien certainement qu'un nom et un caractère qui vous fera peutêtre perdre dans un instant toute la réputation que vous vous êtes déjà acquise; car tine vertu et une valeur qui ne se montre pas sage dans l'adversité ne sauroit jamais être considérée comme véritable et solide. Jugez delà peine et de l'inquiétude où je serai jusqu'à ce que je sache l'effet que produira cette lettre. Elle est écrite par un père qui ne

144 MÉMOIRES DU DtC D£ LUYNËS.

respire pour vous que tendresse, et qui est véritablement occupé de votre bonheur et de votre gloire. Je prie Dieu de vous bénir et de vous éclairer, et vous embrasse de tout mon cœur.

Jacques, roi.

Du mardi 10, Versailles. — Dimanche 8 de ce mois^ M. le duc de Béthune et M. le duc de Rohan (Chabot) demandèrent Tagrément du Roi pour le mariage de M. le prince d'Henrichemont avec la fille ainée de M. le duc de Chàtillon et de M"^ de Tillières^ sa seconde femme. M. d'Henrichemont, qui a dix-huit ans, est fils de M, d'Orval, grand-oncle de M. le duc de Sully, et deM"'de Vatan. M"' de Chàtillon est née le 20 septembre 1731. On sait que M. le duc de Rohan a épousé la fille aînée de M. le duc de Chàtillon, de son premier mariage avec M"' Voisin. A l'égard de M. d'Henrichemont, les Sully et les Orval sont Béthune.

M. le maréchal de la Fare est arrivé de Bretagne le 4 ou le 5. Il y a tenu les États, et y a vécu grandement et magnifiquement. Il contoit dimanche dernier au Roi, au grand couvert, un événement de chasse assez singulier. Il y a en Normandie MM. de Roncherolles, qui sont de la même maison que les Pont-Saint-Pierre ; ils aiment beaucoup la chasse, et ont un équipage pour le sanglier.' Il y a douze ou quinze jours qu'ils attaquèrent dans une forêt près dé Coutances, qu'on appelle la forêt de Ville- Dieu, un grand sanglier, qui leur tua ou blessa onze chiens, sans pouvoir le prendre. Piqués de cette déconfiture , non-seulement ils passèrent la nuit, mais ils couchèrent sur le lieu pour recommencer le lendemain. Le sanglier fit beaucoup de chemin pendant la nuit; ils le suivirent et couchèrent encore dans l'endroit où ils espéroient le relancer le lendemain ; mais leur projet fut inutile : le sanglier alloit toujours devant lui ; enfin ils ne purent le joindre que le quatrième jour, à vingt-huit ou trente lieues de l'endroit où ils Tavoient attaqué. Ils

étoient à deux lieues et demie de Rennes; ils ne jugèrent pas à propos de paroltre aux États en habit de chasse^ mais ils firent lever la hure et l'envoyèrent à M. de Viarmes (1), intendant de Bretagne. M. de la Fare dit au Roi qu'il avoit mangé de cette hure qui étoit d^une grosseur énorme.

On a appris hier la mort de M. de la Houssaye^ intendant des finances^ beau-frère de H. Lallemant de Betz et fils du contrôleur général qui avoit été chancelier de M. le duc d'Orléans ; il s'appeloit M. de Cigny du vivant de son père ; il est mort à Paris , il y a quatre ou cinq jours. La place d'intendant des finances a été donnée à M. de Courteil, qui revient de Tambassade de Suisse.

M. de Puisieux présenta hier ou avant-hier M. de Paulmy, fils de M. le marquis d'Argenson, que le Roi a nommé son ambassadeur auprès des Treize-Cantons^ à la place de M. de Courteil.

Hier, 9^ étoit la fête de la Conception^ qui a été remise à cause du dimanche. La Reine alla à la grande messe des Missionnaires^ à la chapelle^ suivie d'une seule de ses darnes^ comme elle fait toutes les fêtes et les dimanches lorsqu'elle n'est point incommodée ; et elle retourne à midi et demi à la messe dans la tribune en même temps que le Roi. L'après-dlnée , LL. MM. descendirent en bas au sermon^ et entendirent tout de suite les vêpres, chantées en haut par la chapelle^ et ensuite le salut des Missionnaires. 11 n'y a point de quêteuse ce jour-là.

Hier M. de Chaulnes présenta au Roi son petit garçon, qu'on appelle le vidame, dans la pièce qui est auprès de la porte par où Ton descend à l'escalier des ambassadeurs ; il le présenta pour entrer dans les chevau-légers. C'est dans cette pièce que l'on présente au Roi les gardes

(1 j Camus (le PoDtcarré de Viarmes, maître des requêtes el intendant de Bretagne.

146 MÉMOIRES DU DUC OB jLUYNES.

du corps^ les gendarmes et les chevau-légers. Le major des gardes du corps (la Billarderie) avoitde nouveaux gardes du corps à présenter au Roi, et quoique les gardes aient sans contredit le pas avant les chevau-légers,^ il fit la politesse à H. de Chaulnes de laisser mettre son fils à la première place. Aujourd'hui, M. de Chaulnes lui a fait prendre Tordre, dans la place ordinaire, dans le salon d'Her€ule, avec le grand uniforme des chevau-légers et des bottes; il l'a ensuite présenté à la Reine, à M. le Dauphin, à M""' la Dauphine et à Mesdames. Le petit garçon est bien fait et a une jolie figure; il est né le 28 novembre 1741. Il s'appelle le vidame d'Amiens; c'est le nom que portent les aines de la branche de Chaulnes^ cette qualité est attachée à la terre de Picquigny, qu'il possèjde et qui est à trois lieues d'Amiens.

J'ai parlé ci-dessus du faux prince de Modène. 5n en a eu des nouvelles il y a déjà plusieurs jour^. U étoit arrè^ à Séville, comnae je l'ai dit; il a trouv^ le moyen .dp ^^ sauver dans une église de Douiinicains. Lqség^ses en Espagne sont des asiles inviolables, et quoiqu'on ait placé- des sentinelles tout autour de cette église, on ne sait pas s'il ne trouvera pas le moyen de s'échapper. On croit être sûr que cet imposteur a été valet d'un des gardes du corps du Roi. U vola 50 louis à son maître^ et s'en alla à Poitiers; il avoit avec lui un déserteur, et il s'étoit déguisé en femme pour se sauver plus sûrement; arrivé à Poitiers, il alla chez un fripier, et y acheta un habit galonné ; il pressa en même temps le fripier de le débarrasser du camarade qu'il avoit amené, et trouva moyen de le faire mettre en prison. U fit dès lors grande liaison avec ce fripier, en conséquence de laquelle ce fripier a été arrêté et est en prison à Paris. De Poitiers il alla à Marseille ; il fit faire un cachet et un sceau aux armes de Modène; ce fut là qu'il s'embarqua pour la Martinique. En y arrivant, il ne lui restoit plus que deux louis, qu'il donna à la première personne qui lui rendit service. Cette

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générosité établit sa réputation, et tout le nioude s'empressa à lui offrir de Targent,

Du me!rçrediiï y Versailles. — U y eut hier opéra dans les cabinets : on , y )oua Tancrède; les paroles sont de Danchef ,et la musiqiie dé Câmpra. On ne joua que l'ouverture, et on passâ'lé prologue; on exécuta ensuite les cinq actes. M. le d!iic d'Ayen faisoit tancrède; M'"*^ de Braripas^ Ctorihde; M"** de Pompadour, Herminie ; M. de la Salle^Argan; M. le chevalier de Clermont, Ismienar enchatiteur. Ils chantèrent ensemble un duo, qui fut exécuté parfaitement, tant pour la musique que pour le jeu de théâtre. M"° Marchais fit deux rôles, celui d'une guerrière et celui d'une Nymphe. M. le vicomte de Rohan devoit faire celui d'uq guerrier, d'un Silvain, et celui de la Vengeance ; mais dans les endroits ou sa voix ne pouyoit aller, il étoit aidé par le nommé Bazire, haute-contre de la musique du Roi. Le spectacle étoit fort beau. La voix de M. le chevalier Ae Cleriiiont est basse-taille , et celle de M™^ de Ppùrpàdour est sans contredit ce quUl y a de* mieux. Us soni très-bons acteurs Tuh et Tautre. Les rôles les plus difficiles sont exécutés par M"'' de Pompadour dans une perfection qui ne laisse rien à diésirer. M. le duc d'Ayen n*a pas une voix"^ aussi éclalanté que M. le chevalier de Clermont^ mais il chante bien et est aussi fort bon acteur.

Ce fut pendant l'opéra que le Roi reçut hier, par un billet (1), la nouvelle que le prince Edouard avoit été arrêté. M. le duc de Biron avoit reçu les ordres du Roi, dito^nche 8, pour cette affaire. Le prjince avoit été averti plusieurs fois qu'ori^ seroit obligé de le faire arrêter ; il paroissoit qu'il ne vouloit en rien croire. Il n'est pas douteux qu'il avoit imagmé que, suivant l'usage , ce serôitutt officier des gardes du corps qui l'arrêteroit [et

(t) Cétoit une lettre de M. Berrier, lieutenant de police ; elle fut remise à S. M. par M. de Maurepas. ( Note du duc deLuynes,)

148 xMEMOlRES DU DtC DE LUYNES.

que s'il ] avoit à être conduit quelque part^ ce seroit par les mousquetaires (1). On lui avoit donné jusqu'à hier mardi pour se déterminer à obéir aux ordres du roi sou père ; e1 comme on se doutoit bien qu'il n'en feroit rien, on avoit examiné le moyen le plus propre à exécuter ce projet^ sans bruit et sans effusion de sang, ce qui étoit extrêmement difficile, ce prince étant toujours entouré d'un nombre de gens attachés à lui, et ayant formé la résolution de se tuer s'il étoit arrêté. Il a même dit depuis que si on Tavoit arrêté de la part du Roi, il n'auroit tué personne, mais que pour ses jours il en étoit le maître. Par toutes ces raisons , Tentreprise de le saisir dans les Tuileries étoit impossible^ et encore plus dans sa maison, où Ton savoit qu'il avoit du monde et des armes, et où l'on croyoit qu'il avoit aussi beaucoup de poudre. Le parti fut donc pris de l'arrêter en entrant à Topera. H. de Biron choisit les officiers aux gardes les plus propres à conduire cette entreprise. 11 en chargea M. de Vaudreuil, major, et MM. de CorniUon et de la Noix, capitaines. La garde ordinaire de Topera monta à trois heures , comme s'il n'avoit été question de rien ; mais on avoit fait avancer aux environs du Palais-Royal, sur les cinq heures, à Tentrée de la nuit, de quoi doubler cette garde; il y avoit aussi des détachements par intervalle jusqu'à la porte Saint-An-

(1) M. le Prince fut arrêté dans le Palais-Royal, dans la minorité, par le capitaine des gardes de la Reiae mère. M. le maréchal de Villeroy le fut en 1722* par M. de la Fare, capitaine des gardes de M. le Régent, parce que c*e8t toujours le capitaine des gardes de celui qui est dépositaire de Tautorité souveraine. M. le duc de Cltâtillon a été arrêté dans le château de Versailles par un chef de brigade des gardes du corps, en n^embre 1744. M"'« la duchesse du Maine a été arrêtée par M. de la Billarderie. Mais ici il ne suffisoit pas d'arrêter, il fulloit saisir parce que le prince avoit annoncé depuis longtemps qu*il se tueroit, et c'est ce qui a déterminé à se servir des gardes françoises. On vouloit (raillenrs que le prince Edouard n'eût aucun soupçon de la façon dont il seroit arrêté; et pour mieux cacher le projet, les mousquetaires avoient ou ordre depuis quelques jours de ne point sortir de Paris , et le prince le savoit. ( Note du duc de Luynes. )

^ine ; il y avoit un autre détachement vers la porte Saint- Bonoré. On avoit commandé un plus grand nombre de sergents aux gardes. Il y avoit plusieurs carrosses de remise tout prêts, douze officiers de Tétat-nàajor avertis pour montera cheval dan3 le moment, et douze caporaux ou anspessades en habits gris pour monter derrière les carrosses ; M. deBiron s^étoit avancé chez M. deLautrec, capitaine aux gardes, aux environs du Palais-Royal, pour donner ordre à tout, et avoit mené avec lui deux chirurgiens en cas d'accident. Vernage, fameux médecin, étoit aussi averti de se tenir chez lui depuis six heures jusqu'^ sept heures, et si on lui amenoit un carrosse, de monter dedans sans faire aucune question. Le prince arriva entre cinq et six à l'opéra, comme à l'ordinaire; il n'avoit avec lui que trois ÂngloisouÉcossois qui lui sont attachés; ce sont MM. Sheridon, Gaurin et Harrington. Tout le monde entra à Topera comme à l'ordinaire jusqu'à l'arrivée du prince. A ce moments suivant Tordre qui avoit été donné, toutes les portes du Palais-Royal furent fermées et toutes les avenues; personne ne pouvoit plus sortir ni entrer, ce qui ne dura que fort peu de temps. Le prince, en mettant le pied en dedans de la barrière, fut étonné de voir devant lui plus de monde qu'à l'ordinaire ; il fit un pas en arrière ; dans cet instant, un sergent aux gardes, homme fort et vigoureux, nommé la Fortune (1), le saisit parles deux bras, et d'un coup de genou lui fit perdre terre ; et dans le même instant deux autres sergents lui prirent les bras et deux autres les jambes. M. de Vaudreuil s'approcha , et lui ditqu'il Tarrètoit de la part du Roi ; aussitôt on remporta par une porte qui est dans le fond du cul- desac, et on le fit entrer chez Marsolan, premier chirurgien de H. le duc d'Orléans. H. de Vaudreuil s'avança, et lui

(1) Les soldats avant 1789 portaient fous des nom9 de guerre, qai figuraient seuls sur \es états de situation.

ayant demandé la permission de mettre la' main sûr lui^ il le fouilla, et lui trouva un pistolet chargé et bandé. Il est aisé de croire que la colère, la fureur succédèrent au premier mouvement de surprise. Le prince dit à M. de Vaudreuil tout ce que ces sentiments peuvent însjpirer : qu^il féisoit un vilain métier ; qu'on rie te traïteroit pas d*une façon plus dure quand il' sej^oit'â WànoVré ; que s'il avoit avec lui ses Écbssois (1), il* n^âuroîl'pàs éprouvé un pareil sort. M. de Vàùdreuïl i'épondït à ceë^ propos, avec tout le respect possible, que toiités les commissions dont le Roi son maftre le chargéôit lui ' paroissoierit toujours honorables; qu^l' avoit cependant une peine extrême en exécutant celle-ci, mkîè que' sa consolation étoit d'y remarquer une nouvelle preuve des bontés du Roi pour le prince; que les ordres qu'il avoit reçus* ùe tèriâoient qu'à conserver ses jours avec le plus grand soin et la plus grande attention ; Ijue c'étôi^roï)jet j^rihcipàl dont le Roi étoit occiipé/et qu'outre cela il leur étoit commandé de donner ati prince toutes les marques du plus grand respect. Lorsque M. de Vaudreuil etit ôté le pistolet, le prince lui dit qu'il n'avoit point d'autres armes. Mi de Vaudreuil ne crut pas devoir s'en rapporter à cette parole; il continua à fouiller et trouva un' second pistolet pareil au premier et dans le même état. Pendarit ce temps, on faisoit avancer un carroi^se dé louage à deux chevaux; on fit monter lé prince dati's ce carï^o^èf M. de Vaudi^eu se mit à côté de lui, M. de Cotltiillbtt et iï. de la Noix: sur le devant. Six caporaux oii anspéssàdes riiotitèrent devant et derrière le carrossé , la baïonnette au bout du fusîL Lorsque le prince fut dans le carrossé', il fit la démonstration de vouloir se jeter par la portière, ce qui détermina ces messieurs à lui lier les bras avec des cordons de

(1) Il y a environ quinze jours que deux cents Écosséisqni étoient avec lui dans Paris ont été envoyés en différents endroits.

soie. On le conduisit ainsi pendant quelques rues^ et on trouva un carrosse de louage à six chevaux dans lequel on le conduisit à Vincennes. Dans le même temps qu'on arrôtoit le prince, les trois Anglois dont j'ai parlé furent arrêtés sans résistance, et furent conduits à la Bastille dans un carrosse de remise. Dans le même instant aussi, M. Berrier se transporta avec un détachement des gardes françoises dans la maison du prince, sur le boulevard, à l'entrée du faubourg Saint-Honoré; il y trouva plusieurs Angloisou Écossois attachés au prince, dont deux jouoient au trictrac, L^un s'appelle Stuart. Il ne fut fait aucune résistance ; on fouilla dans toute la maison ; on y trouva vingtcinq fusils, dont deux chargés nouvellement; dix-huit paires de pistolets, dont dix chargés ; un baril de poudre de trois ou quatre livres, vide, et un autre de pareille grandeur, entamé. M. Berrier fit conduire à la Bastille tout ce qui étoit dans la maison, jusqu'au cuisinier, et fit mettre le scellé partout. Le carrosse du prince étoit suivi d'un autre carrosse, où étoient quatre sergents aux gardes; les douze officiers de l'état-major dont j'ai parlé suivoient à cheval, et les détachements des gardes françoises ne suivoient que de loin et seulement à vue, se relayant suivant les postes qu'ils occupoient. Le prince, arrivé à Vincennes, fiit conduit au donjon et délié. M. dé Vaudreuil lui dit alors qu'il désireroit infiniment lui donner plus de liberté, mais que pour cela il ifalloit qu'il voulût bien lui donnai^ sa patole de ne point attentera ses jours. Le prince, oubliant apparemment le? second pistolet, répondit qu'on n'avoit pas voulu le croire sur sa parole, qu'il n'en avoit pointa donner. Cette réponse a déterminé à le faire observer nuit et jour, sans le perdre de vue un moment. M. de Birona confié ce soin à quatre capitaines aux gardes qui sont : MM. de Cornilloni, de laNoix, laFerrière etTourville, et quatre lieutenants aux gardes. Ces huit officiers se relayent pour qu'il y en ait toujours deux dans sa chambre, n y a outré cela quatre ou six sergents qui couchent dans

une chambre auprès de la sienne, et outre la garde de Vincennes, vingt-cinq grenadiers du régiment des gardes. Ces vingt-cinq grenadiers et l'officier qui les commande prennent le mot de M. du Châtelet, gouverneur de Vincennes, lequel a ordre de donner aux officiers tous les secours dont ils pourroient avoir besoin, et ces officiers ne reçoivent les ordres que de M. de Biron.

Dm vendredi 13, Versailles,^ — M. de Saint-Séverin arriva hier, et fit la révérence au Roi dans son cabinet; il vient d'Aix-la-Chapelle, où tout est terminé; il n'est plus question que de la restitution des pays conquis; c'est à quoi Ton travaille tant du côté de la Flandre qu'en Italie. C'est M. du Chayla, lieutenant général, qui est chargé de terminer cette affaire en Flandre , et M. le maréchal de Belle-Isle en Italie. M. de Puisieux étant incommodé depuis hier, M. de Saint-Séverin demanda H. de Haurepas , qui étoit dans le cabinet avec le Roi ; au sortir de la comédie, M. de Maurepas sortit un moment , et rentra avec M. de Saint-Séverin dans le cabinet.

Le spectacle des cabinets hier fut une comédie; c'est celle de la Mère coquette, qui est de Quinault. M"**' de Pompadour faisoit le rôle de la suivante , nommée Laurette ; M. de Gontaut faisoit le rôle de Champagne , qui est le valet de chambre ; M. de Duras, celui de l'amoureux, qui s'appelle Acante. H. le marquis de Meuse faisoit le rôle du vieillard père d' Acante; il se nomme Crémante. M"*' de Livry faisoit celui d'Isabelle , qui est la personne aimée d' Acante et qui désire de l'épouser. H. de Croissy fdsoit le marquis ridicule ; M"* Marchais jouoit le rôle d'Ismène, mère d'Isabelle; enfin, M. le chevalier de Clermont fit le page du marquis : c'est un rôle qui n'est pas difficile. Le spectacle étoit fort agréable » et la pièce fut jouée à merveille, surtout les rôles de M"^ de Pompadour et de M. de Duras. Immédiatement après, on exécuta une pantomime dont la musique est de Guillemain, violon de la musique du Roi, et les danses de Dehesse ; mais il est vraisemblable

que M. de Courtenvaux a beaucoup contribué à la composition de cette pièce. Le théâtre représente une espèce de foire chinoise. Les habillements sont très-agréables, les dansesfort vives et fort diversifiées. On fut assez étonné de voir arriver deux chaises à porteurs sur le théâtre ; dans l'une étoit Dehesse lui-même, et dans l'autre une des petites danseuses de ces ballets qu'on appelle Camille. Us dansèrent tout au mieux Tun et l'autre. M. de Courtenvaux dansa beaucoup, et fut fort applaudi, avec raison.

M. le Dauphin et M*"^ la Dauphin e étoient aussi. à ce spectacle ; ils étoient aussi à Tancrède , quoiqu'en pleureuses; ces divertissements sont regardés comme exécutésen particulier, etne tirent point à conséquence. Pour Mesdames, elles y ont toujours été cette année.

Du dimanche 15, Versailles. — J'ai marqué ci-dessus que toute la maison de M. Iç Dauphin et de M"'*' la Dauphine a pris le grand deuil et drapé. Les femmes même des menins, quoique point attachées à M"® la Dauphine, sont en grand deuil, et même W^^ de Saulx, quoique dame du palais de la Reine. M™® de Brancas, dame d'honneur de M"™^ la Dauphine , incertaine si elle devoit draper, parce que ce deuil-ci, qui n'est point un deuil de Cour, M. de Brancas, son mari, ne drape point, le demanda au Roi. Le Roi lui dit qu'il falloit sans contredit qu'elle eût un carrosse noir et des gens habillés de noir, parce qu'il pouvoitse trouver des occasions où son carrosse suivroit ceux de M"*^ la Dauphine. Les officiers des gardes du corps qui servent chez M. le Dauphin et M™*" la Dauphine prennent le grand deuil , et mettent des pleureuses pendant qu'ils sont auprès d'eux.

J'ai aussi marqué que depuis le grand deuil, M"^ la Dauphine ne joue point au jeu de la Reine ; ils ne vont point non plus ni l'un ni l'autre à la comédie ici à la salle, mais seulement à celle des cabinets, parce que cela est censé particulier. Tous les jours, sur les six heures

du soir, M"* la Dauphine joue en particulier dans sa chambre avec ses darnes^ d^abord à la comète^ ensuite un très-petit lansquenet. H. le Dauphin joue au piquet pendant ce temps-là chez H"**" la Dauphine. La porte est fermée pendant ces jeux ; un peu avant huit heures et demie^ on ôte toutes les tables et préparatifs du jeu, et BT"* la Dauphine voit du monde.

M. de Galiffet, capitaine aux gkrdes, monÎ!*ut hier ici, d'apoplexie; c'est un événement heureux pour le chevalier de Champignelles, qui monte de droit à la compagnie, comme je l'ai marqué à Toccasion de la mort de H. de Halides. ' '

M. du Châtelet est venu ce matin aii lever du ftoi rendre compte à S. H. du départ du prince Edouard. Ce prince, après avoir envoyé au Roi une promesse par écrit de sortir du royaume, et de n'y plus reîrtrër/ est parti ce matin de Vincennes, seul dans une chaise à deux. Il a emmené avec lui deux ou trois Ëcossois qui lui sont attachés, dont l'un est milord Shëridôn (1)^ M. de I^erney, maréchal de camp et premier enèeighe des mousquetaires gris, court dans une chaise derrière îè prince, qu'il suivra jusqu'à ce qu'il soit hors du royaume. Tout le monde dit qu'il va au pont de Béàuvoisih, qui est la séparsliion des États de France d'avec ceux du roi de Sardaigne. Il parolt que Ton ignore absolument quel parti il prendra lorsqu'il sera arrivé en ce lieu. On disoit ces jours-ci qu'il V avoit trente mousquetaires gris et trente des noirs commandés pour escorter le prince jusqu'à Marseille, iju'ils le suivroient lorsqu'il s'embarque'roit; on s'imàgihoit qiae c'étoit pour être transporté à Rome et mis eàtre les mains du roi son père; ce bruit étpit sans aucun fondéinënt, ou bien la promesse du prince par écrit à fait changer de projet. Le lendemain ou le surlendemain que le prince

(i) On m'a dit que le second s^appeloit Stuart. (Note du duc de Luynes.)

Edouard eut été conduit à Vincennes , il écrivit une lettre au Roi contenant les assurances de respect, d'attachement et de reconnoissance, termes dont il s'est toujours servi, comme je l'ai marqué ci-dessus. Cette lettre étoit écrite en tierce personne : Le prince Edouard, etc. ; mais on a été peu content du stylé, et l'on m'a dit qu'elle étoit écrite comme traîtanlde couroiihe à couronne. Comme il falloit prendre un parti décisif sur la façon de le conduire hors du royaume, tf. de Cornillon, l'un des capitaines aux gardes qui étôîënt auprès de lui, eut ordre de prier le prince de vouloir *bieri 'donner sa parole qu'il sortiroit du royaume et qu'il n'y rehtreroit jamais. Le prince donna cette parole verbalenàerit, car il n'en étoit pas question dans sa lettre écrite au Roi. Aussitôt que la parole fut donnée en présence dé iÀ. du C.hàtelet et des quatre capitaines aux gardée, ils signèrent tous cinq un certificat qui fttl apporté' !au Roi, 'et qui conienoit la réponse du prince et la parole qu'ils avoient reçue de lui. Ce fut en consé- ^ence de ce certificat que l'on changea l'ordre qui avoit éïè donné aux deux eapitaines-^lieutenants des deux compagnies dès ïno'ûs<5[uëtaires pour les soixante mousquetaires destinés pôuif l'escorte du prince et qui dévoient le inéner à Rome, et VoH s'est contenté de le faire suivre par M. de Perney jùsqu^àu pont de Beau voisin, où il doit prendre congé de lui. '

Le' Roi a reçu aujourd'hui un courrier de M. le tomte de Noailles avec la nouvelle que M"* Infante est arrivée le 11, entre quatre et cinq heures, à Bayonne et en étoit partie lel3. La petite Infante étoit aussi arrivée à Bayonne. Le Roi compte que M"* Infante sera à VersaiHes le 30 ou le 31 de ce mois. M'^'^sa fille n'arrivera que le 3 de janvier à Versailles.

Il y a trois ou quatre jours que Ton apprit que la duchesse douairière de Saxe-Heiningen étoit morte le 22 novembre à. Roushold, dans sa soixante-quinzième année. Cette princesse étoit grande-tante du roi de Prusse et fille

du feu électeur Frédéric-Guillaume le Grand. Elle avoit épousé en premières noces le duc de Courlande, père du dernier duc de ce nom^ dont l'impératrice Anne de Russie étoit restée veuve ; en secondes noces, le margrave de Bayreuth, grand -oncle de celui d'aujourd'hui ; etentroisièmesy le duc de Saxe-Heiningen. Sa succession revient à la duchesse régnante de Saxe-Gotha, en vertu d'une convention entre vifs.

Le Roi a fait appeler aujourd'hui pour le conseil d'État (1) M. de Saint-Séverin ; c'étoit une récompense bien convenable à lui accorder au retour d'Aix-la-Chapelle, où il parolt que l'on a été extrêmement content de son travail. D'ailleurs il a été employé dans plusieurs autres négociations avec succès. L'usage est, comme je l'ai dit^ que nul minisire d'État n'entre au conseil d'État, non-seulement la première fois, mais les autres jours, qu'après avoir été averti de la part du Roi. C'est l'huissier du cabinet qui va avertir les ministres pour chaque conseil.

Du mardi 17, Versailles. — J'ai appris aujourd'hui que H. le comte d'Argenson, secrétaire d'État de la guerre et chancelier de l'ordre de Saint-Louis, obtint il y a deux ou trois jours l'agrément du Roi pour se démettre de sa charge de chancelier de l'ordre de Saint-Louis en faveur de M. de Paulmy, son neveu, qui vient d'être nommé à l'ambassade de Suisse. M. d'Argenson a permission de continuer à porterie cordon rouge et la plaque; il conti-

(1) Ce n^est pas le conseil d'État composé de conseillers d'État et présidé par le chancelier; c'est le conseil d'État présidé par le Roi et composé da cardinal de Tencin , du maréchal jde Noailles , des comtes d'Argenson et de Mau repas et du marquis de Puisieux.

Ce que nous appelons aujourd'hui le conseil des ministres se divisait en conseil d'État , conseil des dépèches , conseil des finances , conseil de commerce.

Le Roi présidait ces quatre conseils.

Le conseil d'État (irésidé par le chancelier avait une tout autre composition et d'autres fonctions.

nuera même Fexercice de cette place. Cette grâx^e fut décidée dans le travail du Roi avec M. d'Argenson ^ le 13.

Du mercredi 18, Versailles. — Hier, il y eut opéra chez le Roiy et la Reine y alla; M. le Dauphin, M"'"' la Dauphine et Mesdames y étoient. On îoua Tancrède comme la dernière fois, et il fut encore mieux exécuté. C'est un opéra un peu triste , mais dont la musique est fort belle. Le Roi trouve avec raison qu'il y a trop de monologues , car effectivement il y en a huit.

Quoique la Reine fût à Topera ,.il y eut cependant comédie ici à la petite salle, comme à Tordinaire, le Roi voulant toujours qu'il y eût un spectacle pour la Cour.

Aujourd'hui M. de Castellane a fait sa révérence au Roi ; il arrive de Constantinople , où il a été ambassadeur pendant plusieurs années.

Aujourd'hui, M. de Maurepas, au sortir de la messe du Roi, lui a présenté, dans le salon d'Hercule, deux jeunes lions mâle et femelle et un mouton de Barbarie qu'il a fait venir pour la ménagerie.

Du vendredi 20, Versailles. — On a appris aigourd'hui la mort du P. Ségaud, jésuite, fameux prédicateur, âgé d'environ soixante ans.

M"' de Vergetot mourut hier, à Paris; elle étoit fille de H. le maréchal de Bellefonds , et par conséquent sœur de M. de Bellefonds père de M*"® de Fervaques et grand-père de la seconde belle-fille de M. de Saint-Aignan. Elle avoit quatre-vingirun ans et étoit fort amie de M"® d'Épinoy et du lieutenant civil. Elle étoit dans une grande piété ; son mari, qui avoit peu vécu, étoit un homme de condition de Normandie , qui avoit servi.

On représente pour la première fois aujourd'hui, à Paris, la tragédie de Catilina; elle est de Crébillon. Il y a vingt ans que l'auteur a commencé cette pièce, et il en avoit lu des fragments à ses amis ; il avoit négligé de la finir, et ce n'est que depuis peu qu'il Ta achevée. Il y a plus de trois mois que les loges et même les places sont

retenues pour la première représentation, et. même pour plusieurs. En même temps il y a une cabale considérable contre cette pièce, et l'on vient dç faire inaprimer une pièce sur le même sujet traduite de Tanglois , que Ton veut mettre au-dessus de celle-ci. Si le public dopne son suffrage à Crébillon, il sera dans le cas de Racine lorsque la fameuse tragédie de Phèdre de cet aifteur parut la première fois. P*radon, fameux poôte, en ayant coniposé une sur le même sujet, les ennemis ou jaloux de la gloire de Racine voulurent faire tomber sa pièce en donnant des éloges à celle de Pfadon, mais le suffirage du public décida en faveur de Racine.

Le prince Edouard, que Ton appelle présentement le Prétendant, est resté malade à Fontainebleau, et n'en est parti que mardi matin. lia logé dans une auberge dans laquelle étoit, dans une chambre au-dessus de^l^ sienne^ le général Sinclai^ir, Anglois, celui qui ,fi{ une descente sur les côtes de Bretagne il y a environ deux alns. Ce général vient passer quelque temps à Pans.

Du mardi 2k. — Le 20 de ce mois la Repe reçut une lettre de Tinfant don Philippe ; l'adresse de cette lettre est : A la Reine très-chrétienne, ma sœur, cousine et mère. J'ai peut-être déjà expliqué ci-dessus que par convention réciproque entre les deux couronnes de France et d'Espagne les Infants donnent et reçoivent des rois de France le titre de frère, comme les Dauplxins avec les rois d'Espagne.

Le Roi a reçu en même temps des nouvelles de l'Infant; Ton sait qu'il passe par la France pour aller en Italie. 11 vient à Grenoble, d'où il ira à Valence, à Avignon , à Aix, où il sera le 3 ou le il du mois prochain ; de là il se rendra à Marseille ^ de Marseille à Antibes , d'Antibes il ira à Parme quand tous les arrangements seront faits (1).

(1) Par le traité d'Aix-la-Chapelle, l'infant don Philippe obtenait le duché de Parme.

DÊCEMB^Lp 1748. 159

11 y a eu ces jours-ci quelques difficultés de la part de Timpératrice, qui ont suspendu les évacuations réciproques; c'est au sujet de quelques parties des duchés de Parme, Plaisance et Guastâlïia que Fimpétatrice prétend ne devoir pas 'y être compris. Le palais où Tlnfant doit habiter à Parme a besoin de grandes réparations ; on n'y en a point fait' depuis que don Carlos quitta cette souveraîneté^oûr aller à Naples; et dans ce temps-là les Espagnols emportèrent tout ce qui fut possible : portes, fenêtres, et jusqu'aux marches d'uri bel escalier de iharbre, dont ils en ont construit un autre à Naples. ' Le 21 M.~ le duc de Môrtemart et son fils, le comte de Hortemart, vinrent ici demander Tc-grément du Roi pour le* mariage de M. le comte de Môrtemart avec M"' de Rouvroy. C'est la fille du colonel des dragons mort en 1729. Sa mè|*^ étpit jtîàsson, fille d'un homme d^affaires. Le grabd-père, M. de Rouvroy, est mort en 1744. Il étoit lieutenant g^né|*al, des armées navales; il a laissé une veiive ^ns enfants^ qui étoit sa seconde femme, et qui s'appelle t^révôt. M^^* àe Rouvroy a vingt-deux ans, et jouit actuelleme^ht de 2,500 livres de rente toute charge déduite; elle a été élevée à l'abbaye de Gifre près Chevreuse, où vraisemblablement on lui aura inspiré le jansénisme, car cette maison passe pour un second Port-Roy aides-Champs. Ces sentiments sont fort opposés à ceux de la maison où elle entre. M. le duc de Môrtemart a demandé, en faveur du mariage , la démission de son duché en faveur de son fils, mais cet agrément a été refusé. C'est une règle générale que le Roi s'est prescrite à lui-même de n'en plus accorder.

H. le Dauphin quitta les pleureuses avant-hier à la fin des trois semaines.

La Reine descendit l'après-dlnée de ce même jour chez M"' la Dauphiné, et ^ jpiia à cavagnole. M"' la Daûphine ^ouoit pendant ce temps- là à la comète avec deux de Mesdames , et lorsque la partie fut finie elle vint se mettre au

cavagnole de la Reine , où Ton jouoit des tableaux pour elle. La Reine depuis quelque temps trouve bon que chez elle Mesdames pour leur amusement commencent une comète en.mème temps que le cavagnole ; une de Mesdames reste seulement auprès de la Reine pour faire son jeu, et les deux autres y reviennent après la comète.

Avant- hier, la Reine et M™"" la Dauphine jouèrent dans la chambre de M"* la Dauphine ; le grand cabinet parut trop lugubre pour y établir le jeu. M"^ de Brancas envoya demander à M"* de Luynes si le jeu étant dans la chambre, les officiers des gardes françoises et suisses pouvoient y entrer; M"*' de Luynes lui manda que cela lui paroissoit sans difficulté, et en effet tout le monde entra au jeu. La chambre de M"*^ la Dauphine ainsi que celle de la Reine sont alternativement publiques et particulières, puisqu'à diner tout le monde y entre, et que le soir il n'y a que les entrées.

11 y a douze ou treize jours* que Ton est dans quelque espérance de grossesse de M""* la Dauphine ; elle n'a sorti qu'en chaise les premiers jours ; elle a gardé depuis sa chambre^ et actuellement elle est sur sa chaise longue.

Dumercredi 25, Versailles. — Avant-hier, il y eut opéra dans les cabinets ; on y exécuta le prologue et deux actes des Éléments^ le Feu et TAir. Ensuite l'acte de Philémon et BauciSj tiré du ballet de la Paix, Les paroles sont de Roy ; la musique des Éléments est de Destouches, et celle du ballet de la Paix des petits violons. Dans le prologue, M. de la Salle fit le Destin, et M™^ Marchais Vénus; dans l'acte du Feuy M'"*' de Pompadour faisoit Emilie; M. le duc d'Ayen Valère. Pour le rôle de l'Amour, ce fut un petit page de la musique, nommé Camus. Dans VAir, M. de la Salle fitixion, et M'"* de Brancas Junon; M. le vicomte de Rohan, Mercure ; Benoit, de la musique, chanta le rôle de Jupiter, qui ne paroltque pour foudroyer Ixion. M™*^ Marchais faisoit une des Heures. Dans Baucis et Philémon , M. le vicomte de Rohan faisoit Philémon; M""^ de Poni-

DËCEMBRR 1748. lei

l?adôur, Baiicis; M. le duc d'Ayen, Jupiter; et M. le chevalier de Clermont, Mercure. Ce sont toujours MH. de LangeroQ et de Courtenvaux qui dansent, et les petits enfants, à l'ordinaire. Ce spectacle est plus agrésJDle que celui de Tancrède: le sujet est moins triste, et celui-ci finit par des danses.

M. le Dauphin et Mesdames étoient en retraite ; ils firent leurs dévotions hier. M""" la Dauphine garde sa chambre : on a quelques espérances de grossesse, qui commencent à avoir quelque fondement. La Reine n'y alla point; elle descendit chez M"' laDauphine, où elle joua à cavagnole. Hier le Roi entendit la messe dans la petite chapelle en haut et y reçut le serment de M. Tévêque de Lavaur (Fontanges). Dans le même temps la Reine entendoit la messe au grand autel. Il y a voit musique pour la messe du Roi à Tordinaire. Le Roi n'alla point à la chasse ; il entendit les premières vêpres, auxquelles M. de Lavaur officia; il entendit aussi hier au soir les matines. Il étoit dans la tribune un quart d'heure avant la Reine, et ensuite il entendit ses trois messes.

Le Roi va demain à Choisy ; il ira de là le dimanche 29 à Villeroy. M"® Infante y arrive le 30 pour dîner; elle soupera et couchera à Choisy, et sera ici le 31. On trouvera ci-après sa route copiée sur celle du Roi ; il n'y a de changement qu'un séjour, le jour de Noël, que le Roi a désiré qu'elle fit, et qui retarde son arrivée de vingtquatre heures; ce sera vraisemblablement à Poitiers. On trouvera aussi la route de l'infante Isabelle et un état de la suite de M"® Infante, le tout copié sur ceux envoyés au Roi. Il n'y eut point de grand couvert hier.

Journées de M"*^ Infante partant de Bayonnele 13 décembre 1748.

Lieuts.

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