‹ Mémoires du duc de Luynes sur la cour de Louis XV (1735-1758) (volume 4)Chapitre 6 sur 18 · A L'ANNEE · texte numérisé non relu

A L'ANNEE

de Beny, qu'il a visité partout. On n'a laissé entrer dans la galerie que des personnes connues, et dans les appartements. De là M. le Dauphin est descendu dans le jardin, dont il a fait tout le tour. On n'auroit pas jeté une épingle dans tout le Luxembourg qui n'eût tombé sur la tête de quelqu'un. 11 n'est pas possible de mieux faire qu'ont fait M. et M"*^ laDauphine. Le peuple a marqué beaucoup de satisfaction de les voir, a donné beaucoup de louanges et fait beaucoup d'acclamations. M. le Dauphin est venu gagner le Pont-Royal, a relayé au bout de ce pont. 11 y avoit un monde prodigieux sur la terrasse des Tuileries et dans les rues.

M. le duc de Fleury avoit son carreau, derrière le fauteuil de M. le Dauphin et M. le duc de Gesvres aussi. Il n'y avoit de courtisans que M. de Flamarens.

Sur la promotion. — La Reîne soupe presque tous les jours chez le duc de Lnynes. — Ordre de la Reine au Dauphin et à Mesdames. — Le Roi donne de l'argent à M'"'' de Pompadour pour le jeu.

Du mardi 2 janvier y Versailles. — Hier, dans la promotion des six chevaliers de TOrdre, on a été un peu étonné d'y voir M. de Bulkley . Le public ne s'y attendoit pas. Il est frère de M"® la maréchale de Berwick et lieutenant général. Personne n'avoit imaginé que le Roi songeât à lui, quoique ce soit un fort bon officier. On croyoit que M. le prince de Chalais seroit compris dans cette promotion, d'autant plus qu'il a toujours été fort attaché au Roi et même dans la familiarité des petits cabinets ; d'ailleurs sa naissance, sa dignité de grand d'Espagne , sa vertu universellement reconnue sembloient devoir lui faire espérer cet honneur. On pourroit ajouter à ces raisons qu'il est gouverneur de province ; que M"' de Chalais, qui a été dame du palais de la Reine, s'est toujours fait estimer, respecter, et que M"^* de Talleyrand et de Périgord, ses filles , sont l'une et l'autre dames du palais de la Reine. On comptoit aussi que H. de Montboissier, lieutenant général et capitaine-lieutenant de la seconde compagnie des mousquetaires, seroit fait chevalier de rOrdre. Sa grande naissance et ses services paroissoient lui faire attendre cette grâce. On prétend que ce qui en a empêché, c'est parce qu'il ne commande que la seconde

compagnie des mousquetaires^ et que M. de Jumilbac^ qui commande la première compagnie^ n'est pas à beaucoup près dans un cas aussi favorable.

On croyoit aussi que M. de Puisieux ne seroit point nommé, pour ne pas donner lieu à des représentations de la part des autres ministres^ et surtout de M. d' Argenson. Cependant il y a des gens qui croient qull ne sera fait aucune représentation. M. de Puisieux étoit dans des circonstances bien favorables. On sait qu'avant d'aller à Bréda il a été ambassadeur à Naples. Le roi des Deux-Siciles vouloit lui donner Tordre de Saint-Janvier ; M. de Puisieux écrivit ici p6ur avoir la permission du Roi; ce fût à M*"* de Luynes à qui il s'adressa pour parler à M. le Cardinal; M. le Cardinal ne voulut jamais y donner son consentement. Je parlois ily a quelques jours de ces circonstances à H. de Puisieux^ qui m'ajouta que la Toison d'or lui avoit été offerte dans le même temps. D'ailleurs la naissance de H. de Puisieux et ses services^ et ceux de ses père et oncle, étoient encore des raisons qui jointes aux autres ont vraisemblablement déterminé le Roi.

Du vendredi i2y Versailles. — J'ai parlé plusieurs fois dans mes Mémoires de l'honneur que la Reine nous fait à M"' de Luynes et à moi de venir souper dans notre appartement. Dans le courant de Tannée dernière, elle y a soupe cent quatre-vingt-dix-huit fois, indépendamment des jours qu'elle y est venue après souper et que je n'ai pas comptés. Dans le mois de décembre, elle a commencé à ne se plus mettre à la grande table, à cause de sa santé ; on lui sert un petit souper particulier dans le cabinet de M"* de Luynes.

L'usage de tous les temps est que toutes les fois que H. le Dauphin, M""^ la Dauphine et Mesdames entrent chez la Reine ou qu'ils en sortent, ils viennent lui baiser la main et Tembrasser. Cette marque de respect se répétoit dans des temps plusieurs fois dans la journée : le matin, à la toilette, après la messe, en allant dîner; après midi.

J74 MÉMOIHES DU DUC DE LUYJVJEÇ. .

en arrivant pour aller à la chapelle qu pour le jeu» quelquefois en allant à la promenad^^ pendaut le jç^u et en revenant^ et toujours le soir en quittaQt laReine^ soit avant le souper, soit après. La Reine a trouvé que c'étpit trop souvent; elle prétend qu'elle en étoit fatiguée; elle leur a dit de ne plus lui baiser la main que la première fois et la dernière fois qu'elles la verroient de la jpumée. Bien des gens croient que la Reine auroit mieux fait de ne point supprimer un usage, qui entretient le respect et rattachement.

Du mardi 23, Marly. — J'ai parlé dans le journal ordinaire, du lansquenet du Roi à Marly; M"* de Pompadour y coupe, et Ton croit que c'est le Roi qui lui fournit l'argent pour ce jeu.

Ce que coûtent les officiers généraux employés. -^ Comment le cardinal Fieiiry fut nommé précepteur de Louis XV. — Lettre de Mo»« Victoire. — Travail du prince de Conty avec le Roi. — Finances, dette et revenus de TÂngleterre. — Abandon des colonies françaises en 1741. — Anecdotes sur Law , la banque et M. de Séchelles. — Le confesseur de la Belne. — Mme de Nivernois. — Anecdotes sur Marie deGonzague et M^^ n^poësse.

Du jeudi 1" février, Versailles. — M» le maréchal de Belle-Isle me disoit, il y a quelques jours, que M, le contrôleur général avoit remis un mémoire au Roi, par IjBquel il lui faisoit connoltre que ce qu'il en coûtoit pour tous les officiers généraux employés montoit par an à 4>,300,000 livres.

Du mardi 7, Versailles. — J'appris, il y a quelque temps^ une anedocte sur M. le cardinal de Fleury qui mérite d'être écrite. M. l'abbé de Fleury, évêque de Fr^us, paroissoit n'être nullement à portée d'espérer la place de précepteur du Roi. C'étoit un homme de beaucoup d'esprit et d'un esprit agréable, qui vivoit en fort bonne

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compagnie à la Cour^ mais fort répandu dans le monde ^ et, quoiqu'il n'y eût rien à dire sur ses mœurs, paroissant peu occupé de vivre suivant son état. Le feu R<h le connoissoit pour tel^ et avoit eu même outre cela quelque sujet de mécontentement à l'occasion de sa réception au roi de Sardaigne lorsqu'il entra en Provence. M""' de Maintenon s'intéressoit fort à M. de Fréjus^ et désiroit pouvoir faire revenir le fioi des préventions qu'il avoit contre lui. Elle se servit de l'occasion d'un mandement que M. de Fréjus fit en acceptant la constitution TJnigenitus. Elle sut que ce mandement avoit été fort approuvé par M. le cardinal de Rohan ; elle chargea M"® de Caylus et M"' de Remiremont d'engager M. le cardinal de Roban de parler au Roi en faveur de M. de Fréjus. Le Roi étant entré dans son cabinet après son lever, suivant Fusage , H. le cardiijial de Rohan lui dit qu'il avoit un mandement à lui présenter sur la Constitution ; que c'étoit un ouvrage admirable. Le Roi lui répondit : c< Et qui sûrement n est pas de lui. Vous savez, ajouta-t-il, de quelle façon il a vécu ici ; on ne peut pas imaginer qu^'l eût été capable de composer un mandement dont vous dites tant de bien, j» -^ t Cest justement ce que dit Votre Majesté, répondit le cardinal, qui me fait juger qu'il est de M. de Fréjus ; un jésuite, un docteur de Sorbonne, n'auroit point fait un mandement du style dont celui-ci est écrit; il faut avoir vécu à votre cour et dans la bonne compagnie , et c'est ce que faisoit H. de Fréjus. Depuis qu'il est dans son diocèse, il ne trouve point de compagnie qui ressemble en aucune manière à celle qu'il avoit ici; il s'est trouvé forcé malgré loi à se livrer à l'étude et au travail, et c'est ce qui l'a mis à portée de composer le mandement. » Ce témoignage de M. le cardinal de Rohan , dont M"® de Maintenon fut très-toudaée, fit apparemment impression sur Tesprit du Roi, car ce fut quelque temps après que, voulant faire son testament et y marquer le précepteur qu'il destinoit au Dauphin, il en raisonna avec le P. Le Tellier. Sur

l'examen qu'ils firent ensemble de la liste des évèques ^ ils n'en purent trouver que trois sur qui on pût jeter les yeux : M. Tévêque d'Angers (Poncet), M.deFréjus, et un troisième qui est encore vivant. Le Roi vouloit savoir quel seroit le sentiment de M. de Beauvilliers;il chargea le P. Le Tellier d'aller lui parler à Vaucresson. M. de Beauvilliers étoit à la dernière extrémité et hors d'état de voir qui que ce soit. Le P. Le Tellier insista, et enfin demanda à parler à un homme de confiance ; on lui indiqua M. Dupuis^ gentilhomme de la manche de M. le duc de Bourgogne, qui passa dans un cabinet avec le P. Le Tellier et raisonna en détail avec lui. Après l'examen le plus scrupuleux, M. Dupuis se chargea de rendre compte de la conversation à M. de Beauvilliers, s'il lui étoit possible. Dès le jour même il trouva le moyen d'entretenir M. de Beauvilliers de cette affaire; ils conclurent l'un et l'autre qu'aucun des trois n' étoit bon ; mais comme il n'y avoit point de choix à faire parmi les autres, M. de Beauvilliers dit que tout bien considéré, M. de Fréjusétoit celui qui valoit le mieux, d'autant plus qu'il n'y avoit rien à lui reprocher sur les mœurs. Ce fut vraisemblablement cette dernière décision qui acheva de persuader le Roi, car le testament fut fait peu de temps après. Cette dernière anecdote m'a été contée par M. l'évèque deMirepoix, qui la sait de M. Dupuis lui-même; la première m'a été dite par M. le cardinal de Rohan.

Du lundi 12, Versailles. — J'ai parlé dans le journal du choix qui a été fait de M"^ de Charleval pour être auprès de M°® Victoire; voici copie de la réponse qu'elle a faite à la lettre que M"* de Charleval a eu l'honneur de lui écrire à cette occasion :

A Fontevrault, ce 7 février 1748.

Le choix que le Roi a fait de vous est si généralement applaudi, Mademoiselle, que j'ai tout lieu de penser qu'il m'a bien partagé en vous donnant à moi. Je suis ravie de fournir à la fortune une occasion

de réparer ses injustices à votre égard, et je suis prévenue pour vous de tous les sentiments que vous pouvez souhaiter.

ViCTOIBB.

Suscnption:

A Mademoiselle de Charleval.

Du mercredi 14, Versailles. — J'ai marqué dans mon journal que M. le prince de Conty travailla dimanche dernier avec le Roi. Tout le monde demande quel est le sujet de ce travail; il paroitque personne ne le sait. On a cru pendant longtemps que H. le prince de Conty avoit toujours sur le papier un corps d'armée à ses ordres; mais cette idée ne peut plus avoir lieu y et il n'est pas vraisemblable qu'on lui en donne une à commander réellement, à moins que ce ne soit sur la Moselle. Il est vrai que la marche des trente-cinq mille hommes que l'impératrice de Russie envoie à la reine de Hongrie et qui doivent venir sur le Rhin, pourroit mettre dans la nécessité de porter une armée sur la Moselle ; mais cette armée ayant nécessairement des rapports immédiats avec celle de M. le maréchal de Sas^e^ il seroit bien difficile que la patente de M. le prince de Conty ne donnât occasion à de grandes difficultés entre les deux généraux. D'ailleurs <^ette armée sur la Moselle n'aura lieu vraisemblablement que dans le cas que les trente-cinq mille hommes que la Russie envoie à la reine de Hongrie arrivent sur le Rhin, ^l Ton ne sait pas encore s'ils sont entrés en Lithuanie^ quoique quelques lettres le disent. On dit seulement que du lieu où ils partent jusqu'au Rhin il leur faut cent cin- ^Uante-sept jours tant de marche que de séjours. Il y a des gens qui prétendent que M. le prince de Conty s'est instruit sur différentes matières dont il vient rendre compte au Roi. On dit qu'il travaille beaucoup et qu'il ^ plusieurs secrétaires qui paroissent fort occupés.

On ne cesse de raisonner ici sur les dispositions où peut être l'Angleterre par rapport à la paix. Cet état^

178 IVBfeMOIRES DU DUC DE LUYNES.

toujours partagé en différents partis , est encore actuellement entraîné dans le parti de la guerre par la volonté du Roi^ ou plutôt par son argent et par les grâces qu'il sait répandre fort à propos, deux moyens dont il se sert toujours fort utilement pour obtenir la pluralité des suffrages. Hais si PAngleierre consultoit ses véritables intérêts, elle n'auroit rien de plus pressé que de faire la paix. L'État est ruiné, et ce mal augmente tous les jours; iis doivent 62 millions de livres sterling, ce qui fait une somme prodigieuse (1) , et ils sont obligés d'emprunter tous les ans, tant pour les frais de la guerre que pour payer l'intérêt de ces sommes. En Angleterre, les revenus ordinaires deTÉtat sont de 3,500,000 livres sterling, et ce quel'on appelle revenus extraordinaires, qui se reçoivent cependant tous les ans , montent à peu près à autant. Outre ces revenus, ils sont obligés de faire des emprunts qui augmentent tous les ans; ils ont été cette année à 5 millions de livres sterling. Ceux qui ont des rentes sur l'État les reçoivent en entier sans aucune diminution par rapport aux impositions publiques; mais ceux qui ont des fonds de terre payent des sommes immenses. Un des seigneurs les plus considérables de cette nation disoit à H. le maréchal de Belle-Isle, en 174>5, que les propriétaires des terres payoient alors 14 sols sur 20.

Dans les différentes conversations qu'eut H. de Belle- Isle pendant le temps qu'il fut prisonnier, on lui fit une question à laquelle il ne put répondre. La réponse en effet auroit été difficile. On lui demanda comment la France, ayant dessein de déclarer la guerre à l'Angleterre, n'avoit pas auparavant pris les précautions nécessaires pour mettre ses colonies et ses établissements en Amérique et dans les Indes en état de défense, et ne les avoit pas pourvus abondamment de tout ce qui étoit nécessaire pour

(1) Ce qui fait de notre raonnoie 1,426 millions. (Note du duc de Luynes.)

EXTRAORDirTAlRE.' — FÉVRIER ï'748. 179

résiste? aux» efforts -que Içs Anglois ferôient vraisemblablemenil^dans dette partie. On ne comprend pas en effet 06 qui^se {i^s^aMalors. M. de Séchelles disoit hier quUl soupa lly a quelques^ jours avec M. Amelot à Paris et qu'il lui ftlfla-''mÔme question;' M. Amelot lui dit qu'il n'en savoit rwfàillBii-BaéiHe/ Si' la déclaration de guerre étoit venue de rAftgleierre et qu'elle n'ait point été prévue , le défaut â-ai^gent^ùrreit être «ne espèce de raison pour justifier le mliuVé^iS'état dë'nos colonies; mais c'est la France qui a^té^laité la guerre , et Ton peut se souvenir que Louistoârgm'a été pris que parce qu'un bâtiment qui avoit été> porter des provisions et munitions n'étant point insti^nifidè la déclaration de guerre, et par conséquent ne son^feémt point à éviter les Anglois, tomba entre leurs

:Mi' de Séchelles étoit hier ici avec M. le maréchal de Beilë4sle ; ils nous contèrent l'un et l'autre des faits partioUliers qui m'ont j^aru mériter d^être écrits. On parloit deda banque de Law, dont l'idée et l'établissement au- Toieitt certainement pu être utiles si l'on n'avoit pas poussé le nombre des billets jusqu'à l'excès. M. de Belleble*m& dit que la confiance du public étoit si bien établie dafi^ les commencements, qu'il y avoit eu jusqu'à 750 milli(HM enor ou en argent à la banque, sans que personne soDg^t à retirer son argent ; au contraire , on lui en appoirtqiitous les jours.

•On ftiii plus singulier est ce qui arriva à M. de la Fare, ftàjdtird'liui maréchal de France et chevalier d'honneur ^ |I^9»ia Dauphine. Il étoit alors capitaine des gardes de H/île» due d'Orléans; il logeoit alors porte à porte de Mvlémaré^hal deBelle-Isle et leurs maisons se communiqàai^.i On homme qu'il ne connoissoit point vint lui parl^ TfB' matin , et lui dit qu'il venoit lui demander sa protection auprès de M. le duc d'Orléans pour lui et pour une compagnie à laquelle il étoit associé; qu'il venoit de paroltre une déclaration du Roi portant défense de garder

plus de 500 livres chez soi; qu'ils ne vouloient pas ha* sarder d'être décèles et qu'ils étoient prêts d'obéir, mais qu'il s'agissoit d'une somme bien considérable , puisque lui et sa compagnie avoient M millions en or à porter à la banque ; qu'ils demandoient qu'on leur donnât des billets pour cette somme et qu'ils la feroient porter pen- . dant Tespace de dix jours , et que pour lui marquer la reconnoissance qu'ils auroient d'un service aussi grand pour eux , ils offroient de lui donner un million en or. M. de la Fare fut si étonné de cette proposition, qu'il envoya sur-le-champ prier M. de Belle-Isle de passer chez lui et pria l'homme d'attendre un moment. M. de la Fare pria rhomme de répéter ce qu'il lui avoit dit; M. de Belle-Isle entendit donc lui-même tout ce détail, et conseilla à M* de la Fare d'en parler à M. le duc d'Orléans. Cela fut exécuté le lendemain. M. le duc d'Orléans dit qu'il en falloit parler à M. Law; le jour d'après, M. Law vint chez M. le duc d'Orléans; M. de la Fare s'y trouva; on le fit entrer à la fin de la conversation; le résultat fut que la proposition ne pouvoit être acceptée. Ce refus paroit aussi étonnant que l'offre qui avoit été faite.

M. de Séchelles nous parloit d'une circonstance où il s'éloit trouvé à peu près dans le même temps. La foule étoit si grande à la banque qu'il y eut deux hommes d'étouffés. Ce spectacle fit une si vive impression sur le peuple, qu'ils portèrent les corps morts à la^grande porte du Palais-Royal, et vouloient y entrer pour les faire voir à M. Le duc d'Orléans. Voyant qu'on avoit fermé 'la porte, ils résolurent de l'enfoncer. Dans ces circonstances, M. Le Blanc y arriva avec M. de Séchelles. La rue de Richelieu et la place du Palais-Royal étoient remplies d'une populace innombrable. Il trouva le moyen d'apaiser la sédition en parlant raison à cette populace mutinée; il fit venir des fiacres, y fit mettre les cadavres, donna ordre qu'ils fussent conduits au cimetière , promit qu'il auroit soin des veuves et enfants de ceux qui étoient morts.

EXTRAORDINAIRK. — FÉVRIER 1748. 18f

dit qu'il alloit en rendre compte à M. le duc d'Orléans, mais qu'il n'entreroit point que chacun ne se fût retiré chez soi. Le calme succéda aussitôt à la rage la plus furieuse, et tout le monde se retira. Mais il restoit encore un sujet d'embarras; les chambres étoient instruites de l'émotion populaire et se trouvoient assemblées pour la réception d'un conseiller. L'on craignoit avec raison que les objets n'eussent été extrêmement enflés dans le rapport qu'on leur avoit fait, et que la chaleur de quelques esprits vifs ne donnât occasion à renouveler l'émeute. M. de Séchelles eut ordre de M. le duc d'Orléans d'aller parler au premier président, M. de Mesmes. Il étoit assez difficile de lui parler dans le moment qu'il étoit en place, et Ton ne vouloit pas que personne fût informé du secret de cette commission. M. de Séchelles fit demander à parler au greffier sans se nommer; il dit au greffier qu'il falloit absolument que M. le premier président prit un prétexte pour sortir un moment ; en effet, il sortit sans qu'on en soupçonnât la véritable cause. On avoit déjà répandu dans la chambre qu'il, y avoit 300 hommes de tués. M, de Séchelles raconta les faits tels qu'ils étoient, et ajouta que M. le duc d'Orléans désiroit que l'assemblée se séparât, permettant qu'il y fût arrêté d'aller faire des représentations au Roi. M. le premier président se conforma exactement aux volontés de M. le duc d'Orléans, et se 'tira de cette affaire avec toute la légèreté et la fermeté que Ton pouvoit désirer.

M. de Séchelles s'est trouvé encore dans une autre occasion, avec M. d'Argenson le fils, où il y avoitau moins autant à craindre que dans celle que je viens de raconter. C'étoit dans le temps que l'on donna un édit pour faire mettre en prison les mendiants; le peuple se souleva, et s'étant armé la plupart de gros bâtons, il s'assembla autour delà Bastille. M. d'Argenson, lieutenant de police, yenvoyason fils, aujourd'hui ministre delà guerre, avec H. de Séchelles; ils parlèrent au peuple, firent entrer

dans la Bastille deux ou trois des plus mutiiis et renvoyèrent tout le reste.

Du jeudi 15. — Il n'y a encore rien de décidé sur le choix du confesseur que la Reine prendra. - H. JqvwAj curé de Versailles^ est fort assidu à faire sa cour à la jEleinei 'et on est persuadé que M"^'' de Saint-Florei^tin, doçft i|^t confesseur et qui a couché tous les joujps ds^lsla ctwxnhiîe de la Reine (1) depuis la mort de U. rabl^^ Labizfiij^lîii lui aura parlé en faveur de H.. Jomart^ jtt. U^çhev^quç da RoueU) fort ami de M"® de Saint-Flprentin , quoiqu^iile soit peu de M. Jomart^ n'aura pas vraiçem]pilabl€^ent éloigné la Reine de cette idée. Mais deux raisonsL.,pLus fortes doivent la combattre , Tune que M. Fabbé Labhzinski^ prévoyant sa mort avant la Reine ^ lui a to^jours conseillé, s'il mouroit, de prendre à sa place le jé^uiJ^ confesseur de la feue reine de Pologne sa mère (2) ; lasecoi^de raison est que la Reine ne s'est jamais cqnfessée qu'ien polonois. La Reine sachant que son confesseur 91's^vait point fait de testament en faveur de trois domestiques qui le ser voient, leur a fait distribuer environ 150 louis.

On a trouvé 40,000 francs en or (3) chez M. Tabbéilt*bizinski après sa mort; on les a portés chez M. le comte de Saint-Florentin à qui ils ont été remis.

Du lundi 19 y Versailles. — J'ai marqué dans. mon journal quaH. de Nivernois est nommédepuis l'année passée ambassadeur à Rome ; il a épousé il y a longtemps la soeur de M. de Maurepas; il l'aime fort et vit très-bien ayeceJJ^; M™* de Nivernois , qiii est actuellement grosse , .compte partir pour Rome tout le plus tôt qu'elle pourra £^près être accouchée. Elle est dame du palais depuis que M*"^ d'A^.-

(1) M«>« de Viliars y a couché un jour ou deux quand M"« de 6aiBt<'Fforentin n*a pas pu y être. (Note du duc de LuyneSi)

(2) Radominski. (Note du duc de Luynes.)

(3) Cet argent a été déposé entre les mains de M^ie Perrin , femme de chambre de la Reine, qui les a remis à M. de Saint-Florentin après la mort de M. l'abbé Labizinski. (Noie du duc de Luynes,)

cenis a voulu se retirer. La Reine Taime beaucoup. M""" de Nivernois, voyant qu'une longue absence la met nécessairement hors d'état de remplir son devoir auprès de la Reine, a cru ne devoir pas garder sa place et a fort désiré qu'elle. fût remplie , par M"*" d'Agénois, nièce de M"^ de HaurepàsetpetUe-niècé deAf^^de Hazarin. La Reine^ qui aimoit beaucoup feu M"® de Mazarin, a consenti avec grand plaisir à cet arrangement; elle en parla au Roi, il y a quelques jours ; le Roi Fapprouva y mais il lui dit e^ même temps : « Je vous recommande M"*® de Robecque; son père (M. de Luxembourg) désire fort qu'elle vous soit attachée. »

Du mercredi 21, Versmlles. — Je ne sais si je n'ai pas déjà écrit une anecdote que SP® de Luynes m'a contée à l'occasion de Marie de Gonzague^ qui épousa successivement les deux frères, premièrement Jean-Casimir, secondement Ladislas-Sigismond , rois de Pologne. Ce fut la maréchale de Guébriant qui fut chargée de la part du Roi de la conduire en Pologne; on lui donna même le titre d'ambassadrice. La chronique scandaleuse disoit que Marie de Gonzague avoit été galante: on prétendoit même qu'elle avoit eu une fille , je crois, de M. de Lorraine, et que cette fille étôit éVevée chez M"® d'Arquien (1) et passoit pour Tune de ses filtés. Quelque secret que pût être ce que Ton avoit dit sui* la conduite de Marie de Gonzague, il y a grande apparence que Ladislas-Sigismond en avoit eu quelque cônnoissance, car il y eut beaucoup de difficultés polir le mariage, et peu s'en fallut que Marie de Gonzague rié 'fût renvoyée en France. Mais la maréchale de Guébriant se conduisit si habilement que l'affaire du mariage fut terminée. La reine de Po-

(1) Mine d*Arqiiieii étoit a(tach(^e à Marie de Gonzague. Cette princesse en partant pour >a Pologne loi demanda une de ses filles dont elle auroit soin, et Ton a cru que c'étoit celle dont elle lui avoit confié Téducation et qui passent pour fille de M^e d'Arquien. (Pfote du duc de Luynes, )

logne avoit emmené avec elle, comme je viens de le dire^ la prétendue fille de M"* d'Arquien. Lorsque cette enfant fut en âge d'être mariée, c'est-à-dire dès douze ans, laj reine de Pologne lui fit épouser un des grands seigneursi de cette cour, qui étoit, je crois, un Lubomirski. Jacques Sobieski , qui avoit espéré d'être préféré à Lubomirski , fut irès-affligé de ce mariage. Ses espérances se renouvelèrent bientôt ; Lubomirski étant mort au bout de six mois , il obtint enfin ce qu'il désiroit, et épousa la jeune veuve. M""*" d'Arquien avoit en France une sœur ou une parente proche qu'on appeloit M"* la marquise Despoësse, fort riche et fort amie de M. le Prince (le grand Condé) ; M""' Despoësse avoit une fille unique, que M. le Prince lui avoit demandée souvent pour M. de Guitaut, grand-père de M. de Guitaut d'aujourd'hui , attaché à M. le Prince et pour lequel il s'intéressoit vivement. M"** Despoésse ne trouvant pas ce mariage assez avantageux refusoit constamment d'y consentir. M. le Prince insista, et lui fit entrevoir toutes les espérances que pouvoit donner sa protection et la vivacité avec laquelle il désiroit ce mariage. Il parvint enfin à persuader M"* Despoësse, et le mariage se fit ;.mais fort peu de temps après il se brouilla avec M. de Guitaut, qui fut obligé de se retirer. M"*^ Despoësse eut encore d'autres sujets de mécontentement de M. le Prince dans les affaires qui suivirent cette brouillerie. Cependant Ladislas-Sigismond étant mort en 1648, et Jean-Casimir ayant abdiqué la couronne, il fut question de procéder à une nouvelle élection. M. le Prince se flattoit de pouvoir réunir assez de suffrages en sa faveur pour parvenir à être élu roi de Pologne, et s'étoit adressé à M""' Despoësse comme son ancienne amie , et croyant qu'elle auroit pu oublier les sujets de mécontentement qu'il lui avoit donnés ; mais M™* Despoësse avoit résolu de se venger sans qu'on pût s'en douter en aucune manière, et elle avoit écrit fortement à la femme de Sobieski, alors errand maréchal de la couronne; et

bien loin d'entrer dans les vues el les espérances de M. le Prince, elle Tavoit fortenient exhortée à persuader son mari de songer à lui-même. Sobieski s'étoit attiré une grande réputation, ayant obligé les Turcs à lever le siège de Vienne; content cependant de la grande réputation qu'il avoit dans la République , il n'auroit peut-être jamais songé à la couronne de Pologne sans les pressantes sollicitations de sa femme, qui se jeta à ses genoux pour lui représenter combien il seroit honteux, pour lui qu'il songe&t à d'autres intérêts qu'aux siens propres dans cette élection, et pour elle qu'il soutint le parti d'un prince étranger dont M™® Despoësse avoit autant de sujet de se plaindre. Sobieski aimoit sa femme, et ne put résister à des prières aussi pressantes, d'autant plusqu'elles étoient accompagnées des raisons les plus fortes par rapport à Tin térêt de la République même. Il se détermina donc, et fut élu en 1674. M"* Despoôsse étoit déjà informée du succès de sa négociation lorsque M. le Prince latencontra un jour aux Grands- Jésuites à Paris. M. le Prince, ignorant absolument l'état des affaires de Pologne et se flattant toujours que M"^ Despoësse ne pouvoit solliciter qu'en sa faveur : « Eh bien, marquise, lui dit-il , comment vont nos affai- « res?» — Monseigneur, lui répondit M™* Despoôsse, vous nous avez enlevé toutes les espérances que pouvoit avoir ma fille, nous aurons an moins le plaisir de vous enlever une couronne. » M"™^ de Luynes m'a dit avoir entendu conter plusieurs fois cette anecdote à M"* la duchesse de Choiseul, sa mère, qui étoit fort amie de M™® Despoôsse.

Anecdote sur le Dauphin. — M. de Moncrif. — Assiduité du prince de Ck)nty auprès de Mn>e Adélaïde. — Mort du comte de Coigny; douleur du Roi.

— Chanson de M. de Moncrif pour la Reine. — Cliangement apporté dans les droits de Pamirauté. — Règlements faits par le Roi pour M""e Victoire,

— Anecdotes sur le cardinal de Fleury racontées par la Reine. — M^e de

Pompadour achète la Celle; le Roi visite cette maison. -^ Anecdote sor MM. de Dombes et d'En.

Du vendredi 1", Versailles. — M. le Dauphin ne parolt pas prendre plus de goût aux amusements qu'il en a pris jusqu'à présent; il se détermine difficilement à. la promenade ; il ne peut souffrir le jeu ; il va aux spectacles sans paroltre les aimer; il n'y a que la musique pour laquelle il montre un peu plus de goût; il en fait presque |;ou$ les jours chez lui ; il joue du violon et apprend à accompagner du clavecin , encore même a-t-il un peu abandoni](é le violon. Ce qu'il aime par-dessus tout, c'est de se coucher de bonne heure. Dimanche dernier, le Roi lui demanda ce qu'il c^miptoit faire pour son amusement les jours gras : a De me coucher à dix heures, répondit-il, au lieu que je ne me couche ordinairement qu'à onze, » On a peine à comprendre que l'on puisse penser ainsi à l'âge de M. le Da^iphin.

M. de Moncrif, qui a été anciennement attaché à M. d'Argenson, et qui étoit chez lui ou comme secrétaire ou comme homme de confiance, et qui a aussi été attaché à M. le comte de Clermont, est depuis plusieurs années lecteur de la Reine. C'est une charge qui a été créée pour lui et en considération de l'attachement extrême qu'il a pour la Reine, lui faisant ^ cour fort assidûment et passant toutes les soirées avec elle chez M"*^ de Villars. Il continue cette assiduité , et est presque tous les Tsoirs chez moi lorsque la Reine y vient. Il est de l'Académie françoise; il a de l'esprit, fait joliment des vers, a un caractère doux, complaisant et un propos flatteur. Il a composé plusieurs ouvrages, et entre autres quelques pièces de théâtre. J'ai marqué dans^ mes Mémoires deux de ses pièces qui ont été jouées dans les cabinets, dont une fait partie d'un opéra. La Reine sait bien que* M. de Moncrif est en liaison avec M"*^ de Pompadour et fait des paroles de divertissements qui sont mis ensuite

en musique et joués dans les cabinets. La Reine regarde avec raison les pièces de théâtre comme un ouvrage peu conforme aux principes de la religion. Mardi dernier, M. de Moncrif , qui assiste toujours comme auteur aux divertissements des cabinets, étant venu ensuite chez moi^ où la Reine fétoit, pn parla d'un ouvrage qui avoit fort bien réussi^; la R^ine lut le petit imprimé, et lui dit : c< Moncrif, voilà qui est fort bien ; mais en voilà assez. »

Pendant toute la petite vérole de M°® Adélaïde , M. le prince de Conty a él^ fort assidu à lui faire sa cour ; on assure que 1^ Roi lui avoit dit d'aller la voir. Cette assiduité adonné occasion à^^àes propos qui ne font assurément aucun tort à M"® Adâaïde, mais qui sont d'ailleurs si peu vraisemblables que l'on peut dire qu'ils sont faux.

Du mardi 5 , Versailles, ^ — On trouvera dans mes Mémoires le détail de la mori de M. le comte de Coigny. L^affidcHon du Roi est très-grande. Tout le monde parloit hier de cette nouvelle au moment du lever, mais on en parloit tout bas; le Roi s'en aperçut, et demanda ce que l'on. disait; on répondit qu'il étoit arrivé un accident à M. de Çpigny, M, 4^ maréchal de Belle-Isle étant entré, le Roi lui dçmanlia.^'il en avoit quelque nouvelle. M. de ^Ue-Isle, (jiii s^voit la mort, ne jugea pas à propos d'en parler; il dit seulement qu'on lui avoit dit que M. de Coigny avoit versé en venant à Versailles. Le Roi adressa la parole à M. de Luxembourg, qui entra en même temps C[ue M, de Belle-Isle, car ils ont tous deux la première entrée, M. de Belle-Isle depuis longtemps, M. de Luxeml)Ourg et M. de Sojubise depuis environ un an. M. de Luxembourg dit au Rç^ qpe M. de Coigny s'étoit blessé trésconsidérs^blement. ^e Roi demanda ce que vouloit dire ee terme de considérablement,. M. de Luxembourg baissa les yeux d'un air fort triste, et ne répondit rien. Le Roi n'en demanda pas davantage. Il s']:iabilla promptement, passa à son prie-Dieu, rentra dans son cabinet, où en donnant Tordre comme à l'ordinaire pour ce qu'il y a^-

roit à faire dans la journée, dit qu'il n'y auroit rien; il monta chez M"** de Pompadour un moment après, et y resta environ trois quarts d'heure ; il revint dans son cabinet ayant vraisemblablement pleuré, car il avoit les yeux fort rouges. Il passa pour la messe ; au retour, il vit un moment M. le Dauphin, M"* la Dauphine et Mesdames; il leur parla peu , et remonta ensuite en haut. On ne le vit plus de la journée que le soir, lorsqu'il donna l'ordre; il ne vit que quatre ou cinq personnes avec lesquelles il soupa, comme H. de Meuse, M. de Luxembourg, M. de Soubise, M. d'Ayen et M. de Lauraguais; il répéta plusieurs fois dans la journée : a C'est moi qui suis cause de sa mort, car je lui avois dit de revenir pour la chasse. »

M*"* la maréchale de Duras nous parla hier de plusieurs emplettes qu'elle fait pour M""* Victoire, pour des habits et parures. Je lui dis que je croyois que ce détail auroit regardé M""" de la Lande ; elle me dit que non, que c'étoit elle qui en étoit chargée.

Du vendredi 8, Versailles. — Il y a sept ou huit jours que M. de Moncrif me parla d'un livre intitulé Les Poésies du roi de Navarre, imprimées à Paris, 1742, et me dit que j'y trouverois une chanson qui pouvoit convenir à la Reine , comme si elle avoit été faite pour elle. Il m'envoya un exemplaire de ce livre, où je trouvai effectivement de fort jolies paroles dans le genre qu'il m'avoit annoncé et d'un langage ancien, mais intelligible et fort différent de celui des autres chansons du même recueil qui sont toutes en gaulois. C'est M. de Moncrif qui a fait cette chanson pour la Reine ; il l'a fait imprimer, et en même temps une feuille tout entière du recueil que l'imprimeur a substituée à la place de celle quidevoit naturellement y être. La chanson remplit un blanc qui se trouvoit dans une demipage du recueil, dont on a imprimé deux ou trois exemplaires, et on a rompu la planche. Les airs des autres chansons sont gravés en notes de plain-chant. Â la fin du recueil, on a gravé aussi de la même manière l'air pour

EXTRAORDmAlRË. — MARS i748. 189

cette chanson et qui a été composé par Jéliotte. J'envoyai la chanson avec les notes de plain-chant à Paris à M. le président Hénault^ lui demandant ce qu'il en pensoit^ sans lui donner aucune indication qui pût lui faire connoltre l'auteur. Soit qu'il en ait été instruit par Jéliotte, soit qu'il l'ait deviné, il m'écrivit une lettre dont on trouvera ci -joint l'extrait après la chanson (1). On sait que Honcrif est fort attaché à la Reine, et que S. H., qui trouve avec raison le Président fort aimable, lui fait et fait faire souvent des reproches de ce qu'il ne vient pas ici assez souvent. Cette explication étoit nécessaire pour faire entendre la lettre.

Du samedi 9, Versailles, — Il fut question il y a quelques jours ici^ au conseil de dépêches^ de quelques droits attachés à l'amirauté, et il fut résolu de libérer les armateurs du payement de ces droits pour leur donner plus de facilité d'armer des bâtiments et de faire des courses sur l'ennemi. Anciennement les droits de l'amiral étoient, comme je l'ai marqué dans mes Mémoires, du dixième sur toutes les prises, sans prélever aucun frais; de sorte qu'un armateur qui avoit dépensé 100,000 francs pour son armement et qui faisoit une prise de même valeur de 100,000 livres perdoit réellement 10,000 livres qu'il étoit obligé de payer à l'amiral pour le dixième de sa prise. Cet usage fut changé il y a quelques années ; le Roi décida que les frais de l'armement seroient d'abord prélevés, et qu'il n'appartiendroit à l'amiral que le dixième du restant. Comme ce changement faisoit une perte considérable pour M. le duc. de Penthièvre, le Roi lui donna pour dédommagement 100,000 livres de rente, savoir 50,000 livres de viager, qui furent tant comme dédommagement que comme pension. Cet article fut marqué précisément afin que M. de Penthièvre ne pût pas demander

(1) Ces deux pièces ne se trouvent pas dans le manuscrit.

190 MÉMOmES BU DUC 'BË LUWteS:

par la suite 50,000 livrés de'peiision ëWntoe^tfyaïit k'an^de prince du sang. Les Éiùtres^ 50,000 livi*éstoéïf4 en fonds; ce fut un million sur les postes, Vftîftn1?"50^,000 livres de rente j^our être attachées à la bbarge* de* grand amiral. M. de Pénthièvre resta en jouissance du ditième, lès frais payés. C'est ce dixième que le Roi vient de suspendre pendant le temps de la guerre , car le* droit n'est point supprimé, il tf est que suspendu: Il est question présentement de donner un nouveau dédommagement à M. de Pénthièvre. En me parlant de ce détail, il me dit avanthier que le Roi lui a voit demandé à combien pouvoit aller ce droit, mais qu'il ne le sa voit point encore précisément; qu'il l'a voit demandé à soii trésorier, qui l'esti^ moit à environ 50,000 livres par mois ; que depuis le commencement de la guerre avec les Anglois il étoit entré dans ses coffres environ 5 à 600,000 litres des droits de l'amirauté, et qu'il avoit à peu près la même somme en Amérique, où l'amiral aies mêmes droits que dans les ports du royaume. Par ce calcui, Jes droits n'iroient guère qu'à 25,000 livres par mois au lieu de 50.. '

Indépendamment de ces droits utiles, Famiral en a d'honorifiques, qui sont remarquables. Il a drwt de séance au tribunal des maréchaux de France, mais il ne peut y avoir que la dernière place. Les maréchaux de France, même nommés depuis que Tamiral est en charge, ont séance avant ; c'est ce qui fait que M. le comte de Toulouse et M. le duc de Pénthièvre n'ont jamais été au tribunal. L'amiral a outte cela le droit de porter la croix de Saint- Louis dès qu'il a prêté serment comme amiral, et M. de Pénthièvre a usé de ce droit. Le général des galères a aussi le même droit pour la croix de Saint-Louis. Les maréchaux de France ont la même prérogative, mais il faut des' cas particuliers pour*qu'% ne l'aient pas avant que d'être maréchaux de France. M. le maréchal de Saxe, par exemple , seroitdans le conseil s'il se faisoit catholique.

Du lundi 11. — M"*^ la maréchale de Duras avoit fait

lEXtRÂORDINAIRE. - MARS IT4B. 191

demander hier une audience du Roi pour recevoir ses ordres. Le Roi lui demanda d'abord si son audience seroit aussi longue que celle de H*^*^ de Brancas. Il s^assit, et fit asseoir M*^* la maréchale^ qui lui rendit compte de toutes les difficultés qui étoient à décider par rapport au voyage. Le Roi Itd dit qu'il écriroit aujourd'hui à M"* Victoire et lui manderoit que St^* la maréchale de Duras n'avoit pas le titre de gouvernante , mais qu'elle en feroit toutes les fonctions^ de même que M"' de Charleval fera toutes celles de sous-gouvernante sans en avoir le titre. M"** de Duras est ichargée d'acheter non- seulement à présent les habits pour M"* Victoire, mais quand elle sera ici elle continuera à $e mêler de tout ce qui regarde la garde-robe. Le Roi a réglée pour cela une somme moins forte que pour Mesdames^ mais* on ne la dit point encore. M'^^ de CharleVal servira M""* Victoire et commanderadans sa chambre en l'absence de M"* de Duras; le Roi a réglé qu'elle auroit S^OOO écus d'appointements. Elle montera dans les carrosses du Roi ; elle ne montera pas dans ceux de la Reine, parce que les filles ni les sous-gouvernantes n'y montent point. M"* de Brancas, la dame d'honneur de M"* la Dauphine, parente et amie de M"* de Charleval, désiroitfort que le Roi lui donnât le titre de Madame; mais on a fait sentir à îH^^ de Charleval que ce titre ne lui donnant point le droit de monter dans les carrosses de la Reine , il valoit mieux que son titre de fille pût servir de prétexte pour éviter ce désagrément. L'intention du Roi est que 11"* la maréchale mette du rouge en chemin à VP^ Victoire ; il Ta recommandé à M"* la maréchale, et de lui en remettre la quantité qu'elle jugera à propos. M""® Victoire dînera avec Mesdames ses sœurs, mais elle soupera seule chez elle, et se couchera immédiatement après; elle passera une partie de l'après-dlnée avec différents maîtres qu*elleaura; elle ira au jeu de la Reine, mais pas même tous les jours. Elle soupera ordinairement au grand couvert; il n'est pas cependant encore dit qu'elle

192 MÉMOIRES DU DtIC DE LUTNES.

y soupe toutes les fois qu'il y en aura ; elle ne sera jamais sans M™* la maréchale de Duras ou sans M"® de Charleval^ et quand elle ira en carrosse avec Mesdames ses sœurs, comme c'est les carrosses du Roi, M"' de Charleval y montera.

Du jeudi 14.. — J'ai parlé que M"* la princesse de Conty présenta hier M*"^ de Montboissier» M"* de Luynes, suivant l'usage, se tient derrière la Reine quand elle ne présente pas elle-même, et nomme à la Reine; mais comme c'étoit une princesse qui présentoit, M"* de Luynes demanda à la Reine ce qu'elle devoit faire. S. M. lui répondit ; ce Vous ne nommez pas en pareil cas, mais c'est un abus. »

On trouvera dans mes Mémoires plusieurs détails que j'ai mis sur M: le cardinal de Fleury lorsqu'ils sont venus à ma connoissance. La Reine nous parloit hier au soir, à M""^ de Luynes et à moi, d'une circonstance arrivée dans la dernière maladie de H. le Cardinal, à Issy. M. d^e Maurepas étoit avec lui, et lui dit que la Reine partoit de Versailles pour le venir voir : a Hé ! qu'elle ne vienne pas, répondit-il ; j'oublie tout le mal qu'elle m'a fait, je le mets au pied de la croix. » Il insistoit même pour que l'on envoyât prier la Reine de ne point venir ; mais M. de Maurepas lui représenta qu'elle étoit en chemin. On auroit pu croire que bien lom d'avoir à lui pardonner, il auroit eu à lui demander pardon. Mais on sait que nonseulement il n'entra dans aucun détail avec elle , mais même qu'il lui parla fort peu, et que la Reine étant sortie pour aller à la chapelle de Lorette et voulant le venir revoir encore avant que de partir, elle ne put jamais entrer dans sa chambre. On lui dit d'abord qu'il étoit sur sa chaise percée ; la Reine, qui étoit restée dans l'antichambre avec les ministres de France et les ministres étrangers, et en même temps avec les laquais, dit qu'elle aitendroit. On vint dire ensuite qu'il sentoit trop mauvais dans la chambre; cette raison n'arrêtant

EXTRAORblNAlhE. — iMAftS it48. i&3

point encore la Reine, on lui dit en Iroisi^me lieu que M. le Cardinal dormoit^ et elle s'en alla.

On sait que quelque temps auparavant ^ il tomba malade à Fontainebleau et que Ton crut qu'il mourroit; la Reine alla le voir dans ce temps. H. le Cardinal lui dit avec beaucoup d'attendrissement qu'il mourroit content si sa petite-nièce. M"*' de Fleury, avoit Thonneur de lui être attachée et d'être dame de son palais. La Reine ne crut pouvoir mieux faire que d'en parler au Roi ; elle lui en parla dès le lendemain ; le Roi lui répondit assez sèchement que si le Cardinal mouroit, il auroit soin de ses enfants. Il traitoit en effet ses neveux et nièces comme tels.

J'ai marqué aussi dans le temps l'air pénétré de douleur avec lequel il vint à la toilette de la Reine lorsque son petit-neveu fut fait premier gentilhomme de la chambre. Il pria la Reine de faire retirer tout le monde. La Reine crut à son visage qu'il lui étoit arrivé quelque grand malheur, et tâcha de lui persuader qu'il devoit se consoler aisément quand elle sut la grâce dont il venoit lui rendre compte.

Une autre circonstance que j'ai marquée dans le temps et dont la Reine me parloit encore hier, c'est ce qui arriva à la mort de M. de Breteuil. M. le Cardinal étant venu chez la Refine , il lui apprit que M. de Breteuil étoit tombé en apoplexie; la Reine lui dit que s'il mouroit, elle désiroit la charge de chancelier de sa maison pour M. de Saint-Florentin. Le Cardinal lui répondit que cela ne se pouvoit pas. Cette réponse étonna la Reine; il lui en expliqua la raison, ajoutant que lé Roi la lui avoit donnée pour sa petite-nièce (M"* de Fleury). Cette explication avoit besoin elle-même d'être expliquée. La Reine crut d'abord que ce seroit le mari qu'auroit M"* de Fleury qui seroit son chancelier; et étant instruite quec'étoit le prix de cette charge qui devoit faire la dot de la petite-nièce, elle parut le trouver assez mauvais, et lui dit que le Roi

T. IX. is

pouvoit bien donner des récompenses à sa famille sans qu'il fût nécessaire de les prendre sur les grandes chargés de sa maison ; qu'elle désiroit par toutes sortes de raiâôns pour M. de Saint-Floreatin. Lç Cardinal s'en alla à Issy, d'où il écriTit à 1^ Reine en forme de justification ; mais la Reine dit que la lettre étoit fort embrouillée ; cependant il lui marquoitquepersosne. n^auroit sûrement cette charge que quelqu'un. qui, lui conviendroit. La Reine lui fit réponse s\xv ces mots> /et lui marqua que puisque c'é* toit quelqu'un, qui lui convint, «e seroit donc M. de Saint-Florentin. Le Cardinal ne répondit point à cette ré* ponse; la Reine prétend que le chagrin >quf il kn euAfnt une des causes de sa maladie.

Du lundi 18. — Dans la petite promenade que le Roi fit vendredi dernier pour aller voir la. petite^ maison nommée la Celle, que M™® de Pompadour achète, S. M. ne mena que M. de la Yallière, M. de Soubise él M, de Meuse. Cette acquisition que fait M""® de Pompadour n'est que pour un temps; il est aîsé de juger que c'est le Roi qui paye les 50,000 écus; mais le projet' n'est pas de garder la maison , seulement d'en faire usage pendant les absences du Roi ; M"^ de Pompadour ne veut point habiter dans des maisons royales ni à Chbisy: Le projet, à la paix, est de bâtir une maison qui lui convienne, dans une belle vue et qui ne soit pas fort griatiide ;. l'idée jusqu'à présent est que ce sera auprès des Capucins de Meudon. Alors on revendra la Celle. Tous ces arî^angements ne font aucun tort aux ouvrages quQ l'on .fait à Crécy, dont il a fallu reconstruire le château preequ'en entier, indépendamment des augmentations qu'on y a faites. Crécy est une terre dont elle peut faire usage de temps en temps , et la Celle ou la nouvelle maison ne seront regardées que comme maisoùs de campagne pour y aller souper ou passer quelques jours dans la belle saison.

Le gouvernement de Choisy n'est point encore donné.

M"** de Pompadour le demande avec vivacité pour M. de la Vallière , et cependant elle n'a pas pu encore réussir à l'obtenir. On prétend qu'il y a eu un projet d'arrangé nçàent pour. examiner de plus près la dépense qui se fait à Choîsy et la diminuer. D'autres gens que M. de la Vallière ont demandé ce gouvernement, mais en disant que ce n'est; qu'en cas que le Roi ne voulût pas le donner à M. de la Vallière. M. d'Aumont le demande avec instançe;.M. de Chaulnes m'a dit qull Tavoit demandé. On prétend qu'il peut être question de M. de Vandières.

U paroU oertain que le Roi n'ira point à Choisy avant l'arrivée de M!^ Victoire , comme ç'avoit été le projet.

Du Inndi 25 , Versailles. — Il y a quelques jours qu'étant allé voir M. le duc de Gesvres à l'occasion d'une compagnie de carabiniers^ à laquelle il s'intéresse^ il me dit qutil avoit demandé cette compagnie à M. le prince de Dombes , avec d'autant plus de confiance qu'il croyoit que. jii tf. de Dombes ni M. d'Eu ne pouvoient avoir oublié ce qu'il avoil fait pour eux dans le temps de la Régence. M. de Dombes ni M. d^Eu n'avoient alors ni rang dp princes du sang ni aucuns honneurs ; M. de Gesvres mème^ pour leur éviter le désagrément de voir que les gardes ire prenoient point les armes pour eux et qu'ils étoient obligés même d'attendre dan^ l'antichambre, igi'ayant outre cela aucunes entrées, les faisoit passer par les derrières de ^appartement le plus souvent qu'il lui étoit possible, lorsqu'ils venoient faire leur cour au Roi. M** la duphesse du Haine et M'"* la duchesse d'Orléans désiroient passionnément que HM. de Dombes et d'Eu eussent les entrées familières; elles ne se contentoient pas de celles des preniiers gentilshommes de la 'chambre, quv'elles prétendoient leur avoir été offertes. M. le duc. d'(klé€m6, alors régent, pouvoit être déterminé à demaadfif'ces entrées familières pour ses neveux , mais il connoissoit la vivacité des princes du sang, et surtout de M. le Duc contre les légitimés , et craignoit de donner oc-

196 MÉMOIRES DU DUC ÛK LUYNËS*

casion à des représentations qui Timpoptuneroient. Cependant comme M"* la duchesse d'Orléans lui en paiv 1 oit sans cesse , il disoit toujours qu'il en parloit au Roi, mais que le Roi ne répondoit rien. Enfin , en 1733, le mercredi 1" décembre, M"'' d'Orléans, sachant que M. de Gesvres, qui ne quiltoit point*le Roi «alors, étoit à portée de lui parler de cette affaire et d'y réussir, l'envoya prier de passer chez elle. EUe lui expliqua ce qu'elle désiroit, et le pria avec instance d'en parler au Roi; M. de Gesvres • répondit que M. le duc d'Orléans, par toutes sortes de raisons, étoit bien plus à portée que lui de jdemander cette grâce, et que pour lui il supplioit M"® la duckesse d'Orléans de vouloir bien ne lui point ordonner de se mêler de cette affaire , à moins que M. le duc d'Orléans ne lui donnât le môme ordre. M"® d'Orléans, sur cette représentation, en parla à M. le Régent, et le pria de vouloir bien dire ses intentions à M. de Gesvres. M. le duc d'Orléans vint chez elle, où étoit M. le duc de Gesvres; il lui dit très-positivement qu'il lui feroit grand plaisir de lâcher d'obtenir cette grâce du Roi. Adressant ensuite la parole à M"* d'Orléans , il lui dit : a Madame, n'êtes-vous pas contente de ce que je viens de dire; n'est-ce pas ce que^vous désiriez? » M. de Gesvres monta sur-lé-champ chez le Roi, qui dans ce temps-là étoit dans le goût de dessiner et y travailloit dans ses petits cabinets en haut. Plusieurs de ceux qui avoient coutume de lui faire leur cour familièrement étoient admis dans ce particulier et dessinoient en même temps. M. de Gesvres s'approcha du Roi, lui parla tout bas et lui dit que M. le duc d'Orléans l'avoit chargé expressément de lui deuiander cette grâce; le Roi lui dit qu'il ne demandoit pas mieux, mais qu'il étoit étonné que M. le duc d'Orléans»ne lui en eût jamais parlé. M. de Gesvres demanda au Roi s'il trouvoit bon qu'il fit avertir sur-le-champ M. de Dombes el M. d'Eu, qui étoient chez M'"^ la comtesse de Toulouse , ajoutant que sans rien interrompre de son

EXTRAORDINAIRK. — MARS 1748. 197

amusement , il pouvoit laisser tout le monde travailler, et sans rien dire qu'il sortiroit un moment, lui tout seul, pouries aller voir dans la petite galerie qui est auprès du cabinet où il dessinoit. Le Roi y consentit. MM. de Dombes et d'Eu furent avertis, et montèrent aussitôt. M. de Gesvres, qui avoit été au-devant d'eux pour les instruire de ce qui s'étoit passé , les mena dans la petite galerie où le Roi leur dit qu'il leur accordoit avec plaisir les entrées familières. M. de Gesvres demanda au Roi s'il trouvoit bon qu'il allât donner cet ordre aux huissiers; le Roi le trouva bon , et M. de Gesvres descendit aussitôt et donna l'ordre. La nouvelle de cette grâce fut bientôt répandue. M. le Duc en fut instruit, et vint aussitôt chez M. le duc d'Orléans ; il lui parla avec vivacité, et lui dit qu'on voyoit bien qu'il avoit le projet d'égaler les bâtards aux princes du sang. M. le duc d'Orléans dit que ce n'étoit point lui qui «n avoit parlé au Roi, que c'étoit M. de Gesvres, et qu*il Vavoit fait de son chef. M. le Duc alla aussitôt chez le Roi ; il y trouva M. de Gesvres, auquel il voulut parler avec beaucoup d'humeur et de hauteur; M. de Gesvres lui dit qu'il n'avoit agi que par l'ordre exprès dé M. le duc d'Orléans. « Il vient de meWire le contraire , dit M. le Duc. — Youlez-vous que j'aie l'honneur de vous y suivre tout à l'heure , répondit M. de Gesvres à M. le Duc? » M. le Duc accepta la proposition; ils y furent ensemble. M. le duc d'Orléans dit à M. le Duc qu'il avoit toujours cru qu'il n'étoit question que des entrées des premiers gentilshommes de la chambre ; que son intention n'avoit pas été que l'on demandât les familières. M. de Gesvres ne voulut pas répondre sur-le-champ; mais quelque temps après il se plaignit à M. le duc d'Orléans, devant M"'* la duchesse d'Orléans, de l'avoir désavoué sur une commission dont il l'avoit expressément chargé. M. le duc d'Orléans lui répondit que M. le Duc étoit dans une si grande colère, qu'il avoit bien fallu lui dire quelque chose pour le calmer. M. de Gesvres Jit entrer le lende-

198 MÉMOIRES DU DljC DE LUYNES.

main matin MM. de Dombes et d'Eu à rheare des entrées familières. L'après-dlnée, M. le duc d'Orléans tomba en apoplexie, et mom*ut. Ce détail prouve^ combien il étoit avantageux pour MM. de Dombes et d'Eu que cette affaire finit promptement.

Sur rinvestissement de Maëstricbt. — Cène du Roi. — M^^^ Yictoire, -h Le maréchal de Belle-Isie et M^e de Pompadour. — Le Roi achète l^tel de Pontchartrain, et y loge Mme de Pompadour. — Mort du grand fànéoaàier; nombreux prétendants à ^ place. ' >';'

Du jeudi 11. — Le projet que Ton exécute actuellér ment de Tinvestissement de Maëstrichtf est Fegacdé comme une entreprise conçue et arrangée par . des lumières supérieures et la plus propre à déterminer les Hollandois à la paix. Ce projet^ tel qu'il a été fcMrmé, étoit contre le sentiment de M. le maréchal de Saxe (1); cependant il le fait exécuter avec exactitude et d'une manière qui lui fait honneur.

Ce qui s'est passé ce matin pou# la cène du Roi^ pour laquelle on n'a pas voulu suivre l'exemple de Tannée passée par rapport aux ducs et pairs y prouve que les représentations de "m. de Charolois ont été écoutées. Depuis que les pairs ont été privés du droit de servir le Roi à ia cène^ dont ils ont joui de tous les temps ^ le grand maître nommoit qui il vouloit pour porter les plats

(1) On croit qu'il a été arrangé entre le Roi et M. d'Aigenson ; od ignove s'ils ont consulté quelqu'un. Il y a des gens qui croient que le maréchal de Belle-Isle pourroit bien avoir^té consulté. Ses propos né donnent pas le moindre lieu de le soupçonner ; mais il est certain que celui qui a été chargé de conduire nos troupes à travers le pays de Luxembourg est un M. de Torcj, qui est brigadier ou même maréchal de camp et qui demeure à Metz ; il connolt parfaitement cepays-là, et a été souvent employé par M. le maréchal de Belle-Isle; qui a beaucoup de confiance en lui. {Note du duc de Duifues. )

fe. près les princes du sang et les légitimées. Il est asse^ tJLnguUer que oe droit accidentel de nomination ôte Tuftctge d'un droit réel et qui parolt môme plus honorable pour la personne du Roi.

Du samedi 13. — M"® Victoire fut avant-hier trois [quarts d'heure dans le cabinet dû Roi en conversation bête à tête (1). Elle a dit qu'elle ne s'étoit pas ennuyée tin moment, et qu!elle avoit trouvé le temps trop court. Jusqu'à présent il parolt qu'elle prend un ton différent de celui de Mesdames par rapport au Roi. M"® la maréehale de Duras, avant de partir^ pour Fontevrault, avoit bien averti Mesdames qu'elle feroit tout ce qui dépendroit d'elle pour que M"® Victoire fût plus^ libre et moins em- Iwirrassée qu'elles avec le Roi, et qu'elle lui marquât plus d'amitié. C'est en effet la méthode qu'elle a suivie et qui jparolti réussir jusqu'à «présent. Quoique Madame et Blff^ Adélaïde aiment M"^ Victoire, cependant ces sentijnents sont mêlés dans M™* Adélaïde de quelque espèce ^e jalousie. M"^ Adélaïde aime passionnément Madame ; <]le:est fâchée d'imaginer que M"®. Victoire puisse parve- :nir à être plus approuvée que Madame, soit par la figure , soit par ses manières. En tout M"** Victoire est un peu re- ,£ardée comme un enfant dans la petite société. Elle ne soupe, point avec M. 'le Dauphin, M^® la Dauphine çt Jlesdames;.«? est 1.1' arrangement que le Roi a fait avant soa arrivée. Dans Taprès-dlnée elle «rst occupée avec ses maîtres. Elle joue très-bien -du xîlavBcin; elle joue aussi un.peu du violon; elle est grande musicienne; elle commence à marcher mieux que quand elle est arrivée; elle fait la révérence d'assez bonne grâce.

.Du rnercredi 17..— Je me suis encore informé depuis de l'affaire de la cène. Il est certain que M. le comte de Charolois a fait des représentations; mais ce qui est sin-

(1) C'étoit M"* victoire qui avoit demandé au Roi d'avoir une conversation avec tuî. ( Note du duc de Luynes. )

gulier, c'est que M. le prince de Conly s'est joint à lui. Certainement les princes du sang n'ont aucun intérêt à celte affaire, et doivent être plus honorés d'être suivis par les ducs et pairs que par des gens dont quelques-uns sont à peine connus d'eux; mais il ne s'est trouvé personne pour soutenir les intérêts des ducs. M. de Richelieu est à Gênes, M. de Gesvres et M. d'Aumont étoient à Paris, et M. de Fleury n'a voulu rien prendre sur lui ; il n auroit même peut-être pas été trop à portée de parler de cette affaire.

On remarque avec plaisir non-seulement la figure agréable de M"® Victoire , mais son caractère, qui parolt vrai^ doux et aimable; elle est un peu brusque naturellement , mais c'est une brusquerie sans dureté et qui ne vient que faute d'éducation. Ce n'est pas que M"* l'abbesse de Fonfevraùlt (Montmorin) n'ait de l'esprit et ne fût peut-être très -capable de donner une bonne éducation , mais elle a une très-mauvaise santé. Son appartement est aussi éloigné de celui, de Mesdames que celui de feu M. le duc de Charost l'étoit de celui du Roi. C'eSl un voyage pénible et fatigant pour M"** l'abbesse d'aller chez Mesdames, et souvent elle est hors d'état de s'y transporter. Ainsi bien loin de les voir tous les jours, à peine peut-elle les voir une fois dans un mois quand elle est malade. Il est vrai que Mesdames ont chacune auprès d'elles une religieuse qui leur tient lieu de sousgouvernante ; mais quelque soin que l'on prenne de bien choisir ces religieuses, elles n'ont point l'usage du monde , et souvent les femmes de chambre de Mesdames sont les premières à s'en moquer. D'ailleurs M""® Victoire, étant Talnée des trois qui étoient à Fontevrault , ëtoit accoutumée î\une espèce de. supériorité et à être peu contrainte sur ce qu'elle désiroit. Quoique sa situation ici soit totalement différente, elle sent cependant tout son bonheur d'être réunie avec sajamille.

M. le maréchal de Belle-lsle vit hier M"'*' de Pompa-

dour. Elle lui demanda pourquoi il ne venoit pas plus Souvent à Versailles, et comme il l'assura qu'il y étoit Souvent et qu'il faisoit continuellement sa cour au Roi , elle lui fit des reproches de ce qu'elle ne le voyoii»pas etdecequ'iln'avoit pas été cet hiver aux petits spectacles des cabinets. Elle ajouta à ce propos les expressions les plus obligeantes , qu'elle étoit témoin de l'estime et de Famitié qu'avoit pour lui le Roi, qui le regardoit nonseulement comme le plus grand général qu'il eût , mais en même temps comme le plus honnête homme et le plus attaché à sa personne et à son service. Elle lui dit encore qu'elle savoit combien il étoit bon ami , et que quand on le connoissoit on ne pouvoit pas Taimer médiocrement.

Elle lui parla en même temps des démarches qui 'Ont été faites pour engager le Roi à permettre que M. de Flavacourt fût employé dans Tarmée d'Italie , aussi bien que M. le comte de Tresmes. M. de Belle-Isle conta à W* de Pompadour à cette occasion les instantes soUicit^ations qui lui furent faites l'année dernière par M. le cnaréchal de Noailles, M. le ducd'Ayen, et même par JM"* la comtesse de Toulouse , pour qu'il demandât la Knême grâce au Roi pour le comte Louis de la Marck , ^t qu'après en avoir parlé deux fois au Roi en présence ^e M. le comte d'Argenson, il n'avoit eu pour toute ré- X>onse qu'un refus. La réponse de M™* de Pompadour fut ^ue l'extrême désir qu'a voit M"'® de Flavacourt de faire 3?éussir ce que son mari souhaitoit Fengageroit encore â faire de nouvelles démarches , sans savoir si elles se- :roient plus heureuses que les premières , mais qu'à l'égard de M. le comte de Tresmes l'entreprise lui paroissoit moins difficile.

J'ai marqué dans mes Mémoires que le Roi a acheté l'hôtel de Pontchartrain pour servir aux ambassadeurs extraordinaires. Je n'ai appris qu'aujourd'hui que le Roi donna il y a cinq ou six jours le bel appartement de

a02 MÉMOIRES DU DU€ DE LlTYWBSi !

cette maison 5 au premier étage, à M™* de Pompiadour et un petit appartement à M"*' d'Estrades. M°*^ de Pompardour a déjà été voir son appartement , et y ^^etoucne encQ|*e demain.

Du samedi 27. — J'ai marqué dans meà Mémoires' k mort de M. des Marets, grand fauconnier; il ne mourut qu'à cinq heures après midiyetdès le matin M. le maréchal de Duras eut une audience du Roi où il lui demanda cette charge; M. de la Vallière vint aussi exprès de.Paris^ pour faire la même demande. M. de Souvré la demande aussi avec grand empressement : il avoit épousé une sœur de feu M. des Maretsv Je viens d'apprcfndre -que M. le prince de Conty est aussi du nombre dé ceux quii demandent. Il est certain que M"® de Pompadouit. s'intéresse vivement pour M. de la Vallîère. ?

Depuis que le Roi a donné, comme je l'ai marqué, un logement à M"** de Pompadour à l'hMel de Pontchartrain^t devenu l'Mtel des .ainbassadeui's extraordinaires, ou travaille beaucoup dans cette maisom pour y &ire un appartement commode et agréable à«M"^ de Pompa* dour. fK . '- ' !i '

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