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Vers de Fontenelle. Lettre de la Reine. Quatrain de Fontenelle à la Reine.', — Quatrain de M™* Tibergeau. — M. d'Àfgenson', '^es maréchaux^ idA Noailles, de Relle-lsle el de SaKe;:-^ Préliminaires d^la' pai)( d'Aix-U'a Chapelle. — Voyaiic de Crécy ; M^ de Yandières. -7- Df flipulté au voyagei. de Ghoisy. — Assemblée du Clergé. Avantages du temps de guerre; patriotisme des rentiers. ^ OHginé de la fortuné dé Itf.' Frêmont. Anèèdof è^ sur Colbert et Desmaretz. — Prétentions de M. de Bauffremont; on lui défend de paraître à la Cour.
Du jeudi 9, Versailles, — Voici des vers qu'on envoya hier de Paris à M"*^ de Luynes ; ils sont de M. de Fontenelle^ qui a quatre-vingt-douze ans. M. de Fontenelle
EXTR AOR DIN AIRE. -^ MAI ifJ^. SOS
s'étoit toujours moqué des Anciens ; ici il parolt qu^il Içur rend hommage.
« Il falloît n'être vieux qu'à Sparte, « Disent les anciens écrfts ;
« Grands dieux! combien je m'en écarte,
« Moi qui suis si vieux dans Paris !
« .0 Sparte ! Sparte ! qu'êtes- vous devenue ? « Vous saviez tout le prix d'une tête chenue, « Plus dans la canicule on étoit bien fourté, « Plus l'oreille étoit dure et l'œil mal éclairé, « Plus on déraisonnoit dans satriste famille, « Plus on épiloguoit sur la moindre vétille, « Plus on crachoit de flegme à grand peine attiré, (t Plus on avoit de goutte ou d'autre béatille, « Plus on avoit perdu de dents de leur bon gré, « Plus on marchoit courbé sur sa grosse béquille, « Plus on étoit enfiù digne d'être ëtiterré, « Et plus dans vos remparts on étoit honoré. « 0 Sparte! Sparte! hélas! qu'êtes- vous devenue ! « Vous saviez tout le prix d'une tête chenue. »>
M"* de Luynes envoya hier les vers de Fontenelle à la Reine ; elle en fut charmée, et fit à M"*' de Luynes, de sa main , une réponse fort jolie , dans laquelle elle marque C[ue Fontenelle étoit digne de trouver Sparte partout.
M"'^^ de Luynes m'a remis aujourd'hui la lettre de la Reine, qui. va ^tre copiée ci-dessous : ^
« Je ?ous remercie de la lettre que vous m'avez envoyé.e, et vous prie de' mander à celui qui l'a écrite qu'il y a trop de confiance. Cela ^eroit bon s'il étoit à Plomblèneis ; mais comme Plombières est à Paris, «He ne tient pas Jieu d'un voyage qu'il pourroit faire ici. IVIandez-lui de ^rQ à Fontenelle que j'ai vu ses. vers et qu'une tête comme Ist sienne ^oit trouver Sparte partout. Mandez-moi des nouvelles de votre rhume, «n attendant que j'aie le plaisir de vous voir. » (i){ Addition du duc €ie Luynes, datée du 5 septembre 1748.) •
M. le président Hénault a montré aujourd'hui cette
(0 Cette lettre sans date est da 8 mai 1748. M™e de Luynes étoil à Ver- ^«iiles. {Note du duc de Luynes, )
réponse de la Reine à Fontenelle^ qui lui a donné sur-le — champ les vers ci-après :
« Les ans accumulés me poussenl; trop à bout ; « Je ne puis pliis trouver Sparte partout.
« Mais vous, le modèle des reines, « Vous devez bien trouver partout Athènes. »
M"'*^ de Puisieux me contoit hier que M^^ la princesse de Conty envoya un jour éveiller à deux heures aprè^ minuit M"" Tibergeau, âgée pour lors, de quatre-vingtcinq ans, pour lui dire qu^il y àvoit actuellement chez elle une grande dispute pour savoir ce qui pouvoit mieux exprimer l'amour, de la prose ou des vers. M«»e Tibergeau répondit sur-le-champ par ces quatre vers :
« Non, ce n'est point en vers qu'un tendre amour s'exprime ;
« Il ne fout point rêver pour trouver ce qu'il dit.
« Et tout arrangement de mesure et de rime
« Ote toujours au cœur ce qu'il donne à l'esprit. »
Du, mardi 14. — Les daines du dernier voyage de Choisy, du 1" au 7 de ce mois, étoient M"®* de Pompadour, d'Estrades, de Livry, d'Egmont et de Brancas.
Les six [sic] dames qui sont du voyage de Crécy, où le Roi va demain jusqu'à samedi, sont M"®* de Ppmpadour, de Livry, de Rubempré , d'Egmont et d'Estrades.
Il y a quelques jours que M. le maréchal de Noailles montra à un homme de ses amis un projet pour la siège de Maéstricht, de la manière dont il a été exécuté. Ce projet n'est pourtant pas l'ouvrage du maréchal de Noailles. Uparolt constant qu'il a été formé par M. d'Argenson, lequel continue à bien vivre avec le n^aréchal de Saxe extérieurement, mais sans aucune liaison et sans aucune confiance. La véritable amitié et confiance de ce ministre parolt être pour M. le maréchal de Belle-Isle.
Sans vouloir ôter au maréchal de Saxe le mérite de Texécution du projet, on ne peut s'empêcher de convenir que lorsqu'on a dans son armée un major général
comme M. de Crémille, ei un intendant comme M. de Séchelles, tous deux supérieurs chacun dans leur état, le succès des entreprises devient beaucoup plus facile et plus certain.
Dans le moment que M. le maréchal de Belle-Isle a été instruit de la signature des préliminaires, le 30 avril, à Aix-la-Chapelle, entre la France, TAngleterre et la Hollande seulement, il a envoyé un courrier pour en avertir Tamiral Byng, qui commande la flotte angloise dans la Méditerranée , regardant comme un article des plus essentiels et des plus pressés la liberté de pouvoir transporter des troupes , munitions , etc. , dans l'État de Gènes.
Dans la signature dès préliminaires, il a été convenu d'un certain espace de temps , par rapport à la distance des lieux, pour informer les généraux , amiraux, gouverneurs et commandants du succès de cette négociation. Ilparoit que l'on auroit fort désiré que M. de Saint-Sé vérin eût fait stipuler dans les préliminaires, qu'il seroit . dépêché par le ministre anglois un courrier à l'amiral Byng, passant au travers delà France, pour que cet amiral fût instruit plus promptement. M. de Puisieux, qui a senti l'importance de cette prompte expédition du courrier anglois, en a envoyé un à M. de Saint-Séverin pour tâcher de faire réparer cette faute le plus promptement qu'il seroit possible; car la lettre de M. de Belle-Isle n'est qu'un avertissement dont Tamiral Byng peut prétendre cause d'ignorance jusqu'à ce qu'il ait reçu des ordres.
Le Roi dit hier à son lever que M. de Kaunitz , ministre de la reine de Hongrie à Aix-la-Chapelle ( le même qui étoit à Bruxelles lorsque cette ville fut prise par le maréchal' de Saxe ) avoit fait une protestation fort singulière contre la signature des préliminaires.
Du mercredi 15, Versailles. — U y a beaucoup de monde au voyage de Crécy. U y a vingt-cinq personnes
206 MÉMOIRES DU DUC Dg LUYNES.
y compris les six dames; M. de Yandières est de ce voyage; j'ai déjà marqué qu'il mange avec le Roî, Ce ne fut pas sans étonnement qa'<>n vit au premier Voyage de Crécy, qu'après qu'il eut servi le Roi quelques moments, le Roi lui ordonna de se mettrç à table.
J'ai appris aujourd'hui qu'il y avoit-eu quelques légers embarras au dernier voyage de Cboisy par rapport à Champcenetz. Depuis rétablissecrient de £hoisy, la placé de gouvertieuç de ç^tte maison a toujours été exercée par M. le copatjB de Cpigny , ou en soï\ afeseuce par M. le maréchal de Coigny, ou e»fîn en l'absence de tous deux par M. du Bordage.. La différence de Cboisy et de la Meutte aux maisons royales, c'est que dans celles-ci l6 Roi est servi dans tous ses appartements par ses huissiers, ses grands officiers et sa bouche, au lieu qu'à Cboisy et la Meutte c'est le gouverneur qui sert le Roi et qui commande dans toute la maison, hors dans la chambre du Roi. Comme cette chambre est gardée par les huiSrsiers, les grands officiers y servent le Roi dans toutes leurs fonctions, mais ^lon pas dans tout le reste de la maison. Premièremient^ c'esi un embarras pour- un premier valet de chambre de présenter le service au Roi devant le grand chambellan ou devant le premier gentilhomme de lachambre, quoique ce soit le droit de M. de Champcenetz à Cboisy, privativament à ces grands officiers. Il y eut môme une difficulté avec M. le duc d'Aumont; H. de Gesvres fut mandé de Paris, et fit entendre raison à M. d'Aumont. D'ailleurs.H. de Champcenetz ne peut pas prendre sur lui les mêmes choses que M. de Coigny. Par exemple, un jour pendant que le Roi jouoit, M"*^ la duchesse de Brancas demanda une table de jeu, et proposa à M. le président Ogier (1) et à M. de Saint-Point de îouer avec elle. Le premier, outre la charge qu'il a chez M°*® la
(1) Le président Ogier était surintendant des finances, domaines et affaires de la- maison de M^e fc» Dauphine.
EXTBAORDmAlRË. — MAI 1748. 207
Dauphine^ est lieutenant des chasses de Choisy et fort
ami deH.de Coigny; l'autre est chef de brigade des
gardes du corps; mais ils ne sont d'espèce ni l'un ni
-l'autre à dévoir jouer dans le lieu où est le Roi. La table
jfut établie dans le même cabinet où étoit le Roi. M. de
dhampoeuete le remarqua, et demanda à M. de Gesvres ce
qu'il devoit faire. M. deGesvreslùi dit de ne rien dire
yurce que si le Roi la jnemarquoit, il donneroit appa-
jremment ses ordres, «e qui l'auto riseroit pour, une autre
Jfois;.qu:e fti att contraire le ftoi n'y faisdit fpas altention,
dl seroit plushonniète à lui (Champeenetz) de n'en avoir
J>u mercredi '^ , Versailles. — La petite assemblée ^u Glergâquidoitoommencei^cesjours^i, et la demande ^é ISimîUlons queiFon croit qui lui sera faite, ^ est une ^reuVe jq^i malgpé les préliminaires signés entre la Vranee, rAftgletcrre et la Hollande, l'on juge les se- ,^x)ars dfargent fort nécessaires. II y a quelques jours ^^'un .dei.nos ministres dlsoit que ron s'ëtoit trouvé ^3aas^ les mêmes. circonstances de 1713 et ITl^-, et qu'il :Calloit^uimoins deux ans pour parvenir à. la diminution <3ie8 ehai*ges piibliqueë* Le temps de la guerre y (quoiqu'il donne ooe§ision à une dépense infiniment plus considérable, a entendant une espèce d'avantage ; c'est que la nécessité des circonstances est. connue , et que le public s'y prête plus volontiers; et ceux à qui il est dû souffrent avec plus de patience le retardement de leur payement; au lieu qu'à la paix chacun désire recevoir son argent. !« moyen, ordkiaû^e qu& l'on emploie en pareil cas pour ftûrè entrer «rargent dans les coffres du Roi est la recherche destrdtaïits et gensd'affairesw On sait que Colbert fit usagé de cet expédient; il n'en tira pas le profit qu'il enattendoit. M. Fréniont, père de M"^ la maréchale de Lopges, étoit alors un de ses principaux commis; il fut témob de l'affliction où étoit M. Colbert du peu de succès de ortiy bpécation de. fifaances. Il restoit encore dû 8 ou 10
millions par les traitants, et Ton ne pou voit parvenir*!^^ ^^ les faire payer. M. Colbert avoit voulu traiter de cet^fl^ ^\te somme, et il n'avoit jamais pu trouver d^autres ofIr^**»^ï^^s que celle de 2 millions. M. Frémont lui proposa de Iw i W abandonner cette dette, dont il tireroit le meilleur parrxi-^rt qu'il pourroit, et offrit de lui en donner 3 m illions -tfi^ns M. Colbert accepta cette offre; les 3 raillions furent payé» ^^és, et M. Frémont y gagna 16 ou 1,700,000 livres, qui orm^^flt été le commencement de sa fortune.
En 1713 et 1714, la recherche des traitants fut propos^^ ^ à M. Desmaretz, alors contrôleur général des finance^^ ^^' M. Desmaretz, qui en connoissoit les inconvénients, voipi-^^" lut essayer si les voies de conciliation et d'arrangemen^^^* à Tamiable ne réussiroient pas mieux que celles de ri "^ gueur. U envoya quérir Bourvalais, lors un des plus fa^ -^ meux traitants et des plus riches. Il lui expliqua le be soin pressant que le Roi avoit d'argent et les moyeni dont il comptoit se servir, lui proposant en môme temp^ une taxe à l'amiable, si lui et ses confrères vouloient s'y^ prêter. Bourvalais demanda quelques jours de réflexion. Au bout de sept ou huit jours, il vint trouver M. Desnia^ retz ; il lui dit qu'il s'étoit bien attendu dès le premier moment qu'on feroit des recherches sur eux pour subvenir aux besoins de TÉtat, mais que les recherches faites en justice coùteroient au Roi des frais immenses, toniberoient peut-être en partie sur ceux d'entre eux qui étoient moins en étal de payer, ruineroient le crédit de tous, crédit utile et nécessaire même à l'État, et ne rempliroient pas à beaucoup près les vues que l'on se proposoit; il ajouta qu'il en avoit raisonné avec ses confrères et leur avoit persuadé de se taxera l'amiable; qu'en conséquence il offroit , et se faisoit fort de faire remettre dans les coffres du Roi, en huit mois de temps, 84 millions. M. Desmaretz goûta la solidité des raisons de Bourvalais, et lui proposa de donner une somme plus considérable. Bourvalais offrit jusqu'à 94 millions, etl'ar-
EXTfeAÔRDlNAlRE. — JÙiN 1746. 209
li'aDgement étoit prêt à être terminé lorsque Louis XIV :inourut. L'on peut dire que ceux qui furent suivis pen- <lant la Régence ne produisirent pas à beaucoup près une somme si forte.
Du samedi 25. Versailles. — On sait depuis plusieurs jours que M. de Bauffremont le père a eu défense de venir à la Cour. J'ai parlé ci-dessus de sa présentation, dans laquelle il salua M°* Victoire, quoiqu'il n'en ait pas le droit, n'étant pas titré. Cela se passa en présence de M"' de Charleval, qui ne connolt M. de Bauffremont que de nom ; M"**' la maréchale de Duras n'y étoit point. J'ai parlé aussi dans le temps de ce qu'il fit chez feu M™' la Dauphine, il y a deux ans, lorsqu'il se fit annoncer en disant à l'huissier qu'il étoit prince de l'Empire , ce qui ne lui donnoit encore aucun titre, mais qui produisit l'effet qu'il désiroit. Quelque extraordinaire que soit cette conduite, on n'avoit point jugé à propos jusqu'à présent de lui faire donner l'ordre qu'il vient de recevoir. Ce qui y a déterminé est une lettre qu'il écrivit à M"® de Charleval peu de temps après qu'il eut été présenté. Il lui manda qu'il lui étoit infiniment obligé de l'honneur qu'il avoit eu de saluer M"' Victoire ; qu'il ne pouvoit pas croire n'être pas en droit de jouir de cette prérogative ; que lorsque l'on avoit Thonneur d'épouser des filles de France on pouvoit bien avoir l'honneur de les baiser partout où on les trouvoit. Ce sont à peu près les termes de sa lettre. Ces paroles peu mesurées, et fondées unique^ Atient sur son alliance avec la maison de Courtenay^ mé- Wtoient bien l'ordre qui lui a été envoyé.
^«cdote sar M. d'Âyen; mot du Roi. — Anecdote sur le duc d^Oriéans;
^UHipçons contre lui au sujet des empoisonnemenls des meaibres de la
Camille royale; mot de Louis XIV. — Lettres de uoblesse données à
'^. Poisson, père de Mi»*: de Pompadonr. — Lettre de la Reine à la du-
chesse de Luynes. -> Raisonnements du public sur la paix de 1748. — Le cardinal Fleury laisse périr la marine. — Facilité da Régent à accorder des ' grâces. — Fête donnée à Mme de Pompadonr par le Roi, à la* Celle. — Anecdote sur.le cardinal Fleury.
, • î ' Ihi vendredi 7, Versailles, r- J'ai parlé dans mes Mémoires du voyage que le.Roi m'a fait l'honneur de faire àDampierre le mardi de la Pentecôte^ 4 de ce mois. Le mercredi matin, un momentavantque Ton appelât pour entrer chez le Roi, S. M. parut eu robe de chambre à sa porte, et étant rentré chez lui^ H. de Bouillon, M. de Fleury et M. de Soubise entrèrent. J'entrai aussi, parce que le Roi, comme je l'ai marqué > m'avoit donné les grandes entrées pour ce moment. Un moment a]^^^^ M. d'Ayen entra. ; le Roi dit en riant : « Voilà le duc d'Ayen qui prend d.e lui-même les premières entrées. » M. d/Ayen, confondu, sortit aussitôt, et le Roi ne le rappela point, et il ne rentra qu'au moment des entrées de la chambre.
Je fais trop de cas des anecdotes: pour ne pas mettre par écrit toutes celles que j'apprends. M"® de Luynes m'en conta une, il y a quelques jours, qu'elle tient de M. le cardinal de Polignac. On sait tout ce qui s'est dit, dans le temps, de la mort précipitée de M. le duc de Bourgogne, de M™^ la duchesse de Bourgogne et de M. le duc de Bretagne. On sait que le roi Louis XV fut malade dans le même temps, et que M™- de Ventadour fut si persuadée que les événements tragiques dont elle venoit d'être témoin n'étoient pas naturels, que pendant plusieurs jours elle fit faire devant elle dans sa chfimbre le bouillo n du Roi, alors Dauphin. Le goût que M. le duc d'Orléans avoit pour la chimie donna occasion à beaucoup de soupçons, et fit dire que M"^ la duchesse de Bourgogne fut empoi* sonnée dans une tabatière de tabac venant de M. le duc d'Orléans ; d'autant plus que sa maladie commença par un mal de tète insupportable, qui dura jusqu'à sa mort. Pour M., le duc jde Bourgogne, s'il fut empoisonné, ce
EXTRAORDIJVAIRE. -i- JUIN 1748. 211
fut par quelque liqueur; car il sentoit dans Testomac un feu dévorant qu'il connoissoit pour n'être pas naturel, et il est mort persuadé ^n poison. M. le cardinal de Polignac, étaiitàUtrecht ministre plénipotentiaire pour la paix qui fut signée en 1713, vitun homme qu'il ne connoi^oit point et qui, demanda à lui parler. Cet homme lui appointa une bouteille d'une liqueurqui lui parut extrêmeiment forte, et le pria de vouloir bien la faire remettre à M. le duc d'Orléans. M. le cardinal de Polignac crut que le parti le plus sage étoit de prendre cette bouteille; il renvoya à M. de Torcy. M. de Torcy en rendit compte à LotIs XIV, qui ne savoiV que trop tout ce qui s' étoit dit. Louis XIV lui dit : « Ne la rendez pas, gardezla; je ne veux pas mettre sur un échafaud la tête de mon neveu. »
Ce fut à Toccasion de cette maladie de Louis XV dont je viens de parler, que M"** de la Ferté, sœur de M™*' de Ventaâour, dit un mot assez plaisant, quoique peu convenable suivant les principes de la religion. Voyant le Roi bien malade, elle dit à M"*" de Ventadour : « Voilà un enfant bien heureux; son pis aller est d'aller en paradis. ))
Je ne sais que depuis quelques jours que M. Poisson, père de M"® de Pompadour, a obtenu depuis un an des lettres de noblesse. 11 avoit été employé dans les fournitures des vivres, du temps de M. Pelletier des Forts, et accusé de malversations , obligé même de prendre la fuite. Son affaire ayant été revue depuis, au rapport de M. l'abbé de Sialabery, il fut pleinement justifié, et il fut même jugé que la compagnie dans laquelle il étoit, et lui en partici;lier,^étoient dans le cas d'obtenir un dédommagement.
J'allai vendredi dernier coucher à Dampierre, et n'en revins que le samedi au soir. M"^ de Luynes étoit restée ici. fy retournai le dimanche au soir avec M"*' de Luynes. Les bontés que la Reine nous marque n l'un et à
215 MÉMOIRES DU DOC DE LlIYNÈS.
l'autre, et l'honneur qu'elle nous fait de venir ici tous \e& soirs, me firent juger que ne devant revenir à Versailles que le jeudi, il étoit assez convenable de lui donner une marque de mon respect et de m'informer des nouvelles de sa santé. J'écrivis à M"**" la duchesse de Villars, et la priai de faire ma cour à la Reine. La Reine m'envoya lé lendemain un page avec une lettre dont on trouvera copie ci-après. La plaisanterie qu'on y trouvera d'Ovide est par rapport au président Hénault, à qui la Reine a donné ce nom en badinant, parce qu'il est aimable et a beaucoup de galanterie dans l'esprit.
Copie de la réponse de la heine à M, le duc de Luynes. Il n'y a point de date, mais elle est du mercredi 5 juin 1748.
Cl Je suis trop touchée de l'attention que vous avez eue d'écrire à ]y]ine ^e Villars pour m'en tenir à sa réponse, et c'est avec plaisir que je vous marque celui qu'elle m'a fait. Je suis très-fâchée de votre absence et de celle de Mme de Luynes; je vous prie de l'en assurer et de me mander de ses nouvelles. Je craius que la fatigue qu'elle a eue ne lui fasse mal. Adieu, je vous attends tous deux avec grande impatience.
« A l'égard du pauvre Ovide, je crois que la présence de César, dont avec raison on doit être occupé, l'a pétrifié, puisque vous n'en dites rien. »
La suscription est :
A mon cousin le duc de Luynes.
Dix samedi 8, Versailles, — La signature des préliminaires a donné d'abord beaucoup de joie dans Paris; mais comme il faut que le François raisonne toujours avec un esprit de critique, on prétend aujourd'hui que le Roi étoit en état de faire une paix beaucoup plus ho- ] norable. On veut bien louer, ce qui en effet mérite infiniment de l'être, la modération et le désintéressement du Roi, qui, malgré ses conquêtes, n'a point changé de système et persiste dans ce même principe qu'il a toujours annoncé pour la base de sa conduite, de ne vouloir rien
pour lui ; mais Tarticle de Dunkerque fait beaucoup de peine à nos politiques peu éclairés; ils prétendent que le Hoi^ au lieu de se réserver seulement la liberté de for- -fcifier du côté de terre, autant qu'il le jugeroit à propos, oette importante place, de voit acquérir aussi la même liberté pour le côté de la mer. Voici les réponses que les gens sensés font aux raisonnements du public.
La guerre déclarée en 1700 au feu Roi par presque toutes les puissances de l'Europe fut, comme on le sait, à roccasion de l'acceptation du testament du roi d'Espagne Charles II. Les premiers succès des armes du Roi furent heureux ; mais la face des affaires ayant changé , on se souvient encore avec douleur de l'extrémité où le royaume se trouvoit réduit en 1708 et 1709. Les préliminaires, qui furent signés par le marquis de Torcy avec le plus extrême regret, ne servent qu'à prouver l'affreux état où étoit le royaume. Malgré cette cruelle situation, Timpossibilité d'exécuter les conditions desdits préliminaires empêcha encore plus de les accepter que l'ignominie même de ces conditions. Les affaires parurent prendre un tour beaucoup plus favorable après la victoire remportée à Denain par le maréchal de Villars , en 1712. Mais on ne seroit jamais parvenu à une paix générale, si l'Angleterre ne s'étoit pas séparée des alliés. Il est vrai que ce furent les intérêts particuliers des ministres qui déterminèrent cette séparation, plutôt que l'intérêt de l'État, ce qui est fort différent des circonstances présentes, où l'Angleterre est accablée sous le poids d'une guerre qui lui a fait contracter des dettes immenses; mais enfin on peut toujours .dire que dans la paix de 1713 c'est TAngleterre qui a affermi la couronne à Philippe V. Dans ce temps-là le dépôt' de la marine d'Angleterre étoit principalement dans la Tamise, et c'est par cette raison que le port de Dunkerque et les fortifications du côté de la mer donnoient trop d'inquiétude aux Anglois, pour ne pas dçmander qu'elles
fussent démolies. Cet article leur fut accordé en iiième temps que le vaisseau de permission pour: trente ans, auquel FEspagne consentit. Le Roi, fidèle aux- ènigagements pris par le feu Roi, agit aujourd'hui stir lé même principe ; et quoique les principaux dépote de la marine angloise soient aujourd'hui à Sfithead et à Plymouth, S. M. n'a pas voulu proposer d'autres conditions que celles qui avoient été arrêtées en 1713. On a même observé de rendre aux Anglois le nombre d'années qui leur manquoit sur la jouissance du vaisseau de penHissioi), étant juste.de diminuer celles qui se sôut écoulées depuis 1739, la déclaration de la guerre avec l^spagne les ayant mis hors de portée d'en profiter. On observe encore que le port de Dunkerque n^est pas aussi nécessaire à la France qu'il le parolt ; il est à ce que l'on prétend d'un entretien très-difficile. Il peut y tenir actuellement desfrégate* depuis 18 jusqu'à 40 canons; et les ports de Brest et de Rochefort, etc., sont suffisants* pour tenir une marine considérable. D'ailleurs la rade de Dunkerque est extrêmement difficile, et les forte que l'on a construits pour défendre le port , quoique ^ fort différents de ceux qui y étoient , peuvent être de quelque usage en cas que la guerre se renouvelât. Le bombardement seroit donc la seule entreprise que pourroient faire les Anglois ; encore est-elle d'une exécution ti*sdifficile. Us l'ont tentée plusieurs fois sans succès dans les premières années de ce siècle, et c'est ordinairement le sort de pareilles entreprises.
Une considération qui n'est pas moins importante pour déterminer la paix, c'est la prodigieuse supériorité que les Anglois ont sur nous par leur marine. Enfin un dernier raisonnement pour justifier la sagessç du parti auquel le Roi s'est déterminé, c'est que l'intérêt de la France, à la vérité, a toujours été d'humilier la maison d'Autriche, mais que l'on peut dire que le Roi y est parvenu. L'immense succession qu'a recueillie la reine de
Hongrie se trouve diminuée considérablement par la cession de laSilésie, dont la possession sera garantie irrévocablement au roi de Prusse. L'établissement de don Carlos dans les i^oyaumes de Naples e1 de Sicile, celui que Tonfait actuellement à. don Philippe à Parme, Plaisance et Guastalle, les cessions que la reine de Hongrie est obligée de faire au roi de Sardaigne, enfin la démolition de plusieurs des places que le Roi lui rendra en Flandre, doivent être regardées comme une diminution de la puissance de cette ennemie redoutable de la France. Il n'auroit tenu qu'à la reine de Hongrie; de faire une paix honorable pour elle dans le temps que M. de Belle-Isle étoit enfermé dans Prague. M. de Revenhuller, l'un de ses ministres et de ses généraux le plus affectionnés à sa personne et aux intérêts de ses États, se mit à genoux plusieurs fois devant elle sans pouvoir obtenir qu'elle consentit à la paix. Il est certain cependant qu'elle auroit été traitée sur des principes différents de ceux sur lesquels on agit aujourd'hui.
Il faut -convenir aussi que l'état où se trouve notre marine nous a ôté la liberté de proposer des conditions aussi avantageuses qu'on auroit pu le désirer. Cette faute estrouvrage du ministère de M. le cardinal de Fleury. Un homme fort instruit me disoit aujourd'hui qu'en 1725, sous le ministère de feu M. le Duc, il fut convenu qu'outre les 9 millions destinés par an à la marine, sur lesquels il n'y a que 500,000 livres pour la construction de vaisseaux, il seroit payé 3 milliofas. uniquement destinés aux nouvelles constructions. Mais que Tannée suivante, M. le cardinal de Fleury étant devenu premier ministre, avoit retranché ces 3 millions (1). Il faut espérer que l'on suivra présentement des principes plus utiles au rétablissement de la marine, et que Ton fera usage de la commo-
(1) Il n'en a jamais été payé qu'un an et quatre mois. ( Note du duc de Luynes. )
2in MÉMOIRES DU DUC DE LUYNKS.
dite que l'oil a de faire construire au Canada, au llississipi et dans tous les ports du royaume.
Du mardi 18, Versailles. — Le Roi partit hier pour Rambouillet, d'où il revient demain. Il y a six dames à ce voyage : M"® la duchesse d'Antin , M"® la duchesse de Brancas douairière. M"** de Livry, du Roure et de Pompadour; la sixième est H'"^ de Sassenage. Le Roi ne Ta point menée; c'est M"* la duchesse de Penthièvre qui a engagé JM"*^ de Sassenage à y aller et qui l'a menée. jjme jg Penthièvre et sa dame d'honneur y sont aussi.
Du vendredi 21, Versailles. — La facilité ayec laquelle feu M. le duc d'Orléans régent accordoit des grâces étoit fort connue, ce qui Texposoit souvent à des embarras et donnoit lieu à des inconséquences. On m'en contoit une hier assez plaisante. M. le marquis Dubier demanda une pension à M. le duc d'Orléans; M. le duc d'Orléans lui en donna une sur l'ordre de Saint-Louis. Quelque temps après, M. le duc d'Orléans s'aperçut qu'il n'étoit seulement pas chevalier ; il fallut qu'il lui donnât la croix.
Du 25, JÙampierre. — J'ai parlé du souper que le Roi alla faire avant-hier à la Celle; il n'y eut que les favoris admis à ce souper, c'est-à-dire M. de Soubise, M. de Luxembourg et M. de la Vallière; ce fut même un grand mystère. M"*^ de Pompadour ne comptoit que sur un souper à l'ordinaire; elle y trouva une fête que le Roi lui donnoit (1), un feu d'artifice et une musique. Le Roi comptoit revenir après souper, mais on lui proposa de rester, et il manda à onze heures à Versailles qu'il couchoit à la Celle.
(i) Commeron étoit au fruit, il entra dans la salle quatre petites filles et quatorze musiciens, tous habillés en bergers fort' galamment. lies petites filles étoient celles qui dansoient aux ballets ; Tune présenta un bouquet à M"» de Pompadour accompagné d*un compliment et de plusieurs petites chansons. On se leva de table, et l'on proposa à Mme de Pompadour de s'avancer à «ne fenêtre, et l'on lira dans le moment un feu d'artiHce, Le Roi parut extrême» ment gai. (Note du duc de Luynes,)