‹ Mémoires du duc de Luynes sur la cour de Louis XV (1735-1758) (volume 4)Chapitre 9 sur 18 · EXTRAORDINAIRE. — JUILLET · texte numérisé non relu

EXTRAORDINAIRE. — JUILLET

froidement M"^ de Noailles quand elle la vit, et ne voulut point aller chez elle lorsqu'elle accoucha. C'étoit cependant l'usage que k Reine allât chez les femmes titrées. Quelque temps après une autre femme titrée étant accouchée, la Reine voulut aller chez elle , mais le Roi ne le voulut pas, et de ce moment cet usage a cessé. >

Je ne sais si je n'ai pas déjà marqué que le mariage de M. le comte de Noailles avoit été arrêté avec M"** de Vintimille, sœur de M"* de Mailiy. Les paroles étoient données par le maréchal et par le comte de Noailles ; la maréchale n'avoit pas encore été consultée ; ils allèrent lui en rendre compte. Elle avoit bien prouvé par sa conduite qu'elle étoit occupée (Je la grandeur et de l'élévation de la maison de Noailles ; elle vouloit pour eux de la faveur, mais une faveur réelle et solide ; elle trouva celle-ci un peu frivole, et dit qu'elle n'y conséntiroifjamais. Les paroles étoient données, et le inaréchal fort embarrassé; elle lui dit qu'elle prenoit tbut sur elle, qu'ils pouvoient dire qu'une vieille grand'mère pour qui ils avoient beaucoup de considération ne l'avoit pas voulu.

Du mercredi 24, Compiègne. — M. de Bouillon fit hier une tentative pour l'extension des droits de sa charge, dont le succès n'a pas été heureux pour lui. Il étoit au çUner. de la Reine avec M"® de Turenne ; ils s'approchèrent l'un et l'autre de la Reine lorsqu'elle fut hors de table et demandèrent à lui parler. M. de Bouillon lui dit qu'il venoit supplier S. M. de vouloir bien permettre à M"** de Turenne de jouir chez elle d'une prérogative qui appartenoitàla femme du grand chambellan : c*étoit toujours d'avoir chez la Reine la première place auprès de S. M. La Reine lui (Jit qu'elle n' avoit jamais entendu parler de cette prétention. M. de Bouillon ajouta que feu M"® de Bouillon, sa femme, n'en avoit point fait usage parce qu'elle venoit peu à la Cour, mais que M"' la maréchale de Boufflers étoit bien instruite de cette prérogative, et n'en faisoit nulle difficulté. La Reine lui dit : « Mais j'ai

VU votre belle-mère chez moi, et il n'a jamais été question de cette prétention ; il faut bien que mon service soit auprès de moi. ATégard de la marécbale de Boufflers, je crois qu'on vous a mal instruit de ses sentiments. » M. de Haurepas étoit présent à cette conversation, et ne disoit pas un mot. La Reine lui demanda en particulier pourquoi il avoit gardé le'silence. « J'écoutois Votre Majesté, répondit-il, et je trouve comme elle Tidée de M. de Bouillon nouvelle et sans fondement. » La Rqine appela M"*** la maréchale de Duras, qui étoit encore dans la chambre, et lui demanda ce qu'elle en pensoit. H*"*^ de Duras lui dit qu'elle n'avoit jamais vu qu'il fût question de cette précpgative du temps de M°*® la duchesse de Bourgogne , à qui elle avoit cependant fait sa cour lo]%temps et assidûment. Enfin la Reine eu a parlé ce matin au Roi, qui lu* a dit que cette idée étoit aussi très-nouvelle pour lui, qu'il n'avoit jamais ouï dire qu'il fût question de pareilles prétentions.

Mort de M. de Maiily, mari de la maîtresse du Roi. Louis XV apprend celte mort à la Reine. Mot étrange du Roi. — Anecdotes sur Louis XIV et sur le Régent. — Lettre de la Reine. -^ Difficulté faite par les aumôniers du Roi à raumônier de M<ne |a Dauphine. Opinion du Roi à ce sujet. — Anecdote sur le mariage du duc de Berry. — Détails sur le Dauphin.

Du jeudi 1", Compiègne. — J'ai marqué la mort de M. de Mailly, mari de M"*^ de Mailly, maltresse du Roi. C'étoit un homme singulier, qui avoit vécu en mauvaise compagnie ; il avoit peu ménagé sa santé. Comme il étoit fort peu connu et qu'iï ne venoit jamais àla Cour, la Reine ignoroit absolument qu!il fût malade ; à peine savoit-elle qu'il existoit. Le Roi lui dit hier matin : «M. de Mailly est mort. M — « Et quel Mailly? » dit la Reine. — a Le véritable, » répondit le Roi. La réponse m'a paru digne d'être marquée.

EXTHAORDINATRE. — AOUT 1748. 221

Du jeudi 10, Dampîerre. — J'ai marqué dans mes livres verts (ou extrait»), que le 13 juin 1715 M. l'abbé de Broglie, agent du Clergé, apportoit au Roi la nouvelle que l'assemblée accordoit au Roi 12 millions. L'abbé de Broglie me contoit aujourd'hui que lorsqu'il arriva à Versailles et qu'on Teut fait entrer dans le cabinet du Roi , il trouva S. M. assise dans un fauteuil ; il lui présenta la lettre de M. l'archevêque de Narbonne. Le Roi, après l'avoir lue, prit une plume pour répondre deux mots de sa main ; mais la main étoit si tremblante, qu'il fut obligé de chercher une posture plus commode pour pouvoir écrire. 11 parvint enfin à écrire deux ou trois lignes; mais ayant remarqué Tattention extrême avec laquelle M. l'abbé de Broglie regardoit ce tremblement, il lui dit : « Monsieur l'abbé, ne dites point , je vous prie, au Clergé l'état où vous me voyez. Je sais qu'il y a beaucoup de gens qui désirent ma mort, et ils n'ont pas longtemps à attendre. » M. l'abbé de Broglie répondit ce qu'il convenoit à pareil discours, et surtout par rapport au tremblement, qui arrive à toutâge. Le Roi appela son premier valet de chambre (Blouin)pour cacheter sa lettre. Blouin, soit pour faire sa cour, soit qu'étant vieux il eût en effet la main tremblante, eut beaucoup de peine à s'acquitter de cette commission. L'abbé de Broglie le remarqua, et le fit remarquer au Roi; le Roi en rit beaucoup.

L'abbé de Broglie me parloit aussi d'une autre anecdote. Il étoit en grande familiarité avec M. le duc d'Orléans; il savoit que ce prince avoit un système dont les suites pouvoient être dangereuses, surtout en gouvernant un royaume, c'étoit dans le temps de la Régence, c'est qu'il croyoit qu'il n'y avoit dans le monde aucun honnête homme. «Traitons, je vous prie, cette matière à fond. Monseigneur, lui dit-il; je ne pense point du tout comme vous sur la probité, et cependant je vous prouverai que nous avons tous deux raison. Vous avez passé votre jeunesse avec des libertins, parce que vous l'étiez aussi. Dans

222 M3ÈM01RES DU DUC DE LUTHSESv ,=

un. ÈLge plus avancé vous avez commandé les- armées, vous avez été en Espagne et vous vous êtes Is^ssé entraîner aux mouvements de Tambition; vous n'avez trouvé alors que des gens qui çherchpient à servir et à secpnder, cette passion; vous ète^ devenu le maître , ♦ vous ne trouvez que des iOlatteurs ; comment croiriez-vous qu'il y a d'honnêtes gens dans le monde? o C'était en effet faire en peu de mots la vie de Jif, le duQ d'Orléâiius.

Du jeudi 15, Compiègne. — f-e^itoi alla dimanche 11 à laMeutte pour tirer dans la plaine SaintrDenk. Il mena à ce petit voyage M"" de Pompadour, d'Estrades et de Livry^ et M''*^ la duchesse de Brancas douairière.

Une absence que j'ai faite d'ici depuis le dimanche 4 jusqu'au dimanche 11, pendant laquelle j'ai été à Dampierre, m'a donné occasion de recevoir une nouvelle marque des bontés delà Reine. On trouvera ci-après copie de la lettre qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire de sa main.

Copie de la lettre de la Reine (1).

« Dans les plus grandes retaraites il y a des moments de récréation ; je suis actuellement aux Carmélites pour y passer toute la journée jusqu'à six heures, où le devoir m'appelle.ailleurs ; jeme fais un plaisir de vous écrire de ce lieu solitaire. Vous voyez par là^ue dissipation ou occupation ne m'empêche pas de penser à vous; j'espère que vous abrégerez votre absence ; vous lé devez à Timpatienée que j'ai de vous revoir. »

Copie du bUlet de la Reine à M^^^ la duchess,e de Luynes^ en lui envoyant la lettre ci-dessus, à son appartement à Compiègne,

<( Voici, Madame, un fruit de ma retraite ; honni soit qui mal y pense. »

(1) Cette lettre a été reçue par M^ le duc de Luynes à Dampierre, le 8 ou le 9 août 174S. Elle fut écrite par la Reine étant aux Camiéiites à Compiègne et envoyée à M»>e de Luynes, sans être cachetée, a^vpc le peti^ billet de deux W^esi ci'lomi, (Note du manuscrit.)

Du mardiS^T, Bampierre. — J'ai parlé dans mon jour-r nal d'une dif Acuité que les aumôniers du Roi ont faite à mon frère pendant Compiègne, au sujet du livre des Évangiles et de la Paix qu'ils prétendent présenter à M. le Dauphin et à H*"^ la Dauphine lorsqu'ils sont à la paroisse, sans le Roi ni la Rçi^^^ et cejia préféral>]^ment au premier aumônier de M"* la Dauphine quoique évéque. Ils souti^p^e^t qu'il faudwt qu'il fût en rochet et camail pqi^rS^oiç la.préférence sur eux^ et cependant l'aumônjLer.du IWi ^'.étoit. pas lui-même en rochet. Mon frère a instruit de. cette affaire M. de Maurepas qui en a rendu compte au Roi à Gompiègne; le Roi lui dit de faire un mémoire ^contenant ce qu'il croiroit de plus raisonnable sur les prétentions des aumôniers de quartier, et il ajouta : a Mes amnômers ne demandent pas mieux que d'empiéter ; nous en ayons vu l'exemple pour le baptême des enfants de {Fr,anoe>.qui anciennement étoient faits par un évéque en l'absence du grand et du premier aumônier, et présentement ce sont les aumôniers de quartier, i»

On me contoit aujourd'hui une anecdote fort peu importante, qaais qui cependant sert à prpuyer que le man9g^ d&if^ùH. le duc de Berry avec Mademoiselle n'avoit point été l'effet du,; goût ni de la volonté de ce prince. M"* de Rupelmonde (d'Alègre), qui est ici actuellement, étoit dans rantich^mbre de M""*" de Maintenon, .avec M* le duc de Berry et/M^fde la, Vrillière (Mailly) depuis tlazarin. Dans ce moment, Mademoiselle passa desvant eu?, et entra chez M'^^d^ Jtt^inte^non. M"^ de la Vrillière^ qui haçardoit volontiers, les questions et les pj^pqs,'dità/M..leducde Berry,; epjui montrant Mademoiselle : i<: Monseigneur ; on dit qqe. vous allez l'épouser. >> r— <c Je vousuBsure que non, lui dit-il; il n'en est pas question. » — « J'en suis fort aise, lui dit-elle, car je la connois, elle auroit voulu être la maltresse, et d'ailleurs elle boit un peu trop bien du vin de Champagne. » Quinze jours après, le mariage fut conclu.

* J'ai parlé plusieurs fois, tant dans ce livre que dans mon journal, de ce qui regarde M. le Dauphin. Sa personne est si importante à rÉtat, que Ton observe tout ce qui peut faire connoltrason caractère. Il a sans contredit de Fesprit, de la vertu, de la piété éclairée et fondée sur des principes excellents, mais malheureusement ju^u'à présent il ne parolt s'amuser à rien. Pendant quelque temps , il a appris à jouer du violon et faisoit exécuter de la musique chez lui ; le goût du violon a entièrement passé, celui delà musique diminue beaucoup, et on n'en voit aucun autre qui ait pris la place. Il ne peut souffrir le jeu, la comédie, ni la chasse, et aime médiocrement la promenade. Il aime beaucoup M"® la Dauphine, et cette amitié est réciproque; et en tout il est fort capable d*amitîé. Il a aussi la bonne qualité d'estimer la vertu, mais il se laisse quelquefois aller à sa vivacité. Pendant le voyage de Compiègne, M™* de Tessé (Béthune ), qui est dame de M"*^ la Dauphine, se trouvant mal logée, avoit demandé avec instance qu'on lui donnât le logement de M"'® de Caumont (Noailles), lorsque M"*® de Caun^ont eut mandé qu'elle n'iroit point à Compiègne. M"** de Tessé trouvant quelque difficulté à obtenir cet arrangement, en parla à M. le Dauphin; M. le Dauphin, par bonté d'àme, saisit cette affaire avec trop de vivacité et ordonna tout haut devant dix ou douze personnes que l'on allât dire au grand maréchal (1) de lui venir parler. Il dit . au grand maréchal qu'il vouloit que M"" de Tessé eût le logement. Le grand maréchal répondit que le Roi en avoit disposé. M. le Dauphin insista, et le grand maréchal, sagement, se retira sans répondre. Il n'en fu^pas autre chose. M"** de Tessé n'eut pas le logement, et ce fut M"* de Rupelmonde (Gramont), à qui il étoit destiné.

(l) M. de la Suze. {Note du duc de Luynes,)

Fête donnée au Roi par M°b® de Pompadour. Mauvaise humeur du Roi et opinion de la Reine sur cette mauvaise liumeur. — Le comte de Ciermont prête son appartement à Versailles au roi de Pologne. Difficultés. Lettre de la Reine à ce sujet. — Voyage de Crécy. — Lettre du roi de Pologue à M>ne deLuynes. — Départ de M. de Wiette. — Voyage de Madame lofante. — Dépenses énormes qu'entraîne le déplacement de la maison du Roi. — Frais du voyage de M.^^ Victoire.

Du mardi 3, Versailles. — J'ai marqué dans mon jour- ' nal la fête que M*^ de Pompadour donna avant-hier au Roi à sa petite maison de la Celle^ à une lieue d'ici, qu'on ap pelle le petit château. Cette fête fut extrêmement jolie ; tous les différents divertissements furent exécutés avec tant de précision que l'on passoit successivement de l'un à l'autre sans intervalle ; cependant le Roi parut y prendre peu de part et fut très-sérieux, ce qui fut extrêmement remarqué. M"*^ de Pompadour n'avoit pas voulu l'instruire de la fêtç, pour lui donner une agréable surprise; on prétend que c'est ce qui ne réussit point auprès du Roi. On ne sait point s'il fut mécontent de ce que M""^ de Pompadour se leva de table pour chanter le rôle de la Nuit; s'il n'a voit pas pris un peu d'humeur dès son arrivée parce qu'elle lui demanda en grâce de ne pas descendre dans le jardin, afin qu'il ne vit point ce que Ton préparoit. On a jugé aussi que les paroles du ballet pouvoient lui avoir déplu. D'autres ont cru peut-être avec plus de fondement que c'étoit plutôt celles du chœur de Scanderbeg. Enfin on ignore si ce n'étoit pas aussi l'impossibilité où il se trouvoit de danser, ayant été obligé de se masquer publiquement et étant trop en représentation. Cependant il resta au bal jusqu'à trois heures et demie, comme je l'ai dit. Il n'avoit point Tair de s'y amuser. C'étoit M. de la Vallière qui avoit ordonné toute cette fête ; il étoit sorti de table longtemps avant le Roi, et

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avoit soupe avec M. de C!ourtenvaux et M. de la Salle et tous les petits danseurs et danseuses.

La Reine a su (jue le Roi avoit paru de mauvaise humeur. Bien loin d'en paroltre contente , elle a dit qu'elle ne pouvoit pas approuver le Roi de ne pas prendre part à une fête qu'on avoit préparée avec tant de soin et tant de désir de lui plaire ; qu'elle eh étoit fâ^ée pour M"^ de Pompadour, et qu'elle la «plaignoit beaucoup.

Au souper du Roi à la Celle, il y avoit dix-huit personnes, dix hommes en comptant le Roi et huit femmes. Les femmes étoient M"** de Pompadour, M"® de Brancas douairière, M"^ d'Estrades, M"* de Livty, M»* du Roure , M*^ de Belzunce, M"* de Castries et M"* de Pons. Les hommes étoient le Roi, M. le duc de Chartres, M. de Luxembourg, M. de Soubise , M. de Croissy, M. le duc de Duras, M. de Nivernois* M. le comte de Noailles,M. le duc de Villeroy, M. de Saulx le neveu.

Au dernier voyage de Choisy, d'où le Roi lîevint vendredi dernier, il n'y avoit que trois dames : M*"* de Pompadour, M"* d'Estrades, M™*" de Livry, les^ autres qui ont coutume d'y aller étant de semaine.

Du jeudi 5, Versailles. — Le roi de Pologne (Stanislas ) arriva il y a aujourd'hui huit jours de Lunév'dle à Trianon. J'ai marqué dans mon journal, depuis son arrivée, qu'il faisoit usage de l'appartement de M. le comte de Clermont ici au château (1), quelques heures de la journée. Lar Reine avoit chargé M°*de Luynes d'écrire à H. le comte de. Cler mont-Prince, pour qu'il prêtât son appartement au roi de. Pologne quelques heures de la journée pendant le séjour qu'il feroit à Trianon. M. le comte de Clermont accorda la demande, mais il manda à M"* de Luynes qu'il la prioitde demander à la Reine la permission de coucher dans son appartement à Versailles lors-

(1) Cet appartement avait été celui de Mme de Maintenon.

qtiMl y viendroit, ne sachant où se retirer. M™^ de Luynes envoya cette réponse à la Reine, et S. M. écrivit à M™* de Liiynes là lettrte 'dont voici copie.

«î Je vous prie de mander à M. le comte de Clermont qu'il peut coudi^ dans çoo' appartement, et que je n'ai pensé autre chose en le lui demandant sinon qu'il en feroit les honneurs au Roi mon père dans la journée quand il s'y trouveroit.

« J'aimerois mieux répondre à dix mille harangues qu'à cette lettre.

,« .^.Ç 91US bien aise, avec beaucoup de bonté, puisqu'il faut parler en R^ue, de lui faire sentir «a sottise. »

Copié dé là lettre de M*^' de Luynes écrite de la part de la Reine à M. le comte de Clermont ^^prince du sang.

Monseigneur,

« J'ai porté à la Reine la réponse de Votre Altesse Sérénissime. Elle m'a dit que vous pouviez coucher dans votre appartement, et qu'elle avoît seulement compté, en vous le demandant, que vous voudriez bien en faire les honneurs au Roi son père pour quelques heures dans' la journée quand il s'y trouveroit. Voilà ses propres expressions. D'ailleurs il me parott que le séjour du roi de Pologne ne sera pas long Hài Je suiSc très-sensible aux marques de bonté de Votre Altesse Sérénissime. Je U^ supplié 4'être persuadé de toute ma reconnoissance, et que rien ne se peut ajouter au respect infini avec lequel j'ai l'honneur d'être

Votre irès*humble et très-obéissante servante.

Du samedi 14, Versailles. — J'ai marqué le voyage du RcH. àCréey du lundi »9 au jeudi 12. Les dames de ce yoyage étoi^t- M*"® de Brancas douairière. M™® de Livry, M»*du ïlpura, M"** d'Estrades et M"^" de Pons. M™*' de Pon>. pa^^f partit avec ces cinq dames dès le dimanche. Il y a eu beaucoup d'hommes à ce voyage; il y a toujours eu vingt-huit ou vingt-neuf personnes , tant hommes que femmes, à table avec le Roi.

J'ai marqué le changement fait au théâtre des petits appartements. Comme l'espace est actuellement beaucoup

plus grande on a ajouté à Torchestre grand nombre de musiciens de la chambre du Roi.

J^ai dit dans mes Mémoires que M. de Jablonowski étoit venu voir le roi de Pologne à Trianon. M"" de Luynes m ayant remis il y a quelques jours une lettre que le roi de Pologne lui^écrivit lorsque M. de Jablonowski partit de Lunéville, je la fais copier ici.

Copie de la lettre du roi de Pologne,

En envoyant, ma chère duchesse, mon neveu le prince Jablonowski à Paris, il ne sauroit se présenter à ia Cour plus agréablement que sous vos auspices ; ainsi je me donne la liberté, par la confiance que j'ai en votre amitié , de vous prier de vouloir le produire et d*étre persuadée qu'on ne sauroit être plus que je suis de tout mon cœur,

Votre affectionné

StanisljlS, roi.

A la ifalgrange, le 7 de Juin 1748.

Du mardi 24, Versailles. — J'ai marqué dans mes Mémoires que M. le baron de Wiette,qui vint l'année passée ù Fontainebleau, a pris congé sans audience, mais seulement présenté par M. deSainctot. M. deWiette n'étoit venu que pour donner part au Roi du mariage de l'électeur de Bavière, et devoits'en retourner fort peu de temps après ^ mais comme il devoit de largent à plusieurs personnes et qu'il étoit dans l'impossibilité de pay«r, il a été obligé d'écrire plusieurs fois en Bavière, oui' on étoit peu content de son trop long séjour ici. Il parolt que nos ministres ne l'ont pas approuvé davantage. Enfin M. de Wiette a eu de l'argent, et a payé; il part dans peu de jours. C'est par ces raisons de mécontentement et de retardement qu'il n'a pu obtenir d'audience pour prendre congé.

Le Roi alla tirer hier dans le parc, et il y est retourné encore aujourd'hui. 11 est monté dans son carrosse aujourd'hui avec M"* de Pompadour en habit de chasse , M'"*^ la duchesse de Brancas douairière et M™'' de Livry,

qui étoîent en robe, M. le duc de Villeroy et M. le comte de Noailles. M*"® de Pompadour a monté à cheval à la suite du Roi ; les deux autres dames ont monté en calèche. Du dimanche 29, Versailles. — J'ai marqué Tarrangement qui a été fait pour le voyage de M"** Infante ; le Roi n'a pas jugé à propos d'envoyer sa maison au-devant d'elle, à cause des frais immenses que coûteîit ces voyages. Chacun dans la maison du Roi veut tirer tout le profit qu'il peut de sa charge ; il se fait des frais immenses pour les fournitures; en même temps les intendants font des dépenses prodigieuses, de sorte que* le voyage de M"** Victoire, de Fontevrault ici, a coûté à ce que l'on prétend 7 ou 800,000 livres. Lorsque l'arrivée de M"* Infante a été décidée , on comptoit que le détail des ordres du voyage regarderoit M. de Maurepas comme secrétaire d'État de la maison du Roi; mais M. de Maurepas a représenté que puisqu'on n'y envoyoit qui que ce soit de la maison du Roi, il étoit bien plus naturel que ce fût H. de Puisieux qui fût chargé de donner les ordres , M"* Infante devant être regardée en celte occasion comme une princesse étrangère. C'est donc M. de Puisieux qui se mêle de tout, même pour les ordres à donner pour le départ des gardes du corps. Les intendants sont chargés de faire tous les frais, dont ils enverront des mémoires; M. le comte de Noailles est chargé de veiller à tout pour que M"* Infante et M"*^ sa fille soient servies et traitées convenablement. On envoie sept ou huit berlines audevant d'elles, mais point de chevaux.

IndispositioD de M">e de Laynes. Bontés de la Reine à cette occasion. — Anecdotes sur le Dauphin et la première Dauphîne. — Anecdote sur la maladie du Roi à Metz. — Détails sur le caractère de Louis XV. ^ La Reine mécontente de M. Mole, et pourquoi. — M. de Puisieux mécontente la Reine. — Anecdotes sur Louis XV. Crédit du Cardinal ; la Reine fou *

tient M. le Duc contre lui. Moyen qu'emploie le Cardinal contre la Reine. — Anecdote sur le prince de Galles. -~ Madame Infante. Le luaréclial de

Richelieu nommé maréchal de France. — Aventures d'un Dominicain

Le secret des postes.

Du samedi 5, Paris. — M°* 4© Luynes s'étant trouvée incommodée n'a pas pu suivre la Reine à Choisy, où S. M. s'est rehdue mardi, d'où» ellef pairtît ^H^aaf-liîeT pour Fontainebleau. La Reine a marqué tclutes 'sortes de bonté à M"*' de Luynes à cette occasion, et a fiàro affligée d'être plusieurs jours sans la voir. : ' '• '-

H. de Montauban et H. de Brionne allèrent mercredi à Choisy faire signer leur contrat de mariage, et mon fi?êre y fut comme cousin de H. de Brionne. Là Reiàev a|»rès avoir demandé avec empressement à mon frère' des nouvelles de M™® de Luynes, le fit approcher fort près d'ellé'et lui dit extrêmement bas : « Dites à M. et à M*^ de Lùyiies que je suis ici com^me dans un pays étranger, où Fon èM ravi de voir des gens de son pays. Ne redites ce propos à qui que ce soit qu'à eux; il pourrditètre pris en mauvaise part, et il n'est dicté que par nion amitié pour eux:; car j'ai tout sujet d'être contente de la façon dont j^ stfiî^ ici.»

Du mardi 15, Fontainebleau. — Je ne sais si je n'ai pas déjà marqué ce que me oontoit hier M. Tévèque de Hirepoix de feuM^^la Dauphine Marie-Thérèse. M. leDatiphin avoit beaucoup d'amitié pour elle, et outre cela confiance et considération, et elle étoit occupée à essayer de eorri*ger par amitié tous les petits défauts qu'elle pôuvoît remarquer à M. le Dauphin. Pendant que M. le Dauphin étoit encore entre les mains des femmes, il avoit pris l'habitude, à l'exemple de quelques-unes de ces femmes fort pieuses et fort dévotes, de faire le signe de la croix toutes les fois qu'il passoit devant la porte de la salle de la comédie. M. de Chàtillon et M. de Mirepoix, lui ayant représenté combien cet acte de dévotion étoit peu convenable à un homme comme lui, avoient trouvé moyen

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de l'en corriger; mais iiavoit conservé une autre habitude. A l'église, lorsqu'on donnoit la bénédiction du Saint- Sacrement, ou à l'élévation à la messe, il se prosternoit jusqu'à terre, de manière que son front touchoit à terre. Étant allé au salut aux Basses-Loges, près de Fontainebleau, avec M"** la Dauphine, il se prosterna à H bénédiction, à son ordinaire. M™*.laDauphine le remarqua; mais elle ne voulut lui en rien dire dans le moment. La Reine, qui étoit au salut, entra dans la maison des Bas$^es-Loges avec M. le Dauphin et M™® la Dauphine; on parla des reclus qui sont dans cette maison et qui habitent dans un hâtitnent au bout du jardii^. W. le Dauphin proposa à M*"® la Dauphine de les aller voiyj 6:11e ne vouloit point y aller; il l'en pressa beaucoup; enfin la Reine la détermina. En traversant le jardin^ M"*^ la Dauphine dit à M. le Dauphin avec beaucoup d'amitié, ce Vous voyez ce que je faisjpar complaisance pour vous; je vous demande aussi une marque de complaisance de votre part ; à la bénédiction du Saint'Sacrement vous vous prosternez comme pourroit faire un religieux ; cela ne convient pointa un homme comme vous, et cela est remarqué avec raison ; je vous demande par amitié de ne le plus faire. » De ce ii^oment-là M. le Dauphin a cessé de se prosterner.

J€| m/ets volontiers dans ce livre toutes les anecdotes qui peuvent venir à ma connoissance. On sait tout ce qui se passa à la maladie du Roi à Metz, en ilkk. La Peyroûie^ preçaierchirurgiep, youli^t conduire seul cette maladie, n'ayant d'autre, conseil que/celui de M. Chicoyneau, sur TiBsp^it duquel il avoit un pQUvoir despotique. On fut obligé d'appeler des médecins.Qtdje faire venir Dumoulin de Paris. La Reine, deux ou i^ois jours après son arrivée à Metz, se trouva chez le Roi ai<k ojoment que La Peyronie le pansoit. Les vésicatoire&quel'ou avoit appliqués dans le temps de la grande extrémité a voient formé de petites plaies; le Roi, en présence de la Reine, qui l'entendit, dit à La Peyronie : a Vous êtes un coquin ; vous m'avez toi*r

jours dit que ma maladie n'étoil rien ; j'ai été à la dernière extrémité, et vous me l'avez laissé ignorer. »

J'ai parlé quelquefois de la douceur liu caractère du Roi. Personne en effet n'est plus aisé à servir; il souffre avec une patience extrême les fautes de ceux qui ont l'honneur *de lui être attachés, et paroit même souvent ne point remarquer des propos hasardés devant lui ; mais pour ceux-ci il s'en souvient, au lieu qu'il oublie fort aisément les occasions où ses domestiques manquent à son service. Il seroit à désirer que cette même douceur fût dans ses propos. Le Roi a donné un bénéfice à un ecclésiastique attaché à M. le comte de Charolois. M. de Charolois, infiniment touché de cette marque de bontés vint lui en faire des remerciements. Le Roi lui demanda quel âge avoit cet ecclésiastique. M. de Charolois répondit : a Environ cinquante ans ». LeRoi parut étonné, et lui dit qu'il le croyoit beaucoup plus vieux et qu'il pourroit avoir par conséquent occasion de redonner bientôt ce bénéfice.

Du lundi 21, Fontainebleau. — M"® Mole est accouchée à Paris d'un garçon. M"" de Luynes l'a dit ce matin à la , Reine, et que c'étoit une grande joie dans cette maison ; M"* de Luynes a ajouté que cette famille, qui est ancienne, avoit donné en toutes occasions des preuves d'un grand attachement pour nos rois. La Reine a paru peu touchée de ce récit, et a dit à M"' de Luynes qu'elle avoit lieu de n'être pas contente personnellement de M. Mole; que M. Bernard, son beau-frère, surintendant de sa maison, ayant demandé la survivance de cette charge pour son fils, elle avoit jugé à propos de n'y pas consentir; ce que M. Mole ayant appris, il avoit répondu : « Puisque la Reine s'y oppose, il faudra s'adresser à d'autres. »

Du mercredi 23, Fontainebleau. — La nouvelle de la signature du traité définitif entre la France, l'Angleterre et la Hollande arriva ici le 20. Cette nouvelle fut précédée par l'arrivée d'un courrier huit heures auparavant.

M. de Puisieux en rendit compte au Roi d'abord ; et lorsque le second courrier fut arrivé, le Roi en parla tout haut le soir même chez M"' de Pompadour. Il y avoit eu grand couvert ce jour-là et par conséquent conversation après le souper. Quelque intéressante que soit la nouvelle, le Roi n'en dit pas un mot à la Reine, qui ne l'apprit que le lendemain. La Reine fut un peu blessée contre M. de Puisieux de ne lui en être pas venu rendre compte sur-le-champ; mais M. de Puisieux croyoit que le Roi apprendroit lui-môme la nouvelle à la Reine et à M. le Dauphin, et n'a voit pas voulu en parler sans un ordre de Sa Majesté.

Un homme instruit me contoit hier deux anecdotes assez singulières, l'une de la jeunesse du Roi et l'autre du commencement de son mariage. Après la mort de M. le duc d'Orléans, M. le Duc étant premier ministre, outre le travail qu'il falsoit avec le Roi, auquel M. de Fréjus étoit toujours présent, M. de Fréjus avoit conservé l'usage d'être tous les jours seul avec le Roi pendant une heure ou deux, sur le prétexte d'une espèce de continuation d'étude. Il y avoit dans la petite galerie intérieure de l'appartement du Roi un cheval de bois où le Roi prenoit ses leçons du maître k voltiger. Pendant ce temps de tète à tête avec M. de Fréjus, le Roi passoit dans cette petite galerie, sautoit sur le cheval de bois, et M. de Fréjus par complaisance ôtoit son manteau et faisoit ou essayoit de faire le même exercice; cela n'est peut-être arrivé qu'une fois, mais cela fut remarqué.

Il est certain que personne n'avoit un crédit plus absolu sur l'esprit du Roi que M. de Fréjus. Une preuve incontestable est le fait dont je vais parler. Le Roi, marié en 1725, parut prendre beaucoup de goût pour la Reine ; ce goût dura avec grande vivacité pendant deux ou trois mois. Pendant ce temps-là, la Reine, tout occupée des obligations qu'elle avoit à M. le Duc et à M"*" de Prie, s'étoit trop livrée à suivre leurs conseils et le désir extrême

quMls avoient de diminuer, même de détruire, s'il éioit possible, le crédit de M. de Fréjus. La Reine n'avoit pas assez senti que son premier et principal devoir, et outre cela le seul moyen de se rendre heureuse, étoit de prendre conseil du Roi lui-même et de se conformer à tout ce qui pouvoit lui être le plus agréable. Elle avoit cependant fait des questions au Roi sur.H. de Fréjus; la réponse du Roi auroit dû lui faire juger qu'elle de voit chercher à ménager M. de Fréjus plus qu'aucun autjpe;«nfin, elle n'agit pas conséquemment à ce principe, et avantla scène dont j'ai parlé au commencement de ce livre (1)^ M. de Fréjus fut instruit de la façon dont pensoit la Reine. Il crut qu'il devoit lui faire sentir qu'il le savoit; il en parla au Roi^ et lui demanda en grâce d'être un temps sans user des droits du mariage avec la Reine. Lç Roi continuant toujours à coucher dans le lit de la Reine fut dixhuit ou vingt jours à suivre exactement les leçons de son précepteur. Quoique ce fait soit inconcevable, il est certain; on m'a même assuré que cette docilité singulière du Roi avoit duré plusieurs mois ; ce qui peut le faire croire, c'est que la Reine fut très-longtemps sans devenir grosse; le public en étoit étonné, et la Reine affligée ; et je sais positivement qu'elle dit en ce temps-là que ce n'étoit pas sa faute. .

On#me contoit hier une anecdote d'une espèce totalement différente; c'est un fait arrivé depuis deux ou trois mois. Le Roi envoie souvent acheter des chevaux de châsse en Angleterre, tantôt pour la grande écurie, tantôt pour la petite; on choisit pour cette commission des gensconnoisseurs en chevaux, qut'Connoissent le pays et même sachent l'anglois s'il est possible. Un piqueur de la grande écurie, qui a été attaché à M. le duc d'Ormond et qui sait l'anglois, alla il y < a deux.ou trois mois en An-

(1) Au 14 mars, d^PS l'Extraordinaire.

EXÏftAORDlNAlRE. — OCTOBRE i748. 236

gieterre chercher des chevaux pour le Roi. Il y trouva gens de sa connoissance qui voulurent lui faire voir le. dîner du prince de Galles. Le prince de Galles voyant un visage inconnu demanda qui il étoit> et en ayant été instruit, rappela ; il lui fit plusieurs questions sur la France et sur la personne du Roi. Le piqueur répondit dans les termes les plus propres à marquer son attachement à son maître. « Vous avez grande raison, lui dit le prince, d'aimer le roi de France; je pense bien de même. » Et un moment après, ayant demandé à boire, il dit au piqueur : « C'est à la santé du roi de France; je vous prie de lui dire à votre retour. » Après quelque moment, le piqueur crut devoir se retirer ; le prince le fit rappeler, et lui dit d'attendre la fin de son dluer. Lorsqu'il fut hors de table, il tira une montre d'or de sa poche, et la donna au piqueur, et lui recommanda de la garder pour Tamour de lui.

Du mardi 29, Fontainebleau. — J'ai parlé de l'incertitude du temps de l'arrivée deM™^ Infante. M. d'Huescar, à qui j'en parlois hier, me dit une chose assez singulière ; . c'est que toute cette affaire du départ de M""^ Infante s'e$t traitée de M"® Infante au Roi, et que M. de Puisieux et lui s'en sont fort peu mêlés.

Une autre singularité c'est que M""*" Infante , qui aime cîertainement beaucoup la Reine, se trouvant un peu in- C5ommodée, a écrit au Roi assez en détail sur ses incom- X3iodités, au lieu de faire passer ce détail par la Reine, qui xie l'a appris que du Roi.

Du jeudi 31, Paris. -^ J'ai marqué la nouvelle d'a- "Vant-liier,.M. le duc de Richelieu, maréchal de France. Cest par le retour du courrier qu'on lui avoit envoyé à Gènes que cette nouvelle est devenue publique, le courx^'ier ayant été chargé de lettres de plusieurs particuliers ^t d'une de M. de Richelieu, où il signoit : le maréchal duc ^e Richelieu ; cependant , avant-hier au soir, le Roi ne X' avoit point encore déclaré.

Comme je mets dans ces Mémoires ce qui me parolt digne de remarque dans tous genres, j'ai cru devoir y placer un événement particulier arrivé à un religieux dominicain chargé des affaires de l'ordre, nommé le P. Vassal. C'est un homme d'esprit et qui a de l'usage du monde. Il a demeuré pendant dix ou douze ans à Saint- Domingue, où les Dominicains ont un établissement pour les missions. En 1717, leP. Vassal s'embarqua, sur un vaisseau marchand, à Bordeaux, avec trois ou quatre autres religieux de son ordre, au mois d'août, pour aller à Saint- Domingue. L'équipage de ce vaisseau n'étoit que de dixhuit hommes ; ils n'avoient que quatre petites pièces de canon ; le capitaine (1) étoit jeune et imprudent, comme on le verra. Ils aperçurent la côte de Saint-Domingue vers la fin d'octobre ; ce moment fort agréable à la fin d'un aussi long voyage ne fut pas de longue durée , car ils rencontrèrent en même temps un forban anglois qui tira sur eux. Les forbans sont des voleurs de mer, qui prennent tous les vaisseaux qui ne sont pas en état de leur résister. Lorsqu'ils sont pris , ils sont traités comme voleurs; leur procès est bientôt fait : ils sont pendus. Comme ils sont sûrs de ce traitement , ils font le même à tous ceux qui leur résistent ; mais lorsqu'on se rend à eux sans se défendre, ils se contentent de piller, et renvoient les hommes et femmes qui sont sur les vaisseaux qu'ils prennent, sans leur faire aucun mal. On prétend que quelquefois ils les mettent dans des lies désertes; quelquefois aussi le sort des femmes est à plaindre, lorsque le vaisseau où elles sont vient à être pris. Le capitaine du vaisseau où étoit le P. Vassal se voyant aussi près de Saint- Domingue, et croyant qu'il auroit le temps d'y arriver, commença par se défendre et fit tirer sur le forban. C'étoit un gros vaisseau, qui avoitune artillerie considérable

(1) Il s*appeloJt Bergeron, et son vaisseau le Saiot- Jacques. ( Note du duc de Luynes.)

et un nombreux équipage. Il s'étoit déjà emparé de sept vaisseaux qui le suivoientetformoientune petite escadre. L^ usage des forbans est lorsqu'ils prennent un vaisseau de mettre à fond de cale leurs prisonniers, de les y enfermer, à la réserve de quelques matelots, qu'ils font passer sur leur bord pour aider aux manœuvres, et font un détachement de leurs matelots, pour conduire leur prise. La supériorité du feu décida bientôt en faveur du corsaire : il fallut songer à se rendre ; mais dans le moment on vit arborer un drap noir, ce qu'ils appellent le pavillon sans quartier. C'est une grande tenture noire où est représenté un squelette blanc, qui tient d'une main un dard et de l'autre une horloge ou sable, pour signifier qu'on a manqué le temps de la miséricorde en se défendant, et qu'on peut être sûr du* traitement le plus rigoureux. On ne peut se représentera douleur et le désespoir de l'équipage, qui se trouva sans aucune ressource, assuré de périr tous par un supplice ignominieux. Les uns n'étoient occupés que de leur conscience , d'autres de leur famille; quelques-uns ouvrirent un avis de mettre le feu fliux poudres et faire sauter le vaisseau. On prioit Dieu, on pleuroit, on délibéroit sans savoir quel parti prendre. 11 falloit cependant se déterminer promptement; il étoit fort à craindre que quelque matelot , zélé pour la gloire de l'équipage et saisi de l'horreur de la potence, n'allât mettre le feu aux poudres. Dans cette situation violente , le P. Vassal crut devoir donner son avis; après quelque exhortation sur la soumission à la volonté de Dieu , il ;proposa de députer quelqu'un pour tâcher de fléchir la oolère du corsaire. L'expédient parut inutile, et d'ailleurs il n'y avoit personne qui voulût se charger de la commission; on devoit s'attendre à essuyer les premières marques de fureur de voleurs irrités de la résistance cju'on leur avoit faite. Le P. Vassal offrit d'y aller si on vouloit lui donner une chaloupe et quatre matelots ; cette offre fut acceptée, et de ce moment il ne songea plus

238 ' MÉMOIRES DU DUC DE tlîTNES.

qu'à se préparer à la mort ; il se confessa^ embrassa les religieux qui étoient avec lui, et s'eiribarqua dans la chaloupe, pour laquelle on eut bien de la peine à trouver les quatre matelois ; ce ne fut qu'avec le pistolet sur la gorge que le capitaine put lés obliger à y aller. Le P. Vassal avoit son habit de religieux, qui est tout blanc lorsqu'ils sont en campagne; on lui avoit proposé de changer d'habillement, mais il crut devoir mourir avec celui de son ordre. Plus il approche du vaisseau corsaire , plus il découvre toute l'horreur du spectacle du pavillon noir; il aperçoit les forbans qui paroissoient attendre leur proie, le sabre nu à la main. Les quatre matelots fondant en larmes se jettent à ses pieds et lui demandent Tabsolution. Après leur avoir donné à tous une absolution générale, il arrive enfin et moùte sur le vaisseau; il se trouve au milieu de brigands , sans savoir duquel il receVroit le premier coup de la mort; il avance fort tremblant^ comme on peut le croire; il nfe connoissbit point leur chef et ne sa voit à qui s'adresser. Enfin il voit paroi tre un jeune homme, qu'il jugea être le capitaine. 11 avoitl'air farouche et extrêmement irrité; il dit qu'il n'oubliera jamais le regard terrible de ce capitaine. Il lui fait une profonde révérence, et d'un air très-respectueux il dit qu'il vient lui présenter les hommages de tout le vaisseau soumis à ses lois et prêt à lui obéir ; qu'il venoit mettre la; vie de tout réquipage entre ses mains et le prier de la leur conserver. A ce propos , le capitaine se retourne sans lui répondre ; il crut dans ce moment son malheureux sort plus décidé que jamais; cependant, un moment après, le capitaine revient lui dire d'un air encore fort en colère et même en fureur : « Vous demandez la vie; vous ne la méritez pas. Voyez ces cordes, c'est pour vous pendre. » En lui disant ces paroles, illuimetla main sur Tépaule (1).

(1) Ce geste fut fait par le capitaine ayaDt qae de parler. {Note du duc de Luynes. )

Ce geste étoit ordinaire an capitaine forban. Le P. Vassal l'ignocoit, et crut que c'étoit Tarrét de sa mort; la potence étoit prète^et il voyoit à ses côtés le bourreau qui attendoit les ordres. «cOù est votre capitaine? lui dit le forban. » -^ « Il est très-indisposé , répondit le P. Vassal^ ce qui Ta empêché de venir avec moi » ; et il ajouta que lui (le P. Vassal)lui avoit demandé de nedonner à aucun autre que lui le plaisir de le saluer le premier. Le capitaine étoit en effet malade, ooimme tout le reste de l'équipage ; de l'état violent dans lequel il se trouvoit. « Eh bien, dit le forban, je vous donne la vie. » Cette parole ^consolante fut suivie d'une révérence et d'un regard assez doux. Le forban fit entrer le P. Vassal dans sa. chambre, et donna Tordre pour que trente de ^ ses matelots, fassent prendre possession du vaisseau. La consternation où étoit l'équipage de ce vaisseau augmenta encore, s'il est possible, lorsqu'ils aperçurent au lieu dvi P. Vassal, dont ils attendoienf le retour, une troupe de brigands qui venoit à eux ; ils jugèrent que c^étoit autant de bourreaux» Cependant ils ne firent que se mettre en possession des manœuvres du vaisseau, dont quelques matelots furent transportés sur le leur. Pendant ce temps le P. Vassal avoit commencé la conversation avec le capitaine forban, dans lequel il re- marquoitde la politesse, de la douceur et une bonne éducation ; il parloit mal francois, mais assez pour se faire entendre, etl'entendoit assez bien-; il parloit et eniendoit le latin. Le capitaine lui fit apporter toutes sortes de rafraîchissements. L'état où il avoit été le mettoit peu à portée d'en faire usage; cependant il prit un peu d'une liqueur qui lui rendit une partie de ses forces^ La conversation fut souvent interrompue par des ordres que le capitaine donnoit en anglois ; elle le fut encore davantage parla vue d'un assez gros vaisseau. Les forbans coururent sur ce bâtiment, qui se rendit sans résistance; l'équipage en étoit assez nombreux. Il appartenoit à M. de

Hontadouin,de Nantes. Dans les vaisseaux qu'ils avoient pris auparavant il s'étoit trouvé^^. et M"*" de Lézon ; le mari étoit chevalier de Saint-Louis ; ils étoient François. BP® de Lézon, amenée au capitaine forban^ fondant en larmes et sentant toute l'horreur de l'état où elle se trouvoit , le capitaine la rassura^ lui dit qu'il ne lui seroit fait aucune violence , et liïi ayant demandé si elle avoit éon mari, il le fit venir, les fit conduire dans une bonne chambre, et y établit une sentinelle. Plus le Révérend Père raisonnoit avec le capitaine, et plus la confiance s'établissoit de part et d'autre. Enfin il hasarda de demander au capitaine s'il y avoit longtemps qu'il faisoit le métier de pirate (1), qu'il lui paroissoit bien peu convenable aux sentiments qu'il découvroit en lui. Le capitaine lui avoua, les larmes aux yeux, que son éducation étoit fort différente; qu'il étoit de la Jamaïque ; que son père étoit riche ; mais qu'en ayant été traité durement, il avoit pris le parti de s'enfuir de la mafton, et qu'il s'étoit trouvé engagé peu à peu avec ces pirates, mais qu'il étoit bien résolu de les quitter s'il pouvoit fléchir la colère de son père. Pendant cette conversation, le vaisseau, corsaire s'éloignoit toujours des côtes de Saint-Domingue. Dans cette route, l'on découvrit, après trois jours de marche, une lie déserte dont la vue fit trembler le P. Vassal; il sa voit qu'il n'y avoit point d'eau dans cette lie (2), et que cette raison n'arrétoit pas quelquefois la barbarie des corsaires, dont j'ai parlé ci-dessus. Il commençoit à la vérité à pouvoir compter sur l'amitié du capitaine, mais il savoit que les commandants forbans ne sont pas toujours les maîtres dans leurs vaisseau;^, que la pluralité des voix décide quelquefois du sort des prisonniers , et que même les capitaines n'osent s'y opposer.

(1) Il y avoil onze mois seulement. 11 s'appeloit Nicolas. ( Noie du duc de Litynes.)

(2) Nommée Tile d^Hinnague , à trente lieues au nord de Saint-Domingue. (Note du duc de Luynes,)

craignant d'être jetés à la mer. Enfin le Révérend Père n'a voit d'autre ressource que de s'adresser au capitaine; il lui confia ses craintes, et fut un peu rassuré par les promesses de cet officier. Quelques jours après la prise du vaisseau où étoit le P. Vassal, il commença à s'apercevoir que le capitaine vouloit bien se laisser aller à rendre la lil3erté à l'équipage de ce vaisseau et même à ceux des autres vaisseaux dont il s'étoit rendu maître. 11 obtint enfin c|ue l'on donnâtdes ordres pour équiper une barque assez grande pour contenir tous ces équipages (1). Le moment parut favorable au Révérend Père pour demander que ses papiers lui fussent rendus et ceux de ses religieux ; il en parla au capitaine, qui y consentit avec plaisir, et envoya dire dans le vaisseau qu'on mit à part tous les coffres des religieux, sans garder la moindre partie de ce qui leur appartenoit. On peut juger sur cette nouvelle que l'équipage des bons Dominicains se trouva plus considérable qu'il nel'étoiteneffet; chaque officier cherchoit à sauver son bagage. Malgré cela^ tout se passa avec douceur et sans difficulté. Tous les prisonniers des neuf vaisseaux furent embarqués le 25 ou le 26 d'octobre. Quoique le vaisseau corsaire eût fait route, comme je l'ai dit, pendant plusieurs jours, il n'étoil pas cependant assez éloigné de la côte de Saint-Domingue pour ne pas compter siirement y arriver en vingt-quatre heures. On leur donna donc des vivres en abondance pour ce terme ; on y ajouta quelques r^afralchissements pour les Pères Dominicains. La joie de la liberté, le désir et l'espérance d'arriver promptement SLU terme de son voyage, fit oublier les mesures que la prudence auroit dû suggérer; on ne songea qu'à bien boire ^t bien manger; les provisions furent consommées, et le c^alme empêchoit d'approcher des côtes de Saint-Domin- S" ue. Cet obstacle in vincible dura pendant cinqou six jours ;

(1) Ce qu'on appelle un gros bateau dans ces mers. ( Note du duc de T. IX. 16 '

l'inquiétude , la faim , le désespoir furent suivis de la langueur et de rabattement; enfin^ tous étoiènt prêts fl rendre Tàme lorsqu'on arriva au port de Paix, paroisso desservie par les RR. PP. Jéfiuîtes. Il auroit été nécessaire d'user d'un grand ménagement apl^s un état anssi long et aussi violent; mais plusieurs de TéqUipagè Se laissèrent aller à Textrème besoin de mangei^, et près de la moitié périrent. Le P. Vassal et ses religieux se conduisirent avec plus de prudence et furent bientôt rétablis. Un an après, il reçut des nouvelles de la Jaimaïque; c'étoit son cher capitaine (il Tappetoit aiilsi) qui lui mandoit qu'il avoit exécuté la promesse qu'il lui avoit faite; qu'il avoit quitté le métier de pirate et étoit retourné chez son père. Il entretint toujours depuis commerce de lettres avec le P. Vassal; mais ce commercé ne dura pas longtemps, car il mourut au bout de deux ouirois ans.

Le P. Vassal m'a ajouté une circonstance. Quelque temps après son arrivée à Saint-Domingue, on eut recours à lui pour assister, à la potence, des prisonniers qui y étoient condamnés; il se rendit dans les prisons, et y vit deux hommes qu'il ne connoissoit point ; eux le reconnurent aussitôt, et se jetèrent à ses pieds fondant en larmes. <c Hélas, mon père, lui dirent-ils, nous Sommes deux de ces forbans par qui vous avez été pris, et nous vous avouons, avec la douleur la plus grande, que nous avons été des plus ardents à insister pour que vous fussiez pendu ; nous allons subir ce sort : nous vous prions avec la dernière instance de nous pardonner. » La bonne foi, lasincérité de ces malheureux, jointesà leur cruelle situation attendrirentle Révérend Père ;il employa tous les termes que la compassion et la religion putlui suggérer : il obtint que l'exécution fût sursise de deux ou trois heures ; il les employa à solliciter leur grâce, tnais il ne put jamais l'obtenir. La loi est si sévère qu'il auroit fallu un ordre exprès du Roi. 11 eut donc la douleur de s'acquitter des fonctions de son ministère auprès de ces malheureux.

qui moururent dans des sentiments les plus capables de donner delà consolation . Ils étoient Angloiset protestants. Us firent abjuration au pied de la potence. C'étoit le marquis de Chateaumorand qui étoit gouverneur de Saint- Domingue.

On trouvera dans mes Méo^oires que M. du Parc vient d'être nommé pour remplir la place d'intendant des postes qu'avoit feu M. Dufort. M. du Parc, l'un des premiers commis de M. le cardinal de Fleury, étoit déjà dans ce que l'on appelle le secret des postes. Il y a à la poste une chambre qu'ils appellent entre eux le secret, ei personne n'y entre que ceux qui y sont admis, et c'est douze ou quinze personnes. C'est là que l'on ouvre toutes les lettres qui peuvent exciter la curiosité du ministère, tant celles des ministres étrangers que celles des sujets du Roi. On croyoit que M. d'Argenson, surintendant des postes, ne laisseroit pas rétablir l'usage, nouvellement établi, que l'intendant des postes travaille directement avec le Roi ; mais l'on me mande de Fontainebleau que lorsque M. du Parc a été faire son remerclment , le Roi lui a dit : « Je travaillerai bientôt avec vous. » L'intérêt que M. Dufort avoit dans les postes n'est encore donné à personne; on croit qu'il est destiné à M. Ferrand, pa- ''cnt et ami de M"^ de Pompadour, qui est grand musi- ^^ et qui joue parfaitement bien du clavecin. Son père ^toit homme de finances, et y avoitacquis beaucoup d'esfittie et de considération.

"^tés de la Reine pour Mme de Luynes. — Prétention de plusieurs j ''^^■ix au bâton de maréchal de France. ^ Commissaires nommés pour l'évacuation des pays conquis. — Murmure des premiers gentilshommes •^ sujet du théâtre des cabinets. — Ballet de Rameau. — Lettres de la Reioe, — Anecdote sur François V^. — Anecdotes sur MM. de Cinq-Mars ^^ de Fontrailles. — Anecdote sur M™^ de Maintenon. — Anecdote sur ^uis XïV. — Anecdote sur MWe de la Vallière. — Anecdoto sur la ma-

ladie de Louis XIV à Calais. — Anecdotes sur le Dauphin. — L'Ermitage, nouvelle maison âéM^^ de Pompadoiir, et anecdote surClagny. -^ Traits d'exactitude. — Anecdote sur Pévêque de Rennes. — Le prince Ëdooard. Le duc de Gesvres envoyé par le Roi ne peut obtenir que le prince quitte volontairement la France. — Sur IMntendance des postes. — Les Ferrand.

Du samedi 2, Paris, — J*ai marqué dans mon livre notre départ de Fontainebleau , à H*"* de Luynes et à moi, mercredi 30 du mois passé, et toutes les marques de bonté que M"* de Luynes a reçues de la Reine. La Reine envoya dès le jour même chez M"* de Luynes un de ses pages qui étoit venu pour savoir des nouvelles de M*"® la duchesse d'Orléans. J'eus Thonneur de lui écrire avant-hier pour lui rendre compte de la santé de M"** de Luynes, comme elle me l'avoit ordonné. Hier elle fit réponse à M"® de Luynes, qui avoit eu Fhonneurde lui écrire déjà deux fois, et lui marqua qu^elle me feroit réponse aujourd'hui. On trouvera ci-après la copie de la lettre de la Reine. Le mot qui est à la fin sur Choisy mérite d'être remarqué ; on ne peut s'accoutumer à voir que le Roi fait un arrangement pour le départ de la Reine, sans lui en rien dire; et cependant quand elk est à Choisy, comme je l'ai écrit, il n'y a sortes d'attentions qu'il ne lui donne.

Du mercredi 6, Paris. — J'ai marqué la nouvelle dignité de M. de Richelieu. On croyoit qu'il y auroitencore trois autres maréchaux de France, et le public nommoit : M. de Senneterre, parce qu'il s'est conduit fort sagement à l'occasion de la dernière promotion; M. de Bironet M. de Clermont-Gallerande. D'autres nommoient M. de Ségur et M. le comte d'Estrées. M. de Biron a été à Fontainebleau plutôt qu'il ne devoit y aller, et ce à l'occasion de la nouvelle de M. de Richelieu. M™*^ de Jlirepoix y a été aussi ; elle pouvoit avoir sujet de faire des représentations pour son mari, qui en effet a très-bien servi; son ambassade, le combat de Sahay et toute la guerre d'Italie lui font beaucoup d'honneur. A toutes ses

représentations on a répondu que les Génois avoient demandé avec instance le bâton de maréchal de France pour H. de Richelieu.

Il est certain que H. de Lowendal, qui commandoit à Maëstricht, revient. On dit même qu'il s'en va en Pologne. C'est M. du Chayla qui est nommé commissaire du Roi, avec M. de Séchelles, pour Tévacuation des places et pays conquis, comme du côlé de Tllalie, M. le maréchal de Belle-Isle est nommé commissaire du Roi avec M. de Sérilly^ intendant de son armée. Dans ces occasions il faut un ordre particulier du Roi, même aux généraux commandant les armées.

Il parolt qu'il y a quelque murmure des premiers gentilshommes de la chambre au sujet du nouveau théâtre des cabinets, construit sur l'escalier des ambassadeurs. Cet escalier est Je crois^ regardé comme faisant partie du grand appartement. On m'a dit que M. de Richelieu, qui va entrer en année, avoit écrit au Roi à ce sujet une lettre très-respectueuse, mais très-forte.

Du vendredi 8, Paris. — On me mande de Fontainebleau que l'on vient de faire un détachement à Fontainebleau de musiciens du Roi, qui doivent aller répéter à Versailles pour la première répétition du ballet de Rameau intitulé Le Retour d'Astrée^ consistant en un prologue et deux actes, qui doit être joué sur le théâtre des cabinets. On ne dit pas de qui sont les paroles.

On trouvera ci-joint copie de plusieurs lettres que la Reine m*a fait Thonneur de m'écrire à l'occasion de la maladie de M"* de Luynes.

Copie des lettres de la Reine,

Je vous remercie du détail que vous me faites de Tétat de M'"^ de L^jynes. Je vous prie de contiDuer et de u'en rien oublier ; on ue peut l'y intéresser davantage. Elle me manque bien, et vous aussi. Pour mu

246 MÉxMOIllES DU DUC DE LUYJNES.

consoler, je me dis que c'est pour la revoir en parfaite santé, et qut^il faut passer par les peines pour arriver au plaisir ; mais en attendant je sens une vraie peine d'en être séparée. Embrassez-la de ma part ; je 1 lu écrirai demain. Pour moi, je fais l'anniversaire de la chaise longue ; elle n'est pourtant pas aussi fâcheuse que l'année passée, mais je sec^s que j'ai un an de plus; je suis plus foible. Rendez-en comptée M.^A-^ Luynes, et gardez-vous de deviner ce que cela veut dire.. Je souhai'S:^^ d'apprendre que Mme de Chevreuse est accouchée d'un garçon, qu'elS- ^ se porte bien, et sur toutes choses que M"™® de Luynes n'a plus de ba^*^" tements de cœur. N'oubliez pas, si par hasard pendant votre absen(^^=® vous découvrez le secret de vivre sans manger, de me le mandei — ^- Nous partons le 18, je crois, pour Choisy, mais je n'en sais rien. Coi ment se porte le Président. Adieu. Voilà une lettre bien arrangée bien écrite.

Ce I*' novembre 1748, Fontàinebleao. '

ise

Il y a plaisir au vrai de vous aimer tous deux, vous savez si bon de ce qui me satisfait moi-même, où je n'ai pas d'autre but, car

n'est pas ^our vos beaux yeux que j'écris, c'est pour les miens. Je n'a ^^

dresse pas cette lettre à M"« de Luynes, quoique, je vous demande^^^® pardon, elle soit pour elle, parce que je ne veux pas qu'elle me fasse ^^®

réponse. Pourvu que je sache de ses nouvelles, je suis contente; donnez '^"

vous la peine de m'en dire tous les jours ; n'oubliez pas les vôtres aussi. ^ ^' Ma santé est bonne ; plus de chaise longue, mais des vapeurs horribles. -^ '• Je fais ce que je puis pour m'amuser. Je fis revenir hier, après souper, ^ \ mes filles pour jouer à cavagnole, où je fus encore ruinée ; ce soir j'irai ^ * chez Papette ( i ) . Je crois bien que vous n'avez pas encore trouvé le grand -^ secret de vivre sans manger, car je lisois hier dans Grenade (2), s'il '

vous plaît, que ceux qui s'abstenoient de manger, par maladie ou par régime, devenoient maigres et débiles, et enfin conclut ce grand auteur qu'il faut manger. Pour moi, je suis rassasiée quand je le lis, et je cours vite au P. Malebranche pour le digérer. Je vous aime tous deux de tout mon cœur, et puis voilà tout.

Mes compliments à la tante ; je serois ravie delà voir.

Ce 4 novembre 1748, Fontainebleau.

(1) M™« de Villars.

(2) Le dominicain Louis de Grenade, prédicateur célèbre et Ton des plus grands écrivains ascétiques de l'Espagne, mort en 1588 à quatre-vingt-quatre ans.

Je comptols ne vous point écrire aujourd'hui pour vous laisser reposer de mes ennuyantes lettres, mais Toccasiôn est trop belle; je vous en fais mon compliment à tous deux et à Taccouchée (1). Je suis ravie de savoir M"« de Luynes mieux ; je l'embrasse de tout mon cœur, et vous souhaite le bonjour, car il est bien matin.

Ce 5 novembre 174S, Fontainebleau.

Vous n'aurez que très-peu de chose de moi aujourd'hui, car je ne suis pas contente de ce que vous m'avez mandé de M"e de Luynes hier ; <iites-lui de me remettre en gaieté; ce sera assurément par sa santé. J'espère que la médecine lui fera du bien. Je suis très-aise de ce que monseigneur de Bayeux est arrivé ; envoyez-le-nous vite, je serois bien aise de le voir et de savoir par lui des nouvelles de M"'*' de Luynes, que j'embrasse de tout mon cœur ; et vous n'aurez rien aujourd'hui, car j'ai de Thumeur.

Ce 6 novembre 1748, Fontainebleau.

P. S. Bien des choses pour la tante Saissac; emmenez-la à Versailles.

Au reste, Fontainebleau m'est odieux; si j'avois un prochain aussi haïssable, j'aurois grand peur pour mon salut.

Je ne comptois pasvous écrire, parce que très-malhounétemeut vous ne me faites point de réponse ; mais je ne puis m'empécher de vous ^re la joie que j'ai eue de voir le Bayeux. Il n'y a que quand je vous enverrai tous deux que je serai beaucoup plus vive, n'en déplaise audit vnonseigneur de Bayeux. Assurez bien M™® de Luynes de toute mon impatience. Je suis persuadée que quand nous serons dans notre pays o Versailles^ elle s'en portera mieux et moi aussi. J'ai des vapeurs horribles, des battements dans l'estomac et de cœur, des serrements ^t tiraillements dans la tête, tremblements, enfin toutes les gentillesses «le ce vilain état. Le Roi part le 17, et moi le 18. Jugez si j'aurai des

(1) La duchesse de Che?reu8e était accouchée, le 4 novembre, d'un (ils, qui Tut Louis- Joseph- Cbarles-Amable, duc de Luynes , appelé d'abord le comte ^l'Albert.

vapeurs ce joiir-!à. Fontainebleau me fait l'effet d'une porte fermée -^. Je suis plus noire que l'encre que vous voyez. Mon fils s'en va mer ■ Jcredi. Vous me verrez peut-être arriver à l'hôtel de Luynes de moczz^cn pied, avec mon paquet sous mon bras ; M'"^^ de Luynes seroit bieir ^ u étonnée et moi aussi, mais je serois bien aise. Je l'embrasse de tonW ^moX mon cœur.

Ce 8 novembre 1748, Fontainebleau.

Dites-moi donc des nouvelles du Président.

Je suis charmée des bonnes nouvelles de M™« de Luynes, et Tembrasse^^-^^ de tout mon cœur: c'est une chose qui se dit ordinairement à la fin^=^^" d'une lettre, mais je commence les miennes par ce qu'il y a de phis^*^^ pressé. Je ne parlerai plus de tous les événements que j'ai sus bien miM-^^ contraires à mes vapeurs, j'en ai fait le détail à M"® de Luynes. Tout ^•^ ^-■'' le monde se porte bien. Je voudrois que cela fût toujours comme cela, ^ ^^' et que personne ne fût malheureux. Je ne me sens point de courage ^3^'S^ pour mon prochain, je me laisse aller à sa peine ; ne dites cela à pjpr- — ^***' sonne, car cela a l'air de se vanter, et je n'y pense pas. Nous partons ^^^^ tous lundi. Dieu soit loué. On voit la fin de tout, mais je vois ordi- ^

nairement celle des voyages de Fontainebleau par une lunette du côté de l'éloignement. J'ai grande impatience d'arriver à Versailles et de vous revoir tous deux ; amenez-moi le Président.

Ce 13 novembre 1748, Fontainebleau.

Je suis bien aise du bon effet que les pilules ont fait à M^^ de Luynes, mais j'en suis étonnée; ce n'est point ordinairement un grand purgatif, mais apparemment que tout ce qu'elle a pris auparavant pour la détremper les ont aidées. Le livre vert ne sera point utile; le plaisir que j'aurai de me retrouver avec vous deux m'occupera. Pour le Président, que je serai très-aise de voir, j'aime mieux lui parler que d'entendre chanter. Je pars donc enfin, s'il plaît à Dieu, après - demain ; jamais rien ne m'a paru si long que ce voyage ; le voilà fini, j'en suis ravie. De quoi? De cela d'abrégé de ma vie. Comment l'ai- je employée ? quel compte en faudra-t-il rendre ? quel profit peut-on faire en six semaines, et l'on n'y pense pas? Un peu de contrainte, et quand elle est passée, quelle paix dans l'âme ! Mon Dieu, que je suis horrible ! Pardonnez-moi cette petite morale qui s'est trouvée au bout de ma plume.

Ce qu'il va d'affreux, c'est que je n'en ai pas moins d'impatience d'être à lundi et beaucoup à mercredi.

Ce samedi h dix heures, 16 novembre 1748, Footainebleau.

Il y en a encore 47.

J'embrasse M™e de Luynes de tout mon cœur.

Du vendredi 22 , Versailles. — Il me parolt que les anecdotes servent infiniment à orner l'histoire et à faire connoltre le caractère des principaux personnages ; c'est ce qui fait qu'on trouvera dans ce livre non-seulement celles qui peuvent regarderie règne présent, mais même toutes celles qui viendront à ma conuoissance.

On sait qu'en 1522 de Beaune-Samblançay, surintendant des finances , fut accusé d'avoir détourné une somme considérable d'argent qui étoit destinée pour le Milanais. Le procès ne fut fait à Samblançay qu'en 1527 ; il fut condamné à être pendu, ce gui fut exécuté. Samblançay étoit un homme ûgé, de mœurs et de conduite irréprochables. François I" paroissoit avoir estime et considération pour lui ; il Tappeloit son père. Quelque temps après que la sentence prononcée contre lui eut^été exécutée, une dame de la cour de François P% je ne sais si ce n'est pas la duchesse de Retz, étant venue se présenter devant ce prince , il la reçut avec toute sorte de bonté et l'appela ma fille. M"*' de Retz, frappée de l'aventure de Samblançay, ne répondit qu'en pleurant à ce terme d'amitié. Qu'avez-vous donc? lui dit le Roi, étonné de ces larmes. Hélas, Sire, lui dit-elle, après ce qui vient d'arriver à celui que vous appeliez votre père, je ne sais quel sort peut attendre celle que vous nommez votre fille.

Je ne sais si je n'ai pas déjà marqué la mauvaise plaisanterie que M. de Cinq-Mars, grand-écuyer, fit à Fontrailles. Fontraillesavoit été en Espagne, où il avoit signé, le 13 mars 1642, au nom de Monsieur, un traité qui tendoil à bouleverser l'État et à perdre le cardinal de Richelieu.

HM. de Bouillon et de Cinq-Hars étoient nommés dans traité. Fontrailles en arrivant de Madrid descendit ches H. de Cinq-Mars; il avoit le traité dans sa poche. Pendant qu'ils étoient ensemble , on vint avertir M. de Cinq- Mars que le Roi le demandoit pour jouer au billard. Cinq-Mars dit à Fontrailles qu'il pourroit être dangereux qu'on Teût vu arriver à la Cour sans paroltre devant le Roi, et qu'il feroit bien de s'y présenter comme à son ordinaire. Fontrailles ce laissa persuader, et alla avec M. de Cinq-Mars dans l'endroit où le Roi jouoit au billard. Cinq- Mars étoit alors dans la plus grande faveur; il avoit une figure fort agréable, et Fontrailles étoit très-mal fait. M. le Grand, avec un air de familiarité que le Roi permettoit, lui dit : « Sire, Votre Majesté ne croiroit pas que Fontrailles fût un homme qui eût des affaires réglées; il n'y a peut-être personne à votre Cour qui reçoive autant de lettres de galanterie, et je parierois qu'il a actuellement vingt lettres de femmes dans sa poche; il n'y a qu'à le fouiller. » Le Roi aussitôt s'approche de Fontrailles, et veut fouiller dans sa poche. On peut juger de l'état violent où il se trouva, ayant encore dans sa poche le traité. Il trouva le moyen de se sauver, et lorsque M. de Cinq-Mars fut rentré chez lui, il lui dit : « Monsieur, je prends congé de vous ; vous êtes grand et bien fait, il n'y paroitra pas quand vous aurez la tète de moins. Pour moi, tel que je suis, cela me siéroit fort mal, » En effet, il se sauva en Angleterre, et ne revint qu'après la mort du cardinal de Richelieu.

On prétend que dans les différentes résolutions qui a voient été prises contre le cardinal de Richelieu, .chacun avoit proposé divers moyens de s'en défaire. Les uns vouloient qu'il fût exilé, d'autres qu'il eût le col coupé, d'autres enfin qu'il fût conduit seulement s^u pie^ de la potence pour lui donner l'horreur du spectacle. Le cardinal de Richelieu, qui étoit instruit de tout, voulut se venger de tous ces différents conseils ; ceux qui les avoient

donnés furent condamnés aux mêmes peines qu'ils avoient conseillées contre lui.

M. de Cinq-Mars, dont je viens de parler, eut la tète tranchée à Lyon, le 12 septembre de cette même année 1642. J'ai dit qu'il étoit en grande faveur. Le Roi Tappeloit cher ami. Cette grande amitié ne pouvoit le préserver de la vengeance d'un ministre tout-puissant auprès de son maître; mais ce que l'on remarqua avec étonnement, c'est que Louis XIII étant chez lui avec M. de Mortemart (c'étoit le père ou grand-père du maréchal de Vivonne, le père étoit premier gentilhomme de la chambre du Roi), il lui demanda quelle heure il étoit. a II est cinq heures, » lui dit M. de Mortemart. C'étoit l'heure à laquelle devoit être exécuté M. de Cinq-Mars, a Cher ami passe mal son temps actuellement, i» lui dit le Roi. H. de Mortemart fut si frappé de ce mot d'amitié placé si singulièrement, qu'il dit depuis qu'il ne Toublieroit jamais.

M"^ de Frontenac et M"® d'Outrelaise ètoient deux amies, qui vivoient dans une grande union; elles sont mortesàla fin durègne du feu Roi. M™® de Luynes a vu et connu M*"*" de Frontenac, qui voyoit souvent M"® Scarron.

M"® Scarron, qui a été depuis M*"*^ de Maîntenon, étant veuve, se trouva chez M™® dé Frontenac. Il y arriva un homme^ nommé Masson, qui prétendoit connoltre dans la main les événements de la vie d'un chacun. Ceux et celles qui étoient présents se firent dire leur bonne aveniure. M°** Scarron présenta aussi sa main. Le prétendu devin, après avoir bien examiné, lui dit qu'il voyoit clairement qu'elle seroit un jour une grande dame. Il n'éloit pas encore question d'elle pour mettre auprès des enfants du Roi et de M™' de Montespan , et elle étoit fort éloignée de croire pouvoir devenir une grande dame. -Aussitôt, se tournant avec vivacité vers M"^ de Frontenac ^t la compagnie qui y étoit : « Que diriez-yous de ce c[ue Tofi me prédit? leur dit-elle; moi une grande dame.

voilà une belle idée? » Elle rioit en racontant cette prédiction. Le devin, sans être déconcerté, lui dit : « Oui, Madame, ma prédiction s'accomplira, et je n*ose vous dire ce que je vois encore par delà; vous me prendriez pour un fou. » C'est M™* de Frontenac qui a raconté cette aventure à M"® de Luynes.

M™* la maréchale de Noailles (Bournonville) a dit à M. le président Hénault qu'elle n'avoit jamais oublié un dîner qu'elle fit à Soissons ou à Villers-Cotterets avec M"° de Montespan. C'étoit en 1683, peu de temps après la mort de la reine Marie-Thérèse. M"** de Montespan parloit du Roi et de son caractère. « Il faut, dit-elle à M"® de Noailles, songer à le remarier tout au plutôt; sans cela, tel que je le connois, il fera un mauvais mariage plutôt que de n'en point faire. » On prMend que ce mariage du Roi lui avoit été prédit, un jour qu'il voulut sans être connu se faire dire sa bonne aventure en présence des maréchaux de Villeroy et de Gramont. MM. les maréchaux commencèrent les premiers. Le Roi, ayant répondu à toutes les questions du prétendu devin, fut fort étonné de Tentendre lui dire : a Pour vous, vous ferez un mauvais mariage; vous épouserez une femme qui par son âge, sa naissance et sa conduite ne sera pas digne de vous (1) ».

On me contoit encore ces jours-ci une réponse de M"*^ de la Vallière. On sait que cette fille, dont le caractère étoit fait pour la vertu et qui Va prouvé par sa pénitence, ne s'étoit laissée aller que par foiblesse au goût que le Roi prit pour elle. Outre M"™® la princesse de Conty, elle

(i)Duclo8, dans ses Mémoires, raconte tout autrement cette historiette. Suivant lui, ce serait la maréchale de Noailles qui aurait dit à M^e de Montespan : « Il faut se presser de marier convenablement cet homme- là, sans (|uoi il épousera peut-être ta première blanchisseuse qui lui plaira. » Duclos ajoute qu'il tient ce propos du président Hénaull, (|ui Tavait entendu raconter à la maréchale.

en eut un fils, qui fut M. de Verinandois, qui mourut jeune, en 1683. M"* de la .Vallière, qui n*est morte qu'en 1710, au couvent des Carmélites, où elle avoit fait profession, en 1675, fut dans la douleur la plus vive lorsque M. Tévêque de Heaux (Bossuet) lui apprit la mort de M. de Vermandoîs. Mais en fondant en larmes elle se reprochoit sa douleur ; M. de Meaux essayoit de diminuer ses scrupules en lui disant que c'étoit un sentiment bien naturel. « Oh ! Monsieur, lui dit-elle, je pleure trop la mort d'un fils dont je n'ai pas assez pleuré la naissance. »

M*"* de Luynes m'a conté avoir entendu répéter au Roi #. plusieurs fois depuis sa grande maladie à Metz, que le feu Roi étant tombé malade à la dernière extrémité, en 1658, à Calais, un jour qu'on le crut mort, une dame de la Cour, queleRoine nomma point, alla sur-le-champ chez Monsieur, voulant être la première à lui faire son compliment. Le Roi le sut, et ne lui pardonna jamais.

J'ai parlé plusieurs fois de différentes circonstances de Téducation de M. le Dauphin. Il avoit environ neuf ou dix ans, et dans les différentes instructions qu'on lui donnoit, on lui avoit parlé ce jour-là même du danger qu'il y avoit de se laisser aller aux éloges dictés par la flatterie, auxquels il se trouveroit souvent exposé. Après l'étude il ne songea qu'à se divertir. Il avoit un cheval de carton sur lequel il se promenoit pendant que les jeunes gens de sa cour jouoient au billard; il s'arrêta auprès des joueurs, et Vit qu'il étoit question d'une bille que l'on disoit imjjossible à faire. Il prend le billard sans descendre de son cheval et fait la bille. Tout ce qui étoit présent fut dans l'admiration, et lui donna des louanges sans mesure. Un moment après il s'approcha de M. l'an • cien évêque de Mirepoix, et lui dit tout bas : « Voilà bien les flatteurs dont vous me parliez tout à l'heure, mais ceux ci ne sont pas dangereux , car la flatterie est trop grossière, w

Lorsque le Roi tomba malade à Metz^ en i7iii><i' , H. le Dauphin partit de Versailles avec M. le duc de Chàtillon et M. Tévêque de Mirepoix^ et au lieu de rester à Chàlons, suivant Tordre du Roi, il prit le chemin de Metz. Ce fut comme Ton sait par Timprudence de M. de Chàtillon, qui fit un raisonnement très-faux^ dont il a eu tout le temps de se repentir. Ils passèrent à Sainte-Menehould sur les trois heures du matin. H. le Dauphin^ enveloppé dans son manteau et accablé de fatigue^ paroissoit s'endormir; M. de Chàtillon et M. de Mirepoix étoient dans l'abattement et la douleur, M. Tévêque de Chàlons venoit de leur dire que le Roi étoit mort. Dans le moment, ils voient passer un courrier, qui au lieu de suivre le grand chemin prend à travers champs ; on envoie courre après lui, et on le ramène avec assez de peine ; il alloit porter à M"' de Chàteauroux la triste nouvelle que Von croyoit malheureusement trop certaine. Il vouloit éviter M. le Dauphin ; on le conduit à la portière du carrosse ; M. de Chàtillon et M. de Mirepoix s'avancent pour lui parler, et il leur répond : ce Hélas, il n'est que trop vrai qu'il est mort. » Quoique l'on parlât le plus bas qu'il étoit possible, ces mots : il est mort, réveillent M. le Dauphin; il fond en larmes. « Quelle ressource, dit-il, pour ce pauvre royaume que moi. » Ces belles paroles étoient si bien l'effet d'un sentiment naturel, que H. de Mirepoix en ayant parlé à Metz à M. le Dauphin pour lui marquer combien il en avoit été touché, M. le Dauphin les avoit entièrement oubliées.

Du mardi, 26, Versailles. — Je vi| hier une petite maison nouvellement bâtie pour M°' de Pompadour ; on trouvera dans ce livre un plan de cette maison qui en donne une idée suffisante pour juger de sa grandeur (1). Ce bâtiment a été commencé les premiers

(1) Ce plan ne s'est pas retrouvé dans le manuscrit.

EXTRAORIMNAiRE. — NOVEMBRE 1748. 255

jours d'octobre, et actuellement il est tout meublé. On a fait sécher les plâtres autant qu'il a été possible à force de feu. Ce b&timent est situé fort près d'ici, à cent pas à gauche du chemin qui passe auprès de l'étang où est ie nouvel abreuvoir, et va en dehors du petit parc gagner Saint-Antoine etle chemin de Marly. Il est un peu en deçà du chemin qui mène au puits de Tangle et à la Celle ; il n'a que cinq croisées de face et seulement un étage; il est composé d'un petit vestibule, à droite duquel est une antichambre qui sert de salle à manger, et à gauche une cuisine. Ces trois pièces sont sur la cour. Sur le double, du côté du jardin, est un cabinet d'assemblée, ensuite une chambre à coucher où est une bibliothèque, une chaise percée, et une garde-robe pour une femme de chambre. Le jardin, auquel on travaille actuellement, sera fort grand, d'autant plus que le Roi a permis qu'on y enfermât partie d'un quinconce que l'on voit à droite du chemin qui va traversant le parc à Marly. Il y avoit anciennement, un peu en deçà de la nouvelle petite maison, une pièce d'eau qui étoit destinée pour recevoir l'égout des eaux de Versailles sortant de l'étang qu*on appelle l'étang de Clagry. Lorsque cet étang fut comblé, il y a environ dix ans, et que l'on fit l'abreuvoir qui est actuellement, cette pièce d'eau d'égout devenant inutile, M. Gabriel, aujourd'hui premier architecte, demanda permission au Roi de faire combler l'étang ; il ne garda qu'une petite pièce d'eau, et dans le surplus fit planter un potager; il y ajouta quelques bosquets, mais sans aucune habitation que la maison du jardinier. C'est ce potager et ces bosquets, avec l'addition du quinconce, qui font le grand jardin de M"*^ de Pompadour. On ne peut s'empêcher de se souvenir, à l'occasion de cette petite maison, de ce qui arriva au feu Roi à Clagny, qui est vis-à-vis. Il y avoit fait construire une petite maison pour M"* de Montespan, qui en désîroit une ; quoiqu'elle fût vraisemblablement plus grande que pelle-ci, elle ne plut

pas à M"*^ de Montespan ; elle dit au Roi que cela ne pouvoit être bon que pour une fille d'opéra. En conséquence la petite maison fut abattue, et Ton bâtit le château de Glagny.

On me contoit aujourd'hui deux choses singulières, dans un genre différent. Feu M. de Beauvilliers avoit voyagé dans sa jeunesse ; il étoit à Rome pendant que M. de Lavardin négocioit ici son mariage avec M"*^ Colbert. Il se rencontra quelques difficultés ; M. de Lavardin l'en instruisit, et lui manda qu'il seroit nécessaire qu'il pût lui parler secrètement. M. de Beauvilliers lui manda qu'il seroit un tel jour à telle heure à la Villette; il partit de Rome, et arriva àl'heure juste au rendez- vous.*

Un trait d'exactitude encore plus extraordinaire est celui de M™^ la comtesse de Chavigny (Poncet), ambassadrice du Roi en Danemark. C'étoit une femme singulière. Lorsqu'elle fut prête de partir, elle manda chez elle à Paris qu'on l'attendit tel jour chez elle, et qu'on lui tint tout prêt des œufs frais. Elle arriva à l'heure marquée.

On prétend qu'il y a quelques sujets de mécontentement à la cour d'Espagne contre M. l'évèque de Rennes (Vauréal), notre ambassadeur. A cette occasion quelqu'un d'instruit me contoit qu'à la mort de M. l'évèque de Rennes (Breteuil), au mois de mai 1732, lequel étoit maître de la chapelle, M. l'abbé de Vauréal, qui avoit perdu toute espérance de pouvoir être fait évêque sous le ministère de M. le cardinal de Fleury, alla le trouver, et lui dit que ce n'étoit point un évèché qu'il venoit lui demander, qu'il n'y songeoit plus, mais qu'il le prioit de vouloir bien demander au Roi pour lui la place de maître de la chapelle. M. le Cardinal lui dit qu'il verroit; et après son premier travail avec le Roi, il envoya quérir M. de Vauréal, et lui dit que le Roi lui donnoit la charge de maître de la chapelle et Tévêché de Rennes. M. de Rennes en fut si surpris, qu'il crqyoit que M. de Fleury se trompoit.

Cette surprise n'étoit pas sans fondement^ puisque toutes les sollicitations de H. le cardinal de Bissy en faveur de M. de Vauréal, son grand vicaire àHeaux, n^avoient paru faire aucune impression sur M. le Cardinal.

Du samedi 30, Versailles. — J'ai parlé ci-dessus du voyage que M. de Gesvres a fait à Paris, pendant Fontainebleau, pour parler au prince Edouard de la part du JRoi. Ce voyage fut absolument inutile, malgré la lettre du Roi que M. de Gesvres montra au prince. Cette lettre étoit tendre et touchante; elle n'étoit point écrite direct^etnent du Roi au prince Edouard y elle étoit en forme d'instruction pour M. de Gesvres : <c Je charge mon oousin le duc de Gesvres de dire au prince Charlesïklouard, etc. » Le prince Edouard fit réponse dans la même forme : ce Je prie mon cousin le duc de Gesvres de dire au Roi, etc. »

Après cette première démarche. M, de Gesvres regardoit toutes nouvelles tentatives comme absolument inutiles. Cependant, le lundi 25, le Roi lui dit quUl pourroit bien encore avoir un nouveau voyage à faire, et en effet M. de Puisieux lui ayant donné un rendez-vous , il fut convenu qu'il iroit à Paris le mardi 26. Le prince Edouard loge à Paris, sur le boulevard, dans une maison où logeoit autrefois M"® de Helun, fort près de l'endroit où étoit la porte Saint-Honoré ; il y donne tous les jours à dîner et à souper à quinze ou vingt personnes. Il va souvent aux Tuileries et encore plus régulièrement à l'Opéra. Il y a un nombre de femmes connues qui vont souper chez lui; il va chez toutes les princesses, mais il étoit en plus grande liaison avec M™*^ d'Aiguillon (Florensac ), et avec M"* de Talmond ( Jafblonowski). On m'a assuré que M"* d'Aiguillon avoit cessé de le voir depuis qu'elle a su 'les circonstances dans lesquelles on se trouve ici avec lui et sa résistance aux désirs du Roi. Le prince Edouard, qui est dans l'usage d'aller souvent chez M"*^ de Talmond, fut fort surpris, il y a quelques

2W MKMOIRES DW DUC DK f.UYNES.

jours, de trouver M"* de Talmond sortie à une heure où ilne'croyoitpas qu'elle pût Tètre. Il insista, et demanda à entrer au moins dans son jardin ; le suisse continua à refuser; enfin par accommodement on permit & un de ses gens d'entrer, et on referma la porte sur lui. Le ralet de pied du prince alla trouver H. de Talmond^ qm lui dit que M"*" de Iblmond seroit bien' fâchée de ne -^tlvoir pas recevoir Thonneur que le piHincé lui feâ^it,- mais que la porte n6 ' pouvoit être ouverte. M. de Talmohd descendit chez sa fetnmë, qu'il Voit fort pieu ordinairement; il lui dit qu'il avoit fait réfuser la porte au prince Edouard. M"*^ àe Talmond fut fort en colère/ et jugea à propos d'aller, un ou deux j ours après^ chez le prince^ pour lui faire des elcuses de ce qui s'étoit passé. M. de Talmond dit qu^il a agi par le conseil de quelqu'un de ' la €oar très considérable. M"® de Talmond se justifie efxtrènïement d'avoir pu donner aucun conseil au prince, àsâoHisIsant à la conduite qu'il tient. On m'a dit même qu'elle s'étoit jetée à genoux devant liii pour le déterminer à prendre le parti que le Roi exige pour le bièH de la paix ; mais quoique le prince Edouard aime beaucoup M"^ de Talmond, il regarderoit comme une foilt>l6Sse de se laisser conduire par les conseils d'une femme, et il ne prend aucun conseil; les gens qui lui sont attachés lui ont demandé à genoux de se prêter aux circonstances. Ces représentations ont été reçues avec beaucoup de hauteur de sa part. Lorsque M. de Gesvres arriva chez lui, il le trouva à table, et ne voulut point entrer; il laissa un de ses gens pour l'avertir quand le diner seroit fini. Le prince le sut et envoya prier M. de Gesvres de venir au plus tôt. M. de Gesvres arriva et monta dans une chambre en haut pour attendre que le café fût pris. Immédiatement après, le prince alla le trouver, et lui fit des reproches d'amitié de ce qu'il n'avoit pas voulu entrer. La conversation commença et dura environ deux heures. M. de Gesvres n'avoit rien d'écrit, mais malgi*é cela il

trtdtà la Dûiatiëre^ fond. Le prince qui aime beaucoup M. dé Gesvresle traita tout au mieux, et parut même atienfM dé cè^qUe ee tseroit la dernière fois vraisemblablement qtfûle verroit M. de Gesvres^ qui avoit trouvé jusqu'à ce ifaoïXient une résistance invincible, lui voyant les larmes tttix'^eux : t!c Ahi Monseigneur^ lui dit-il, puisque vous êtes A seiteible à 1-attachement que je vous ai toujours iiiàrqfri&, neseresi-vous point ébranlé par ce que le Roi voiâ a mandé et ce que je viens de vous dire de sa •pèÉtt?*» ^ « Vous- me connoltriez mal, lui dit le prince ; je Vod^tepète aveé plaisir ce que je vous ai déjà dit et ce ^èj^ài mandé au Roi : je suis pénétré de reconnoissance, âVltftèliemeatetde respect pour sa personne ; je n'oublie poSét'te&iiohtéS'dont il a donné tant de marques à mon gtaMd*-pèi!<e^ à mon père et à moi ; mais mes sentiments sont lè thénïeSy et rien ne me fera changer. » Ce fut dans ce moment, ou peut-être un peu auparavant^ que M. de Ges- Vres-lui dit : «Monseigneur, puisque les raisons les plus folies tité-peuvent vous faire aucune impression, j'exécute avedgr^md regret les derniers ordres que j'ai reçus du ftât. Je vous ai offert de sa part la ville de ^Fribourg en Sll&se et tous les secours dont vous pourrez avoir besdijs pour y vivre Convenablement à votre rang (1). J'ai 6«[ Thbnneur de vous exposer les regrets infinis du Roi d'étve forcé par les circonstances à exiger que vous vouliez Uea'60i;is<»ire' à un arrangement pour la paix de TEurope. Si vous persistez dans le parti que vous paroissez avoir pris, j'ai ordre de vous dire que le Roi vous ferasjB^ir pied^et poings liés pour vous faire conduire à fioma et vous remettre entre les mains du roi votre père. » — ce Votis croyez bien, lui dit le prince, qu'on ne mV iJL^érapas en vie, » Gefutla seule réponse qu'il fit à ce

(I) Oo m'a dit qae le Roi offrait de lai donner SOO.OOO livres par an ; mais je n'assore pas ce ÛU positiveinent* ( Addition du duc de lAttfneSy datée du 8 décemlire. )

2n0 \1ÈM01RES DU DUC DK LUYJNES.

propos, avec un très-grand sang-froid. Cependant, comme la conversation avoit été extrêmement vive, il ne voulut voir personne après que M. de Gesvres fut sorti; au lieu que dans les deux autres, car celle-ci est je crois la troisième, il avoit soupe immédiatement après, avec beaucoup de monde comme à Tordinaire. Il y en eut même une où il pria M. de Gesvres de rester pendant son souper ; il parut fort gai, et parla beaucoup à H. de Gesvres des pigeons et des volières de Saint-Oûen , comme s'il n'avoitété question entr'eux que de choses indifférentes; et même après la troisième dont je viens de parler, il sortit comme à Tordinaire. M. de Gesvres rendit compte au Roi, en arrivant, de ce qui s^étoit passé; il est certain que le Roi en est inquiet et affligé. L'on est embarrassé sur le parti que Ton doit prendre ; Ton attend ces joursci la réponse à la lettre que le Roi a écrite au joi d'Angleterre à Rome (1).

J'ai marqué ci-dessus que le Roi a donné à M. du Parc rintendance des postes qu'avoit feu M. Dufort, et à M. Camuset, notaire de feu M*"^ de Chàteauroux, la place de fermier général, vacante par cette même mort. J'ai appris depuis quelques particularités de ces deux événements. La place d'intendant des postes a acquis une nouvelle, considération depuis qu'il travaille avec le Roi. Ce travail a cpmmencé du temps de M. Amelot, surintendant des postes, pendant une maladie qu'il eut.

(1) On trouvera dans mon grand livre la copie de la lettre que le roi d'Ao- ^ieterrea écrite an prince Edouard, son fils, et ce qu'il y a eu de paUic sur cette afTaire. Gens mal instruits ont prétendu qu'on avoit conseillé aa prince iMouard de se brouiller avec la France, comme un moyen propre à fortifier son parti en Angleterre. On ne peut croire qu'il y ait des gens asaez loiis pour imaginer un tel projet ; mais on a vu qu'il y avoit un traité entre le ftof et ie prince Edouard, par lequel il lui promettoit asile et sûreté dans son royàome. M. de Puisieux nie très- positivement ce fail, et dit qu'il défie le prince Edouard^ de montrer aucun traité par lequel le Roi lui fasse cette promesse en cas de paix. Il est vrai qu'il y eut un traité d'alliance entre le Boi et le prince lorsqu'il passa en ftcosso. ( IVote du duc de r.vijnes. )

M. da Parc étoit déjà employé dans le secret des postes, c'est-à-dire à Touverture des lettres, comme je l'ai dit, et pour cela avoit 12,000 livres. La place d^ntendant des postes lui vaut 12,000 livres d'augmentation. Hais, outre cette place, feu H. Dufort avoit un intérêt dans la ferme des postes; cet intérêt, qui est au moins d'un dixième, même d'un huitième, a été donné à un M. Ferrand^ qui joue du clavecin parfaitement bien et qui accompagne dans la musique des cabinets. Les Ferrajad sont parents de M*"* de Pompadour, parce que M"* Poisson étoit Ferrand ; elle avoit plusieurs frères, dont l'un, qui étoit écuyer, je ne sais plus chez qui, épousa une femme de chambre de M™^ de la Vieu- \jl\e , qui a été depuis gouvernante de M"** de Parabère. Ce Ferrand-là eut la charge de grand prévôt du pays Ifessin. Il est mort. Sa veuve a obtenu la charge du père pour son fils. Elle est singulière, mais elle a de l'esprit; elle est fort amie de M""* la maréchale de Belle-Isle, qui la mena à Francfort, où elle fut habillée en grand habit et présentée au feu empereur Charles VIL Un autre Ferrand, frère du grand prévôt du pays de Metz, est le père du petit Ferrand du clavecin, dont je viens de parler ; il n'a laissé que ce fils et deux filles, qui sont toutes deux mariées. Sa veuve s'est remariée à un fermier général, nommé La Borde, fort considéré et fort estimé ; elle en a eu sept ou huit enfants, entre autres une fille qui a épousé Marchais, fils de Binet; c'est elle qui joue dans les cabinets. Il y a encore d'autres Ferrand frères du grand prévôt de Metz. L'un s'appelle Fillancourt , et a été longtemps dans le régiment de Beaujolois ; il est retiré depuis deux ans et est placé. Un autre, qui a été page de M"** de Saissac, a servi dans le môme régiment et est aussi placé. Il y a un neveu de tous ces Ferrand qui a été porte-manteau du Roi et qui a été fait commissaire des guerres de terre et de mer à Rochefort; c'est un très-bon sujet. M"** de Pompadour a fait tout ce qu'elle a pu pour l'ai-

tirer ici; après beaucoup de sollicitations inutiles^ il est venu pendant le dernier voyage de Fontainebleau; il a vu deux fois M"' de Pompadour; il a dit qu'il ne demandoit rien , qu'il étoit content^ et s'en est retourné à Rochefort.

Outre ce qui a été accordé au petit Ferrand , le Roi a donné à M. de Tournehem 20,000 livres de rente sur la place de fermier général de M. Camuset. Cette somme est un dédommagement de ce que M. de Tournehem avoit cédé sur la sienne à M. d'Étiolés.

Affaire dn piinc<^ de Conty avec l'ordre de Malte. — Les gardea é^ ptiv» , payés; par le Roi. — Le maréchal de Saxe à Chambord avec un régiineal de 1,200 hommes. — Portrait de la Reine par M"* du DefTand. — Àflaifé du prince Edouard. — Le Roi va à Termilage, et y fait une plaisanterie ao duc de Chartres. — Billet de M^^ de Pompadour à M^oe de Lnynes. S6a désir de faire sa cour à la Reine. — Pourquoi Louis XY se dégoûta delà Reine. Détails racontés par la Reine à Mme de Luynes. .— ' Voyage de Choisy. — Étronnes données par Mm* de Boufflers h la Reine.

Du lundi 2, Versailles. — Je ne sais si j'ai parlé çidessus de l'affaire de M. le prince de Conty au sujet du grand prieuré. Cette affaire n'est pas encore fipie» et Tordre de Malte a bien de la peine à y consentir^ d'autant plus que M. le prince de Conty ne veut pas isgre de \œm ; on prétend même que l'ordre offre de lui donner 50,000 livres de rentes et de lui louer une belle maison dans Paris, à condition qu'il ne sera pas gra^id prieur.

M. le prince de Conty a eu permission du Roi de garder les cinquante gardes qu'il avoit habillés de sa livrée dans le temps qu'il commandoit l'armée. Le Roi les paye, et ils coûtent 80,000 livres par an. M. le prince de Conty les établit actuellement chez lui à Beaumont. On peut croire que Louis XIV n'auroit pas eu la même complaisance pour un prince du sang.

L'exemple de M. le maréchal de Saxe n'est pas moins remarquable. Un étranger établi à Cbamboid avec un régiment de 1^200 hommes^ que le Roi paye^ et dont une partie doit dès à présent montçr la garde chez lui. Le reste s'y rendra Iprsqi^ les casernes seront achevées^

Du dimanche «. — Il y a deux ou trois jours qu'une femme qui a de Tesprit (1) envoya à M"*^ de Luynes un portrait de la Reine très-ostensible, très-bien écrit; on en irouverala copie ci-joipte (2) ,

Du mardi 11, Versailles. — J'ai marqué dans mon Journal ce qui s'est dit d'une prétendue lettre écrite anciennement par le roi Jacques au prince Edouard, par laquelle ce prince avertissoit son fils de n'ajouter aucune foi à ce qu'il pourroit lui écrire postérieurement pour le déterminer à sortir de France, Il paroit constant que le ' prince Edouard dit avoir cette lettre ; mais BJ. le cardinal Tencin, qui est en relation avec le roi Jacques, ^m'a dit aujourd'hui que le- roi Jacques n'a voit jamais rien écrit de semblable à son fils. Une chose assez singulière est ce qu^il m'a conté en même temps; c'est que huit ou dix jours avant la lettre du roi Jacques au prince Edouard, lui cardinal Tencin, ayant apparemment été.chargé, ^'écrire an roi Jjacques pour l'engager à écrire à son fils de sortir du royaume, avoit reçu i^ne lettre de huit pages du roi Jacques, tendante lui prouver, par bonnes rai§ons„ qu'il lui fStoit içipossible d'ordonner à son fils de., sortir de France;. Il,ne^ paroit que^ trop certain qUe depuis que Je prince. Edouard e^t reyen^ d'Épo^sç^, J(fs coçapagnies qu'il ' a vues lui ont gâté l'esprit, ;n;èçnesv\f la religion, et lui ont inspiré un faux héroïslAe, très-mal .entendu. M. le cardinal Tencin me dispit encore aujourd'hui que gens attachés à ce prince, instruit? dp projet toujours constant

(iyMweduDeflfand. ' " -

(!l)'1lous ne reprodnisobs pa». ici et. portrait, ifoiest déjà impriméiaii t. 1, p. 4â&, de ces Mémoires. -, : y .

2fi4 MÉMOIRES DU DUC DE LUYNES.

et uniforme qu'il avoit de se tuer, lui avoient voulu faire faire des réflexions conformes à la religion, et qu'il leur avoit dit pour toute réponse qu'il rie connoissoit que soir^ épée. Ce discours ne peut être que l'effet de la mau - varsé humeur, ce prince ayant été bien élevé. Il étoi^i même dans l'usage d'approcher souvent des sacrement^s: Lorsqu'il partit de Rome, de lui-même, pour venir e:^ France, et sans aucunes sollicitations du Roi, & ce qnM^ m'a assuré M. le cardinal Tencin^ il se confessa et c^mn^ munia avant que de s'embarquer. Il avoit en Ecosse u S3 aumônier déguisé, et entendoit la messe régulièremeizs^ les fêtes et dimanches. Aussitôt qu'il mit pied à terre pouK^ revenir en France, il approcha des sacrements, et fit d d même encore en arrivant à Paris. Cette conduite est tor^^ différente de ce que nous entendons dire aujourd'huiS: ^ Ce prince parolt principalement irrité contre M. le car-^ dinal Tencin et contre H. de Puisieux. Lecardinal Tencin -^ comme je Tai dit dans le temps, a obtenu à la nomioa— — tion du roi Jacques le chapeau de cardinal, et lui a tou — jours été fort attaché. Le prince Edouard prétend que c'est lui qui a déterminé le duc d'York aujourd'hui à prendre le parti qu'il a pris; il prétend aussi que c'est lui qui a fait le modèle de la lettre que lui a envoyée le roi son père. M. le cardinal Tencin nie absolument l'un et l'autre; cependant il ne parolt pas bien persuadé que le duc d'York ait pris un mauvais parti. A l'égard de H. de Puisieux, la colère du prince Edouard est au sujet du traité de paix ; il prétend que lui étant en France ce traité a été conclu à Aix-la-Chapelle, et sa sortie du royaume stipulée comme nécessaire, sansl'en avoir averti, ce qui n'est pas vraisemblable. Il ajoute que s'il avoit été prévenu sur cet article, il aurôit été le première prier le Roi de ne pas différer à donner la paix à l'Europe par considération pour ses intérêts particuliers. Si ce raisonnement étoit fondé, il pourroiten résulter de grands sujets de plaintes contre le ministre des affaires étrangères,

et même contre le Roi, dont il ne parle cependant^ comme je l'ai dit, qu'avec reconnoissance, respect et attachement ; mais il n'en devroit pas résulter de dire qu'il ne sortiroit jamais du royaume sans se faire mourir, et qu'il ne quitte roit jamais Paris que pour aller en paradis. Ce discours, que Ton m'a fort assuré, a bien l'air d'une tète échauffée par la contradiction ou d'un grand changement dans les principes. J'ai marqué dans mon journal qu'il n'avoit pas voulu lire la lettre du roi son père, et s'étoit contenté de la mettre dans sa poche. Lorsque M. de Gesvres eut apporté le double de cette lettre et qu'il l'eut remis aux personnes principales attachées à ce prince, ils voulurent lui en faire là lecture ; le prince les écouta patiemment ' jusqu'à ces mots : « Je vous ordonne comme votre père et votre roi ; » alors il s'en alla s'en vouloir en entendre davantage. On avoit sans doute prévu qu'il ne voudroit pas lire la lettre, et que cette affaire demanderoit que M . de Gesvres allât, revint et retournât. M. deCesvfes m'a dit aujourd'hui que le Roi lui avoit demandé, la veille ou la surveille, si sa santé lui permettroit de faire douze lieues dans un jour.

Du dimanche 15, Versailles, — Lorsque le roi de Pologne étoit ici, il demanda au Roi une place de dame de Mesdames pour M™^ la marquise de Boufflers-Remiancourt ( Beauvau ) ; le Roi lalui accorda. Le roi de Pologne comptoit qu'il lui seroit accordé un brevet en conséquence; cependant il n'y a eu aucune expédition de faite. M"' la maréchale de Duras vient de me dire qu'elle reçut, il y a quinze jours, une lettre de M"® de Boufflers, dans laquelle elle lui envoyoit trois lettres pour Mesdames. Le roi de Pologne avoit parlé de cette affaire à Madame, mais le Roi n'en avoit encore rien dit à Mesdames ; elles allèrent porter au Roi les lettres qu'elles ayoient reçues. Le Roi leur dit : a Cela est vrai, j'ai promis une place auprès de vous, mais c'est quand il yen auroit une vacante. »

Dumardi 17^ Versailles. — Le Roi au retour de lâchasse alla hier à la petite maison dont j'ai parlé^ que l'on appelle Termitage. M"'' de Pompadour y étoit, M. le duc de Chartres et* plusieurs autres personnes. M"** de Porapadour va d'ici à Termitage dans une petite voiture qu'elle a fait faire, qui est une espèce de vinaigrette. On fit la plaisanterie de faire monter M. le duc de^ .Chartres dans cette voiture; quelques-uns de ceux qui étoient avec le Roi le promenèrent pendant quelque temps. Le Roi dit ensuite qu'il n'y avoit qu'à lever les brancards de la vinaigrette et laisser H. le duc de Chartres dans cette attitude pendant quelques moments. Son poids, qui est considérable, emporta le derrière de la voiture avec tant de rapidité, que le châssis, qui est de verre, se cassa et lui donna dans le visage ; heureusement il baissa la tète, , sans quoi il auroit eu les yeux crevés. Hais malgré cette précaution il y eut apparemment du verre qui lui entra au-dessous de l'œil et lui fit sortir une goutte de sang; cet accident heureusement n'a eu aucune suite.

Du vendredi 20, Versailles. — Le Roi alla hier à la chasse et ensuite coucher au petit château. Il a chassé encore aujourd'hui, et soupe dans ses cabinets.

Du jeudi 26y Versailles, -r- J'ai marqué dans mon livre qu'il y eut opéra lundi dernier dans les cabinets, et que la Reine n'y alla point. M"" de Pompadour étoit venue la veille chez la Reine ; elle y trouva M"' de Luynes, à qui elle demanda si elle croyoit qu'il convint à la Reine d'aller à l'Opéra le lendemain et que cela pût lui plaire; M""* de Luynes lui dit que la Reine pourroit bien s'enfermer le lendemain pour faire ses dévotiojas le mardi, mais que quand même elle ne s'enfermeroit pas elle croyoit qu'elle aimeroit mieux ne point aller à l'Opéra ce jourlà. Lorsque M'"*' de Luynes fut rentrée chez elle, elle reçut un petit billet de M"'' de Pompadour conçu à peu près dans ces termes :

EXTRAORDINAIRE. — DÉCEaidBRE iW8. 267

« J'apprends, Ma()«une, que la Reine ne s'enferme point demain ; je voos prie de vouloir bien me mander si vous croyez que la proposition d*aller à l'Opéra peut lui plaire. Tout ce que je désire est de lui faire ma tiour et de lui marquer mon profond respect. »

. C'était un jour de grand couvert, et Ton étoit;à jtablq ehez moi lorsque M*"*" de Luyues reçut ce billet; elle savoit bien que I4 Qiaine viendi^oit immédiateoient après le souper^ mais, elle ne voulut point attendre son arrivée pour faire réponse, afin que la Reine ne fût point commise et pût 1^ désavouer si elle le jugeoit à propos. Elle répondit, dono que quoique .la Reine ne s'en&rmàt points «lie croyoit qu'elle aimeroit .mieujc aller à l'Opéra un autre jour. H"*'' de Luynes ^outa à M*"^ de Poinpadour qu'elle n'oiiblieroit point cette occasion de faire sa cour À la Reine.

Je cçQiçj savoir marqué ci-d^ssus^ ou dans ce livre ou dans quelque autre, que lorsque le Roi commença à, ne plus venir coucher i^he^. la Reine^ comme à son ordioaire, on attribua la cause de ce changement à plusieurs difficul,tés faites par la. faculté de la Reine en cas qu'elle redevint grosse. Il y a toujours eu peu d'intelligence et d'union réciproque, au moins depuis plusieurs années, entre la faculté du Roi et.celle delà Reine. Je me souviens fort Jbien d'avoir entendu dire à La Peyronie qu^. les difficultés que l'on avoit faites étoient ridicules, que l'on avoit tant observé toutes les plus petites circonstajpces pour savot^ si un mari devoit coucher avec sa femme, 4]ue les bourgeois et tous les paysans qui n'avoient qu'un JÂtseroient bienà^ plaindre s'ils y prenoieut garde de si près, et que c'étoient ces difficultés continuelles qui ^voient dégoûté le Roi. La Reine contoit il y a quelques jours à M*® de Luynfes ilû fait qui peut répondre à ce ^•aisonnement. C'étoit en 1T38 ou 39, lorsque le cardinal de Fleury se trouva si mal à la paroisse de Saint-Jacques à Compiègne. La Reine étoit restée ici ; elle croyoit être grosse et avoit mandé au Roi l'état où elle se trbùvoit;

elle alla souper chez M"* de Mazarin, à une petite maison au haut de la montagne deSaint-Cloud^que l'on appelle Montretout ; elle n'en revint qu'à la pointe du jour ; elle en fut même fort étonnée n'étant point accoutumée de se coucher si tard. La nuit même il lui arriva un accident qui prouvoit qu'elle n'étoit plus grosse et qu'elle s'étoit blessée ; elle n'osa pas en parler ni le mander au Roi, de peur que son voyage de Montretout ne fût désapprouvé; elle lui manda seulement que les soupçons de grossesse avoient disparu ; elle se leva, et alla comme à l'ordinaire. Cette conduite fut suivie d'abord d'une perte de sang etensuite d'un dérangement qui dura quelque temps. Dans cet état, Perrat lui déclara que si elle redevenoit grosse dans ce moment elle ne porteroit jamais son enfant à bien ; ce fut là l'occasion des difficultés qui furent faites au Roi à son retour de Compiègne; on voit qu'elles étoient fondées (1).

Du vendredi 27, Versailles. — Le Roi partit hier potir Choisy ; les dames de ce voyage sont M"** de Pompadour, de Livry, de Brancas douairière. M°* d'Estrades n'a pas pu y aller, parce qu'elle est de semaine; elle ira demain. Toutes ces dames ( excepté M"*' de Livry, qui retourne à Paris) iront dimanche avec le Roi coucher à Villeroy . La Reine nous dit hier que le Roi ne lui avoit rien proposé pour ce voyage.

Du samedi 28, Versailles. — M"* la duchesse de Boufflers (Villeroy), qui est dans l'usage de donner tous les ans des étrennes à la Reine, lui donna il y a quelques jours une pagode 'de porcelaine avec un billet où étoient ces vers :

Le sage Ëpiménide est offert à vos yeux. La Grèce lui douua uaissance;

(1) C€8 détails si précis et si intimes rectifient les historiettes racontées dans la Vie privée de Louis XV et dans les Mémoires de Richelieu.

EXTRAORDINAIRE. — DÉCEMRRR 1748. 369

Il instruisit son siècle, il respecta les dieux^

Et sa vertu n'obtint pour récompense Que ce sommeil mystérieux. Puisse unTplus digne prix récompenser la vôtre ; * Son siècle fut privé d*un utile secours : Que de cent ans le del prolonge encor vos jours,

Pour le bonheur et l'exemple du nôtre.

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