‹ Mémoires du duc de Luynes sur la cour de Louis XVChapitre 3 sur 88 · TRÈS-GRACIEUX SOUVERAIN · texte numérisé non relu

TRÈS-GRACIEUX SOUVERAIN

Nous, les très-humbles et très-fidèles sujets de V. M. les seigneurs .spirituels et temporels assemblés en parlement, supplions V. M. de nous permettre de lui faire nos sincères et humbles remercîments de son très-gracieux discours émané du trône.

Du samedi 19, Versaillei. — Le Roi revint hier de Cboisy après y avoir dîné. Les dames dînèrent avec S. M., quoique ce fût maigre à cause des quatre temps et du vendredi. Les deux princesses n'y dînèrent cependant point. Elles soupèrent avec le Roi mercredi dernier, qui étoit aussi maigre. On ne sert jamais de gras les jours maigres à la table du Roi. S. M. parolt toujours fort contente de sa nouvelle acquisition; il fait arranger lui-même sa maison devant lui comme leroit un particulier, et va rendre visite a toutes les dames le matin à leur toilette. Il a fait deux chasses pendant ce séjour, l'une le lundi , en partant d'ici, et l'autre le mercredi à Verrières. J'allai à Choisy mardi dernier; le Roi me l'avoit permis ; il étoit fort question de couper des bois pour donner plus de vue. Le Roi ne sortit point ce jour-là. M. le contrôleur général y vint de Paris; la question fut fort agitée et il me parolt que la décision est remise a cet été. Les jours que le Roi ne sort point il entend la messe à midi ou midi et demi, et lorsqu'il ne dîne pas il déjeune à une heure et demie ; après quoi il va chez les daines , et commence à jouer, sur les trois heures, à Thombre , au brelan ou au trictrac, pendant que les dames jouent à cavagnole. Le souper est sur les sept heures et demie ou huit heures. La maison de Choisy est belle et agréable. Le Roi a pris pour sa personne tout l'appartement à droite en bas, où il couche ; tout le bas à gauche est pour se tenir toute la journée et pour jouer.

a tait ôter un lit jaune où couchoit M"" la princesse ^nty. La salle à manger est un bâtiment fait depuis ^ ^ar feu M™ la princesse de Conty ; c'est une des piétés des plus agréables de la maison ; au-dessus est un logement qu'occupe M. le marquis de Coigny; ce bâtiment est joint au corps du château, qui n'est pas fort large et que M"e la princesse de Conty fit bâtir en même temps.

Du dimanche 20, Versailles. — Le Roi a signé aujourd'hui le contrat de mariage de M. de Puyguion avec M"* de la Bossière , dont le père a été fermier général. U parolt que c'est le mauvais état des affaires de M. de Puyguion qui l'a déterminé à ce mariage. Cette fille a trois frères qui ne sont point mariés ou qui n'ont point d'enfants. Malgré cela M. de Puyguion dit qu'elle a au moins 100,000 écus qui ne peuvent lui manquer, et outre cela on lui donne dès à présent 16,500 livres de rente, et l'on donne à M. de Puyguion 10,000 écus pour les frais de noces qu'il ne sera pas obligé de rapporter, au cas qu'il devienne veuf. C'est un second mariage ; j'ai marqué ci-dessus la mort de sa première femme.

M. le duc de Castropignano , ambassadeur du roi des Deux-Siciles , a eu aujourd'hui audience particulière du Roi et de la Reine. M. de la Mina vouloit l'amener chez la Reine sans aucun cérémonial ; mais la Reine ne Ta pas voulu; elle s'est habillée pour lui donner audience.

On apprit hier que M. de Harlay, intendant de Paris, étoit tombé en apoplexie.

Du lundi 21, Versailles. — Hier, la Reine régla que Mesdames ne se feroient plus porter dans leurs chaises jusqu'au cabinet qui est avant sa chambre , comme elles ont toujours fait jusqu'à présent ; mais qu'elles descend/oient de leurs chaises à la porte de l'antichambre du côté dudit cabinet.

Du mardi 22, Versailles. — J'ai appris aujourd'hui que ie Parlement avoit enregistré les lettres de légitimation

delà iille bâtarde de M. le Duc, dont j'ai parlé ci-dessus ; elle s'appelle M,le de Verneuil.

Du 23. — Hier après la chasse, le Roi soupa dans ses cabinets ; il n'y eut point de dames, quoique ce fût un jour gras. Le Roi vouloit se coucher de bonne heure pour courre aujourd'hui; il joua après souper seulement une partie de reversi. Il soupe encore aujourd'hui dans ses cabinets; il y a de dames ce soir: Mademoiselle, Mrae de Mailly, M*' de Vintimille, M"e la maréchale d'Estrées , Mwe de Chalais et M"* de Talleyrand.

L'on peint actuellement M,ne de Mailly en pastel ; c'est un nommé la Tour. Hœ< de Mailly disoit ce matin que c'est le seizième peintre qui a fait son portrait.

J'ai appris aujourd'hui la mort de M. de Brossoré ; il étoit maître des requêtes et avoit été secrétaire des commandements de la Reine. Il étoit en grande réputation pour aimer la bonne chère et avoir le meilleur cuisinier de Paris.

11 parolt certain que le Roi ira dimanche à la Meutte pour jusqu'à mardi ou mercredi; il n'y aura de voyage à Marly que le 6 février ; deux voyages de Choisy dans le mois de janvier, et un , à ce que l'on dit , dans les jours gras.

Il paroit que l'on n'est pas content ici de l'Espagne, du moins à l'égard de plusieurs sommes considérables qu'elle doit à la Frauce ; cela va à quatre-vingts millions ; cela est certain, et il n'est pas question jusqu'à présent d'entrer en payement.

Du jeudi 2V , Versailles. — Il y a eu aujourd'hui des premières vêpres; c'est M. l'abbé de Cosnac, évèque de Die , qui a officié. Le Roi et la Reine éloient en bas avec très-peu de courtisans. Le Roi est retourné chez lui après les vêpres, et la Reine est remontée dans sa tribune; il y a eu salut , à cause que c'est jeudi , et le Roi qui n'y va point ordinairement le jeudi est revenu l'entendre.

La Reine a nommé ce soir la quêteuse; c'est Mroc de

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VmUtuiUe qui quêtera demain. C'est le jour de l'année le moins embarrassant pour une quêteuse , parce qu'il y a peu de monde à la grande messe et que les vêpres se disent à l'entrée de la nuit, à cause du sermon.

J'ai entendu dire aujourd'hui à M. l'évêque de Die (1) que , lorsqu'il fut nommé a cet évèchéen 1734, il trouva chez M. l'archevêque de Paris M. le curé de Saint-Paul , qui est le même d'aujourd'hui , lequel contoit à M. l'Archevêque qu'il avoit été appelé il n'y a voit pas longtemps pour assister à la mort d'une vieille femme ; qu'étant allé chez elle, cette vieille femme lui avoit dit qu'elle s'appeloit Marion de Lorme, qu'elle avoit été maîtresse de M. de Saint-Mars et de M. le cardinal de Richelieu ; qu'elle avoit été sans être mariée jusqu'à trente-sept ou trente-huit ans ; qu'ayant trouvé à cet âge un homme qui avoit du bien et qui étoit devenu amoureux d'elle , elle l'avoit épousé ; qu'elle avoit vécu avec lui environ quarante ans ; qu'il y avoit grand nombre d'années qu'il étoit mort ( M. l'évêque de Die m'a dit quarante ans, cela parolt difficile à croire) et qu'elle avoit vécu depuis ce temps-là du bien que son mari lui avoit laissé. Cette Marion de Lorme racontoit à M. le curé de Saint-Paul , à ce que m'a dit M. l'évêque de Die, que dans le temps que le cardinal de Richelieu avoit de l'amitié et de l'attachement pour elle , elle avoit pris de son coté du goût pour un envoyé de Suède qui étoit fnrt bien fait; que dans ce lemps-là 1»; cardinal de Richelieu lui envoya pour ses étren nés de fort belles mules sur lesquelles, suivant l'usage du temps, il y avoit un nœud de ruban etau milieu de chaque noeud un gros diamant; que l'envoyé de Suède arriva chez elle dans le temps que ces mules étoient sur sa toilette; qu'ayant jugé d 'on pouvoir venir ce présent, il lui avoit demandé en grâce de lui prêter pour vingt-quatre heures uu de ces nœuds de

, f) Daniel- Joseph de Connue.

ruban , et que l'ayant mis à son chapeau il a voit été rendre visite au cardinal de Richelieu , lequel irrité d'un tel procédé, n'avoit songé qu'à faire rappeler cet envoyé au plus tôt; mais que les différentes plaintes qu'il en a voit faites à la cour de Suède n'ayant pas eu l'effet qu'il souhaitoit, avoit pris le parti d'envoyer à cette cour un homme capable d'y déplaire promptement au Roi et à ses ministres ; il avoit choisi pour cela l'homme de ce pays-ci le moins susceptible de ces sortes de commissions, et que sur le prétexte de mécontentement de la cour de Suède, il lui avoit donné pour instruction secrète de ne ménager ni le Roi de Suède ni ses ministres; que l'envoyé ayant suivi exactement les intentions du cardinal, la cour de Suède avoit promptement demandé son rappel , mais que le cardinal n'avoit pas voulu l'accorder à moins que Ton ne fit le même traitement à l'envoyé de Suède par la raison que je viens d'expliquer.

Du dimanche^ f Versailles. — La Reine nomma le 24 au soir Mme de Vinti mille pour quêter le lendemain. On ne quête point à la messe de minuit, parce que le Roi et la Reine sont toujours en haut à leur tribune.

Madame fut pour la première fois de sa vie à la messe de minuit; elle étoit sur le drap de pied. Le Roi et la Reine vont toujours à matines avant les trois messes et restent à laudes après. Le Roi, qui a coutume de se mettre toujours à genoux au commencement de chaque messe, s'assit dans son fauteuil à la troisième; il a avoué depuis qu'il s'étoit trouvé un peu mal.

Le Roi fut le matin du même jour à la grande messe en bas, suivant l'usage; l'après-dinée, S. M. fut au sermon. C'est le jour du compliment; le sermon et le compliment furent assez médiocres l'un et l'autre. M. le Dauphin étoit au sermon ; il n'y avoit point de princesses^ et à droite de M. le Dauphin étoit M. le duc de Chartres, M. le prince de Dombes et M. le duc de Penthièvre. Derrière le Roi étoient M. le duc d'Harcourt et M. le duc de

Bouillon ; à la droite de M. de Bouillon et immédiatement derrière M. le Dauphin , M. le duc de Chàtillon , à la droite duquel étoit le chef de brigade qui est en quartier chez M. le Dauphin. Derrière la Reine , étoient son chef de brigade, M. de Nangis et M™6 de Luynes. Comme il devoity avoir des vêpres après le sermon, M. le duc d'Harcourt avoit fait porter son carreau , et, ne sachant où le mettre pendant le sermon , on l'a voit mis à côté de lui, non pas à plat, mais debout, cependant de façon qu'un des coins du carreau étoit appuyé contre le fauteuil du Roi. Le Roi le remarqua , et dit , avec quelque sorte de vivacité et même de peine, à M. d'Harcourt : « Otez donc votre carreau ; » ce discours n'a pas été remarqué , je le tiens de M11* de Luynes, qui étoit présente.

Hier 26, jour de Saint-btienne , le Roi alla a la messe à la tribune ; Tordre étoit donné pour aller courre le cerf après la messe dans les bois de Fausse-Repose aux environs d'ici. M. le cardinal d'Auvergne étoit à la messe du Roi dans la tribune (M. le cardinal de Rohan n'est point encore revenu de Saverne); un moment après l'offertoire, dans le temps que le prêtre lavoit ses mains, le Roi commença à se trouver mal. On a cru depuis que c'étoit un besoin d'aller à la garde-robe qu'il avoit retenu ou qui l'avoit pressé, mais ni l'un ni l'autre ne sont vrais; ce fut une espèce de vapeur qui lui porta à la tète; il eut peur de se trouver mal ( ce sont les termes de la Peyronie) ; il demanda assez promptement son chapeau au cardinal d'Auvergne, qui, ne pouvant juger par quelle raison, croyoit même avoir mal entendu; dans ce moment, le prêtre s'étant retourné pour YOrate fralres , le cardinal d'Auvergne lui fit signe de suspendre la messe , la musique avoit déjà cessé. Le Roi étant sorti de la chapelle brusquement , alla chez lui et se mit sur sa chaise, mais sans aucun succès ; on lui proposa de prendre un remède et il ne le voulut pas. Le cardinal d'Auvergne, qui avoit suivi le Roi jusqu'à sa garde-robe, lui fit de-

mander si l'on continueroit la messe , et le Roi lui fit dire qu'il falloit la continuer. Lé cardinal d'Auvergne revint à la chapelle , et trouva la messe à l'élévation ; il donna ordre aussitôt qu'il y eût un autre chapelain tout prêt en cas que le Roi voulût entendre la messe à la chapelle , et qu'en cas que S. M. l'entendit dans sa chambre , que l'autel portatif fût aussi en état. Le premier mouvement de M. le cardinal d'Auvergne fut d'être fort mécontent de ce que le chapelain avoit continué sans attendre son ordre ; je le vis dans ce premier moment où il soute noit qu'il n'avoit fait que ce qu'il avoit dû faire; il avoit pourtant trouvé grand nombre, pour ne pas dire tous, d'avis différent du sien. Le soir, il me parut avoir changé de sentiment; il convenoit du principe général qui est que dans des occasions essentielles et indispensables, on peut suspendre la messe lorsque le canon n'est point commencé ; il n'est pas douteux que l'application ne fut pas faite exactement. Le Roi avoit encore d'autres chapelains ; d'ailleurs la Reine n'avoit point encore entendu la messe , et outre cela il y avoit encore des messes à dire à la chapelle. Ainsi , supposant même que les privilèges que peut avoir la personne du Roi eussent justement autorisé à faire suspendre la messe , ce ne pouvoit être que pour le temps que le Roi restoit à la chapelle , et dans le moment que le Roi sortoit , il falloit faire continuer la messe. La nouvelle de ce qui étoit arrivé au Roi fit une grande rumeur dans le moment; il avoit demandé son dîner; la table étoit dans sa chambre; les chasseurs en uniformes attendoient une décision ; ses carrosses étoient dans la cour; dans la chapelle un prêtre prêt à dire la messe, et les gardes qui y attendoient aussi. J'arrivai dans ce moment dans la chambre du Roi , et je fus témoin de l'ordre donné un instant après aux chasseurs de partir toujours; on leur dit que peut-être le Roi iroit à la chasse. On jngeoit bien que le dtner seroit renvoyé , et il le fut en

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effet; mats on ne pouvoit imaginer que le Roi partit pour la chasse sans retourner à la messe; cependant je n'eus que le temps d'aller de chez le Roi à la chapelle et d'y entendre la messe ; et aussitôt après, j'appris que le Roi étoit parti dans sa calèche seul avec M. d'Harcourt. M. le Dauphin fut aussi à cheval à cette chasse ; elle ne fut pas rude ; le Roi y courut à peu près comme à son ordinaire , mais il ne prit qu'un cerf. On douloit fort si le projet de souper dans ses cabinets subsisteroit , mais il voulut absolument y souper; il mangea peu; il n'y avoit que cinq dames, trois des quatre sœurs parce que Mlu de Clermont est à Chantilly, et MBW de Chalais et de Montmorin.

La nuit n'a pas été trop bonne; le Roi n'a dormi que trois heures. Les médecins auroient fort désiré qu'il n'allât pas aujourd'hui a la Meutte, mais son arrangement étoit fait. Seulement, il s'est levé tard ; il a été entendre la messe à la chapelle, et a pris le parti de ne point aller au salut, dans la crainte apparemment de s'y trouver mal. On a été un peu étonné du voyage de la Meutte, parce que M"* de Mailly est de semaine ; et je crois qu'elle aurait fort désiré que le Roi nesortltpoint d'ici, puisqu'elle ne peut en sortir elle-même.

Il y avoit eu déjà quelques petites difficultés à l'occasion du dernier voyage deChoisy. Le Roi avoit dessein d'y aller plus tôt, et dans la semaine même de M™ de Mailly, mais de n'y point mener de femmes, d'y aller seulement pour donner des ordres dans sa maison et son jardin et pour faire planter. Mœe de Mailly ditque si le Roi ne vouloitpasla mener, elle demanderoit permission à la Reine et y arriveroit tout d'un coup; cela fit retarder le voyage. Voilà ce que j'appris hier au soir; apparemment que les mêmes moyens n'ont pu réussir pour ce voyage-ci ; mais le Roi revient après-demain.

J'oubliois de marquer que Mme la comtesse de Toulouse, qui étoit allée au Chenil pour jusqu'aujourd'hui, revint

hier au soir au château, apparemment à l'occasion de Tincommodité du Roi, et le Roi descendit chez elle ; mais ce ne fut qu'une visite.

Je vis avant-hier M. du Chatelet, major de la gendarmerie, qui arrive de Chàlons en Champagne j il me parla beaucoup d'une fille sauvage qui fut prise dans une foret auprès de ChÀlons vers la fin de 1735 ; elle est dans un couvent dans la ville de Chàlons, où M. le duc d'Orléans paye sa pension. M. du Chatelet fut environ quatre heures avec elle. Mme l'Intendante y étoit et une religieuse ; cette fille est brune, les yeux vifs, le visage rond, petite, en tout sa figure n'est point désagréable ; elle commence à parler assez bien, cependant paroissant occupée à chercher les termes dont il faut qu'elle se serve et ignorant les noms de beaucoup de choses. Elle est d'une si grande vivacité qu'elle ne parle que debout ou en marchant, et pendant la conversation sautant de temps en temps sur une table et ayant toujours les pieds ou les mains en mouvement. Elle parolt avoir environ vingt-trois ans. Elle dit que l'idée la plus ancienne qui lui reste c'est de s'être trouvée avec une compagne qu'elle avoit dans une maison, elle ne sait où ni en quel temps; que dans cette maison il y avoit une dame qui leur paroissoit la maltresse de la maison, qui lui parut grande et qui avoit une espèce de coiffure ou linge blanc sur la tète assez long ; qu'on voulut lui apprendre dans cette maison à travailler et qu'on la battoit quand elle faisoit mal ; elle se souvient encore qu'après cela, elle se trouva dans une grande maison de bois ( ce sont ses termes) ne voyant que le ciel et l'eau ; elle ne peut dire combien elle y fut de temps, mais elle ajoute qu'après un long espace s'étant trouvée a terre et ayant jugé par des signes, elle et sa compagne, qu'on vouloit encore les battre, elles s'étoient enfuies de toute leur vitesse et a voient gagné le premier bois qu'elles avoient trouvé ; que depuis ce temps elles avoient toujours vécu dans les bois où elles n'avoient cherché que de quoi

manger pendant le jour et à se reposer pendant la nuit, se nourrissant de lièvres qu'elles attrapoient à la course, de lapinsqu'elles prenoient, assez souvent de colimaçons et autres petits animaux, et d'herbes pendant l'hiver ; c'étoit même le temps où elles se portoient mieux, à ce qu'elle dit. Lorsqu'elles apercevoient ou des hommes ou des animaux redoutables par leur taille, elles montoientsurdes arbres avec une vitesseet une adresse inconcevables; c'étoilsur les arbres aussi qu'elles couchoient, et elle prétend encore que cette faconde dormir est incomparablement plus agréable que de dormir dans un lit, et qu'en tout cette manière de vie a bien des charmes, parce qu'on y joui t de la liberté ; et il ne paroit pas qu'elle soit embarrassée, ni affligée à reprendre la même vie. Elle avoua à M. duChâtelet qu'elle avoit effectivement mangé de petits enfants, c'est-à-dire, que, les trouvant écartés auprès des maisons, elle les prenoit, leur suçoit une veine auprès du col pour se nourrir ; elle dit qu'elle ne savoit pas seulements'ils en mouroient, mais qu'elle ne croyoit pas leur faire du mal. D'ailleurs nulle idée de religion, pas même d'un Être-Suprême; le tonnerre, les éclairs ne lui fournissoient point cette idée ; elle dît qu'elle n'avoit pas un moment à elle; chercher à manger, à se cacher, à se reposer, les occupoient entièrement. Sa compagne et elle s'en tendoient par des signes ou par des espèces de cris, mais pas assez pour faire aucune conversation, seulement pour se proposer d'aller en tel et tel endroit. Quelques gens de Chàlons mal instruits prétendent qu'elle a sucé sa compagne, comme le enfants dont je viens de parler. Cette accusation ne parolt pas fondée, d'autant plus que, quand on la prit, elles étoient encore deux. Des paysans les virent dans la plaine et essayèrent de lesjoindre à la course. Dans la crainte d'être prises, elles montèrent promptement sur des arbres, d'où à cou|.s de pierres on les obligea à descendre; il y en eut une qui se sauva, dont on n'a jamais eu nouvelles depuis. Celle-ci fut amenée à M. de Beaupré, intendant de Champagne; t. h.. i

OH MfcMOIRKS DU DUC DR MTYNES.

elle n'avoît aucun langage, seulement des cris qui désignoient ce qui lui faisoit peine ou plaisir ; elle a été deux ou trois ans sans pouvoir manger autre nourriture que de la viande crue, et elle trouve sa santé dérangée depuis qu'elle a quitté cette façon de vivre. Elle a conservé encore une adresse à accommoder avec ses doigts un lapin tout cru, et à n'en prendre que ce qui est bon A manger. Elle court avec une vitesse extraordinaire, etelle montesur le haut des arbres tout le plus souvent qu'elle peut.

Du mardi 29, Ver$aille$. — M. de Harlay mourut hier à onze heures du matin ; il étoit intendant de Paris et conseiller d'État; il a voit plusieurs bureaux, et jouissoit d'environ 80,000 livres de rente de bienfaits du Roi. H a longtemps porté le nom de Cély ; et, comme il a été longtemps jeune, il est peut-être autant connu sous ce nom que sous celui de Harlay. '

L'intendance de Paris est donnée à M. Hérault, qui étoit lieutenant de police.

Les dames de Madrid et par conséquent de la Meutte sont : Mademoiselle, Mu,"de Vintimille, d'Antin, de Saint- Germain , de Talleyrand et la maréchale d'Estrées. Hier, la Heine, après avoir joué À cavagnolc descendit à sept heures chez M. le Dauphin, où il y avoit bal ; c'est le premier de cet hiver. M"" de Mailly , qui avoit joué à cavagnole, dès que la Heine fut descendue en bas, montadans une chaise de poste du Hoi, qui l'attendoit avec un relais, et alla souper ù la Meutte, où le Hoi fut fort gai. S. M. soupaà une petite table avec Mademoiselle, M"** de Mailly etdeVintinnlle,M. le comte deClermontetquelquescourtisans. Lesquatre autres dames soupèrent à la grande table.

On servit au Hoi les étrennes qu'on lui a données, qui sont deux beaux pots a oille avec leurs plais et leurs couvercles, et une terrine de même, le tout de Saxe, fort beaux et singuliers (1). Personne ne sait de qui

(1) Lm pots à oiile attifent la forme de «onpière.» d'une certaine capacité

vient ce présent; mais je sais que c'est de M- de Mailly.

Du jeudi 31, Versailles. — Avant-hier, M. l'abbé du Bellay , évègue de Fréjus, prêta serment ; ce qui fit que le Roi entendit la messe en haut dans la chapelle de la Vierge. Ce serment coûte 500 livres ; cela se partage entre les gardes de la manche , les chapelains et la musique ; l'enregistrement se fait à la chambre des comptes et coûte 1,200 livres.

Hier, M. le duc de Gramont demanda l'agrément du Roi pour le mariage de sa seconde et dernière fille , M"* de Guiche, avec M. le comte de Brionne, (ils de M. le prince de Lambesc. On donne à M11' de Guiche 15,000 livres de rente , comme à sa sœur M™ de Lesparre , et on donne h M. de Brionne 20,000 livres de rente ; il a quatorze ans, et M"c de Guiche quelques mois de plus. M. de Gramont les prend chez lui ; ils y seront logés et nourris.

J'ai a ppris hier que M . de Marville, gendre de M. Héraull , étoit nommé lieutenant de police.

dans lesquels on servait une sorte de macédoine de viandes et de légumes divers, assaisonnée d aromates et d'épice* et analogue à VnHa-podridn de» Kspagnofs.

Réception de M. de la Mina. — Bourses de jetons présentées tous les ans au Roi et à la famille royale. — Messe dos morts de l'ordre du Saint-Kspril.

— Revenus de la famille de Gramont. — Étrennesdu Roi à Mmo de Vintimille. — Vojages de Clioisy. — Révérences de MM. de l'énelon et de Brancas à la Reine. — Le marquis du Guesclin nommé gentilhomme de la chambre du duc d'Orléans. — Mariage de M. d'Agénois avec Mllc de Plélo.

— Mariage de M"* de Gnise avec M. de B non ne. — Retraite «le l'abbé de Broglie. — MM. de Beringhen; leur charge de premier écuyer. — Soupers die* la comtesse de Toulouse. — Milices de Bretagne. — Mot du Dauphin.

— Soupers de la Reine. — Gouvernement de Maubeuge donne au chevalier de Givry. — Mort de Clairambault. — Promenades en traîneaux. — Rappel de M. de la Mina. — Audience de Mmrde Castropignano. — Mort du prince de la Torclla. — Maladie de M. le Duc. — M. de Fénelon reçu conseiller d'État d'épée. — Apostrophe du cardinnl de Tlenry à M. de Bissy. — Mort de M. le Duc. — Le doc de Penthièvre reçu chevalier de la Toison d'or.

Ihi vendredi 1, Versailles. — Il n'y a point eu aujourd'hui de nouveaux chevaliers nommés ; M. de la Mina a été reçu. Les deux chevaliers qui l'accompagnoient (c'est ce que l'on appelle les parrains) étaient M. de GoPsbriant et M. de Livry. M. de la Mina, après avoir été reçu, a pris Fa place le dernier de tous.

La Reine avoit hier oublié de nommer une quêteuse ; ce matin , à sa toilette, elle a proposé à M"" de Kottembourg de quêter; mais M™ de Rottembourg, n'ayant même jamais vu de quête, S. M. a accepté ses e\cuses. La Reine alloit à la chapelle sans qu'il y eût de quêteuse nommée, comptant nommer la première dame qui se trouverait habillée. Effectivement Mn,t' de ChAlillon , s'étant trouvée à la travée la plus près de la tribune de la Reine , la Heine lui a mandé de quêter.

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