COMPLIMENT AU ROI PAR LB PRÉDICATEUR, LE JOUR SES
PAQUES, RM 1742.
« Donnez-la-nous, ô mon Dieu , cette grâce de la persévérance , et de même que Votre Fils est ressuscité pour votre gloire , faites-nous ressusciter pour la vie éternelle.
« C'est là, Sire, l'objet de tous nos vœux, et V. M. est trop chrétienne, trop remplie de l'esprit de sa religion, trop pénétrée des grandes vérités de la foi pour ne pas porter au Ciel tous ses désirs. Sur la terre, dans le sublime rang qu'elle occupe , elle ne voit rien qui ne soit audessous d'elle, tout lui est soumis; mais au Ciel, elle y trouve un Dieu, maître des rois, qui mérite tout son attachement et tout son amour.
« Ainsi, quand le Seigneur répand sur V. M. ces bénédictions abondantes dont nous lui rendons de continuelles actions de grâces, qu'il met en elle toutes ces qualités vraiment royales qui font les bons princes et les grands princes, qu'il accroît et affermit sa puissance, qu'il l'établit à sa place dans le monde comme le Dieu des armées et le Dieu de la paix , qu'il en fait le dispensateur, le père , le soutien des royaumes et des empires, le sujet de l'admiration universelle, l'amour de ses peuples, les délices de sa Cour, la terreur de ses ennemis; quand il lui donne la satisfaction et la gloire de se voir à la fleur de son âge au plus haut point de grandeur où jamais monarque français ait été, environné d'une auguste famille, suivi d'un prince déjà l oroement de son trône, si bien servi, si bien secondé , si bien obéi , aimé enfin autant que respecté ; tout cela, Sire , dans les desseins de Dieu ne doit servir qu'à élever de plus eu plus votre grande âme au-dessus de tout ce qui est périssable, lui faire embrasser constamment la vertu et aspirer sans cesse à quelque chose de plus noble encore et plus digne d'un roi chrétien, qui est le salut éternel.
« Nous vous le demandons, Seigneur, pour l'homme de votre droite; il est notre Roi, notre père, notre appui ; faites-en notre modèle dans la sainteté. Vous le comblez de gloire devant les hommes; vous le sanctifierez par votre grâce; vous le conserverez pour la gloire de votre nom ; vous le soutiendrez dans la pratique de ses devoirs par la fidélité la plus persévérante; et après de longues années d'un règuc heureux, vous le couronnerez vous-même, mou Dieu, oui vous le couronnerez de votre main, mais d'une couronne immortelle, préférable
à toutes les couronnes de la terre. C'est ce que je souhaite à mon roi, etc. *
Hier et avant-hier le Roi entendit la messe comme les jours ouvriers; mais il fut à vêpres et complies à la tribune.
M™" la duchesse d'Havre, la mère, présenta hier Mme la princesse de Croy ; Mme de Croy est fille de M. le duc d'Harcourt. Elle fut présentée debout, n'ayant point de rang. Mroede Guerchy, sa sœur, et Mme de Rupelmonde, la mère, étoientà la présentation.
Du jeudi 20, VenailUs. — - Le Roi est parti aujourd'hui pour la Meutte , d'où il reviendra demain au soir. Les dames de ce voyage sont Mademoiselle, M0"6 la maréchale d'Estrées, Umet de Mailly, de Ruffec (duchesse) et de Sassenage.
Il a été déclaré aujourd'hui que la maison du Roi avoit ordre de se tenir prête à marcher après la revue.
Du vendredi 30 , Versailles. — J'ai appris que M. de Tons, qui avoit un régiment de cavalerie de son nom, en donna sa démission il y a quelques jours ; c'est le régiment qui a été autrefois Courcilion et depuis Béthune (1). Ce régiment a été donné à un autre M. de Pons, qui a épousé la fille de M. Lallemand de Bay , fermier général. Celui-ci étoit sous-lieutenant des gendarmes d'Anjou. En pareil cas, les enseignes et guidons montent toujours, c'est l'usage. 11 est resté un guidon vacant qui a été donné à M. de Saint-Aubans. M" de Saint- Au bans , sa mère, est sœur de feu M. de Hontbrun et de feu MMe de Villefranche ; elle est veuve et a plusieurs enfants, entre autres une fille qui a épousé , il y a déjà longtemps, M. de la Faye, présentement exempt des gardes du corps. iim' de Saint-Aubans n'étoit jamais venue à Versailles; elle eut la curiosité, il y a quelques jours, d'y venir avec ses enfants. Comme
;i) Père de M"* }de Pdle-Isle. {Noie du duc de ptynes. )
AVKIL 1742. 110
elle étoit anciennement connue de M. le Cardinal , on lui conseilla de ne point négliger une occasion de le voir, puisqu'elle se trouvoit a Versailles, Bile alla donc chez lui, lui présenta ses enfants , lui demanda sa protection pour eux et en particulier pour son fils, quand il y *aroit quelque compagnie de vacante. Le lendemain, comme elle étoit prête de se mettre à table, M. de Chabanoes ff major des gardes françoises, lui dit qu'il veaoit d'apprendre qu'il y avoit un emploi de vacant dans la gendarmerie, qu'elle devroit aller sur-le-champ chez M. le Cardinal pour le lui demander. Mme deSaint-Aubans étoit un peu embarrassée pour faire cette démarche ; M. de Chabannesl'y détermina et y alla avec elle. M. le Cardinal sortoit du conseil ; H. de Chabannes entra seul dans son cabinet pour lui dire que M™8 de Saint- Aubans étoit là et qu'elle ne vouloit point entrer crainte de l'importuner, qu'elle venoit lui demander telle grâce. M. le Cardinal lui dit : « Cela est fait d'hier au soir, cela a été ûui an travail avec M. de Breteuil. » Il lit entrer sur-le-champ Mmc de Saint- Aubans, qui n'eut autre chose a faire qu'A remercier et qui ne pouvoit presque croire qu'elle eût obtenu aussi promptement une grAoe a laquelle elle ne s'attendoit pas.
Remplacement du maréchal de Broglie par lemarérhal de BeHe-!sle a l'armée de Bohème. — Mort du chevalier de Charoaft — Audience du marquis de Peralada. — Bénéfices dopnés. — La Cour à Fontainebleau. — Caractère du Dauphin. — Mort de M"* de Bétbîzy. — Mort de M. de Leuville en Bohême. — Service de la Rein*. — Talent du prinee d'Ardore sur le clavecin. — Chute du Roi à la cha*«. ~ M»e de Bourbon est transférée de l'abbaye de Saint-Antoine à relie de la Saussaie. — Ouverture de l'assemblée dn Clergé. — Mort de l'abbé Perot et de Gabriel , premier architecte du Roi. — Arrivée du comte de Broglie ; priée d'fgra. — Guidon donné.
Du lundi 2 avril, Versailles. — Mrae la comtesse d'Har- . court fut présentée hier par Mmc de Maillot sa beUe-smur.
Mrae* de Croy et de Guerchy étoient à la présentation.
On sut hier qu'il étoit décidé que M. le maréchal de Broglie ne resteroit point en Bohème et viendroit commander l'armée qui est destinée pour la Bavière. L'armée de Bohème sera commandée par M. le maréchal de Belle- Isle qui prend congé aujourd'hui ; il va passer quelques jours à Francfort, de là à Dresde, ensuite à Prague où il donnera rendez-vous à M. le maréchal de Broglie; de là, M. de Belle-Isle doit aller joindre le roi de Prusse à son armée et y passer quelques jours pour conférer avec lui.
H y a déjà quelques jours que Ton sait que M. le Cardinal a écrit delà part du Roi aux princes du sang et légitimés, pour leur marquer que l'intention du Roi n'étoit pas qu'ils allassent cette année à l'armée ; que S. M. n'étoit pas moins persuadée de leur zèle et de leur bonne volonté.
Il a été décidé aussi qu'il ne se roi t point donné de lettres de service comme brigadiers à MM. de Soubise et de Picquigny ; on les a refusées de même , il y a déjà longtemps, à tous les officiers de gendarmerie. Le feu Roi avoit réglé que le plus ancien lieutenant des gardes du corps commanderoit la Maison, et par conséquent il au mit droit de commander les deux capitaines des gendarmes et chevau-légers ; mais pour éviter ce désagrément , il a toujours été d'usage de leur donner des lettres de service ; moyennant cela ils ne servoient point à la tète de leurs troupes.
Cela s'est ainsi passé à la campagne de Philipsbourg. L'année passée M. de Soubise et M. de Picquigny dévoient servir comme adjudants généraux de M. de Belle-Isle , et avoir des lettres de service comme brigadiers. Cette année, tous ces arrangements ont été changés, comme je viens de le marquer.
M. le chevalier de Charost mourut avant-hier; il étoit capitaine de vaisseau et frère de M. le duc de Charost, mais beaucoup plus jeune que lui ; il avoit douze ans
de moins ; il n'étoit âgé que de soixante-huit ans ; il n'étoit connu de personne et menoit une vie fort particulière.
Le Roi part demain pour Choisy , d'où il ira vendredi à Fontainebleau. Les dames du voyage de Choisy sont Mademoiselle , Mmc de Mailly, M"" de Ghalais , de Rochechouart (duchesse), M"e d'Antin et M"" la maréchale d'Estrées.
Du dimanche 8, Fontainebleau. — Jeudi, le Roi donna audience , à Choisy, à H. le marquis de Peralada, grand chambellan de Tintant don Philippe, qui vient de la part de ce prince faire des compliments au Roi. M. de Peralada est grand d'Espagne et fils de M. le comte de Savailla; il parolt avoir quarante ans au plus; il n'est pas grand, il est asez gros ; d'ailleurs il n'y a rien à dire sur sa figure. Il étoit déjà venu en France il y a quatorze ans. M. de Richelieu , qui est arrivé depuis peu et qui fit sa révérence au Roi, mardi à Choisy, où même le Roi a bien voulu lui donner un logement, quoiqu'il ne se fût point présenté, a dit au Roi beaucoup de bien de l'Infant don Philippe; il dit qu'il est fort aimable et même d'une figure assez agréable, quoiqu'il ne soit pas parfaitement bien fait, ayant une épaule un peu plus grosse que l'autre. M. de Richelieu l'a été recevoir à l'entrée du Languedoc et Ta conduit, jusqu'à Tarascon. Il y a eu quelques difficultés pour savoir les personnes qui auraient l'honneur de manger avec ce prince. M. Desgranges, maître de cérémonies, qui y avoit été envoyé d'ici, a mangé avec l'Infant, suivant ce qui avoit été réglé. Les intendants ont aussi eu l'honneur de manger avec ce prince.
M. de Peralada vint à Choisy avec M. deVerneuil, M. Amelot et M. de Campoflorido; il vit le Roi en particulier dans sa chambre; après l'audience, le Roi lui permit de le suivre partout, et fut se promener dans ses bâtiments neufs et dans le jardin. Au retour de la pro-
nienade , on leur donna à dîner dans une salle à manger particulière et on servit le dîner du Roi à l'ordinaire dans la salle à manger. M. de Coigny , M. de Chalais et quelques autres leur firent les honneurs. Après dîner, ils vinrent faire leur cour au ftoi, à son jeu; après quoi ils s'en retournèrent.
Ce même jour, M. le comte 4e Cbarolois était venu le matin à Cboisy ; il y resta au commencement du dîner du Roi, Je dois avoir déjà marqué ci-dessus que c'est M. de Coigny qui sert le Roi , ce qui arrive pourtant rarement, parce que le Roi veut qu'il se mette à table ; mais en son absence , c'est le concierge, nommé Filleul, qui sert le Roi. Filleul, voyant H. de Cbarolois, lui de* manda s'il ne vouloit pas servir le .Roi ; M. de Cbarolois n'ayant pas voulu accepter cette offre. Filleul servit comme à l'ordinaire.
Ce même jour jeudi, M. le duc de Gesvres vint le soir à Cboisy prendre congé du Roi. U va de la part de S. M. à Francfort faire compliment à l'empereur. U y a lieu de croire qu'on ne lui donne rien pour ce voyage. M. le Cardinal lui a dit qu'il n'étoit pas nécessaire qu'il Ût pour cela aucune dépense, qu'il ne lui fajjoit pas môme un habit neuf, qu'il en auroit bien pour cela quelqu'un dans sa garde-robe, et que pourvu qu'il eut deux pages, cela suffisoit.
M. de Peralada vint le lendemain faire sa révérence à la Reine , a Versailles, à M. le Dauphin et à Mesdames. M. de Gesvres vint aussi prendre congé,
11 y a eu le 1" ou le 2 de ce mois une nomination aux bénéfices; j'enjoins ici la liste :
Auch, archevêque, M. de Montillct, évéque d'Oléron. Oléron, évéque , M. l'abbé Révol.
Vannes, évéque, l'abbé de Jumilhac, grand vicaire de Chartres. Digne, évéque, l'abbé Ribeyre , grand vicaire de Ciernont. Troyes , évéque , L. Poucet de la Rivière, grand vicaire de Séez.
Abbayes d'hommes.
Boheries , le prince de Salms.
Coulombs, l'abbé de Salabery.
Du Jard, l'abbé de Voisenoo, doyen et vicaire général de Boulogne.
La Chapelle-aux-Planches, l'abbé le Rouge, chapelain ordinaire
de la Reine.
Ressons, l'abbé de Vanolles.
Abbayes de filles.
Fontevrault, Mme de Montmorin, abbesse de Port-Royal. Saint-Claude, Mme de Langheac.
Le Roi partit vendredi deChoisy, à dix heures, avec toutes les troupes de sa Maison , gendarmes, mousquetairesetchevau-légers, et vint à la Croix-du-Grand- Veneur, où étoit rassemblée pour la chasse du sanglier, et où les troupes le quittèrent. Il a soupé ces deux jours-ci dans ses cabinets avec Mrac de Mailly, M. de Meuse et M. le duc de Villeroy seulement. M. d'Ayen et M. le comte de Noailles sont partis pour la Bavière ; il ne reste ici pour tout capitaine des gardes , pendant la campagne , que M. le duc de Béthune, qui est par sa santé hors d'état de monter à cheval, et M. le duc de Villeroy, pour suivre le Roi à la chasse.
La Reine arriva hier ici. Elle avoit quatre carrosses en comptant celui des écuyers dans lequel vint M. Helvétius. Il y àvoit quatre dames dans le carrosse delà Reine, Mme de Luynes et Mme de Chàtillon sur le devant, Mœe de Villars et Mme de Bouzols aux portières ; Mœes de Montauhan et de Fitz- James seules dans un autre; Mmct de Fleury, d'Ancenis et de Rupclmonde jeune dans le • troisième. La Reine dîna à Frémont, près de Ris ; son dîner est dans des cantines pour les voyages ; en pareil cas c'est toujours M. de Tessé qui la sert; en l'absence de
M. de Tessé c'est l'écuyer de quartier qui prend Tordre de la Reine et le donne aux pages et valets de pied. C'est cependant l'écuyer cavalcadour qui a le détail de tout ce qui regarde les chevaux et les carrosses. Hier, il y eut une difficulté entre les deux écuyers ; la Reine ne voulut point décider et fut servie par l'un et par l'autre; c'est le Roi qui doit décider cette contestation ; il y a lieu de croire que ce sera en faveur de l'écuyer de quartier.
Du lundi 9, Fontainebleau. — Le Roi , en arrivant ici, a trouvé un changement à la chapelle ; ce changement est fait de l'année passée ; l'on a allongé de beaucoup la tribune du Roi, Ton y a fait deux niches nouvelles , plus grandes, plus hautes et plus décorées que celles qui y étoient; on a fait outre cela deux balcons à droite et deux balcons à gauche , en deçà de la musique.
Du mercredi 11 , Fontainebleau. — M. le Dauphin arriva avant-hier ici. Il parolt qu'il profite toujours de plus en plus de l'éducation qu'il reçoit. Il fut voir avant que de partir de Versailles M. le duc de Charost qui y est resté malade, et fut dire adieu aussi à Mme de Ventadour. M. de Chàtillon, lui dit que Mm* de Ventadour n'étoit point chez elle, qu'elle étoit chez Mrae de Tallard ; qu'il sa voit bien qu'elle aimoit beaucoup à jouer à cavagnole , et quoiqu'il n'aimât pas ce jeu il lui feroit sûrement plaisir de lui proposer d'y jouer. M. le Dauphin entra chez M""» de Tallard, proposa à M** de Ventadour de jouer à cavagnole , et y joua assez longtemps , sans paroltre s'y ennuyer. En sortant, il dit à M. de Chàtillon : « Avez- vous re- « marqué que je me sois ennuyé à cavagnole? » M. de Chàtillon lui dit que cela ne lui avoit point paru. « Ce- ^ pendant, lui répondit-il, je m'y suis beaucoup ennuyé. »
Il y a quelque temps, qu'étant dans le cabinet du Roi, à Versailles, où il y avoit peu de monde, le Roi parloit de la situation des affaires d'Angleterre, où la brouillerie du prince de Galles avec le Roi son père, qui
AVRIL 174*. m
paroissoit avoir fini depuis la disgrâce de Walpole, recommençoit plus fort que jamais. M. le Dauphin écoutait air tentivemtnt , et se tournant du côté de M. de Châtillon , il lui dit tout bas : « Gela est bien mal au prince de Galles de se brouiller avec le Roi son père. » M. de Châtillon le redit au Roi quelque moment après , et le Roi dit tout haut : « Je suis bien persuadé qu'il ne pensera jamais de même. » H. le Dauphin étoit transporté de joie (1).
M"* la princesse de Montaubau apprit avant-hier la mort d une sœur qu'elle avoit chanoinesse de Poussay; elle s'appeloit M™* de Béthizy ; elle avoit vingt-cinq ans ; elle étoit fort jolie. 11 n'y avoit que peu de temps qu'elle étoit à Poussay , et M™* de Mézières , sa mère, étoit avec elle. M"" de Béthizy avoit toujours aimé à se servir d'un fusil et à aller à la chasse. A Poussay, elle tiroit au blanc et vouloit toujours porter un fusil , quelques représentations que l'on pût lui faire ; enfin il y a sept ou huit jours , étant sortie avec son fusil, elle tomba, et son fusil s'étant lâché elle se tua toute roide.
Mesdames arrivent ici aujourd'hui. M. d'Àrgenson, comme intendant de Paris, a été au-devant de la Reine à sa dlnée à Frémont; de même au-devant de M. le Dauphin ; et il n'a point été au-devant de Mesdames qui dînent au même lieu de Frémont.
M. d'Argenson a présenté aujourd'hui son fils qui
(1) M. de Mirepoix me disoit que M. le Dauphin en chemin avoit voulu lire dans le carrosse, et comme il étudie actuellement la logique, on lui avoit donné à lire un recueil d'oraisons funèbres. 11 avoit lu tout bas celle de M. de Turenne. Comme il lut longtemps, et qu'il lit fort vite , on crut qu'il en avoit lu d'autres; on lui demanda, et il dit qu'il n'avoit lu que celle-là. M. de Mirepoix lui demanda par quel hasard il avoit été si longtemps a la lire. M. le Dauphin lui dit : - Je n'ai pas menti, je n'ai lu que celle-là rflectivemenl, mais je l'ai lue deux fois ». M. de Mirepoix lui demanda encore ce qu'il en avoit remarqué, et il se trouva que M. le Dauphin en avoit observé les plus beaux endroits. (iVofe du duc de Luynes.)
m MÉMOIRES DtT Ï>T*C TSt LUYNES
Rappelle M. de Voyer; il a dix-neuf ans; il est gfand, bien fait et d'une jolie figure ; il vient de voyager en Italie et va joindre la gendarmerie , où il a un guidon.
Du samedi îb, Fontainebleau. — On eut nouvelle avant-hier que M. le marquis de Leuville étoit mort en Bohème d'une fluxion de poitrine. Il avoitété envoyé par M. le maréchal de Broglie pour investir Egra. On n'apprend point cependant que la tranchée soit encore ouverte, parce que jusqu'à présent l'empereur n'a pas voulu que l'on fit ce siège. M. de Leuville avoit soixante quatorze ans ; il étoit le plus ancien lieutenant général de cette armée ; c' étoit un fort honnête homme et uo bon officier, qui aimoit son métier et en parloit volontiers. On lui reprochoit de parler trop souvent des Commentaires de César, qu'il avoit beaucoup étudiés, fl étoit gendre de feu M. le chancelier Voisin, et par là beaufrère de M. le duc de Chàtillon , dont la première femme étoit Voisin .
Il y eut avant-hier ieî un petit sujet de contestation chez la Reine , entre les huissiers de la chambre et ceux du cabinet. A Versailles, la porte qui entre dans les petits cabinets de la Reine est à coté de son lit, en dedans du balustre; par cette raison, il n'y a point d'huissiers à cette porte ; elle est censée gardée par les huissiers de la chambre. Ici , le balustre de la Reine n'enferme que son lit, par conséquent les huissiers du cabinet ont prétendu être en droit de garder cette porte. Ceux de la chambre disoient premièrement : que la Reine avoit déjà décidé pour eux ; d'ailleurs que la Reine ayant fait mettre un lit dans ce cabinet, où même elle couche, cette pièce de voit être regardée comme la chambre de la Reine; enfin ils citoient l'exemple de Versailles. MŒ* de Luynes prit l'ordre de la Reine, qui a décidé en faveur des huissiers du cabinet, par la raison que la porte du cabinet n'est point en dedans du balustre ; quant au lit en niche que la Reine a fait mettre dans son cabinet , cela est censé
AVRIL \M. m
ne pas exister, la nrine y coutiie pum sa toininociiie , mais cela ne peut pas être regardé comme sa chambre. Ainsi tes huissiers du cabinet gardent la porte du cabinet et celle qui entre de la salle des gardes dans la pièce où elle joue et mange, et le» huissiers delà chambre gardent les deux portes de la chambre.
Du mardi lï, Fontainebleau, — Hier, le Roi soupa aans se» canineis avec aes aames , ftittacinoiseiie, m oc la Roehe-sor-Ton, Mroe de Saint-Germaine* MM de Mailly „ Les autres joufs, tout s'est passé jusqu'à présent, pour les dîners et soupers, ici comme à Versailles. Il y a trois jours dans la semaine que le Roi ne vu pointé la chasse; des quatre autres jours , il court le cerf trois fois et une fois le sanglier. Les jours qu'il ne chasse point, il dîne dans ses petits cabinets en bas arec M"* de Mailly et. M. de Meuse toujours, et il n'y a presque jamais qu'eux trois; et ces jours-là il soupe au grand couvert. Les jours de chasse, il soupe dans ses cabinets avecMII>e de Mailly, M. de Meuse et quelques autres hommes (1). Hier est la première fois du voyage qu'il y ait eu d'antres dame» que M"11 de Mailly (2). Après souper, il joue à quadrille ou au rêverais, quelquefois même à cav8gnote, quoiqu'il n'aime pas ce jeu. M"« de Mailly couche à son appartement ordinaire au-dessous de Mesdames.
Du mercredi 18, Fontainebleau. — Hier le Roi alla à la Rivière souper chez M™ la comtesse de Toulouse, pour la première fois de ce voyage-ci ; il mena dans son carrosse M'"* la duchesse de Gramont et Mme de Mailly; il n'y «voit point d'autres dames. Pendant le souper, on fit chanter
(1) L'usage de se présenter pour tes eabinete , qui étoH totalement supprimé*, se rétablit un peu. ( ftote du due de Lu y ne m, datée dit 22 avril 1742. )
(2) Cela »'e»t continué depuis ; les deux princesses y ont encore soupe ; il parolt que le projet du Roi est d'aller aussi un jour par semaine souper à la Rivière «fiez M"? ia comtesse de Toulouse. (Note du duc de Luynes.)
Poirier, qui est une haute-contre de la chapelle et qui a la voix fort belle.
La Reine , qui a des vapeurs depuis quelque temps et qui ne soupoit avec des dames que dans la semaine de Mœe* d'Antin et de Monlauban, a pris le parti, depuis qu'elle est ici, d'avoir des dames tous les jours à souper, les jours qu'il n'y a pas grand couvert, et déjouer à cavagnole après souper; elle fait même avertir des hommes pour le jeu; elle joue dans son grand cabinet, comme avant le souper ; cependant il n'y entre ni dames, ni hommes, que ceux que la Reine a envoyé avertir pour son jeu.
Du dimanche 22, Fontainebleau. — Tous les ministres étrangers sont arrivés ici, hors l'ambassadeur turc, qui y vient cette semaine. J'avois beaucoup entendu parler de la grande science sur le clavecin de M. le prince d'Ardore, ambassadeur des Deux-Siciles ; il joua chez moi ici avant-hier avec Guignoo , fameux violon de la musique du Roi. M. d'Ardore a une très-grande exécution, pas aussi grande cependant que l'avoit un Prémontré qui vint, il y a trois ou quatre ans , avec M. l'évêque de Tournay ; il n'a pas non plus une certaine perfection de cadences que certaines femmes ont ici sur le clavecin ; mais ce qu'il a , je crois , au-dessus de tous les maîtres même, c'est une science , une facilité et une habitude pour la composition. Après avoir entendu une sonate, une pièce de clavecin , ou un air de quelque espèce qu'il soit , il reprend le même sujet, sans avoir besoin d'aucun livre, et le joue de différentes façons en conservant toujours le même chant. Sa composition même est agréable; rien n'est plus singulier et plus digne d'admiration que de l'entendre accompagner.
Le Roi fut hier à la chasse , et en passant dans le bois de la Rivière qui est du côté de Yalvins , dans un chemin fort rempli de pierres, et allant assez vite , son cheval tomba; heureusement le Roi ne se fit de mal que deux légères contusions, l'une à la main droite, sur laquelle
tout le corps porta , et l'autre à la cuisse du même coté , étant tombé sur un flacon de cristal qu'il avoit dans sa poche , qui se cassa par la chute sans aucun autre accident. Le Roi se trouva un peu mal, quand il fut relevé, mais sans perdre connoissance ; il but un peu d'esquibach , remonta à cheval et ne revint qu'après la mort du cerf. On lui proposa une saignée ; mais il ne voulut pas y consentir.
On envoya d'ici , il y a trois jours , un détachement de vingt gardes du corps, aux ordres de M. le maréchal de Noailles, pour faire sortir Mme de Bourbon (1) de l'abbaye Saint-Antoine et la conduire à l'abbaye de la Saussaye, qui est auprès de Villejuif sur le chemin de Paris. Les religieuses de l'abbaye Saint- An toi ne, ne pouvant plus soutenir le gouvernement de M"" de Bourbon , leurs plaintes se sont trouvées si bien fondées, que le Roi avoit résolu de la faire sortir de cette abbaye ; mais il vouloit éviter d'y employer la violence. M— la Duchesse, sa mère, Mmela princesse de Conty, sa sœur, avoient essayé inutilement de lui persuader qu'il seroit plus convenable d'obéir volontairement au Roi ; M"* de Bourbon a toujours dit qu'il falloit un capitaine des gardes pour l'arrêter et qu'elle ne sorti roi t pas sans cela ; elle ajoutoit même qu'elle se mettroit toute nue , après quoi on l'enlèveroit si on vouloit. M. de Noailles y arriva hier, à huit heures du matin, et ne put la déterminer à sortir qu'à deux heures après midi; on l'a menée dans un carrosse à la Saussaye (2) ; H. de Gramont, exempt des gardes du corps, est monté dans le carrosse avec elle.
M. le chancelier apprit, il y a quelques jours, que M. de
(1) Marie-Annc-Gabrielle-Éléonore, fille de Louis III, duc de Bourbon , née en 1690, religieuse professe à Fontevrault en 1707, abbesse de Saint- Antoine des Cbamps lex-Paris en 1723, morte en 1760.
(2) C'est Mme de Navailles, sœur de Mme d'EIbeuf et tante de M»« de Man« toue, qui est encore abbesse de cette abbaye et qui a quatre-vingts ans. (Vote du duc de Luynes. )
iv. •
Çhastellux. , s,on gendre, qui oommandoit enRoussillon, eHoit mort * Perpignan (t).
lumanche^ernier, le Clergé vint ici haranguer le Roi, ^ Voçcasjon de l'ouverture de rassemblée. Ce n'est pas la grande assemblée. C'étoit M l'arche¥èque de Bourges (frère de feu. M- }e cnwte de Roye) qui portait la parole, ayaut à sa droite M. l'archevêque de, Paris, toujours président des assemblées, et à sa gauche M. l'archevêque de •Sens, non comme diocésain, mais comme le plus ancien cle l'assemblé^. Il y avoit seize évéques et seize abbés ; c'est V usa,ge. Le Clergé a accordé douze millions de don gr^tuU a,u ftoj.
d'Ermenonville, mestre de camp d'un régiment de ç|ra.gops et gendre de M- Amelot, qui est malade à Prague depuis longtemps,, étftftt 4 l'extrémité, s'est enfin déterminé à donner la démission de son régiment. Le Roi a pqmmé ce régiment M. de Surgères, son beau-frère > qui çtoit dans la, gendarmerie capitaine des chevau-légers de la, pleine. Cette compagnie de chevau-légers fut donnée hier à M. d'pstrehap, qui étoit dans la gendarmerie.
b\. J'abbé Perot mourut il y a deux jours à Versailles; il avqit été lecteur du Roi et a voit les entrées familières; i| avoit quatre-vingts ans et passait sa vie chezMmcde Veatudour.
M. Gabriel, le père , mourut jci lundi dernier; il avoit soixante et seize ans ; il étoit tqmbé en apoplexie quelque^ jours auparavant, et il est mort de la gangrène. U étoit premier architecte du (Un-
Du jeudi 26, Fontainebleau. — M. le comte de Rroglie arriva hier soir; c'est le {ils. aîné de tt. lemarécpal de Broglie; il est colonel du régiment de Luxembourg-Infanterie; il a apporté la nouvelle de la prise d'Egra. La
(I) Le vicomte «le Cliasld u\ , son (ils, a obtenu le iiouverimnent «le la ville de Seyiiv, ni Provence, qui vaut 4,009 I'v,t:s iic rente. ( Ao/e du duc de Luynvs.)
Digifized by
tranchée avoit été ouverte devant cette place, la nuit du 7 au n*. C'était M. le oqrate de Saxe qui comroandoit à oe siège. Ils battirent la chamade le 19; la gavpisQn n'étoit quedetrewe cents hqmmes; il y avoit huit cents bourgeois armés. La oapitwlatiqu porte qu'ils ne pourront tervir que lorsqu'ils seront échangés ou qu'ils auront payé tlHe ranç<m. On leur a accordé les honneurs militaires. La bpéçhe n'étoit pas encore entièrement faite quand ils ont battu la chamade. Le gouverneur s'appelle M d'Offing. La Jfoj a reçu Af . le cqmte de Rrqglie avep heaupuup de bouté et a parutpès-pQntent 4u cnmpteçu'il lui a rendu ) il lui a dit*. « Je vous fais brigadier. » M. de Revel, second fila de M. le maréchal de flroglie, doit dans quelques jours apporter le détail 4U siège et de la capitulation. II. le maréchal de Qrqglie est tqujours dans son camp de PiseJt , et il parojt que l'on n'est pas bien instruit jusqu'à, présent des mouvements des ennemis. Il n'étoit pas minuit qqand M. deflrqgjie arriva hier \ le Roi n'étoit point couché, muisty. le Qardiqal l'étoit; M. de Broglie fut éveiller }\. de Breteqi^, a qui U rendit compte et ne parut point, de la soirée. Mr le comte de §axe q'ayoit guère que trois ou quatre mille hqmmes sous ses ordres, à. ce siège, en comptant même QU pents pommes qui étoient arrivés Ja, veille de la capitwltttieu.. Non* n'avons eu de tués qu'environ, trente hommes et ?inq officiers.
Pmawdi Fçw{qineWe<w. — J'ai pu^ô de marquerque M. de Messy, capitaine de cavalerie au régiment de Clermont (prince du sang), obtint il y a quelque temps le guidon vacant dans les gendarmes de la garde par la
mort de M. de Lignerac. On trouvera ci-dessus que ce guidon avoit été donné & M. de Goas, neveu de M. de Fimarcon. M",e de Goas, sa mère, sœur de M. de Fimarcon, laquelle n'est pas riche, avoit fait un effort pour envoyer l'argent nécessaire pour payer cette charge; elle avoit cru ne pouvoir le mieux adresser q'uà M. son frère. M. de Fimarcon toucha effectivement la somme, et ne sç trouvaut
pas en état de la rendre dans le moment qu'on en avoit besoin pour le payement , l'affaire de M. de Goas a totalement manqué. M. deFimarcon a été mis en prison pour dettes et est encore actuellement au For-l'Évêque. M. de Goas a donc été obligé de venir remercier ici, et tout le monde a paru touché de sa malheureuse situation. Le Roi l'a reçu avec bonté, lui a donné une sous-lieu tenance dans le régiment du Roi-Infanterie et lui a promis le premier régiment gris vacant.
Le Roi soupa avant-hier dans ses cabinets ; les dames étoient les deux princesses, Mademoiselle et M"* de la Rochesur-Yon , M"* de Mailly, d' Antin , Mme de Saint-Germain, et plusieurs hommes. Ce même jour, la Reine soupa avec des dames, comme elle fait depuis qu'elle est ici, tous les jours qu'il n'y a pas grand couvert. Avant-hier, M*et les princesses de Rohan et de Soubise et Mmt de Marsan y étoient ; et comme la Reine sait qu'elles aiment à danser, elle avoit dit à M. d Aumont d'avertir quelques violons de la musique de la chambre. Après le souper, la Reine joua à cavagnole, comme à l'ordinaire , mais elle fit ranger la table dans un coin de sa chambre, et on dansa pendant son jeu. Il n'y avoit de dames pour danser que les trois que je viens de nommer et MttU la duchesse de Duras; il y avoit quatre hommes , M. le duc de Chartres, M. le duc de Rohan , M. de Bissy, le commissaire de cavalerie , et M. le comte de Saulx, fils de M. de Tavannes.