MAI 1742. H
avoient remporté une victoire complète. On dit que les Autrichiens ont perdu 6,000 hommes, et que M. de Rottembourg a été blessé dangereusement ; le prince Charles de Lorraine a aussi été blessé. Le courrier qui a apporté cette nouvelle est un valet de chambre de M. de Valory. M. deValory est à Prague, et a laissé auprès du roi de Prusse un secrétaire et un valet de chambre. Ce valet de chambre, qui étoit à l'action, en est venu rendre compte à M. de Valory et a été dépêché par lui à Francfort; de là il est venu tout de suite ici et est arrivé quelques heures après celui de M. de Montijo. M. Amelot, à qui il remit ses paquets, l'envoya sur-le-champ porter ses paquets à M. le Cardinal àlssy. M. le Cardinal manda à M. Amelot d'envoyer le même homme à Choisy. En conséquence, M. Amelot le fit partir avec un paquet à l'adresse de Champcenetz, premier valet de chambre du Roi, comme c'est l'ordinaire. Champcenetz étoit parti de Choisy dès le matin pour revenir à Versailles. Le courrier repartit aussitôt sans voir personne , de sorte qu'étant parti de Paris à quatre heures, le Roi n'en savoit encore rien à sept heures à Choisy, quoique la nouvelle lût publique à Paris et ici ; et même quand il alla chez la Reine en arrivant, la Reine voulut lui en parler comme d'une nouvelle publique ; il parut embarrassé. Effectivement il ne la sut qu'en rentrant chez lui.
Il y a trois ou quatre jours que le Roi apprit la mort de
M. deRavignan, lieutenant général; il est mort de maladie en Bavière. 11 avoit environ soixante-dix ans; c'est à lui qu'appartenoit la maison de la chaussée, près de Marly ; il avoit été page du Roi de la petite écurie ; il aimoit beaucoup à tirer et tiroit fort bien. Ce fut lui qui, étant page, imagina avec deux de ses camarades d'acheter deux des habits de livrée de M. Fagon qu'il leur fit mettre; pour lui il se fit une bosse comme celle de M. Fagon et alla tirer dans le petit parc, les deux prétendus laquais priant les gardes de ne point
approcher, parce que M. Fagon ne vouloit point être reconnu. Le Roi leur pardonna en faveur de la singularité de l'imagination.
M. le prince de Hohan reçut hier nouvelle que M. l'abbé de Ventadour (1) avoit été élu coadjuteur de Strasbourg par le chapitre. M. le cardinal de Kohan avoit obtenu l'agrément avant son départ.
Aujourd'hui jour de la fète-Dieu, le Roi a été à la procession et à la inesse à la paroisse , comme l'année passée. Cette après-dlnée, il a entendu en haut les vêpres, chantées par les chantres de la chapelle ; il est revenu ensuite au salut, où il y a eu un motet comme cela se pratique pendant toute l'Octave.
Du mercredi 30, Versailles. — On apprit ici, le samedi 26, la nouvelle de la mort du petit comte deSaint- Pol ; il avoit deux ans et demi ; il étoit fils de M. de Soubise et de MIU de Bouillon ( Rhodes) ; il n'y a plus de ce mariage qu'une petite fille de quatre ans. M. de Soubise a encore deux frères , dont l'un est le nouveau coadjuteur de Strasbourg, et l'autre est le prince René, qui a pris aussi l'état ecclésiastique.
Dimanche 27, le Clergé eut audience pour la clôture
(l) H parolt jusqu'à présent qu'il réussit tout au mieux ; il «'eut distingué rfans ses études, et se fait infiniment aimer par ses politesse* et la douceur de son caractère; sa liimre est agréable . t prévient en sa faveur.
L'élection se fait a Strasbourg par scrutin et avec presque les tnèmes rrremonies que celle d'un pape dans le conclave. Le coadjuteur élu quitte sa place de chanoine et est installé dans celle de l'évoque de Strasbourg; la cérémonie finit par le 7V Deum, pendant lequel M. le cardinal de Ruban se tint dans le» hascôlé* de l'église; et lorsque les chanoines rentrèrent dans la sacristie, d se trouva sur leur passage pour leur faire son rernerclinent. L'entrevue, dans ce moment, de M. le cardinal de Kohan et de M. l'abbé de Ventadour fut un spectacle le plus tendre et le plus touchant. M de Ventadour, rempli du respect et de rattachement d'un neveu , nu plutôt d'un tils qui a toujours tâché de plaire à son père, et en même temps de la reconnaissance la plus vive , se jeta aux pieds de M. le cardinal de Ruban, lequel ne fut occupe qu'à le relever, l'emhrasser et lui marquer toute sa tendresse. M. l'abttc de Ventadour jouit déjà d'environ 50,000 écus de rentes. Il sera sacré au mois d'octobre évéque in partibiu. (Soie du duc de Luynes.)
de l'assemblée. Ce fut M. l'archevêque d'Arles qui porta la parole. Il n'y a point d'autre harangue que celle pour le Roi. Celle de M. d'Arles (1) a été extrêmement approuvée; il la prononça avec le seul embarras qui pouvoit y donner une nouvelle grâce; elle étoit éloquente et remplie des expressions les plus convenables sur la situation présente des affaires de l'Europe.
Lundi 28, arriva ici au lever du Roi le colonel Borck, adjudant général du roi de Prusse ; il est extrêmement grand, âgé d'environ quarante-cinq ans et l'air fort militaire. Il dit au Roi qu'il venoit de la part du roi son maître apporter à S. M. la nouvelle de la bataille qu'il avoit gagnée ; que le roi son maître espéroit que cette victoire contribueroit au bien de la cause commune. Il fut présenté par M. le Cardinal, dans la chambre , au lever. Il avoit remis àS. Ém. une lettre du roi de Prusse d'environ une page ; il en remit une au Roi , aussi du roi de Prusse, qui n'est que de six lignes (2). Il avoit descendu à Paris chez H. Chambrier, qui lui donna un de ses gens pour l'amener ici ; il mit pied à terre dans la cour dés Princes. Lorsqu'il descendit de cheval, on l'avertit que l'usage étoit d'aller d'abord chez le secrétaire d'État des affaires étrangères ; mais il répondit qu'il savoit bien ce qu'il faisoitet monta tout de suite chez M. le Cardinal. Il a parlé fort simplement sur le détail de cette victoire ; il ne faisoit même monter le nombre des morts qu'à 3,000 hommes, et l'on a appris tous les jours des circonstances plus favorables ; il parolt môme assez constant aujourd'hui, par la relation qu'a faite le général-major Schmettau, quiapassé par Prague allant à Francfort, et par la relation de M . le maréchal de Belle-Isle que M. de Breteuil a apportée au Roi, que la perte des Autrichiens, y compris les morts, blessés
(1) Bellefond, ci-devant évêque de Bayonne. ( Soie du duc de Luynes.)
(2) Voici la lettre de Frédéric. « Sire, le prince Charles m'a attaqué et je l'ai battu ».
et déserteurs, va bien à dix mille hommes; on croit même qu'elle se trouvera plus considérable. On leur a pris dix-huit pièces de canon.
Du jeudi 31, Versailles. — Pendant l'octave du Saint- Sacrement, le Roi a été deux ou trois fois à la chasse, et ces jours là il n'a point été au salut; les autres jours il y a été fort régulièrement. Il mène ici la même vie qu'à Fontainebleau ; tous les jours qu'il ne va point a la chasse, il dîne dans ses petits cabinets, qui est chez Mme de Mailly. Je dis Mme de Mailly, car elle dit elle-même : « Mon petit appartement. » Il n'y a presque jamais en tiers que M. de Meuse, quelquefois M. de Bouillon. Ces jours-là, le Roi soupe au grand couvert. Les jours de chasse, il soupe dans les petits appartements. Il y a peu de personnes ici admises à ces soupers : M. de Bouillon, M. de Richelieu, le duede Villeroy, et toujours M. de Meuse. Pour lui, il ne quitte jamais le Roi, ni Mn,c de Mailly. C'est le nommé Moutiers, cuisinier fameux, que le Roi a pris pour ces soupers. C'est Jui qui fait la dépense de ces cabinets, et on prétend que ces arrangements épargnent au Roi des sommes considérables. Mm< de Mailly me disoit il y a quelques jours que le Roi avoit fait trente cinq repas dans ses .cabinets à Fontainebleau, sur lesquels il y en avoit eu plusieurs de douze et quinze personnes; elle me montra la feuille de la dépense donnée par Moutiers montant à 2,819 livres pour le total. Une pareille dépense dans d'autres temps avoit monté à 10 ou 12,000 livres.
On a fait quelque augmentation au petit appartement de M™* de Mailly ; on a pris une partie de la petite cour qui mène chez Mme la comtesse de Toulouse, et on y a bâti un escalier qui vient d'être achevé ; cela donne une antichambre de plus par où l'on arrive, et un passage qui conduit à un petit cabinet ; à droite est la salle à manger, qui y étoil déjà, vis-à-vis laquelle est le passage qui mène au petit appartement ; au fond de ce cabinet est une porte qui conduit dans un petit passade, et de là dans une des
pièces des petits cabinets, qui est peinte en vert et où il y avoit des lanternes dans le toit, que l'on a bouchées; cette pièce fait un salon d'assemblée pour le petit appartement de Mmc de Moilly. Du reste il n'y a rien de changé à l'appartement. Mme de Mailly y a fait faire une niche de toile, découpée par un tapissier de Paris, et le Roi a voulu se charger d'en payer la façon. Mme de Mailly couche tous les jours dans ce petit appartement, et va de temps en temps le matin , même tous les jours quand elle est de semaine, dans son ancien appartement dans l'aile neuve. L'appartement d'au-dessus, qui étoit celui de M. le comte de Matignon, et qu'on lui a donné, comme je l'ai marqué, est présentement fort bien accommodé, avec un escalier commode pour communiquer de l'appartement d'en haut à celui d'en bas. C'est dans cet appartement d'en haut qu'elle compte mettre un lit, et celui d'en bas sera pour mettre la compagnie.
Le samedi 26 de ce mois, M. le prince deRohan se trouva fort incommodé d'un embarras dans la langue, môme un peu dans la tète. Une saignée du pied a prévenu les suites de cet accidentqui faisoit appréhender une maladie semblable à celle de l'année passée. La Reine alla le voir il y a quelques jours.
M"" de Ventadour (1) tomba malade assez dangereusement, il y a trois ou quatre jours, d'une fluxion de poitrine pour laquelle elle a été saignée plusieurs fois; elle est présentement hors de danger. La Reine a été la voir tous les jours et le Roi y fut hier. Madame a marqué une sensibilité extrême sur l'état de Mmc de Ventadour; on ne peut refuser des louanges aux preuves qu'elle a données de son bon cœur et de sa tendre amitié pour elle.
(I) Suivant le calcul de M™* de Ventadour, elle doit avoir quatre-vingt-onze ans; car au mariage du Roi, en 1725, elle dit à M"" de Luynes qu'elle avoit soixante-quatorze ans. Mais sa so-nr, M""" la duchesse de la Ferlé, prétendoit qu'elle avoit vu son Iwptistaire, et qu'elle se donnoit deux «ins de plus qu'elle n'avoif. ( yole du duc de Luynes.)
154 MÉMOIRES DU DUC DK I.UYNES.
M. le maréchal de Nantis est extrêmement mal de la poitrine, et l'on peut dire même presque sans espérance ; il reçut hier ses sacrements et lit son testament; il parla ensuite a M0* de Nangis et à tous ses domestiques. La Reine est dans une grande inquiétude, et on lui cache autant que l'on peut l'extrême danger dans lequel il est.
Il y a beaucoup de fluxions de poitrine et grand nombre de maladies dont on meurt dans plusieurs provinces du royaume.
M. le Cardinal part demain pour aller à Issy; il a demandé permission au Roi d'y rester quinze jours; il reviendra cependant pour les conseils, mais il retournera coucher à Issy. 11 dit qu'il a grand besoin de repos; il a été enrhumé et parolt abattu les soirs et les matins.
Mardi dernier, le Roi fit au Champ de Mars la revue des quatre compagnies rouges. C'était M. de Soubise qui commandoit ; c'est toujours en pareil cas le commandant des gendarmes. M. le Dauphin ne fut point à la revue, à cause que M. le duc de Chaiillon étoit enrhumé; pour le consoler, on le mena au manège.
MM. de Soubise et de Picquigny partent ces jours-ci pour aller servir en Bohême, en qualité d'aides de camp, sous les ordres de M. de Belle-lslc, qui doit avoir pris le commandement de cette armée a Pisek, le 23 de ce mois ; il doit avoir marché aussitôt pour secourir le château de Frauenberg, que les ennemis avoient attaqué.
Les gendarmes et chevau-légers partent demain pour aller à Péronne et Cambray. Les mousquetaires noirs et gris parlent aussi pour la Flandre. Comme Ton n'a point voulu donner de lettres de service comme brigadiers à MM. de Soubise et de Picquigny, ils ont demandé À aller servir ailleurs, et on l'a trouvé bon. Les gardes du corps sont partis pour la Flandre, ainsi que les gardes francoises et suisses.
Le jour môme de la revue , M. de Picquigny travailla avec le Roi au sujet de plusieurs grâces pour la coin-
MAI iT4«2.
pagnie, comme pensions, gratifications et croix de Saint- Louis, etc. Il avoit travaillé auparavant avec M. le Cardinal, suivant l'usage, et M. le Cardinal avoit paru trouver beaucoup de difficultés aux grâces qu'il demandoit, entre autres au sujet d'une pension de 1,000 écus pour M. de Marignane, premier sous-li eutenant , et quelques autres moi ns considérables. M. leCardinal avoit dit que le Roi avoit déjà assez de charges à payer et de dépenses à faire sans celleslà. A l'égard de deux commissions de mestre de camp, pour deux maréchaux des logis de la compagnie, S. Ém. avoit répondu que dans les gardes du corps, dont les exempts répondent aux maréchaux des logis des compagnies rouges, il falloit six ans d'ancienneté d'exempt pour avoir la commission, et que ceux dontparloit M. de Picquigny n'étoient maréchaux des logis que depuis quatre ans. Dans le travail avec le Roi , en présence de M. le Cardinal, le Roi accorda à M. de Picquigny toutes les grâces qu'il lui demanda, et fit même l'observation, par rapport aux maréchaux des logis, que la règle faite pour les exempts ne devoit pas être la môme pour eux, puisque ceux-ci étant tirés alternativement du corps et de la cavalerie, il s'en trouvoit souventde fort jeunes, au lieu que les maréchaux des logis ne parvenoient à ce grade que fort âgés et après avoir percé le corps par leur ancienneté. Dans ce travail, outre les quatre croix que le Roi accorde tous les ans dans la compagnie des chevau-légers , M. de Picquigny lui en demanda une cinquième, et elle fut accordée à la revue. Le Roi avoit paru très-content de l'état où il avoit trouvé la troupe.
Mardi dernier, 29 de ce mois, M. le baron de Flaming (1) prit congé du Roi et de la Reine ; il n'eut point d'audience parce qu'il n'a point de caractère. 11 est ici depuis vingt et un ans (2), chargé des affaires de Suède. C'est un
(t) Ministre fie Suède.
(7) Il ru 'a dit avoir toujours eu ici la qualité de ministre seulement. Il s'en va à Madrid avec le titre de ministre plénipotentiaire. (A'o/e du duc de Luynes.)
homme sage et dont on est fort content; il paroit avoir beaucoup de regret de quitter ce pays-ci ; on l'envoie a la cour d'Espagne. 11 est venu ici a sa place M. d'Ekeblad qui a le caractère d'envoyé ; il aura audience dimanche prochain.
Mardi dernier, M. de Lomellini, envoyé de Gènes, eut audience de congé ; c'étoit audience publique; la Reine étoit dans son grand cabinet avant sa chambre.
Mme Adélaïde a depuis deux jours la fièvre assez fort avec une grande fluxion.
On est en deuil depuis huit jours, et on le portera trois semaines.
Le Roi a été aujourd'hui a la procession a l'ordinaire, et aétéà vêpres et à complies( chantées par les missionnaires ) et retourne au salut.
Mardi dernier, M. l'évèque duc de Laon fut reçu pair au Parlement. Il y avoit quatre pairs ecclésiastiques, en le comptant, et huit laïques, M. de Laon est Faudoas-Rochechouart, frère du colonel du régiment de , qui est en Bohême.
Audience de MM. d'Kkeblad , «le Borck et du prince de MaMcran. — Bataille de Sahay. — Lettres du maréchal de Belle-Ish» et extraits de lettres de l'année. — Relation de l'alTaire «le Sahay. — Mort de M,ne de Soyecourt, de MUr de Boufflers,de M,n* de Montboissier et du primat de Pologne. — Audience de congé de l'ambassadeur turc. - Voyage* du Roi ù Saint-Léger. — Échec du duc d'Ilarcourt en Ravière. — Le maréchal «le Bmglie e«4 créé duc. — Mort de la reine douairière d'Espagne; son caveau à Saint- Sulpice. — Mort de M. Alexandre. — Procès du duc de Chcvreu$e contre MB,P de Caylus. — Retraite de Frauenberg. — Préliminaires du traité de Berlin. — M. et M™ de Forcalquier.
Du mercredi G, Versailles — Dimanche dernier 3 de ce mois, le nouvel envoyé de Suède eut audience publique. 11 s'appelle le comte d'Ekeblad ; il parolt avoir quarante-
cinq ans environ; il est grand, assez maigre, et une figure agréable. L'audience chez la Reine fut dans le grand cabinet avant sa chambre, suivant l'usage ; et ce fut après la messe de laReine. M. D'Ekeblad étoit conduit par M. de Verneuil, introducteur des ambassadeurs, et précédé par M. Destournelles, sôus-introducteur. 11 parla assez bas et en françois.
Immédiatement avant cette audience, il y en eut deux particulières que la Reine reçut dans sa chambre, appuyée contre la table de marbre. L'une fut celle de M. Borck, adjudant du roi de Prusse, dont j'ai parlé ci-dessus, qui venoit prendre congé, conduit par M. de Verneuil ; l'autre, de M. le prince de Masseran (1). Il arrive de Turin, où il étoit ambassadeur du roi d'Espagne. Les circonstances présentes ayant obligé les ambassadeurs de part et d'autre de se retirer , il s'en retourne à Madrid , et c'est en s'en retournant qu'il est venu ici rendre ses respects au Roi et à la Reine. H. de Masseran a l'ordre de la Toison et celui de Saint- Janvier. Il est assez grand ; il parolt avoir plus de soixante ans. C'est le père de M. de Crèvecœur, gendre de Mmc de Guémené. Il étoit conduit par M. de Verneuil et par M. de Campoflorido.
J'ai oublié de marquer ci -dessus qu'il y a environ quinze jours que lé commandement de Roussi I Ion a été donné à M. d'Auger, chef de brigade des gardes du corps; ce choix parait avoir été universellement approuvé.-
Vendredi dernier 1er de ce mois, il arriva, sur les quatre heures après midi, un courrier à M. de Campoflorido, qui avoit été dépéché de Francfort par M. de Montijo. Il apporta la nouvelle que l'armée françoise, commandée par M. le maréchal de Broglie, avoit battu les Autrichiens près d'un village nommé Sahay, qui est à une lieue de Frauenberg. On trouvera ci-après copie de la lettre écrite par
(I ) Il est frère de M. de Besne, doot j'ai parlé ci-dessus. (iVofe du duc de Luynes.)
M. le maréchal deBelle-lsle à M. Blondel, chargé des affaires de France à Francfort. Le môme jour, M. deRevel, second 01s de M . le maréchal de Broglie, arriva ici sur les onze heures du soir ; la nouvelle s'étoit déjà répandue par le courrier de M. de Hontijo. L'ambassadeur d'Espagne fut même le premier qui l'apprit à M. le Cardinal. M. de Revel alla descendre chez M. de Breteuil, qui étoit malade et qui se leva cependant pour le mener chez le Roi. Le Roi soupoitdans ses cabinets; il descendit aussitôt pour parler à M. de Revel, et fut près de trois quarts d'heure avec lui. Presque toutes les dames qui étoient ici furent dans l'antichambre du Roi, pour apprendre le détail des circonstances de cette affaire. Le fils aîné de M . de Broglie a eu le bras percé d'un coup de feu, mais sans fracture. Mon fils y a eu trois coup de feu et un coup de sabre, en chargeant à la tète des dragons. Il parolt que ce sont les. carabiniers et les dragons qui se sont le plus distingués dans cette affaire. Les carabiniers étoient commandés par M . de Créquy (1 ) , cousin du chevalier de Créquy, sous-gouverneur de M. le Dauphin. M. de Créquy s'est trouvé le plus ancien, quoiqu'il eût devant lui M. de Valcourt et M. de Vichy ; mais M. de Valcourt (2) étoit resté malade à Paris, où il est mort même depuis quelques jours. M. de Vichy avoit fait une chute quelques jours auparavant, et s'est trouvé, à son grand regret, hors d'état d'être à ce combat. Il n'y avoit que deux régiments de dragons, le mestre de camp-général et Surgères. Il y avoit environ deux heures que M. de Surgères étoit arrivé et s'étoit fait recevoir à la tête
(1) Sa femme a été dame d'honneur de Mme U princesse de Cooty. (Note
du duc de Ltiynes.)
(2) J'ai appris depuis que la brigade de M. de Valcourt a été donnée, mr la nomination oV !W. le prince de Domhes , à M. le chevalier de Rcauvais, lieutenant-colonel de carabiniers , qui s'est fort distingué à l'affaire de Sahay et qui y a été bleaté dangereusement. ( Addition du duc de Luynes, datée du 12 juin I7'i2. )
de son régiment ; il aeu nn cheval nié sous lui. Les carabiniers et les dragons ne faisoient qu'environ neuf cents hommes, et les trois régiments de cuirassiers qu'ils ont attaqués et culbultés faisoient plus de deux mille hommes.
L'on attendoit à tout moment un plus grand détail de cette action. M. le maréchal de Broglie, quiavoit un courrier de M. de Breteuil, Ta gardé deux ou trois jours pour apporter ce détail ; ce courrier arriva lundi matin. Le Roi étoit parti pour la chasse et de là coucher à Saint-Léger. M,ue de Mailly, qui ne partoit que l'après-dlnée , ayant su qu'il étoit arrivé un courrier, envoya chez M. de Breteuil. M. de Breteuil alloit dépêcher ce courrier d'abord à Issy et de là à Saint-Léger ; cependant il envoya la relation à M"6 de Mailly, qui rentra dans sa chambre, où j'étois, sans vouloir rien dire (1); et je fus obligé d'envoyer à Saint-Léger pour savoir quelque détail. On trouvera cijoint copie de la lettre que M. de Belle-lsle écrivit de dessus le champ de bataille à M. Blondel, à Francfort , avec une apostille tirée d'une lettre de M. de Bezenval, capitaine suisse, écrite à M"e sa mère. M. de Bezenval est aide de camp de M. le maréchal de Broglie et a eu permission de rester en cette qualité, quoique les gardes suisses marchent.
Je joins aussi l'extrait d'une lettre de mon fils écrite à sa femme, le lendemain de l'action. Par les nouvelles qu'a apportées ce courrier, l'on a appris que les ennemis a voient repassé la Moldau et s'étoient retirés à leur ancieu poste de Budweiss. M. le maréchal de Broglie a envoyé M. le comte d'Aubigné, lieutenant général, s'emparer de la petite ville de Theitt, et le quartier général
(1) Elle me dit seulement que mon fils se portoit très-bien et que M le maréchal île Broglie mandoit ries choses admirables de M. de Belle-lsle. Effectivement M. le maréchal de Belle-lsle attaqua le village à 1» tete de l'infanterie ; il y eut trois attaque* , À la dernière desquelles même il mit pied a terre et Marcha lépée à la maiu pour donner eucure plua de courage aux troupe*. (Moteduduc de Lut mm.)
est actuellement à Frauenberg. On ne sait point encore exactement le nombre des morts, ni des blessés. M.' de Valon, capitaine aux gardes et volontaire, a été blessé et est mort de ses blessures; il étoit extrêmement grand, bien fait et fort estimé; il avoit eu la permission d'aller servir comme aide de camp de M. de Belle-lsie ; et même en dernier lieu on lui avoit mandé de rester, quoique sa compagnie ait marché en Flandre.
Copie de la lettre de M. le maréchal de Belle-lsle, du champ de bataille de Sahay, le 26 mai 1742, à M. Dlondel.
Je ne vous écris qu'un mot, monsieur, pour vous faire part de la victoire qu'ont remportée les armées du Roi, commandées par M. le maréchal de Broglie et moi, sur l'armée autrichienne, commandée par le prince de Lobkowitz. Ce prince avoit passé la Moldau le 16 pour investir le château de Frauenberg, devant lequel il avoit ouvert la tranchée le 17 ; et comme ce poste est de la plus grande conséquence, on a commencé, comme vous le savez, à rassembler ce qu'on a pu des troupes qui sont en Bohême pour marcher au secours. Nous arrivâmes hier à deux heures après midi en présence de l'ennemi , qui, ayant décampé trop tard fut forcé à combattre. L'action a commencé à cinq heures, et I on a tiré de part et d'autre jusqu'à la nuit close. L'action la plus vive s'est passée entre la cavalerie autrichienne que nos carabiniers et dragons ont attaquée et battue à plate couture , et ils auraient été totalement détruits s'ils n'avoient eu un bois fort prochain pour s'y sauver sous le feii de leur infanterie. Nous avons passé la nuit sur le champ de bataille , d'où je vous écris actuellement. Nous avons détaché après leur arrière-garde, et je compte que l'on campera aujourd'hui à Frauenberg, d'où je vous écrirai avec plus de loisir pour vous faire un détail plus exact, que je vous enverrai par M. le marquis de Mirepoix, que l'on dépéchera à l'empereur pour lui porter celte bonne nouvelle.
Nous n'avons perdu personne que je sache de distinction , ni aucun officier de marque. M. Je duc deChevreuse, qui s'est extrêmement distingué, a été blessé à la joue et au talon, mais cela ne sera rien.
Lettre de M. de Besenval à M"iC sa mère.
M. le duc de Chevreuse, mestre de camp général des dragons de France, s'est distingué au delà de tout ce qu'on en peut dire ; il a reçu trois coups, l'un au visage, l'autre au talon, et le troisième d'une balle
qui est restée entre sa veste et sa chemise, dont aucun n'est dangereux. C'est aux dragons et aux carabiniers que l'on doit tout l'avantage de l'affaire, ayant enfoncé et mis en déroute la cavalerie autrichienne qui étoit du double plus forte que celle de France. M. le comte de Broglie est blessé au bras, mais point dangereusement. M. de Valon, capitaine aux gardes, a reçu un coup de fusil dans la bouche, qui lui perce la langue. Tout ce que Ton sait jusqu'à présent de la retraite des ennemis, c'est qu'ils se sont retirés vers Budweiss.
Lettre de M. de Chevreuse à M™ de Chevreuse, du 26 mai 1742.
J'ai eu le bonheur de bien battre trois escadrons de cuirassiers avec Qies deux escadrons de dragons; je les ai chargés deux fois et plies autant. On est enchanté de mes dragons, et rien ne ressemble à cette troupe. J'ai eu un coup de sabre et un coup de feu à la joue qui ne font qu'effleurer, un qui me perce le talon sans rien offenser, et une contusion à la poitrine. Mon Conquérant a aussi été blessé au col ; mais nous nous en portons bien l'un et l'autre.
Apostille de M. de la Porterie, écuyer de M. de Chevreuse et capitaine dans son régiment.
M. le duc a combattu ces fameux cuirassiers qui sont, dit-on, invincibles; nous les avons culbutés et battus; nous étions très-inférieurs. Il y a eu plusieurs officiers du régiment blessés, et de celui de Surgères. Nous avons perdu le pauvre M. de Ponze (l). La Portes ie.
Copie de ta relation envoyée à M. le comte oVEu, de C affaire de Sahay, datée du camp de Frauenberg, le 28 mai 1742.
M. le maréchal de Broglie étant informé que le prince de Lobkowitz, avec un corps de douze à quatorze mille hommes étoit venu camper à Sahay, d'où il faisoit le siège du château de Frauenberg, qu'il faisoit faire par un détachement de cette armée , résolut de marcher pour faire lever le siège et repasser la Moldau aux ennemis.
Notre général donna ses ordres en conséquence dès le 19 et le 20 de ce mois pour rassembler l'armée dont le rendez-vous étoit à Protiwin. Il partit le 23 de Pisek avec les troupes qui s'y étoient rassemblées, tandis que M. le comte d'Aubigné , qui commandoit à la droite , marchant à même hauteur, se rendoit à Protiwin par le chemin de Strakonitz et Wolin. Nous arrivâmes à Mischenetz, village à une demilieue de Protiwin, sur les deux heures après midi, où nous trouvâmes
(1) 11 a été blessé et Tait prisonnier; il est venu a Versailles depuis, et a obtenu une pension. (Note du duc de Luynes. )
un pont coupé par les ennemis , qui est sur un gros ruisseau qui passe
nu bas de ce village. Pendant qu'on le faisoit rétablir pour y passer l'infanterie, l'artillerie et les bagages , nos trouges légères qui l'avoient passé à gué avoient repoussé quelques pelotons de houssards ennemis qui se présentoient sur la hauteur de Protiwin. L'armée ayant passé le ruisseau , on lit halte entre ce pont et Protiwin pour attendre que le camp fût marqué , et ee fut dans ce temps-là que M. le maréchal de Belle-Isle arriva.
Le lendemain 24, on lit un détachement de vingt-quatre compagnies de grenadiers , deux mille hommes de cavalerie , tous les houssards et compagnies franches, avec six pièces de canon, pour aller s'emparer de Wodniau dans lequel on assuroit que les ennemis avoient laissé douze cents hommes. On apprit, en y arrivant, qu'ils l'avoient abandonné comme Protiwin , après avoir coupé un pout qui est à une portée de fusil de cette ville sur la rivière qui y passe. Ou le fit rétablir diligemment, après quoi MM. les maréchaux et MM. les officiers généraux de l'armée, qui avoient marché à ce détachement, entrèrent dans Wodnian, dont les compagnies franches, les houssards et les grenadiers s'étoient emparés , et ou fit faire demi-tour à droite au reste des troupes du détachement et à l'artillerie pour rentrer dans leur camp.
M. le Maréchal laissa les grenadiers dans Wodnian et donna ordre aux compagnies franches et aux houssards de se porter en avant pour observer l'ennemi. On apprit le soir à Protiwin qu'un détachement de leurs houssards, soutenu par une troupe de cuirassiers qu'ils avoient postés dans un bois, a une demi-lieue de Wodnian, étoient venus escarmoucher avec les uôtres et qu'on leur avoit fait quatre ou ciuq prisonniers. Tonte l'armée partit du camp de Protiwin le 25 , et après avoir passé le défilé du pont de Wodnian , elle marcha sur Frauenberg en deux colonnes, dans un ordre et une disposition dignes de M. le maréchal de Uroglie. La téte arriva sur le midi sur des hauteurs vers le village de llay, qui est environ à une lieue et demie de celui de Sahay, qui en est séparé par un grand marais et des étangs. Ou aperçut en cet endroit les ennemis en bataille sur une seule ligue, derrière le village, ayant leur droite appuyée à une petite montague couverte de bois, et leur gauche cachée derrière le village de Sahay et un grand bois qui nous la couvrait; ils avoient avancé de grosses troupes de houssards dans les marais qui nous séparaient, lesquels occupoicut le village de llay et un autre un peu plus éloigné, sur la chaussée par laquelle ils croyoieut que l'armée serait obligée de défiler pour marcher à eux. Les nôtres eurent ordre de s'avancer à la droite, sur le chemin de Budweiss qui passe dans ce marais , pour s'emparer d'un village qui s'y trouve, taudis que la compagnie franche de Mendre marcha droit à la chaussée de Hay, et tourna des étangs qui l'environnoieut, pour cou-
perlés houssards ennemis dans ce village. On y réussit en partie, en ayant pris ou tué dix ou douze et une quinzaine de chevaux.
M. le Maréchal examina la situation du terrain et prit sur-le-champ le parti de faire traverser le marais à la cavalerie qui formoit la colonne de la droite , tandis que celle de la gauche , composée des grenadiers, de l'artillerie, de deux régiments de dragons et des carabiniers et du reste de l'infanterie, passoit par la chaussée qui alloit droit à Sahay. Cela fut exécuté , et les houssards ennemis abandonnèrent le second village comme le premier, après avoir un peu escarmouché avec nos dragons. On s'aperçut alors que l'armée des ennemis faisoit un mouvement par sa giiuehe, et l'on ne doutoit plus qu'ils ne se retirassent sur Frauenberg et Budweiss , par le chemin qui va de Sahay à ces deux endroits. Avant que nos premières troupes eussent passé le déûlé des étangs , nous n'en vîmes plus aucune des leurs, excepté
A la fourche que forme au delà du marais le grand chemin de Protiwin à Budweiss et celui que houb suivions pour aller à Sahay, des paysans assuraient nos généraux que les ennemis se retiraient snr Budweiss et que ce que nous en avions vu derrière Sahay n'étoit que la queue de leur armée. On détacha les compagnies franches, les houssards et six compagnies de grenadiers pour aller par le chemin de Budweiss traverser un bois qui nous les cachoit et tâcher de tomber sur quelque partie de leur arrière-garde , tandis que la tête de notre armée continua de marcher droit à Sahay.
En y arrivant, nous traversâmes le camp de la première )ign«des ennemis , et le village nous parut totalement abandonné ; il étoit environ quatre heures après midi. MM. les maréchaux tournèrent le village par .la gauche et entrèrent dans la plaine où nous avions aperçu les ennemis. On y trouva le camp de leur seconde ligne, ce qui avec tous les rapports des paysans de Sahay confirma M. le Maréchal dans l'opinion qu'ils se retiraient devant nous. Cette petite plaine est entourée de bois qu'il faut traverser pour suivre le chemin qui va du village à Frauenberg. A peine y avoit-on fait deux cents pas, qu'on vint avertir M. le Maréchal qu'on voyoit une tête de cavalerie ennemie, en bataille au bord du bois traversant le chemin ; on alla les reconnoltre et l'on crut voir que cette cavalerie, qui étolt des cuirassiers autrichiens, étoit soutenue par quelque infanterie. M. le Maréchal donna ordre aux trente-deux compagnies de grenadiers, aux dragons et aux carabiniers d'avancer et les mit en bataille en face de la partie du bois où l'ennemi étoit adossé ; on fit avancer six pièces de canon, qui composoient toute notre artillerie, sur le bord d'un chemin creux qui veuoit de la tête du village et traversoit une partie de la plaine parallèlement aux ennemis Les grenadiersse jetèrent dans le chemin creux,
à mesure qu'ils arrivèrent, et le reste fit face au village qui n'avoit point encore été fouillé. Les carabiniers , dont la droite s'appuyoit à la gauche des grenadiers , dans l'endroit où le chemin finissoit d'être creux, avoicut à leur gauche les deux régiments de dragons du mestre de camp et de Surgcres qui achevoient d'occuper à peu près tout l'espace qui restoit de la petite plaine. On donna ordre de faire avancer en hâte le reste de l'infanterie et la cavalerie, dont M. le Maréchal vouloit fortifier sa première ligne et en former une seconde ; mais cela ne put se faire aussi diligemment qu'il l'auroit désiré , à cause des défilés du marais que ces troupes n'avoient pas encore passé. Le canon fut placé à l'instant de l'arrivée des grenadiers, à la queue desquels il marchoit, et commença à tirer sur la cavalerie ennemie , qui se montroit au bord du bois , avec assez de succès pour l'obliger en moins d'un quart d'heure à changer de position ; elle se porta par sa droite vis-à-vis les dragons où elle resta un peu de temps cachée par une petite pente que fait le terrain dans cet endroit; elle remonta ce rideau au bout d'un demi-quart d'heure pour se mettre en bataille devant la nôtre; mais quoique sa première ligne fût fortifiée et s'étendit par sa gauche, il parut qu'elle aimoit mieux en former une seconde que de risquer, en débordant les carabiniers, de s'approcher du canon et des grenadiers ; elle forma donc une seconde ligne qui étoit absolument acculée au bois.
Cette artillerie, qui étoit restée oisive pendant le mouvement des ennemis, changea de position presque en même temps qu'eux, et s'avança à l'aile droite des carabiniers, où elle recommença à canonner la cavalcrie ennemie à mesure qu'elle se formoit, les prenant en écharpe par leur flanc gauche. Le désordre qu'elle causa dans la première ligne des ennemis, où elle portoit, engagea M. le Maréchal d'envoyer ordre à M. le marquis de Mirepoix , qui étoit à la tête des carabiniers, de les charger. Il y a apparence qu'ils prirent en cet instant la même résolution et par la même raison, puisqu'ils s'ébranlèrent pour marcher à nous un peu avant les nôtres. Ils avoient trois régiments de cuirassiers en cet endroit, composant plus de deux mille chevaux. Mais quoique nous n'eu eussions pas plus de neuf cents entre les carabiniers et les dragons, la charge des nôtres fut si vive et si bien soutenue que, malgré une décharge de inousqueterie qu'ils essuyèrent à bout portant , jamais les carabiniers ni les dragons ne perdirent un pouce de terrain ; de sorte que joignant les ennemis le sabre à la main et sans tirer un seul coup , eu un moment leur cavalerie fut battue , repliée et reconduite jusqu'au bois, où elle se rejeta et se reforma, apparemment sous la protection de son infanterie, qui y étoit , mais qui pourtant ne fut aperçue que plus d'une heure après.
Il faut observer que les bois dont on parle sont, comme presque
tous ceux de la Bohème, des futaies, des ohé'nes et des snpins, si clairs que l'on pourroit presque y manœuvrer des troupes.
Quelque temps avant la charge de la cavalerie , au moment où nos grenadiers achevoient d'arriver, nous vîmes sortir du bois, par la gauche des ennemis , un régiment de Rasciens qui vinrent avec autant de fureur que de désordre par le chemin de Frauenberg se jeter dans le village de Sa hay, dans lequel eutroit alors en défilant le régiment de Navarre, qui étoit à la tête de notre infanterie. Les Croates se jetèrent dans toutes les maisons dont ils purent s'emparer et y firent, des fenêtres, un feu très-vif sur les nôtres; ils y tinrent quelque temps, et le gros de leur troupe ne regagna le bois, où elle se sauva, qu'après avoir mis le feu à plusieurs maisons. On assure que plusieurs de ces barbares se sont laisses brûler dans les maisons qu'ils occupoient. Après ces deux charges, qui durèrent environ une heure et demie , les ennemis ne firent plus aucun mouvement en avant , et comme la nwVapprochoit et que notre armée n'étoit pas encore toute arrivée , on ne put tenter de les aller attaquer dans le bois, sur le bord duquel on apercevoit leurs premiers rangs. Notre canon continuoit de tirer sur tout ce qui pouvoit se découvrir, et peu de temps après celui des ennemis commença à nous répondre de trois batteries, qu'ils avoient acculées et cachées dans le bois, que l'on jugea pouvoir composer environ huit ou neuf pièces. La canonnade dura de part et d'autre jusqu'à près de neuf heures, et nos troupes qui se formoient en seconde ligne ne laissèrent pas qué d'en souffrir, parce que les boulets, qui passoient sur la première, faisoient des ricochets sur le terrain, où étoit notre armée, qui s'élevoit en pente devant le bois.
Notre artillerie qui étoit pointée dans un angle que formoit le bois à gauche des dragons, fit beaucoup de ravages dans les troupes ennemies qui occupoient cette partie, la seule que nous pussions découvrir. L'on trouva le lendemain au matin quarante à cinquante chevaux tués ou blessés dans cet endroit , et à peu près autant d'hommes. La canonnade ayant cessé de part et d'autre avec le jour, les enuemis allumèrent de grands feux dans le bois pour nous faire croire apparemment qu'ils se préparoient à recommencer le lendemain ; mais dès onze heures du soir ces feux s'éteignirent, et nous jugeâmes qu'ils faisoient la méine manœuvre qu'ils firent devant Pisek au mois de décembre , c'est-à-dire qu'ils vouloient par là nous cacher leur retraite , et d'autant mieux que notre armée, qui coucha en bataille, avoit devant elle des gardes avancées qui n'étoient qu'à deux cents pas ou environ du bois, et à la pointe du jour nos premières sentinelles s'aperçurent qu'il ne restoit pas un ennemi devant nous.
On ne peut savoir encore quelle a été au juste la perte des deux partis; on fait monter le nombre à mille ou douze cents hommes, tant
tues que blessés , entre lesquels il y a près de soixante officiers. M. le duc de Chevreuse, qui chargea à la téte des dragons, a reçu trois coups de feu, mais sans danger ; M. le comte de Brogtie a eu le bras percé d'une balle ; M. de Valon, capitaine aux gardes et volontaire à l'armée , a reçu un coup de mousqueton dans la bouche dont il est mort hier. lies carabiniers , dont on ne peut trop louer la valeur, ont aussi U'auroup souffert, surtout la brigade de Vichy. On ne nous sait de prisonniers chez les eunemis que M. de Ponze, capitaine de dragons, ceux qui manquent ayant été, à ce qu'on assure, vus morts sur le champ de bataille. On leur en a pris sept à huit, entre lesquels est un géuéral lieutenant , qui chargea à la téte des cuirassiers de la Heine, et son (ils; le major d'un régiment de cuirassiers; trois ou quatre capitaines et deux ou trois subalternes ; plusieurs cavaliers et quelques Croates ou Rasciens qui sont des espèces d'hommes.
M. le prince de Lobkowitz , qui dès le matin de la même journée avoit commence a taire marcher son armée sur Budwetss, la Ht rétrograder sur les trois heures après midi , lorsqu'il vit que le Maréchal n'avoit point été arrêté par les marais dont on a parlé ; il jugea aisément qu'il u'avoit pas le temps de faire sa retraite sans être entamé, et c'est ce qui l'obligea à engager l'affaire, où ils ont sûrement beaucoup plus perdu que nous. Le poste qu'ils avoieut pris étoit admirable, et s'ils l'eussent aussi bien soutenu que choisi, nous aurions eu bien de la besogne à taire pour les en chasser.
Dés les ouze heures du soir, ils levèrent le siège du château de Frauenberg et retirèrent leur artillerie ; et nos généraux virent le lendemain eu y arrivant, des fenêtres de l'appartement, la queue de l'armée ennemie qui acbevoit d'arriver à Budweiss et de repasser la Moldan, au delà de laquelle ils ont établi leur camp en l'appuyant à la ville par la gauche.
11 se fit hier un gros détachement de notre armée sous les ordres de M. le comte d' Aubigné qui s'est emparé de la petite ville et du pont de Thein , et ce matin elle a décampé de la hauteur de Frauenberg , où elle a couché, pour s'avancer plus près de Budweiss , au delà des étangs qui sont entre cette ville et nous. Le quartier général, qui est admirablement bien dans une superbe maison de chasse au prince de Sehwartzenberg, n'a pas remué; ainsi nous ne savons encore quel parti vont prendre nos généraux.
M. le. maréchal de Belle-ble, quia un peu de (lèvre, part cependant demain pour aller, à ce qu'on assure, conférer avec le roi de Prusse sur nos opérations futures.
Il n'y a de damesau voyage de Saint-Léger que M œc,d 'Antin et de Mailly. Le Roi reviendra vendredi ou samedi.
JUIN IT4fl. 167
Mardi prochain» l'ambassadeur turc aura sou au*
dience de congé dans la chambre du trône.
M. le Cardinal est à Issy depuis vendredi ; il a dit à tout le monde qu'il y alloit pour tacher de végéter. Ce sont ses termes. H vint ici dimanche matin pour le conseil et s'en retourna l'après-dinée à Issy. MM Adélaïde est guérie. Mmc de Ventadour est hors d'affaire (1). M. le maréchal de Nangis est mieux, mais cependant ayant toujours la fièvre.
Mme de Soyecourt mourut, il y a quelques jours. Elle étoit Feuquières ; sa mère, qui est vivante , est fille de M. d'Auroy. Mme d'Auroy, mère de Mme de Feuquières, étoit M,le Follin. M. Foiiin, son père, étoit protégé par M. le Prince, à qui il prétendoit appartenir, et portoit la livrée de Conde. Ce M. Follin avoit épousé M11* de Bizeuil. MM . de Bizeuil sont Amelot, M. de Bizeuil, son père, avoit épousé une sœur de M . Brulart, père de Mme de Luynes. M. de Bizeuil eut deux filles dont l'une épousa M. de la Lande et l'autre M. Follin, M. Follin eut deux filles, dont l'une étoit Mme d'Auroy et l'autre M™ Duprat (2), qui est veuve sans enfants. Mmc de la Lande eut cinq enfants, dont deux garçons qui sont MM. de la Lande du Deffand. L'alné a épousé Mlle de Chamron, fille d'une sœur de M*" de Luynes ; c'est Mme la marquise du Deffand. Les trois sœurs de MM. do la Lande sont Mme* d'Ampuces, de Gravezon et de la Tournelle.Mme de laTournelle est mère de M. de la Tournelle qui mourut il y a environ dix-huit mois et qui avoit épousé M11" de Mailly. M™* de Soyecourt, qui vient de mourir, avoit un fils qui épousa il y a deux
(1) La fièrre lui reprit hier, ayant appris la mort de son intendant, nommé Lambert, en qui elle avoit beaucoup de confiance , et celle de son arrièrepetiWilB, le petit de Soubiae. ( Addition du duc de Luynes, datée du 12 juin
(2) Le nom de MM. Duprat est Vfflan;tl9 sont Bourguignons. {Note du dut de Luynes.)
ou trois ans M"° de Saint-Aignan, fille de M. le duc de Saint- Aignan.
Du mardi 12, Versailles. — J'arrivai hier de Chaulnes, où j'étois allé jeudi sur la nouvelle delà maladie de M. le maréchal de Chaulnes. 11 y étoit arrivé la veille dans de grandes souffrances d'une rétention d'urine, causée par l'humeur de la goutte qui s'étoit jetée dans la vessie, et son état étoit devenu si pressant que je craignois même de le trouver mort en arrivant; il est mieux, quoique la fièvre subsiste toujours. Voici ce qui s'est passé pendant mon absence.
M,le de Boufflers, fille de M"" la duchesse de Boufflers, dame du palais, mourut il y a deux ou trois jours d'une fluxion de poitrine; elle avoit quatorze ans et l'on comptoit qu'elle épouserait le fils aîné du prince de Craon.
MM de Montboissier, femme du commandant des mousquetaires noirs, mourut aussi il y a deux ou trois jours.
Le primat de Pologne mourut, avant-hier au soir, du pourpre, chez Girard, baigneur à Paris. Les médecins, qui donnent toujours des noms extraordinaires aux maladies, disent que c'est du pourpre blanc. Le primat étoit Craon; il étoit prêtre; il y avoit environ un an qu'il étoit à Paris où il se divertissoit fort bien; il étoit jeune et extrêmement gros.
M. le marquis de Mirepoix , qui avoit été envoyé par M. le maréchal de Broglie à l'empereur pour lui rendre compte de l'affaire de Sahay, dans laquelle il s'est extrêmement distingué à la tête des carabiniers, est arrivé ici depuis trois ou quatre jours. On ne dit pas encore quel est le sujet de la commission dont il est chargé. Il parolt par le compte qu'il a rendu à M. le Cardinal et par toutes les lettres que nous avons reçues de MM. de Boufflers, d'Aubigné, celle de M. de Bclie-Isle à Mme de Luynes, une seconde de M. de Bezenval à Mm* sa mère, et par plusieurs autres lettres particulières, que les dragons
y ont fait des. prodiges de valeur et que Ton a été content de la manière dont mon fils s'y est comporté. Je joins ici copie de la lettre que M. le maréchal de Broglie lui a écrite à Prague (1).
Ce matin l'ambassadeur turc a pris son audience de congé; c'étoit dans la chambre du trône (2), et Ton n'a point quitté le deuil pour cette cérémonie. Le Roi, après # la messe , est rentré à l'ordinaire dans son cabinet, d'où il est sorti peu de temps après par la petite porte qui donne dans la chambre du trône. Le trône avoit été un peu avancé, de manière que M. de Bouillon, MM. d'Aumont et de Gesvres (3) étoient derrière. M. le Cardinal étoit au coin de l'estrade du côté de la cheminée ; tous les secrétaires d'État étoient rangés le long de ladite estrade. M. le duc de Chartres, M. le prince de Dombes, M. le comte d'Eu et M. le duc de Penthièvre étoient aussi le long de l'estrade, les courtisans rangés sans ordre , en haie, dans la dite chambre, des deux côtés, depuis le trône jusqu'à la porte; les portes gardées par les huissiers. L'ambassadeur a eu l'honneur des armes. La garde françoise et suisse étoit en haie dans la cour et a rappelé. Il avoit monté dans le carrosse du Roi entre les deux écuries, à l'ordinaire, ayant à côté de lui dans le fond M. le prince de Lambesc, à sa gauche, et M. de Verneuil, sur le devant. Le fils et le gendre de l'ambassadeur et un autre Turc, qui est l'interprète, étoient aussi dans le carrosse du Roi. Le carrosse de la Reine sui voit celui du Roi ; il étoit rempl i des principaux Turcs de la suite de l'ambassadeur, avec M. Destournelles sous-introducteur. Devant le carrosse du Roi marchoit le carrosse de M. de Lambesc et celui de M. de Verneuil. Deux valets de pied du Roi et deux de la Reine
(1) Cette lettre manque dans le manuscrit.
(2) Le salon d'Apollon , dans les grands appartements de Versailles.
(3) Il est arrivé de Francfort il y a trois ou quatre >ours. ( me du duc de Luynes.)
attendoient les carrosses à la grille de la grande cour, d'où il les accompagnèrent marchant un à chaque portière. L'ambassadeur vint descendre dans la salle des ambassadeurs, où il attendit que M . de Verneuil vint l'avertir. Aussitôt qu'il fut averti, il monta par l'escalier de marbre, qui étoit garni par les Gont-Suisses, lesquels rappelèrent' A la porte de la première pièce , au haut de l'escalier, il trouva M. le duc de Béthune et tous les officiers des gardes du corps; les gardes du corps sous les armes étoient en haie dans cette pièce. Les officiers marchèrent devant l'ambassadeur, ensuite l'ambassadeur venoit marchant entre M. de Lambeso et M. de Béthune, M. de Verneuil un peu derrière, et on ouvrit les deux battants. Les principaux officiers de la suite de l'ambassadeur marchoient immédiatement avant les officiers des gardes. Tous les Turcs se rangèrent en haie dans la chambre du troue, sans faire aucune révérence ; ensuite les officiers des gardes se mirent aussi en haie, M. de Béthune près du trône. A la première révérence de l'ambassadeur, le Roi ôta son chapeau, il le remit ensuite, et écouta le compliment de l'ambassadeur qui fut fait en langue turque , suivant l'usage; l'interprète expliqua ensuite le discours. Le Roi y lit une réponse assez longue, ensuite il se leva de son Irône, et l'ambassadeur reçut des mains de M. Amelot la lettre pour le Grand Seigneur. L'ambassadeur la remit aussitôt à un de ses principaux officiers ; c'est le même qui portoit la lettre du Grand Seigneur au Roi, à la grande audience ; il couvrit la lettre du Roi de la même manière qu'étoit celle du Grand Seigneur, et la porta ainsi couverte devant l'ambassadeur, au retour de l'audience. Le Roi fut debout quelque temps à faire la conversation avec l'ambassadeur; l'ambassadeur lui présenta son fils et son gendre , comme cela s'étoit passé à la première audience. 11 se retira et fut reconduit avec le même cérémonial; il dîna dans la salle en bas, suivant l'usage. 11 n'y avoit à dtner que les six personnes qui étoient dans
JUIN 1743. ni
le carrosse du Roi. Le reste des Turcs de la suite eurent à dîner au grand commun. L'usage même est de donner à dîner aux valets de pied du Roi et de la Reine , ce qui fut exécuté. L'ambassadeur alla après dîner voir les eaux et les jardins et repartit à sept heures et demie, et fut reconduit dans les carrosses du Roi et de la Reine jusqu'entre les deux écuries. J'oubliois de marquer qu'après l'audience du Roi, l'ambassadeur fut chez la Reine, mais sans aucune cérémonie; la Reine étoit debout dans sa chambre. M. de Verneuil accompagna l'ambassadeur; M. de Lambesc y étoit aussi, mais comme courtisan. L'ambassadeur eut aussi une audience de M. le Dauphiu ; c'étoit dans le cabinet d'étude, parce que M. le Dauphin couche actuellement dans son grand cabinet, sa chambre ayant été raccommodée depuis peu. M. le Dauphin étoitdans un fauteuil sans trône; il avoit son chapeau sur la tête et l'ôta à chacune des trois révérences de l'ambassadeur, après quoi il le remit sur sa tète. Il y avoit beaucoup de monde chez M. le Dauphin ; M. de Lambesc, ni personne ne se couvrit ; cela s'étoit passé do même ohez le Roi . M. le Dauphin n'avoit point été a l'audience du Roi , et les princes du sang ne furent point à celle de M. le Dauphin.
Le Roi est parti aujourd'hui pour retourner à Saint- Léger; il n'y a de dames à ce voyage que M"1* de Mailly, Mmo la maréchale d'Kstrées et M,nc la duchesse de Ruffec. Le Roi retournera encore la semaine prochaine faire un ou deux voyages courts ; c'est la semaine de Mme de Mailly. On parle d'un voyage de Navarre pour la semaine d'après.
Hier, la Reine fut sans aucune dame du palais, pas même des quatre de semaine. Il y en a deux malades à Paris; M'DCde Montauban y alla pour une affaire, et Mme d'Antin n'arriva qu'après souper.
J'ai oublié de marquer ci-dessus que le Roi accorda , il y a huit ou dix jours, une pension de 2,000 livres à Mme de Polastron. On avoit lieu d'espérer un traitement
plus favorable, d'autant plus que le Roi avoit accordé peu de jours auparavant 500 écus de pension à chacun des deux enfants de M. de Leuvilie, et que la famille de M. de Polastron perd par sa mort plus de 25,000 livres de rente des bienfaits du Roi .
On apprit il y a deux ou trois jours, par un courrier, une petite affaire arrivée en Bavière, qui n'a pas été avantageuse pour nous. On en trouvera le détail copié ci-après, envoyé par M. de Puysieux dans une lettre écrite à M"* de Luynes, par laquelle il rend un très-bon compte de cette action.
A meder-Altach, 30 mai 1742.
« Voici la relation d'une très-petite aventure qui nous arriva avanthier, l'infanterie et la cavalerie s'y étant pitoyablement comportées, ce qui arrivera toujours lorsqu'elles seront menées sans précautions.
« M. le duc d'Harcourt ayant reçu une lettre de l'empereur, il y a quelques jours , qui le pressoit d'aller en avant et de ne pas souffrir qu'une troupe de canaille (I) dévastât toute la Bavière, et voyant que les ennemis pensoient à prendre des établissements fort près de son camp, écrivit au maréchal de Terring qu'il scroit bon qu'il conférât avec lui sur la position où il se trouvoit. Le maréchal y vint accompagné de six cents dragons et deux cents cavaliers bavarois. Dans la conférence qu'ils eurent ensemble, on convint que l'on feroit une promenade pour aller reconnoître les ennemis de très-près, et 'que l'on prendroit pour cela quatre petites pièces de campagne , 800 chevaux bavarois, 600 français et 2,300 hommes de notre infanterie, dont tous les grenadiers feroient partie.
« Les choses arrangées ainsi, on partit le 28 au matin à trois heures. Nous rencontrâmes , chemin faisaut, trois camps de houssards et pandours, qu'ils levèrent en grande hâte à notre approche, et qu'ils brûlèrent pour nous dérober leur retraite ; chose d'ailleurs assez facile dans un pays tout montueux et couvert de bois.
Arrivé à portée des ennemis, le maréchal de Terring, aussi brave de sa personne que méchant homme de guerre, qui vouloit engager dans une affaire , à quelque prix que ce fût, ne doutant pas du succès,
(I) Il est question de ces hordes de Croates, de Hongrois , de Rasdens, qui sous les noms dePandours, Talpacheset huwards, commirent les plus horribles violences dans tonte la Bavière.
se porta avec ses 600 dragons jusque sur l'ennemi ; cela obligea M. le duc d'Harcourt d'avancer pour le soutenir, n'ayant encore dans ce moment-là avec lui que sa cavalerie et huit compagnies de grenadiers, car l'infanterie éloit restée derrière aux ordres de M. de Rouville avec le canon, et s'étoit égarée. Les ennemis étoient postés au-dessous du château de Kilkersperg, dans deux bois séparés par une petite langue de terre très- étroite et y étoient retranchés ; ce que l'on ne savoit pas, et qui assurément auroit dû être reconnu avant d'aller à eux.
L'on fit donc attaquer ces deux bois par les huit compagnies de grenadiers, et la cavalerie fut placée sans rime ni raison dausla petite langue de terre entre ces deux bois dont le feu la prenoit par les deux flancs, et où elle n'avoit pas de terrain pour faire la moindre manœuvre ; aussi n'y tint-elle pas longtemps. Les dragons bavarois et la compagnie franche de Romberg se replièrent en confusion sur cette cavalerie, et l'ébranlèrent en telle sorte que tout ce que je pus faire fut d'en rassembler dans sa fuite trois troupes mêlées de toutes sortes de régiments, et de les ramener pour donner cœur aux grenadiers qui commençaient déjà à fuir de là ; on ne pensa plus qu'à se retirer.
La cavalerie et les grenadiers remis de leur première frayeur commencèrent à se rallier et à reconnoître leurs officiers. On se reforma sur la hauteur par laquelle nous étions descendus ; mais tout cela se fit si mollement, que 600 hussards seulement auroient pu presque détruire ce détachement.
L'on a perdu environ 300 hommes, quelques officierssubalternes, plusieurs chevaux de cavaliers tués. Ma cuirasse m'a sauvé la vie. Les grenadiers de Normandie ont beaucoup perdu parce qu'ils se sont tués les uns les autres, et je n'en puis douter car je l'ai vu. M.de Talleyrand s'y est distingué et un capitaine du régiment de Broglie, nommé M. deTorsac ; le comte deNoailles y a fait aussi onne peut mieux. On ne peut exprimer la douleur du pauvre duc d'Harcourt qui s'est exposé' beaucoup plus qu'il nedevoit. L'affaire en soi seroit fort peu de chose, s'il n'étoit fort à craindre qu'elle n'ait découragé les troupes du Roi. M. de Lislebonne a été fait prisonnier et renvoyé sur sa parole. Nous apprenons que les ennemis ont encore fait passer des troupes de ce côté-ci. »
J'appris en arrivant de la campagne hier, queM. le maréchal de Broglie a été fait duc ; cette grâce lui fut accordée dimanche au soir. C'est un duché héréditaire comme celui de M. de Belle-Isle. M. l'abbé de Broglie et M. le chevalier de Broglie, qui est dans la marine, allèrent sur-le-champ remercier le Boi. L'abbé de Broglie n'avoit
point encore fait sa cour au Roi ni a la Reine, et le chevalier de Broglie vient si peu ici, qu'à peine y est-il connu. M. le Dauphin et M. de Chàtillon étoient dans le cabinet du Roi, lorsqu'on avertit S. M. que MM. de Broglie étoient dans sa chambre pour lui faire leurs remerctments. Le Roi les fit attendre trois quarts d'heure, de manière que M. le Dauphin étoit parti lorsque le Roi parut dans sa chambre. Le Roi reçut assez froidement le remerciaient de MM. de Broglie. Ilsallèrent ensuite chez la Reine, où ils furent mieux reçus. La Reine s'intéresse à M. de Broglie parce qu'il est ami de M. de Nangis. M. de Nangis avoit demandé à servir sous M. de Broglie, sans être payé comme maréchal de France et même pour rien, et M. de Broglie avoit paru désirer d'avoir M. de Nangis avec lui; le refus qui fut fait à M. de Nangis est en partie cause de sa maladie; il le dit même il y a quelques jours à M. le Cardinal, qui alla le voir, et en termes assez forts, car il lui dit : « Monseigneur, vous êtes la cause de ma mort. » M. le Cardinal fut un peu embarrassé de ce discours, auquel il ne pouvoit s 'a t tondre, et lui dit pour se justifier que le Roi n'avoit pas cru que sa santé lui permit de servir ; sur quoi M. p*e Nangis lui répondit : « Ce n'est pas à moi , monseigneur, qu'il faut donner cette raison, puisque la décision dépendoit de vous. »
Du mardi 26, Versailles. — Un second voyage que j'ai fait à Chaulnes, d'où je revins le mercredi 20 de ce mois, m'a empêché d'écrire aussi exactement.
Le Roi revint ce jour-là de Saint-Léger, où il n'a couché qu'une nuit. 11 n'y avoit point de dames à ce voyage; c'étoit la semaine de M'"* de Mailly ; il n'y eut à Saint- Léger que Mme la maréchale d'Estrées, qui y étoit restée dans l'intervalle de deux voyages. Le Roi y retourna samedi dernier et y reste jusqu'à jeudi; il devoit y avoir à ce voyage Mm" de Mailly, de Saint-Germain et d'Antin; mais M,nc d'Antin a eu des affaires qui l'en ont empêchée.
La reine d'Espagne, Louise-Élisabeth d'Orléans , qui
étoitnée le tldécembre 1700, mourut subitement au palais de Luxembourg, le 16 de ce mois, en dînant; elleétoit hydropique et avoit été a l'extrémité il y a quelque temps ; elle étoit depuis peu retombée malade ; elle étoit dans une grande piété , passant sa vie dans les églises et ne voyant personne. Le Roi lui avoit donné en la mariant 900,000 livres de dot, lesquelles, à cause du change, montoient a environ quatre millions, dont il lui payoit 200,000 livres d'intérêt. Ge fonds revient à M. le duc d'Orléans. 11 est dû outre cela à la reine d'Espagne plusieurs années de la pension que l'Espagne devoit lui payer et qui étoit d'un million par an. Elle a été payée d'une partie la première ou la seconde année ; ainsi cette dette est encore fort considérable (1).
M. Alexandre , l'un des premiers commis des bureaux de la 'guerre, mourut le 17; il étoit extrêmement estimé; il y avoit grand nombre d'années qu'il étoit à la tête de ce bureau ; on lui reprochent un peu de sécheresse, mais il étoit juste et éclairé.
11 y avoit deux contrôleurs généraux chez la Heine ; l'un est le mari de la nourrice , l'autre étoit un ancien valet de chambre de feu M. le Duc, nommé Chéron ; on n'a point rempli cette place,
M. le Dauphin continue toujours à monter au ma*
(1) M. le caré de Salnt-Sulpice, qui est venu Ici aujourd'hui, nous a dit qu'il avoit fait faire dans le* souterrain* de son église un caveau séparé et fermé pour la reine d'Espagne seule | qu'il avoit fait mettre sur sa tombe ; cy-git Elisabeth, reine douairière d'Espagne ; que M. le duc d'Orléans avoit été surpris de ce qu'on n 'avoit pas mis Elisabeth d'Orléans, Reine, etc., et qne lui M. le curé avoit répondu que la reine d'Espagne avoit demandé l'épitaphe telle qu'on l'a mise, et que d'ailleurs le titre de Reine ïemportoit sur le nom de famille. 11 nous a conté aussi ia façon singulière avec laquelle le duc d'Albe , mort à Paris , avoit désiré par son testament qu'on l'enterrât. C'étoit avec une chemise neuve de la plus belle toile, garnie de point neuf le plus beau qu'il serait possible de trouver; un habit neuf de drap de Varobex brodé en argent, une perruque toute neuve, 6a canne à sa droite dans son cercueil , et son épée a gauche ; ce qui fut exécuté. ( Addition du duc de Lu y nés, datée du 8 août 1742, Versailles. )
nége et y réussit fort bien ; le Roi alla lundi 18 le voir monter.
Nous apprîmes ce même lundi 18, à Chaulnes, la nouvelle du gain du procès que mon fils a gagné à Toulouse contre M"e de Caylus. Il s'agissoit de terres en Languedoc , faisant partie de la donation faite par M"e de Saissac à M. de Grimberghen et par M. de Grimberghen à mon fils. M. de Bayeux , mon frère, avoit bien voulu aller à Toulouse solliciter le jugement de ce procès.
Le mardi 19, l'ambassadeur turc vint ici avec les autres ambassadeurs, et dîna chez M™' de Mazarin.
Dimanche 17, M"*' la duchesse de la Force présenta ici sa nouvelle belle-fille qui est fille de M. Amelot; on dit que sa figure est assez bien. Gomme c'étoit pendant mon absence, je ne l'ai point vue.
Mmc la princesse de Montauban fait part du mariage de M"* sa fille avec M. le comte de Westerloo. C'est un seigneur de Flandre fort riche (1) ; c'est l'alné de la maison de Mérode , il a vingt-huit ou trente ans ; Mllc de Montauban en a quatorze ou quinze et est fort laide. Elle a deux frères, dont l'un s'appelle le prince Charles, et l'autre le prince Eugène , et une sœur qu'on appelle M,te de Rochefort , qui est encore fort petite, mais extrêmement jolie.
Mercredi, en arrivant à Paris, j'appris les tristes nouvelles de Bohème. Après le combat de Sahay dont j'ai parlé ci-dessus, M. le maréchal de Belle-lsle étoit allé conférer avec les rois de Prusse et de Pologne sur les opérations de
(I) Il y a déjà longtemps que son père est mort laissant 800,000 florins de dettes, qui valent 1,600,000 livre*. M. de Westerloo a fait un arrangement après la mort de son père pour payer ses créanciers ; il a 350,000 livres de rente; par cet arrangement il ne s'en est réservé que 70,000 et a laissé le surplus auvlits créanciers , jusqu'à ce qu'ils soient payés. Il y a déjà moitié dw dettes d'acqnitlées, et dans sept ou huit ans , il jouira de ses revenus en entier. L'usage en Flandre, dans les grandes maisons, est de ne point vendre les terres et de payer les dettes sur les revenus. Le contrat doit être signé demain 29 juin. ( Addition du duc de Lugnes, datée du 27 juin. )
la campagne. M. le maréchal de Broglie avoit envoyé M. le comte cTAubigué s'emparer du poste de Thein de l'autre côté de la Moldau , et avoit porté en avant M. de Bouf fiers jusqu'à Cru m au, le gros de l'armée restant à Frauenberg. Le prince Charles, qui étoitprèsde Deutsch-Brod, s'étant jointau prince de Lobkowitz, ces deux armées marchèrent le 6 à Thein (1) , et ayant fait passer la Moldau à un gué, M. d'Aubigné fut obligé de se retirer sur le maréchal de Broglie, lequel voyant que les ennemis s'avançoient à lui et que leur armée étoit fort supérieure à la sienne, envoya avertir M. de Boufflers d'abandonner le poste de Crumau, et se retira lui -môme àPisek, où il a demeuré deux jours ; mais voyant que les ennemis tournoient ce poste parStrakonitz et Stickna, pour éviter qu'ils ne se portassent entre Prague et Pisek, il prit le parti de se retirer à Beraun et Konigsaal, d'où il a passé depuis la Moldau et est campé au-dessous de Prague.
Extrait (tune lettre écrite de Prague, le 12 juin 1742.
« Ma maladie m'a sauvé mille écus , car si j'avois été en état d'en* treprendre la campagne j'aurois eu le sort des autres qui ont perdu leurs équipages. Nous avions eu, comme je vous l'ai mandé, une aventure unique et heureuse à Sahay , et l'objet se trouva rempli dès le même jour puisque les ennemis levèrent le siège de Fraueoberg ; mais il ne falloit pas y rester dix à douze jours, comme M. le maréchal de Broglie , et séparer son armée à cinq lieues sur la droite et autant sur la gauche, avec un appareil menaçant M. de Lobkowitz.
« Les ennemis, après la bataille du roi de Prusse (2), voyant qu'il les laissoit tranquilles, ont pris le parti d'aller secourir à la sourdine M. de Lobkowitz, qui demanda un prompt secours. Ils avoient pris le parti de marcher sur la Moldau, afin de tomber tous ensemble sur M. de Broglie, que M. de Lobkowitz savoit bien lui-même éparpillé, car il le pouvoitvoir aisément. Ils ont débouché par le pont de Thein, qui étoit gardé par M. le comte d'Aubigné, lieutenant général, avec une brigade d'infanterie et une de cavalerie. M. d'Aubigné a tait retraite fort précipitée
(1) Moldau-Thein , sur la Moldau , on peu Au nord de Frauenbei-p et d<- Budwete.
(2) Bataille de Cxaalau, du 17 mai.
T. ïv 12
avec perte de quelques officiers et d'une centaine de soldais et cavaliers et de tous les équipages des deux brigades.
« M . de Broglie a été obligé de faire sa retraite, les ennemis étant plus forts que lui. Il y a ou dans cette retraite comme dans l'autre , bien de la confusion et beaucoup d'équipage* perdus. M. le marquis de Tcssé a tout perdu ; M. le marquis de Clermout, partie de ses charrettes ; sa vaisselle a été sauvée ; M. du Cayla a tout perdu ; le majorgéuéral aussi , et uue infinité d'officiers particuliers qui n'ont que la chemise qu'ils avoicut ce jour-là.
« M. le Maréchal s'est retiré d'abord à Posel, et comme on le suivoit de près vers Frotiwin, il a fait ferme : la nuit survint; y il avoit un ruisseau à passer Les ennemis, qui suivant leur méthode s'en fient depuis peu a uous, contents de la place qu'on leur cédoit et du butin et vivres, ne voulurent rien engager. Il marcha la nuit, et par cette • marche dérobée, arriva tranquillement , le 7, à Pisek. Il auroit pu
s'y retrancher sûrement ; mais il né voulut pas , et Ut marcher à Beraun. Personne ne suivoit, ainsi il n'y eut que du bon ordre. Ce qui l'obligea u cela , c'est qu'il s'imagina que les euuemis le tournoient par Strakonitz.
« Arrive à la Beraun, il a cru n'y pas être en sûreté et qu'il étoit suivi ; il a passé la Moldau , au-dessus de Prague, la nuit du 12<au 13, pour se mettre derrière Prague, qui étant à découvert d'un côté nous dounera la visite des hussards.
«. Voilà uue fort vilaine aventure qu'on auroit pu éviter si M. de Broglie eût voulu peser les raisons que M. le maréchal de Belle-Isle lui proposa la nuit qu'ils couchèrent ensemble à Sahay; qui étoient ou d'attaquer le lendemain les ennemis épouvantés de la veille, avant que le prince Charles eu eût nouvelle, et de prendre des postes de l'autre côté , qui fcont meilleurs pour la défense que ceux d'en deçà, • ou de se retirer a Pisek, et de s'y retrancher derrière la W Ottawa et attendre là l'arrivée des recrues et des milices qui dévoient arriver le 12.
parti etoit d'autaut plus convenable que l'objet étoit rempli , le siège de Frauenberg levé, le château mis en état de défense, et nous avions par devers nous un combat victorieux. Ou n'a pas voulu l'en croire , et ou perd l'armée. Si le repentir pouvoit y remédier, cela seroit beau ; mais je sais par plusieurs officiers généraux présents que le maréchal de Belle-Isle a prédit u M. de Broglie ce qui lui arriveroit.
« Faisons la paix, Monsieur ; les ressources de M. de Belle-Isle et de M. de Sechelles ne peuvent se renouveler tous les jours dans un pays ruiné et qui a été mangé par bien du monde, v
Au camp sous Prague, le 13 juin 1742.
« \& sur les quatre à cinq heures du matin, le prince Charles
JUIN i74« t?»
parut avec toute son armée devant Thein, que M. d'Aubigné occupoit depuis quelques jours avec les brigades de la marine et de Royal- Allemand.
« Les ennemis établirent en arrivant deux batteries sur ces brigades, et au premier coup de canon un grand nombre de hussards. Croates et R asciens passèrent la Moidau au gué par plusieurs endroits, et vinrent fondre sur nos troupes de tous côtés pendant que le corps de l'année s'avançoit au bourg de Theln pour gagner le pont. Malgré le grand nombre d'ennemis qui avoient passé la rivière, M. d'Aubigné se retira avec ses deux brigades, non sans quelque perte, sur le chemin de Frauenberg à Wodnian , où il trouva son armée qui se retiroit de son côté.
« M. le maréchal de Broglie ne fut informé de l'aventure de Thein que sur les neuf heures du matin ; il envoya aussitôt ordre à M. de Boufflers , qui" étoit à Crumau avec la brigade de Navarre et les régiments de mestre de camp , Dauphin et Surgères ( dragons), de se retirer le mieux qu'ils^ourroient par Winterherg et Strakonitz , ce qu'il a parfaitement bien exécuté. M. le maréchal de Broglie donna ordre à l'armée de se tenir prête à marcher le plus tôt qu'il seroit possible , mats elle ne put se remettre en marche avant deux heures après midi , toute'la cavalerie et les chevaux d'équipages étant au fourrage ou a la pâture.
« I,a proximité où nous étions de l'armée de M. de Lobkowitz, les vedettes de nos gardes avancées étant à portée presque de pouvoir se parler, ce général , étant instruit d'ailleurs de ce qui s'étoit passé à Thein, au moins aussitôt que nous , se mit en marche pour suivre l'armée de M. le maréehal de Broglie, et fit attaquer notre arrièregarde, presque en sortant de son camp , par un nombre considérable de hussards, Basciens, Talpaches et Pandours, qui nous suivirent de fort près pendant notre retraite , et firent un feu continuel sur notre arrière-garde depuis deux heures après midi jusqu'à la nuit Les carabiniers, qui faisoient l'arrière-garde avec 22 compagnies de grenadiers, se sont comportés avec leur courage ordinaire et toute la valeur possible. \a retraite s'est faite au petit pas, sans que les ennemis nous aient entamés ni fait des prisonniers que les grenadiers ou carabiniers qui étoient dangereusement blessés. Nous avons eu dans cette occasion quatre à cinq cents hommes tués ou blessés, et plusieurs officiers des deux corps. Le feu a été long et très- vif. Oh ne sauroittrop se louer de ces valeureuses troupes, surtout de M le marquis d'Armentières , qui commandoit les grenadiers ; il s'est comporté avec tout le courage possible, beaucoup de sang-froid, et en officier consommé daus son métier. ï»e chevalier d' A pchier, qui commandoit la totalité de l'arrièregarde a eu ses deux aides de camp blessés à côté de lui , chacun d'un
coup de feu , l'un à la tête très-dangereusement, l'autre très-lcgèrement. Ce dernier, qui est M. de la Tour d'Auvergne , a eu aussi un cheval blessé sous lui. Nous ignorons la perte que les ennemis ont faite; ils doivent avoir perdu considérablement par le grand feu que nous leur avons opposé.
« Notre arrière-garde n'arriva à Wodnian qu'à trois heures du matin, où elle lit halte jusqu'à ce qu'une grande partie des équipages et ce qui étoit resté en arrière de notre infanterie eût passé le pont.
« M. le maréchal deBroglie donna ordre de laisser dans Wodnian les 22 compagnies de grenadiers ; les carabiniers passèrent la rivière au gué et se mirent eu bataille sur les hauteurs de Wodnian. A peine y fûmes-nous arrivés que la même quantité de hussards, Rasciens , Pandours, qui nous avoient suivis jusqu'à la nuit, vinrent reconnottre ce que nous avions laissé dans Wodnian , dont ils n'approchèrent qu'avec beaucoup de discrétion.
« Peu de temps après nous aperçûmes l'armée de M. de Lobkowitz qui marchoit sur Wodnian par le même chemin qtlenous avions tenu ; il vint se mettre en bataille à la portée de la carabine de Wodnian , faisant le demi-cercle autour de l'autre côté de la rivière.
« M. de Lobkowitz fit sommer M. d'Armentières, qui étoit resté avec les grenadiers, de se rendre, et lui Gt dire qu'il feroit la meilleurtfcomposition; M. d'Armentières répondit à ces propositions en homme tel que lui. Nous vîmes à peu près dans le même temps sur notre gauche l'armée du prince Charles venant de Thein marchant sur Protiwin. M. le maréchal de Broglie avoit résolu de camper à Protiwin , et les troupes alloient entrer dans le camp qui venoit d'être achevé de marquer, lorsqu'il fut informé de l'arrivée des deux armées ennemies. 11 occupa aussitôt les postes nécessaires et mit son armée en bataille , la droite appuyée à la hauteur de Wodnian, la gauche s étendant ducô é de Protiwin, la cavalerie dans le centre.
« Le prince Charles mit son armée en bataille de l'autre côté de la rivière , la droite appuyée sur les hauteurs de Protiwin et la gauche du côté de Wodnian, que M. de Lobkowitz alla joindre avec son armée, à quatre heures après midi, quand il eut vu que M. -d'Armentières n'étoit pas homme à écouter aucune proposition. Nous fîmes tirer quelques volées de canon sur ces troupes; le prince Charles en fit tirer sur la brigade de Piémont qui occupoit une ferme sur le bord de la rivière; le reste de la journée se passa fort tranquillement, les deux armées eu bataille et à la portée de cauou, n'étant séparées que par la rivière, qui est guéable en plusieurs endroits.
« Les armées du prince Charles et de M. de Lobkowitz étant près de trois lois plus fortes que la nôtre, M . le maréchal de Broglie ordonna que les équipages se mettraient en marche à la nuit, que l'armée suivrait pour
aller par le pont de Kestrzan occuper le camp de Pisek. Il étoit deux heures et demie du matin, et le jour commencoit à poindre lorsque l'arrière-garde de notre armée, commandée par lechevaberd'Apchier,et les mêmes troupes qui avoient fait l'arrière-garde , la veille, sortirent du camp et se mirent en marche ; ces troupes avoient été renforcées par 300 carabiniers tirés du corps de la cavalerie et de quelques hussards.
« Il y avoit tout lieu de croire que cette arrière-garde seroit attaquée plus vivement que la veille, partant de son camp à la vue et aussi près des ennemis ; elle arriva cependant au pont de Kestrzan, où elle passa la\Vottawa,sans avoir vu que quelques hiissards, quoiqu'elle fît de fréquentes et longues haltes pour ramasser les tratneurs et leur donner le temps de passer la rivière.
« Sur le midi, les ennemis vinrent sonder les gués au-dessus et audessous de Kestrzan, et s'emparèrent du château ; mais ils en furent chassés par des compagnies de grenadiers que Ton y envoya avec le Sr Gathau et sa compagnie franche. M. le duc de Boufflers y arriva le soir avec la brigade de Navarre et les trois régiments de dragons qui revenoient de Crumau.
« M. le maréchal de Broglie avoit résolu d'attendre l'ennemi dans son camp de Pisek, et le combattre s'il venoit l'attaquer par le chemin de Protiwiu ; mais ayant été averti par M. le duc de Boufllers que l'armée ennemie marchoit sur Kestrzan et Strakonitz, qu'elle nous tournoit , et que l'avant-garde étoit très-près, M. le maréchal prit le parti d'abandonner son camp de Pisek ; il laissa 400 hommes dans la ville, et fit mettre l'armée en marche sur les deux heures après midi pour aller à Mirowitz, et de là tout de suite à Przibram, sans s'arrêter que deux ou trois heures. Notre arrière-garde, commandée par le chevalier d'Apchier, avec les mêmes troupes des jours précédents, étoit à peine sortie du camp de Pisek, que les ennemis y entrèrent; ils n'osèrent pas nous attaquer et nous ont peu inquiétés pendant les deux jours que nous avons marché de suite et sans repos pour arriver à Przibram. Depuis ce temps-là, rarméejennemie ne nous a suivis que de loin; on dit que son projet est de venir nous combattre ; si elle vient nous attaquer dans le camp que nous occupons , M. le maréchal de Broglie a résolu de l'y attendre, quoiqu'ils soient fort supérieurs en nombre. Notre camp est bon, à ce qu'on dit ; je n'ai pas encore eu le temps de le reconnoître. On dit aussi que les Prussiens doivent nous envoyer quatre bataillons de grenadiers et mille hussards. Les Saxons doivent nousenvoyer aussi dix escadrons', quatre bataillons et mille hulans. MM. de Danois et d'Estrées, maréchaux de camp, nous amènent à Pilsen huit bataillons de milice avec le reste de notre cavalerie qu'on avoit laissé sur les derrières. Je souhaite que tout cela arrive à propos ; si les ennemis ne .
changent point de résolution , nous comptons qu'ils viendront nous attaquer samedi ou dimanche. Nous nous reposerons en attendant; nous en avons un grand besoin. »
Cette retraite de M. le maréchal de Broglie a donné occasion ici à différents raisonnement* ; à Paris et à la Cour, les esprits sont partagés en deux partis, les uns pour M. de Broglie, les autres pour M de Belle- Isle. La Reine, M. de Nangis , M""1 de Mazarin, eucore plus M. de Châtiilon, presque tous les ministres, surtout M. Orry et M. de Maurepas, soutiennent vivement M. de Broglie. Le Roi .paraît aimer M. de Bcllc-lsle ; Mme de Mailly le soutient fortement ; beaucoup de gens qui entoureutle Roi sont aussi dans ses intérêts; presque toute l'armée de Bohème et une partie de celle de Bavière fort attachées à M. de Belle-Isle. Tous les Noailles, hors M™*' la comtesse de Toulouse, n'aiment pas M. de Belle-Isle.
Les Broglie soutiennent donc que Ton ne pouvoit faire mieux que ce qui a été fait; qu'il étoit très-avantageux de s'être emparé de Thein et d'avoir poussé un poste considérable jusqu'à Crumau; que M. de Broglie avoit raison de compter que le prince Charles serait terni en bride par le roi de Prusse et ne pourroit par conséquent faire aucun mouvement pour se joindre à M. de Lobkowitz ; que dans celte situation, M. de Broglie u'avoit rien à craindre que x\l. de Lobkowitz seul, et qu'il étoit posté de façon à pouvoir plus facilement excécuter ce qui serait résolu avec les alliés. 1 1 me parait que les zélés Broglie veulent aussi imputer quelques fautes à M. d'Aubigué, que l'on sait fort ami de M. de Belle- lsle ; ils ajoutent que le roi de Prusse n'ayant voulu rien faire et ayant laissé la facilité aux deux armées de se joindre, M. de Broglie qui étoit extrêmement inférieur, s'est conduit très-sagement eu preuant le parti de se retirer ; qu'à l'égard du poste de Pisek, il avoit bien pu s'y maintenir tout l'hiver n'ayant affaire alors qu'à l'armée seule de M. de I/obkowitz, et ayant fait fortifier Pisek, dans la partie qui regarde Budweiss, de manière à n'avoir rien à craindre; mais que dès ce temps il avoit dit que ledit poste ne valoit. rien si les ennemis venoient à lui avec des forces fort supérieures, ou qu'ils prissent le parti de tourner Phck pour se poster entre ce lieu et Prague. Ils ajoutent encore que par la marche des ennemis par Strakonitz et Stikna, M. de Broglie ne pouvoit faire autre chose que de se retirer promptement, pour n'être pas hors de portée d'être secouru par les alliés et mettre à couvert la ville de Prague ; que cette retraite s'est faite avec toute la présence d'esprit , l'ordre et le courage possibles, M. le maréchal de Broglie faisant l'arrière-garde à la tête des grenadiers et ayant été six ou sept jours sans se coucher ; que si il y a eu beaucoup d'équipages de perdus, ce n'est pas qu'il n'y ait eu des escortes de commandées et prêtes à les mettre en sûreté, mais les conducteurs des équipages, même les mat-
très, par frayeur et par impatience, avoient fait marcher les équipages sans les escortes ; que ce o'étoit point même les ennemis qui avoient pillé la plus grande partie des équipages, qu'ils l'a voient été par nos hussards; que la preuve que M. de Hroglie cnmptoit le trésor bien en sûreté, c'est qu'il y avoit laissé sa cassette où il y avoit 40,000 livres, Inquelle a été prise avec tout au plus 20,000 éeus qui étoicnt dans la caisse du trésorier. Ils concluent enfin eu disant que cette retraite est la plus belle et la plus glorieuse action que Ton puisse voir, et qu'au jugement de tous les militaires expérimentés elle est plus houornhle qu'une bataille gagnée. Je n'ajoute rien à cette dernière expression ; je l'ai entendue.
Les partisans de M. de Belle- Isle conviennent que l'on ne pouvoit rien faire que de concert avec les alliés ; que c'est pour cette raison que M. de Belle-Isie avoit proposé à M. de Broglie, immédiatement après le combat de Sahay, de se retirer dans son camp de Pisek, jusqu'à ce que lui M. de Belle- Isle eut été concerter les opérations de la campagne avec les deux rois alliés (ce qu'il n'avoit pas eu le temps de faire, ayant appris en chemin que les troupes marchoient an secours de Frauenberg) ; que ce parti étoit le seul bon, a moins que M. de Broglie ne voulût marcher à Budwcis, où la défaite de Sahay avoit jeté la consternation. Ils ajoutent que M. de Rroglic auroit pu être instruit, par des espions, des mouvements des ennemis et par conséquent n'être point obligé à une retraite aussi précipitée ; que d'ailleurs, le poste de Crumau étoit trop avancé et celui de Thciu insoutenable, d'autant plus que l'armée du prince Charles étaut portée entre le roi de Prusse etThein, rien île l'einpéx'hoit de marcher u M. d'Aubigué; que d'ailleurs la retraite honorable dont on parle, ressembleroit plutôt à l'aventure de la Seechia (1). Je n'entreprendrai point déjuger sur ces deux raisonnements. On a déjà dit, sur l'aventure de la Seechia, que si la surprise pouveft être reprochée a M. de Broglie, la fermeté et la préaenced'esprit qu'il y avoit marquées lui avoient fait beaucoup d'honneur; peut-être cet exemple pourroit-il donner lieu, à cette occasion, défaire le même raisonnement. {Addition du duc de l.uynes).
Il arriva samedi deux courriers, dont l'un est de M. de Belle- Isle et l'autre étoit de M. de Champigny; on ne sait
(l)Le l.i septembre 1731, le maréchal de Hroglie, commandant l'armée française avec le man'clial de Cotgny , fui attaqué <i lïmprovisle par les Autrichien* dans son camp sur la Seechia. M. de Broglie, surpris au lit, n'eut que le temps de se sauver par une fenêtre et en chemUe. Quatre jours après cependant , le* Autrichien* étaient battus à GuastalU.
point quelles sont les dépêches de l'un ni de l'autre, mais on croit que M. de Champigny, qui est fort attaché à M. le maréchal de Broglie, quitte l'armée de Bohème et s'en va en Bavière y attendre M. le maréchal de Broglie et y faire les fonctions de major-général. On croit aussi qu'il vient ici recevoir des instructions pour les opérations de cette armée ; cependant étant arrivé samedi, il n'a vu M. le Cardinal qu'hier au soir pour la première fois. Le courrier de M. de Belle-Isle est venu vraisemblablement recevoir des ordres. On a su par lui que MM. de Soubise et de Picquigny étoient arrivés à Prague, et que M. de Vassé étoit à la dernière extrémité.
Du jeudi 28, Versailles. — On ne reçoit point de nouvelles de Bohème de puis quelques jours, au moins les particuliers, et Ton sait que le Roi a écrit seul pendant assez longtemps à Saint-Léger.
On sait que le pauvre Vassé est mort à Prague ; il étoit colonel du régiment Dauphin-dragons. Il ne reste plus qu'un frère.
Le Roi revient aujourd'hui. Mme d'An Un et Mm« la duchesse de Ruffec étoient du voyage.
Du samedi 30, Versailles. — Le contrat de M,,# de Rohan, fille de Mme de Montauban, a été signé aujourd'hui ; il y avoit beaucoup de monde a cette signature ; c'est M. de Maurepas qui a fait signer. M. de Westerloo n'est point ici ; de son coté étoient M. le prince d'Isenghien et M. le comte de Mérode.
Il y a déjà quelques jours que l'on a appris ici l'accommodement fait par le roi de Prusse (1) ; il a traité en particulier avec la reine de Hongrie, se séparant de ses alliés. Par ce traité, la reine de Hongrie lui cède la haute et la Iwisse Silésie , excepté la principauté de Tetschen , et lui cède aussi le comté de Glatz en Bohême. Ce procédé a
(l) Il s'agit des préliminaires de la pak de Berlin, signes le U juin à Ureslau; la paix fut conclue le 28 juillet, à Berlin.
paru extrêmement singulier. On prétend que le roi de Prusse dit pour sa justification, que le Roi n'a jamais voulu ni lui confier le commandement de ses armées, ni lui donner le général qu'il désiroil ; que d'ailleurs il avoit su sans en pouvoir douter que la France traitoit avec la reine de Hongrie sans lui , et qu'il en avoit des preuves par écrit. L'Angleterre et la Russie sont garantes du traité du roi de Prusse quifut signé le 1 1 . On prétend que c'est la retraite de M. de Broglie sous Prague qui a déterminé ce prince à signer, et qu'il n'auroit pas pris ce parti si M. de Broglie étoit demeuré à Pisek ou seulement derrière la Beraun.
H. de Forcalquier a remercié le Roi ce soir, dans le temps que S. M. se mettoit à table au grand couvert. Le Roi lui a accordé les honneurs du Louvre et le tabouret à Mm* de Forcalquier. C'est ce que l'on appelle un brevet d'honneur ; il n'y en a actuellement en France que M. le prince .d'isenghien. Lorsqu'il fut question de marier M. de Forcalquier à Mm* la marquise d'Antin, M. le maréchal de Bran cas espéra obtenir de la cour d'Espagne la permission de se démettre de sa grandesse en faveur de son fils. Cette grâce avoit déjà été refusée à M. le maréchal de Villars; mais il avoit obtenu une grandesse à vie pour M. de Villars, à qui il n'avoit jamais voulu céder son duché. M. le maréchal de Brancas, qui n'est pas trop bien à la cour d'Espagne, n'a pu rien obtenir; il m'a dit que M. le Cardinal lui avoit conseillé de faire toujours le mariage, lui promettant de nouvelles tentatives et les bontés du Roi s'il ne réussissoit pas, et que c' étoit en conséquence que l'on avoit accordé le brevet d'honneur.
M. de Mirepoix, qui demande depuis longtemps d'être fait duc et qui a fait merveille au combat de Sahay, n'a pu voir cette nouvelle grâce sans une peine extrême.
Insolence» îles Anglais. - Mort delà duché** douairière d'Antin. - Régiment donné. — Lettre de M. d'Havrincourt sur les travaux de Dunkerqne. — Voyage» de Saint-Léger. — Nouvelles de l'armée. — L'abbé de Choiseul nommé primat de Lorraine. — Fête chez le prince Cantimir. — L'ambassadeur d'Espagne donne part de la mort de la reine douairière; rires de la Cour à cette occasion. — Conférence du maréchal de Bcitcdsle avec M. de Konigaeck. — La Heine va voir le Dauphin monter à cné\al. — . Présentation de Mme de Forcaiquier. — Mort de M, d'Argenson tais et de la comtes»»* d'Kstrér*. — Santé de M. Orry. — M. Mendès et son crédit auprès du cardinal de Flenry. — Mort de M. de Fortla et de M»e de Bouville. — Les frère» Paris. - M. de Jabtonowrti.
Du vendredi 6 juillei, Versmlles. — Le Roi partit dimanche pour Choisy. Les dames de ce voyage étoient ; Mno la duchesse de G rament, M1"* la maréchale d'Es* trées, Mm* la duchesse de Huffec et MT de Mailly. Le Rei a paru fort sérieux presque tout ce voyage. 11 reçut le lundi matin, à son lever, par M. d'Argenson, une lettre de M. le Cardinal ; il nous dit l'après-dlnée que les Angloisavoient brûlé cinq galères espagnoles chargées de canons de transport dans le port de Saint-Tropez, près de Fréjus; c'est un port de France. C'est une suite des insolences que les Anglois font trop souvent; pareille action est regardée dans le port ou dans la rade comme une grande insulte en fait de marine.
J'ai déjà marqué ci-dessus que H. de Champigny est ici depuis plusieurs jours ; il e9t major-général de l'armée de fiobème et fort attaché à M. defiroglie. On a remarqué que le Roi ne lui avoit pas dit un mot, ni à son souper, ni à son lever.
M. de Ségur fit sa révérence , à son retour, au Roi , dimanche après la messe ; le Roi s'arrêta , lui demanda de ses nouvelles avec beaucoup de bonté. M. de Séguren fut pénétré de reconnoîssance et en remercia S. M. les larmes aux yeux.
Du lundi 9 juillet , Versailles, — On apprit avant-hier
JtTITXKT 1743
que Mme la duchesse d'An tin douairière était morte 4 Paris; elle étoit sœur de feu M. le duc d'Uzés, le dernier mort; elle avoit été fort jolie, à ce que Ton dit; nous ne l'avons jamais vue que fort grasse et ne pouvant marcher; elle avoit environ soixante-dix ans et jouissoit d'un revenu fort médiocre.
Avant-hier le Roi revint de Saint-Léger souper dans ses cabinets.
M. de Puiguyon remercia hier le Roi, qui lui adonné l'agrément du régiment Dauphin-dragons; ce régiment vaut 120,000 livres, et celui de Puiguyon-infairterie ne vaut que 40,000 livres; ainsi c'est un présent de 80,000 livres (1). M. le Dauphin uvoit demandé ce régiment pour M. de Puiguyon, immédiatement après la mort du pauvre Vassé. Il y avoit plusieurs jours que cela étoit tiui, mais on n'en sut rien qu'hier.
Voici l'extrait d'une lettre qui m'a été écrite deDunkerque le ï juillet par M. d'Havrincourl.
On continue ici les travaux avec grande diligence ot avant un mois cette ville sera à l'abri de toute crainte. I.c fort du ftisbau, réparé depuis deux ans, couvre toute la branche gauche de l'entrée du port, appelée le chenal , et met à l'abri de toute descente de ce côté qui ne pourroit se risquer qu'en marée basse. Ce Risban , de l'aveu des gens du pays, étoit moins fort, avant la démolition, qu'il no Test aujourd'hui; cet ouvrage, où il peut tenir G à 700 hommes , hérissé de 20 pièces de canon de 3G et de H mortiers, est un des morceaux les plus respectables que j aie vus. I>a branche droite du chenal, et la côte, est défendue par les trois batteries qu'on y a faites depuis deux ans ; elles sont admira "nies et à l'alni des plus grands coups ùe mer; elles contiennent l'une 8, l'autre 10, et l'autre 12 pièces de 24, et ehacuue 2 mortiers. Tout le côté de la mer est donc inaccessible. Quant à la partie qui regarde Nicuportet Furnes, on fait actuellement un retranchement dont le flanc
(l) M. de Puiguyon a aclndé non régiment d'Infancerie 40,000 livres; il en donne aujourd'hui «a démission , et le Roi y nommera; et lorsque M. de Puiguyon wra maréclial de camp, il vendra l'autre 120,000 livres. Il y a peu ou point d'exemple de colonel d'infanterie fait mestre de camp de ravaUHe. (note du dm de Luynes.)
gauche couvert d'une bonne redoute appuie aux dunes, et le flanc droit, couvert aussi d'une redoute, au canal de Fumes. Ce retranchement continue depuis la' rive droite du canal de Furnes et va finir au canal de la Moor; vingt mille hommes pourroient manœuvrer dans l'intérieur; et le retranchement sera fraisé et garni de 70 pièces de canon. Ce détail pourra vous amuser si vous avez le plan des environs de Dunkerque. »
Du jeudi 12, Versailles. — Le Roi fut avant-hier à Saint-Léger, en chassant , et en revint hier après avoir encore chassé. Il n'y a point eu de dames à ce voyage. M""" de Mailly est de semaine. Elle fut hier à Poissy, où il y avoit un grand dîner, pour lequel on avoit emprunté beaucoup de vaisselle du Roi et de la Reine. Après le dîner se fit l'installation de Mmc l'abbesse (M"" de Sainte- Hermine ) ; il y eut ensuite un Te Deum exécuté par une partie de la musique du Roi et de celle de N.-D. de Paris. Mm€ de Mailly revint de bonne heure ici pour être à l'arrivée du Roi, qui soupoit dans ses cabinets.
Lundi et mardi , il arriva ici six ou sept courriers de Bohème, de Bavière, de Francfort et de Cologne. Nous sommes toujours en présence des ennemis en Bohème et en Bavière. En Bohème, nous sommes plus foibles qu'eux; mais le camp du maréchal de Broglie, dont la droite est appuyée à la Moldau et la gauche à Prague , est présentement fort bon. M. de Belle-Isle avoit proposé un autre camp, et avoit envoyé ici les raisons détaillées pour prouver que la position qu'il proposoit valoit mieux que celle projetée par M. le maréchal de Broglie, ajoutant qu'il avoit fait voir le détail de ces raisons à M. de Broglie qui n' avoit eu rien à y répondre.
Ces deux projets furent examinés chez M. de Breteuil, en présence de M. le marquis de Broglie , de l'abbé de Broglie et de M. de Champigny ; et il fut décidé , comme Ton peut aisément juger, que l'idée de M. de Broglie étoit la meilleure; elle est devenue bonne effectivement par les ouvrages que Ton y a ajoutés depuis. M. de BelJe-lsle a
été fort occupé à faire réparer les fortifications de Prague et à en faire ajouter aux endroits faibles.
On croyoit que les Saxons avoient fait leur traité à l'exemple du roi de Prusse, mais M. Loos est venu ici ce matin et a dit hautement qu'ils persistoient à être plus fidèles que jamais dans leurs engagements.
Nous ne sommes pas campés aussi avantageusement en Bavière qu'en Bohême , cependant le camp de M. d'Harcourt est assez bon ; l'armée françoise est plus foible que celle des ennemis ; mais les Bavarois , Palatins et Hessois , ne sont pas éloignés de nous, et le tout réuni nous serions au moins aussi forts que M. de Kevenhuller. On parle de faire joindre l'armée de Bavière à celle de Bohême, ce qui parolt être de difficile exécution ; mais on ignore jusqu'à ce moment les ordres qui ont été envoyés. Il repartit hier pour la Bohême un courrier qui en avoitété dépêché par M. de Belle-Isle, auquel il avoit dit en partant que vraisemblablement il ne seroit pas plus de sept heures à Versailles; on Ta gardé près de deux fois vingt-quatre heures, et ensuite on Ta renvoyé en lui disant d'aller à toutes jambes.
La cabale contre M. de Belle-Isle est plus forte que jamais; elle va jusqu'à dire que Ton acquiert tous les jours des preuves par écrit contre lui. M"e de Mailly, qui a entendu ces propos, y a répondu que Ton ne trouveroit jamais d'autres preuves que celles du zèle et de rattachement de M. de Belle-Isle pour les intérêts du Roi. M. le Cardinal parolt accablé de travail et de fatigue.
L'ambassadrice de Naples (Mme d'Ardore) accoucha hier à Paris d'un garçon. Cet enfant doit être tenu sur lesfonts de baptême par le Roi et par la Reine.
Du samedi H, Versailles. — Nous sûmes hier que l'abbé de Choiseul, aumônier du Roi, avoit été nommé primat de Lorraine. Cette place étoit vacante parla mort de M. l'abbé de Craon. C'est le roi de Pologne qui y
nomme (1). Il n'y a nulle fonction attachée à cette dignité, sinon d'officier à certaines fêtes de Tannée. Le primat officie avec la crosse et la mitre, et porte la croix en Lorraine seulement. Ce bénéfice , qui est sans charge d âmes vaut 40,000 livres de rente; il n'en vaudra que 28,000 à l'abbé de Choiseul , parce qu'il y a des charges et pensions pour quelques années.
Du dimanche 15, VermilUs. — M. Marcier, mari de la nourrice (2), remercia il y a deux ou trois jours pour la seconde place de contrôleur chez la Reine ; elle a été réunie à celle qu'il avoit déjà ; cela lui fait une augmentation de revenu de ô ou 6,000 livres.
Mercredi dernier il de ce mois, il y eut une fête chez M. le prince de Cantimir, ambassadeur de Russie, à l'occasion du couronnement de l'impératrice russienne; il y eut un grand dîner, où il n'y avoit que des hommes, et le soir une grande illumination et un bai en masque.
Hier matin, M. de Campo-Florido vint ici en grand manteau donner part au Roi, à la Reine, â M. le Dauphin et à Mesdames de la mort de la reine d'Espagne. Ou attendoit ce cérémonial pour prendre le deuil. Comme le Roi ne revient que jeudi , on a remis à ce jour à le prendre, et on le portera trois semaines. Comme on ne peut pas regarder cette mort comme un grand malheur dans l'État, l'ambassadeur ne put pas s'empêcher de rire, et il fut reçu aussi en riant par la Reine, M. le Dauphin et Mesdames.
Le Roi partit hier pour Saint-Léger; il n'y a de daines à ce voyage que Mme la duchesse de Gramont, qui y étoit déjà, M"" de Mailly et Mm" la duchesse de Ruffec.
On sait par les nouvelles du 2, de l'armée de Bohême,
(1) Oo avoit toujours cru que le roi de Pologne la donneroit à l'abbé Zaluskl, son grand aumônier, mais cet abbé a pris le parti de se retirer en Pologne. (Suie du dticde Luynes.)
(î) Du Roi.
que M. de Belle-lsle fut ce jour-la à une conférence (1) avec M. de Konigseck. Les deux généraux a voient chacun une escorte de 800 hommes. M. de Belle-lsle y étoit accompagné de M. le chevalier de Belle-lsle, son frère, de M. de Mortani et de M. le chevalier Courten.
MM. de Luxembourg et de Bouf fiers ont écrit ici des lettres extrêmement fortes contre M. le maréchal de Broglie, et n'ont point même demandé le secret. Le parti des Broglie soutient toujours ici qu'il n'y a rien de plus pressé que de faire revenir nos troupes, à quelques conditions que ce soit; que l'armée du prince Charles est au moins de 45,000 hommes, et que si elle ne prend pas le parti de nous attaquer, elle nous fera périr faute de subsistances. Il parolt, d'après une lettre de Bohème (2), que cette estimation de l'armée autrichienne n'est pas juste, et que leur position n'est pas même si avantageuse que la nôtre pour les subsistances. Les partisans de H. de Broglie vont jusqu'à blâmer presque ouvertement le projet de faire tomber l'empire a l'électeur de Bavière, et voudroient faire retomber sur M. de Belle-lsle toutes les fautes qui ont été faites dans l'exécution dudit projet.
Du lundi i<i, Versailles. — M. le marquis de Pont-Saint- Pierre a eu la brigade dans les gardes du corps, quVoit M. le chevalier d'Auger. Ainsi il y a présentement deux régiments vacants, celui de Puiguyou-infanterie et celui de Dauphin-cavalerie , qu'a voit M. de Pont-SaiDt-Pierre.
Mous sommes toujours dans la même incertitude sur ce qui se passe en Bohème et en Bavière. On ne peut rien
(1) L'entrevue eut Heu au château de Komorzan. Il s'agissait d'ouvrir des conférence pour traiter de la paix avec l'Autriche. Le* prétentions exagérées de cette puissance tirent échouer ces tentatives de négociations, à projtos desquelles le cardinal de Fleury écrivit à M. de Konigseck deux lettres que l'on trouvera dans les pièces justificatives de celte année 1 747.
(2) Voir aux pièces justificatives : Uttre du 12 juillet, au prince de Knhan.
pénétrer des ordres qui ont été envoyés à MM. les maréchaux dé Broglie et de Belle-Isle.
Du samedi 21, Versailles. — Mardi dernier, la Reine fut à la grande écurie voir monter M. le Dauphin. C'est M. de Salvert, premier écuyer de la grande écurie, qui a l'honneur de lui montrer. M. le Dauphin monte dans le manège couvert, et personne ne monte en même temps que lui, hors quelques pages que Ton fit venir pour faire voir des chevaux à la Reine. 11 étoit environ midi quand la Reine y arriva et y fut dans ses carrosses à huit chevaux. La Reine monta dans le balcon , qui est du côté gauche en arrivant du château ; l'on avoit mis sur ledit balcon , auprès de la porte d'entrée , un tapis de pied et un fauteuil. M. le Dauphin attendoit la Reine à cheval. La Reine s'assit, et d'abord toutes les dames demeurèrent debout un moment ; elles étoient huîtou neuf titrées et non titrées, et l'on avoit apporté des pliants pour toutes. Mme de Luynes demanda à la Reine si l'on ne pouvoit pas regarder le manège comme un spectacle, et par conséquent si les dames non titrées ne pouvoient pas s'asseoir. La Reine ne voulut pas apparemment répondre d'abord et fut quelque temps sans rien dire ; toutes les dames titrées s'assirent; peu de temps après, la Reine se retourna et dit : <( Ceci est comme un spectacle , pourquoi ces dames ne s'assoient-elles pas? » En conséquence, les dames non titrées s'assirent aussi. M. l'archevêque de Rouen, M. l'évêque de Bayeux et moi étions sur le balcon, mais personne ne s'assit. C'est le garde-meuble qui fournit les fauteuils, pliants et tapis. L'autre balcon étoit rempli de pages et de gens curieux.
Avant-hier au soir, Mme de Forcalquier (1) arriva ici : elle fut présentée hier par M™ la duchesse de Villars-Brancas ; il n'y avoit a la présentation que M*' de Rochefort, fille
(1) Cfloisy. Elle est de Normandie et veuve du marquis d'Antin. (Note du due de Luynes. )
de M. le maréchal de Brancas, et M"" de Flamarens. M,nt> de Forcalquier prit son tabouret chez le Roi , à l'ordinaire , et ensuite chez la Reine. 11 n'y a rien de particulier à cette présentation ; elle de voit se faire immédiatement après la grâce qu'ils ont obtenue. La circonstance de la mort de Mme la duchesse d'An tin douairière, arrivée dans ce temps-là, donna quelque embarras ; Mme de Forcalquier, seconde petite-fille de Mm* d'Antin , ne pouvoit paroltre devant le Roi qu'avec M"* la duchesse d'Antin , sa belle-sœur, et en manies , suivant la règle; d'un autre côté, elle ne pouvoit être à cette cérémonie sans avoir été présentée; enfin, on demanda au Roi la permission de la présenter en grand deuil sans mantes. Elle devoit l'être ainsi, il y a sept ou huit jours; M. le maréchal de Brancas se trouva fort mal ici, ce qui a fait différer. Elle fut donc présentée hier en grand deuil. Elle revint chez la Reine vers la fin du jeu; elle fut au souper et a été aujourd'hui à la toilette. C'est l'usage que les dames titrées, lorsqu'il y a grand couvert, aillent au souper du Roi le jour de leur présentation ; c'étoit môme au souper, du temps de Louis XIV, qu'elles prenoient leur tabouret. Le Roi leur disoit : «'Madame, assoyez-vous. » C'est aussi l'usage que toutes, titrées et non titrées, aillent à la toilette le lendemain de leur présentation. On ne peut pas être plus jolie que l'est M"" de Forcalquier; elle est petite, mais fort bien faite, un beau teint, un visage rond, de grands yeux, un très-beau regard, et tous les mouvements de sou visage l'embellissent.
M. le marquis de Mirepoix n'est point reparti pour retourner en Bohème; il n'y retournera môme point, et fait revenir son équipage; il doit aller commander en Provence (1).
(I) Il a toujours été d'usage que ce fût le premier président du parlement d'Aix qui eut le commandement des troupe* en Provence , c'est actuellement M. de La Tour qui y est; il est aussi intendant de cette province. {Note du duc de Lwjnes.)
On apprit il y a quelques jours que le second fils de M. d'Argenson , l'intendant de Paris, lequel étoit lieutenant dans le régiment du Roi, a été tué à Prague, d'un coup de tonnerre. Il y a eu treize ou quatorze soldats du même régiment tués de ce coup.
On a appris aujourd'hui la mort de M** la comtesse d'Estrées (1); elle étoit soeur de M"" de Ghoisetil ; elle est morte , sans enfants , de la poitrine.
M. le contrôleur général est toujours à peu près dans le même état ; il y a quinze jours ou trois semaines environ que M. le Cardinal, à ce qu'on prétend, avoit pris la résolution de lui proposer de songer uniquement à sa santé et de se débarrasser de toutes les affaires; il alla même chez lui dans l'intention de lui en parler. Le contrôleur général en fut averti. Ce jour-là, dés le matin , il ouvrit sa porte, donna plusieurs audiences; et, faisant un effort, il vint au-devant de M. le Cardinal, ne lui parla que du meilleur état de sa santé et des affaires qu'il avoit expédiées, ce qui fit changer entièrement le projet qui avoit été formé. Il parott que les vues de M. le Cardinal étoient de chargcrdu travail de M. le contrôleur général M. Trudaine, qui a été intendant en Auvergne et qui est actuellement intendant des finances. C'est un homme d'esprit, fort estimé et très-attaché aux intérêts du Roi. M. de Trudaine est fort ami de M. de Chàtillon, et M. de Chaùllon a assez de crédit auprès de M. le Cardinal ; mais on prétend que le projet avoit été formé par Mondes. Mendès est un Portugais, chargé ici des commissions et emplettes du roi de Portugal, lequel a trouvé le secret de déterminer le roi de Portugal Adonner la préférence à ce paysci pour toutes ses emplettes, qui sont considérables. S'étant apparemment mêlé d'autre chose, il se brouilla avec M. d'Acunha, ambassadeur de Portugal; sur celail prit
(1) M11* Clwmpùgne. ( Aote du duc de Luynes. )
le parti d'aller à Lisbonne rendre compte de sa conduite; il s'y justifia pleinement, et revint chargé des ordres et de la confiance du roi de Portugal. 11 est lié intimement avec M. le Cardinal, et a beaucoup de crédit sur son esprit. U s'en faut beaucoup qu'il soit des amis de M. de Belle-Isle.
On prit jeudi dernier le deuil, pour trois semaines, de la reine douairière d'Espagne.
AT. Fortia, conseiller d'État, chef du conseil de feu M. le Duc et du conseil commun de la maison de Gondé, âgé de soixante-quatorze ans au moins , mourut il y a trois ou quatre jours. On croit que la place de chef du conseil de la maison de Gondé est donnée à M. de Saint-Cyr(l), ci-devant maître des requêtes. Quant a la place de conseiller d'État, elle n'est pas encore remplie. M. le président de Nassigny la demande pour M. de Séchelles, son frère, lequel est intendant du Hainaut et de notre armée de Prague. M. de Lesseville, intendant de Tours, et M de Blancmesnil la demandent aussi.
11 y a environ huit ou dix jours que M™" de Bouville mourut à Paris ; elles étoient quatre sœurs , Mme de Bouville (2), Mmc de Béthune-Chabry, Mœe Chauvelin et M™' de Po y an ne.
Du dimanche 22, Versailles. MM. Paris sont venus ici ce matin se plaindre à M. le Cardinal et à M. de Breteuil de ce que , sur un ordre de mon dit Sr de Breteuil , on avoit envoyé, il y a peu de temps, des gens masqués avec plusieurs détachements de maréchaussée fouiller dans un village qui leur appartient en Dauphiné , et dans lequel l'alné des Paris (La Montagne) (3) vient de se retirer.
(1) Elle a été donnée à M. de La Michaudière, gendre de M. de Fortia. (lï'ote du duc de Luynes, datée du M juillet 1742.)
(2) Elle étoit veuvede M. de Bouville, qui avoit été maître de* requêtes et intendant d'Orléans. ( Mote du duc de Luynes.) .
(3) Père de M"»* de Choiseul. (Mote du duc de Luynes.) — Anne-Émilie- Jnstine Paris de La Montagne, nommée M"* de Choiseul, étort veuvede Maxiroilien Jean de Choiseul, fils du marquis de Meuse.
Cette fouille a été faite sur le prétexte qu'on avoit eu avis d'une somme de seize millions cachée dans cet endroit; on n'y a cependant trouvé que quelques clous rouillés . Les Paris sont chargés des vivres de nos armées, et Ton est fort content d'eux; ils sont au désespoir, et disent qu'ils veulent tout quitter, et que cette démarche leur fait perdre leur crédit : on leur a répondu qu'on ne savoit pas que ce village leur appartint.
Il y a déjà sept ou huit jours que M. de Jablanowski a fait sa révérence au Roi et à la Reine ; il vient ici passer quelques mois. Il est palatin de Narva et frère de M"e la duchesse Ossolinska et de M"' la princesse de Talmond; il n'est pas grand, et aune assez vilaine figure ; il ressemble beaucoup àMm* Ossolinska ; il a l'ordre du roi de Pologne.
M. de Puiguyon a pris congé aujourd'hui; il avoit l'uniforme du régiment Dauphin; il part pour la Bohême. M. le Dauphin étoit chez la Reine. La Reine, voyant que M. de Puiguyon paroissoit avoirdessein de prendre congé d'elle, appela Mme de Luynes, et lui dit que M. de Puiguyon vouloit prendre congé ; }Ame de Luynes , sur-le-champ, le nomma et présenta à la Reine à l'ordinaire ; c' étoit un moment avant le jeu. La Reine avant de le commencer appela M""5 de Luynes, et lui dit : « J'ai fait une sottise; je vous ai appelée pour faire prendre congé à M. de Puiguyon , et je n'ai pas fait attention que M. le Dauphin vouloit me le présenter. M. le Dauphin, Mesdames ont droit de me présenter eux-mêmes ; mais les princes et princesses du sang prétendent aussi avoir ce droit, ce qui est un abus. »
Du mercredi 25, Dampierre. — Le Roi partit lundi pour Saint-Léger; il y sera jusqu'à jeudi; c'est le dernier voyage. Les dames sont : Mme la maréchale de Maillebois, M""'' les duchesses de Ruffec et de Gramont et M™* de Mailly.
Nous sommes toujours dans la même situation en Bohême et en Bavière; nos deux maréchaux sont toujours
à Prague et dans le camp retranché sous cette ville; c'est M. de Belle-Isle qui commande dans la ville. Les particuliers ne reçoivent aucune nouvelle; ce qui fait juger que nous sommes investis de toutes parts, ou du moins que les hussards et pan d ours autrichiens empêchent nos courriers de passer. L'armée de Bavière est toujours dans son camp vis-à-vis celle de H. de Kevenhuller. Il parolt que l'on traite toujours de la paix, et que cependant le projet est, supposé que les propositions faites de part et d'autre ne conviennent pas, de faire le plus grand effort du côté de la Bavière. Nous sommes de ce côté supérieurs, en comptant les troupes hessoises , bavaroises et palatines ; il parolt certain que Ton a mandé décisivement à H. le maréchal de Broglie de revenir en Bavière.
M. de Séchelles nommé conseiller d'État. — Nouvelles des armées. — Mort de M"» de Biron. — Régiments donnés. — Mouvements de l'armée de M. de Maillebois. — Voyages de Choisy. — Présentation du prince de Condé et de M,,e de Conty. — Le comte de Saxe. — Action du maréchal de Broglie. - Détails sur Choisy. — Mort de Sllva, médecin du Roi. Mademoiselle et Mne de Mailly. — MM. de Rennepont ; goût singulier de M|le du Plessis-Praslin. — Audiences des États de Languedoc et de la ville de Paris. — Lettre do cardinal de Fleury à M. de Konigseck. — Projets des maréchaux de Puységur, d'Asfeld et de Noailles. — M. Orry. — Audience du Roi au maréchal de Noailles. — Entrée au conseil du cardinal de Tencin et de M. d'Argenson le cadet. — Régiment vendu. — M. Renauld coin • missaire des guerres. — Visites de la Reine.
Du lundi 6 août, Dampierre. — Il y a longtemps que je n'ai écrit, étant depuis quinze jours ici ; il ne s'est passé depuis ce temps rien d'important qui soit venu à ma connoissance.
Nous sûmes ici , le 31 du mois dernier, que M. de Sécliellesavoit été nommé conseiller d'État; cette place étoit vacante par la mort de M. de Fortia. Il y a trente places de conseillers d'État; mais il n'y en a qu'environ quinze
ou seize qui travaillent assidûment ; les conseillers d'État d'épée,quisonttroisetfontpartiedes trente,s'y trouvent peu souvent ; les intendants des finances ont des occupations qui ne leur permettent pas d'y être assidus; il y en a de fort âgés. Le doyen présentement est M. l'abbé Bignon. La place des doyens des conseillers d'État vaut 16,000 livres. Chaque place déconseiller d'État, tous frais faits, ne vaut que 2,100 livres.
Nos armées sont toujours dans la même position. On avoit dit que M. de Broglie étoit sorti de son camp avec 6,000 chevaux pour aller joindre l'armée de Bavière, ce qui s'est trouvé sans fondement. M. de Broglie ne manque point de subsistances, et en a môme encore pour longtemps. On dit actuellement que M. de Maillebois marche en Bavière avec 26 bataillons et kO escadrons , et que les Hollandais viennent occuper le camp qu'avoit M. de Maillebois et se chargent de garder le Bas-Rhin; que le surplus de l'armée deM. de Maillebois se repliesur Givet.
Le Roi a passé toute la semaine dernière à Versailles ; c'étoit la semaine de Mme de Mailly; pendant ce temps il a été tirer plusieurs fois.
Hier, les voyages deChoisv recommencèrent ; le Roi en reviendra jeudi au soir après souper. M. le Cardinal étoit parti dès samedi pour Issy. M. de Breteuil a travaillé avec le Roi. 11 parolt certain qu'il y a eu une promotion, et que les régiments vacants ont été donnés; mais on ne peut en rien savoir jusqu'à présent ; on dit qu'on a des raisons pour en faire mystère.
Du mercredi 8, Versailles. — J'appris samedi dernier ou dimanche la mort de Mme de Biron: elle est morte d'apoplexie à Paris; elle étoit fille de M. le comte de Nogent; elle avoit été mariée en 1686, et avoit eu beaucoup d'enfants; il ne lui reste plus présentement que M. le duc de Biron-, le marquis deGontaut, un abbé de Gontaut, M"" la duchesse de Gramont, ci - devant comtesse, Mn,w de Bonnac,du Roure et de Seignelay.
Ce que j'ai marqué, à l'article du 6 août, de la promotion se vérifie; elle est faite il y a déjà du temps, jeu suis sûr ; M. le Cardinal dit que les circonstances présentes ne permettent pas de la rendre publique. On nomme cependant ceux a qui le Roi a donné les trois régiments vacants. On dit que 11. de Collandre a eu le régiment qu'avoit M. de Pont-Saint- Pierre; que M. d'Ecquevilly , qui est lieutenant dans le régiment du Roi , a eu Dauphin-étranger, vacant par. la démission de M. de Polignac ; et celui de M. de Puiguyon à M. de Revel, second fils de H. le maréchal de Broglie.
Du samedi H t Versailles. — Après le travail de M. de Breteuil, hier, les régiments furent déclarés. C'est M. de Collandre qui a eu le régiment de Berry ; mais il le paye plus que la taxe : il en donne 133,000 livres (1). M. de Pont- Saint-Pietre, qui touchera cette somme, est ami de M. de Cbatillon, et M. de Chàtillon a grand accès et grand crédit auprès de M. le Cardinal. La raison qui a déterminé , diton, en faveur de M. de Pont-Saint-Pierre, c'est qu'il avoit payé 133,000 livres le régiment des Cravattes, qu'il avoit acheté de M. de Joyeuse ; quoique ce soit une chose volontaire que de donner plus que la taxe , et qu'on pourroit n'être pas étonné que le Roi n'entrât pas dans cette considération, surtout lorsqu'il donne en même temps une brigade des gardes du corps à M. de Pont-Saint-Pierre, cependant on a voulu lui faire le traitement le plus favorable.
Le régiment Dauphin a été donné à M. de Soyecourt- Boisfranc : c'est le gendre deM.de Saint-Aignan ; il le paye H0 ou 145, 000 livres. M. de Sourches et M. d'Ecquevilly demandoient ces régiments, mais ils ne vouloient
payer que le prix de la taxe ; c'est ce qui a déterminé à ne les leur point accorder.
(1) On dit même qu'il y a une convention particulière par laquelle il paye 15,000 livres par de là. La taxe des régiment* bleus est de 100,000 francs. {Note du duc de Luynes.)
Pour le régiment de Puiguyon, dont le prix de la taxe est de 40,000 livres, comme le Roi a donné gratuitement à M. de Puiguyon le régiment Dauphin-dragons, M. le Cardinal a jugé à propos d'employer cette somme à récompenser plusieurs officiers. Il y a un H. de Saint- Martin, capitaine dans le régiment de du Rumain, qui est resté à Lintz à l'occasion de la capitulation ; il a eu 6,000 livres de gratification. M. des Plassons, lieutenant-colonel du régiment de Puiguyon, a eu 13,000 livres ; c'est le neveu d'un vieux des Plassons qui vit encore, qui est retiré à Saint-Germain, et qui étoit capitaine des chasses à Rambouillet. Le major de Puiguyon a eu 10,000 livres. MM. deMagnac onteu 7,000 francs : ils sont deux, dont l'un est dans les carabiniers , l'autre dans Nicolaï-dragons.
Du lundi 13, Versailles. — L'armée de M. le maréchal de Maillebois a commencé à marcher le 6; elle marche par quatre divisions', dont la dernière n'a dû partir que le 11. Il parolt certain qu'ils vont par Nuremberg et Ambcrg. Il leur faut au moins trente-cinq à trente-six jours de marche pour arriver en Bohème. On m'a assuré aujourd'hui que pour cet arrangement on avoit consulté trois maréchaux de France; qui avoient chacun donné leur projet séparément, MM. de Noailles, d'Asfeld et de Puységur; que M. de Noailles étoijle seul qui avoit mis son nom au bas de son projet, et que c'étoit ce projet qu'on exécutoit aujourd'hui.
Il paroit certain qu'il y a une promotion de faite, mais on ne veut pas la déclarer ; au moins M. le Cardinal me dit que ce que je désirois pour mon fils étoit fait ( qui est le grade de maréchal de camp.), que je pou vois même le lui mander, mais sous le secret.
On croit que l'Empereur marchera à la tète de l'armée de M. de Maillebois ; il y a longtemps qu'il désire et demande de marcher. U vouloit se mettre à la tète des troupes de Bavière; on ne l'a pas voulu jusqu'à présent.
Le Roi revint de Choisy jeudi dernier. Les dames de ce voyage étoient les deux princesses de Charolois et de La Roche-sur- Yon, M"" de Mailly, d'Antin, duchessede Ruffec et maréchale d'Estrées. Le Roi repartit hier dimanche, après le salut, pour aller à LaMeutte. Il a été tirer aujourd'hui dans la plaine Saint-Denis, et revient après souper. Les dames de ce voyage sont : M"wg de Mailly et de Talleyrand , M™ la duchesse de Ruffec et M016 la maréchale d'Estrées.
Mercredi 15 de ce mois, jour de l'Assomption , le Roi part après le salut, pour aller à Choisy jusqu'au mardi de la semaine suivante. Les deux princesses seront de ce voyage, M™ de Boufflers et M"* la maréchale d'Estrées. L'arrangement des dames pour les voyages se fait entre le Roi et M™6 de Mailly, et c'est elle qui avertit ou fait avertir de la part du Roi , même les princesses. MŒ* de Roufllers n'avoit encore été à aucun des voyages du Roi.
M""5 la Duchesse arriva avant-hier ici pour la présentation de M. le prince de Condé et de M"e de Conty. Cette présentation fut faite hier dimanche, après le salut. M^la Duchesse entra la première, menant M. le prince de Condé par la main. Le Roi le reçut bien, et l'embrassa. la Duchesse étoit suivie de M1"* la princesse de Conty, ensuite Mademoiselle, M"' de Sens, MUede La Roche-sur-Yon , et MUo de Conty; ensuite toutes les dames de ces princesses. La présentation se fit debout chez le Roi et chez la Reine. M. le comte de la Marche y étoit aussi; mais comme il a été présenté , il entra dans le cabinet avec M. le prince de Conty, un moment avant la présentation. M. le prince de Condé est grand pour son âge (1) ; il est bien fait et ^e tient à merveille; il est prodigieusement sérieux; il ne ressemble ni à père ni à mère, seulement il est fort blond. M1te de Conty est fort grande, au moins
(1) Louia-Josepb de Bourbon, prince de Condé, né le 9 aont 1730, venait d'entrer dans sa septième année.
autant que Mmc sa mère; elle est un peu maigre et encore un peu halée; cependant elle a un fort beau teint de brune, un fort beau visage et la plus belle taille que Ton puisse voir; et quoiqu'elle ait été dans le couvent ( a Beaumont-lez-Tours) depuis l'âge de trois ans, elle a fort bonne grâce (l).
M. le comte de Saxe, qui étoit allé en Russie à l'occasion de ses prétentions sur le ducbé de Cour lande, est revenu à Dresde, d'où il est parti presque aussitôt pour aller en Bavière. M. le comte de Saxe est lieutenant général plus ancien que M. le duc d'Harcourt. Sur la nouvelle de son arrivée, M. d'Harcourt dépêcha un courrier ici pour savoir ce qu'il devoit faire, croyant devoir représenter que depuis les lettres de service de M. le comte de Saxe pour l'armée de Bavière, qui sont entre les mains de M. le maréchal de Broglie, les circonstances pou voient être changées ; que M. le comte de Saxe étoit étranger, d'une autre religion, cl frère (bâtard) d'un prince (le roi do Pologne) dont il se pouvoit faire que nous neïussions pas longtemps amis, demandant sur cela s'il devoit lui remettre le commandement et lui confier tous les secrets importants dont il étoit chargé. J'ai vu la lettre de M. d'Harcourt écrite à M. le Cardinal. On lui a marqué de remettre tout à M. le comte de Saxe.
I)u mardi 14, Versailles. — On apprit hier au soir par un courrier venu par Dresde que le 30 du mois passé M. le maréchal de Broglie étoit sorti de son camp avec toute la cavalerie et deux brigades d'infanterie ; qu'il avoit poussé au quartier des ennemis ; mais leur armée s'étant rassemblée, il a été obligé de se retirer > ce qu'il a (ait sans être endommagé. M. de Broglie et M. de Belle-Isle ont envoyé chacun une relation qui sont absolument pareilles. On fait monter la perte des ennemis à neuf cents hommes
(l) Louise-Henriette de Bourbon-Conty, née le 20 Juin 1726, étoit dan* <u dix-septième année.
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ou mille ; nous avons eu cinquante soldats tués et autant de blessés; nous avons perdu cinq officiers et nous en avons eu une vingtaine de blessés. Du nombre des morts sont le major et le lieutenant-colonel du Colonel-général, et le frère de M. de Fournaise, que son cbeval a jeté dans la Moldau, en repassant sur le pont, et qui s'y est noyé. On trouvera [aux pièces justificatives] copie de la relation de M. le maréchal de Broglie.
La nouvelle de cette petite action, qui nous a coûté beaucoup d'officiers , ne parolt pas avoir été reçue fort agréablement ici. On juge que le projet de 11. de Broglie étoitde tenter un fourrage, quoi qu'on lui en eût représenté l'impossibilité . M. de Soubise a eu un cheval de tué sous lui. On mande de Prague, depuis cette action, qu'on est résolu à ne point tirer un coup de fusil jusqu'à l'arrivée du secours. Toutes les lettres que l'on reçoit de Prague viennent par Dresde, où elles sont apportées par des paysans, lorsqu'on peut trouver moyen de les faire passer. Ces lettres sont en chiffre. Pour les lettres des particuliers, il en vient peu, et elles contiennent peu de détails.
Du mercredi 15, Versailles. — Mmc la princesse de Conty et Ml,p de Conty furent hier à la toilette de la Heine. On faisoit ces jours-ci lu comparaison de M,lc de Conty à M""* de Forcalqnier, toutes deux fort jolies; le visage de MmrdeForcalquierest beaucoup plus joli que celui de M"' de Conty; mais cependant, à considérer la grandeur, la légèreté de la taille et la noblesse de la figure, en total celle de M"c de Conty est préférable, a ce qu'il parolt, à celle de Mrac de Forcalquier.
Du mercredi 22, Versailles. — Mercredi 15, jour de l'Assomption, le Roi et la Reine allèrent à la messe à l'ordinaire, et il n'y eut point de grande messe. Après dîner, le Roi fut à vêpres, en bas, et entendit les complies tout de suite sans remonter à la tribune. Immédiatement après le salut, le Roi partit pour Choisy. M™ de Mailly étoit
partie avant le Roi . Mademoiselle, M"* de La Roche-sur- Yon, Mme la duchesse de Boufflers et Mme la maréchale d'Estrées s'y rendirent de Paris. Nous partîmes d'ici, Mm<1 de Luynes, Mme de Chevreuse et moi pour y aller; il n'y a rien eu de remarquable pendant ledit voyage. Tous les jours , hors le dimanche , le Roi a couru le cerf ou tiré; le jeudi, les deux princesses, M"* de Mailly, Mrae de Luynes et Umc de Boufllers allèrent à la chasse du cerf, à Sénart ; il n'y a eu de dames qu'à cette seule chasse. Le dimanche , le Roi ne sortit point que dans la maison et dans son jardin. M™* la Duchesse vint à Choisy ce jour-là; le Roi lui avoit fait dire d'y venir et d'y amener qui elle voudroit, que tout ce qui viendroit avec elle seroit bien reçu. On cherchoit à Choisy à deviner quelles seroient les dames que Mme la Duchesse choisiroit. Le duc de Villars avoit grande envie que M™e la maréchale de Villars fût de ce voyage; mais il auroit voulu que le Roi ait paru la désirer; il tint plusieurs propos dans cette intention à M"* de Mailly, mais il n'en put tirer autre chose que ce que je viens de marquer : que ce qui viendroit avec Mac la Duchesse seroit bien reçu. Le dimanche, le Roi entendit la messe à la chapelle de Choisy, comme à l'ordinaire, excepté que les jours ouvriers il l'entend en bas, et les fêtes et dimanches en haut, dans la tribune double, du coté de la cour. L'après-dlnée, S. M. fut à quatre heures à la paroisse entendre le salut ; il revint ensuite jouer au piquet avec M. du Bordage. MB0 la Duchesse arriva sur les cinq heures, pendant le jeu, et n'amena avec elle que M"e de Coêtlogon , sa dame d'honneur, et M. de Lassay; elle joua un moment à cavagnole; et dès que le Roi eut fini son jeu, il la mena voir la maison. M"" la Duchesse n'étoit point venue à Choisy depuis la mort de M"e la princesse de Conty. Le Roi paroissoit avoir assez d'envie qu'elle pût voir le haut du château; mais comme elle se trouva fatiguée, le Roi y mena M. de Lassay, et se fit un plaisir de lui faire voir tous les logements qu'il y fait. La
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communication de la cuisine à la salle à manger est faite actuellement, et l'on s'en sert; il y a aussi quelques logements au-dessus ; Ton commence à se servir de quelques* uns. Le Roi se promena dans les jardins, et MB* la Duchesse y fut en calèche. La promenade fut assez longue; on se remit au jeu , ensuite le souper. Après souper, le Roi fit deux parties de quadrille avec M"' la Duchesse; et lorsqu'il alla se coucher, elle partit pour aller coucher àSaint- Maur. Il y avoit une des gondoles du Roi qui l'attendoit pour la mener à son carrosse de l'autre côté de la rivière. Tous les jours , hors le dimanche., le Roi n'a joué qu'au tric-trac avec M. du Bordage.
Ce même jour, dimanche, nous apprîmes le matin la mort de Silva; il mourut, sur les quatre heures du matin, la nuit du samedi au dimanche; il n'y avoit que deux ou trois jours qu'il étoit malade. Il est mort d'une maladie que l'on prenoit pour un mal de gorge et qu'il disoit être une fièvre maligne ; il avoit environ soixante ans. C'est une grande perte pour Paris en général , et pour beaucoup de gens qui avoient confiance en lui. Silva avoit beaucoup d'esprit, beaucoup de science et d'expérience; sa conversation étoit fort amusante; on la désiroit presque autant que ses remèdes. Quand la maladie n'étoit pas considérable, il avoit le talent de contenter ceux de ses malades qui aimoient les remèdes sans en avoir besoin , en leur faisant croire qu'il leur en donnoit. Il étoit un des quatre médecins consultants du Roi ; c'est un établissement que M. le duc d'Orléans avoit fait pendant la régence. Chacun de ces quatre médecins avoit 8,000 livres d'appointements, et comme depuis aucun n'étoit mort, on les avoit toujours laissé jouir. Il parolt que l'intention du Roi est de les supprimer (1), à mesure que les places défi) Il y a plusieurs dépenses dans la maison du Roi qui paraîtraient aussi utiles a supprimer que celles-ci. 11 y en a même qui paroissent difficiles à croire; par exemple on a de la peine à concevoir que lorsque le Roi va à Fontainebleau , il faut 100,000 écus d'extraordinaire seulement pour le transport.
viendront vacantes. La place de Silva lut demandée dès le lendemain; et le Roi parolt être décidé à ne la point remplir. Dans le temp9 de la maladie de M. le Dauphin, les médecins consultants furent ici environ un mois, comme je l'ai marqué dans le temps. Quoiqu'ils soient payés par le Roi, S. M. leur donna des gratifications ou pensions. Silva demanda des lettres de noblesse, les préférant A une pension de 1,000 écus , et elles lui furent accordées. Silva laisse un fils et une fille, tous deux mariés. Le fils a une charge de conseiller.
Le môme jour que le Roi arriva à Choisy, il y eut un mouvement d'humeur assez vif entre Mademoiselle et M™* de Mailly (1) ; c'étoit au cavagnole, après le souper; il s'agissoit de la chose du monde la moins importante : c'étoit de savoir si quelqu'un avoit payé un petit écu ou non. Chacune des deux soutenoitson opinion assez fortement; et l'on remarqua beaucoup d'humeur dans Mademoiselle. Elle sentit que cette humeur avoit déplu à Mmc de Mailiy ; et comme elle seroit au désespoir de ne plus aller i\ Choisy, elle chercha dès le lendemain à réparer ce qui s'étoit passé. Elle avoit fait faire des jetons d'agate, de cornaline, etc., pour lecavagnole, et un fichet pour pousser les billets hors des boules, garni d'or, de rubis et de diamants; elle donna des jetons a M™* de Mailly, lui fit faire un fichet plus beau que le sien , et parut occupée de lui donner des marques d'attention.
Lorsque le Roi, la Reine, M. le Dauphin sont saignés du pied, il en coûte pour chaque saignée 600 livres, outre le drap qui y sert, qui appartient au chirurgien.
Il y a dans ce qui regarde la bouche aussi plusieurs dépense* que Ton peut regarder comme abusives. Après la mort de M. le Duc, M. le comte de Charolois, ayant eu l'exercice de la charge de grand-maltre , proposa à M. le Cardinal de faire la recherche de ces sortes d'abus, pour que Ton puisse y mettre ordre. M. le Cardinal lui dit que cela avoit toujours été de même, que ce n'étoit pas ht peine d'y toucher. ( ÀS'ote du duc de Luynes.)
(1) Il y avoit longtemps qu'elles étoient brouillées. Voy. les Mém. de d'Aroetison ntissim
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Dans les commencements des voyages du Roi, c'étoit Mademoiselle qui faisoit avertir les dames pour la Metitte et pour Choisy; mais c'étoit en son nom qu'elle les faisoit avertir, et non pas de la partdu Roi, de manière que M"* de la Rocbe-sur-Yon n'a plus refusé d'y aller, et Mademoiselle même est avertie par M™6 de Mailly. Quelquefois le Roi , en parte nt de Choisy, dit à ces princesses : « Je reviendrai un tel jour, et je compte que vous y viendrez. »
Le Roi courut le cerf avant-hier et hier, et revint ici après souper. M™ de Mailly revint seule de femme avec lui. On ne peut pas être moins parée qu'elle l'étoit ; elle revint a Versailles avec la même robe qu'elle avoit en sortant de son lit.
Avant-hier lundi, M. de Meuse ne soupa point à Choisy; il alla souper à Choisy chez M. de Breteuil, à la noce du fils de M. de Rennepont avec la fille de M. de Saint-Blimont. MM. de Rennepont sont gens de condition, de Lorraine. M"e de Saint-Blimont est nièce de M. de Breteuil, et elle a perdu sa mère ; son père eet retiré dans ses terres, et c'est M. de Breteuil qui lui a tenu lieu de père et qui a fait le mariage ; ils furent mariés dans la chapelle de M. de Breteuil, par M. l'abbé de Choiseul, primat de Lorraine. Ce M. de Rennepont a un frère qui est punais, et si bien reconnu tel que cela est exprimé dans son contrat de mariage ; il épousa, il y a quelques années, une Mu# du Plessis-Praslin, d'une illustre maison et riche héritière. Elle avoit toujours dit qu'elle ne se marieroit point qu'au plus laid homme qu'elle pourroit trouver. MMe de Rennepont, mère de ces messieurs, qui étoit sa tante, avoit soin d'elle, et après avoir essayé inutilement de la faire changer de résolution , la voyant inébranlable , elle lui proposa son fils comme extrêmement laid et outre cela punais ; c'en fut assez pour déterminer Mlle du Plessis-Praslin. Le mariage se lit; ils sont encore tous deux vivants, et ont plusieurs enfants. Us sont séparés actuellement.
Aujourd'hui après la messe, les États de Languedoc ont
eu audience; ils étaient précédés par M. de Dreux et conduits par M. le prince de Dombes et H. le comte de Saint- Florentin. C'est l'évêque d'Uzès (Bauyn) qui a porté la parole. J'ai entendu son compliment à la Heine; il m'a paru que Ton en étoit fort content et qu'on devoit l'être.
Pendant le voyage du Roi, H. le Cardinal n'a pas toujours été à Issy ; il a passé plusieurs jours dans une maison de Monglas, un de ses secrétaires , qui est vis-a-vis Choisy, de l'autre coté de la rivière. 11 est venu ce matin au lever du Roi, et a été ensuite chez la Reine; il avoit l'air extrêmement abattu, et a même dit qu'il avoit été fort mal hier.
Du jeudi 23, Versailles. — Aujourd'hui le Roi a donné audience à la Ville. L'audience de la Reine a été, après sa messe, dans le cabinet avant sa chambre, un valet de chambre derrière le fauteuil. Le prévôt des marchands, qui est M. de Vatan, en robe rouge, étoit conduit par M. de Gesvres et M. de Maurepas. Après les trois révérences, il a mis un genou en terre avant que de parler, suivant l'usage. Son discours chez la Reine a été prononcé d'une voix assez basse et a été extrêmement court. Cette députation de la Ville est pour le scrutin , suivant l'usage.
Cette après-dlnée, Mm" de Biron sont venues faire leurs révérences au Roi, à l'occasion de la mort de M™ la maréchale de Biron; elles n'étoient point en mantes; il passe en usage de n'en plus mettre. M™ la duchesse de Biron étoit à la tête du deuil, suivie de M"e la duchesse de Gramont, M"* du Roure, M"* de Seignelay, M™* la duchesse de Lesparre et Mœe la comtesse de Rupelmonde. Celle-ci est dame du palais, et de semaine; elle est entrée chez la Reine d'abord , et est ensuite ressortie pour rentrer à la suite du deuil.
Le Roi restera ici jusqu'à dimanche : c'est la semaine de Mroe de Mailly ; il retournera dimanche à Choisy jusqu'au
jeudi ; un autre voyage le dimanche suivant jusqu'au vendredi, après quoi il sera huit jours de suite ici.
M. le Cardinal est un peu mieux, cependant accablé des affaires présentes. On parle beaucoup d'une lettre qu'il a écrite à M. de Konigseck qui est même rapportée dans la gazette d'Utrecht (1) ; il cherche dans cette lettre à se justifier de la cause des troubles actuels dans l'Allemagne, et les rejette sur autrui, sans cependant nommer le projet qui a donné lieu auxdits troubles.
On m'a encore assuré aujourd'hui que lorsque les trois maréchaux que j'ai nommés ci-dessus eurent donné leurs projets sur le parti à prendre dans la conjoncture présente, les deux premiers, qui étoientde M. de Puységur et de M. d'Asfeld, furent entièrement rejetés par les ministres, comme n'étant que des raisonnements et point des décisions. Celui de M. d'Asfeld indiquoit les mêmes choses que l'on fait actuellement; mais à chaque article il mettoit : l'on pourroit faire, etc., et détail loi t ensuite les inconvénients qui en pourroient résulter. Celui du maréchal de Noailles est plus décisif, et c'est celui que l'on suit actuellement. Cependant il fut aussi rejeté , mais le Roi, l'ayant voulu lire, dit en conséquence qu'il falloitfaire marcher l'armée de M. de Maillebois. Ces projets ont été donnés sur un mémoire dont la minute étoit restée chez M. le Cardinal, et duquel on donnaunecopieàchacun desdits maréchaux; ils ont travaillé chacun séparément, répondant, à la marge, à chaque article. Il se trouva dans la copie remise au maréchal de Noailles un article essentiel dans le mémoire qui avoit été oublié. M. de Noailles, jugeant que ce n'étoit qu'un oubli , répondit a l'article, comme s'il eût été dans le mémoire.
Le Cardinal est actuellement fort mécontent du contrôleur général, étant persuadé qu'il veut prendre le
(I) Kllc M dans le* pièce» justificatives pltefat à la fin «le cette auwîf. T. ÎV. 14
dessus. Le contrôleur général est pourtant bien avec le Roi; il a été longtemps assez incommodé d'un rhumatisme pour ne pouvoir pas sortir de son fauteuil; il avoit fait faire dans ce temps-là un petit fauteuil dans lequel on le portoit jusque dans le cabinet du Roi , auprès de la table du conseil; ensuite on ôtoit les bâtons, les bras et le dos du fauteuil, et uprès le conseil on venoit le reprendre dans la même place. Ce l'ut le Roi lui-même qui donna l'idée de ce fauteuil, disant qu'il se souvenoit d'avoir vu apporter ainsi M. Desmaretz dans le cabinet du feu Roi.
Le Cardinal, quoique mieux, est pourtant extrêmement maigri; il disoit ce matin A Mm* de Luynes qu'il étoit maigri de six pouces; cependant il dit eucore la messe à la Reine, le ii de ce mois, lorsqu'elle lit ses dévotions.
Du dimanche 26, Versailles. — Avant-hier, vendredi, le Roi entendit la messe comme à l'ordinaire, mais il alla à vêpres : c'est l'usage, comme je l'ai marqué, les fêtes d'apotres.
Hier, jour de Saint-Louis, les hautbois de la chambre jouèrent au lever du Roi suivant la coutume; les vingtquatre violons jouoient ordinairement au dîner, mais comme le Roi dine toujours dans ses cahinets, les vingtquatre jouèrent au grand couvert, à souper. C'est M. de Blamont, maître de musiquede quartier, qui bat la mesure.
Hier, il y eut grande messe à onze heures; le Roi la Reine, M. le Dauphin et Madame l'entendirent dans la tribune. Il n'y a point de musique à celte grande mes^e; ce sont les Missionnaires qui la chantent, et l'orgue à l'ordinaire. Le Roi entendit vêpres et compiles, et retourna au salut.
Avant-hier, le Roi demanda à M. le maréchal de Noailles s'il n'alloit pas à Saint-Germain. Le maréchal lui demanda si S. M. avoit quelque chose à lui ordonner. Le Roi lui dit : a 11 faudra que vous voyagiez. » Le maréchal répondit, sur le ton de plaisanterie, qu'il étoit bien
vieux pour faire des voyages ; mais, «omme il lui parut que le Roi parloii sérieusement, et que c'étoît dans la galerie, il dit au Roi qu'il croyoit que ce né toit pas là le lieu de recevoir ses ordres , et le pria de vouloir bien lui marquer l'heure qu'il viendrait les recevoir. Le Roi lui dit de se trouver au retour de la chasse. S. M. alla ce jour-là tirer dans le grand parc, après les vêpres. M. le Cardinal ne travailla point ce jour-là avec le Roi , et ce fut après le débotter, vers les huit heures un quart, que le Roi donna audience dans sa garde-robe à M. le maréchal de Noailles. La conversation fut téte à téte> et dura jusqu'à neuf heures que le Roi alla souper au grand couvert. Lorsque 8. M. eut dit à M. de Noailles que c'éloit pour aller commander en Flandre, le maréchal lui dit : <t Est-ce vous, Sire, qui le voulez? » Le Roi lui répondit que c'étoit lui-môme qui le désiroit. Ensuite le maréchal lui représenta les incon* vénients qu'il y a voit par rapport aux circonstances pré» sentes, Téloignement de toutes les troupes du Roi , le peu de troupes qui étoient en Flandre et la supériorité de celles d'Angleterre réunies avec les autrichiennes et hanovriennes. Le Roi lui répondit à merveille sur tous les articles. Au sortir de cette conversation, le maréchal demanda des chevaux àM. le Premier, et il doit partir au plus tard dans huit jours (1).
Le lendemain, samedi, on sutque M. Bignon, intendant de Soissons, avoit été nommé intendant de l'armée de Flandre. M. le maréchal de Noailles n'a encore vu ni - M. le Cardinal ni M. de Breteuil.
Du mardi 28, Versailles. — Avant-hier, dimanche, le Roi partit après le salut pour Choisy. Avant le salut, il travailla avec M. le Cardinal. On commença à savoir, au
(1) On avoit offert à M. de Coitfny ce commandement ; mai* jl voulut faire de* conditions, et demanda à être fait doc, a l'exemple de MM. de BellelMe et de Bruglie. Ces proposition» n'ont pa& été bien revue», et c'est ce qui a fait jeter lea yeux aur M. le maréclial de Noailles. ( JVote du duc de ùugnes. )
retour du salut , que M. le cardinal Tenciu et M. d'Argenson le cadet ( intendant de Paris ) avoient été nommés pour entrer dans le conseil ; chacun se le disoit à l'oreille , mais cela n'étoit point public ; ce n'est même que d'aujourd'hui qu'on le dit publiquement ici , quoique cela ait été su à Paris dès avant-hier. On ne dit point la raison qui a déterminé à faire dans ce moment cette augmentation dans le conseil, pourquoi elle n'a pas été faite plus tôt, ni pourquoi on n'y a fait entrer aucun militaire. On prétend que la grâce accordée, il y a peu de temps , à M. Chauvelin , neveu de celui qui a été garde des sceaux , de lui faire expédier des lettres de président honoraire (1), et quelques autres circonstances, avoient fait courre le bruit que le garde des sceaux pourroit bien être rappelé ; que ce bruit, parvenu aux oreilles de H. le Cardinal ou du Roi , a déterminé l'augmentation dans le conseil. On dit M. de Chatillon fort fâché de n'avoir pas été nommé pour y entrer.
M. le cardinal Tencin est à Lyon, où il est venu prendre possession de cet archevêché, il y a environ un mois. Il est bien intentionné pour la religion, et a beaucoup d'esprit. Le caractère de son esprit est d'être fin , souple , séduisant , se proportionnant aux temps et aux circonstances, et tel que les difficultés ne le rebutent jamais.
M. d'Argenson a aussi beaucoup d'esprit, mais d'un autre caractère ; c'est un esprit froid, mais sage, fort instruit et capable des plus grandes places. Il y a déjà quel- "
(l) Ces lettre» ont depuis été retirées. Tout le Parlement rouloit ces lettres, hors le grand banc, et Ton comptait demander l'assemblée des cttambre* ; te premier président, sachant ces dispositions, leva la séance. On prétend que le ci -défaut gai de des sceaux demanda ces lettres , d'autant plus que luimême en avi^ déjà refusé de semblables, je crois, à M. de Blancmesnil. Ce qui donna occasion de faire retirer ces lettres fut l'avis que l'on donna à M. le Cardinal que les partisans de M. Chauvelin se réveilloient, et que l'on faisoit meubler C.rosbois, ce qui cependant étoit faux. ( Sote du duc de Lu y nés.)
ques jours que l'on sait que M. de Mauconseil a la permission de vendre son régiment; c'est un régimént d'infanterie de 40,000 livres. C'est M. de Tresnel, petit-fils de M. Leblanc, qui en a obtenu l'agrément; mais on a fait entendre d'ici à M1"* de Tresnel qu'il falloit le payer beaucoup plus cher que la taxe ; elle le paye effectivement 75,000 livres. M. de Mauconseil a été page du Roi, et depuis introducteur des ambassadeurs. Il est brigadier et inspecteur d'infanterie; on lui conserve son rang et sa charge ; il demeure dans le service avec promesse d'être avancé à son tour. C'est la grâce qui a été accordée à M. de Rubempré et refusée à M. de Sassenage. La femme de M. de Mauconseil est MUe de Curzé, fille de la belle Mme de Curzé.
Il y a dix ou douze jours que M. Renauld arriva ici de Prague. C'est un commissaire des guerres, fort vif, beaucoup d'esprit et de courage, des talents supérieurs pour son emploi, et fort attaché à M. de Belle-Isle. 11 s'est trouvé à l'escalade de Prague , à l'attaque du côté des Saxons. Après avoir exécuté les ordres quiluiavoient été donnés, il voulut absolument rester à cette attaque , quelquechoseque pût faire le comte Rutowski pour l'en empêcher, et il y fit tout au mieux. Le Roi à cette occasion lui a donné la croix de Saint-Louis, grâce que l'on n'accorde pas ordinairement à un commissaire des guerres. Il est sorti de Prague déguisé ; on le fit passer pour un domestique de M. le comte d'Estrées qui désiroit d'aller trouver son maître. Ce fut une dame de la ville de Prague qui se chargea de le faire sortir, ne le connoissant que pour un domestique ; elle demanda seulement qu'on lui fit serment que M. le maréchal de Broglie n'en sa voit rien. 11 est venu ici rendre compte de l'état de la place; il eut en arrivant une longue conférence avec M. le Cardinal. On prétend que M. le Cardinal dit qu'il savoit déjà toutes les choses dont M. Renauld lui avoit rendu compte. On lui reproche d'avoir trop parlé pendant
quelques jours qu'il a resté à Paris, et principalement sur le détail de la manière dont il est sorti de Prague , ce qui seroit très- imprudent à cause des conséquences. Ce qui est certain, c'est qu'il est actuellement à la campagne, à dix ou douze lieues de Paris. Le parti des Broglie , qui est furieux contre lui parce qu'il est attaché à M. de Belle-lsie , répand qu'il est exilé; mais on m'a dit que, voyant l'impossibilité présente de retourner à Prague et qu'il falloit nécessairement donner le temps à M. de liaillebois de s'avancer assez pour dégager nos troupes, il a demandé permission d'aller passer quelques jours avec sa femme , et dans une terre d'où il pouvoit revenir d'un moment à l'autre, et qu'on lui a accordé celte permission.
M. le prince de Rohan a eu ces jours-ci trois accès de fièvre; les deux premiers ont été très- violents, et la tète extrêmement embarrassée. La nuit de samedi à dimanche dernier, il voulut communier par dévotion , et à minuit on lui apporta Notre-Seigneur ; il est mieux, mais fort foible ; il a soixante-treize, ans.
M. le maréchal de Nangis , qui a été mieux pendant quelque temps, est retombé depuis deux jours, et il est assez mal aujourd'hui.
Dujtudi 30, VtrmiHes. — Le Hoi revient aujourd'hui de Choisy après souper. Les dames de ce voyage étoient Mademoiselle , M"* de la Roche-sur-Yon , M"* la maréchale d'Estrées, Mm*de Mailly, Mm€ d'Anlin, Mwe la duchesse de Rufiec et M"' de Saint- Germain.
Le lundi M. le cardinal d'Auvergne arriva à Choisy, et y a resté tout le reste du voyage. Il y avoit un appartetement destiné pour lf. le Premier. M"* de Mailly, ayant su que II. le Premier ne devoit point en faire usage, le demanda pour II. le cardinal d'Auvergne. Le cardinal d'Auvergne a soupé tous les jours avec le Roi.
La Reine va tous les soirs après souper chez de 11azarin;elle fut il y à quelques jours chea Mm'la princesse
de Rohan, qui est malade depuis quelque temps et qui a de la fièvre et beaucoup de vapeurs. Comme il lui parut que sa visite embarrassoit assez M1** de Rohan , elle ne tit qu'entrer A la porte et sortit sur-le-champ, assez peu contente à ce qu'il a paru depuis.
La Reine fut aussi hier chez M"* de Conrcillon, qui loge dans l'appartement de M. le duc de Villeroy (1). Mwe de Courcillon n'est ici qu'à l'occasion de la maladie de M"* de Rohan et de celle de M. de Rohan ; elle n'a même pas été chez. la Reine.
Mu,e la princesse de Conty est établie à la Cour avec Mlte de Conty, et y reste même pendant les absences du Roi; elles sont allées toutes deux aujourd'hui dans le parc de Glatigny, où Mesdames so promènent sur des
Nouvelles diverses. — Baptême*! fil» de l'ambassadeur des Dcnx-Sicnes. — Voyage de Choisy. - M. do ta Rochefoucauld. - Feu d'artifice pour la convalescence de M. Orrj contremaude par lui. — Logement du cardinal de Tencin. — Intendance «le Paris. — Morts et maladies. — Nouvelles de Prague. — Mort de M1*' de Mazarin; la duchesse de Villars la remplace comme dame d'à tour* de la Rein*. — Dtyart weret du prince de Conty pour l'armée ; la princesse de Conty et M'"e de Mailly. — Senncut de M'»« de Villars. — La princesse de Conty à Clioisy. — Installation du cardinal de Tencin et de M. d'Argen^n. — La Reine demande pour Mn,<* de la Tournelle la place de dame du paiaia ; elle <r*t nommée par le Roi. — Charge de premier ««uyer de la Reine. — M,H« de lîelle-Ule prend son tabouret; le Roi ne lui parle pan. — MM. de Belle Isle et de Rroglie. — M»* de Mailly
(I) Cet appartement est au-dessus, de. celui de Mme de Mazarin. Comme la Reine va tous les jours chez M'»e de Mazarin , elle entre souvent chez M«1P de Courcillon, où elle trouve aussi quelquefois M"' de Tonnerre , que la Reine aime beaucoup, parce qu'elle est s<eur de M. de Nangis. L'état «le M. de Nangis , qui va toujours de plus mal eii plus mal, et la maladie de M""* de Mazarin , survenue dan» cette circonstance, ont redoublé les visites de la Reine, qui y fut hier deux fois dans la journée. (Addition du duc de Luyncs, datée dn 8 aeptembre 1741. )
216 MKM01RKS DU DUC DE LU l" NES.
cède sa place de dame du palais à M"* de Flavacourt. — Régiments donnés. — Conseils du Roi. — Affaire de M. de Lœwenstein. — Le comte de la Marche obtient du Roi le pardon du prince de Couty, son père. — Levée du siège de Prague. — Compliments à la famille de M»* de Mazarin ; embarras du Roi. — Entrées chez la Reine.
Du samedi 1er Septembre, Versailles. — Hier matin, M. d'Argenson fit son remerciaient. Il y eut conseil d'État, mais il n'y entra point , le Roi voulant que M. le cardinal Tencin et lui entrassent en même temps. M. le cardinal Tencin doit arriver aujourd'hui.
Il n'y a point eu de musique aujourd'hui aux messes du Roi et de la Reine , ni de concert chez la Reine. Toutes les voix de la musique et une partie des basses sont allées à Saint-Denis pour le service de Louis XIV, suivant l'usage. Le Roi et la Reine entendent toujours ce jour-là une messe de Requiem.
Il y a déjà plusieurs jours que M. de Saiuctot prit les ordres du Roi pour le baptême du fils de l'ambassadeur des Deux-Siciles. Le Roi dit que tous les jours lui étoient égaux, et ce doit être pour demain.
Il y a déjà près de quinze jours que l'ordonnance pour l'augmentation de la cavalerie est rendue. L'augmentation est de dix hommes par compagnie ; le Roi fournit les chevaux et donne 80 livres par homme. Les gardes du corps ont demandé aussi une augmentation , et elle leur a été accordée, de cinq hommes par brigade. Il y a quatre compagnies et six brigades par compagnie.
M. le maréchal de Noailles prend congé aujourd'hui ; il part mardi. Il a travaillé ce soir avec le Roi et M. le Cardinal.
Il parott certain que le roi de Pologne , électeur de Saxe, n'a point encore fini son traité avec la reine de Hongrie.
Il ne paroit pas que les Autrichiens fassent de grands progrès devant Prague ; on disoit la tranchée ouverte , mais cette nouvelle ne se confirme pas. Il est certain
SEPTEMBRE 174SJ. 217
qu'ils ont établi plusieurs batteries et fait des parallèles pour communiquer de l'Une à l'autre ; mais on n'a aucune nouvelle qu'ils aient ouvert une tranchée du côté de la ville ou du camp.
Du lundis, Versailles. — Hier, le fils de M. d'Ardore, qui a six semaines ou deux mois , fut baptisé dans la chapelle et tenu par le Roi et la Reine. La veille, à huit heures , Mme de Luynes , n'ayant reçu aucun ordre de la Keine et étant déshabillée, me pria de demander à la Reine s'il falloit avertir des dames ; la Reine me dit qu'elle rT avoit appris le baptême que par hasard , et qu'elle manderait à M"' de Luynes ce qu'il faudroit faire ; elle lui manda le soir de faire avertir des dames.
Le Roi tint le conseil hier avant la messe , afin , dit-il, que la cérémonie fût à une heure plus commode pour les dames. 11 alla à la messe, à midi trois quarts , en bas. La Reine yétoit, M. le Dauphin et Madame; aucun prince, ni princesse du sang. M"* Adélaïde , qui ne met point encore de grand habit, y arriva à la fin delà messe. M. le cardinal de Fleury étoit du côté de la Reine , en habit long; après lui, les aumôniers de la Reine, et ensuite M. le cardinal d'Auvergne, en habit court , avec un carreau. Du côté du Roi , M. de Soissons , en rochet etcamail , vis-a vis M. le cardinal de Fleury ; ensuite les aumôniers du Roi, à l'ordinaire. Avant la cérémonie, il y avoit eu une dispute entre le curé de Saint-Roch et celui de Notre-Dame. Le curé de Saint-Roch prétendit que l'enfant étant né dans sa paroisse, il devoit être présent au baptême (1), ajoutant que cela s'étoit toujours pratiqué ainsi , rapportant les exemples de ce qui s'étoit passé à plusieurs baptêmes dans la chapelle des Tuileries à Paris , et le certificat de tous les curés de
(I) L'enfant avoit été ondoyé en Tenant an monde, et on appelle cette cérémonie-ci suppléer le* cérémonies du baptôme. {Noté du duc dt Luijn*s. )
Paris. M. le curé de Notre-Dame disputa cet usage, disant que cela ne s'étoit point pratiqué ainsi au baptême du fils de M. Zéno à la chapelle; qu'au baptême du fils de M. d'Andlau, né sur la paroisse de Saint-Louis et ondoyé à Saint-Louis, les cérémonies ayant été suppléées à la chapelle et l'enfant tenu par M. le Dauphin, M. le curé de Notre-Dame y avoit assisté seul en étole; que d'ailleurs , cette prétention ne peut passe soutenir, puisqu'un curé n'ayant aucune juridiction hors de sa paroisse , ne peut faire aucun acte valable comme seroit celui des registres du baptême; et qu'enfin un enfant ne pouvant être porté dans une paroisse étrangère pour recevoir le supplément des cérémonies du baptême, sans en avoir préalablement obtenu la permission du curé de la paroisse où il est né, cette permission inscrite dans le registre des baptême* étoil la seul forme nécessaire; que les ourés, dans le fond , donnoient des permissions de se marier dans d'autres paroisses et n'étoient nullement dans l'usage d'y assister; que cependant cette cérémonie étoit bien plus solennelle , puisque le mariage étoit un sacrement, au lieu que le sacrement de baptême étoit réellement conféré par l'ondoiement. La question fut rapportée à M. l'évèque de Soissons, qui décida que le curé de Saint- Roch assisteroit à la cérémonie avec l'étole, sauf à M. le curé de Notre-Dame à- faire ses protestations. M. de Soissons dit que ce n'est point a lui à décider du droit des curés, que c'est a M. l'archevêque. Les deux curés arrivèrent immédiatement après la messe, tous deux en étole, M. le curé de Saint-Koch ayant la droite. D'ailleurs, il n'y eut rien de particulier à cette cérémonie. Elle lut assez longue , et finit par l'évangile de saint Jean, que l'officiant dit en mettant le bout de l'étole sur la tète de l'enfant. M. de Soissons, qui avoit mis une étole dès le commencement de la cérémonie , l'ôta et en remit une autre avant de commencer l'évangile de saint Jean. Le Roi et la Reine étoient en bas cU la premier marche du
sanctuaire, le Roi du côté de l'épltre, la Reine du coté de l'évangile ; M . le curé de Saint-Roch , du côté du Roi , à la gauche de M. de Soissons,et M. Jomart, curé de Notre-Dame à sa droite , du côté de la Reine. L'enfant étoit porté par la sage-femme. Mm< d'Ardore y étoit en grand habit et en grand deuil, M. d'Ardore et deux de leurs enfants , un petit garçon qui a quatre ou cinq ans, avec un habit rouge de hussard , et une fille qui peut avoir six ou sept ans. Quand il fut question de donner le nom, le Roi demanda à la Reine comment elle vouloit le nommer; la Reine répondit : Marie; et l'enfant fut nommé Louis-Marie. Pendant la messe, qui fut célébrée par un chapelain à l'ordinaire , il y eut un motet, comme cela se pratique tous les jours. Le pain bénit aussi comme à l'ordinaire quand le Roi entend la messe en bas; un clerc de chapelle le présenta à M. de Soissons , .qui le donna au Roi , à la Reine, à M. le Dauphin et à Madame. M™' Adélaïde n'étbît pas encore arrivée. Après la cérémonie, M. de Soissons présenta la plume au Roi et à la Reine pour signer le registre ; M. d'Ardore signa aussi . Le curé de Saint-Roch vouloit signer aussi sur le registre, mais M. de Soissons ne l'a pas jugé à propos. M. le curé de Notre-Dame a fait ses protestations contre la prétention du curé de Saint-Roch. Immédiatement après que le Roi fut rentré chez lui, M. et M"1 d'Ardore et leurs deux enfants, conduits par M. de Sainctot, vinrent faire leurs remerctments au Roi dans son cabinet, et a la Reine dans sa chambre, et présentèrent en même temps leurs enfants.
Du samedi 8, Versailles. — Le Roi revint hier de Choisy après souper. Il y avoit sept dames ; il y en a toujours quatre de fondation, Mademoiselle, M'u de la Roche-sur- Yon, M*6 la maréchale d'Estrées et M"* deMailly. Le Roi dit ordinairement aux trois premières, en partant : « Je reviendrai un tel jour. » Les trois autres étoient Mine de Saint-Germain , Mmc de Maurepas et M™ la duchesse de
Gramont.M°,e de Maurepas partit d'ici avec Mme de Mailly, et elles revinrent hier toutes deux avec le Roi .
J'allai le mardi à Choisy, d'où je ne revins qu'hier. Le mercredi matin , après la messe , le Roi rentra dans son cabinet, où il étoit seul; un moment après, il ouvrit la porte, et appela M. de La Rochefoucauld, qui étoit dans la chambre ; M. de La Rochefoucauld resta tout au plus un demi-quart d'heure dans le cabinet, et partit immédiatement après pour Liancourt, sur la nouvelle queM. de Liancourt, son oncle, étoit malade. Je sus que ce jour même, le matin, au petit lever, M. de La Rochefoucauld , après avoir présenté de l'eau bénite au Roi, suivant l'usage, s'étoit approché de son oreille et lui avoit dit un mot. On crut juger que c'étoit pour lui demander le moment d'audience que le Roi lui donna après la messe. Ce n'est pas la seule audience qu'il ait eue ; il n'étoit pas au voyage précédent de Choisy, mais il étoit à celui d'auparavant. A ce voyage, M. de La Rochefoucauld s'approcha du Roi pendant qu'il étoit dans son lit, et lui dit un mot; le soir même , après la chasse, le Roi l'appela dans son cabinet, où il resta au moins une demi-heure; cela est arrivé deux fois dans ce voyage. 11 devoit partir pour La Roche-Guyon, et partit effectivement après le dit voyage. 11 y a aujourd'hui huit jours qu'il parut tout d'un coup à Versailles, et vint pour le coucher du Roi. Le Roi n'étant pas encore descendu de ses cabinets, il dit qu'il n'attendroit pas, qu'il avoit à se lever matin le lendemain; cependant le lendemain dimanche, il n'étoit pas au lever du Roi, et ne vint qu'après le lever fini. 11 avoit été cette même matinée chez M. le Cardinal, avec lequel il est fort bien.. Étant arrivé chez le Roi après le lever, S. M., qui le croyoit encore à La Roche-Guyon, lui demanda par quel hasard il étoit revenu ; il répondit au Roi qu'il avoit eu quelques affaires (1). Sur
(I) Les deux nouveaux ministres avoient été déclarés par le Roi à ChoUy le lundi précédent; on ne sait pas si c'est là le sujet du voyage. ( Nofe du due de Luynw. )
cette réponse, le Roi lui dit : « Vous ne venez pas apparemment à Choisy . » « Pardonnez-moi, Sire, répondit M. de La Rochefoucauld, je compte suivre Votre Majesté; » 11 a resté à Choisy depuis le dimanche jusqu'au mercredi.
J'oubliois de marquer que M. de Maurepas, M. de Gesvres et M. de Froulay arrivèrent ensemble ce même jour mercredi à Choisy, un moment avant que le Roi se mit à table pour dîner. M. d'Argensonétoit venu le matin au lever; M. de Gesvres déjeùnaavecle Roi et M. de Froulay. M. deMaurepas ne se mit point à table, et soupalesoir avec le Roi. M. d'Argenson, qui avoit été à la promenade avec le Roi, le suivit jusqu'à la salle à manger; mais il n'y entra pas, et repartit pour Paris pendant le déjeuner.
11 y a quelques jours que M. le contrôleur général, étant retourné d'ici à Bercy, trouva sur la rivière, vis-à-vis de sa maison , un bâtiment préparé pour un feu d'artifice que l'on devoit tirer peu de temps après à l'occasion du rétablissement de sa santé. Les uns ont dit que c'étoit MM. les fermiers généraux; d'autres ( et cela est plus vraisemblable) que c'étoit ses principaux domestiques quil'avoient fait faire à son insu: il y avoit déjà beaucoup de peuple assemblé pour ce spectacle. Le contrôleur général parut extrêmement fâché de ces préparatifs. Cependant, il dit à ses gens que ces démonstrations de leur joie ne convenoient point dans les circonstances présentes • de la guerre, qu 'illeur étoit obligé deleur bonne volonté, que ce seroit pour une autre fois ; et en conséquence il fit défaire l'édifice, et fit dire au peuple qu'il n'y auroit point de feu. C'étoit il y a eu dimanche huit jours. Le Roi avoit nommé le matin les deux nouveaux ministres dans le conseil. La veille au soir, M. le Cardinal avoit appelé M. Amelot à son coucher, et lui avoit dit cette nouvelle, le chargeant d'aller le dire à M. de Maurepas et à M. de Breteuil. Le lendemain matin dimanche, à dix heures, il vit M. le Cardinal, et lui dit que M. le contrôleur général seroit bien surpris d'apprendre cette
222 MEMOIRES DU DUC Df. LUYNES.
nouvelle au conseil. Sur cela M. le Cardinal lui dit de l'aller avertir , ce qui fut fait sur-le-champ ; et le contrôleur général ne sut les nouveaux ministres que sur les onze heures, peu de temps avant d'aller au conseil.
On continue à tenir les mêmes discours sur le contrôleur général. Mendès, dont j'ai parlé ci-dessus, Barjac, valet de chambre de M. le Cardinal, et l'abbé Brissart, un de ses aumôniers, en parlent ouvertement. Barjac disoit, il y a quatre jours, de M. Orry : « Il a été travailler quatre fois chez leHoi ; il n'est venu qu'une fois ici. • Sa* medi, il y eut conseil. Au sortir du conseil, tous les ministres allèrent chez M. le Cardinal: c'est l'usage; le contrôleur général fut le seul qui n'y alla point; il s'en retourna chez lui.
Les deux nouveaux ministres ne sont point encore entrés; on croyoit à tout moment voir arriver le cardinal Tencin ; et Ton a été fort étonné de voir qu'il a fait réponse, d Lyon, à toutes les lettres de compliment, sans parler de son départ ; il y a eu depuis une seconde lettre de M. le Cardinal, qui l'a décidé à se mettre en chemin, et l'on croit qu'il arrivera ces jours-ci.
Du lundi 10, Versailles. — Je viens d'apprendre que le Roy, n'ayant point de logement vacant présentement, et voulant loger en attendant M. le cardinal Tencin, lui . donne trois pièces du logement qui est dans l'aile des Princes, vis-à-vis de celui-ci (1) et qu'occupoit autrefois S. A. H. M™* la duchesse d'Orléans; il n'y a que le cabinet ovale, qui donnesur l'escalier, qui n'est point coinpris dans ledit logement ; on prend même un petit cabinet qui donne sur la galerie dont on avoit laissé la jouissance à M"4 de T al lard depuis plusieurs années.
M. d'Argenson quitte l'intendance de Paris. Cela donne occasion dans ce moment-ci à quelques difficultés. Il étoit
(l) C'ert-à-dire d« celui de la riurheMede Loyoee.
question de faire les tournées jusqu'à ce qu'on eût nommé à ladite intendance, ou tout au moins d'arrêter les départements. M. d'Argenson a déclaré que pour la tournée, il ne la feroit sûrement pas ; qu'à l'égard des départements, il vouloit bien les arrêter, pourvu que ce fût lui qui choisit quelqu'un pour aller faire lesdits départements, ne voulant point, avec raison, arrêter l'ouvrage de ceux qu'il n'auroit pas choisis , et dont il ne seroit pas à portée de répondre comme de lui-même. M. le contrôleur général a prétendu que M. d'Argenson devoit faire sa tournée, ou que le Roi nommât quelqu'un pour la faire, et que M. d'Argenson Ht toujours ces arrêtés. Cela n'est point encore décidé. On croit que ce sera M. de Brou, intendant d'Alsace, qui aura l'intendance de Paris, et que M. de Séchelles, après la campagne, passera a l'intendance d'Alsace. On croyoit que M. Turgot pourroit être nommé pour l'intendance de Paris ; il est fort ami de Mme de Mailly, mais il y a de la prévention contre lui dans l'esprit de M. le Cardinal. Cette prévention est venue en partie par M. le contrôleur général, à cause des instances réitérées que M. Turgot fit dans le temps de la cherté des blés pour qu'il fut permis à la Ville d'en acheter à ses frais et dépens; ce qui ne fut accordé qu'après beaucoup de temps et de difficultés. M. Turgot étoit alors prévôt des marchands. L'on peut savoir qu'il avoit trouvé les affaires de la Ville dans un fort mauvais état, et qu'il les a remises sur un pied fort différent. 11 paroit que Ton jette les yeux sur M. fiignon, frère de l'intendant de l'armée de Flandre, pour faire par commission l'intendance de la généralité de Paris.
Il y déjà quelques jours que Ton a appris la mort de M. de Santo-Geinini ; il est mort en Espagne. Il étoit Lanti, frère de M*' la duchesse d'Havre et père de M"" de Priego.
Samedi , jour de la Nativité de la Vierge, il n'y eut
point de grande messe, mais le Roi entendit dans la tribune les vêpres chantées par les chantres de la chapelle.
On apprit hier après midi la mort de Mme la duchesse deGramont ; elle est morte d'une fièvre maligne ; elle étoit fille de M. le duc d'Humières et veuve de M. le duc de Gramont, frère atné du duc de Gramont d'aujourd'hui. Elle a voit cinquante-deux ans, et avoit été mariée au mois de février 1720, à vingt ans. Elle laisse une fille unique, qui est Mœe de Lesparre. Elle n'a été que quatre ou cinq jours malade.
On sait depuis quelques jours la mort de don François infant, ainé des autres frères du roi de Portugal. On doit en donner demain part au Roi (1).
M"* de Mazarin tomba malade mardi au soir, d'un mal de gorge auquel a succédé une inflammation dans les entrailles. Elle fut confessée hier, et a reçu aujourd'hui Notre-Seigneur; elle est depuis hier au soir sans espérance; elle a actuellement la gangrène. Elle étoit brouillée depuis bien des années avec Mme de Mailly ; M. Jotnart, curé de Notre-Dame, qui l'a confessée, a désiré qu'elle vit M"e de Mailly. M™ de Mailly y a été cette après midi, et la visite s'est fort bien passée. M^de Mazarin n'a que cinquante-quatre ans.
M. de Nangisest toujours dans le même état, et la foiblesse augmente. La Reine est dans une très-grande affliction de l'état de Mme de Mazarin ; c'étoit aujourd'hui jour de concert, et la musique a été contremandée.
On est toujours dans le même état par rapport aux nouvelles de Prague. M. de Stainville dit hier ici que le 22*août les François avoient fait une sortie dont on ne lui fait point de détail ; la lettre est datée du I,r septembre. On juge que cette sortie a été très-avantageuse pour nous.
(I) Oit prit hier le deuil pour huit jours dudit infant. {Addition du dnc de Luynut datfa du 18 septembre.)
Du vendredi 14, Versailles, — Je vis hier le nommé Frédéric, courrier allemand attaché à M. Blondel, qui arrivoit de Prague; il y a voit été envoyé de Francfort par M. Blondel. Il ne veut point dire comment il y est entré, ni comme il en est sorti ; ilenétoit de retour à Dresde le 6 au soir. Ha rapporté une lettre de M. le maréchal de Belle-Isle, par laquelle il est marqué que M. de Konigseck ( qui n'avoit fait aucune démarche de négociation depuis la conférence du 2 juillet, qu'il accepta alors et qui n'eut aucun effet, à cause de la hauteur avec laquelle il répondit à M. de Belle-Isle ) avoit envoyé demander une entrevue dans laquelle il avoit offert de lever le siège de Prague, pourvu que les troupes françoises évacuassent la Bohême; que M. de Belle-Isle avoit répondu qu'il ne pouvoit rien faire sans de nouveaux ordres; que si M. de Konigseck vouloit, il enverroit un courrier pour recevoir des instructions. Cette proposition a été refusée, et le siège a été continué : voilà ce qui est certain; on m'a ajouté, et c'est le courrier même, que M. de Konigseck avoit demandé une seconde fois une entrevue, et que M. de Belle- Isle avoit répondu que s'il venoit encore quelqu'un faire pareille proposition, qu'il lui feroit casser la tête. Il y a longtemps que Ton sait dans Prague la marche de M. de Maillebois ; M. de Belle-Isle l'a fait dire à M. de Konigseck, ajoutant qu'il ne manquoit ni de subsistances ni de munitions. Effectivement, le courrier m'a dit que le vin n'étoit pas cher dans Prague, que la viande n'y valoit qu'environ 8 sols et le pain 4 sols, que les troupes y paroissoient sans inquiétude et en très-bon état, et la ville très-bien fortifiée.
M0* de Mazarin mourut lundi 10 de ce mois, sur les onze heures du matin ; son corps fut porté sur-le-champ au bureau de la marine , et fut enterré mercredi au soir ici, à la paroisse Notre-Dame. Mm* de Luyncs alla voir M. le Cardinal le mardi. M. le Cardinal lui dit qu'il parc issoit que l'intention du Koi étoit de suivre le goût de
T. IV. 1ô
la Reine pour le choix «l'une dame d'atours; effectivement, dès le mardi au soir, la Heine fit proposer celte charge à MBe de Tonnerre, qui habite ici, depuis longtemps, à cause de la maladie de M. le maréchal de Nangis, son frère. M"*6 de Tonnerre remercia , disant qu'elle étoit attachée à Mroe la duchesse d'Orléans autant par goût que par son devoir, et qu'elle lui a voit trop d'obligation pour pouvoir jamais se résoudre a la quitter • Nul raisonnement n'a pu faire changer de sentiment M"e de Tonnerre, ni ses amies, qui lui ont représenté que ses affaires n'étoient pas assez bonnes pour ne pas accepter la place qu'on lui offroit. Sur ce refus, M. le Cardinal demanda à la Reine sur qui elle jetoit les yeux. La Reine demanda que ce fût M"* la duchesse de Villars; mais il s'agissoit d'obtenir son consentement, et à la première proposition qu'on lui en ht elle refusa. Cependant la Reine lui demanda avec tant d'instances, qu'à la fin elle parvint à obtenir ce consentement. M. le Cardinal, qui devoit ce jourlà ( mercredi) travailler avec le Roi, avoit prié la Reine de lui mander avant le travail à quoi M™ de Villars se détermineroit. La Reine lui ayant fait dire qu'elle avoit son consentement, M. le Cardinal dit a M. de Villars, qui étoit ici et qui devoit s'en retourner, qu'il attendit après le travail pour remercier le Roi. Cette grâce effectivement fut déclarée immédiatement après le travail , et Mmr de Villars vint dans la chambre de la Reine, après le grand couvert, faire sa révérence au Roi. Elle ne fait encore aucune fonction, n'ayant point son brevet ni prêté serment. Elle est dans une affliction continuelle depuis cette grâce, parce que la vie retirée qu'elle mène depuis quinze ans, et qui est dans son goût, s'accorde peu avec les devoirs de la charge de dame d'atours. Mme* de Fia vacourt et de la Tournelle sont restées ici depuis la mort de M™ de Mazarin. Mmi de la Tournelle loge dans l'appartement de M. révèque de Rennes, et M™ de Mailly a prêté àMm€ de Flavacourt son appartement dans l'aile neuve.
L'on croit que M"" de la Tournelle aura la place de dame du palais de M** de Villars. La Reine a écrit même à M. le Cardinal pour le demander; cela fiera déclaré au retour du Roi. 11 y a un autre arrangement pour M"* de Flavacourt, que je ne peux pas marquer dans ce moment et qui sera fait aussi au retour du Roi.
M. le cardinal Tencin arriva avant-hier à Paris, et fut hier à Issy voir M. le Cardinal.
Lundi dernier 10 de ce mois, à trois heures du matin, M. le prince de Conty partit en poste avec son capitaine des gardes et deux ou trois domestiques pour aller joindre M. le maréchal de Maillebois. Le Roi ne le sut que mercredi, et donna ordre sur-le-champ à M. de Breteuil d'envoyer un courrier à M. de Maillebois et de lui mander de mettre M. le prince de Conty aux arrétsdans le moment qu'il arriveroit. M** la princesse de Conty vint ici hier matin; elle venoit d'Issy, où elle avoit vu M. le Cardinal, qui lui fit des reproches de ce qu'elle l'avertissoit si tard du départ de M. le prince de Conty; Mme la princesse de de Conty lui répondit qu'elle n'avoit pu l'avertir plus tôt, parce qu'il falloit bien laissera M. le prince de Conty le temps de gagner assee d'avance pour ne pouvoir plus être arrêté en chemin ; qu'elle cou venoit d'avoir approuvé le projet de son fils, et que son seul regret étoit de ne pouvoir pas être dans le même cas que lui , parce qu'elle auroitfaitla même chose; qu'elle venoit lui demander conseil, son dessein étant d'aller se jeter aux pieds du Roi pour lui demander pardon et grâce; mais que le Roi étant à Choisy, cette circonstance l'embarrassoit. M. le Cardinal lui répondit qu'il n'y avoit point de lieu oii le Roi pût trouver mauvais qu'une mère comme elle allât demander grâce pour son fils. En conséquence , M"* la princesse de Conty, après avoir été le matin chez la Reine, à qui elle rendit compte de sa situation, partit à trois heures pouraller à Choisy, voulant se trouver à l'arrivée du Roi, qui étoit parti à neuf heures pour aller & la chasse à
Sénarl. M™' la princesse de Conty parla à M"" de Mailly et à M. de Meuse. Mm" de Mailly fit tout ce qu'elle put pour lui persuader de remettre cette visite au lendemain , et n'ayant pu l'y déterminer, elle dit qu'elle partiroit avant elle; qu'en arrivant à Choisy elle passeroit la rivière et iroit au-devant du Roi ; qu'elle le feroit arrêter en chemin, pour lui parler et le prévenir. 11 fut dit que Mme la princesse de Conty ne se montreroit point en arrivant à Choisy, qu'elle demeureront dans la chambre de la concierge, jusqu'à l'arrivée du Roi, et jusqu'à ce que l'on sût si le Roi voudroit bien la voir.
Il y a longtemps que M. le prince de Conty avoit formé ce projet ; il en parla à M"" de Mailly il y a plus de quatre mois, sous le dernier secret. M"* de Mailly fit tout ce qu'elle put pour l'en détourner, lui représentant combien cette démarche déplairoit au Roi. M. le prince de Conty ne parut pas persuadé par toutes ses raisons, et lui dit seulement en finissant la conversation qu'il la prioit d'oublier absolument ce qu'il lui avoit dit et qu'il n'en fût jamais question. M. le prince de Conty se pique de beaucoup d'amitié et de confiance pour Mme de Mailly. Mme la princesse de Conty représente avec raison que le départ de M. le prince de Conty est fort différent de celui de MM. de Conty, grand-père et oncle, partis avec le prince Eugène de Savoiesans permission pour aller servir dans l'armée de l'empereur contre les Turcs, ce qui, comme l'on sait, déplut au feu Roi, qui leur envoya ordre de revenir. Il n'y eut que le prince Eugène qui , n'étant pas dans les mômes circonstances qu'eux, puisqu'il n'étoit point né sujet du Roi, continua sa route ; et MM. les princes de Conty lui donnèrent presque tout l'argent qu'ils avoient. Ici, M. le prince de Conty sort à la vérité hors du royaume sans permission, mais c'est pour aller joindre l'armée du Roi et y servir comme volontaire, sans équipage et sans grade.
L'on sait depuis plusieurs jours que don Philippe est
passé en Savoie, qu'il est à Saint-Jean de Maurienne et a reçu les hommages de tout le pays.
Du Samedi 15, Versailles. — Aujourd'hui, au retour de la messe, M™* de Villars a prêté, serment; la Reine étoit dans son fauteuil, dans sa chambre, au même endroit où elle donne audience aux ambassadrices ; le dos tourné à la cheminée. Mme de Villars étoit à genoux, sans carreau, devant la Reine ; elleaôté ses gants, et a mis ses mains dans celles de la Reine. M. de Balagny, secrétaire des commandements de la Reine, a lu le serment, qui est fort court. Immédiatement après, on a apporté le dîner de la Reine; Mmc de Villars a présenté la serviette et a servi le dîner.
Hier au soir, M. de Chàtillon reçuj une lettre de M. le Cardinal par laquelle il le chargeoit d'apprendre à M. de Tessé le père et à Mme de Tessé la mort de M. de Tessé, colonel du régiment de la Reine. Il est mort des blessures qu'il avoit reçues à la sortie du 22 du mois passé. M. de Chàtillon et M. le duc de Béthune ont été cet après-midi annoncer ce malheur à Mme de Tessé et à M. de Tessé. On ne peut point exprimer l'excès de douleur de l'un et de l'autre. M. le Cardinal a chargé M. de Chàtillon d'assurer M. et Mme de Tessé qu'à l'égard de la charge le Roi chercheroit à leur donner des marques de bonté ; on ne doute pas qu'on ne la rende au père.
On m'a assuré que M. Pecquet, qui étoit en prison depuis longtemps, étoit sorti de Vincennes jeudi dernier'(l).
Mrocla princesse de Conty fut jeudi àChoisy, comme j'ai marqué ci-dessus. Le Roi la reçut fort froidement, et lui dit que M. le prince de Conty marquoit beaucoup de zèle, mais qu'il avoit fait une grande sottise de partir sans sa permission. S. M. ajouta qu'il avoit envoyé ses ordres à M. de Maillebois ; etM'ne la princesse de Conty ne put jamais avoir d'autres éclaircissements.
(I) Il avoit été arrêté au mois de septembre 1740. Voir les mémoires à cette date.
M»« la maréchale de Belle-lsle arriva avant-hier à
Paris.
Du dimanche 16, Versailles. — M"" la princesse de Gonty vient de nie conter ce qui s'est passé à Choisy ; c'est à peu près ce que j'ai marqué ; cependant ce détailci sera plus exact.
\\,mt de Mailly avoit laissé un de ses gens à M"" la princesse de Conty pour la mener dans la chambre de la concierge ; elle fit avertir M"* la princesse de Conty lorsque le Roi fut arrivé, et elle la conduisit dans la chambre du Roi jusqu'à ce que le débotter fût fini; dès que le Hoi fut habillé, il passa dans son cabinet; alors M,ue la princesse de Conty s'avança à la porte du cabinet, avec M1U de Conty et Mu« de la Roche-sur-Yon, et dit au Roi qu'elle venoit lui demander pardon pour son fils ; que M™0 la Duchesse seroit venue aussi si elle ne s'étoit pas trouvée incommodée. Le Roi répondit d'un air fort froid : « il a fait une grande sottise. » a II est vrai, Sire, répondit Mmc la princesse de Conty, * et c'est pour cela que je viens supplier V. M. de lui par-
donner etlui faire grâce. » Le Roi lui dit : « J'ai envoyé mes ordres à M. de Maillebois. » Mn* de la Roche-sur-Yon prit la parole, et dit qu'au moins M. le prince de Conty avoit marqué beaucoup de zèle. « Il a effectivement beaucoup de zèle, » dit le Roi. Mme la princesse de Conty ne put avoir d'autre réponse, et repartit aussitôt. Mademoiselle n'étoit point encore arrivée à Choisy ; Mme la princesse de t Conty la trouva en chemin. Le lendemain, Mademoiselle demanda permission au Roi de venir à Paris, et alla rendre visite à Mn,a la princesse de Conty. Mme la princesse de Conty avoit été ce jour, dès neuf heures du matin, rendre compte à M. le Cardinal de ce qui s'étoit passé à Choisy; elle lui dit qu'il étoit juste que son fils fût puni, puisqu'il avoit déplu au Roi ; mais que toute la grâce qu'elle demandoit étoit qu'on ne le fit pas revenir, et qu'elle craignoit les représentations des autres princes. M. le Cardinal lui dit que la première fois qu'il verroit le
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Roi, il luirendroit compte de cette affaire, et qu'il plaideroit la cause pour M. le prince de Conty. Dès le jour même que le Hoi sut le départ de M. le prince de Conty, le Roi envoya des lettres à chacun des princes du sang portant défenses de partir, et disant que M. le prince de Conty étoit parti sans sa permission et qu'il avoit envoyé ordre de le punir. Cette expression est dans la lettre.
M. le prince de Conty avant que de partir avoit remis à Mmc sa mère une lettre pour M, le duo d'Orléans, par laquelle il lui rend compte de la démarche qu'il fait, lui recommande M. le comte de la Marche, ajoutant qu'il désire que l'on ne fasse rien pour sa conduite ou pour ses affaires que de concert avec lui. M. le duc d'Orléans avoit été tuteur de M. le comte de la Marche jusqu'à la majorité de M. le priuce de Conty ; cette tutelle iinit par la majorité. M. le prince de Conty prie M. le duc d'Orléans de vouloir hien la reprendre pendant son absence. Mme la princesse de Conty a été elle-même porter cette lettre à M. le duc d'Orléans, qui en a paru très-content et lui a offert de se joindre à elle pour solliciter la grâce de M. le prince de Conty.
Du mercredi 19, Versailles. — Le Roi revint hier de Choisy ; il y avoit cinq dames à ce voyage, les deux princesses, Mme de Mailly, M"' d'Antin et Mme la maréchale d'Estrées.
L'on meubla hier l'appartement que j'ai marqué cidessus pour M. le cardinal Tencin ; ce sont des meubles du Garde-Meuble qu'on lui prête. Celui qui est auprès, destiné pour M. d'Argenson, n'est point encore meublé; on ne croit pas même qu'il en fasse usage.
M. le cardinal Tencin est arrivé ce matin, et M. d'Argenson ; ils ont pris tous deux séance au conseil, qui s'est tenuimmédiatementaprès la messe. M. le cardinal Tencin n'a été présenté au Roi qu'en entrant au conseil ; il attendoit chez lui qu'on vint l'avertir. 11 étoit à la droite
du Roi (1) et M. le cardinal de Fleury à la gauche (2) ; M. le cardinal de Fleury n'a jamais voulu quitter la place du côté gauche pour n'être pas obligé d'en changer lorsque M. le duc d'Orléans venoit au conseil. C'est M. de Breteuil qui est au bout de la table, vis-à-vis le Roi. Après le conseil, tous les ministres anciens et nouveaux sont allés chez M. le Cardinal et ont assisté à son dîner.
M. le cardinal de Fleury a été aujourd'hui voir M"* la marquise de Tessé.
H n'y a encore rien de décidé sur la place de dame du palais. La Reine écrivit il y a quelques jours à M. le Cardinal pour demander la place pour Mme de la Tournelle. Depuis, on lui a représenté que dans le temps que Mmc la maréchale de Villars céda sa place à Mme sa belle-fille, il y avoit eu un arrangement (3) de fait avec la permission du Roi, que si M** la duchesse, alors marquise de Villars, venoit à mourir, ou demandoit permission de se retirer, la place seroit conservée à Mmc la Maréchale. Cette représentaient a déterminé la Reine à écrire une seconde lettre à M. le Cardinal en faveur de Mmo la maréchale de Villars, dont l'intention auroit été de reprendre cette place, seulement pour quelque temps, mais dans la vue de la faire passer à sa petite-fille en la mariant. Mme la maréchale de Villars a depuis renoncé à cette vue et a écrit à M. le Cardinal pour le prier de ne point songer à elle. Depuis ce temps, la nouvelle de la mort de M. de Tessé, l'affliction de toute sa famille, a touché la Reine, qui a toujours eu des bontés pour eux. Dans ces dispositions, M. le marquis de Tessé l'a fait souvenir qu'il y avoit trois ans qu elle avoit bien voulu promettre de demander la
(1) Ensuite M. de Maurepas et M. Amelot , à sa droite. (Noie du duc de luynes.)
(2) Ensuite M. d'Argenaon, M. le contrôleur général et M. de Breteuil. (.\ote du duc de Luynes.)
(3) Cet arraugetnent est expressément marqué dans le brevet de M"" la duchesse de Villars, et c'est ce qu'on ignorait. (Notedu duc de Luynes.)
première place vacante de dame du palais pour Mrae de Saulx, sa fille, nièce de M. l'archevêque de Rouen. Sur-lechamp, la Reine écrivit à M. le Cardinal en faveur de Mracde Saulx (i). M. le Cardinal lui répondit qu'il rendroit compte au Roi de ce qui regardoit Mme,de la Tournelleetde Saulx; que pour ce qui regardoit Mroe de Villars(la maréchale), il croyoit inutile d'en parler, puisqu'elle lui avoit mandé qu'elle ne songeoit plus à cette place. Ce qui a déterminé M"* la maréchale de Villars, c'est qu'elle a su que M""* de Mailly demandoit la place de dame du palais pour M,nc de la Tournelle; par considération pour elle, elle s'est désistée de sa prétention, disant qu'elle espéroit qu'elle voudroit bien donner à sa petite-fille une place de dame du palais de Mme la Dauphine.
Du jeudi 20, à Versailles. — Ce matin, M. le Cardinal a été chez la Reine et lui a dit que le Roi avoit nommé M™* de la Tournelle pour remplir la place de dame du palais vacante. Aussitôt que Mme de Luynes est entrée chez la Reine, la Reine lui a dit ce qu'elle venoit d'apprendre par M. le Cardinal, et lui a ajouté de l'envoyer dire à Mme de la Tournelle. Cette attention de la Reine de faire passer cette nouvelle par sa dame d'honneur est suivant la règle et l'usage ordinaire.
On croyoit hier que non-seulement Mm* de la Tournelle , mais même Mme de Flavacourt seroient déclarées dames du palais. Mmcde Mailly, avant le dernier voyage de Choisy, avoit été trouver M. le Cardinal pour lui demander la permission de se démettre de sa charge en faveur de Mme sa sœur, et de demander au Roi qu'il la déclarât dame d'atours de M'uc la Dauphine. Cet arrangement
(1) La Reine fit plus , elle envoya quérir Mme de h Tournelle, et lui dit qu'elle aurait fort désiré l'avoir dans son palais ; mais qu'elle ne a'étoit pas Houvenue d'un engagement qu'elle avoit pris il y a trois ans ; qu'il lui étoit impossible de manquer à ses engagements ; qu'elle u 'avoit pu s'empêcher d'écrire pour Mroe de Saulx , et que si le Roi lui donnoit à choisir, qu'elle serait obligée de lui donner la préférence. (Note du duc de Luynes.)
étoit fait de concert avec le Roi ; elle écrivit même sur cette affaire, de son petit appartement, en présence du Roi. Le Roi lut la lettre, et lui dit qu'elle étoit bien. Lorsqu'elle alla chez M. le Cardinal (c' étoit le jour que Mroc de Villars fut déclarée dame d'atours, et quelque moment avant le travail), le Cardinal fut surpris de la proposition, et ne la comprit pas môme d'abord ; car sur le mot de dame d'atours il crut que c étoit pour la Reine; il lui dit : « Mais, madame, la place est donnée. » Cependant, il paroissoit que cet arrangement seroit suivi , lé Cardinal ayant depuis recommandé à Mm* de Mailly de n'en point parler à la Reine. Malgré cela, M"" de Mailly crut devoir faire prévenir la Reine par M. de Maurepas ; la Reine parut fort touchée de cette attention, et on croyoit que dès hier au soir les deux grâces seroient déclarées en même temps; apparemment que quelques réllcxions ont empêché celte dernière. Hier, M™ de Mailly eut une longue conversation avec M. de Maure pas, qui lui conseilla de changer de système, lui représentant qu'il au roi t mieux valu ne point demander pour les deux soeurs en même temps; mais qu'elle ne réussiroit point a obtenir pour ilme de Flavacourt qu'en offrant de se démettre purement et simplement. En conséquence, Mrae de Mailly écrivit à M, le Cardinal de chez M. de Maurepas.
Hier, les enfants de M"" de Mazarin tirent leurs révérences en pleureuses et sans manteau : M. de Saint-Florentin , qui est fils, M. de Maurepas , qui est le gendre, M. de Mailly, le mari de la dame du palais, qui est le frère de M"'c de Mazarin , mais qui par sa femme est le petits-fils do feu M. de Mazarin , et M. de Rubempré, qui est frèro , et qui n'avoit point de pleureuse.
Il n'y a encore rien de déclaré sur la charge de premier écuyer de la Reine ; mais il n'est plus douteux que le Roi la donne au fils aîné de feu M. de Tessé, qui n'a pas encore six ans ; son grand-père, M. le comte de Tessé, l'exercera jusqu'à ce qu'il ait vingt-et-un ans. Dans le temps
que M. de Tessé qui vient d'être tué épousa M,u de Charost il fut question de céder la charge en faveur du mariage. M. de Tessé , fort incertain dans ses volontés, eut beaucoup de peine à se déterminer, et n'y consentit qu'à deux conditions, de conserver les appointements et d'avoir une lettre d'assurance qu'en cas que son iils vint à mourir, la charge lui reviendrait. M. de liaurepas eut beaucoup de peine hier à faire les arrangements nécessaires pour la nouvelle grâce, qui sera sûrement accompagnée de plusieurs conditions. Cette grâce est regardée comme très-grande ; il est vrai que les circonstances étoient bien favorables pour l'obtenir.
M*0 de Belle-Isle prit hier son tabouret dans le cabinet du Roi, comme a l'ordinaire. Ce fut Mrae de Luynes qui la présenta, etMme d'Ancenis fut avec elle. Mmc la duchesse de Béthune , mère de M. le duc de Charost , étoit propre sœur du père de M. le maréchal de Belle-Isle. Tout le monde croyoit que le Roi parleroit à Mn,r la maréchale de ' Belle-Isle ; pour moi, je ne pouvois en douter, d'autant plus que le matin j'avois été avecMa,e de Mailly chez M0* la maréchalede Belle-Isle, où il n'y avoit dans ce moment que M. de Charost et M. de Meuse. Il avoit été question des discours que l'on tient fort indiscrètement ici sur M. le maréchal de Belle-Isle, et M™ de Mailly avoit répété plusieurs fois à M"16 de Belle-Isle qu'elle devoit peu s'embarrasser de tous ces discours ; qu'il suffisoit que le maître fût content ; que le Roi l'étoit de M. de Belle-Isle, et n'avuit jamais changé; que pour elle, elle avoit toujours persisté dans les mêmes sentiments d'amitié ; que l'on avoit pu croire qu'ils étoient diminués parce qu'elle avoit cessé de prendre son parti aussi ouvertement depuis tous les bruits qui s'étoient répandus; mais qu'elle avoit cru en cela le servir plus utilement, et qu'elle n'avoitjamais cessé de prendre le plus véritable intérêt à ce qui le regarde. Malgré toutes ces dispositions, le Roi ne dit pas un mot à M1" de Belle-Isle , ni à la présentation, ni pendant tout
le souper. Il paroltque la prévention contre M. de Belle- Isle a gagné même Mme la princesse de Conty. On disoit hier qu'on faisoit un crime à M. le maréchal de Belle-Isle de ce que l'on avoit eu plusieurs fois par lui des nouvelles de ce qui se passe dans Prague et de ce que ce n'étoit point par M. le maréchal de Broglie, qui commande l'armée. La réponse à cette accusation est fort simple, puisque, comme je l'ai marqué ci-dessus, autant l'on est persuadé de la force et du courage de M. le maréchal de Broglie, autant l'est-on peu de son secret ; on en peut juger par ce que j'ai marqué ci-dessus, à l'occasion de M. Renault. D'ailleurs, M. de Belle-Isle ne fait rien dans Prague que de concert avec M. de Broglie et par ses ordres ; mais la prévention de M. de Broglie contre M. de Belle-Isle subsiste toujours. On rue contoit hier une circonstance par rapport à cette prévention ; c'étoit immédiatement après la retraite de Frauenberg etlorsqu'il fut question de prendre un camp sous le canon de Prague. J'ai déjà marqué plusieurs détails sur les différents sentiments desdeux maréchaux au sujet de ce camp. M. de Broglie en avoit d'abord choisi un, qui parut à M. de Belle-Isle n'être pas bon ; il en parla à M. de Broglie,' et ne put le persuader. Voyant cependant qu'il étoit essentiel de choisir un autre camp, il s'adressa à M. de Chapiseau, du régiment du Roi, et le mit au fait de cequ'ilfalloitdire. M. de Chapiseau alla le lendemain trouver M. de Broglie, et lui dit avec liberté : o Je viens de voir votre camp, Monsieur le Maréchal; mais sa vez-vous bien qu'il n'est pas trop bon. » Le maréchal de Broglie lui dit : « Oh ! pour vous, vous n'êtes pas de la cabale : eh bien, nous irons ce soir l'examiner ensemble. » 11 y alla effectivement, et le changea le lendemain.
Il y eut hier conseil d'État : je l'ai marqué; il y en a eu encore un aujourd'hui, et il y en aura un troisième demain ; samedi, conseil de dépèches, et dimanche encore conseil d'État , après lequel le Roi ira le soir à Choisy pour jusqu'à vendredi. M. le Cardinal doit aller passer
plusieurs jours à Draveil, vis-à-vis Choisy, de l'autre coté de la rivière. On dit qu'il veut être quelque temps sans entendre parler d'affaires ; il y a des gens qui croient que cette disposition et ces conseils d'État redoublés annoncent une retraite prochaine du Cardinal.
Du vendredi 21, Vt irsailles. — Hier les dames du deuil de M*1* de Mazarin firent leurs révérences ; elles étoient six : M",w de Maurepas, d'Agénois, de Mailly, de Flavacourt, de la Tournelle et Mme la duchesse de Duras, ci-devant de Durfort, parce que son mari avoit épousé en premières noces une petite-fille de feu M. de Mazarin.
Hier au soir, il fut déclaré que Mrac de Mailly cédoit sa place de dame du palais, purement et simplement, avec les appointements, à Mme de Flavacourt; cela fait un changement dans les semaines que je marquerai. Cette démarche de Mmc de Mailly est regardée avec raison comme une grande marque de générosité de sa part; on . juge avec raison qu'on peut la regarder comme imprudente, et qu'un peu plus de prévoyance pour l'avenir auroit dû l'empêcher d'exécuter ce projet.
Voici l'arrangement nouveau des semaines des dames du palais. Mme d'Antin et Mme de Montauban avoient avec elles Mme de Bouzols et Mme de Fitz-James. Ces deux dernières passent dans la semaine de MŒe de Boufflers , dans laquelle étoient aussi M"* de Villars , Mmc de Talleyrand et Mme de Mérode. M™ de Talleyrand va remplacer Mrae de Mailly dans la semaine de Mrae de Fleury, de M"" d'Ancenis et de Mra° de Rupelmonde. Ainsi , dans une semaine il y aura Mmw d'Antin , de Montauban, de Flavacourt et de la Tournelle; dans Tautre, M"** d'Ancenis, de Fleury, de Rupelmonde et de Talleyrand ; et dans la troisième M0M* de Boufflers, de Fitz-James, de Bouzols et de Mérode.
Hier, il fut déclaré que le Roi avoit donné le régiment de la Reine à M. le chevalier de Tessé, frère de celui qui vient d'être tué.
Ce matin s'est tenu le troisième conseil d'État, dont
j'ai déjà parlé. Les deux nouveaux ministres n'en mvoientrien à neuf heures du matin ; mais ce qu'il y a de plus singulier, c'est que M. le Cardinal n'en savoit rien , et a été fort étonné à midi quand on est venu l'avertir de la part du Roi pour le conseil. Il y a cependant apparence que c'est un oubli, car M. Amelot et M. de Breteuil le savoient.
Du samedi 22, Versailles. — La grâce accordée à M. dé Tessé fut déclarée hier. C'est le fils qui a la charge et qui ne l'exercera qu'à vingt-et-un ans. Le grand-père aura l'exercice pendant ce temps.
Le régiment d'Auvergne , vacant par la mort de M. de Clermont, qui a été tué à l'affaire du 22, a été donné à la famille. Ce M. de Clermont étoit cousin de celui qui fut tué en Italie, à la tète du même régiment, et frère d'à ne M"' de Clermont qui étoit attachée à la reine d'Espagne ■ (Orléans). Ce traitement est d'autant plus digne de la bonté et même de la justice du Roi, que la famille, qui est fort peu riche, avoit engagé tout son bien pour mettre M. de Clermont en état de payer ce régiment.
Il y a eu aujourd'hui conseil de dépèches, comme j'ai marqué ci-dessus. Les deux nouveaux ministres y sont entrés. M. Amelot y a fait le rapport de l'affaire de M. de Lœwenstein- Werthein , petit -neveu de feu M*e de Dangeau, au sujet de trois arrêts du parlement de Mete rendus en faveur des comtes de Stolwerg, par rapport aux terres de Chasse-Pierre, Cugnon et leurs dépendances, situées près de Sedan, et qui forment une souveraineté. Le prince de Lœwenstein a gagné son procès.
On est toujours dans le même état par rapport à la Bohème: on n'a point de nouvelles de Prague; on sait seulement que la jonction de l'armée de M. de Maillebois et de celle de M. le comte de Saxe s'est faite le 16. On attend à tout moment des nouvelles de la levée du siège de Prague.
Le Roi va demain à Choisy, d'où il reviendra samedi
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après souper* Les dames de ce voyage sont les deux princesses (1), M"* la maréchale d'Esirees, M- de Mailly, M™" les duchesses de Boufflers et de Ruffec, et M™6 Amelot avec Mm% la duchesse de la Force, sa fille.
Hier Mme de Mailly alla chez le Roi et chez la Reine avec M"16* de la Tournelle et de Flavacourt faire leurs remercl* mentSi
Du lundi 24 , Versailles. « — Mae la princesse de Conty fit venir ici samedi M. le comte de la Marche ; elle pria M. le Cardinal de le mener chez le Roi. Ce fut à l'heure du travail que M. le Cardinal mena M. le comte de la Marche dans le cabinet du Roi. Il n'a que six ans. Il dit au Roi en entrant : « Sire, je viens vous supplier de pardonner à mon papa. » Le Roi lui dit : « 11 faudra bien vous accorder ce que vous demandez. » On a eu nouvelle de l'arrivée de M. le prince de Conty à l'armée de M. le maréchal de Maillebois; il est arrivé avant le courrier qui portoit ordre de le mettre aux arrêts. Il étoit dit dans Tordre que M. de Maillebois renverroit le courrier pour que l'on sût que l'ordre avoit été exécuté. Depuis, le Roi a bien voulu modérer le temps des arrêts a huit jours, et cela seulement les jours que l'armée ne marchera point; après les huit jours, S. M. permet à M. le prince de Conty de servir comme volontaire.
On vient d'apprendre tout à l'heure ici que le siège de Prague est levé ; c'est par un courrier de M. de Montijo, qui est toujours le premier instruit de toutes les nouvelles. M. le Cardinal l'a mandé aujourd'hui au Roi à Choisy.
Du dimanche 30, Versailles. — Le Roi revint vendredi de Choisy après souper. Le mercredi M. Amelot avoit été au lever du Roi à Choisy, avec lequel il avoit été enfermé une demi-heure ou trois quarts d'heure. M. Amelot soupa ce même jour avec le Roi.
(1) Mademoiselle et M^de la Roche-sur- Yon.
Jeudi j'allai à Choisy,et j'y soupai; pendant le souper le Roi parla beaucoup des nouvelles qu'il avoit reçues de Prague , de ceux qui avoient été blessés , ou tués, ou qui étoient malades, et dit toujours : « C'est Belle-Isle qui m'a mandé. » Il parla aussi beaucoup de la défense de la place, et ne nomma pas une seule fois le nom de M. de Broglie , disant : « Il y a eu trente jours de tranchée ouverte ; Belle-Isle avoit fait faire des ouvrages avancés ; il s'y est toujours maintenu, attaquant les tranchées des ennemis aussi par des tranchées. » Cette conversation fut fort remarquée.
A l'occasion de la mort de Mme de Mazarin (Mailly), le Roi envoya un gentilhomme ordinaire chez M"** les duchesses de Mazarin (Rohan), d'Agénois et même de Duras. Celle-ci est la seconde femme de M. de Duras, ci-devant Durfort, qui avoit épousé €n premières noces la petitefille de M. de Mazarin. Le Roi a envoyé aussi un gentilhomme ordinaire chez M. et Mmo de Maurepas , chez M. et Mma de Saint-Florentin. Le Roi a paru avoir beaucoup de peine à se déterminer à envoyer chez ces quatre derniers. M. de Maurepas sollicitoit M. le Cardinal depuis quelques jours avec vivacité pour obtenir cette grâce; M. le Cardinal en parla deux ou trois fois dans le travail ; on avoit rapporté des exemples : un, de M. de Pontchartrain sur la mort do M-,lachancelière ; un, deM. de Lyonne; un, de feu M. de Beringhen, premier écuyer, père de celui-ci , sur la mort de son père ou de sa mère ; un, de M. Chauvelin sur la mort de sa belle-mère ( M"' de Beauvais) ; un, de M. de Maurepas sur la mort de son frère, évéquede Blois; mais le gentilhomme ordinaire ne vit point M"" de Maurepas ; un ou deux, de M. le chancelier. Il s'en est trouvé aussi de contraires. M. Chauvelin, par exemple, a été refusé une fois, et n'obtint qu'à la seconde. D'ailleurs, pas un seul exemple que le Roi ait envoyé chez les ministres d'État à l'occasion des mariages. En dernier lieu, M. Amelot a marié sa fille à M, de la Force, et M. de Breteuil , sa fille a M. de
SEPTEMBRE i742. 241
Clermont; le Roi n'y a point envoyé (1) . Le Roi informé de tous ces détails remettoit toujours au lendemain à donner des ordres. M. de Gesvres, fort ami de M. de Maurepas et sachant les intentions de M. le Cardinal, se présentait tous les jours pour recevoir les ordres de S. M. et faire avertir en conséquence un gentilhomme ordinaire qui vint recevoir Tordre directement du Roi, car c'estleurs privilèges, et le Roi disoit toujours à M. de Gesvres : « Il n'est pas encore temps, » ou bien : « Je n'ai encore rien à vous dire. » Enfin le dimanche , après la mort de Mœ* de Mazarin , le Roi partit pourChoisy après le salut, comme je l'ai marqué, et avant le salut il dit à M. de Gesvres qu'il falloit envoyer faire des compliments. M. de Gesvres fit venir un gentilhomme ordinaire dans le cabinet du Roi ; le Roi lui dit : « Vous irez chez M"" de Mazarin, chez Mœe d'Agénois et Mmô de Duras. » M. de Gesvres voyant que le Roi en restoit là, lui dit : « Sire , et M. de Maurepas? » Le Roi, rouge et embarrassé, dit d'une voix plus basse au gentilhomme ordinaire : « Chez JM. de Maurepas. » Ce n'étoit pas encore assez, et le Roi n'en disoit pas davantage; M. de Gesvres lui dit : « Sire, et M0" de Maurepas? » et le Roi ajouta : « Et Mœe de Maurepas. » Le gentilhomme ordinaire, voyant que le Roi n'alloit pas plus loin, crut quec'étoit oubli, et dit : « Et M. et M"e de Saint- ?» comme une question. Nouvel embarras du Roi, qui prononça cependant enfin les noms de M. et M1" de Saint-Florentin. Le Roi en passant de ce cabinet dans le cabinet des perruques avoit dit quelque chose à M. de Gesvres, mais si bas que M. de Gesvres ne l'avoit pas entendu. Après l'ordre donné au gentilhomme ordinaire, le Roi dit à M. de Gesvres : a Je vous ai déjà dit d'écrire sur votre livre que c'étoit sans
(I) A l'égard des accouchements, il n'y a nul exemple que le Roi ait envoyé Chez d'autres femmes que celles qui sont titrées. M. la Dauphin et Mesdames envoient partout où le Roi envoie. A l'égard de la Reine , elle donne les ordres qu'elle juge à propos. {Sole du duc de Luynea, )
tirer à conséquence. » De là, le Roi passa pour le salut, et en y allant il répéta encore ces mêmes mots à M. de Gesvres pour la troisième fois. C'est de M. de Gesvres môme, fort ami de M. de Maurepaset qui Fabien servi dans cette occasion, que je sais ce détail ; il m'a ajouté que l'ordre le plus embarrassant et le plus considérable à donner n'auroit pas autant embarrassé le Roi que celui-ci.
M. le cardinal Tencin a pris aujourd'hui ses entrées chez la Reine , comme ministre ; ce sont les entrées de la chambre, et il les a chez le Roi. Cette grâce lui avoit été accordée avant qu'il allât à Rome, et il n'en avoit pas fait d'usage chez la Reine.
M. d'Ai'genson les prit au même titre de ministre, il y a huit jours ( 1 ) , et vint auparavant parler à Mœe de Luynes. M. le cardinal Tencin , sur cet exemple, s'est déterminé à les prendre, et est venu ce matin chezMme de Luynes.
M. le duc de Villars a resté aujourd'hui chez la Reine après le dîner ; il a les grandes entrées comme mari de la dame d'atours.
Conseils du Roi. — Nouvelles de Prague. — MM. de Brissacet de Chevreuse. — Timidité du Roi. — Audience de congé de l'ambassadeur de Venise; cérémonie du baudrier. — Nouvelles de l'armée de M. de Maiilebois. — Mort de la comtesse de Mortcmart. — M. de Beauvau. — Mort du maréchal de Nangis; son caractère; «on testament. — Départ des princes pour ia Flandre. — Parti des Broglie contre le maréchal de Belle-Isle. — Prétendants a la place de chevalier d'honneur de la Reine. — M. de Boufllers. — Appartements donnés. — Le Roi parie à M. de Beauvau. — Nouveaux détails sur la retraite de Fraueoberg ; justification de M. de Belle-Isle. — Nouvelles de Bohème; division des généraux. — Altération de la mémoire du cardinal de Fleury. — Affaire* de Flandre. — Mort de Massillon.
(l) Il ne le* prit pas ce jour-là ; il ne les prit qoTiier, mais il en parla k M,np de Luynes, qui en rendit compte à la Reine. ( Addition du due de Luynes, datée du •>. octotire. )
i)u mardi 2 octobre, Versailles. — M. le Gardiual n'a point été à Draveil, mais seulement à Issy, et il n'en est point revenu au retour du Roi ; cependant les couseils se sont tenus commeà l'ordinaire. Il y eutsamedi et dimanche conseil d'État, hier lundi conseil de finances. Le Roi a travaillé tous les soirs seul avec quelqu'un des ministres; samedi c'étoit M. Amelot, dimanche M. le contrôleur général, et hier M. de Breteuil.
Hier matin, M. le duc de Brissac arriva au lever du Roi ; il avoit passé auparavant à lssy; il est envoyé par M. le maréchal deBroglie pour apporter le détail de ce qui s'est passé au siège de Prague et même la nouvelle de la levée du siège, M. le maréchal de Broglie n'ayant encore rien mandéjusqu'àœ moment ni de l'un ni de l'autre. Cependant par l'événement il n'a presque rien appris de nouveau que les noms et le nombre des morts et des blessés. Il a apporté aussi un plan de l'attaque et de la défense de la place. Il parolt que les ennemis n'ont jamais pu attaquer le corps de la place, et ont toujours été occupés aux ouvrages extérieurs que M. de Belle-Isle avoit fait faire. Outre ces ouvrages extérieurs, il y avoit des coupures en dedans des bastions qui auroient mis les Autrichiens dans la nécessité de faire pour ainsi dire un nouveau siège , quand même ils auroient fait brèche auxdits bastions et qu'ils auroient pu s'y loger. On a fait sortir 8,000 hommes de Prague pour soutenir l'escorte de 400 chevaux qu'on avoit donnés à M. de Brissac. 11 a fallu forcer un petit poste des ennemis. L'infanterie est rentrée dans la ville après la sortie de M. de Brissac, et l'escorte de cavalerie a dû aller gagner Egra. M. le prince Frédéric de Deux-Ponts et M. de Beauvau sontsortisen même temps que M. de Brissac, le prince Frédéric pour aller porter à l'empereur les drapeaux qui ont été pris dans les différentes sorties. A l'égard de M. de Beauvau, il n'est pas encore arrivé ici. Comme il de voit rester auprès de l'empereur, et que ce n'est qu'à l'occasion de la marche de
M. de Broglie vers Sahay qu'il demanda permission d'aller ?\ l'armée, et qu'après le combat et la retraite qui suivit il se trouva enfermé dans Prague sans en pouvoir sortir, on ne sait point encore s'il a eu d'autre dessein en sortant de Prague que de revenir à Francfort. L'arrivée de M. de Brissac a paru d'abord annoncer une très-grande nouvelle, et l'on a été un peu surpris de voir qu'on l'eût envoyé pour le sujet que je viens de marquer.
On ne parolt pas douter que M. de Brissac ne soit fait maréchal de camp, d'autant plus qu'il a beaucoup de valeur, qu'il mérite ce grade il y a longtemps, et que dès le voyage de Fontainebleau, l'année passée, M. le Cardinal étoit occupé de l'avancer. Dans ces circonstances, quoique je sache q uc le Roi a accordé la même grâce à mon fils, mais à condition de n'en point parler, que je lui aie même mandé par ordre de M. le Cardinal, et que M. de Breteuil ait pris il y a longtemps le bon du Roi pour constater cette grâce, cependant, comme elle n'est point déclarée, je crus devoir en parler au Roi hier; c'étoit pendant son souper ; il me demanda si j'avois eu une lettre de mon fils et ce qu'il me mandoit ; je lui dis qu'il ne parloit que de l'espérance qu'il avoit des bontés de S. M., d'autant plus qu'il croyoit les avoir méritées ; j'ajoutai que j ugeant bien que M. de Brissac seroit fait maréchal de camp, il craignoit que le Roi ne l'oubliât. Le Roi me répondit avec bonté : « H y a bien de l'apparence 1 » Le Roi a dit outre cela en deux occasions différentes : « M. et M"c de Luynes sont bien ingénieux à se tourmenter; peuvent-ils croire que j'oublierai M. de Chevreuse après la manière dont il a servi ?» La Reine étoit présente à ce discours, ce matin au petit lever, et l'a redit a M"" de Luynes.
Il est certain qu'il y a des occasions où le Roi ne parolt pas donner les marques de bonté qui sont en lui, par une espèce de timidité naturelle qu'il a peine à surmonter; en voici un exemple : M"* de Mailly, comme je l'ai déjà marqué, aime fort M. do Belle-lsle, et s'attendoit que le
Roi parlerait beaucoup à Mm* la maréchale de Belle-Isle ; cependant le Roi ne lui dit pas un seul mot , ce qui surprit beaucoup tous ceux qui s'y intéressent. Mn0 de Mailly en a parlé au Roi, lui disant la peine qu'elle en ressentoit, d'autant plus qu'il lui paroissoit qu'il étoit content de M. de Belle-Isle. Le Roi lui parlant avec confiance lui dit : a Vous connoissez mon embarras et ma timidité, j'en suis au désespoir; j'ai eu dix fois la bouche ouverte pour lui parler. — Mais,.lui dit M™ de Mailly, sans parler de M. de Belle-Isle, vous auriez pu lui parler de Francfort; — Et c'est , lui répondit le Roi , précisément du maréchal que je voulois lui parler. »
L'ambassadeur (Lezzo) de Venise a eu aujourd'hui son audience de congé. Il est venu dans les carrosses du Roi. Le Roi Ta reçu chevalier, et lui a mis le baudrier. L'audience chez la Reine étoit dans le grand cabinet. 'L'ambassadeur étoit avec un habit de drap gris brodé d'or; il a eu l'honneurdes armes, et a dîné à la table du Roi dans la salle des ambassadeurs , suivant l'usage. Il n'y avoit point de dames averties pour cette audience, parce que M. de Sainctot s'étoit contenté de dire à la Reine et à M"" de Liiynes que cette audience seroit vers le commencement du mois d'octobre , et depuis ce temps-là n'en avoit point parlé, au moins à Mme de Luynes ; cependant la Reine, qui apparemment s'en étoit souvenue, avoit donné ordre hier matin qu'on vint le dire àMrao de Luynes, mais cet ordre n'ayant point été exécuté, il n'y a point eu de dames averties.
Voici ce qui s'est passé chez le Roi par rapport à la cérémonie de donner le baudrier. Le Roi est assis dans son fauteuil, dans son cabinet, et couvert ; lorsque l'ambassadeur entre, il se lève et se découvre , et écoute debout et couvert la harangue de l'ambassadeur, qui a aussi son chapeau sur la tète. Après la harangue, M. deSouvré, maître de la garde-robe , apporta au Roi le baudrier; l'ambassadeur dit tout haut : «Le carreau. » Personne ne
répondit. Le Roi dit à l'ambassadeur : « Mettez- vous à genoux. » L'ambassadeur plia un peu un genou, et le Roi lui passa le baudrier. Lorsqu'il fut sorti, le Roi dit à M. de Gesvrcs : a On écrira que l'ambassadeur s'est mis à genoux, et lui écrira le contraire. » M. Zeno, ci-devant ambassadeur de Venise, ne se mit point à genoux et ne plia pas même le genou. Cette difficulté avoit été prévue ; M. de Verneuil, introducteur des ambassadeurs, avoit apporté son registre où il est di t qu'on leur a toujours donné des carreaux, hors M. Zeno, qui ne s'est pas mis à genoux. M. Amelot en rendit compte au Roi, qui lui dit qu'il ne se souvenoit point d'avoir jamais vu donner de carreau à l'ambassadeur de Venise. Bachelier, premier valet de chambre, dit de même qu'on ne leur en a point donné; enfin M. de Gesvres, qui m'a conté le détail ducarreauque je viens de marquer, m'a dit qu'il écriroit dans son registre que l'ambassadeur s'étoit mis à genoux.
Du mercredi 3 , Versailles. — Le Roi alla hier à lâchasse, d'où il alla coucher à la Meutte; il en revient ce soir après souper. 11 n'y a point de princesses, mais il y a quatre dames à ce voyage, Mm* la maréchale d'Estrées, M,M* d'Antin, Mme de Mailly, M"* la duchesse de Ruffec.
Il devoit y avoir dimanche prochain un voyage de Choisy ; le Roi avoit laissé même deux équipages, l'un de cerf, l'autre de sanglier, à Sénart. Cet arrangement est changé ; les équipagessont revenus, et il n'y aura plus que quelques petits voyagesde Choisy.
Le Roi eut avant-hier, par un courrier, des nouvelles du 25 de M. le maréchal de Maillebois; son armée avoit passé les montagnes et les défilés, et n'étoit éloignée que de quatre ou cinq lieues de celle des ennemis.
On apprit par ce même courrier que le chevalier de Sainl-Vallier, maréchal de camp, étant de jour, et s' étant avancé à une grande-garde placée auprès d'un bois, il avoit été tiré du bois deux coups, un desquels Ta voit tué.
J'ai appris aujourd'hui que Mm* la comtesse de Morte-
mart étoit morte ce matin, de la petite vérole, à Paris ; c'étoit M,le de Crux , héritière de Bretagne ; son mari est colonel du régiment de Navarre.
Du mardi 9, Versailles. — Depuis ce qoe j'ai marqué cidessus, les armées étoient en présence, séparées par un marais; depuis ce moment jusqu'à présent on n'a point reçu de nouvelles de M. de Maillebois, et Ton attend un courrier avec impatience.
On apprit hier matin la levée du blocus de Prague, par un courrier de H. de Monti jo, dépêché de Francfort et allant à Madrid, qui a remis une lettre à M. de Campoflorido. Le Roi n'en a point eu encore de nouvelles directement.
M. de Beauvau arriva avant-hier ici ; il étoit envoyé du Roi auprès de l'électeur de Bavière, et est demeuré en cette qualité auprès de l'empereur; il étoit allé joindre les troupes de Bohème, et s'est trouvé enfermé dans la ville de Prague, d'où il n'a pu sortir que le 20 septembre, avec M. le duc de Brissac. Suivant ce qu'il dit, il y a encore plus de neuf millechevaux dans Prague, en comptantceux des habitants et des équipages. Pour M. de Brissac, il dit qu'il n'y en a guère plus de trois mille. On trouvera à la fin de ces Mémoires (1) les différentes lettres et relations sur ce qui se passe à Prague et dans les différentes armées. !1 faut espérer qu'au retour de l'armée on saura la vérité.
On a appris par M. de Brissac que M. de Bouffie rs étoit sorti de Prague avant la levée du siège , ayant pensé mourir de la gravelle ; il a obtenu du Grand-Duc la permission d'aller à Aix-la-Chapelle , mais à condition de n'écrire à personne; et effectivement qui que ce soit n'a reçu de ses nouvelles ; il est même certain que le 1er de ce mois il n'étoit pas à Aix-la-Chapelle.
M. le maréchal de Nangis mourut hier à midi un quart.
(1) Ces lettres et relations «ont dans les pièce* justificatives , à la auite de Tannée 174*.
11 y a plus de deux ou trois mois qu'on le voit mourir tous les jours d'un abcès dans la poitrine , accompaspaé d'une lièvre lente et d'un dépérissement affreux ; il n'avoit ce* pendant guère plus de soixante ans. On prétend que lo véritable principe de sa maladie étoit le chagrin de ne pas servir, aimant son métier passionnément, et que la seule chose qui l'avoit consolé pendant longtemps étoit d'aller faire ses tournées comme directeur d'infanterie, ce qu'il n'avoit pu continuer depuis qu'il étoit maréchal de France ; ainsi l'on peut dire qu'il eût été au désespoir de ne le pas être, et que cette dignité est le commencement de son malheur. C'était un très-bon homme, fort doux dans la société et très-capable d'amitié ; il avait été fort aimé de feu Mme laDauphine (de Savoie) ; il étoit extrêmement attaché à feu Mroe de Mazarin, dont il n'a jamais su la mort. La Reine a toujours eu pour lui la plus grande et la plus véritable amitié; elle envoyoit savoir de ses nouvelles à tout moment et s'est toujours flattée sur son état. Lorsqu'il fut question hier de lui apprendre cette nouvelle, M. Helvétius envoya chercher M. et M™ de Maurepas et M"e de Saint-Florentin, et ce fut devant eux qu'après avoir préparé la Reine peu à peu par les mauvaises nouvelles qu'il lui en disoit de temps en temps, M. le curé de Versailles vint enfin lui annoncer sa mort. C'était hier jour de concert : la musique fut contremandée ; la Reine demeura enfermée dans ses cabinets tout le jour; il n'y eut que Mrae" de Luynes, de Villars, MmedeMuilly et ses deux sœurs qui eurent permission de voir la Reine. La Reine vit M. le Dauphin, et ne voulut point voir Mesdames; elle a eu beaucoup de monde ce matin à sa toilette ; elle ne verra personne cette après-dlnée. On ne sait pas encore qui sera choisi pour remplir cette place ; on partait beaucoup de M. de Sassenage, comme étant ami intime de M1"'" de Villars et d'Armagnac; cependant il y a jusqu'à présent lieu de croire que ce n'est pas l'intention de la Reine.
OCTOBRE i749. 349
Du mercredi 10, Versailles. — On ouvrit hier le testament de M. le maréchal de Nangis; il laisse beaucoup à ses domestiques, et ses legs en tout montent à 25,000 livres de rente viagère. Il jouissoit d'environ 50,000 livres de rente de bien de patrimoine, et 100,000 livres de bienfaits du Roi; il avoit la terre de Nangis en Brie substituée , et qui va par cette raison à M. de Brichanteau. Cette terre vaut 30,000 livres; mais il n'y en a que 17,000 comprises dans la substitution, le surplus étant des acquisitions faites par M. de Nangis. M. de Nangis donne 50,000 écus à Mœc de Tonnerre, 20,000 livres à M. de Brichanteau, ou bien le fief de Brichanteau, à son choix; il donne aussi 18,000 livres à M. Dumesnil; on croit que c'est de l'argent qu'il lui avoit prêté à l'occasion de la campagne. U donne aussi 125,000 livres à M. de Saint-Florentin, lequel a déjà déclaré qu'il n'en vouloit point. On ne doute pas que cet argent ne fût une espèce de fidéicomrais en faveur de Mœe de Mazarin. U déclare nuls, par son testament, tous les billets que l'on trouvera de sommes qui lui seroient dues. Il a été porté à Nangis. Il n'y a encore rien de décidé pour son successeur. La Reine désire beaucoup M. d'Estissac, et l'a fort pressé d'accepter cette place; M. le Cardinal paroissoit même désirer qu'il l'acceptât; cependant l'un et l'autre n'ont pu s'empêcher d'approuver les raisons qu'il leur a données; mais cela n'est point encore fini entièrement. On nomme M. le prince deTalmond, M. le duc de Boufflers qui a demandé, M. le baron de Montmorency qui demande aussi. Il y a lieu de croire que cette affaire ne sera finie qu'au retour de Choisy.
S. M. est partie ce matin pour y aller, d'où elle revient samedi souper à Versailles.
On eut hier des nouvelles de Prague par la poste, du 23 et du 24 du mois passé, et beaucoup de vieilles lettres. M. le maréchal de Broglie s'est emparé des postes de Brandeis, Melnîk et Leitmeritz, ce qui rétablit la commun ica-
tion. On est toujours dans le même état sur les nouvelles de l'armée de M. de Maillebois.
Du jeudi 11 , Choisy-le-Roi. M. le duc de Chartres est venu ce matin de Saint-Cloud prendre congé du Roi ; il va en Flandre : il en obtint permission il y a quelques jours.
M. le prince de Bombes et M. le comte d'Eu ont eu aussi la même permission, à peu près dans le môme temps.
Le Roi a reçu ce matin un paquet de M. le Cardinal, mais il n'en a encore rien dit.
Du mardi 16, Versailles. — J'ai oublié de marquer cidessus que M. le comte de Clermont va aussi en Flandre ; lui, M. le prince de Dombes et M. le comte d'Eu y serviront en qualité de lieutenants généraux. M. le duc de Chartres etM.de Penthievre, qui marchent aussi, n'ont d'autre qualité que celle de volontaire. M. de Richelieu est employé dans cette armée comme maréchal de camp, et part incessamment. On est toujours dans la crainte en Flandre que les Angloisne fassent quelque entreprise sur Dunkerque; les retranchements que nous y avons faits sont fort bons, mais il faut beaucoup de monde pour les garder; on dit qu'il faudroit 25,000 hommes, et le corps de troupes que nous avons en Flandre n'est pas fort considérable.
On a été plusieurs jours sans recevoir de nouvelles de M. de Maillebois, et l'on en étoit fort en peine, d'autant plus que l'on savoit les deux armées en présence, les vedettes à la portée du pistolet. L'on sut il y a trois jours que M. de Maillebois s'étoit déterminé à marcher gauche et à reculer jusqu'à Egra pour marcher ensuite a couvert de l'Eger. Il y eut le 3 une petite affaire entre uncorps de nos troupes et quelques hussards. M. le prince de Conty y fit des merveilles, et chargea a. la tète des dragons. Le Roi a parlé aussi de M. de Coigny et de M. le comte de Noailles, qui s'y étoient distingués.
M. de Maillebois arriva le 8 à Égra sans obstacle de la part des ennemis; M. le comte de Saxe fait l'avant-
garde de son armée. On sut hier, par un courrier, que le 10, s'étant avancé jusqu'à Elnbogen, il s'étoit emparé de cette place, où il y avoit 4,630 hommes et quelques hussards, et qu'il avoit aussi envoyé s'emparer de Falkenau, qui est à une lieue en deçà, d'où l'on avoit chassé 1,200 hommes. M. de Naillebois a appris cette nouvelle par une lettre de M. le comte de Saxe, qu'il a envoyée ici par un courrier. Le courrier partit le 11 au matin, et arriva ici le 15 au soir. Comme il n'y a point d'autre détail dans la lettre de M. le comte de Saxe , on ne peut savoir précisément si les 4,630 hommes ont été faits prisonniers ou se sont retirés. L'on croit que l'on sera quelques jours sans recevoir des nouvelles de cette armée, à cause de la difficulté des chemins et du prodigieux nombre de hussards. L'on ne doute plus à présent que M. de Broglie n'ait eu ordre de laisser une garnison dans Prague et de s'avancer au-devant de M. de Maillebois avec environ 15,000 hommes.
Les discours continuent ici avec vivacité contre M. de Belle-Isle, et môme malgré l'amitié dont Mmo de Mailly parolt remplie pour lui et les assurances qu'elle a données en ma présence à Mme de Belle-Isle que le Roi étoit content, il sembleroit, parce que l'on voit, que le parti des Broglie auroit prévalu dans l'esprit de S. M., le Roi ne parlant plus de M. de Belle-Isle et ne répondant même pas trop quand on lui en parle par hasard. On a fort remarqué même que le Roi n'a presque point dit un mot à M. de Beanvau, qu'il sait être ami de M. de Belle-Isle et dont il doit avoir sujet d'être content. Cependant Mme la maréchale de Belle-Isle, fort en peine de tous les discours qu'elle entendoit, a été ce matin chez M. le Cardinal, qui l'a assurée que le Roi et lui avoient toujours la même confiance en M. de Belle-Isle et l'a reçue très-bien. M. de Belle-Isle avoit demandé un congé pour revenir, à cause de sa santé; on lui a envoyé d'abord le dit congé; depuis on lui a mandé de rester, l'arrangement étant que M. le
maréchal de Broglie sort de Prague , comme je viens de le marquer.
Depuis ce que j'ai marqué ci-dessus du testament de M. de Nangis, j'ai.appris plusieurs détails. Il s'est trouvé entre les mains de M. l'abbé de Broglie un billet sur l'emploi des 125,000 livres dont j'ai parlé plus haut; 100,000 livres étoient destinées à Mme de Mazarin ; et des 25,000 livres, il y en avoit 10,000 pour Mrac de Maurepas , 6,000 pour Mmc de Saint-Florentin, 3,000 à M^de Listenay , 3,000 à Mme de Flavacourt et 3,000 à Mœe de la Tournelle ; voulant que ces legs ne fussent pas payés en espèces, mais en diamants. Toutes ces dames ont refusé lesdits legs. La Reine est nommée dans le testament avec les compliments les plus respectueux et les plus convenables. M. de Nangis lui laisse un petit diamant couleur de rose , un potpourri (1), quatre tabatières d'or et 300 louis que S. M. devoit à M. de Nangis. Les quatre boites d'or avoient été envoyées parla Reine à M. de Nangis pendant sa maladie pour qu'il en fit des présents aux médecins, chirurgien et apothicaire qui ont eu soin de lui.
Depuis la mort de M. de Nangis, il n'y a point eu de musique chez la Reine jusqu'à présent , et même il n'y a point eu de jeu les deux ou trois premiers jours. La Reine parott toujours fort affligée ; elle continue de voir de temps en temps, les soirs, M. l'abbé de Broglie, et il y a toujours une ou deux dames du palais qui veillent auprès d'elle les soirsjusqu'à ce qu'elle soit endormie. La Reine aessayé inutilement dans plusieurs conversations d'engager M. d'Estissac à accepter la place de chevalier d'honneur. M. d'Estissac, lui a représenté que, ne voulant pas accepter cet honneur sans remplir exactement les devoirs assidus et inséparables de cette charge, sa situation ne
(I) Pot-pourri se dit de ce* compositions que les femmes font de plusieurs parfums, mêlés dan* un pot, pour faire sentir bon dans leur chambre. (Dicf. de Trévoux. )
lui permettoit pas de profiter des bontés de S. M., tant par rapport à son bien qu'à cause de M"e d'Estissac, qui ne pouvoit guère se séparer de M"* de la Rochefoucauld pour venir faire ici un établissement ; ajoutant d'ailleurs que cette assiduité auprès de la Reine le mettroit hors de portée de faire sa cour au Roi dans ses voyages, puisqu'il se croiroit encore plus obligé de rester à Versailles dans des temps d'absence et de solitude que dans aucun autre.
Outre les prétendants à cette place dont j'ai parlé cidessus, il y a encore eu M. le duc de Ruffec qui Ta demandée et M. de Bauffremont le père. On nommoit aussi M. de Tavannes, qui commande en Bourgogne cependant M. l'archevêque de Rouen, son frère, assure fort n'avoir pas demandé pour lui. Il y a longtemps que l'on sait que Mmc la duchesse de Yentadour demandoit pour M. de la Mothe-Houdancourt, son neveu à la mode de Bretagne; et depuis quatre ou cinq jours l'on étoit sûr qu'il seroit nommé ; cependant cela ne fut déclaré qu'hier matin. M. de la Mothe est lieutenant général, servant actuellement en Bohême ; il est grand d'Espagne, bien fait, fort gaillard (1) et fort aimable ; il a environ cinquante-deux ans.
On est toujours ici dans une grande incertitude sur ce qui peut être arrivé à M. de Boufûers ; il est maréchal de camp et sert en Bohème depuis le commencement de la guerre; il a été très-mal à Prague d'une colique néfrétique pendant le siège; et étant obligé d'aller prendre les eaux d'Aix-la-Chapelle, il demanda permission au Grand-Duc de sortir. 11 partit de Prague, le 8 ou 9 septembre, avec quatorze domestiques, ayant à la vérité promis de n'écrire à personne ; on n'a aucune nouvelle de lui à Aix-la-Chapelle, et Mme de Boufflers ni personne n'en ont reçu de nouvelles depuis ce temps.
(1) Il avoitété l'amant de M»e de Moras, mère de M"* de Morasqui s'étoit évadée du courent pour aller épouser M. de Courbon.
Du jeudi 18, Ver tailles. — On adonné hier à M. l'archevêque de Rouen L'appartement de feu M. le maréchal de Nangis, au-dessus de la Reine; et celui de M. l'archevêque de Rouen, qui est auprès de M. de Saint-Florentin, a été donné en même temps à M. d'Argenson, ministre d'État.
Du lundi 22, Versailles. — L'article ci-dessus étoit le premier arrangement; mais M. d'Argenson a mieux aimé rester dans l'appartement qu'il a comme intendant de Paris , jusqu'à ce qu'il s'en trouvât un autre qui lui convienne, et l'appartement de M. l'archevêque de Rouen a été donné à M. le duc d'An ville. Le Roi a donné aussi à M. de Téssé un appartement qu'avoit feu Bontemps dans le haut de la surintendance et qui faisoit partie de celui de feu Mn,e de Lauzun.
J'ai marqué ci-dessus que le Roi n'avoit point parlé à M. de Beauvau : tous les amis de M. de Belle-lsle en étoient affligés; M0,e de Mailly en a voit déjà parlé au Roi, qui lui avoit dit que cela ne provenoit point d'aucune peine qu'il eût contre M. de Beauvau ni contre H. de Belle-lsle, mais seulement de ce qu'il ne connoissoit point M. de Beauvau. M"" de Mailly, sachant l'effet qu'avoit fait le silence du Roi, en parla encore à S. M. le jeudi 18 de ce mois ; il y avoit ce jour-là grand couvert. M. de Beauvau vint au souper ; quelqu'un de ceux qui y étoient lui ayant fait quelques questions sur des particularités de Prague, le Roi demanda ce que l'on disoit, et commença dèsce moment à faire plusieurs questions à M. de Beauvau ; la conversation dura pendant tout le souper ; après le souper, étant remonté dans son petit appartement , il dit en entrant à Mm* de Mailly : « Madame la comtesse, vous serez bien contente de moi, car je n'ai cessé de parler à M. de Beauvau pendant mon souper. »
Le lendemain 19, Mroc de Mailly alla chez Mm* de Bellelsle, et y resta fort longtemps. Je fus présent à presque toute cette conversation. M"" de Mailly assura Mm* deBelle-
lsle qu'elle ne devoit avoir nulle sorte d'inquiétude, que le Roi connoissoit rattachement de M. de Belle- lsle pour sa personne et pour ses intérêts et qu'il étoit fort content de lui; elle ajouta beaucoup de marques d'amitié pour M. etMme de Belle-lsle, et il parolt qu'elle est véritablement dans leurs intérêts.
M. de Beauvau vint ici il y a quelques jours, et y fit un grand détail de la conversation qu'il avoit eue avec M. le Cardinal ; il a été bien reçu de S. Ém. et de tous les ministres. 11 rendit compte à M. le Cardinal, fort en détail, des négociations de M. de Belle-lsle, et lui dit que S. Em. pouvoit se souvenir que ce n'avoit été que sur le plan qu'elle-même avoit formé que l'on avait arrangé toutes les différentes opérations politiques et militaires ; que par conséquent l'on ne pouvoit s'en prendre à M. de Bellelsle sur le premier projet. 11 lui raconta ensuite ce qui s'étoit passé dans l'exécution de ce projet, et lui lit remarquer l'attachement, le zèle, la fidélité avec lesquels M. de Belle-lsle avoit exécuté les ordres qui lui avoient été donnés. Étant venu ensuite à l'article de la retraite de Frauenberg, il lui dit que ç'avoit été malgré toutes les représentations de M. de Belle-lsle que M. le maréchal de Broglie avoit voulu étendre son armée depuis Thein jusqu'àAunau(l); quedepuis, M. de Belle-lsle, étant alléà sa mission auprès du roi de Prusse , avoit envoyé deux courriers avertir M. de Broglie de la marche des ennemis; que M. de Broglie n'avoit point ajouté foi aux dépèches venues par le premier, et que le second étant arrivé à minuit, lorsque M. de Broglie étoit couché, M. le comte de Broglie, sachant que c'étoit un paquet de M. de Bellelsle, n'avoit jamais voulu qu'on éveillât son père. 11 lui expliqua ensuite la précipitation avec laquelle s'étoit faite la retraite, les représentations inutiles qui avoient été faites à M. de Broglie de rester au moins posté sur la
(1 ) Nous croyons que ce mot est une «rreur, et qu'il faut lire : Crumau.
Beraun, quoique cependant il n'y eût que i50 hussards environ qui harcellassent l'armée , celle du prince Charles étant à deux journées de là. Il entra ensuite dans le détail de ce qui s'étoit passé pendant le siège de Prague, finissant par leur première sortie, à lui et M. de Brissac, le 15 septembre, laquelle n'eut aucun succès par la faute des arrangements qu'on auroit dû prendre. 11 dit que le détachement ayant été obligé de revenir à Prague, pour prendre de nouveaux ordres, arriva près de la ville dans le temps que M. le maréchal de Broglie dormoit ; que M. le comte de Broglie en ayant été informé ne voulut jamais qu'on éveillât M. le maréchal de Broglie, et dit que le détachement n'avoit qu'à rentrer. Pendant cette conversation, M. le Cardinal étoit les deux mains appuyées sur la table couvrant son visage et sans dire un seul mot. M. de Beauvau finit par dire à S. Em. que M. de Broglie étoit valeureux, et qu'il avoit été brillant, mais qu'il n'étoitplus de même qu'en Italie; que les différentes attaques d'apoplexie avoient entièrement changé son humeur et son caractère.
Du mercredi 24, Versailles. — Il y a eu des nouvelles de Prague du 11. Tout le monde s'y portoit bien; M. le maréchal de Broglie n'étoit point sorti, et l'on ne parloit point de sortir. Il y a toujours quelques hussards aux environs de cette ville. On a nouvelles que M. le comte de Mortemart est sorti de Prague; cette nouvelle est de M. de Tallard. Ils ne reçoivent point de nouvelles à Prague.
Les logements sont donnés; celui de Mmt de Mazarin à Mme de la Tournelle ; celui de M"4 de G ra mont à M. d'Argenson ; celui qu'il avoit, à M. de Brou; celui que l'on refait vis-à-vis Mme de Mailly est donné à Mrac de Flavacourt; celui auprès de M. le cardinal Tencin, à Mroc de la Mothes en attendant.
On ne dit rien du courrier d'hier : il est de M. Desalleurs à M. Amelot ; on croit cependant qu'il n'a pas ap-
porté de joie ni de satisfaction ; mais il n'y a eu aucune affaire. Ce sont apparemment des négociations.
Du vendredi 26, Dampierre. — On pourra juger par deux lettres (1) de la réalité des observations de M. de Beauvau. Celle de M. de Maillebois, du 16 de ce mois, arriva il y a quelques jours, par un courrier de M. Desalleurs de Dresde. L'on ne dit mot alors de ce courrier, et ce n'est que depuis peu que l'on sait que M. de Maillebois a été obligé de revenir du coté d'Egra ; on ne sait point encore quels ordres la Cour lui aura envoyés.
Il y a déjà plusieurs jours que Ton a eu des nouvelles de M. de Boufflers ; c'étoit le jeudi 18 de ce mois ; il a été conduit à Lintz, où il a été gardé comme prisonnier d'État pendant onze ou douze jours; de là mené à Munich, où son escorte le laissa. Il avoit dès ledit jour jeudi donné de ses nouvelles de Mannheim.
On sut avant-hier que les appartements étoient donnés : celui de feu Mmo la duchesse de Gramont, dans l'aile des princes, à M. d'Argenson, celui de M. d'Argenson à M. de Brou, aujourd'hui intendant de Paris , celui de feu M™e de Mazarin à M™ de la Tournelle, celui qu'on avoit destiné d'abord à M. d'Argenson, en attendant, et qui est auprès de celui de M. le cardinal Tencin dans la galerie des princes, est donné aussi en attendant à M. de la Mothe-Houdancourt. A l'égard de M,ne de Flavacourt, le Roi lui en a donné un qui n'est pas encore fini ; c'est celui dans l'aile neuve qu'occupoit cidevant M. l'abbé de Pomponne, qui avoit été donné à Mme de Mailly, étant vis-à-vis le sien. Elle n'a pu l'habiter, les murs s'étant trouvés trop mauvais. On travaille actuellement à cette réparation.
Depuis ce que je viens de marquer de l'armée de Bohème, on a su que M. le maréchal de Broglie avoit
(I) Voy. â»x pièces justificatives.
défendu que Ton rendit compte d'aucun détail à M. de Belle-Isle. M. de Belle-Isie a été le premier à souscrire à cet ordre, ne voulant en écouter aucun.
Le Roi alla avant-hier souper à la Meutte, d'où il revint hier au soir. Les dames étoient Ma" d'Antin , de Ruffec (duchesse), de Saint-Germain et de Flavacourt; celle-ci pour la première fois
Du lundi 29, Versailles. — - Nous avons appris aujourd'hui , en arrivant de Dampierre , que le fils dont Mme de Sassenage étoit accouchée il. y a deux ou trois jours, venoit de mourir. De nei^f enfants qu'a eus M™* de Sassen<age, il n'y avoit de garçon que celui-là.
Du mercredi 31, Versailles. — Les affaires sont toujours à peu près dans le même état en Bohême; on espéroit que la jonction de nos troupes se ferait avant le l*r de novembre; mais on ne peut plus savoir quand cette jonction se fera, ni môme si elle sera possible. L'armée de M. de Maillebois s'étoit avancée jusqu'à Elnbogen sur l'Eger et même par delà; M. de Maillebois a pris le parti de revenir i Egra , faute de subsistances, et l'on ignore encore quel parti on prendra. L'on comptoit que M. le maréchal de Broglie ferait quelques mouvements pour venir au-devant de l'armée ; cependant il n'a pas jugé à propos jusqu'à présent de sortir de Prague. On lui a envoyé ordre d'aller se mettre à la tête de l'armée de M. de Maillebois ; mais l'on doute beaucoup que cet ordre soit exécuté, d'autant plus qu'il n'est pas aisé présentement de sortir de Prague, les hussards étant répandus autour de cette ville. La division entre MM. de Broglie et de Belle-Isle est plus grande que jamais. J'ai déjà marqué ci-dessus que dès les commencements M. de Broglie avoit dit hautement son avis, dès Strasljourg, sur les projets militaires formés en conséquence' de l'élection de l'empereur; quoique M. de Belle-Isle en ait été instruit , il ne laissa rien ignorer à M. de Broglie, à son arrivée, de tous les arrangements qu'il avoit faits.
Le caractère particulier et essentiel de M. de Belle-Isle c'est de ne connoltre ni haine personnelle, ni jalousie, lorsqu'il s'agit du plus grand bien , de l'intérêt du Roi et de l'État; il n'a cessé de se conduire toujours par ces mômes principes. Ce fut en conséquence qu'après le combat de Sahay, il conseilla à M. de Broglie ou de marcher à Budweis, ou de se retirer à Pisek, Peu de jours après, il donna des avis à ce général, par deux ou trois courriers différents , que le prince Charles marchoit à lui. Depuis qu'il s'est trouvé enfermé dans Prague, il n'a cessé de prendre régulièrement les ordres de M. deBroglie, le voyant ou lui écrivant tous les jours. Ceux même qui sont attachés aux intérêts de M. de Broglie conviennent que la défense de Prague est l'ouvrage de M. de Belle-Isle, et que M. deBroglie n'a pas à beaucoup près les mêmes connoissances et la même expérience pour la défense d'une place. Les amis de M. de Broglie ne peuvent aussi s'empêcher d'avouer qu'il a de l'humeur et de la vivacité; d'autres ajoutent que quoiqu'il ait été brillant, les années et quelques attaques d'apoplexie ont fait tort à sa mémoire et à sa tête. Dans cet état Ton peut juger de ce que M. de Belle-Isle a eu et a encore à souffrir. Malgré ces peines continuelles, il a toujours continué à user de la même déférence pour M. de Broglie et à se donner tous les mouvements nécessaires pour la défense de la ville , sans marquer ni humeur ni mécontentement. Soit que la Cour ne soit pas suffisamment instruite, ou qu'elle ne veuille pas ajouter foi à ce qu'elle apprend, l'on a envoyé d'ici une patente à M. de Broglie pour commander toutes les armées. Douze ou quinze jours après que M. de Broglie eut reçu cet ordre, il fit défendre de rendre compte d'aucun détail à M. de Belle-Isle. Ce fut à l'occasion du détachement qui étoit allé s'emparer de Melnik, pour se rendre maître de la communication de l'Elbe. Les ordres de M. de Broglie ayant demandé quelques explications,
on vint les demander A M. de Belle-lsle, qui donna les éclaircissements nécessaires; M. de Broglie le sut, et envoya aussitôt ordre aux officiers de ce détachement de ne rendre aucun compte à M. de Belle-lsle. Sur cette nouvelle , M. de Belle-lsle écrivit d'exécuter à la lettre ee qui avoit été ordonné, et qu'il ne vouloit entendre parler d'aucun détail. Dans ces circonstances, M. de Belle-lsle, depuis la levée du siège , avoit demandé avec instance la permission de revenir, ajoutant cependant que ce n'étoit que parce qu'il jugeoit sa présence inutile, et que si Ton avoit besoin de lui , ou pour la négociation, ou pour les opérations militaires, qu'il seroit toujours prêt à exécuter ce qui lui seroit ordonné. La permission de revenir lui a été refusée ; ce refus est fondé, dit-on , sur ce que M. de Broglie ayant ordre de sortir de Prague , il faut qu'il reste un général pour commander les troupes qui y resteront.
La môme division se trouve en partie entre M. de Maillebois et M. le comte de Saxe. M. le comte de Saxe, capable de former de grands projets et de les bien exécuter, d'ailleurs ayant toujours auprès de lui quatre ou cinq aides de camp qui savent la langue et connoissent le pays, avoit proposé différentes opérations avant et depuis l'entrée en Bohème. M. de Maillebois n'a pas cru devoir suivre tous ces projets , étant obligé de se conformer aux ordres qu'il a reçus tant de la Cour que de M. de Broglie, la lettre du 11 septembre reçue de la Cour lui ayant marqué de ne point faire d'entreprises dont le succès pût être douteux. On verra plus de détails sur cet article dans une. lettre qui est à la fin de la minute de ces Mémoires (1).
L'empereur, qui a toute sa confiance en M. de Bellelsle, et tous les ministres étrangers qui sont à Francfort
(l) Voir aux pièce* Justificative*.
pensant sur lui avec la même estime, ne voient qu'avec une peine extrême l'arrangement présent des affaires. Je vis il y a quelques jours une lettre d'un de ces mi» nistres qui a le plus de considération dans l'Empire, et qui n'a nulle liaison particulière avec la France. Cette lettre est conçue dans des termes très-modérés et même très-respectueux pour le ministère de France ; d'ailleurs remplie des éloges les plus flatteurs pour M. de Belle-Isle et de la douleur la plus vive et la plus sincère sur tout ce qui se passe en Bohème.
On ne peut juger dans cette situation quelles sont les intentions du Roi. Il parolt toujours que c'est M. le Cardinal qui décide seul des opérations politiques et militaires, et que M. Amelot et M. de Breteuil se contentent de lui rendre compte , n'osant et ne pouvant "rien prendre sur eux. Il y a des moments où M. le Cardinal parolt accablé de tant de contrariétés et de mauvais succès; dans d'autres il semble que la gaieté et la douceur de son caractère le mettent au-dessus des événements; il travaille toujours avec la même assiduité , cependant sa mémoire souffre. En voici deux exemples que je sais d'original. Il y a quelques jours que s'étant informé des personnes qui étoient venues à Dampierre avec moi , on lui nomma Mme la comtesse d'Egmont; soit qu'il n'eût pas bien entendu ou qu'il ne s'en souvint pas , il demanda qui elle étoit. Mm* de la Tour vint ici il y a peu de jours; on sait que son mari est intendant , premier président et commandant en Provence , et que l'infant don Philippe , après avoir été plus de deux mois en Provence, est actuellement en Savoie depuis assez longtemps. M"" de la Tour alla voir M. le Cardinal, qui lui dit : « Vous avez toujours l'Infant? »
Au milieu de ces grandes et importantes affaires, M. le Cardinal ne néglige pas les plus petites. Il y a quelque temps que Mrae de Luynes alla le voir au sujet
d'une cloche des Capucines, à Paris, qui doit être tenue par la Reine et M. le Dauphin , c'est-à-dire par M"' de Luynes, au nom de la Reine, et par M. de Chàtillon, au nom de M. le Dauphin. Ils'agissoit de régler ce qu'il convenoit de faire ; il lui dit qu'il se souvenoit que le Roi en avoit tenu une à Saint-Germain, qu'il alloit écrire à M. le maréchal de Noailles en Flandre pour savoir ce qu'on avoit donné.
En Flandre, les affaires sont toujours dans la môme situation. Nous y avons environ 35,000 hommes; tous les princes du sang, hors M. le prince de Conty , y sont ; et M. le maréchal de Noailles est occupé à mettre en état de défense toutes les places qui peuvent être attaquées. On sait, il y a plusieurs jours, que le voyage du roi d'Angleterre est ubsolu ment rompu, et que mylord Carteret, qui a été envoyé en dernier lieu auprès des États Gé- ' néraux (1) pour faire les dernières instances, n'a pu les déterminer. Il leur avoit proposé de faire une ligue offensive et défensive avec les Anglois , ou du moins de mettre des garnisons hollandoises dans les places de la reine de Hongrie, afin que les troupes autrichiennes puissent en sortir. La République a refusé de consentir A la ligue; et à l'égard des places , elle a répondu que par le traité d'Utrecht elle étoit chargée de garder celles de la Rarrière, qu'elle n'en vouloit point garder d'autres. Mylord Carteret, peu satisfait de ces réponses, demanda pourquoi donc la République avoit un si grand nombre de troupes. Ils répondirent que ce n'étoit pas pour faire la guerre, mais pour faire la paix.
11 y eut hier grand couvert. M™ de Fitz-James , qui est de semaine , devoit rester au souper ; comme elle n'étoit point arrivée au moment que le Roi se m et toit à table, Mmc de Luynes , qui vit que la Reine n'avoit au-
{\) De Hollande.
cune de ses dames, prit le parti de rester au souper; M"'* de Fitz-James arriva un moment avant qu'on servit le rôti, et après avoir dit un mot à la Reine alla prendre sa place. Ce n'étoit pas autrefois l'usage d'arriver le souper commencé, surtout pour une dame assise.
Aujourd'hui, veille de la Toussaint , le Roi a été à la chasse aux environs d'ici; il est revenu de bonne heure, et a été aux premières vêpres. C'est M. Tévéque d'Uzès (Bauyn) qui a officié.
11 y a quelques jours que l'on sait la mort de M. l'évéque de Clermont. C'étoit le P. Massillon, autrefois grand prédicateur. Le Roi nomma hier à cet évèché M. l'abbé delà Garlaye, comte de Lyon, l'un de ses aumôniers.
Service de la Toussaint. — Le Roi fait mettre du rouge à Madame. — Affaires militaire*. — Le Roi, M™ de Mailly et M«e de la Tournelle; M«»« de Mailly. — Départ de Mme de Mailly pour Paris; le Roi lui écrit. — Nouvelles de Prague. — Installation de Mme de la Tournelle à Choisy. — Sacre de l'abbé de Ventadour à Strasbourg. — M. de Grimberghen — M. de Belle-lsle remonte sa cavalerie; le duc de Chevreuse vend sa vaisselle pour remonter les dragons. — Détails sur le voyage de Choisy. — Position de Mmc de Mailly. — Conversation du Rolaveé M. do Soubise. — Places vacantes à l'Académie française. — Nouvelles de l'armée. — Présentation de M««« de Montauban. — M. de Ruhelieu et M"r de la Tournelle. - La Reine prend part à la position de Mra<: de Mailly. — Mot du Roi sur M. de Belle-lsle. — Souper secret du Roi. — Nouveau voyage de Choisy. — Chansons sur le Roi et M"** de la Tournelle. — Habitudes de la Reine. — Mort de l'abbesse de la Saussaye. — Présentation du baron de Sickengen.
Du vendredi 2 novembre, Versailles. — Hier le Roi entendit la grande messe en bas. Ce fut Mme la comtesse de la Force (Amelot) qui quêta, pour la première fois, et M. d'Uzès qui officia. L'après-dlnée il y eut sermon. C'est H. Adam, curé de Saint-Barthélémy, qui doit prêcher FAvent; il s'énonce facilement et en bons termes
et prêche d'une façon utile, à ce qu'il parolt. Son compliment, qui fut plutôt une instruction qu'un compliment, ne fut point approuvé, parce qu'en parlant de la grandeur de la France, il ajouta des victoires et des conquêtes, discours peu placé dans les circonstances présentes.
Le soir, il y eut grand couvert, où Madame soupa ; Mra* de Tallard resta au souper derrière Madame ; Madame étoit sur le retour de la table , du coté du Roi, servie comme le Roi et la Reine, excepté qu'on lui apporte à boire sur une assiette , et qu'au Roi et à la Reine, c'est sur une sous-coupe. LeRoiavoit ordonné que l'on mit du rouge à Madame , ce qui la changeoit fort en bien.
Du samedi 3, Versailles. — On continue de dire que M. le maréchal de Broglie a très- réellement ordre de sortir de Prague et de venir se mettre à la tête de l'armée de M. le maréchal de Maillebois. On n'a point de nouvelles jusqu'à présent que cette armée ait fait d'autres mouvements que de venir d'Egra à Amberg. Il parolt que l'on est fort content des manœuvres de M. de Seckendorf avec les troupes impériales en Bavière. Ce général est le même qui étoit à la tète des troupes de l'empereur Charles VI, dans l'affaire de Clausen, où fut tué le fils aîné de M. le duc de Béthune. On prétend que le prince Eugène n'avoit pas d'opinion de M. de Seckendorf et qu'il lui croyoit trop de vivacité; soit qu'il se soit trompé dans son jugement, soit que l'âge et l'expérience aient donné lieu à M. de Seckendorf de se corriger, il est présentement très-estimé. M. de Belle-Isle en fait beaucoup de cas, et M. de Seckendorf, de son côté, a l'opinion la plus avantageuse de M. de Belle-Isle.
J'ai appris aujourd'hui que dans le temps que Von envoya à M. de Broglie la patente pour commander les trois armées, avec le pouvoir de les refondre en une s'il le jugeoit à propos, et de changer les brigades, M. de Bre-
teuil écrivit à M. de Belle-Isle, lui marquant que le Roi ne cessoit point d'avoir confiance dans sessoins et son zèle, et qu'il comptoit qu'il lui endonneroitde nouvelles preuves, en suppléant, s'il étoit nécessaire, à ce qui pourroit être oublié par M. de Broglie : ce sont à peu près les termes de la lettre.
La juste attention que l'on a toujours eue jusqu'à ce moment aux affaires politiques et militaires est un peu suspendue dans ce moment par un événement de l'intérieur des cabinets. On s'aperçoit depuis huit ou dix jours, et plus particulièrement depuis deux ou trois, que le Roi ne pense plus de la même façon pour Mme de Mailly, et que ce changement vient d'un goût nouveau et qui parolt très-décidé pour M1"* de la Tournelle. Cependant les dîners et soupers continuent, comme à l'ordinaire, mais fort tristement, et il y a eu beaucoup de larmes répandues par M™ de Mailly. Elles ont paru faire peu ou point d'impression sur l'esprit du Roi. Rien ne parolt cependant encore au dehors entre le Roi et M"* de la Tournelle. Elle sort peu, et on ne la voit presque nulle part. Le Roi se couche à minuit au plus tard depu is sept ou huit jours. On a jugé par plusieurs entretiens de M. de Richelieu avec M"* de La Tournelle et par une conversation qu'il eut avec le Roi, à la chasse, deux ou trois jours avant son départ pour la Flandre, qu'il avoit été chargé de cette négociation. M10* de Mailly, qui couche toujours dans le petit appartement à côté des cabinets, comme j'ai marqué ci-dessus, de voit aller coucher hier dans son ancien appartement, etMmc de Flavacourt, qui l'occupe, devoit monter dans celui d'en haut et y coucher dans un lit de camp de louage , Mmc de Mailly ni elle n'ayant point de meubles. On transportoit hier tous les meubles de Mme de Mailly, et le Roi lui avoit dit qu'elle pouvoit emporter le meuble de son appartement et tout ce qui y étoit; mais elle n'accepta point cette offre, et le projet fut changé hier pendant le souper. Le Roi lui dit qu'elle pouvoit cou-
cher dans ce petit appartement. Son état est d'autant plus digne de compassion, qu'elle aime véritablement le Roi , et qu'elle est aussi zélée pour sa gloire qu'attachée à sa personne ; elle a beaucoup d'amis et est digne d'en avoir, n'ayant jamais fait de mal et ayant au contraire cherché avec vivacité à rendre service. Elle n'aura pas été longtemps à ressentir les suites de la faute que son f>on cœur lui a fait faire , en quittant sa place de dame du palais. On prétend que le goût du Roi pour Mmc de la Tournelle existoit du vivant même de M™c de Mazarin, et que c'est la volonté particulière de S. H. qui a décidé de la place de dame du palais pour M"' de la Tournelle.
On ignore encore quelles seront les suites de cet événement. Les réflexions que l'on peut faire sont : que Mrac de la Tournelle n'aime point M. de Maurepas, et que M. de Richelieu ne peut le souffrir; d'ailleurs M. de Richelieu est ami intime du cardinal Tencin.
11 y a encore une quatrième sœur, qui n'est pointmariée; on l'appeloit Mlic de Montcavrel, aujourd'hui on la nomme M"c de Mailiy. Avant tout ceci et avant la mort de Mm* de Mazarin, Mme de Mailly étoit fort occupée de la marier; le Roi a fort entré aussi dans ce projet ; M'ne de Mailly n'en savoit pas la raison : le fait estqueMllede Mailly est intime amie de Mmc de la Tournelle, au même point que Mme de Vintimille l'étoit de M,nc de Mailly ; c'est un caractère vif et gai, à peu près semblable à celui de M"* de la Tournelle. La figure n'est pas de même; on ne peut pas dire qu'elle soit laide, mais elle n'est pas jolie. Le projet est donc de lui faire épouser M. le .duc de Lauraguais, fils de M. le duc de Brancas. M. de Lauraguais est veuf, et a voit épousé en premières noces M"" d'O, dont il a deux garçons. On dit le mariage fort avancé.
M. de Chabot, frère de feu M. de Léon, qui a environ cinquante-trois ou cinquante-quatre ans , avoit fort grand désir d'épouser M,le de Mailly; il est riche, il vouloit lui assurer 20,000 livres de rente et faire, outre cela, des
avantages considérables aux enfants qu'il pourrait avoir d'elle. M. de Chabot est veuf et a plusieurs enfants du premier lit. M"e de Mailly n'a pas voulu entendre parler de ce mariage. On croit que le Roi ne donne rien pour la marier. M"" de Brancas compte bien en tirer de grands avantages , et avoir pour elle et pour sa belle-fille des places chez Mœ' la Dauphine. M. de Richelieu est intime ami de Mme de Brancas.
Du dimanche \, Versailles. — Mœe de Mailly partit hier à sept heures du soir pour aller à Paris; elle partit du petit appartement des cabinets , dans un carrosse du Roi qui l'attendoit sous la voûte. Elle n'a point de maison à Paris. M. de Mailly en a une à la vérité; mais on peut juger que, quoiqu'ils se voient de temps en temps, ce n'est pas là où elle compte habiter. Mne la comtesse de Toulouse lui donne une chambre à l'hôtel de Toulouse. Mne de Mailly avoit encore bier dîné dans les petits cabinets avec le Roi, et M. de Meuse, à l'ordinaire. Le Roi lui dit en partant: «A lundi. » Effectivement l'arrangement est fait, au moins il rétoit hier au coucher du Roi, que M**- de Mailly seroit de retour ici demain lundi à quatre heures. Le Roi dit qu'il continue et qu'il continuera à avoir de l'amitié pour elle et quil souhaite qu'elle demeure ici. On prétend qu'il y a déjà plusieurs jours qu'il lui dit : « Je vous ai promis de vous parler naturellement; je suis amoureux fou de M™ de la Touruelle; je ne l'ai pas encore, mais je l'aurai. » On prétend aussi que les projets du Roi pour M"" de la Tournelle ne sont pas nouveaux, comme je l'ai marqué, et que ceci avoit pensé être fait dès le temps de la mort de Mme de Mazarin ; on assure en même temps que jusqu'à ce moment-ci il n'y a encore que des propositions et des arrangements; il parolt constant aussi que le Roi la voit tous les soirs ; on dit que c'est chez elle, dans le logement de M. de Rennes, et que le Roi va absolument seul. M. de Meuse n'a point suivi Mme de Mailly à Paris; il est resté ici, et parolt toujours fort
bien avec le Roi. Hier, après le souper du grand couvert, le Roi remonta dans ses cabinets, et y fut environ une heure tète à tète avec M. de Meuse. Aujourd'hui, le Roi, après le conseil , est remonté dans ses cabinets et a dîné tète à tète avec M. de Meuse.
Hier, jour de Saint-Marcel, le Roi entendit la messe en bas, a cause du serment de M. le cardinal de Tencin. M. de Tencin avoit trois serments à prêter ; l'un comme cardinal, le second comme archevêque de Lyon, et le troisième comme commandeur de l'Ordre. Ce dernier sera pour la première cérémonie de l'Ordre ; a l'égard des deux autres, comme c'est le même, M. le cardinal de Tencin n'en prêta qu'un hier. La cérémonie de recevoir la barrette des mains du Roi s'est faite à Lyon, au nom de S. M.
Le Roi se coucha hier de fort bonne heure comme ces jours passés, et étoit fort gai. S. M. fait demain la Saint- Hubert et soupe au retour dans ses cabinets.
Du mardi 6, Versailles. — Il n'y a encore rien de nouveau par rapport à ce que j'ai marqué ci-dessus, du moins rien que l'on sache positivement. Le Roi continue à aller tous les soirs chez Mme de la Tournelle, et y reste deux et trois heures; il y va, à ce que Ton dit, seul et avec une grande perruque par-dessus ses papillotes, et un surtout. On assure cependant qu'il n'y a rien de fait. Il parolt qu'elle ne seroit point fâchée qu'on lui parlât de tout ceci; on prétend qu'elle demande des conditions -éclatantes, ce qui est fort contre le goût du Roi; mais il est extrêmement amoureux.
Mtae de Mailly est toujours à Paris, à l'hôtel de Toulouse; le carrosse du Roi qui l'y a mené y est encore ; le Roi lui écrit presque tous les jours , et elle lui répond ; maison croit que c'est pour lui mander de rester à Paris, et on juge que c'est la première condition qu'a exigée Mmc de la Tournelle. On est persuadé qu'il y aura aujourd'hui ordre de faire revenir le carrosse du Roi , d'autant plus qu'il est parti un écuyer du' Roi pour aller a Paris.
Mree de la Tournelle dit qu'elle est aimée de M. d'Agénois et qu'elle l'aime, qu'elle n'a nul désir d'avoir le Roi, qu'il lui fera plaisir de la laisser comme elle est, et qu'elle ne veut consentir à ses propositions qu'à des conditions sûres et avantageuses. Le Roi parolt dans des temps fort rêveur, dans d'autres il parle volontiers. Au retour de la chasse, hier, il soupa avec MM. de Meuse, de Bouillon, de Villeroy et M. le maréchal de Duras. Aujourd'hui il a dîné tête à tète avec M. de Meuse.
Le voyage de Choisy pour la semaine prochaine n'est décidé ni pour ni contre.
Mme la comtesse de Toulouse est venue ici aujourd'hui, et a dû voir le Roi.
Du jeudi 8, Versatiles. — Il n'y a encore rien de décidé, au moins publiquement, sur l'affaire dont j'ai parlé cidessus, et beaucoup de gens continuent à croire qu'il y a autant à parier contre que pour; cependant le Roi parolt d'assez bonne humeur, et le voyage de Choisy parolt décidé. Le Roi y va lundi ; d'abord ce devoit être jusqu'au samedi , mais on croit que ce ne sera que jusqu'au mercredi, et qu'il n'y aura point de dames. Le temps et la compagnie ne sont pourtant pas encore absolument sûrs. Ce qui est certain, c'est que le carrosse qui avoit mené M"" de Mailly revint avant-hier ; ce ne fut point un écuyer du Roi qui alla à Paris. Le Roi lui écrivit par un exprès. Elle est dans un état digne de compassion; sa santé n'étoit pas déjà bonne, on peut juger de sa situation. Elle ne veut voir qui que ce soit ; ce fut la réponse qu'elle fit avanthier à Mm? de Luynes, qui lui avoit marqué du désir de la voir. Elle ne songe en aucune manière à son intérêt, ni à l'arrangement de ses affaires; elle n'est occupée que du désir de revenir ici , et l'on croit que le Roi le désireroit aussi, mais que l'autre s'oppose à ce retour. M. de Meuse, qui continue à dîner toujours tête à tète avec le Roi, porta hier à M"* de Mailly une lettre de S. M. ; elle ne lui montra point cette lettre, mais on peut juger qu'elle en fut peu
contente; elle fit une réponse au Roi, fort touchante, et dont je erois qu'il fut peu touché. Il ne le fut pas davantage du récit pathétique de l'état où est M"e de Mailly. Ce n'est pas cependant qu'il n'en ressente quelques impressions, mais elles ne sont pas assez fortes pour ébranler les nouvelles dispositions de son cœur. Le Roi lui a écrit encore aujourd'hui.
MBe la comtesse de Toulouse vint avant-hier, comme je l'ai déjà marqué ; le Roi descendit chez elle, à l'ordinaire; mais il ne fut pas un moment tête à têle avec elle , et le nom de M"" de Mailly ne fut point nommé dans la conversation. M"ede La Tournelle, qui est de semaine, soupe avec la Reine toutes les fois qu'il n'y a point de grand couvert, et veille chez la Reine alternativement avec MŒe de Flavacourt.
Les nouvelles de Prague sont presque nulles dans ce moment-ci. M. le maréchal de Broglie a dû sortir le 27 octobre de cette ville pour aller se mettre à la tète de l'armée de M. de Maillebois ; il laisse l'armée dans Prague sous le commandement de M. le maréchal de Belle- Isle, avec lequel il eut, le 25 et le 26, deux conférences, Tune de trois heures, l'autre de cinq. Il doit passer par Dresde, mais on n'a pas encore nou voile qu'il y soit arrivé. M. le maréchal de Maillebois est, suivant les dernières nouvelles, sur la Naab, à un endroit qu'on appelle Nabburg; il n'est éloigné que de quatre lieues de la tête de l'armée du prince Charles.
Du vendredi 9, Versailles. — On sait d'hier que le voyage de Choisy est arrangé ; le Roi y va lundi après la chasse, et ne revient ici que vendredi, vraisemblablement après souper. Il y aura des dames, M,le delà Roche-sur-Yon, M'"' d'Antin, Mm* de la Tournelle et M™ de Flavacourt. Le Roi me dit hier au grand couvert qu'il avoit une commission à me donner, qui étoit de proposer à M°"* de Luynes et de Chevreuse d'aller à Choisy. M"" de Luynes a été, comme on peut le croire, justement peinée de cet arran-
gement, sentant toute l'indécence qu'il y auroit que la dame d'honneur de la Reine servit en quelque manière à installer Mme de la Tournelle à Choisy ; elle a fait part ce matin de sa peine à M. de Meuse, qui dîne tète à tète avec le Roi toutes les fois qu'il n'y a point de chasse, comme je l'ai marqué ci-dessus. M. de Meuse a pris le temps qu'il a cru le plus favorable pour en parler au Roi, et s'est servi des termes les plus propres A. adoucir cette représentation ; le Roi a répondu d'abord avec humeur : « Hé bien , elle n'a qu'à n'y point venir. » M. de Meuse a été ensuite une heure sans lui en reparler, après quoi le Roi lui ayant fait des questions sur ce qu'il avoit fait ce matin , M. de Meuse lui a dit qu'il avoit été voir Mme de Luynes; il a ajouté qu'il ne lui rendroit pas la réponse que le Roi avoit faite, parce qu'elle seroit sûrement très-affligée, dans la crainte de lui avoir déplu ; que comme c'étoit de S. M. qu'elle tenoit sa place, c'étoit à lui aussi à juger si la représentation qu'il avoit pris la liberté de lui faire de sa part étoit fondée; que comme l'objet principal de Mme de Luynes étoit de faire ce qui lui seroit agréable, elle exécuteroit ce que S. II. jugeroit à propos, par rapport à ce voyage. Le Roi a été un moment sans répondre ; après quoi il a pris un visage riant, et a dit à M. de Meuse qu'il allât trouver M*« de Luynes et lui dire qu'elle ne seroit point de ce voyage-ci, que ce seroit pour un autre, et qu'il ne lui savoit point mauvais gré de ses représentations. Ce n'est qu'à six heures que Mm* de Luynes a su cette réponse; elle avoit été auparavant chez M. le Cardinal, lui rendre compte de l'embarras où elle se trouvoit. M. le Cardinal a paru entrer assez dans sa peine ; mais il lui a dit qu'il ne pouvoit s'en mêler en aucune manière.
Il n'y a encore rien de décidé, au moins que l'on sache, sur ce que deviendra Mmr de Mailly.
On a eu des nouvelles de Prague. M. de Broglie en étoit sorti le 27. avec une nombreuse escorte d'infanterie.
M . de Contades doit arriver ces jours-ci ; il est maréchal de camp de l'armée de M. de Maillebois, qui l'envoie ici, apparemment pour rendre compte et recevoir des ordres.
M. de Picquigny est arrivé ce matin à Paris. M. de Soubise et lui étoient partis d'ici pour aller tous deux servir dans l'armée de M. de Belle-Isle , comme aides do camp de ce général ; ils sont revenus ensemble. Ils arrivèrent le 4 à Strasbourg ; c'étoit le jour du sacre de M. de Ventadour. M. de Soubise y doit rester quelques jours avec M. le cardinal de Rohan, M"e de Carignan et Mme de Soubise.
Du samedi 10, Versailles. — Le Roi a été aujourd'hui à la chasse, et M. de Meuse est allé à Paris dîner avec Mœe de Mailly; il lui porte encore une lettre du Roi.
C'est Mœo la duchesse de Ruffec qui va à Choisy à la place de MMe de Luynes. C'étoit, comme je l'ai marqué, M"' de Mailly qui averti ssoit les dames de la part du Roi. Pour ce voyage-ci, le Roi a fait avertir par différentes personnes. M. d'Estissac fut chargé hier au soir par le Roi, à son coucher, de proposer le voyage à M,le de la Roche-sur- Yon ; M. le duc de Villeroy fut chargé aussi de proposer le même voyage à Mme d'An tin, et de lui dire en même temps d'avertir Mme de la Tournelle et M™ de Flavacourt. Le Roi reviendra ici vendredi de bonne heure; on croit même qu'il y aura conseil ce jour-là.
On commence à parler ici plus favorablement sur ce qui regarde M. de Belle-lsle, et l'on parolt convenir assez que M. de Broglie n'est nullement capable de détails, mais qu'il est fort bon à cheval à la tête d'une armée ; l'on est persuadé que lui et M. de Maillebois ne s'accommoderont jamais, et on ne doute pas que ce dernier ne revienne.
Du dimanche 11, Versailles. — Le 4 de ce mois, M. l'abbé de Ventadour, coadjuteur de Strasbourg, fut sacré à Strasbourg. On ne peut rien voir de plus magnifique que cette cérémonie. M. de Soubise et M. de Picquigny arrivèrent ce même jour ù Strasbourg. Ils sont
NOVEMBRE iT«. 17J
arrivés ici, M. de Picquigny hier, et H. de Soubise aujourd'hui ; ils ont fait leur révérence : le Roi les a très-bien reçus l'un et l'autre. H. de Picquigny, qui ne put voir le Roi hier au soir, s'est présenté au lever, et le Roi Ta fait entrer avant les entrées de la chambre.
M. de Grimberghen n'a point encore pris le caractère d'ambassadeur, quoiqu'il soit nommé à cette qualité ; il attend encore quelques instructions. L'empereur vient de lui faire encore deux nouvelles grâces, l'une de lui accorder 20,000 livres de plus qu'il n'avoit n'étant que son ministre, ce qui fera environ 80,000 livres par an; l'autre est le titre de prince de l'Empire. M. de Grimberghen avoit un diplôme du feu empereur pour la qualité de prince, mais il n'avoit pas celle de prince de l'Empire ; il a fallu expédier un diplôme, qu'il a reçu ces jours-ci. L'expédition de ce titre lui coûtera environ 40,000 livres.
Du lundi 12, Versailles. — Nous avons appris , par M. de Soubise et M. de Picquigny, que M. de Belle-Isle avoit déjà remonté une partie de la cavalerie, des dragons et des hussards. Comme il y a peu d'argent à Prague, M. de Belle-Isle n'a pu en donner beaucoup à chaque régiment pour la dite remonte, ce qui a déterminé mon fils à vendre toute sa vaisselle pour aider à remonter plus promptement les quatre régiments de dragons qui sont à Prague. Ces quatre régiments sont : le Mestre-decamp, Dauphin, Surgères et Fleury.
Du samedi 17, Versailles. — Le Roi revint ici lundi après la chasse ; il s'habilla, et monta dans une gondola avec M,ta de la Roche-sur-Yon, llm< de la Tourneile, M™ de Flavacourt, M"" de Chevreuse, M. le duc de Villeroy et M. le prince de Soubise. Le Roi étoit auprès de M™6 de la Tourneile; il arriva à Choisy avant sept heures , et peu de temps après il- fit une partie de quadrille avec MUe de la Roche-sur-Yon, M. du Bord âge et M. de Soubise. Ml,,ed'Antin et Mmc de Ruffec étoient arrivées avant le Roi. Les hommes de ce voyage étoient M. le maréchal de Duras,
T. IV. îs
M de Bouillon, M. de Guerchy , qui est fort lié avec IT« de la Tournelle, M. le duo de Villars, M. de Meuse, M. le prince de Tingry, M. d'Anville, M. de Villeroy, M. du Bordage, M. de Soubise, M. le duc d'Estissac et moi. Les dames jouèrent à cavagnole jusqu'au souper.
Lorsque le Roi passa pour souper, MUede la Roche-sur- Yon alla prendre sa place" à la gauche du Roi ; toutes les autres dames attendoient vis-à-vis le Roi ; le Roi appela Mme d'Antin, qu'il fit mettre à sa droite; auprès de M- d'Antin, au retour de la table, étoit M de Bouillon ; ensuite M108 de la Tournelle, puis M. de Soubise ; Mm" de Ruffec, de Flavacourt et de Chevreuse étoient à l'autre bout de la table.
Le souper fut assez sérieux. M"" de la Tournelle avoit un fort bon maintien, l'air même un peu embarrassé ; elle ne parla presque point, et ne regarda jamais le Roi ; on prétend que le Roi la regardoit de temps en temps, mais on s'en aperçut fort peu. Après le souper, la partie de quadrille commencée avant souper fut continuée et suivie d'une antre ; le cavagnole recommença. M™ de la Tournelle y jouoit ; le Roi ne parut point s'en occuper, et après son jeu il n'approcha point du cavagnole, il alla se coucher. Le coucher fut fort prompt et assez sérieux. M"" de la Tournelle quitta le jeu, fit la conversation assez longtemps avec M. de Soubise, puis elle se remit au jeu ; elle y resta jusqu'à deux heures , que tout le monde se retira. Immédiatement après le souper, je vis MŒe de la Tournelle appeler Mroe de Chevreuse, avec laquelle elle eut une assez longue conversation debout. Je ne sus que le lendemain de quoi il avoit été question ; pour le bien entendre il faut expliquer la situation des logements de Choisy. Au rez-de-chaussée, adroite, il n'y a que la chambre du Roi ; à gauche, trois cabinets pour la compagnie ; ensuite une antichambre , une petite galerie qui conduit à la salle k manger. Au premier étage, immédiatement au-dessus de la chambre où le Roi couche, est la
chambre qu'occupoit Mmç de Mailly, et que Ton appelle la chambre bleue, parce que de la soie qu'avoit filée M*e de Mailly et qu'elle avoit donnée au Roi, S. M. en avoit fait faire un lit de moire bleue et blanche, avec la tapisserie et les sièges de même, et que pour assortir à ce meuble, toute la chambre jusqu'à la corniche a été peinte en bleu et blanc. Au-dessus de cette chambre , au second étage, est la bibliothèque, de laquelle il y a une porte de communication qui entre dans un autre appartement. A côté de la chambre du Roi est un escalier intérieur, qui monte à la chambre bleue et à la bibliothèque. Le Roi n'avoit pas voulu que l'on logeât personne dans la chambre bleue. Comme en comptant ce logement il n'y en a que six pour des dames au premier étage, et que par conséquent il falioit loger une des dames en haut, fil. du Bordage, qui fait les fonctions de gouverneur en l'absence de M. de Coigny, et qui avoit arrangé les logements, avoit mis Mme de Gbevreuse en haut auprès de la bibliothèque, et avoit môme dit tout haut qu'il l'avoit mise la comme la plus jeune. Dans la conversation dont je viens de parler, M""" de la Tournelle, qu'on avoit mise dans la chambre de Mademoiselle, qui est la plus près de la chambre bleue, dit à M"" de Chevreuse qu'on l'avoit mise dans une grande chambre, qu'elle ne pouvoit pas souffrir les grands appartements et qu'elle devroitlui faire le plaisir de troquer avec elle. M™ de Chevreuse lui répondit qu'elle ne pouvoit pas changer d'appartement dans la maison du Roi sans savoir la volonté du Roi et que le Roi lui en parlât. Mme de la Tournelle répondit qu'elle étoit persuadée que le Roi le trouveroit bon , et sur cela elle appela M. de Meuse ; M. de Meuse dit que sûrement le Roi trouveroit très-bon ce changement. Mme de Chevreuse persista toujours à dire que quelque envie qu elle ait de faire ce que désiroit M'"e de la Tournelle, elle ne pouvoit pas y consentir sans savoir les intentions; effectivement, si M. du Bordure lui en avoit dit un mot, elle
us.
auroit changé volontiers. La proposition demeura donc sans exécution; on n'en parla plus, et il n'y a point eu de changement dans les logements. L'appartement bleu, dont je viens de parler, au premier étage, est séparé de celui de Mademoiselle, où logeoit M"e de la Tournelle, par deux antichambres, dont Tune donne sur le grand et le petit escalier, et l'autre est commune avec l'appartement vis-à-vis. Le lundi donc toutes choses demeurèrent dans le même état. Le mardi au soir et depuis, les deux antichambres ont été condamnées après le coucher du Roi , et on n'entroit plus dans l'appartement vis-à-vis, qui étoit occupé par M™* de Flavacourt, que par-dessus le balcon ou par chez M"e d'Antin, qui n'en étoit séparée que par un cabinet commun. Le mardi, le Roi n'alla point à la chasse, et ne put planter à cause de la pluie ; il se promena seulement un peu, et passa la journée à jouer à quadrille, au trictrac et même à cavagnole. Ce dernier article peu important a cependant été remarqué. Dans les commencements, le Roi avoit joué à cavagnole, et même assez gros jeu. Depuis deux ans ou environ il avoit absolument cessé d'y jouer. On prête ndoit que c'étoit l'humeur que Mme de Mailly avoit très-souvent au jeu lorsqu'elle perdoit qui l'en avoit dégoûté. Le mardi donc il commença à y jouer un quart d'heure avant le souper, ayant un tableau de moitié avec Mmc de la Tournelle et auprès d'elle; depuis il y a joué tous les jours, avant et après souper. Les sociétés du cavagnole étoient : MIU de la Roche-sur-YonetM. de Villars ; M. de Tingry et M"" d'Antin ; MB* de la Tournelle toujours avec H. de Bouillon, quelquefois avec le Roi, et quelquefois H. deSoubise en quatrième. Le jeudi au soir même, le Roi eut envie de jouer avant le souper, et ne joua point cependant, n'ayant voulu accepter aucun des tableaux qu'on lui offrit; de orle qu'après souper il fit tirer les tableaux, et en fit garder un pour M. de Soubise et un pour lui , qu'il donna à gouverner à M. de Bouillon. Le mercredi, le Roi
alla à la chasse à Verrières ; il ne courut qu'un cerf, et revint de irès-bonne heure. Le jeudi, il fit voir tous ses bâtiments à Mne de la Tournelle après le dîner; le matin, il avoit planté son avenue, et les dames y avoient été en calèche. L'après-dinée, après les bâtiments, il y eut une grande promenade dans les jardins, où Ton fit entrer deux calèches pour les dames. Il n'y eut que M"8 de la Roche-sur-Yon et Mœede la Tournelle qui suivirent le Roi à pied. La pluie étant arrivée, ces deux dames montèrent dans la calèche qui étoit vide, et un moment après, le Roi y monta avec M. le duc de Villeroy pour revenir au château. Hier vendredi , le Roi déjeuna avec les dames. Aux déjeuners il s'est toujours mis auprès de Mme de la Tournelle. En sortant de table il se mit à cavagnole jusqu'au départ. Il arriva ici sur les sept heures, etsoupa au grand couvert. Il revint dans la même voiture avec les quatre dames qu'il avoit menées, et leur dit en revenant qu'il comptoit retourner mercredi à Choisy jusqu'à samedi , et qu'elles y viendroient. Les deux autres dames retournèrent de Choisy à Paris.
Le mercredi, M. de Meuse fut dîner à Paris avec M"e de Mailly. Je lui demandai le lendemain s'il lui avoit porté une lettre du Roi ; il me dit que oui, mais que c'étoit comme s'il ne lui en avoit point porté. Le Roi ne veut pas apparemment qu'on le sache. M"e de Mailly est toujours dans la plus grande affliction, et ne veut point que l'on parle au Roi d'aucun arrangement pour elle; mais on est persuadé que le Roi y songe, et qu'il est question de faire cet arrangement avec M. le Cardinal; mais que le Roi est un peu embarrassé d'en parler le premier au Cardinal. On estime que cela finira par un appartement dans une maison royale, peut-être même aux Tuileries, que le Roi payera toutes ses dettes, qui montent aux environs de 660,000 livres, dont il y a environ 180,000 pour sa personne, et le surplus des dettes de M. de Mailly, dont elle a signé, et que le Roi lui donnera outre cela 24,000 livres
de pension. Elle en a déjà 12,000, savoir : 1,000 écus anciennement, et 9,000 livres qu'elle vient d'avoir à l'occasion de la place de dame d'atours ; elle a outre cela 7,500 livres de rente de son bien, comme ses sœurs.
J'oubliois de marquer sur Ghoisy que tout le voyage s'est passé assez gaiement , au lieu que dans les autres voyages les mouvements d'humeur passagers et brusques de M"* de Mailly étoient quelquefois fecheux a essuyer.
M. de Soubise , que le Roi traite à merveille, eut jeudi une assez longue conversation avec S. M.; mais comme c'étoit à demi haut, quoiqu'on ne Tait pas entendue, on peut juger que cen'étoit pas de choses bien importantes. J'ai appris aujourd'hui que le jour ou le lendemain de son arrivée le Roi, au grand couvert , dit à M. de Tingry d'aller l'avertir; il monta dans les cabinets ; il resta avec le Roi depuis onze heures un quart jusqu'à une heure et demie ou environ. M. de Meuse fut présent à une partie de cette conversation. Le lendemain le Roi dit dans son son cabinet : « M. de Soubise parle bien , et ne dit que ce qu'il veut; il dit du bien de tout le monde, hors de lui. »
M. de Richelieu arriva hier de Flandre; on peut juger qu'il a été bien reçu dans les circonstances présentes ; il soùpa avec Mme de la Tournelle, et ils eurent tous deux grande conversation devant et après souper.
On croit M. de Broglie arrivé à l'armée de M. de Maillebois; maison n'en a pas encore reçu de nouvelles; il a ses trois enfants avec lui.
M. de Contades , dont j'ai parlé ci-dessus, qui vient de la part de M. de Haillebois, arriva hier ici.
M. le Cardinal est à Issy, et ne revient que demain.
Du dimanche 18, Versailles. — Le Roi soupa hier dans ses cabinets avec des hommes seulement; MM. de Richelieu, de Meuse et de Tingry y étoient.
M de Contades est arrivé ici aujourd'hui.
Le Roi soupera demain au retour de la chasse avec des dames dans ses cabinets.
Du mardi 20, Versailles. — Cet arrangement de souper avec des dames a été changé; le Roi soupa hier avec des hommes, à peu près les mêmes que ceux de samedi.
Il y a deux places vacantes à l'Académie par la mort de M. l'évèque de Glermont (1) et de M. l'abbé Houtleville , connu par son ouvrage sur la vérité de la religion. L'une de ces places est déjà remplie par M. le duc de Nivernois, avec l'agrément du Roi, suivant l'usage ; il n'est point encore décidé qui remplira la seconde place.
MM de Talleyrand accoucha il y a quatre ou cinq jours, d'un garçon; c'est le cinquième ou le sixième qu'elle a.
On sait depuis deux ou trois jours que M. le prince de Conty a reçu ses lettres de service en qualité de lieutenant général, et qu'il marcha dès le lendemain à la tète d'une division de l'armée de M. de Maillebois. H. le maréchal de Broglie n'étoit pas encore arrivé le 12 à cette armée.
Il arriva hier un courrier de Dresde avec la nouvelle que les ennemis avoient formé de nouveau le blocus de Prague. M. le maréchal de Belle-Isle mande, du 6, qu'il . n'a plus d'autres voies que celle des espions pour donner de ses nouvelles.
Du mercredi 21, Versailles. — Mme de Montauban fut présentée avant-hier; c'est une femme qui parott avoir environ trente-cinq ans; on dit que son nom est des Agrets; elle a un grand nez, d'ailleurs une figure ordinaire, et paroltfort polie; son mari est Lachau-Montauban, chambellan de M. le duc d'Orléans ; elle a été présentée par M™* de Pons , du Palais-Royal , celle dont
[Y) Masiillon.
le fils a épousé la fille de M. Lallemant de Betz, fermier général.
Depuis le retour de M. le duc de Richelieu, il parolt qu'il ne quitte point M"* de la Tournelle.
Le Roi vient de partir pour Choisy, d'où il ne reviendra que samedi après dîner. Toutes les mômes dames que l'autre voyage, hors Mmc de Ruffec, qui n'apas été avertie. Le Roi mène d'ici les cinq dames; les mêmes hommes que l'autre voyage, hors M. de Villars; M. de Richelieu de plus.
Les choses sont toujours au même état par rapport à M™ de la Tournelle , c'est-à-dire entièrement réglées, comme on le peut voir par ce que j'ai marqué ci-dessus de Choisy; d'ailleurs la passion du Roi est plus vive que jamais; non-seulement il la voit tous les jours, mais il lui écrit deux ou trois fois dans la journée, et l'on prétend que la conversation de M. de Soubisc, dont j'ai parlé ci-dessus, fut plutôt sur M°" de la Tournelle que sur Prague. Malgré cela, le Roi écrit tous les jours à Mroe de Mailly. Avant-hier elle disoit'à M"** de Flavacourt, qui l'alla voir à Paris, qu'elle venoit de recevoir la dix-huitième lettre du Roi ; il ne parle dans ses lettres que de son amour pour M"* de la Tournelle et de l'applaudissement général que l'on donne à son choix (1). Comme le Cardinal lui montre les bulletins de M. de Marville (2) , remplis des chansons sur les circonstances présentes, et qu'il a vu par les chansons que l'on soupçonnoit qu'il pourroit songer par la suite à son autre soeur, M"* de
(I ) Grand Bol, que vous avez d>sprit.
D'avoir renvoyé la Mailly !
Quelle haridelle aviea-voos la ! Alléluia.
(Voir cette chanson, page 384.)
(2) Feydeau do Marville , maître des requêtes, lieutenant général de police. Il remettait tous les jours au Roi one feuille ou bulletin qui contenait toutes les nouvelles et les chanson* de Paris.
Mailly, il ajoute dans ses lettres qu'il sait bien ce que l'on dit de lui (i), mais que pour le coup il croit être fixé pour toujours ; que Mœe de la Tournelle a autant d'esprit qu'il en faut pour être charmante.
On avoit parlé à Mmfi de Mailly d'aller à Poissy ; le Roi lui a mandé qu'il ne le vouloit point, que cet arrangement ne lui convenoit en aucune manière. Par ces marques de confiance, Mroc de Mailly s'entretient toujours dans l'espérance de revenir ici ; elle a mandé au Roi que son mari alloit revenir de ses terres, et que son père étant à Paris, elle séroit tourmentée par l'un et par l'autre si elle demeuroit dans Paris; qu'elle n'avoit d'autre asile et d'autre patrie que Versailles. Le Roi lui a répondu qu'il avoit assez d'autorité pour empêcher qu'elle ne fût tourmentée.
La Reine parolt prendre part à la situation de M"* de Mailly et désirer qu'elle soit bien traitée. MBe de la Tournelle a veillé la Reine à son retour, comme à l'ordinaire ; mais elle dit que sa présence est de l'opium pour la Reine, qu elle s'endort dès qu'elle la voit.
M . de Belle-Isle, qui est toujours incommodé de son rhumatisme à Prague, a écrit une petite lettre au Roi , du 6 ; il lui mande qu'il va être bloqué , et qu'il n'aura plus de ressource que celle des espions pour écrire. Malgré cela , il compte laisser un poste qu'il a établi à Leitmeritz sous les ordres de M. d'Armentières. Le Roi l'appelle cadet (c'est le sobriquet qu'on lui a donné). Le Roi dit hier qu'il lui avoit mandé, du 10, qu'il soutiendroit bien son poste et qu'il falloit du gros canon pour le forcer. Le Roi ajouta : « Il n'y a qu'à laisser faire Cadet , il se défendra bien. »
(I ) L'une est presque en oubli» l'autre presque en poussière ( Vintimille), La troisième est en pied ; la' quatrième attend Pour faire place à la dernière- Choisir une famille entière, Est-ce être Infidèle ou constant?
Du lundi 26, Versailles. — Le Roi revint avant-hier de Choisy ici ; il ramena les cinq dames dans sa voiture, et arriva à neuf heures et demie. En partant d'ici l'ordre avoit été donné pour le grand couvert samedi ; cet ordre a été depuis changé pour un arrangement de médianoche qui s'est fait à Choisy. Le Roi monta dans ses cabinets en arrivant, et soupa a minuit; il avoit demandé un potage au riz avec une poularde. Ce souper est fort secret. On croit cependant que c'est chez Mme de la Tournelle qu'il a été porté; on ne sait pas précisément qui yétoit; mais on peut compter sûrement sur M. de Richelieu. Il vint chez moi pendant que l'on étoit à table , il ne mangea point, et s'en alla avant minuit. Je ne sais si M. de Meuse y étoit , mais c'est tout au plus s'ils étoient quatre. On croyoit. qu'il y auroit aujourd'hui des dames à souper dans les cabinets, et on disoit que M,nc la Duchesse de voit en être; elle vient ici passer quelques jours, à l'occasion du baptême de ses trois petitsenfants, M. le prince deCondé, H. le comte de la Marche et Mlle de Conty. Les deux premiers seront tenus par le Roi et la Reine , et MUe de Conty par M. le Dauphin et Madame. Ce doit être jeudi. M°" la Duchesse n'arrive qu'aujourd'hui , et il n'y aura point de dames dans les cabinets.
Mercredi , jour du départ du Roi pour Choisy, il devoit aller à la chasse; il faisott un si vilain temps qu'on lui représenta qu'ayant une fluxion sur les dents ce seroit le moyen de la faire augmenter ; il parut avoir de la peine à se rendre à ces représentations, cependant il consentit à la fin a ne point aller à la chasse, et partit de meilleure heure pour Choisy. 11 joua à cavagnole en arrivant , à côté de Mmc de la Tournelle , et en société avec elle et M. de Soubise. Son mal de dent coutinuoit, et il avoit résolu de s'en faire arracher une qui avoit déjà été coupée et qui le f ai soit souffrir. Il quitta le jeu sur les six heures, et passa dans sa chambre; il revint un
quart d'heure , ou une demie heure après , étant fort pâle; il dit cependant qu'il avoit peu souffert, mais qu'il s'étoit trouvé mal. Il se trouva fort mal effectivement, et son visage fut fort longtemps à revenir; cependant il soupa à la même heure , et à peu près comme à l'ordinaire. Pendant tout le voyage, AT" d'Antin a toujours été, à souper, à la droite du Roi, le Roi l'appelant toujours à chaque fois; à la droite de Mnc d'Antin, au retour de la table, M. de Richelieu, ensuite Mme de la Tournelle et M. de Soubise. Les logement» n'étoient pas arrangés comme dans le voyage précédent ; Mmr de la Tournelle étoit dans l'appartement bleu , el M. de Richelieu au second étage, au-dessus d'elle, près de la bibliothèque; M"* de Flavacourt dans l'appartement de Mademoiselle, qu'avoit occupé Mn,c de la Tournelle.
Le jeudi , le Roi ne put presque pas sortir, à cause du temps et du reste de mal qu'il avoit encore aux dents; il joua à l'hombre et au trictrac , mais encore plus à cavagnole. Sur les cinq heures, il quitta le jeu, et fut assez longtemps sans y revenir. Pendant cet intervalle, M. de Richelieu et Mme de la Tournelle disparurent aussi ; je ne sais pas s'il y eut quelque entretien particulier.
Le vendredi , le Roi fut à la chasse. L'on sut ce jour-là 4ue M. le Cardinal avoit eu la fièvre pendant huit heures et un dévoiement assez considérable la nuit du jeudi au vendredi. H n'y a rien eu d'ailleurs dans le voyage de Choisy qui mérite d'être écrit. M™* de la Tournelle rougit quand elle sut que le Roi s'étoit trouvé mal , et parut même fâchée contre l'arracheur de dents , de ce qu'il n'avoit pas pu arracher la dent que le Roi vouloit se faire ôter. Le Roi et elle savent toutes les chansons qu'on a faites dans Paris , et elle les chantcit à Choisy , non pas tout haut , mai6 devant deux ou trois personnes (1).
(I) Le recueil Maurepas (t. 31) contient quinze pièces, chansons ou épigrammes, relative* au changement de maître*** de Louis XV. En général eea
Du mardi 27, Versailles. — Depuis le retour de Choisy, le môme arrangement parolt subsister. Mœe de la Tournelle , qui est de semaine , soupe avec la Reine tous les jours qu'il n'y a pas grand couvert , ainsi que les trois
chansons sont très-peu spirituelles, et souvent la grossièreté y tient Heu d'esprit Nous croyons cependant pouvoir en citer deux.
)<> Sur l'air : C'est une mtaue, de U parodie û'Hippolftt «t Jrtcl*.
Le Roi de vous • est dégoût*.
D'être sans esprit, sans beauté.
Ce prince vous accuse.
Sans moi, ce poste si brillant Dans la famille étoit vacant ; C'est une excuse.
»• Si» l'air de VMlkMa.
Grand Roi , que vous avex d esprit, D'avoir renvoyé la Mailly!
Quelle haridelle av ei-voua la !
Alléluia.
Vous serex cent fois mieux monta" Sur la Tonrnelle, que voua prenez :
Tout le monde vous le dira.
Alléluia.
Si la canaille ose crier
De voir trois scrurs se relayer
Le saint Père lui a fait don D'indulgences k discrétion Pour erfacer ce péché-là.
Alléluia.
Dite* tous les jours à Choisy, Avant que de vous mettre au lit, A vintimllle un libéra.
AUeluia.
• Mm» de Mailly.
"Les chansons dn temps scensent le cardinal Tenrtn d'avoir eu sa sœur ponr maîtresse. On dit qu'on objecte an Tencin,
Qui vbe an ministère , Qu'autrefois U eut pour ratln
La fille de son père.
RsMurcz-vous, dlt-U au Roi. etc. ( P. t».>
autres dames , parce que c'est l'usage de cette semaine , comme je l'ai marqué ci-dessus; elle se retire toujours à minuit lorsqu'elle le peut , et la Reine ne la fait plus veiller. La Reine va tous les jours chez M™ de Villars après souper ; une de ses dames la suit , y attend et la reconduit chez elle ; elle en envoie chercher ensuite une autre ; ainsi elle en a souvent deux pour rester avec elle, jusqu'à ce qu'elle soit endormie. Elle continue à voir assez souvent l'abbé de Broglie; son amitié pour le maréchal de Nangis est la principale raison de l'intérêt qu'elle prend au maréchal de Broglie. M. de Nangis aimoit beaucoup M. de Broglie, et lui a même laissé par son testament une tabatière à choisir dans les siennes. Ce qui a rapport au maréchal est toujours cher à la Reine. Il y a eu ces jours-ci une place de valet de chambre à acheter chez elle ; elle a été occupée aussitôt à la faire acheter à son valet de chambre, nommé la Roche.
Le Cardinal est mieux, et a vu hier et aujourd'hui quelques-uns de nos ministres et quelques étrangers; il est fort abattu, et la Peyronie, qui l'a été voir, disoit hier que le travail l'accable et empêche son estomac de digérer.
L'abbessede la Saussaye mourut il y a quelques jours; elle avoit quatre-vingt treize ans; elle étoit Navailles, sœur de M"" la duchesse d'Ëlbeuf.
M. de Sainctot a présenté aujourd'hui M. le baron de Sickengen ; c'est un petit homme qui parolt avoir environ quarante-cinq ou cinquante ans; il est vice-grandécuyer de l'électeur palatin ; depuis il s'est attaché à l'empereur, dont il est conseiller actuel ; il a l'ordre de l'électeur palatin. Si M. de Grimberghen n'avoit pas été incommodé, c'étoit lui qui de voit le présenter.
Les ennemis ont fait avancer plusieurs corps de troupes aux environs de Prague, dont on craint qu'ils ne forment le blocus; les courriers même ne passent plus; cependant M. de Belle-Isle a fait un fourrage à trois lieues de
Prague sans être inquiété. M. d'Armentières est toujours dans le poste de Leitmeritz, à douze ou treize lieues de Prague, avec 1,200 hommes.
11 y eut avant-hier conseil d'État, comme à l'ordinaire, et aujourd'hui conseil de finances; les deux nouveaux ministres n'entrent pas dans celui-ci. Après le conseil, le Roi a parlé en particulier à H. le contrôleur général ; on croit que c'est pour l'arrangement de Mm# de Mailly.
Baptême du prince de Condé , dti comte de la Marche et de M"* de Conty. — Voyage de la M «ut te. ~ M™ de Mailly. - Noutelleade* armées. — Le Roi va voir sa Matue équestre. — Billet du Roi. — Appartement* de M"»«" de Mailly démeublés et changement dans les logements. — Mariage de M de Lauragoais. — Jeu du Roi dans sa petite galerie. — Continuation de la correspondance du Roi avec M"' de Mailly. - Départ du petit de Vintimil|e. — Mariage du chevalier de Polignac avec M"* de la Garde. — Conversation du Roi avec Mmr la Duchesse. — M"* de Mailly aux Tuilerie*. — lia tabatière du Roi. — Mariage du prince Jules de Rohan avec M11* de Bouillon. - Habitudes de la Reine. — Ses regrets prolongés de la mort du maréchal de Nangi*. — Prise de Leitmeritz. — Le Roi ennuyé de travailler avec ses ministres. - Départ de M. de Richelieu. — Accouchement de M™' de Flavaeourt. — Arrangement de Mm* de Mailly. — Indifférence de Roi pour le* officiers blessé* qui reviennent de Bohême. — Réception de Marivaux à l'Académie française. — Gouvernement d'Amiens donné à M. de Picquigny. — Petite vérole de M"- de Chevreuse. — Conseil de* mintetre* chez, le cardinal de Tcncin. — Mort de M. d« 8aint-Aulaire ; son caractère. — Colère du Roi. — Nouvel appartement de M"" de la Tournelle. — Liste des bénéfice* — Nouvelles diverse*. - Arrivée de M. de Boufflers. — Mort de M. de Fargis. — Pension donnée au sculpteur Lemoyne ; dépenses de la statue du Roi.
Du samedi % décembre, Ver tailles. — Jeudi, 39 du mois passé, se fit la cérémonie du baptême de M. le prince de Gondé, de M. le comte de la Marche et de M"* de Conty. Le Roi n'alla à la chapelle qu'après le conseil ; il descendit en bas, et entendit la messe comme à l'ordinaire Les princes du sang s'étoient assemblés dans le cabinet du Roi, les princesses chez la Reine. La Reine passa de chez
elle chez le Roi, et le suivit à la chapelle. Il n'yavoit pas un seul des princes légitimés; ilsn'étoient pas encore revenus de Flandre. Avec le Roi étoient M. le Dauphin , M. le duc d'Orléans ( il y avoit bien longtemps qu'on ne l'a voit vu ici), M. le prince de Coudé, habillé de blanc, H. le comte de Charolois, et M. le comte de la Marche, aussi habillé de blanc. Avec la Reine étoient Madame (1), M"" Adélaïde, M™' la princesse de Conty, Mlu de Conty (2) vêtue de blanc, M11* de Sens et M1" de la Roche-sur- Yon. Mme la Duchesse ne se trouva qu'à la chapelle. Le prie-Dieu du Roi et de la Reine étoit un peu plus reculé de l'autel qu'à l'ordinaire ; M. le Dauphin et Madame sur le drap de pied ; les princes du sang au bord du drap de pied, suivant l'usage. Mm* Adélaïde entendit la messe dans une des petites tribunes en bas ; elle ne peut paroltre à aucune cérémonie publique, n'étant pas habillée en grand habit. Sur l'épaisseur du prie-Dieu du Roi , son confesseur; ensuite, M. l'évèque de Soissons, en rochet et camail, les deux aumôniers, et à leurdroite, du côté de l'autel, les officiers des gardes. Du côté de la Reine, l'abbé d'Alègre, aumônier.de quartier de la Reine; sur l'épaisseur du prie-Dieu, M. le cardinal Tencin en rochet et camail; ensuite l'abbé de Saint-Aulaire, aumônier ordinaire de la Reine ; et après lui, à sa gauche , les officiers des gardes. La messe finie, M. de Soissons s'avança à l'autel. 11 y avoit sur la marche du chœur trois carreaux pour les trois enfants qui alloient être baptisés. Le Roi , la Reine, M. le Dauphin, Madame, s'avancèrent auprès de cette marche, et les trois enfants en même temps. M. de Soissons leur administra l'un après l'autre les cérémonies du baptême , disant les oraisons
(1) M"" de Tallard marchoit presque- à côté de Madame, sur sa droite, cependant un peu en arrière. ( Sole du duc de Luynes. )
(2) Cela étoit ainsi en allant à la chapelle; mais à la chapelle et au retour, * M"c de Sens marcha après M0" la princesse de Conty, suivant la règle. (Aote du due de Luynes. )
communes pour les trois. M. de Soissons n'avoit auprès de lui que M. le curé de la paroisse de Notre-Dame de Versailles. M. le curé de Saint-Sulpice avoit prétendu devoir y assister, mais M. l'archevêque a décidé qu'il sufiisoit qu'il donnât une permission par écrit. Après le baptême, les deux registres furent apportés sur le prie- Dieu du Roi. M. de Soissons présenta la plume au Roi , à la Reine, àM. le Dauphin, à Madame ; et le premier aumônier de quartier la présenta ensuite aux trois enfants pour signer; ce ne fut pas sans peine de la part du petit prince deCondé; il fallut que MB" de Roussillon, sa gouvernante, lui menât la main.
M"'* de la Tournelle étoit à la cérémonie , à la suite de la Reine. Quand elle fut en bas, elle demanda à Mm* de Luynes de quel côté se mettoient les dames du palais; M'8* de Luynes lui dit que c'étoit à gauche , du côté de la Reine. « Eh bien, répondit-elle, je m'en vais à droite. » Elle passa effectivement du côté du Roi. Il n'y avoit de ce côté-là que M™' de Coetlogon , dame d'honneur de M™ la Duchesse. M"* la Duchesse ne parut qu'après la messe, quand on commença les baptêmes.
Le Roi part aujourd'hui pour la Meutte, d'où il revient après demain. Les dames de ce voyage sont M"- de la Roche-sur-Yon , M"* d'Antin, MB* de Boufflers, M"e de la Tournelle. Il n'y a d'hommes nouveaux que M. de Polignac, l'ainé.
L'arrangement de M™e de Mailly n'est point encore fini; on dit que ses dettes personnelles ne montent qu'à 160,000 livres d'une part, et outre cela 60,000 livres qu'elle doit à M. de Luxembourg seul ; mais que les dettes de son mari, pour lesquelles elle a signé , vont au moins à 400,000 livres. On croit qu'elle ira loger au vieux Louvre, dans l'appartement de Mme de Ventadour, qu'elle demande à emprunter
MM. les princes de Dombes et comte d'Eu arrivèrent avant-hier. M. le duc de Rochechouart , M. de Sourches,
M. le duc de Gramont sont# aussi arrivés de Flandre.
En Bavière , H. le maréchal de Broglie a joint , le 20, l'armée à Dingolfing sur l'Iser. Les ennemis se retirent du côté de Passau. On est toujours dans la môme situation à l'égard de Prague, on n'en reçoit point de nouvelles.
Du mardi 4, Versailles. — Il parolt par les nouvelles des armées que les ennemis songent à rapprocher de Passau la plus grande partie des troupes qu'ils avoient envoyées pour bloquer Prague de nouveau; que M. de Belle-Isle a déjà fait entrer en abondance des subsistances dans Prague et est en état de s'y soutenir pendant longtemps. 11 y a fait deux fourrages très-abondants, sans être inquiété, par les mesures qu'il avoit prises pour donner le change aux ennemis.
Du coté de la Bavière, M. le maréchal de Broglie est arrivé le 21 à l'armée; H. de Maillebois a été une lieue audevant de lui, et lui a donné à dîner. M. de Broglie avoit été d'abord descendre chez M. le prince de Gonty. Les deux maréchaux ont eu une longue conférence, et paraissent agir de concert. M. deSeckendorf est toujours maître du passage de l'inn, et a déjà levé des contributions dans la haute Autriche; les ennemis se retirent sur Scharding et Passau; notre jonction avec M. de Seckendorf est pré* sentement sans obstacle, et nous comptons d'établir nos quartiers d'hiver, la droite à linn, et la gauche au Danube.
Mme ^e Ventadour m'a dit aujourd'hui que Mme de Mailly lui avoit fait demander son logement des Tuileries à emprunter ; qu'elle n'avoit consenti à le prêter que pour trois semaines, n'ayant nulle autre habitation dans Paris; qu'outre cela elle avoit mis pour condition que ce seroit avec l'agrément du Roi, à qui elle en a demandé la permission; qu'elle avoit toujours vu de son temps que Ton ne prètoit point son logement dans les maisons royales , sans la permission de S, M. Ce logement de M"" de Ventadour est donné après elle à Mme de Tallard.
Du mercredi 5, Versailles. — M. deMaurepas mena hier
m MÉMOIRES DU DUC DE LUYNES.
M. le notice dans 1a salle de J'Opéra pour lui faire voir les nouvelles décorations de Phaéton (1). M. le cardinal d1 Auvergne, M. l'archevêque de Rouen, H. l'évèque de Laon, et MM. les évèques de Metz et de Valence y étoient; on fit jouer devant eux quelques-unes des machines de cet opéra.
Du jeudi 6, Versailles. — Le Roi revint avant-hier au soir de la Meutte , après souper. Le lundi il fut à la chasse à Saint-Germain. Le mardi il fut à onze heures au Roule voir sa statue équestre que la ville de Bordeaux a fait faire. Elle a été mariquée plusieurs fois en la fondant; l'homme et le cheval ont été fondus ensemble, cependant ils sont en deux morceaux, mais cela ne parolt point. La figure du Roi est fort ressemblante, elle le fait seulement un peu plus âgé qu'il n'est (2). Il y avoit deux calèches à la suite de celle du Roi, toutes remplies d'hommes; les dames étoient restées à la Meutte . Le Roi ne fut qu'un quart d'heure au Roule et revint courre le daim au bois de Boulogne. M™ de Bouffiers et M"" de la Tournelle allèrent en calèche à cette chasse avec deux hommes. Tous les jours il y a eu jeu, comme à l'ordinaire. Le Roi a beaucoup joué à cavagnole, avec la même société qu'à Choisy; il s'est même retiré assez tard, veillant jusqu'à une heure et demie ou deux heures.
(1) Op^ra de Quroaalt, mis en musique par Lttlli.
(2) ■ La statue équestre en bronze du Roi , par M. le Moine, sculpteur ordinaire de*S. M. et professeur de l'Académie Royale, laquelle dit depuis quelque temps l'admiration d'une foule de spectateurs dans, son atelier au faubourg du Roule, vient d'être finie et entièrement terminée an gré des plus grands ronooisseurs et des plus babiles artistes.
« Le 4 de ce mois, le Roi alla voir pour la troisième fois ce magnifique ouvrage. S. M. en parut fort satisfaite et l'examina avec beaucoup d'attention ; elle en fit plusieurs fois le tour, témoigna son contentement à Fauteur arec beaucoup de bonté, et pour l'en convaincre par quelque chose de plus solide,' S. M. toujours prêle à favoriser le* beaiivaita et a encourager les talents des habiles artistes, lut accorda une pension de 800 livres. * ( Mercure de France, décembre 1742, page 3747.)
Ce matin, M. de Meuse a écrit 'un petit billet à M«~ de Luynes, dans lequel il lui a envoyé un petit papier écrit de la main du Roi, dont copie est ci-jointe. M™* de Luynes lui a répondu par écrit que nous nous rendrions tous trois aux ordres du Roi. d'Antin et du la Tournelle doivent se rendre chez M""e de Luynes (1). et aller avec elle et M'm* de Chevreuse par l'escalier par où le Roi revient de lâchasse. Voilà le premier jour que les soupers dans les cabinets avec les d îmes recommencent ; il n'y a que les quatres dames que je viens de nommer.
Copie du billet.
« M. le marquis de îMeuse ira dès qu'il le pourra, el le plûtdt sera le « mieux, chez Mm* de Luyues la prier à souper pour ce sojr avec sa « belle-GIle et sou époux, supposé que son estomach le lui permette, « et de se rendre à six heures chez moi. Si ou fait encore des repré- « sentations, dites que je ne veux que la belle-fllle. »
On a démeublé entièrement les appartements de M^de Mùlly ; le petit des cabinets est même condamné ; on y a mis une porte avec une barre. 11 paroit certain que l'on lui ôte les deux autres. Ce n'étoit cependant ni le goût ni l'intention du Roi; je sais, à n'en pouvoir douter, qu'il vouloit qu'elle en ait un, et même il l'a voit dit; mais apparemment qu'on Ta fait changer sur cet article, ou qu'il a l'intention de lui en rendre un autre par la suite. Ce qui est certain, c'est que ces deux appartements sont destinés. Le Roi reprend aussi l'appartement de M"" la maréchale d'Estrées, et celui du petit Vintimille. M. de Richelieu a écrit de la part du Roi à îia>e la maréchale d'Estrées, à Nanteuil, de céder son logement, et de prendre en échange celui de M™0 de Mazarin. La maréchale a répondu qu elle se trouveroit toujours heureuse d'avoir quelque chose à offrir au Roi, qui pût lui être
(1) M™" de la Tournelle jr vint, M"" d'Antin n'y vint point. (Xoteduduc de Luynes, du 7 décembre 1742.)
agréable. Cependant j'ai appris aujourd'hui que M"' de Mouchy (1), intime amie de Mwe la maréchale, a été à Issy dire à M. le Cardinal que le Roi ôtoit à Mmc la maréchale son logement, qu'elle en étoit fort fâchée. Le petit de Vintimille va à Savigny, terre de M. le marquis du Luc, où il sera élevé. L'on ne doute pas que les quatre logements ne soient destinés à M. et M"1* de Matignon, que l'on compte déloger, parce que leur appartement est fort à portée des petits cabinets et plus commode pour Mme de la Tournelle, et que les deux autres ne soient pour M. et M1*" de Lauraguais.
Le mariage de M. de Lauraguais est presque entièrement arrêté; il y manque cependant une condition que Ton ne peut pas dire n'être pas essentielle : c'est le consentement de M. de Lauraguais que Ton attend ; mais M. et M"e de Brancas disent être sûrs de ce consentement, et en conséquence ils ont déjà été rendre visite à M"e de Montcavrel, que l'on appelle présentement M'" de Mailly, et qui loge chez Mroe la duchesse de Lesdiguières (Duras), sa tante. Mtu de Mailly aura 10,000 livres de douaire, et voici l'arrangement qui a été fait pour les assurer. Le Roi avoitcréé, il y a plusieurs années, une rente de 20,000 livres sur les juifs de Metz; cette rente devoit durer un certain temps, et ce temps devoit finir dans trois ans. Sur les dites 20,000 livres, M. le duc de Brancas en a 9,000 , M. d'Oise, son frère, 6,000, et les cinq autres mille livres sont tombées par héritage et appartiennent aujourd'hui à M. de Fontanges, dont la femme est dame d'honneur de Mme la princesse de Conty. Le Roi vient d'ordonner une prolongation de cette rente pendant soixante ans. M. de Brancas continuera à jouir de ses 9,000 livres qui passeront après lui à M. de Lauraguais; et dans trois ans, les 6,000 livres de M. d'Oise et les 5,000 de M. de Fontanges étant éteintes, les dites 11,000 livres passeront
(1) M"« de Forcalcl. {Xote du duc de Lvynes.)
sur la tète de M™* de Lauraguais, et c'est ce qui fait l'assurance de son douaire. Elle a actuellement vingt-huit ans ; cependant comme elle ne jouira pas de trois ans desdites 11,000 livres, le Roi lui donne présentement 100,000 livres d'argent comptant; outre cela elle aura dès le moment de son mariage le brevet de dame du palais de Mme IaDauphine et les appointements de cette place, qui sont de 2,000 écus; elle a outre cela 6,500 livres de son bien, comme ses autres sœurs. Pour M. de Lauraguais, il n'a que les 20,000 livres qui lui ont été donnés par M. son père à son premier mariage.
Du samedis, Versailles. — Jeudi dernier, comme je l'ai marqué, tout le monde se rendit chez le Roi dans sa petite galerie en haut. 11 n'y avoit que les quatre dames et dix hommes, en comptant le Roi. Une demi-heure ou environ après, le Roi entra dans le cabinet qui joint à la petite galerie, qui est peint en vert, et où il y avoit autrefois des lanternes, et donna à tirer pour le cavagnole ; il y joua avec la même société que j'ai déjà marquée ci-dessus, et il n'y eut point d'autre jeu devant ni après souper, hors un trictrac où le Roi ne joua point. A sept heures et demie, le Roi descendit en-bas pour donner l'ordre ; il revint aussitôt après sans avoir parlé à personne ni reçu aucune lettre, et se remit au jeu; mais il tomba de ce moment dans une rêverie et un silence qui fut fort remarqué ; et même quoiqu'à souper il fût en assez grande conversation avec M"' de La Tournelle, M. de Richelieu et M. de Soubise, il y eut encore quelques moments de rêverie. Mme d'Antin étoit à la droite du Roi, Mme de la Tournelle à la gauche de S. M. ; M. de Richelieu à gauche de M"*6 de la Tournelle, M. de Soubis à côté de lui.
Du lundi 10, Versailles. — M. de Meuse continue d'aller de temps en temps, et presque toutes les semaines, voir M1" de Mailiy, à Paris; il lui porte une lettre du Roi, et lui rapporte une réponse. Elle loge présentement aux
294 MEMOIRES DU DUC Dh LUYNES.
Tuileries dans l'appartement de M"* de Ventadour; il n'est plusqutstion de l'appartement de Mme de Brunswick au Luxembourg; elle l'a trouvé trop grand. On croit que le Roi lui donne la maison de la Surintendance, où est morte Mme la duchesse de Lesdiguières (Vivonne). A l'égard de la pension, cela n'est pas encore absolument terminé; maison croit que ce n'est plus que 18,000 livres; ce qui, avec les 12,000 qu'elle a déjà, fera 30,000 livres, On croit aussi que le Roi ne payera que ses dettes personnelles et point celles de M. deMailly.
Le petit de Vintimille partit avant-hier. Le Roi signa hier le contrat de mariage de M. le chevalier de Folignac avce M,,c de la Garde, lille du président ; c'est une passion réciproque qui dure depuis longtemps. M"" de la Garde a au moins 500,000 écus de bien; on prétend même qu'elle a 50,000 écus de rente et encore de l'argent comptant; elle est de Lyon, au moins sa grande mère y demeuroit et y est morte depuis peu. On dit qu'elle n'est pas jolie.
Le Roi partit hier pourChoisy, avec MUe de la Rochesur- Yon et Mwede la Tournelle. Mme La Duchesse, Mmcd'Egmout et Mme d'Antin dévoient s'y rendre de Paris. Au voyage que fit ici M,nela Duchesse, à l'occasion du baptême, le Roi lui fit dire par M. de Lassay qu'il comptoit qu'elle iroit à Choisy. Lelendemain, Mme la Duchesse étant allée chez la Reine au sortir du grand couvert, le Roi, qui entre toujours le premier dans la chambre, lui parla de la commission qu'il avoit donnée à M. de Lassay. Mme la Duchesse lui répondit que la commission avoit été exécutée, mais qu'elle étoit trop vieille pour aller a Choisy, que d'ailleurs sa santé demandoit qu'elle fit quelques remèdes. Le Roi Itiiditqu'ilnelatrouvoit point trop vieille; elle lui répondit : « Vous m'avez dit vous-même qu'une femme cto t sur le retour à soixante ans, j'en ai présentement soixjmte-dix ». Le Roi lui répondit qu'il la trouvoit jeune à soixante-dix ans. « Cela étant, dit Mm* la
Duchesse, ce sera pour cet été, puisque vous le voulez absolument, car pour l'hiver il n'y a pas moyen d'entreprendre ce voyage. » Cela étoit la veille du baptême. Le lendemain, au baptême, le Roi s'approcha de Mme la Duchesse, et lui demanda comment elle se port oit; elle lui dit qu'elle ne se sentoit pas trop bien. <t J'espère, dit le Roi, que cela ira mieux d'ici à mon voyage de Choisy, et que vous serez en état d'y venir. » Depuis qu'elle est retournée à Paris, il a envoyé le duc de Viileroy lui dire qu'il comptait qu'elle viendroit à Choisy, si sa santé le lui permettoit; et samedi le Roi renvoya le duc de Viileroy prier Mmc la Duchesse de proposer àM^d'Egmont d'y venir, et de lui dire que c'étoit de la part de S. M.
Du mercredi i%Versailles — Je vis hier Mme de Mailly; elle loge dans la chambre à coucher de M™' de Veptadour, aux Tuileries; c'est une grande chambre, fort triste et fort froide. Elle est maigrie, elle pleure toujours, et ne parolt avoir pris encore aucun parti; elle n'avoue point avoir reçu d'autres lettres du Roi que celle par laquelle il lui manda de rester à Paris; cela n'empêche pas que le fait desdix-buit lettres marqué ci-dessus ne soit vrai Elle dit n'avoir point refusé le logement de Mme de Brunswick, au Luxembourg, mais qu'au contraire elle a toujours accepté ce qui lui a été proposé de la part du Roi. Mais comme elle s'est fait une loi de tenir ce langage, on peut ne pas ajouter foi à tout ce qu'elle dit sur ce sujet. Elle parolt ne savoir aucun des arrangements dont il est question pour elle, et ne s'en point embarrasser; elle dit qu'elle compte bien qu'elle ne reviendra jamais à Versailles. La vie qu'elle mène est la plus triste et la plus solitaire que l'on puisse imaginer; elle va tous les jours dîner à l'hôtel de Noailles, téte-à-tète avec la maréchale de Noailles, tout au plus la duchesse de Gramont en tiers ; elle revient chez elle de bonne heure, et y reste jusqu'à neuf heures ; à neuf heures, elle va passer la soirée tête-àtête avec M"" la comtesse de Toulouse.
M. de Boufflers est arrivé aujourd'hui à Paris ; sa santé est en fort mauvais état.
Dimanche, le Roi allant à Choisy tira dans le carrosse une tabatière de sa poche, et l'y remit sur-le-champ; le lendemain cette tabatière se trouva sous le chevet du lit de M"e de la Tournelle ; elle la montra le matin à M. de Meuse. Il y a en tout au voyage de Choisy vingt-six personnes, vingt hommes en comptant le Roi, et six dames. M. de Breteuil y est allé aujourd'hui souper avec le Roi ; il étoit le seul des secrétaires d'État qui n'eût pas eu encore cet honneur. M. le contrôleur général (l)n'ya pas soupé, et n'y souperapas vraisemblablement; il va de temps en temps le matin recevoir les ordres du Roi pour les bâtiments.
On dresse les articles du contrat de mariage du prince Jules (2) avec MUe de Bouillon; on lui donne 20,000 livres do rente; Mlle de Bouillon en a aujourd'hui 27,000, et 13,000 d'assurées. Ils logeront chez Mne de Guémené; elle Ta demandé comme une condition essentielle du mariage. MBe deMontauban me disoit hier qu'à la mort de M. de Guémené, son beau-père, il ne s'étoit pas trouvé un sol de dettes que le courant du mois, et que, par les partages qui avoient été faits entre eux, il étoit constant que M. de Guémené d'aujourd'hui avoit 135,000 livres de rente en fonds de terre affermé, indépendamment des droits seigneuriaux et casuels, et que depuis lesdits partages il avoit été acquis 15 ou 16,000 livres de rente pour M. de Guémené, aussi en fonds de terre. Le] prince Jules a quinze ans, et est à l'académie; M,,e de Bouillon en a dix-sept à dix-huit.
M. le cardinal de Rohan arriva ici dimanche dernier avec M. l'abbé de Ventadour, que l'on nomme présente-
(1) Il travailla le 1 1 au soir avec le Roi. (Note du duc de Luynes.)
(2) Joleu-Hercule Mériadec, prince de Rohan.
ment le coadjuteur, et dont le titre d'évèque est Acre et Ptolémaïde.
La Reine continue de sortir tous les soirs, soit qu'elle ait soupé avec des dames à son petit couvert ou au grand couvert. C'est presque toujours chez Mme de Villars qu'elle va; elle a été chez M. le prince de Rohan pour voir M. le cardinal de Rohan, et ce jour-là même elle alla chez Mme de Villars, qui, ne comptant point sur la Reine, s'étoit couchée. Tout le monde étoit couché dans l'appartement ; elle éveilla un laquais de MŒe de Villars, se fit ouvrir la première porte, prit elle-même la clef de la chambre de M™ de Villars, y entra, et voyant qu'elle ne s'éveilloit point, ressortit aussitôt ; elle alla ensuite chez M"* la maréchale de Berwick.
L'abbé de Broglie va presque tous les soirs chez la Reine , lui donne la main pour la mener chez Mœe de Villars et pour la ramener ; c'est à dix heures qu'il se rend chez la Reine , et lorsque par hasard il retarde , la Reine l'envoie chercher.
La Reine est presque toujours dans le même degré d'affliction du maréchal de Nangis; tout lui en rappelle le souvenir; elle pleure continuellement avec ceux ou celles qu'elle voit en particulier; elle ne veut presque plus habiter ses petits appartements , parce que de là on voit les fenêtres du maréchal, et présentement elle fait presque toujours usage de ses entre-sols, dont elle ne se servoit point auparavant.
La succession du maréchal de Nangis n'a point donné d'embarras pour payer les dettes ; tout étoit payé toutes les semaines chez lui, même les gages; il en étoit du huit jours à sa mort à celui de ses domestiques qui avoit été le moins bien payé. Il jouissoit de 80,000 livres de rente et en clépensoit 30,000. Son intendant lui apportoit de temps en temps le surplus de son revenu; cependant, à sa mort on ne lui a trouvé que 25,000 livres d'argent comptant.
Du vendredi H, Versailles. — Outre la tabatière dont j'ai parlé ci-dessus de Mme de la Tournelle , le Roi lui en donna encore une autre le lendemain ; elles sont belles toutes deux ; la première est d'agate acborisée, émaillée, et l'autre est d'or émaillé. Ce même jour, le Roi en donna une fort belle de la Chine à M,ne la Duchesse. La gelée l'ayant empêché de chasser, il a été se promener, et M"* de la Tournelle seule de femme l'asuivi.Ilfait tous les matins sa ronde de visite des dames, et entre toujours chez elles avec toute sa suite , qu'elles soient éveillées ou non. Un jour il a éveillé Mme d'Egmont. Le cavagnole continue toujours à l'ordinaire ; et dans une autre pièce on joue à quadrille et au brelan, assez gros jeu.
Ce n'est qu'à Choisy qu'on a su enfin , parce que le Roi l'a dit tout haut, que les ennemis s'étoient rendus maîtres de Leitmeritz. Il y avoit plusieurs jours que tout le monde en parloit, et l'on n'en sa voit pas précisément la vérité. Le Roi a dit que M. d'Armcntières s'y étoit fort bien défendu; il a soutenu un assaut, et s'est retiré dans une enceinte intérieure, où il a capitulé après avoir fait brûler tous nos magasins. M. d'Armentières avec sa garnison, qui est de 800 hommes, a été fait prisonnier de guerre.
Pendant que l'on attend à tout moment des nouvelles les plus importantes de nos armées, Paris se divertit à faire des chansons et des vers.
Mme de la Tournelle , M. de Richelieu, M. de Maurepas, M. le Cardinal sont le sujet des chansons. On trouvera à la fin de cette année des vers ou chansons sur l'air : 6 reguingué, 6 Lonlanla, que l'on appelle le testament de M. le Cardinal.
Du lundi 17, Versailles. — J'ai marqué ci-dessus que M. de Breteuil avoit été souper à Choisy; ce jour-làmème il travailla avec le Roi. S. M. a travaillé aussi avec M. Amelot et avec M. le contrôleur général. Mais à chaque fois que ces ministres arrivoient , il en paroissoit importuné, et on voyoit qu'il au roi t beaucoup mieux aimé rester
à jouer à cavagnole. La vivacité de son goût pour BT* de la Tournelle est toujours la même; mais c'est un empressement qui n'a pas l'air mêlé de galanterie, parce que ce n'est pas le caractère du Roi. A Choisy, il y a lieu de croire qu'il passoit plusieurs heures de la journée avec Mœe de la Tournelle, indépendamment de celles qu'il y passe dans d'autres temps; pour elle, elle marque peu d'empressement pour le Roi, à ce qu'il paroît dans le public.
Le jeudi , à neuf heures du soir, M. de Richelieu partit de Choisy pour aller tenir les états de Languedoc. Il a fait faire une chaise de poste où l'on porte dans un coffre, derrière, a manger pour plusieurs jours; et sur le devant il y a de quoi mettre trois entrées toutes prêtes à mettreau feu; de sorte que son cuisinier, qui le suit, s'avançant un peu avant lui, avec le panier où sont les entrées, lui tient son dîner ou son souper prêt également partout. Outre cela, il a fait mettre dans cette chaise, un lit où il est couché entre deux draps ; il se déshabilla donc à Choisy, et après que l'on eut bassiné le lit de sa chaise, il y monta , se coucha en présence de trente personnes qui étoient là, et dit qu'on le réveilleroit à Lyon. M",t* de la Tournelle parut assez fâchée de son départ. La veille , M. de Richelieu s'étoit trouvé assez mal en jouant à l'hombre avec le Roi.
M. le duc de Braucas demanda hier l'agrément pour le mariage de son fils, dont on a reçu le consentement et auquel on a envoyé un congé.
Mne de Flavacourt accoucha samedi matin , à Paris , d'une fille, chez Mme sa belle-mère, où elle loge. M°" de la Tournelle partit de bonne heure de Choisy, après le dîner, et fut à Paris voir Madame sa sœur. M,nc de Mailly y étoit un moment auparavant; mais ayant été avertie, elle s'en alla. M. de Nesle y étoit aussi et resta. M™ de la Tournelle lui marqua beaucoup d'amitié, quoique tout le monde sache bien qu'elle n'est pas sa fille.
L'arrangement de M™ de Mailly est enfin terminé ; on paye toutes ses dettes personnelles, en diminuant quelque chose sur les mémoires. Le Roi lui doune 20,000 livres de pension , outre les 12,000 qu'elle a déjà; et pour logement la maison rue S1 Thomas du Louvre où logeoit feu Ume de Lesdiguières ; mais il faut la meubler et faire un établissement, et elle n'a pas un sol; on dit qu'elle a demandé à être payée d'une année d'avance. Ce qui est de certain , c'est que le Roi lui a écrit aujourd'hui. On lui représentoit , il y a quelques jours, que la maison qu'elle alloit occuper étoit fort triste ; elle répondit que cela ne lui faisoit rien , que quand le Roi lui auroit ordonné d'habiter une prison , elle y auroit été tout de même. On avoit prêté cette maison à M"e de Tessé, en attendant que le logement que feu M. de Tessé avoit au vieux Louvre, et qui fut brûlé il y a deux ou trois ans, fut rétabli.
M. de Jumilhac présenta hier à la Reine, dans la galerie, les officiers des mousquetaires gris arrivant de Flandre , après en avoir parlé à Mme de Luynes. Elle lui dit qu'il seroit plus convenable qu'ils fussent présentés dans la chambre ; mais comme il y avoit avec eux deux ou trois maréchaux des logis qui n'auroient pu être présentés dans la chambre, il préféra la galerie.
11 arrive à tout moment ici des officiers de l'armée de Bohême, les uns avec des béquilles, les autres avec un bras de moins, entre autres M. le chevalier de Talleyrand, frère du colonel de Normandie, qui est fort blessé à un bras. Il y en a un autre qui a le bras coupé, et pendant qu'il étoit dans son lit les hussards entrèrent dans sa chambre , tuèrent son domestique sur le lit de son maître, et lui défirent à lui-môme le bandage de son bras pour y chercher de l'argent ; ils y trouvèrent effectivement trois ou quatre louis, qui étoient tout son bien. H n'a pas paru que le Roi cherchât à leur parler , et on en a été d'autant plus étonné qu'on l'a vu parler beau-
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coup aux officiers de marine , comme je l'ai marqué cidessus. Il ne parolt pas même aussi sensible qu'on le désireroit aux aventures malheureuses arrivées en le servant.
Les nouvelles que Ton a de Prague disent que les vivres y sont en abondance , et que le pain n'y étoit pas plus cher qu'à Paris, et que les paysans y apportaient des vivres de tous côtés. On attend toujours des nouvelles de Bavière, principalement du résultat de la conférence que MM. de Brogiie et de Maillebois ont du avoir avec M. de Seckendorf au sujet des quartiers d'hiver.
M. de Marivaux fut reçu ces jours derniers à l'Académie, à la place vacante par la mort de M. l'abbé d'Houtte ville.
M. de Picquigny remercia hier le Roi pour le gouvernement d'Amiens, que le Roi lui a donné, sur la démission de M. le maréchal de Chaulnes. Ce gouvernement est de 11,250 livres sur l'état du Roi ; mais il vaut réellement environ 14,000 livres. M. de Chaulnes se réserve les appointements. M. de Picquigny fut aussi remercier la Reine suivant la règle, et ensuite rendre compte de cette grâce à M. le Dauphin. Pour l'obtenir, M. le maréchal de Chaulnes s'est' adressé à M. le Cardinal , à qui il a écrit , étant depuis six mois dans son lit dans un état des plus fâcheux. M. le Cardinal en rendit compte au Roi dans le dernier voyage de vingt-quatre heures qu'il a fait ici. Cela ne fut pas terminé dans le moment, parce qu'il vouloit avoir quelques éclaircissements sur le revenu de ce gouvernement, apparemment dans l'intention de voir s'il n'y avoit rien à en retrancher. M. le Cardinal renvoya cette affaire à M. de Breteuil pour lui en rendre compte. Hier, M. de Picquigny trouva chezla ReineM. de Saint-Florentin, qui lui dit qu'apparemment il entendroit parler de cette affaire, puisque les provisions dévoient passer devant lui , Amiens étant de son département. M. de Picquigny alla parler de cette observation à M. de Breteuil,
qui lui dil que les environs d Amiens etoient eîîecmemeni du départementdeM. de Saint- Florentin, maisque la place ne pouvoit en être , parce que toute place où il y a étatmajor, comme dans celle-là, est toujours du département du ministre de la guerre. 11 y a plusieurs exemples de pareilles grâces , entre autres celai de feu M. le marquis deBezons, qui obtint à quinze ans le gouvernement de Cambray , place frontière, sur la démission de H. le maréchal son père ; et en dernier lieu, celui de H. le prince de Soubise, qui obtint Tannée passée le gouvernement de Champagne sur la démission de M. le prince de Rohan, son grand-père. Cette grâce accordée à M. le prince de Soubise, longtemps avant le siège de Prague, étoit bien favorable à M. le duc de Picquigny , puisque ayant fait l'un et l'autre à merveille dans ce siège , et ayant profité des occasions d'instruction , on peut dire que M. de Soubise avoit bien prouvé qu'il méritoit cette marque de bonté du Roi, depuis qu'il l'avoit obtenue, et que M. de Picquigny avoit fait ce qu'il devoit pour la mériter, même avant que de la demander.
Ou mercredi 19, hôtel de Luynes, à Vtrsmllet. — Samedi dernier, M"* de Chevreuse eut la fièvre, qui fut suivie, le dimanche, d'assoupissement et de mal de reins; il parut dès le luudi au soir quelques marques de petite vérole . et hier elle se déclara entièrement. M®' d'Egmont et moi sommes enfermés ici avec elle. Comme M "1 de Luynes est restée au château, et qu'elle est instruite de ce qui se passe , je continuerai à mettre les nouvelles qu'elle me mandera.
11 y a plusieurs jours que Ton parle d'une grande augmentation de troupes; l'ordonnance doit paraître ces jours-ci ; l'on sait sûrement dès à présent qu'il y aura 256 nouvelles compagnies de cavalerie et 60 de dragons, de 35 hommes chacune ; le capitaine en fera 25, le lieutenant 7, le cornette k. On dit jusqu'à présent que le Roi ne donne que le cheval, pas même les armes.
Googlcj
Vu jeudi 5S0, Versailles. — Hier malin , le comité des ministres s'assembla chez M. le cardinal Tencin; cela fit une grande nouvelle ici ; cependant on y donne une explication simple, et l'on dit que M. le cardinal de Fleury n'étant point en état d'assister au comité, qui se tient à lssy, dans un autre cabinet, il étoit bien plus naturel que l'on le tint à Versailles où sont tous les ministres; et cela étant, que l'on ne pouvoitle tenir que chez M. le cardinal Tencin.
La petite vérole de M""' de Chevreuse va tout au mieux jusqu'à présent ; elle est dans son trois , et entrera ce soir dans son quatrième jour.
Le bruit s'est répandu à Paris que l'armée de Prague étoit sortie et venoitsousEgra, mais cela paroit sans aucun fondement.
On trouvera ci-après des nouvelles de Bavière.
Du jeudi 20, Versailles. — M. de Saint-Aulaire mourut lundi dernier; il a reçu tous ses sacrements. M. de Vernage étoitson médecin ; il lui disoit qu'il ne songeât point à le guérir, qu'il y avoit déjà quelque temps qu'il étoit las de vivre, qu'il n'étoit plus bon à rien; cependant, quand on lui dit que la religion demandoit que l'on fit ce qu'il étoit possible pour prolonger ses jours, il prit les remèdes qu'on lui donnoit. Il est mort d'une petite fièvre dans sa cent-unième année. M. de Saint-Aulaire étoit Limousin, oncle de MM. d'Aydie; son fils avoit épousé la fille de MD,e la marquise de Lambert. Feu M"' de Beuvron, belle-sœur de M. le duc d'Harcourt, étoit sa petitefille. M. de Saint-Aulaire étoit de l'Académie françoise; il avoit beaucoup d'esprit, un caractère doux et complaisant, un tour de galanterie fort aimable. 11 faisoit de trèsjolis vers, avec beaucoup de facilité. Il étoit fort attaché à MŒe la duchesse du Maine; il l'appeloit sa bergère, elle Tappeloit son berger. Avec l'air toujours mourant, il avoit cependant une santé assez égale ; il mangeoit à toutes les heures, veilloit tant qu'on vouloit. Il venoit d'arriver
depuis peu de temps du Limousin, c'étoit le second voyage qu'il y faisoit depuis cinq ou six ans; il n'y a qu'un ou deux ans qu'il mou toit encore à cheval, et alloit à la chasse du lièvre. Une des preuves de la galanterie naturelle de son esprit fut ce qui lui arriva il y a quinze ou seize ans, à Sceaux. Étant à. table avec M. le duc du Maine, M"e la duchesse du Maine lui envoya dire qu'il devroit bien sur-le-champ faire quelques vers pour elle; sans quitter la table, il lui envoya dans le moment les quatre vers suivants :
« La divinité qui s'amuse
« A s'informer de mon secret, * Si j'étois Apollon, ne seroit point ma muse, « Elle seroit Thétîs, et le jour finiroit. »
On m'envoya hier l'ordonnance pour l'augmentation; elle n'est pas absolument telle que je l'ai marqué ci-dessus. On en trouvera l'extrait ci-après.
Du dimanche 23, -Versailles. — Jeudi dernier, le Roi soupa dans ses cabinets avec M,,e de la Roche-sur- Yon , M^de la Tournelle et M"" d'Antin. La veille au soir, il reçut des nouvelles de M. le Cardinal, après lesquelles il parut dans le trouble et dans l'agitation ; il envoya avertir M. Orry, M. de Maurepas, M. Amelot et M. de Saint-Florentin, l'un après Vautre ; après quoi, il parut plus tranquille. On ne sait point ce que contenoient les nouvelles qu'il reçut; mais il dit le lendemain qu'il n'avoit jamais été si en colère ; que les suites mêmes pourraient en être fâcheuses ; que si ce n'étoit pas un crime de lèse-majesté au premier chef, il l'étoit au second, et que cela le regardoit personnellement. On lui demanda sur cela si M. Orry le savoit, et il répondit qu'il en avoit ouï parler. On lui représenta qu'il falloit bien examiner avant que de condamner: « C'est ce que je ferai, » répondit-il.
Ce même jeudi, le Roi écrivit à MŒe de Mailly pour lui mander qu'il ne lui écriroit plus; il dit que cela la ruine,
parce qu'elle donne toujours à ceux qui lui apportent les lettres; mais qu'il lui écrira par des occasions.
Mme de la Tournelle alla loger hier dans son nouvel appartement, qui est composé de celui de M. le maréchal de Coigny. Celui de M. et de Mme de Matignon est destiné pour M. et M™" de Lauraguais.
Il y a deux ou trois jours que M. le maréchal de Noailles fut appelé au comité des ministres et travailla avec eux.
L'on fait une augmentation dans le régiment des gardes, de quatorze hommes par compagnie, ce qui met les compagnies à 140, comme pendant la dernière guerre. Les six bataillons marcheront en campagne, et il restera pour la garde du Roi un détachement de 25 hommes par compagnie, avec cinq officiers de chaque compagnie pour les commander; tous les officiers tireront au sort, ceux qui auront les billets noirs resteront.
Liste des bénéfices donnés avant Noël.
L'évèché du Puy à M. l'abbé de Pompignan; celui de Boulogne à l'abbé de Pressy ; l'abbaye de Valloires à M. l'évèque d'Amiens; celle des Chastelliers à l'abbé de Chateigner de Rouvre; celle de Marsillac à M. l'abbé Quesnel ; celle de Bonnefonds à l'abbé de Rochechouart- Faudoas; celle deSellièresàl'abbédesRuaux deRouffiac.
Dumercredi 25, à l'hôtel de Luynes, à Versailles. — La colère où étoit l'autre jour le Roi, comme je l'ai marqué, venoit, à ce que j'ai appris, de ce qu'un homme, qu'on ne m'a point nommé, qui soll ici toit une place de fermier général, a montré un bon de S. M. Le Roi dit que ce bon est faux, et l'on cherche l'homme pour l'arrêter; mais il s'est enfui. On avoit voulu dire que ce bon étoit réel, mais qu'il ne pouvoit avoir d'effet qu'après la mort de M. le Cardinal; mais c'est un propos de gens qui ne connoissent pas le Roi, car son caractère essentiel est la vérité.
On dit qu'il y a une lettre de M. de Belle-Isle qui pro-
pose de sortir de Prague, seulement avec sa cavalerie, et qui demande à qui il remettra le commandement de l'infanterie. On ajoute que c'est M. l'abbé de Broglie qui a montré cette lettre, et que cela fait une tracasserie entre les ministres ; ce fait mérite d'être éclairci.
Les deux places vacantes d'aumôniers du Roi sont remplies; celle de M. l'abbé de Choiseul est donnée à M. l'abbé de Montazet , dont le frère a été blessé au bras en Bohème; celle de M. l'abbé de laGarlaye, aujourd'hui évêquede Clermont, à M. l'abbé de Vintimille, cousin de M. l'archevêque de Paris.
On a reçu deux lettres de M. le maréchal de Belle- 1 sic ; il marque qu'il est entré un convoi de bœufs à Prague ; il marque en chiffres 900 ; on ne peut pas croire que ce ne soit une faute et qu'il n'y ait un zéro de trop.
On parle d'un voyage de Marly, pour le mois d'avril ou de mai prochain. M. de Lassurance, contrôleur de Marly, a reçu des ordres pour quelques changements; le Roi prend pour lui l'appartement au-dessus du sien, qui est celui de M. le duc d'Orléans.
On trouvera à la fin de cette année la relation et la capitulation de Leitraeritz, que Mme d'Annentières m'a envoyée; elle la tient de M. son tils.
Je vis hier une lettre de Francfort, du 18, par laquelle il paroltque l'on a été fort content d'abord de voir M. de Broglie s'avancer au secours de M. de Seckendorf ; mais que depuis l'on a été fort surpris d'apprendre que M. de Seckendorf ayant avancé, M. de Broglie n'ait pas marché pour le soutenir, comme on en étoit convenu. On trouvera ci-après quelques lettres à ce sujet.
L'on sait depuis plusieurs jours que la Czarine a déclaré le prince de Holstein son successeur, et qu'il a embrassé là religion chrétienne grecque; Ton croit que la Czarine l'épousera. Le duc de Holstcin a été baptisé et a pris le nom de Fédérowitz, c'est-à-dire fils de Frédéric.
Le Roi fut hier à la messe de minuit, à la tribune, à
l'ordinaire; il ne fut pointa matines; aujourd'hui, il a entendu la messe en bas ; c'est M'oc de Marsan qui a quêté ; M"* la princesse de Conty a suivi la Reine à l'offrande; M. l'évèquede Laon (Rochechouart-Faudoas) a officié.
M. le Dauphin soupe aujourd'hui au grand couvert pour la première fois.
Il y a quelques jours que le Roi envoya à M"' de Mailly une montre d'or, qui étojt commandée pour elle il y a déjà longtemps.
Le Roi ayant souffert du froid à vêpres n'a pas resté au sermon. Le prédicateur a fait a la Reine un compliment assez court.
Duvmdred<h6UldeLuynes,à Versailles. — M. de Boufflers arriva ici il y a deux ou troisjours; le Roi l'a reçu avec toutes sortes de marques de bonté; il alla au-devant de lui, lui demanda de ses nouvelles; et M. de Boufflers lui ayant dit qu'il ne songeoitqu'a rétablir sa santé promptement pour être en état de recommencer à le servir au plus tôt, le Roi lui dit que quoique ses services lui fussent fort agréables, ce qu il désiroit de lui dans le moment présent étoit qu'il songeai uniquement à se rétablir. On a remarqué que la Reine n'a pas fait la même réception à M. de Boufflers, et qu'elle l'a traité assez froidement; cependant elle avoit beaucoup de bonté pour lui, et il lui a toujours été fort attaché; mais comme il s'est déclaré hautement pour M. de Belle-Isle, aussi bien que M. de Luxembourg» les partisans de M. de Broglie en ont murmuré hautement. La Reine voyant tous les jours M. l'abbé de Broglie, comme j'ai marqué ci-dessus, on ne doit plusôtre étonné de la réception qu'elle a faite à M. de Boufflers.
M. de Fargis mourut lundi dernier, dans la nuit du 6 au 7, de la petite vérole ; il avoit cinquante à soixante ans; homme aimable et de bonne compagnie ;' il avoit été capitaine des gendarmes de la Reine; il avoil hérité de M. deMontmort, son oncle, de la terredu Mesnil-Habertou
Mesnil-Saint-Denis, entre Versailles et Rambouillet; il l'avoit vendue depuis à M. le comle de Toulouse, qui, après en avoir distrait ce qui lui convenoit, l'a revendue depuis à un M. Selle, dont le frère est intendant des Menus.
Il parolt par les nouvelles de Bavière que M. de Seckendorf et M. de Broglie ne sont pas trop d'accord. On trouvera à la fin de ce livre des lettres détaillées et curieuses sur ce qui s'est passé en dernier lieu dans cette armée.
J'ai oublié de marquer ci-dessus que le Roi accorda, il y a environ quinze jours ou trois semaines, une pension de 800 livres au Sr Lemoyne, qui a fait la statue équestre de S. M. pour Bordeaux. Le Sr Lemoyne me dit dans ce temps-là que le marché qu'il avoit fait avec la ville de Bordeaux étoit de 140,000 livres; mais que cette ville lui avoit promis un dédommagement, d'autant que la dépense de la fonte s' étoit trouvée plus considérable qu'il n'avoit cru d'abord, et avoit été augmentée par les accidents arrivés dans la dite fonte. Le Sr Lemoyne prétend que cette dépense ira en total à 400,000 livres. Sur les représentations qu'il a faites à M. le contrôleur général, il a déjà obtenu 10,000 livres de gratification sur les octrois de la ville de Bordeaux. La pension de 800 livres est encore une trràce considérable. Cette statue doit être emballée dans un mois ou deux, et partira ensuite pour Bordeaux.
Du lundi 31, Versailles. — On apprit, il y a deux jours, par un courrier, la sortie de l'armée de M. de Belle-Isle de Prague (1).
(1) On trouvera ao 7 janvier 1743 la relation île la retraite de Bohême écrite par le maréchal de Belle-Isle.