LL. MM. ont dîné au grand couvert; il y a eu musique
des vingt^quatre violons pendant le dîner. Le Roi a été à vêpres cette après- dlnée avec la Reine.
Du dimanche 3, Versailles. — On apporte tous les ans au Roi du trésor royal une bourse d'or et deux bourses d'argent; c'est le garde du trésor royal en exercice qui les présente à S. M. ; il en présente autant à la Reine , à M. le Dauphin et à H. le Cardinal , comme premier minisire; il n'y a que les enfants de France auxquels on présente des bourses d or. Les bourses sont de cent jetons , et les jetons valent un peu plus d'un louis, de sorte que chaque bourse vaut environ t,000 écus. Le Rai, outre cette bourse d'or, en reçoit encore deux tous les ans : l'une des parties casuelles et l'autre de l'extraordinaire des guerres.
Le garde du trésor royal porte des bourses d'argent, non-seulement à tous les princes du sang, mais encore à tous les grands officiers de la maison. Lorsque M. le Dauphin fut mis entre les mains des hommes, il n'y avoit que le gouverneur à qui il fut d'usage de porter une bourse d'argent du trésor royal. M. Gaudion , de qui je tiens ce détail, demanda que l'on en mit dans l'état une pour le précepteur, une pour chacun des sous-gouverneurs, une pour le sous-précepteur et une pour le lecteur; ce qui s'est toujours fait depuis. Tous les gardes du trésor royal ont chacun deux bourses d'argent de droit ; et celui qui est en exercice, dans son année, a quatorze bourses d'argent en tout.
Hier il y eut à l'ordinaire la messe pour les morts de l'Ordre. C'est un usage établi depuis 1733. H. l'abbé do Pomponne me dit hier que c'est sur les représentations qu'il avoit faites, que dans toutes les confréries il y avoit un service pour les morts, et qu'il étoit indécent que dans l'ordre du Saint-Esprit il n'y en eût point.
On attend l'agrément de M. duc de Lorraine pour faire signer le contrat de mariage de M,u de Guicheavec M. le comte de Brionne. M. le comte de Gramont me dit hier
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que Mwe de Lesparre et M,u de Guiche avoient à elles deux 1,393,000 livresde bien substitué, et que M. son frère a voit encore outre cela des biens libres, et qu'il doit épargner en vlron 80 ,000 livres par an sur son reven u . 1 1 m'ajouta que M. le ducdeGramontjouissoit entre autres biens de trois articles qui font chacun un objet considérable ; le régiment des gardes qui monte aux environs de 68,000 livres, la coutume de Bayonne qui en vaut 80 et le gouvernement de Béarn qui en vaut 94,000.
Le Roi devoit aller hier a lâchasse; la gelée l'en ayant empêché, il ne soupa pas moins dans ses cabinets. Les dames étoient : les quatre sœurs , Mmc la maréchale d'Es- (rées et H"" d'Antin. Ce sont les mêmes qui vont demain à Ghoisy. S. M. va demain courre le cerf à Saint-Germain, où il doit faire ehasser ses deux meuttes pour le cerf en même temps; de là il va à Choisy d'où il reviendra ici jeudi.
Du lundi 4, Vertailln. — M- de Vintimille nous montra hier une boite d'or incrustée que le Roi lui a donnée pour ses étrennes; ce fut le jeudi veille du jour de l'an. Le Roi lui lit beaucoup de questions; si on ne lui avoit jamais donné d'étrennes, si elle vouloit qu'il lui en donnât; après quoi on se mit à table, et le Roi pendant le souper donna à M. le duc de Villeroy la tabatière qu'il remit sur le champ à M10* de Vintimille. Elle est la seule à qui le Roi a donné des étrennes (1). U ne parolt pas même que S. M. en ait donné àMm* de Mail! y ; cependant il y a des bras de porcelaine chez elle qu'on lui a donnés; et elle ne dit point qui lui a fait ce présent.
La Reine, après la musique, a joué aujourd'hui à cavagnole dans sa chambre ; il y avoit plusieurs dames non titrées ; M*' de Mazarin a demandé à la Reine si
(I) M"- de Ke»le parait être devenue la maîtresse de l^miê XV dès le moi» 4e juin 1739, avant son mariage avec M. de Vintimille.
elle ne trouvoit pas bon qu'elles s'asseoient; S. M. a dit que oui.
Du jeudi 7, Versailles. — Dans le détail que je marquai sur le nombre des bourses du trésor royal, j'oubliai d'ajouter ce que me dit M. Gaudion dans le même temps, qui est que le Roi n'a pris l'année passée que 55,000 livres d'extraordinaire ; ce qu'il prend pour sa cassette, c'est 50,000 livres par mois. M. le Daupbin n'a toujours que 500 livres par mois.
Le Roi devoit revenir aujourd'hui de Choisy , après y avoir dîné, et M. le Cardinal devoit revenir ce matin d'Issy. Comme S. M. avoit compté de courre demain et après demain et que la gelée a dérangé ce projet , il a remis son retour de Choisy à demain après dîner. Il paraît qu'il continue à s'amuser fort dans cette maison. Les jours qu'il ne va point à la chasse, il s'y promène ordinairement après la messe dans son jardin et dans la maison , dans laquelle il a fait plusieurs projets de bâtiments, dont une partie va s'exécuter cette année. On a même suspendu pour cela l'exécution d'autres projets , soit à Fontainebleau ou à Compiègne. Ensuite S. M. va rendre visite aux dames. Mardi dernier, étant chez M,n' d'Àntin et son déjeûner lui ayant été apporté, il voulut qu'elle déjeunât devant lui ; l'après-dtnée, il joua àl'hombre et au brelan et les dames à cavagnole.
J'ai appris qu'on avoit fait un arrangement différent à Choisy de celui de la Meutte. Comme il y a des dames à ces voyages et qu'il n'y en a point à la Meutte, il y a une table pour les femmes de chambre des dames, à laquelle mangent aussi les valets de chambre qui servent à table ; car le Roi a permis à quelques valets de chambre de ceux qui ont l'honneur de le suivre de servir a table ; mais le Roi nomme ceux qui doivent servir.
Du samedi 9, Versailles. — Hier la Reine joua à cavagnole ; et, pendant qu'elle étoit au jeu, M. de Fénelon, qui arrive de Hollande, et M. de Brancas, qui arrive de
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Bretagne, vinrent faire leur révérence a S. M. ; ils firent prier M"' de Luynes de demander permission à la Reine.
J'ai appris aujourd'hui que M. le marquis du Guesclin avoit été nommé premier gentilhomme de la chambre de M. le duc d'Orléans, à la place du vieux M. de Clermont, dont le frère avoit été évèque de Laon.
Le gouvernement de Maubeuge est vacant depuis quelques jours par la mort du chevalier de Damas , lieutenant général , frère de M. de Ruffey, sous-gouverneur du Roi.
M. de Maurepas et M. de Saint-Florentin sont venus aujourd'hui avec M. d'Aiguillon demander l'agrément du Roi pour le mariage de M. d'Agénois (à qui M. son père cède son duché ) avec Mll€ de Plélo , qui est la seule qui reste de feu M. de Plélo, qui a été ambassadeur en Danemarck et tué, comme il a été dit en son temps, au siège de Dantzick.
Le Roi arriva hier ici sur les six heures ; il avoit dîné à Choisy. Il alla chez la Reine un moment après qu'il fut arrivé ; il ne soupa point, et a dîné ce matin à son petit couvert. Son projet étoit d'aller tirer; le grand froid l'en a empêché; il n'a point sorti, et soupa dans ses cabinets seulement avec des hommes.
Du mercredi 13, Versailles. — C'est M"* la duchesse de Duras qui a fait le mariage de MUe de Guise avec M. de Brionne; rien n'a été plus facile de part et d'autre. M. de Brionne est entré dans le régiment des gardes fraoçoises en qualité de gentilhomme à drapeau; il est un des vingt-sept que le Roi vient de créer. Il y avoit trente-trois gentilshommes à drapeau ; comme ces places étoient fort recherchées et que les autres emplois du régiment des gardes étoient souvent donnés à ses pages, sans qu'ils fussent obligés de passer par le grade de gentilhomme à drapeau , comme d'ailleurs ces emplois ne coûtent rien au Roi, parce qu'ils n'ont aucun appoin-
tement , M. de Gramont a jugé à propos de demander une augmentation de vingt-sept de ces emplois , et, pour donner l'exemple, y a mis un prince lorrain, son gendre futur. Il a été réglé à cette occasion que nul ne pourroit obtenir d'être officier dans les gardes qu'il n'eut passé par le grade de gentilhomme à drapeau.
J'ai marqué ci-dessus le mariage do M. d'Agénois avec M"' de Plélo. La démission que fait M. d'Aiguillon de son duché a été une grâce très-diflicile à obtenir. Dès le temps du mariage de M. de Bcauvilliers , fils de M. de Saint Aignan avec M"8 de Oeil, le Roi vouloit faire la règle que les démissions des duchés ne seroient plus permises. M. de Saint-Aignan représenta qu'il seroit bien dur pour lui que l'instant qu'il demandoit une grâce , qui avoit toujours été d'usage, fût celui où l'on fit la règle contraire, et cela passa alors; mais dans la circonstance présente, M. d'Aiguillon a eu une peine extrême d'obtenir ce qu'il demandoit.
La retraite de M. l'abbé de Broglie a fait ici beaucoup de bruit. 11 y a huit ou dix jours qu'il partit tout d'un coup pour aller A son abbaye des Vaux-de-Cernay ; il prit la résolution de vendre ses chevaux ; il ht ôter les meubles qu'ilavoit à Versailles, et il est actuellementdans la maison abbatiale, allant à l'office avec beaucoup de régularité. On a cru que cette retraite étoit un effet des conseils de Mmcla comtesse de Toulouse. Il me parut hier que M. l'abbé de Broglie n'est pas trop content des raisonnements qu'on a faits sur 6on départ, mais il est bien aise que Ton dise qu'il est allé passer un an chez lui pour payer ses dettes.
On parle depuis plusieurs jours du dessein qu'a M. le le Premier de se retirer et de donner sa charge, avec l'agrément du Roi, à un de ses neveux; on assure même que la seule chose qui arrête présentement, c'est le choix de l'alné ou du cadet. M. lePremiervoudroitquece fûtl'ainé, qu'on appelle marquis de Vassé; luietlevidame,son frère, font tous les deux leur cour au Roi, mais le vidame y est
plus souvent. Mademoiselle parolt le protéger beaucoup; M,n de Mailly s'y intéresse aussi. Cette nouvelle cependant demande encore confirmation; mais ce qui peut la rendre vraisemblable, c'est que M. le Premier est ici le moins qu'il peut, qu'il aime beaucoup sa maison d'ivry, et qu'il est dans la grande dévotion. On ne peut parler de cette charge sans se souvenir par quel événement singulier elle est tombée à M. le Premier. M. son père l'avoit eue, et après sa mort son frère, lequel avoit épousé une Beau manoir, sœur de Mmede Chaulnes. M. le Premier étoit le chevalier de Beringhen (1), fort aimable et fort aimé ; il étoit amoureux alors de Mme deParabère, et M. le duc d'Orléans, qui aimoit aussi MB" de Parabère,par principe de jalousie, exila M. le chevalier de Beringhen. Son frère étant venu à mourir à peu près dans ce temps-la, beaucoup de gens considérables s'empressèrent à demander cette charge; plusieurs croyoient se flatter de l'obtenir et même d'en
(I) MM. de Beringhen tirent leur origine <le Pierre de Beringhen qui étoit du duché de Clèves. Son petit (ils, Pierre de Beringhen , fut grand bailli et gouverneur d'F.taples; Henri , son (ils , fut chevalier des ordres du Boi, premier écuyer et gouverneur des citadelles de Marseille. Il etoit ne au commencement du dix -septième siècle. Louis XIII l'aimoit beaucoup ; étant tombé dangereusement malade il lui confia un secret qu'il ne devoit révéler qu'après sa mort. Le cardinal de Richelieu voulut savoir ce secret ; Beringhen refusa de lui en Faire part ; le Cardinal en fut piqué , et après la guérison du roi fit chasser Beringhen, lequel passa au service de Gustave Adolphe , roi de Suède , et *e trouva a la bataille de LuUen, en 1632. Beringhen fut depuis capitaine des cuirassiers du prince Maurice de Nassau. Après la mort du cardinal de Richelieu , en 1642, il fut rappelé par Louis XIII et fait alors premier écuyer de la petite écurie; il mourut le 30 avril 1692, âgé de quatre-vingt douze ans; il s'é- (oit retiré de la Cour. Il avoit épousé Anne du Blé, fille de Jacques du Blé, marquis d'Huxclles, et de Claude Phéiypeaux de la Vrillière , dont il eut plu- KÎeurs enfants, entre autres Jacques Louis, qui eut toutes les charges de son père et mourut le i" mai 1723, âgé de soixante-onze ans. Jacques-Louis avoit épousé Marie-Elisabeth Fare d'Aumont, fille de Louis duc d'Aumont , pair de France, et de Madeleine Fare Le Tellier. Il en eut deux garçons et plusieurs filles. L'alné avoit épousé M*'* de Beaiimanoir, et mouiut peu de mois après son père. Celui-ci s'appelle Henri-Camille. Une de ses sueurs est veuve du marquis de Vassé; une autre qui e*t morte avoit épousé M. de Vieupont. (Moréh .). - ( yote du duc de Luynes.)
avoir parole. Dans ces circonstances, M. le duc d'Orléans vintà mourir, M. le chevalier de Beringheu eut permission de revenir; il demanda lacharge et l'eut.
Lundi 11 de ce mois, le Roi, qui avoit dîné au grand couvert, descendit à dix heures chez Mme la comtesse de Toulouse. Je m'y trouvai dans ce moment. MBe de Mailly venoit d'y arriver et on alloit servir un petit souper pour cinq ou six personnes. Le Roi arriva par un petit escalier de communication, dont le feu Roi se servoit pour descendre chez M"° de Montespan (1). Le Roi avoit son manchon et son épée;pour son épée, il ne la quitte jamais, pas même dans sa chambre, mais il n'avoit pas de chapeau. 11 se mit à table, M"* de Mailly auprès de lui, Mmr la comtesse de Gramont, Mme de Sourches, M. le prince de Dombes et M. de Meuse. M"" la comtesse de Toulouse, qui ne soupe point, servoit le Roi, mais elle étoit assise et se levoit seulement pour lui donner à boire. M. le marquis d'Antin étoit derrière le Roi qui donnoit les assiettes à SI1"0 la comtesse de Toulouse pour lesprésenter à S. M. Le souper ne futpas fort long, mais le Roi m'y parût fort à son aise. Ce fut pendant le souper qu'il me dit qu'il venoit de donner l'archevêché de Toulouse à M. l'abbé de la Roche-Aymon, évêque de Tarbes. Après le souper, le Roi nous fit tous asseoir; on proposade jouer àcavagnole. Mme de Mailly ne voulut point y jouer et l'on ne joua point. Le Roi neparoissoit point cependant avoir envie de
(î) Mmc de Monte*|ian occupait à Versailles, an rez-de chaussée, un appartement qui se nommait d'alwrd appartement des bains. Dangeau dit, à la date du 6 décembre 10H4, que le Roi donna a M"* de Montespan l'appartement de* hains , dont on ùta beaucoup de inarbre, et qu'on le parqueta pour le rendre logeable en hiver. Le comte de Toulouse, (ils de Louis XIV et de M"ne de Montespan, avait occupé cet appartement après la retraite de sa mère, et la comtesse de Toulouse s.i veuve avait continué d'y demeurer. L'escalier pnr lequel on y descendait est probablement un |>etit escalier circulaire qui existe encore. Le» pièces de cet appartement forment aujourd'hui les 8% 9", 10* et II» sa'les des maréchaux de France.
se coucher ; il se retira à minuit et demi. 11 étoit venu sans capitaine des gardes.
Le lendemain S. M. retourna encore chez M"' la comtesse de Toulouse, le soir, et y soupa. Après le souper, il alla chez Mademoiselle, qui étoit incommodée depuis quelques jours et gardoit sa chambre ; et on avoit observé que le Roi n'y avoit point encore été. M™ de Maillyyétoit, et il y avoitdes joueurs de cavagnole; comme M"* de Mailly a déclaré qu'elle ne vouloit point jouer à ce jeu avec le Roi, elle demeura auprès de la cheminée, et le Roi prit le parti de faire jouer tout le monde et de ne point jouer. 11 fut pendautle temps du jeu à causer avec M m 'de Mailly.
L'on me contoit ces jours-ci un petit événement des soupers des petits cabinets, peu considérable, mais assez singulier. M™ la comtesse de Toulouse a été deux ou trois jours à Saint-Germain chez M. le maréchal de Noailles, les derniers jours de l'année passée ; M"" la marquise d'An tin y étoit. Le Roi étant allé à la chasse à Saint-Germain alla voir Mme la comtesse de Toulouse ; il y vit pour la première fois M"" la marquise d'An tin, qui est jolie ; il parut qu'il la trouvoit telle et qu'il en étoit assez frappé, car il en parla à M. le Cardinal, qui adità Mmede Luynes que le Roi l'a voit trouvée fort jolie. Le jour même ou quelques jours après, à un souper des cabinets, M"' de Mailly, qui savoit que le Roi avoit vu M"" la marquise d'Antin et l'avoit trouvée jolie, adressa la parole au Roi a table et lui dit : « Sire, on dit que vous avez vu M™ la marquise d'Antin et que vous l'avez trouvée charmante. » Le Roi répondit : « point du tout : » ou bien : « tout au contraire. » C'est l'un des deux termes dont il se servit. C'est Mrac la duchesse d'Antin, qui étoit à table, à qui je l'ai entendu conter. Le Roi s'étant tourné ensuite du côté de M"" d'Antin lui dit : « votre belle-soeur avoit une coiffure de telle façon qui lui seyoit bien mal. »
Le Roi partit avant-hier pour la Meutte. On avoitd'abord dif qu'il n'y ouroit point de dames à ce voyage, mais
IfO MÉMOIRES DU DUC DE LUYNES.
Mademoiselle, quoiqu'elle eût été incommodée pendant quelques jours, partit cependant le même jour pour aller à Madrid. Les dames sont : les quatre sœurs, M"' de Chalais et M"" de Ségur.
M. le marquis de Brancas me contoit il y a quelques jours que les milices de Bretagne sont au nombre de cent mille hommes, dont il y en a toujours vingt-mille prêts à servir et armés ; ces vingt-mille hommes sont assemblés tous les dimanches en différents lieux, et ces troupes sont en très-bon état.
4e me fais toujours plaisir d'écrirece que j'apprends de traits d'esprit et de vérité de M. le Dauphin. On me contoit, il y a quelques jours, queM. le Dauphin, ayant lu.il y. a un an ou deux, le voyage de SiamdeM. l'abbé de Choisy, le hasard lit que le lendemain M. le prince de Lichtenstein vint faire sa cour à M. le Dauphin; M. de Gencienne y étoit aussi ; c'est un capitaine de vaisseau qui étoità ce voyage et dont il est parlé dans ce livre. M. le Dauphin parloit beaucoup avec M. de Gencienne sur le voyage de Siam et raisonnoit avec lui d'une façon a surprendre tous ceux quiétoient présents. M. le Dauphin, ayant remarqué l'étonnement de M. de Lichtenstein, lui dit : a Ne soyez pas si surpris, monsieur, je l'ai lu hier. »
La Reine a soupé presque tous les jours de cette semaineci avec des dames, c'est-à-dire avec Mmw d'Antin et de Montauban, qui sont de semaine ; c'est sa même table et son mêmesouper que l'on passe seulement dans son cabinet qui est avant sa chambre; et après souper elle joue i\ cavagnoleavec ces deux dames seulement. Hier S. M. soupa seule ; elle dit à ces dames qu'elle avoit des affaires. C'étoit parce que Mme de Villars (1) devoit venir causer avec S. M. Ces jours-là la conversation est préférée au jeu.
ri; Voy. l'introilorlion, (. 1,rp. r.H.V«.
JANVIER 1740. m
Du tamedi 16, Venait Us. — Le Roi donna hier le gouvernement de Maubeuge à M. le chevalier de Givry, frère de II. de Leuville et ancien lieutenant-général qui n'avoit aucune grâce du Roi. Ce choix parolt fort approuvé ; cependant l'on croyoit que ce seroit H. le marquis du Luc, d'autant plus que le Roiparoissoil le désireret que Mademoiselle en avoit parlé très-fortement a M. le Cardinal; on prétend mémo qu'elle lui avoit dit comme un conseil d'amie, qu'il feroit plaisir au Roi de lui proposer M. du Luc et que M. le Cardinal avoit toujours répondu qu'il n etoit pas asseaancien lieutenant-général, et qu'il ne le proposerait pas; que cependant après une Conversation de deux ou trois heures que Mademoiselle a euedepuis quelques jours avec M. le Cardinal, elle avoit paru sortir fort contente. Ce qui est certain, c'est que Mademoiselle s'intéressoit fortement pour M. du Luc, et que M. le Cardinal dit qu'il n'a nulle part à ce choix et que c'est le Roi seul qui Ta fait. On m'a dit ce soir que, dès que M. le Cardinal avoit représenté au Roi les services et la situation de M. le chevalier de Givry, S. M. n'avoit pas balancé un moment.
La Reine soupe ce soir avec Mm" d'Antin, de Montauban.de Saint Florentin et de Matignon.
M. de Verneuil'doit présenterdemain matin au Roi trois Napolitains qui sont venusavecM. deCastropignano; l'un est son frère, l'abbé Dévoli, l'autre est un de ses parents nommé le duc de Monténégro, et le troisième est un M. de Fardella, capitaine dans le régiment de dragons de la Reine.
M. de Clairambault , fameux généalogiste, mourut avant-hier âgé de quatre-vingt-neuf ans ; il avoit dans sa bibliothèque dix-sept centsvolumesmanuscrits. Il finit, il y a uqan ou deux, une table contenant cent cinquante volumes qu'il avoit commencée à quatre-vingts ans. Cette table contient tous les noms dont il est parlé en particulier dans chacundeses livres ou manuscritsou imprimés,
et désigne le livre et la page. Il appeloit cela son testament (1). Il laisse un neveu qui prend son nom et qui avoit depuis plusieurs années la survivance de sa charge de généalogiste des ordres du Roi. Cette charge ne vaut que 2,700 livres d'appointeinent ; mais le bonhomme de Clairambault avoit d'autres bienfaits du Roi, comme une pension de 1 ,000 livres, 5,000 livres pour le dépôt de la marine, une charge dans les galères, etc.; en tout il avoit 14,000 livresde rente de bienfaits du Roi et 6,000 livres de rente. Le neveu n'a eu jusqu'à cette heure que 600 livresde pension du Roi. M. de Clairambault avoit été commis de M. Colbert; il est mort avec une grande tranquillité d'esprit et beaucoup de religion.
Le Roi n'a point dîné aujourd'hui et n'a pu aller à la chasse à cause de la gelée et de la neige; il a été en traîneaux. S. M. menoit Mademoiselle ; M. le comte de Coigny , M1U de Clermont ; le vidamede Vassé, M"" de Mailly. Mm* de Yintimille étoit dans un autre traîneau, et M"' de Ségur aussi dans un traîneau. J'oubliois Mme la marquise de Ruffecet M"* de Montmorin, qui ont aussi été en traîneau avec le Roi. Il y a souper dans les cabinets; toutes ces dames en seront, hors M8" la marquise de Rufîec.
Demain sera l'audience de M0" Castropignano chez la Reine ;je la marquerai ; tout doit s'y passer comme à celle de M"* de la Mina ; elle dînera ensuite ici.
M. de la Mina étoit ici ce matin ; il me parolt qu'il compte toujours partir; ii n'y a point encore cependant d'ambassadeur nommé pour le remplacer. U parolt fort mécontent de sa Cour et piqué de ce que M. le comte de la Marck, arrivé à Madrid après que M. de la Mina avoit ici fait tout l'ouvrage, aété fait grand d'Espagne et M. de la Torella aussi. M. de la Mina dit que la grandesse qu'il doit avoir par M"1* de la Mina n'est point une raison et n'em-
(l) Voh Y Essai historique sur la Bibliothèque du Roi par Loprince, nouvelle édition donnée par M. Louis Paris.
pècboit pas une grâce personnelle qu'il croit avoir méritée. A l'égard de la Toison, il dit qu'il étoit nommé avant que de venir ici. La cause de son rappel paroi t certaine; on ne doute pas que ce soit parce qu'à un débotter du Roi il s'avisa de parler directement au Roi au sujet d'un traité de commerce que Ton demande depuis longtemps à l'Espagne et qu'elle ne veut point finir; il dit au Roi que l'on vouloit faire dépendre l'amitié du Roi, son maître, de la fin de ce traité de commerce ; qu'il supplioit S. M. de donner ses ordres pour que l'on ne pressât pas aussi vivement sur cet article. Le Roi ne lui répondit autre chose sinon d'en parler à M. le Cardinal.
Du mardi 19, Versailles. — Avant-hier matin Mm* l'ambassadrice des Deux-Siciles, la duchesse de Castropignano, eut son audience; elle vint dans son carrosse. J'ai déjà marqué que ce n'étoit point l'usageque ce fût dans les carrosses du Roi. Elle vint descendre chez Mme de Luynes, qui n'étoit point encore allée chez la Reine et qui eut le temps de la voir un moment. M. de Castropignano étoit arrivé dans cet appartement- ci environ une demi-heure avant elle. M0" de Castropignano fut ici quelque temps , après quoi M. de Verneuil la mena chez M. le Cardinal; cette visite ne fut pas longue et M. de Verneuil la ramena ici sur-le-champ ; elle y resta jusques après la messe de la Reine. Elle a voit avec elle les trois étrangers dont j'ai parlé ci-dessus : M. l'abbé Dévoli, M. le duc de Monténégro et M. de Fardella ; ils avoient fort envie d'être présentés à la Reine ; mais ils n'avoient point encore vu le Roi, parce qu'ils avoient manqué le moment que M. de Verneuil leur avoit donné après la messe de S. M. Pendant l'audience de Mm* l'ambassadrice, M. le duc de Castropignano demanda à M. le duc de la Trémoille s'il ne pourroit pas les présenter au Roi , au retour de S. M. dans son appartement. M. de la Trémoille lui dit que cela étoit extrêmement facile, et M. de Verneuil s'y opposa. Je marquerai la suite de cette affaire, T. m. «
M. de Verneuil revint dans cet appartement, à midi et demi, avertir Mmt de Castropignano pour l'audience de la Reine et lui donna la main (1) jusques dans le cabinet avant la chambre de la Reine; il resta toujours avec elle , et un garçon de la chambre avertit M™' de Luynes que l'ambassadrice étoit là. La Reine étoit dans son fauteuil , le dos tourné à la cheminée ; et les dames assises des deux côtés. Les dames debout étoient dans le haut de la chambre , des deux cotés de la Reine. Bf°* de Luynes se leva ; elle ût la révérence à la Reine et alla à la porte de la chambre en dehors au-devant de l'ambassadrice ; elle Ta salua , la baisa ; elle rentra la première; ensuite M. de Verneuil, qui donnoit la main à Mme de Castropignano, laquelle, après les trois révérences et avoir ôté son gant, ce qui fut assez long, s'avança auprès de la Reine et baisa le bas de la robe. Ensuite on apporta un pliant à Mme de Castropignano , vis-à-vis la Reine , et un à gauche de M1" L'ambassadrice. Le Roi étoit au conseil et avoit dit à M. de Verneuil qu'il pouvoit l'avertir au conseil môme. M. de Verneuil avoit averti M. de la Trémoille de l'ordre qu'il avoit reçu du Roi. S. M. ayant été avertie par M. de Verneuil sortit du conseil et vint par la galerie et le salon dans la chambre de la Reine. Tout le monde se leva , et Mra* Fanibassadrice s'avança vers le Roi qui la salua et baisa. Elle parut croire que l'usage étoit de baiser des deux côtés , mais le Roi ne la baisa que d'un côté. La conversation ne fut pas vive; car elle ne sait presque pas un seul mot françois. Elle paroissoit assez embarrassée, et elle fit même deux ou trois éclats de rire qui surprirent beaucoup, et qui étoient un effet de son embarras. Lorsque le Roi s'en alla, M"" de Luynes
(I) MM. les ambassadeurs d'E.H|iagtie et des DeuvSiciles prétendent qu'en qualité d'ambassadeurs de famille ils ne doivent point être conduits par l'introducteur. M. de la Mina avoit soutenu vivement cette prétention. Cependant on voit ici que c'est M. de Verneuil qui a donné la main à M"* de Castropignano. {Xotedu duc de Luynt$.)
ne le suivit point comme à son ordinaire. J'ai déjà marqué qu'en pareil cas la dame d'honneur ne quitte point l'ambassadrice. La Reine se rassit, M,ne l'ambassadrice, MB°de Luynes et toutes les dames comme auparavant. Pendant ce temps-là , M. de Verneuil alla avertir M. le Dauphin, lequel arriva par l'antichambre et le grand cabinet de la Reine. M. le Dauphin, entrant dans la chambre de la Reine, alla d'abord saluer l'ambassadrice (la Reine s'étoit levée), ensuite il alla embrasser la Reine. Cette visite ne fut pas longue ; M. le Dauphin étant sorti , Mu* de Luynes ne le reconduisit point, par la même raison que je viens de marquer par rapport au Roi. La Reine ne se rassit point, et Mm" l'ambassadrice ayant fait ses trois révérences , comme en entrant , elle se retira ; M * de Luynes la reconduisit jusqu'à l'endroit où elle l'avoit reçue.
J'étois présent à toute cette cérémonie, et j'allai ensuite avec Mme de Castropignano et M. de Verneuil chez Mesdames. M™' de Tallard vint la recevoir à la porte de la chambre, en dehors ; mais elle ne sortit pas cependant tout à fait. Mesdames étoient assises chacune dans un fauteuil , Madame (1) à la droite. M"* de Castropignano , ayant fait les révérences comme chez la Reine, elle s'approcha, baisa le bas de la robe et Madame ne la salua point ; elle s'approcha ensuite de Madame Adélaïde, baisa le bas de sa robe, mais elle ne la salua pas non plus. On apporta un pliant à M™ l'ambassadrice vis-à-vis Madame , et M-" de Tallard s'assit vis-à-vis Madame Adélaïde , par conséquent à la droite de M"' l'ambassadrice. Tout cela ne dura pas longtemps. M"' l'ambassadrice sortit avec les révérences ordinaires; M"" de Tallard la reconduisit jusqu'à la porte de la chambre. Je revins ensuite avec elle et M. de Verneuil chez Mme de Luynes. Un moment après qu'elle y fut arrivée, elle alla chez Mm* Amelot. Pen-
(1) Madame Henriette.
dant ce temps , M. le Cardinal vint ici, où il l'attendit un instant ; elle revint recevoir la visite de S. Ém. ; ensuite elle dîna ici avec M. de Castropignano , Mmc de la Mina, les trois Napolitains que j'ai marqués ci-dessus, M. et Mm° Amelot, M. de Verneuil et plusieurs autres personnes; elle s'en retourna après-dlner à Paris.
Comme Ton avoit dit ici que Mme de Castropignano étoit prodigieusement laide , et plus laide que Mmc de la Mina, ces discours ont réussi à son avantage ; elle n'a pas été trouvée aussi mal; elle parolt vive, mais on peut croire qu'elle a peu été dans le grand monde , et surtout peu habité la Cour. Comme elle ne parle qu'italien , il est difficile de juger de son esprit lorsqu'on n'entend point cette langue. M. de Castropignano est d'une belle figure; il ressemble beaucoup à feu M. d'Arpajon; il est seulement un peu moins gros et le visage moins plein; il parolt homme sage , sensé et fort poli.
Après le dîner, M. de Verneuil me parla beaucoup de ce que M. de Castropignano s'étoit adressé à M. de la Trémoille pour la présentation des trois Napolitains- M. de Verneuil prétend que l'introducteur des ambassadeurs n'a nul besoin du premier gentilhomme de la chambre chez le Roi, ni de la dame d'honneur chez la Reine pour présenter les étrangers ; il prétend qu'il n'y a pas môme d'obligation qu'il les avertisse. Cette dispute s'est renouvelée aujourd'hui chez la Reine , à l'occasion de deux étrangers que M. de Verneuil a voulu présenter. M. de Sainctot , dans son semestre , a toujours attention d'amener les étrangers à M"f de Luynes ou au moins de les lui nommer. M. de Verneuil a présenté ceux d'aujourd'hui; elle lui en a parlé et lui a représenté qu'il lui paroissoit indispensable que la dame d'honneur connût les étrangers, afin que, lorsqu'ils viennent faire leur cour à la Reine, elle fût en état de faire souvenir la Reine de leur nom , en cas qu'elle l'eût oublié, et de faire avoir pour eux dans la chambre de S. M. les égards et atten-
tions qui conviennent. M. de Verneuil a toujours soutenu que rintrodacteur n'étoit point dans cette obligation , et que même il n'avertissoit la dame d'honneur pour les audiences que pour qu'elle donnât ses ordres pour que le cabinet et la chambre fussent en état. MB# de Luynes a parlé sur-le-champ à M. le Cardinal ; et S. Ém. lui a répondu qu'il étoit sans difficulté que la dame d'honneur connûtles étrangers ; il en a parlé aussi à M. de Verneuil, mais il ne l'a point persuadé, et M. de Verneuil a dit qu'il alloit faire un mémoire.
" J'ai oublié de dire que M. de Fardella, qui est, comme je l'ai marqué, capitaine de dragons de la Reine de Naples , étoit habillé de l'uniforme de ce régiment, qui est jaune; c'est l'usage dans presque tous les pays étrangers que tous les militaires mettent les jours de cérémonie leurs uniformes.
J'oublie encore par rapport à la prétention de M. de Verneuil que , le jour du bal pour le mariage de Madame Infante, il étoit en qualité d'introducteur sur le banc des ambassadeurs, et que le Roi , ayant voulu faire danser M. le comte de Bévéren, M. le duc d'Urs et encore un troisième qu'il m'a nommé, S. M. ne s'adressa pas pour cela à M. de la Trémoille , qui servoit pour M. de (iesvres, il appella M. de Verneuil, lequel vint prendre les ordres de S. M. et avertit ensuite ces messieurs. M. de Verneuil m'ajouta que le Roi lui avoit dit de dire à M. de Ja iMina et à M. de Lichtenstein qu'il ne leur proposoit pas de danser, parce qu'il croyoit que cela ne leur conviendrait pas, et que même l'ambassadeur de Venise avoit été assez lâché que le Roi ne lui ait pas fait dire la môme
On a appris ces jours-ci la mort de M. le prince de la Torella à Naples ; c'est celui qui étoit ici ambassadeur; il est mort d'une fluxion de poitrine.
M. le Duc est fort malade depuis quelques jours d'une dyssenterie. M8** les duchesses sont parties pour Chan-
tilly, sur la nouvelle de son état ; Mu* de Clermont y est aussi, MB* la princesse de Conty et M,u de Sens. Gomme les nouvelles étoient assez mauvaises hier, on croyoit que Mademoiselle iroit aujourd'hui. Quoi qu'ils ne soient pas brouillés ensemble, M. son frère et Mmt sa mère, cependant elle vit très-froidement avec eux ; mais elle ne joua pas hier; elle dit qu'elle ne partoit point, ne sachant pas si ce n'étoit pas plutôt les importuner que leur faire plaisir, si elle y alloit dans les circonstances présentes. Cependant, on croit que M. le Cardinal lui dit hier au soir qu'elle feroit bien d'y aller. Elle est partie' aujourd'hui pour Paris, où elle attendra que M. le Duc paroisse désirer de la voir.
La maladie de M. le Duc ne parolt pas donner dans ce pays-ci beaucoup d'inquiétude; et l'absence de Mademoiselle et de M11* de Clermont ne dérange rien aux promenades de traîneaux. Le Roi y fut avant-hier ; et ce fut lui qui mena .Mme de Vintimille. Cela ne dérange rien non plus aux soupers des cabinets ; le Roi y soupe aujourd'hui, et a été en traîneau. Il parolt aussi que l'absence des deux princesses ne changera rien au projet du voyage de Choisy.
Du jeudi 21, Versailles. — Le Roi fut avant-hier en traîneau et mena M*6 de Mailly , qui eut même grande peur et pensa se trouver mal de la vitesse dont le Roi alloit. S. M. arrêta et eut la complaisance d'aller plus doucement. S. M. soupa ce jour-là dans ses cabinets; les dames étoient : M™** de Mailly et de Vintimille , de Ségur, de Montmorin , et M™ la maréchale d'Estrées ; il joua au papillon après souper avec des hommes et Mme de Mailly, seule de femme. Mademoiselle alla hier à Chantilly, d'où elle devoit revenir le soir même.
M. de Fénelon fut reçu il y a trois ou quatre jours conseiller d'État d'épée. C'est la place de M. de Bonac, comme je l'ai dit ci-dessus. M. de Fénelon parolt très-content des grâces qu'il a reçues, ayant été fait lieutenant général,
chevalier de l'Ordre et conseiller d'État en bien peu de temps. Il me disoit qu'il ne s'attendoit pas à cette dernière grâce, et avoitété très-content des deux premières. C'est une preuve que l'on est extrêmement satisfait de la conduite qu'il tient en Hollande.
Le Roi descend presque tous les soirs chez Mme la corntesse de Toulouse , et y soupe presque toujours, hors les jours qu'il soupe dans ses cabinets; il y soupa hier mercredi, et il y soupoit encore lundi. Mm* la comtesse de Gramont,M""de Sourches, de Maillyet de Vintimille sont les seules dames admises à ces soupers; et en hommes: le comtedeGramont, qui ne se met point à table, MM. d'Ayen et de Noailles, M. de Meuse et M. le marquis d'An tin, quelquefois M. le prince de Dombes. J'y entrai lundi comme le Roiétoit à table. Mme de Mailly étoit auprès du Roi, c'est l'usage ; le souper me parut assez sérieux ; à la fin pourtant Mne de Mailly badina beaucoup avec un étui à cure-dents d'ivoire que le Roi a fait et qu'il lui adonné. Après le souper, une demi-heure de conversation ; le Roi fait asseoir tout le monde et on ne joue point.
Du dimanche 24, Versailles. — Le Roi partit hier pour Choisy , et donna un de ses carrosses pour memer les dames, qui sont : M"*- de Mailly et de Vintimille, Mme la maréchale d'Estrées, M"" deTalleyrandet Mme de Ségur. On croit que Mademoiselle y sera, et qu'elle a demandé permission au Roi d'y aller de Paris. Elle fut il y a deux ou trois jours à Chantilly avec M. lecomtedeClermont; elle n'y resta que deux heures. M.lecomtedeCharoloisyfutdesoncôté,ety resta aussi a peu près le même temps. M. le prince de Conty n'y avoit point encore été avant-hier. Cependant l'état de M. le Duc est regardé comme très-dangereux; c'est une dyssenterie qui a été négligée par M. le Duc les premiers jours et qui est la suite d'un estomac dérangé depuis assez longtemps et dans un tempérament fort usé. Il parolt que Ton craint la gangrène dans les entrailles. Madame la Duchesse, sa femme, lui marque beaucoup desoins
et d'attentions; M™' la princesse de Conty etM"' d'Egmont ne le quittent point; toute sa famille, hors ce que j'ai marqué, est rassemblée au près de lui, et tous ceux qui sont dans l'habitude de le voir y arrivent tous les jours.
Rappris hier en arrivant de Chantilly ce qui s'étoit passé le matin du jour que je partis pour y aller. M. de Bissy le père étoit allé chez M. le Cardinal, et l'attendoit dans la pièce qui précède son cabinet. H. le Cardinal étant sorti pour aller chez le Roi, M. de Bissy se rangea pour laisser passer M. le Cardinal; mais S. Ém., au lieu de passer comme à l'ordinaire, s'arrêta et s'approcha de H. de Bissy, et le regardant lui dit : « Monsieur, vous voyez que je me porte bien ; cependant je ne mets pointde rouge pour me donner bon visage. » Ce discours fut tenu devant vingt ou trente personnes et surprit beaucoup H. de Bissy, lequel alla sur-le-champ conter son aventure à Mmf> la maréchale d'Estrées. M™* la maréchale d'Estrées le mena l'aprèsdlnée chez M. le Cardinal. M. de Bissy dit à S. Ém. que ce qu'il lui avoit dit ne pouvoit qu'être l'effet de quelque faux rapport, et qu'il osoit l'assurer que personne ne pourroit lui soutenir avoir entendu aucun discours de sa part qui pùt avoir donné occasion à ce que S. Ém. lui avoit dit. M. le Cardinal lui répondit qu'il ne savoit ce quec'étoit que de commettre les personnes par qui il avoit été instruit, qu'il étoit certain de la vérité, mais que cela n'empôchoitpas qu'il ne profitât avec plaisir des occasions de lui rendre service. On m'a dit que H. de Bissy étoit fort occupé à chercher tous les moyens de se justifier par écrit.
Du mercredi 27, Vermllet. — J'allai avant-hieràChoisy; je n'y trouvai que les cinq dames nommées et dix-huit ou vingt hommes, entre lesquels étoit M. le prince de Conty, qui partit de bonne heure après-dlner pour aller à Chantilly, dont les nouvelles étoient dès ce jour-là fort mauvaises. Mademoiselle n'a point été à Choisy, et elle partit avant-hier pour Chantilly. M. d'Anlezy, qui est attaché à
M. le Duc, je crois en qualité de capitaine des gardes, étoit arrivé le môme jour, avant-hier, au lever du Roi à Chpisy, avec deux lettres, une de Mn>e la Duchesse mère et une de M. le Duc pour le Roi. Le Roi étoit encore dans son lit, et fit entrer M. d'Anlez y . Le Roi n'écrivit point, mais répondit verbalement. Je n'ai vu personne qui m'ait dit positivement cette réponse ; mais M" de Mailly m'en parla, et me dit que le Roi avoit répondu à M. d'Anlezy qu'il assurât M. le Duc de son amitié et de l'intérêt qu'il prenoit à son état, qu'il n'avoit point oublié les services qu'il lui avoit rendus, et qu'il auroit soin de M. le prince de Condé. La nuit d 'avant-hier à hier, M. le Duc reçut tous ses ' sacrements; et par les nouvelles d'aujourd'hui on n'attend que le moment de sa mort. On n'a pas même voulu donner de bulletin au pagede la Reine. On a été un peu étonnéqu'il ait autant différé à se confesser, ayant autaut de religion qu'il en marque depuis plusieurs années ; mais il avoit demandé, avant que de tomber malade, qu'on l'avertit lorsqu'il seroit en danger; tout le monde connoissoi t ce danger, et personne n'osoit lui en parler ; on croyoit n'en pas trouver le moment. Silva ne Tapas quitté pendant sa maladie, et Dumoulin a été appelé deux fois en consultation ; mais, pendant tout le cours de cette maladie, il étoit presqu'impossible d'en savoir des nouvelles, pas même ceux qui demeuroient à Chantilly. 11 sembloit qu'il y avoit deux partis, les uns qui voyoient tout en noir, et les autres qui se flattoient toujours, sans compter un troisième qui est celui des médecins, lesquels ne cherchoient qu'à parler obscurément et ambigumentsur l'état du malade. D'ailleurs, le aèle, la vivacité et l'amitié faisoient que les personnes qui approchoient de plus près M. le Duc vouloient toutes se mêler de médecine et de raisonner sur les remèdes qu'on lui ordonnoit, surtout M™5 la princesse de Conty et Mrae d'Egmont, qui étoient l'une ou l'autre toujours au chevet de son lit. Mroe la princesse de Conty aimoit M. le Duc de tous les temps; il y a eu quelques années où ils
n'ont pas pensé de môme, mais ils s'étoient raccommodés depuis denx ou trois ans. M"* d'Egmont est dans la douleur la plus profonde et telle que Ton peut juger d'une personne qui a toujours eu une véritable et tendre amitié pour M. le Duc, et qui n'a consulté que son inclination dans la manière dont elle a agi, sans se mettre assez en peine des discours du public (1). M"* la Duchesse mère a toujours ordonné que Ton exécutât à la lettre tout ce qu'ordonneroit Silva ; mais elle n'a pas toujours été écoutée ; elle est dans une douleur véritable et aussi grande que son caractère peut le permettre. Pour MUe de Clermont, ' clleconscrve dans cette occasion le même sang-froid, pour ne pas dire la môme insensibilité, qu'elle montre dans toutes les autres. A l'égard de M,,e de Sens, il ne paroit point que cet événement-ci dérange rien de sa galté naturelle. M-Cla Duchesse jeune est continuellement dans la chambre de M. le Duc ou à portée d'en savoir des nouvelles, et sans paroltre être dans un désespoir qui passeroit peut-être pour affectation, remplit son devoir d'une manière très-convenable. Voilà ce que je remarquai dans le voyage que j'y fis du vendredi à samedi dernier. Je n'y vis point, comme je l'ai déjà dit, Mademoiselle, M. le comtede Gharolois, ni M. le prince de Conty; ainsi, je ne puis rien dire sur eux. On peut juger que Mademoiselle ne sera pas fort touchée de cette perte, s'étant aussi éloignée de M. le Duc qu'elle l'a fait depuis plusieurs années. C'est cependant un grand malheur que cette mort . pour toute la maison de Condé, sans en excepter même ceux qui n'en sont pas touchés. M. le Duc a toujours eu le caractère vrai et a cherché le bien autant que ses lumières pouvoient le lui permettre; il est vrai que ses lumières étoient extrêmement courtes, qu'il a souvent été trompé, et qu'il étoit aussi opiniâtre
(l) M«« d'Egmont était la maîtresse de M. le Doc et publiquement recon-
dans la prévention que ferme quand il avoit rencontré juste. En conséquence il faisoit comme les gens de peu d'esprit, il craignoit toujours d'être trompé et donnoit difficilement sa confiance; mais aussi lorsqu'il croyoit avoir reconnu de la probité et de la droiture, il se livroit sans réserve. Comme il comprenoit difficilement par luimême, il ne voyoit presque jamais que par les yeux d'autrui ; cette raison jointe à l'aveuglement de la passion l'avoit livré à Mm* de Prie, dont l'ambition etles conseils pernicieux lui avoient fait faire de grandes fautes dans le ministère et furent la cause de l'ordre qu'il eut de se retirer, ordre qu'il pouvoit prévoir et qu'il ne voulut jamais croire. D'ailleurs le caractère de M. le Duc étoit d'être bon ami, mais dur, extrêmement poli, mais fort sec. La conduite qu'il a eue en dernier lieu par rapport à M"1* la Duchesse sa femme abien montré combien il étoit susceptible aux mouvements de la jalousie, et que n'ayant pas voulu apparemment demander de conseil, ou n'ayant pas voulu en suivre, il n'avoit écouté que la dureté de son caractère, sans faire assez d'attention aux mesures que la prudence auroitpului dicter. Au reste, M. le Duc atoujours conservé une très- grande considération et un grand nombre d'amis. C'étoit le seul prince du sang qui eût une représentation digne de son rang. Il jouitau moinsde 1,500,000 livres de rente ; je crois même que cela va à deux millions, en comptant le gouvernement de Bourgogne et la charge de grand maître.
J'oubliois de marquer que c'est M. le curé de Saint- Sulpice qui l'a confessé, et qu'il a fait son testament quelques heures avant de recevoir ses sacrements. Depuis le testament, M. Huart, mon avocat et qui est du conseil de M. le Duc, a été mandé à Chantilly et en revint hier au soir.
Le Roi vientd'arriver deChoisy. M. le prince de Conty y revint hier de Chantilly. S. M. a été, en arrivant, chez la Reine, qui lui a parlé de l'état de M. le Duc ; Une m'a point
paru que le Roi fût fort affligé. Il est revenu dans son carrosse avec les cinq dames que j'ai nommées ci-dessus.
Hier mardi, il n'y eut point de comédie, parce que la Reine avoit pris médecine. Aujourd'hui, jour de Comédie italienne, la Reine a dit après son dîner qu'elle n'iroit point, et que les comédiens jouassent puisqu'ils étoient arrivés. Ainsi il y a eu comédie quoique le Roi, la Reine, M. le Dauphin, ni Mesdames, ni princes ni princesses du sang y aient été.
Du jeudi 28, fersaMes. — M. le Duc mourut hier entre onze heures et midi. M. le comte de Charolois étoit parti dans le moment de Chantilly, et croyant le Roi encore à Choisy,il y étoit venu d'abord; ayant trouvé le Roi parti, il revint tout droit ici, où il n'arriva que sur les neuf heures du soir; ce futparluique l'on apprit la première nouvelle delà mort de M. le Duc. M. de Charolois alla d'abord chez le Roi; et, comme on lui dit que S. M. n'étoit point dans son appartement et qu'il étoit ou sorti ou dans ses cabinets en haut, M. le comte de Charolois, au lieu d'attendre, prit le parti de descendre chez M"0 la comtesse de Toulouse, où il resta quelque temps enfermé avec elle; ce fut là qu'il vit le Roi. Il n'alla chez la Reine que fort tard. M. de Charolois dit au Roi qu'il ne savoit encore rien du testament, sinon que M. le Duc lui avoit dit lui-même qu'il comptoit qu'il voudroit bien être tuteur de M. le prince deCondé.
Il y a eu ce matin conseil d'État après la messe, et au sortir du conseil le Roi a dtné dans sa chambre. On ne savoit encore rien par rapport à la charge ni au gouverment (1), lorsque le Roi s'est mis à table. J'étois au dîner. Le Roi s'est tourné du côté de M. de Livry et lui a ditqu'il venoit de donner la charge de grand maître (2) à M. le
(1) M. le Cardinal au sortir du conseil alla dîner chez lui; il ne dit pas un mot, devant ni pendant son dîner, de l'arrangement marqué dans cet article. ( Note du duc de Luf/nei. )
(2) Cette charge n'a sur l'état de la maison du Roi que 1,200 écusd'appoin
prince de Condé, et quelque temps après il m'a fait l'honneur de me dire qu'il venoitde donner le gouvernement de Bourgogne (1) à M. de Saint-Aignan pour le rendre à M. le prince de Condé lorsqu'il aura dix-huit ans. Le Roi a beaucoup parlé sur Fétat des affaires de H. le Duc, et nous a dit qu'il jouissoit de 260,000 livres de pension (2). Le Roi me parolt croire, comme je l'ai marqué ci-dessus, que M. leDucavoit environ deux millions (3) de revenus, c'est-à-dire quelque chose de moins que M. le duc d'Orléans, lequel effectivement jouit de deux millions de rentes. On ne dit point qu'il y ait encore aucun arrangement de fait par rapport à Mme la Duchesse jeune. Je croyois qu'elle avoit 40,000 livres de douaire, mais
tements, de même que celle de grand chambellan et celle de grand écuyer; mal* Il y a des casuds très-considérables à celle-ci , et il m'a paru que le Roi ne saYoit pas trop à quoi montoient les dits casuels. ( Note du due de Luynes. )
(I) J'ai demandé au Roi combien valoit ce gouvernement; sa réponse m'a paru prouver qu'il croyoit que cela étoit considérable, mais qu'il y avoit bien des années qu'on ne savoit à combien cela montait. C'est peut-être une des raisons qui ont eogagé de le donner à M. de Saint-Aignan pour plusieurs années, pour être à portée d'en savoir la juste valeur. D'ailleurs M. de Saint*Aign.in ne fait plus rien à Rome depuis l'arrivée du cardinal Tencin , comme j'ai marqué ci-dessus. Cependant comme ses affaires ne sont pas en trop bon état , il demandoit depuis longtemps quelques marques de la bonté du Roi. Dans la maison de M. le Duc, on ne parloit du gouvernement que comme d'un objet de 80 ou 90,000 livres, et on parloit de même aussi a peu près pour le revenu de la charge de grand maître. ( Noie du duc de Luynes. )
(J) M. le Duc avoit eu en naissant 100,000 livres de pension dont il a toujours joui et qui faisoient partie des 260,000 livres ci-dessus marquées ; mais M. de Lezonnet, qui est depuis plusieurs années à la tête des affaires de M. le Doc et qu'il vient de faire son exécuteur testamentaire avec une gratilication de 50,000 livres, m'a dit que les deux parties principales de cette pension étoient : 50,000 éens comme chef du conseil de régence , et les 100,000 francs que le Roi loi avoit accordés en venant au monde ; à l'égard de 10,000 livres, je ne sais si cela ne (ait pas partie de la charge de grand maître. ( Note du duc de Luynes.)
(3) M. de Lezonnet (que je cite toujours comme étant instruit des affaires de M. le Duc), n'estime le revenu en terres qu'un peu plus de 1,200,000 livres ; le surplus en bienfaits du Roi; il compte qu'il y a pour cinq à six millions de dettes, sur lesquelles il y en a beaucoup de viagères. (Note duduc de Luynes.)
le Koi m'a dit que M. le comte de Charolois croyoit qu'elle n'en avoit que 34,000; apparemment qu'elle aura une pension de 50,000 livres, dont il y a plusieurs exemples pour les princesses du sang; mais le Roi n'en a pus parlé ; il a seulement dit qu'elle auroit apparemment une pension sur les biens de M. le prince de Condé. La charge de grand maître sera exercée par M. le comte de Charolois. Le Roi nous a encore dit qu'il avoit fait cet arrangement de concert avec Mmc la Duchesse mère. Bine la Duchesse jeune a eu par son contrat de mariage le choix de son habitation dans telle maison ou château de H. le le Duc qu'elle voudra choisir, excepté Chantilly.
J'ai marqué ci-dessus que M. Huart , avocat , avoit été mandé depuis que le testament avoit été fait; cette circonstance n'est pas exacte ; ce fut Roger, notaire, qui demanda à M. le Duc de faire venir M. Huart pour que les choses fussent plus en règle.
M . le duc de Penthiè vre fut reçu avant-hier chevalier de la Toison d'or par M. de la Mina, à Paris, dans la maison de cet ambassadeur. Il y avoit treize chevaliers de la Toison à cette cérémonie, en comptant M. de la Mina, qui étoit dans un fauteuil sous un dais. Les difficultés que j'ai marquées cidessus ont été absolument levées par ordre exprès du Roi d'Espagne (1). C'est de M. de la Mina même que je le sais . M. de Penthiè vre, après sa réception, prit séance le premier à droite au-dessus dcM. le maréchal de Noailles, qui se trou voit dans cette cérémonie le doyen des chevaliers. Les chevaliers étoient assis sur deux banquettes à droite et à gauche du fauteuil; la cérémonie ne dura pas plus d'un bon quart-d'heure parce que M. de Penthièvre ,
(1) Cet ordre fut la devant tous les chevaliers avant la cérémonie. 11 passe pour constant que c'est une règle établie dans l'ordre de la Toison que les chevaliers, quels qu'ils soient, ne prennent rang que du jour de leur réception ; cependant M. le duc de Villars m'a dit que lorsqu'il avoit été reçu chevalier de la Toison, il se souvenoit parfaitement que l'Infant don Pliili|>pu et l'iulant cardinal étaient à la téle de tous les chevalier». (Noie du duc de Luynes. )
ayant la croix de Saint-Louis, avoit déjà été armé chevalier.
Le Roi a été aujourd'hui monter ses chevaux de chasse dans le manège couvert, à la grande écurie, pour faire de l'exercice.
Testament de M. le Duc. — Sermon du P. Neuville. — Nouveaux maréchaux de camp et brigadiers. — Voyage de la Meutte. — Souper dans les cabinets. — Mort de M— de Rhodes. — Bals. — Promenades ea traîneaux ; Mm« de Mailly et de M™* de VinUmille. — Jeu de la Reine. — Eau bénite de M. le Duc. — Mort du prince de Cbimay, gendre du duc de Saint-Simon. — Mort de la duchesse de Chàtillon. — Régiments de M. le Duc. — Mariage du duc de Biron avec M11* de Roye. — Incendie du salon de Marly. — Parodie de chasse par les valets de chien*. — Mort du pape Clément XII. — Lettre de Silva à M™* de Vintiraille. — Mort de M. d'Angervilliers ; M. de Rreteuil le remplace. — Appartements de M"** de Mailly à Marly et à Versailles. — Pillage do bois des Céiestins. — Bal de M. de Liclitenstein. — Serment du comte de Charolois pour la charge de grand maître de la Maison du Roi.
Du lundi 1", Versailles. — Parle testament de M. le Duc, Mme la Duchesse jeune est nommée tutriceavec M. le comte de Charolois. Il laisse 100,000 livres aux pauvres, rien à ses principaux officiers, mais le pouvoir aux tuteurs de faire un arrangement pour les officiers inférieurs et ses domestiques, disant qu'il lègue par le dit testament tout ce qui sera arrangé par les dits tuteurs. Il défend qu'on vende rien des meubles de Chantilly et de l'hôtel de Condé. Il parolt que l'on est fort content de l'ordre que M. de Charolois veut mettre dans les affairesdeson neveu et de l'affection qu'il montre pour lui; il agit en tout extrêmement de concert avec Mmô sa belle- sœur.
ta liste de Marly parut avant-hier; toutes les princesses y vont hors M"" les Duchesses et Mne de Sens, qui reste auprès de Mme sa mère.
Quoique le mariage de M,u de Guiche ne se soit fait
qu'avant-hier avec M. le comte de Brionne, elle étoitsur la liste de Marly sous le nom de comtesse de Brionne plusieurs jours auparavant.
Du mardis, Versailles. — On fera la grande cérémonie pour l'enterrement de M. le Duc ; il sera exposé à l'hôtel de Coudé, et doit être porté à Enghien. M. le Duc fit l'observation, en faisant son testament, qu'il ne parloit point de son enterrement; mais comme on cherchoità le flatter sur son état, au mot d'enterrement on lui répondit qu'on espéroit Caire bientôt des feux de joie pour son rétablissement, et depuis il ne parla plus de cet article. On Ta ouvert et on a trouvé la gangrène dans les intestins ; on a trouvé aussi dans l'œil qu'il avoit eu crevé encore un grain de plomb. La sépulture des princes delà maison de Condéétoit depuis 1588 à Valéry (1) ; mais dans les partages qui furent faits, il n'y a pas longtemps, de la succession de feu M. le Duc, cette terre fut donnée à M"e de Sens, et M. le Duc n'a pas voulu la reprendre. M"* de Sens l'a vendue depuis peu à M. Bosuier. J'ai ouï dire qu'on avoit ôté et vendu les marbres des tombeaux. La terre de Valéry vient à la maison de Condé de la maréchale de Saint-André, M. le prince de Condé (M. le Prince) père du grand Condé, étoit amoureux de la maréchale de Saint- André, et vouloil l'épouser; une maladie considérable qu'eut M. le Prince le fit changer de sentiment; il prit d'autres engagements. La maréchale de Saint-André, piquée de ce changement, voulut s'en venger, mais d'une façon particulière; elle dit que puisqu'elle n'avoitpù avoir M. le prince vivant, au moins l'auroit-elle mort; et en conséquence lui fit unedonation de la terre de Valéry pour lui et ses successeurs, à condition que ce seroit dorénavant la sépulture de la maison de Condé.
(1) Valéry ou VaUory, château dan» le Gatinai», à cinq lieues au sud de Monlcreau.
Le Roi a fait ce matin la cérémonie des chevaliers où M. deFénelon a été reçu, et M. le duc de Chartres nommé pour être reçu à la Pentecôte.
M. le prince de Lichtenstein est venu prendre aujourd'hui congé du Roi ; il part pour aller à Bruxelles recevoir Tordre delà Toison.
Le Roi a entendu aujourd'hui le sermon du P. Neuville, jésuite ; c'est un fameux prédicateur et qui excelle surtout dans les portraits ; mais la volubilité avec laquelle il parle et la monotonie diminuent beaucoup du plaisir de l'entendre et font môme perdre une partie de ce qu'il dit. Son compliment aété fort simple mais fort bon. C'est aujourd'hui le premier sermon du prédicateur du carême.
M"* la comtesse de Brionne a été présentée aujourd'hui, et a pris son tabouret.
Le Roi vient de faire trois maréchaux de camp qui servent actuellement en Corse, et les régiments sont donnés. Les maréchaux de camp sont : MM. de Villemur, de Contades et de Montmorency. Les régiments qui ont été donnés sont : Vermandois, Bassigny et Montmorency. M. de Contades avoit le régiment d'Auvergne, mais on fait passer M.de Clermontau régiment d'Auvergne ; et Vermandois, qu'a voit M.deClermont, a été donné à M. le chevalier de Tessé; Bassigny, que commandoit M. de Villemur, a été donné à M. le chevalier de Pons ; et Montmorency devient Lislenois, ayant été donné à M. de Listenois, second fils de M. de Bauffremont. On a fait aussi trois brigadiers : M. de Lussan, M. d'Avaray et M. de Pons-Chavigny, qui ont servi tous trois en Corse.
La Reine n'avoit point joué depuis la mort de M. le Duc; elle a joué aujourd'hui pour la première fois. Elle sou pahier dans son grand cabinet avec Mm" de Montauban etdeFJeury,etelle y soupeencore aujourd'hui. M^d'Antin soupe aussi avec la Reine.
Le Roi après le salut est parti pour la Meutte, d'où il reviendra jeudi tenir le conseil d'État à Marly. Les dames t. in. 9
de ce voyage sont : M*" de Mailly,de Vintimille, deChalais et la maréchale d'Estrées ; et ce qui est a remarquer, c'est que ces quatre dames couchent à la Meutte, et on a envoyé les hommes coucher à Madrid. Mademoiselle n'est point de ce voyage, ni M11* de Clermont, a cause de la mort de M. le Duc. On dit cependant que Mademoiselle avoit grande envie d'aller à Madrid; elle étoit pour ainsi dire hrouillée avec M. le Duc, comme j'ai marqué ci-dessus ; ainsi elle ne se pique point d'être affligée et a trouvé assez mauvais que la convenance de douleur fût une exclusion de ce voyage.
Dimanche dernier, le Roi dit à M. d'Ayen qu'il avertit M. le comte de Noailles et M. de Meuse de se trouver à l'appartement de quartier à huit heures. Maela comtesse de Toulouse étoit au chenil ce jour-là ; c'est le lieu où elle a coutume de se retirer quand elle ne veut voir personne. M. d'Ayen exécuta les ordres du Roi, et monta chez S. M. A huit heures; il avoit laissé dans l'appartement de quartier M™ de Mailly et Mme de Vintimille, avec qui l'arrangement étoit fait de souper chez M. le duc d'Ayen. M. le prince de Domhes, qui se mole quelquefois de faire la cuisine, devoit faire le souper, que l'on comptait qui seroit fort gai. M. d'Ayen, étant arrivé chez le Roi, trouva tout cet arrangement changé ; Mademoiselle étoit arrivée de Paris, et sachant M,De la comtesse de Toulouse au chenil avoit envoyé savoir ce que faisoit le Roi. Le Roi lui avoit mandé qu'iln'y avoit point de souper. Mademoiselle renvoya une seconde fois et même une troisième, demandant que le Roi voulût hien lui envoyer un morceau à manger parce qu'elle étoit fort embarrassée de son souper ; à la troisième ambassade, le Roi lui manda qu'elle vint donc puisqu'elle vouloit souper, et le souper fut dans les cabinets duRoi. La compagnie qui étoit en bas monta; Mademoiselle fit ce qu'elle |put pendant le souper pour y mettre delà gaieté; mais elle n'y réussit pas; tout se passa fort sérieusement pendant et après le souper, lequel fut
suivi d'une conversation qui ne fut pas longue. Ce détail est certain.
Le Roi a pris le deuil samedi/pour douze jours, de M. le Duc.
Du mercredi 3, VmaUles. — On apprit hier la mort de M"c de Rhodes, morte ce même jour; elle étoit grand'mère de feu Mme la princesse de Soubise, morte il y a quelques mois.
Du jeudi fc, Versailles. —La mort de M. le Duc n'a point empêché qu'il n'y eût, dimanche dernier, bal chez M. le Dauphin, comme à l'ordinaire. Hier mercredi, il y eut l>al en masque chez Mesdames. M. le Dauphin y vint masqué ; toute sa suite étoit aussi masquée, hors M. de Châtillon seul ; car l'officier des gardes étoit masqué. M. de Polastron et les gentilshommes de la manche, le gouverneur de M. le duc de Chartres étoient aussi masqués; M"e de Tallard n'étoit point masquée, ni Mm* de Muys. Il y avoit aussi M"* la duchesse de Duras avec sa belle-fille, M™ de Durfort, qui n'étoient point masquées. M. le Dauphin resta au bal jusqu'à près de deux heures, et Mme Adélaïde jusqu'à plus de deux heures.
La Reine soupa encore hier avec deux ou trois de ses dames.
Du vendredi 5, Marly. — Le Roi arriva hier sur les cinq heures, et tiijt conseil d'État aussitôt. Les princesses ne doivent y venir que lundi. J'ai marqué ci-dessus que M"' de Sens ne devoit point être du voyage ; elle a pourtant été écrite, et n'a même mandé qu'elle ne viendrait point que la veille ou la surveille du départ; de sorte qu'il a fallu l'effacer de dessus la liste, ce qui me paroit n'avoir pas plu ici.
Le Roi et la Reine soupèrent hier avec des dames ; mais c'est tout ce qu'on put faire que d'en rassembler dix pour le souper. Il y eut hier fort peu de monde au salon ; àminuit et demi, il n'y avoit plus qu'une seule table de jeu, et tout le monde se retira à une heure.
Aujourd'hui le Roi a été en traîneau. C'est M** de Mailly que le Roi avoit chargée d'envoyer avertir de la part de S. M. les dames pour les traîneaux , et c'est un valet de chambre de M-* de Mailly qui a été leur dire delà part du Roi. Cela s'étoit passé de même au dernier voyage de la Meutte ou de Choisy. Aujourd'hui la plupart de celles qui ont été priées ontrefusé. Il n'y avoit que M"e de Mailly, M,,,c de Vintimille, M"e de Sassenage et M™* la princesse de Rohan. Tous les autres traîneaux étoient menés par des hommes. M. d'Ayen raarchoiten traîneau derrière le Roi, et M. le Premier dans un autre devant S. M. Le Roi a dit aux officiers de ses gardes qu'il ne sortiroit point de ses jardins et qu'ils n'avoient qu'à se promener à pied. C'est le Roi qui a mené M"' la princesse de Rohan ; M. duc de * Villeroy M"e de Vintimille, et M. le comte de Graraont M"* de Mailly. Elle n'avoit pas trop d'envie d'aller dans les traîneaux, quoiqu'elle fût tout habillée pour la promenade et descendue dans les jardins ; elle a même proposé au duc d'Ayen de rester avec elle, mais le Roi lui a dit qu'il avoit affaire de son capitaine des gardes. MŒe de Mailly lui a représenté qu'il avoit M. le duc de Villeroy, et le Roi lui a répondu que cela ne faisoit rien, M. le duc de Villeroy n'ayant pas le bâton. Le traîneau de M"* de Mailly a toujours été derrière tous les autres.
M. le Duc sera enterré samedi. C'est aujourd'hui que M. le prince de Conty est allé lui jeter de l'eau bénite de la part du Roi ; je ne sais point encore le détail. Je sais seulement qu'il y a douze gardes nommés pour accompagner M. le prince de Conty, et que, comme ces détachements sont regardés comme honorables, c'est le premier lieutenant du corps qui a droit de les commander; et par cette raison , c'est M. de Chazeron qui marche. On m'a dit que M. de Châtellerault avoit été nommé pour accompagner M. le prince de Conty, et que n'ayant pu y aller, c'étoitM. d'Estissac.
La promotion de Corse donne ici occasion à beaucoup
de plaintes; entre autres MM. d'Hautefort, de Fimarcon et de Boufflers sont fort mécontents. Les deux derniers ont servi en Italie et y ont été blessés ; M. de Boufflers a servi en Allemagne , et outre cela il commande en Flandre et y tient un grand état. Ils sont tous trois plus anciens colonels que ceux qui viennent d'être faits maréchaux de camp en Corse.
Du samedi 6, Marly. — Le Roi a été ce matin à Versailles courre au manège et est revenu à trois heures. S. M. avoit demandé à dîner pour cette heure. M. de Bouillon et M. de la Trémoille ne se sont point trouvés pour son dîner. C'est M. de Maillebois qui a servi S. M. Pendant que le Roi étoit à table , M. le duc de Rochechouart, premier gentilhomme de la chambre, est arrivé; il ne vouloit point avancer, voyant que c'étoit M. de Maillebois qui servoit, mais M. de Maillebois, qui avoit envie d'aller dîner, a mandé à M. de Rochechouart qu'il lui feroit grand plaisir de venir prendre la serviette , ce que M. de Rochechouart a fait et a achevé de servir le dîner.
Le Roi ne fait point de voyage la semaine prochaine (c'est la semaine de Mme de Mailly). S. M. va de demain en huit à la Meutte pour jusqu'à mardi; il restera ensuite ici pour jusqu'au samedi que la Cour retourne à Versailles. Le lundi suivant, le Roi va à Choisy jusqu'au vendredi; il reviendra à Versailles et n'y restera que jusqu'au dimanche gras. Ce jour, il va à la Meutte et en revient le mardi gras souper dans ses cabinets et ne compte point sortir de Versailles pendant le carême.
Du dimanche 7, Marly. — Hier, la Reine soupa avec les dames. Le Roi ne soupa point; il a fait médianoche. Les dames étoient M"" de Mailly, de Vintimille et de Chalais. Mademoiselle y étoit aussi ; elle arriva hier au soir et ne parut point dans le salon. Le Roi y étoit entré à neuf heures, un moment avant que la Reine se mit à table, et joua à l'hombre avec M. le comte d'Entrées et
M. de Courson jusqu'à onze heures et demie ; M"** de Mailly et de Vintimille restèrent toujours dans le salon. Pendant que le Roi jouoit , elles jouèrent à quadrille , à une table la plus près qu'il soit possible de celle du Roi ; et après que Mluc do Mailly eut fiui sa partie, elle resta presque toujours debout, auprès de la cheminée, regardant la partie d'hombre du Roi. M™ de Vintimille jouoit encore pendant ce temps-là. Avant-hier, lorsque la Reine entra dans le salon, et que M. le comte de Noailles, après avoir présenté un tableau de cavagnole à S. M. , en pré. sentoit aux dames et hommes que la Reine nommoit , M"" de Mailly étoit à regarder le Roi jouer à Fhombre.
Hier après le souper , la Reine joua encore à cavagnole, comme elle a accoutumé ici. Les deux ambassadeurs d'Espagne et de Sicile , qui y arrivèrent hier et qui sont du voyage , eurent aussi l'honneur de jouer avec S. M. M. le cardinal d'Auvergne avoit un tableau ,* après avoir joué quelque temps, il le donna à M. de Bouillon et par conséquent il resta debout. Il vint me proposer de parier contre moi d'un tableau à l'autre , et un moment après me demanda s'il ne pouvoit pas s'asseoir, puisqu'il parioit; je lui dis de s'adresser à M™6 de Luynes. Mnic de Luynes, à qui il en parla, le demanda à la Reine; la Reine me parut un peu embarrassée, et dit pourtant qu'elle croyoit que oui. M™* de Luynes dit à M. le cardinal d'Auvergne que puisqu'il parioit , la Reine trouvoit bon qu'il s'assit, line fut assis qu'un moment , car il reprit un autre tableau. Je crois que pour que les choses eussent été en règle, il auroit fallu que M. le cardinal d'Auvergne eût au moins demandé permission à la Reine de parier. Le dernier voyage de Mari y ou celui d'auparavant, pareille chose m'arriva; tous les tableaux étant remplis , M-* la princesse de Gonty trouva bon que je pariasse de son tableau contre tout le monde au jeu de la Reine, à qui j'en avois demandé permission jet un mo— ment après, M ,,u la princesse de Conty la demanda à la
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Reine pour que je fusse assis puisque je pariois, et S. M. le trouva bon. M™ de Luynes, qui jouait avec la Reine et qui en étoit séparée par les deux ambassadeurs, fut un peu embarrassée elle-même pour demander à la Reine la permission que II. le cardinal d'Auvergne désiroit; elle prit le parti de se lever et d'aller parler à Toreille à la Reine.
J'appris hier que M. deChatellerault avoit été d'abord nommé pour accompagner M. le prince de Conty , et que s'étant trouvé incommodé, M. d'Estissac avoit été nommé pour aller à sa place; et cet avertissement s'est fait par une lettre de M. de Rrezé, fils de M. de Dreux, de la part du Roi. M. le cardinal de Rohan reçut aussi il y a quelques jours (à ce qu'il me dit hier) une lettre de M. de Brezé contenant le modèle de l'ordre qu'il devoit donner comme grand aumônier pour la cérémonie de l'eau bénite, et pour qu'il nommât un aumônier du Roi et un sommier de chapelle ; le sommier est chargé de faire porter un prie- Dieu, couvert d'un tapis, et un carreau de velours cramoisi qui doit être dressé dans la chambre même où est le corps pour le prince du sang au moment qu'il arrive, afin qu'il s'y mette à genoux. L'aumônier du Roi (c'étoit l'abbé de la Fare ) se met à genoux devant le prie-Dieu comme devant celui du Roi, reçoit le goupillon des mains du Roi d'armes, le présente au prince du sang, le reçoit de sa main et le rend au Roi d'armes. Le prince du sang étant parti , le sommier de chapelle enlève le prie-Dieu.
Du mercredi 10, Marly. — J'avois oublié de marquer que le dernier jour que le Roi fut au manège a Versailles monter à cheval , S. M. alla ensuite faire une visite a M*5* la comtesse de Toulouse , qui ne fut pas longue , et après laquelle il monta dans ses carrosses pour re~
Samedi dernier, 6 de ce mois, il y eut ici des traîneaux de la même manière que je l'ai marqué ci-dessus. C'étoit le Roi qui menait Mmc de Mailly. Il y en eut encore lundi ;
Mademoiselle n'y fut point; elle ne parolt même dans le salon que pour l'heure du souper.
Je vis il y a deux ou trois jours M. le duc d'Estissac; il me conta ce qui s'étoit passé à l'eau bénite de M. le Duc?. Il y a eu une petite difficulté, et tout s'est passé de la même façon que j'ai déjà marqué ci-dessus , sur ce que m'en avoit dit M. le duc de Gesvres. M. d'Estissac avoitété averti de la part du Roi par une lettre de M. de Dreux ; je l'ai déjà marqué. Il se rendit aux Tuileries ; M. le prince deConty s'y rendit de son côté. M. le prince de Conty monta dans le carrosse du Roi le premier, et se mit à droite dans le fond ; M. d'Estissac dans le fond aussi , à la gauche. M. de Choiseul , nommé par le Roi pour porter la queue du manteau de M. le prince de Conty, monta sur le devant, vis-à-vis M. le prince de Conty, et M. de Brezé , comme grand maître des cérémonies, sur le devant, vis-à-vis M. le duc d'Estissac. Ils allèrent aussi accompagnés des gardes du corps descendre à l'hôtel de Condé, où M. le prince de Conty fut reçu , à la descente du carrosse , par M. le comte de Charolois, M. le comte de Clermont, qui étoient accompagnés de M. le prince Charles, de M. le prince de Pons et de plusieurs autres. M. le prince de Conty entra dans une chambre pour s'habiller; M. le duc d'Estissac s'habilladans la même chambre; je crois pourtant que suivant la règle il auroit dû s'habiller dans une autre chambre; ils marchèrent ensemble, M. le duc d'Estissac à côté de M. le prince de Conty, l'épaule seulement en arrière ; la queue du manteau de M. d'Estissac portée à côté de celle du manteau de M. le prince de Conty et laissée seulement au milieu de la pièce qui précédoit celle du corps, au lieu que celle du manteau de M. le prince de Conty fut portée jusqu'à la porte même de la pièce où étoit le corps. J'ai marqué plus haut le prie- Dieu , l'eau bénite; je ne le répète point ici. M. le prince de Conty se mit à genoux sur le carreau; il n'y eut que lui
de tous ceux qui étoient là qui se mit à genoux. Au retour, les choses se passèrent de la môme manière ; M. le prince de Conty fut reconduit jusqu'aux carrosses du Roi, et retourna aux Tuileries avec M. d'Estissac accompagné des gardes ; ils s'y déshabillèrent, et reprirent leurs carrosses.
On apprit, il y a trois ou quatre jours, la mort de M. le prince de Chimay , à Bruxelles. 11 avoit épousé la fille de M. le duc de Saint-Simon. Ce mariage est trop singulier pour n'en pas mettre un mot ici. Mu* de Saint- Simon est si petite , si contrefaite et si affreuse que M. et Mme de Saint-Simon, bien loin de songer à la marier, ne cherchoient qu'à la cacher aux yeux du public. M. de Saint-Simon étoit en grande faveur auprès de feu M. le duc d'Orléans; cette raison détermina apparemment M. de Chimay a lui demander sa fille en mariage. M. de Saint-Simon , qui est extrêmement énergique dans ses expressions , répondit à M. de Chimay par une description très-détaillée et même outrée , s'il est possible, de toutes les imperfections de sa fille (1), lui ajoutant que si c'étoit par rapport au crédit qu'il pouvoit avoir sur M. le duc d'Orléans, qu'il ne vouloit pas le tromper davantage sur cet article que sur les autres , et qu'il ne ne se mêleroiten aucune manière des affaires qui pourroient le regarder. M. de Chimay persista dans son projet (2) ; il vécut quelques années à Paris, voyant de temps en temps sa femme, qui est toujours restée à %l'hôtel de Saint-Simon. Il étoit depuis plusieurs années à Bruxelles.
On apprit hier la mort de M^la duchesse de Chàtillon; elle étoit veuve de M. Bouchu, dont elle avoit eu feu M"e de Tessé, femme du premier écuyer de la
(1) Saint-Simon est moins outré à ce sujet dans ses Mémoires. « Il y a, dit-il en pariant de sa fille, des personnes faites de manière qu'elles sont plus heureuses de demeurer filles avec le revenu de la dot qu'on leur donnerait. »
(7) Le mariage eut lieu le 10 juin 1722.
Reine et mère de M. de Tessé qui a aujourd'hui cette charge , lequel a épousé une des filles de M. le duc de Béthunc. Les enfants de Mme de Tessé sont : M. le marquis de Tessé et le chevalier de Tessé, qui vient d'avoir un régiment, et une sœur mariée à M. de Chavagnac, capitaine de vaisseau. M. de Chàtillon étoit un fils de M. le maréchal de Luxembourg et père de M. de Boutteville, qu'il avoit eu de sa première femme , M,le de Royan, fille de François, marquis de Royan, et d'Yolande- Lucie de la Trémoille. Mm* de Chàtillon avoit ou soixantetreize ou soixante-quatorze ans et s'étoit mariée pour avoir un tabouret. Elle déshérite par son testament son petit-fils l'alné et fait le chevalier son légataire universel.
Je n'ai rien marqué ci-dessus au sujet des régiments qu' avoit H. le J)uc. Le Roi laisse à M. le prince de Condé le régiment de cavalerie et celui d'infanterie; il n'y a encore rien de décidé sur celui de dragons. C'est H. d'Argence, gentilhomme de Bourgogne, dont le grand-père avoit commandé un des régiments de feu M. le Prince et dont la famille a toujours été attachée à la maison de Condé, qui commande ce régiment. Ce régiment étoit Goesbriant. M. de Goesbriantle vendit 40,000 écus à M. le Duc, et en demeura colonel. Lorsqu'il fut fait maréchal de camp, M. le Duc nomma M. d'Argence auquel, en conséquence, il fut expédié une commission du Roi. Je me souviens bien que dans le temps ce choix nefut point approuvé, et c'est ce qui fait croire que dans cette occasionci H. d'Argence n'aura pas ledit régiment. Il parolt que l'intention du Roi est que les princes du sang n'aient que deux régiments. A la mort de feu M. le prince de Conty, le régiment de cavalerie de Conty que commandoit M. du Chayla redevint régiment de gentilhomme sous le nom de du Chayla. M. d'Argence cite aujourd'hui cet exemple; on ne croit pas cependant qu'il soit suivi.
M. l'archevêque de Bourges et M. le duc de Biron sont venus aujourd'hui pour demander l'agrément du Roi
pour le mariage de M. le duc de Biron avec MUe de Roye, nièce de M. l'archevêque de Bourges et sœur de M,,,c d'Ancenis; son bien est égal à celui de M"* d'Ancenis; je l'ai déjà marqué ci-dessus.
Le Koi soupa hier dans ses cabinets sans avoir été à la chasse ni en traîneau. Les dames étoient Mademoiselle , Mracs de Maiîly, de Vintimille et d'Antin.
Hier pendant le conseil, le feu prit à une des cheminées du salon (1), celle du côté de l'appartement de M. le Cardinal ; cela fit un grand mouvement . Le Roi y vint, mais le secours fut si prompt qu'il n'y eut que la glace d'en bas cassée et une partie du parquet de derrière brûlé ; on mit un morceau de tapisserie à la place des glaces , et le soir on y fit du feu.
M™* de Luynes me dit avant-hier une observation qu'elle avoit faite au souper du Roi. L'usage étoit, les autres voyages, que le Roi fût servi en vaisselle de vermeil , les princesse* avec des assiettes d'une forme différente, et les dames avec des assiettes plates, qui étoient l'ancienne vaisselle du Roi. Ce voyage-ci, le Roi et la Heine sont servis en vaisselle d'or, les princesses avec des assiettes de vermeil contournées qui paroissent même plus magnifiques, et les dames avec des assiettes de vermeil ovées.
Duvendredi 12, Harly. — Le Roi quitta hier le deuil de M . le Duc. Mœc la princesse de Conty et Ml,c de la Roche-sur- Yon parurent hier dans le salon et soupèrent avec la Reine, car le Roi soupoit dans ses cabinets. Il y avoit dans les cabinets les mêmes dames qui y étoient la dernière fois. Le Roi avoit été le matin courre dans le manège à Versailles.
Quoiqu'on ait quitté le deuil, cependant la mort de Mmede Châiillon et de M. deChimay fait que plusieurs per-
(V De Mark.
MO
sonnes sont encore en noir, et outre cela les parents de M. le Duc le portent quelques jours de plus .
M™ de Mailly et M"15 sa sœur seroient dans le cas de porter le deuil encore , et effectivement M-* de la Tou nielle et M** de Flavacourt sont actuellement en deuil ; mais M-e de Mailly a déclaré qu'elle ne le porteroit point actuellement , qu'elle ne le prendroit qu'après Mari y . Elle a fait faire pour 5 ou 6,000 livres d'habits dont elle veut faire usage ici; elle ne prendra le deuil qu'après le voyage. Elle a payé argent comptant tous ces habits, et même une partie d'un qu'elle a donné à Mme de Vintimille, sa sœur. Elle ne quitte point le deuil non plus.
Il devoit y avoir des traîneaux aujourd'hui ; ils sont remis à demain. Les dernières fois qu'on y a été , ce n'est pas le Roi qui a nommé tous les hommes qui dévoient aller en traîneaux, et chacun a été assez le maître d'en prendre.
Le voyage de la Meutte de dimanche est changé ; le Roi restera ici sans en sortir jusqu'à de demain en huit.
Les gardes du corps ayant fait ces jours-ci une chasse entre eux dans les jardins, les valets de chiens du Roi, qui se reposent depuis longtemps, se sont piqués d'honneur ; ils ont pris leurs surtouts bleus sur lesquels ils ont attaché du papier blanc et doré , de manière qu'ils paroissoient de véritables habits uniformes delà vénerie; ils ont loué des chevaux et même jusqu'à des armes, ont mis sur le corps d'un petit garçon une nappe et une tète de cerf, ont pris d'autres petits garçons pour faire les chiens, et ont fait dans le jardin une chasse avec grand bruit de leurs trompes.
Du dimanche 14. —Hier le Roi alla encore en traîneaux, et Mademoiselle y fut; c'étoit le Roi qui la menoit.
La Reine jouoit à cavagnole à l'ordinaire, pendant que le Roi jouoit à l'hombre. M™* de Mailly ne jouoit point; elle fut longtemps assise au bout de la table d'hombre,
vis-à-vis le Roi. M. de Soubise, quoiqu'on pleureuse, a été ces jours-ci en traîneaux, et M. de Routteville , qui est en pleureuse aussi, à cause de la mort de M™ de Châtillon , jouoit hier à quadrille dans le salon.
Du lundi 15, Marty. — On apprit hier la mort du pape Clément XII, âgé de quatre-vingt-huit ans. MM. les cardinaux de Hohan et d' Auvergne se préparent à partir incessamment pour le conclave. Le Roi leur donne à chacun 50,000 livres pour les frais du voyage. Il reste ici M. le cardinal de Polignao, qui a déclaré qu'il n'iroit point à cause de son âge, M. le cardinal de Fleury à qui son âge et ses occupations ne permettent pas un aussi pénible et long voyage, et M. le cardinal de Gesvres, âgé de quatrevingt-quatre ans, qui n'a jamais été à Rome depuis qu'il est cardinal.
Du mercredi 17, Mariy. — La maladie de M. le Duc avoit donné beaucoup de prévéntion contre Silva, son médecin. La difficulté, dans le temps de cette maladie, d'en avoir des nouvelles certaines , même par les billets que Ton distribuoit chaque jour, avoit donné occasion à plusieurs raisonnements. Silva , craignant que ces préventions ne fussent passées dans l'esprit du Roi, prit le parti d'écrire ici à Mœe de Vintimille pour se justifier. Cette lettre qui étoit fort détaillée a eu l'effet qu'il désiroit. M ,ne de Vintimille et M"* de Mailly ont pris le fait et cause de Silva ; la lettre a été montrée au Roi , qui a paru n'a\oir aucune prévention contre Silva et en a parlé avec beaucoup d'estime.
M. d'Angervilliers mourut avant-hier, à sept heures du soir. Il y avoit douze ans qu'il étoit secrétaire d'État de la guerre , depuis la mort de M. le Blanc. 11 s'étoit fait aimer et estimer dans cette place. Il y avoit déjà plusieurs années que sa santé étoit mauvaise, et surtout sa poitrine attaquée. Cependant ilest mort d'une indigestion ; sans avoir l'air d'aimer â manger, il étoit extrêmement déraisonnable sur les attentions nécessaires pour sa
santé. Il s'étoit donné une indigestion le lundi d'auparavant ; il s'en redonna une seconde le jeudi ; comme il s'y joignit un crachement de sang , cet accident détermina à faire plusieurs saignées. Dimanche, on le croyoit hors d'affaires ; mais la nuit d'après fut si mauvaise que Silva, que Ton avoit envoyé chercher, dit le matin qu'il falloit le faire confesser. On envoya quérir son confesseur l'après-dtnée, mais il fut averti trop tard, et ce fut M. l'évèque de Metz, qui éloit venu ici pour le voir, quiïe confessa et lui fit apporter Notre -Seigneur et l'extrème-onction. Il est mort avec toute sa connoissance et sans aucune agonie. Il y a apparence que le Roi donnera quelque marque de bonté à sa famille, car Mme d'Angervilliers reste avec 4,000 livres de douaire pour tout bien. Pour M. d'Angervilliers , il y a trois ou quatre ans qu'il de voit 100,000 écus ; il a eu depuis une gratification du Roi de 100.000 livres, mais ses affaires ne doivent pas être en bon état. Il donnoit beaucoup à manger et faisoit même la meilleure chère de ce pays-ci.
11 y a eu depuis sa mort grand mouvement pour savoir qui lui succéderont. Alexandre, un des premiers commis des bureaux de la guerre, fut hier trois quarts d'heure avec M. le Cardinal, et ce matin M. de Breteuil a été déclaré secrétaire d'Etat de la guerre. Il parolt que ce choix est fort approuvé. M. de Breteuil avoit déjà eu cette place du temps de M. le cardinal Dubois ; elle ne lui fut ôtée que pour la rendre à M. le Blanc. Quoiqu'un pareil événement pût avoir mis de la prévention dans le public contre M. de Breteuil, il parolt qu'il y étoit fort désiré, et ce qui est entièrement à son honneur, c'est que dans les bureaux de la guerre , c'étoit le seul que l'on souhaitât d'avoir. Il étoit déjà chancelier de la maison de la Reine et grand maître des cérémonies de l'ordre du Saint-Esprit ; il conserve ces deux charges.
Du vendredi 19. — Lundi 1 5 de ce mois , le Roi , au retour du manège, dîna dans sescabinets à quatre heures.
11 y a voit fort peu d'hommes et il n'y avoitde dames que Mm* de Maiily et M"e de Vintimille ; quoique Mademoiselle et Mne de Clermont fussent ici , elles n'étoient pas de ce dîner.
On sut dès avant-hier que le Roi avoit accordé A M™* d'Angervilliers 20,000 livres de pension. L'état des affaires de M. d'Angervilliers n'est pas si mauvais qu'on le croyoit d'abord ; il ne doit que 50,000 écus, dont la plus gTande partie sera payée par ses meubles et effets ; à l'égard du brevet de retenue sur la charge , qu'il devoit, c'est M. de Breteuil qui le paye. On loue fort ici la façon dont M. de Breteuil en a usé, ayant offert que l'on mit sur la charge telle pension que l'on voudroit pour Mm* d'Angervilliers. Les 20,000 livres sont sur le trésor royal. Le logement de M. d'Angervilliers, à Versailles , a été donné à M. de Maurepas; c'est celui où il est né ; M. le chancelier de Pontchartrain et M. de Pontchartrain occupoient le même logement.
On apprit hier la mort de M. de Cambis à Londres, et on a appris aujourd'hui la mort de M** de Courteil en Suisse ; c'est la femme de notre ambassadeur.
Le Roi fut encore hier au manège. Au retour, il soupa dans ses cabinets avec Mademoiselle , M'" de Clermont, M"- de Maiily, M™ de Vintimille et M*8 de Chalais.
Le Roi n'a joué qu'à l'hombre pendant tout le voyage et quelquefois aux petits paquets. Mademoiselle n'a presque jamais approché de la table du Roi, et Ml,a de Clermont point du tout; mais M"*" de Maiily et de Vintimille ont été presque toujours assises auprès du Roi ou vis-à-vis S. M.
Du mercredi 24, Paris. — Le samedi 20 de ce mois , le Roi, avant que de partir de Marly, y dîna dans ses cabinets; il n'y avoit point de princesses. Mademoiselle étoit partie la veille pour revenir à Versailles et MUe de Clermont revint avec la Reine. 11 n'y eut de femmes au dîner du Roi que Mmc de Chalais, Mme de Maiily et Mmc de Vintimille ; elles revinrent avec le Roi à Versailles; elles
avoient été toutes trois avec S. M. au voyage de la Meutte, auquel les deux princesses n'étoient point, à cause de la mort de M. le Duc. M"e de Mailly a toujours logé dans son appartement à Marly, lequel contient deux appartements. L'usage à Marly est que le Roi fournisse de bois à toutes les personnes qui logent dans le corps du château ; autrefois même il fournissoit de bougie, mais cela est supprimé. Cependant Mne de Mailly est exceptée de la règle générale ; elle est fournie de bougie et de bois; c'est d'elle-même que je le sais. En arrivant à Versailles samedi, elle trouva une augmentation à son appartement, le Roi ayant ordonné que l'on fermât le bout du corridor dont on lui a fait une antichambre, et une aussi pour M. l'abbé de Pomponne, dont l'appartement est vis-à-vis celui de Mmc de Mailly. Elle trouva aussi un meuble nouveau qu'elle a acheté. Le lendemain dimanche, à neuf heures du soir, le Roi vint voir l'appartement. S. M. continue à aller presque tous les jours passer la soirée chez Mmcla comtesse de Toulouse; il y soupe, mais en particulier avec cinq ou six personnes.
Le Roi partit lundi pour Choisy . Les dames de ce voyage sont : les deux princesses, Mme de Mailly, Mme de Vintimille, Mroc la maréchale d Estrées et Mmc de Ségur. Mm€ de Mailly a fait faire pour le Roi un service d'assiettes et de plats creux, de métal, pour mettre de l'eau chaude, qui lui coûte 50 à 60 louis. Un crocheteur lui apporta hier matin une robe garnie de plumes de toutes couleurs avec tout rassortiment , que je vis hier à Choisy. Toutes les dames qui sont à ce voyage jouent. U n'y a que Mœc de Mailly qui ne joue à aucun jeu.
Du jeudi 25, à Paris. — Mmc la duchesse de Rochechouart, femme du premier gentilhomme de la chambre, accoucha hier d'un garçon ; c'est son premier enfant.
Cette semaine est celle de Mm'4 d'An tin et de Montauban. La Reine fait souper presqué tous les jours ces dames avec elle.
Du samedi 27, Versailles. — On ne peut se dispenser de mettre un mot de ce qui s'est passé ici pendant le voyage de Marly, au sujet des bois des Gélestins. Ces bois sont situés à une demi-lieue de Versailles, entre le chemin de Meudon et celui du Plessis-Piquet. Le prétexte et la facilité de ramasser du bois mort à plusieurs habitants d'ici excita bientôt le désir de couper ce bois, et en peu de jours trois à quatre mille personnes de toute espèce , même de gens de la livrée du Roi , ont ruiné presque entièrement cette partie de bois, coupant non-seulement les taillis, mais les baliveaux; et ce qu'il y a eu de plus singulier, c'est que l'on vendoit publiquement le bois de chauffage et le bois de charpente. La maréchaussée ayant été mandée n'osa en approcher; cependant ce désordre a été arrêté un jour ou deux avant que le bois fût entièrement coupé. On a fait des recherches ici chez les particuliers; on a mis sept ou huit des coupables en prison. Ce bois se vendoit dans Versailles à 3 livres la corde (1).
Avant-hier, qui étoit le jeudi gras, M. de Lichtenstein donna un bal à Paris, comme il avoit fait l'année passée. On ne pou voit rien voir de plus magnifique, ni de mieux arrangé. La politesse et la dignité avec lesquelles M. et Mme de Lichtenstein font les honneurs de chez eux prouve l'habitude où ils sont de donner dépareilles fêtes et leur tranquillité sur le succès. On dansa avant et après souper. Le bal étoit dans la grande salle en haut, et en bas il y avoit quatre grandes tables et deux petites, ce qui faisoit en tout plus de cent personnes à table. Chacune de ces tables fut servie avec le même ordre, avecla même promptitude et la même délicatesse que s'il n'y en avoit eu qu'une à servir. Le souper ne dura pas deux heures.
Il devoit y avoir aujourd'hui un ballet ici ; mais la
(I) Voir sur ce pillage le* détails donné* par M. Le Roi dans son Histoire des rues de Versailles. - 1867, to*', tome II, pàgea 3% a 330.
H6 MÉMOIRES DU DUC Dfc LUY1NES.
maladie d'un comédien , nommé La Torillière , a empêché l'exécution. Ce même ballet a déjà été retardé il y a deux ans, à Fontainebleau, perla mort de M. le comte de Toulouse et depuis peu parcelle de M. le Duc.
Du dimanche 28. — Madame la comtesse de Saint- Pierre mourut hier; c'étoit la femme du premier écuyer de M™ la duchesse d'Orléans, lequel est encore vivant et a quatre-vingt-un ans.
On apprit aussi hier la mort deM„deBaussan, intendant d'Orléans, lequel est fort regretté.
M. le comte de Charolois a prêté serment ce matin entre les mains du Roi pour l'exercice de la charge de grand maître. Il a payé pour cela 10,000 livres, de môme que M. le prince de Dombes lorsqu'il a prêté serment pour celle de grand veneur. J'ai appris à cette occasion que les droits que l'on paye pour la charge même, c'est-à-dire que payera M. le prince de Condé, sont de 30,000 livres. M. le comte de Charolois étoit à genoux sur un carreau , suivant l'usage. J'ai appris aussi que le Roi lui avoitaccordé pour lui 40,000 livres sur la charge , dont il jouira pendant son exercice. Les serments ordinaires les plus considérables, ne sont que de 2,000 écus, tout au plus 7,000 livres. M. le duc de Chàtillon m'a dit n'avoir payé que 2,000 écus pour le sien.
Le Roi part aujourd'hui pour la Meutte, d'où il reviendra mardi souper dans ses cabinets, suivant l'arrangement que j'ai marqué ci-dessus. Les dames de ce voyage sont : les deux princesses , MB C de Vintimille, Mmc la maréchale d'Estrées , M™ d'Antin et M™ de Ségur. M 1116 de Mailly est de semaine.
11 n'y a encore rien de décidé pour la promotion ; mais les commissions de maréchaux de camp et de brigadiers accordées aux officiers qui ont servi en Corse ne sont point expédiées; on a suspendu cette expédition apparemment dans le dessein de dater du même jour les nouvelles commissions que le Roi accordera, car la disposi-
tion des trois régiments, que j'ai marquée ci-dessus, n'a souffert aucun changement, et cet article est entièrement fini.
Bal en masque chez le Dauphin. — Le chevalier de Mailly obtient le régiment
de dragons-Con lé. — Mort de l'archevêque de Lyon M"* la Duchesse la
jeune reçoit la visite du Roi. — Usage du chapitre de Notre-Dame pour les services de deuil. — Ballet de BatUe et Quittera. — Le Roi et M"" de Mailly. — Pension à Mlte de Bouillon. — Mort de M. de Saujon. — Promotion d'officiers générant. — Audience de congé de M*- de la Mina. — Travaux de Choisy . - Cornédie-baliet du Roi de Cocagne. - Rentrée de Lemaure à l'Opéra. - Mort de ta duchesse de Lesdiguières. — Suite de ia promotion. — Incendie au Louvre.— Vers sur MU>Lemaure. — Présentation de la duchesse de Biron.
Du mercredi 2 mars, Vermlleê. — *Te de Mailly a été souper à la Meutte le lundi. Elle suivit la Reine au saint ce jour-là, et partit ensuite; elle revint à cinq heures du matin.
Le Roi revint hier de la Meutte, et soupa dans ses cabinets avec les mêmes dames qui avoient été du voyage, excepté M,oe de Ségur, qui retourna à Paris.
Il y eut hier un bal en masque chez M. le Dauphin, qui commença à sept heures. On dansa dans le cabinet de M. le Dauphin jusqu'à ce qu'il se couchât; à dix heures et demie il s'en alla, et l'on dansa dans le cabinet d'étude et dans le cabinet de glaces. Le buffet pour la collation étoit dans la salle à manger de M. de Chatillon. On n'entroit à ce bal qu'en domino et un masque sur le visage ou à la main. Tout le monde se démasqnoit à la porte pour qu'il n'y eut que gens de la Cour. Les dames dont les filles étoient au bal avoient permission d'y entrer sans être masquées. Madame resta au bal jusqu'à deux ou trois heures. Le Roi, après son souper, descendit au bal avec son habillement ordinaire, suivi des dames qui avoient soupé avec l*i ; elles n étoient pas non plus masquées.
Du samedi 5, Versailles. — Il n'y avoit encore eu rien de décidé jusques avant-hier sur le régiment de dragons de Condé que commandoitM. d'Argence, dont j'ai parlé cidessus. Avant-hier au soir, chez Mme ta comtesse de Toulouse, où le Roi va presque tous les soirs faire la conversation jusqu'Après de minuit, les jours qu'il ne soupe point dans ses cabinets, et où Mmtt de Mailly et de Vintimille se trouvent aussi , le roi dit à Mme de Mailly : « Madame la Comtesse, vous me devez un remerclment. » Hier matin , l'on sut que le Roi avoit donné ce régiment à M. le chevalier de Mailly. C'est le beau-frère de M™ de Mailly, frère de M. de Mailly et de Mme de Mazarin. Je ne sais pas précisément son âge, mais son père est mort en 1700 (1). M. le chevalier de Mailly étoit capitaine de dragons dans le régiment de Vibraye, qui étoit ci-devant Bonnelles et auparavant Albert ( M. le chevalier d'Albert, mon oncle, a été tué à la tête de ce régiment). On laisse à M. d'Argence la commission de mestre de camp et on lui donne la compagnie qu'avoit M. de Mailly. Il y avoit trois ans que M. le chevalier de Mailly n avoit vu Mroe sa belle-sœur. M. de Saint-Florentin, a l'occasion dudit régiment, l'amena à Mme de Mailly , qui a été elle-même demander ce régiment à M. le Cardinal avec beaucoup de vivacité. Elle fut hier remercier S. Ém., qui lui dit que c'était à elle à qui M. le chevalier de Mailly en avoit l'obligation .
Du lundi 7, Versailles. — Mmc de Mailly, pendant sa semaine , a joué presque tous les jours au cavagnole de la Reine. A neuf heures, le Roi arrive chez la Reine tous les jours lui faire une visite d'un demi-quart d'heure,
(i) François de Mailly, chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem ou de Malte troisième fils de Louis , comte de Mailly, seigneur de Rubempré. Son JH re était mort non en 1700, mais le 5 avril 1699 (Journal de Oangeau, tome VII, page 59). Le chevalier de Mailly mourut à Paris le 5 mai 1757, Aaé de cinquanlehiiit ans ; il avait donc environ quarante et un .ans en 1740
lorsqu'il ne soupe point dans ses cabinets. Immédiatement après que ie Roi est sorti, Mme de Mailly demande permission à la Reine de quitter, et donne son tableau à quelqu'un de ceux qui jouent.
J'ai oublié de marquer une circonstance a l'occasion du bal en masque du mardi gras chez M. le Dauphin. Mesdames vinrent chez la Reine avec leurs habits de masque ; Mmc de Tallard n'étoit point masquée. Hais toutes les dames de Mesdames étoient en habit de masque. La Reine jouoit dans le salon , à côté de son appartement et au bout de la galerie. Mroes de l 'Hôpital, d'Andelot et les sousgouvernantes s'assirent quoiqu'on domino.
Je n'ai point encore marqué la mort de M. l'archevêque de Lyon (M. de Roche-Bonne, ci-devant évèquede Noyon). Le Roi disoit hier qu'il lui avoit laissé par son testament ses dettes à payer. S. M. expliqua en même temps que M. l'archevêque de Lyon prioit le Roi par son testament de vouloir bien être quelque temps sans nommer a ses bénéfices, afin que les revenus puissent servir à payer ses dettes. C'est l'évèque d'Autun (1) qui jouit de la juridiction spirituelle de l'archevêché de Lyon et qui en a tout le revenu pendant la vacance. Ainsi cette demande
(1) Guillaume Paradin dans se* Mémoires de l'histoire de Lyon, page 207, cb. 77, édition de 1573 , dit que « les régales des églises «le Lyon et d'Autun •< souloient être réciproques : et vacante l'une, le prélat de l'autre en avoit le « régime. Toutefois, par l'accord Tait entre le roi Philippe le Long, à Paris en
« 1320, et Pierre de Savoie, archevêque de Lyon moyennant la recoin •
« pense que le Roi donna à l'archevêque , le Roi retient l'administration du « temporel d'Autun, vacant le siège -, et quant à l'administration du spirituel, h elle demeure à l'archevêque de Lyon ; mais l'administration de l'église de « Lyon, étant le siège vacant, est autre : car l'évèque d'Autun en a entière- « ment l'administration. »
Le même roi Philippe le Long, par l'accord dont nous venons de parler, avoit donné à Pierre de Savoie, archevêque de Lyon, la juridiction temporelle de la ville de Lyon , sous la réserve du ressort et de la souveraineté. C'est m compensation d'une si grande grâce que l'archevêque de Lyon cède au Roi les droits de régale sur l'évêché d'Autun, pour le temporel pendant la vacance. ( Note du duc de Luynes. )
ne peut regarder que les ahliayes dont il jouissait. L'archevêché de Lyon vaut environ 15,000 livres de rente.
Hier, Mmc la Duchesse la jeune vînt ici. On savoit dès avant-hier qu'elle viendroit recevoir la visite du Roi ; niais on ne savoit point encore si elle verroit toute la Cour en manteaux et mantes; on ne le sut qu'hier après midi, de sorte que ceux qui n'avoient point d'habit noir ici prirent des manteaux noirs ( qu'on donnoit à. la porte de Mmc la Duchesse*) par-dessus leurs habits galonnés ou brodés. A l'égard des dames, plusieurs ne purent pas y aller. M" la Dncbesse reçut la visite du Roi danB son lit (1). Le Roi y fut après le salut; ensuite la Reine, M. le Dauphin, Mesdames, les princes du sang; après cela tout ce qui étoit ici, de la façon dont je viens de l'expliquer. 11 fut décidé hier que le Roi lui donnoit 60,000 livres de pension ; outre cela S. M. fait revivre en sa faveur 25,000 livres de rente viagère faisant partie de celle qu'avoit M. le Duc son mari. Son douaire et son bien peuvent aller en tout a 35,000 livres de rente , et Ton compte qu'elle aura outre cela une pension que l'on estime devoir monter à 100,000 livres pour la nourriture et entretien de M. le prince de Coudé.
Je mettrai à cette occasion une circonstance que j'ai
(I) M*»c la Duchesse la mère reçut en pareille occasion la visite du feu Roi et de M">' la duchesse de Bourgogne et de toute la Cour; elle éloit sur «on lit, les rideaux tout ouvert*, et tout habillée. M"* de Mazarin, qui s'en août ient, m'a dit que Mac la Duchesse étoit coiffée d'un bandeau blanc et habillée d'hermines. Hier, M*" la Duchesse étoit dans son lit et seulement un rideau ouvert. la princesse de Conty, Mademoiselle, M"e de Clennont et M"* de Sens étoient dans sa chambre et y restèrent pendant les visites du Roi , de la Reine, de M. le Dauphin et de Mesdames; mais elles n'a voient point de mantes, ni M"" la princesse de Conty de voile. M. le comte de Charolois y étoit aussi; M. le comte de Clermont n'a point paru dans celle occasion-ci. La différence de cette cérémonie vient du temps du deuil. M«f la Duchesse mère reçut la visite du Roi trois jours après la mort de M. le Duc; et dans cette occasion-ci , il y avoit plus de trois semaines et même près de six. Les princesses ses belles- sœurs n'éloient point en mantes, comme il est dit ci-dessus , et après que les visites furent faites elles allèrent prendre leurs mantes pour revenir chez M»* la Duchesse jeune. (ISote du rftic de Luynes. )
MARS 1740. lâl
apprise aujourd'hui par rapport au chapitre de Notre- Dame. On n'y a point fait de service pour M. le Doc. L'usage du chapitre est de n'en faire que pour le Roi , la Heine, les fils de France et le premier prince du sang, et le premier ministre ayant le titre de cette charge ; ils n'en font point pour les petits-fils de France , parce que leur rang est beaucoup plus nouveau que rétablissement du chapitre. La question fut agitée à la mort de M. le duc d'Orléans qui étoit premier ministre ; il fut décidé qu etant plus illustre par sa naissance que parle litre de premier ministre, ils ne feraient point de service. C'est M. l'abbé d'Agon, chanoine de Notre-Dame, qui a appris ce détail à M"" de Luynes.
U n'est question ici depuis quelques jours que de la promotion; on croit qu'elle est faite et qu'elle paroltra demain ; elle étoit déjà prête à être finie à la mort de M. d'Angervilliers. Mon fils demande, comme premier brigadier des dragons par sa charge et commandant tous les autres brigadiers de ce corps , à être fait maréchal de camp. M. de fiissy, comme commissaire de la cavalerie, demande la même chose. Ils représentent tous deux que si Ton fait MM. d'Ayen , de Soubise et de Picquîgny brigadiers à raison dé leurs charges de capitaines des gardes du corps, des chevau-légers et des gendarmes, leurs charges doivent leur donner le môme droit pour être lux de camp, d'autant plus que le prix en est considérable pour mériter quelque grâce. 11 parolt qu'il y a des exemples pour et contre. M. le Cardinal, importuné apparemment par toutes les différentes représentations et par rapportaux régiments et compagnies qui seront à donner, dit à tous ceux qui lui en parlent qu'il ne s'en mêle point. Mmc de Luynes lui dit hier que vraisemblablement au moins le Roi lui demandoit ses conseils, et il lui répondit que le Roi les lui avoit demandés, mais qu'il avoit prié S. M. de trouver bon qu'il ne lui en donnAt point, . .
M"* de Luynes arrêta avant-hier avec Mu* de Clermont les comptes de la dépense extraordinaire de la maison de la Reine. L'usage est que Ton apporte les comptes à voir à la dame d'honneur, qui prend un jour avec la surintendante. Il n'y a point d'autre cérémonial, sinon qu'on donne un fauteuil à la dame d'honneur à coté de celui de MUe de Clermont, chez laquelle les comptes sont arrêtés.
MŒL' la Duchesse a été cette après-dlnée chez le Roi, chez la Reine, chez M. le Dauphin et chez Mesdames; elles étoient en grand manteau de deuil noir avec un bandeau de la même couleur. M"' la princesse de Conty, MUa de Clermont et MUe de Sens étoient avec elle.
On exécute enfin aujourd'hui le ballet dont il est parlé ci-dessus ; il est intitulé Bazile et Quitterie ; ce sont les noces de Ga mâche. Les paroles sont de M. Greffec et la musique de M. de Blamont.
Mme la duchesse de la Trémoille, sœur de M. le duc de Bouillon, accoucha avant-hier d'une fille. M"* de Tillière, fille de M. de Jonsac et belle-sœur de M1"* la duchesse de Chàtillon, étoit accouchée la veille d'un garçon.
Du mercredi 9, Versailles. — Le Roi fut, il y a trois ou quatre jours, courroie daim à Boulogne ; mais S. M. ne recommencera à courre le cerf que demain à Saint-Germain. Les équipages du Roi n'ont point couru depuis le k janvier, à cause de la grande gelée, qui n'a pas été aussi forte ici qu'en 1709, mais il y a eu des provinces où le froid a été plus considérable que celui du grand hiver.
On sut enfin hier qu'il y avoit un ambassadeur d'Espagne de nommé pour remplacer ici M. de la Mina; c'est M. de Campoflorido (1). M. et M1™ delà Mina partent dans un mois.
(i) Il est actuellement ambassadeur à Veniw. {Sole du due de Luynes.)
La prétention de M. de Verne uil de présenter sans avertir le premier gentilhomme de la chambre, ni la dame d'honneur, n'est point* encore réglée; il présenta encore hier des étrangers à la Reine en présence de Mnc de Luynes.
Du jeudi 10, VermlUs. — Hier le Roi fut au sermon du P. Neuville , et en sortant , au lieu de remonter par l'escalier de marbre par où il étoit descendu, S. M. remonta par le petit escalier. M™ de Mailly, qui étoit dans la chapelle en haut, étant sortie en même temps, rencontra le Roi qui lui demanda si elle iroit à la comédie (c'étoit hier comédie italienne). M"' de Mailly lui répondit que si il y alloit, elle iroit; le Roi lui dit qu'il n iroit point; à quoi elle répondit qu'elle n'iroit pas non plus. « Mais cela est-il bien sûr, lui ajouta-t-elle ? » «Vous le verrez, dit le Roi, vous n'avez qu'à aller ailleurs. » Cependant tout le monde croyoit que le Roi iroit à la comédie, parce qu'il avoit fait avertir pour le conseil immédiatement après le sermon, et qu'il avoit donné l'ordre pour six heures et demie à M. d'Ayen. Le conseil ayant fini à sept heures, le Roi (1) descendit chez M™ la comtesse de Toulouse, qui étoit sortie, mais Mmc de Mailly y étoit ; et ayant su que Mme la comtesse de Toulouse étoit chez Mademoiselle, il dit à Mrae de Mailly qu'il alloit la lui ramener. Le Roi fut sur-le-champ chez Mademoiselle par les cours, et après avoir prié Mme la comtesse de Toulouse de revenir chez elle , S. M. revint par la salle des gardes , passa au travers de son appartement et redescendit chez Mme la comtesse de Toulouse, où il joua à quadrille avec elle, M"* de Mailly et M. le duc d'Ayen. Le soir , ayant oublié de proposer à M"e de Mailly d'aller aujourd'hui à la chasse, il envoya M. le duc d'Ayen la chercher partout pour lui demander si elle vouloit une calèche. M"** de
(0 Le Roi entra un moment à la comédie ea bas ; il regarda qui y étoit, sam «e montrer, et ressortit aussitôt. (Noie du due de Luynes.)
Mailly et de Vinlimille ont été courre le cerf à Saint-tormain ; c'est le Roi qui les a menées à l'assemblée (1).
On sut avant-hier que les partages de M"** de Mailly, de Vintimille et de Flavacourt et de M11* de Montcavrel étoient réglés. C'est Mmcde Duras pour M"' de Durfort, s* petite-fille , qui a fait cet arrangement. M18' de la Tournelle, la cinquième sœur, n'entre point dans ce partage, par des arrangements faits dans le temps de son mariage. Mwe de Mazarin, grand'-mère de MUede Durfort, aura 35.000 livres de rente et cède à MUe de Durfort la jouissance qu'elle avoit d'abord prise de la terre de Chilly. Les quatre sœurs ont chacune 7,500 livres de rente ou environ, savoir: d'une part, 1 00,000 écu s à rente constituée au denier vingt, 200,000 livres sur la Ville, qui sont je crois au denier quarante et 200,000 francs d'argent comptant. Outre cela , M"" de Mailly, à qui M. de Nesle avoit promis 8,000 livres de rente en la mariant, et qui n'en avoit jamais rien touché , sera payée des quatorze ou quinze années d'arrérages qui lui en sont dus.
Aujourd'hui on a fait un service, aux Invalides, pour M. d'Angervilliers , où il y a eu beaucoup de monde, mais point de dames; il n'y en a eu que deux qui y sont venues, et qui s'y étant trouvées seules n'y ont pas resté longtemps. M. de Breteuil y a été depuis le commencement jusqu'à la fin.
M. le Cardinal, qui est d'hier à Issy , a été aujourd'hui dîner en Sorbonne chez M. l'abbé de Vaubrun , et de là a la thôse de M. l'abbé de Fleury , son petit-neveu , où il y avoit un monde pro ligeux. C'étoit M. l'archevêque de Tours qui y présidoit et qui a fait les deux ou trois premiers arguments suivant l'usage.
(I ) Ce jour-là elles soupèrent elles seules de dames dans les cabinet *. C'est I» première fois qu'il y ait souper des dames depuis le carême. Mademoiselle et Mtlc de Clermont étoient toutes deux ici, et partirent ce même jour pour Paris. ( Xvle du duc de Luijnes. )
MARS 1740. fôâ
Dit dimanche 13. — Vendredi dernier étoit jour de sermon, etle Roi devoityaller;maisàson lever, le beau temps le tenta de sortir ; il appela lui-même M. le duc d'Ayen et dit qu'il vouloit aller courre le daim. Il partit effective-, ment après la messe, et lit dire à la Reine que s'il n'étoit pas revenu à quatre heures, qu'elle ne l'attendit point. A< quatre heures, le Roi n'étant point rentré, la Reine alla au sermon. Le fauteuil du Roi étoit resté à sa place ordinaire ; la Reine se mit dans celui où elle se met ordinairement. M. le duo d'Orléans et M. le duc de Chartres étoient à droite du fauteuil du Roi ; Mme la princesse de Conty & gauche de celui de la Reine. On croyoit que le prédicateur feroit peut-être un compliment A la Reine , parce que c'est la première fois qu'elle a été seule au sermon; mais comme il ne s'y attendoit pas, il n'y eut point de compliment.
Du lundi 14, Versatile*. — Le Roi donna , il y a deux ou trois jours, une pension de 12,000 livres à M"* de Bouillon, fille de M. le duc de Bouillon , grand chambellan. Il y avoit anciennement des plantations de tabac dans la vi comté de Turenne qui faisoient un profit considérable pour le pays plutôt que pour le seigneur; mais, comme en même temps elles faisoient tort aux fermes du Roi, S. M. voulut s'en rendre maître ; et pour donner un dédommagement à feu M. de Bouillon, père de celui-ci, S. M. lui donna une pension de 12,000 livres. M. le duc de Bouillon d'aujourd'hui a joui de cette pension jusqu'à l'échange delà vicomte de Turenne. La pension alors fut supprimée ; mais M. de Bouillon ayant représenté depuis qu'il y avoit plusieurs parties des revenus réels de la vicomte qui n'avoient pas été estimées, a aussi représenté au Roi qu'il attendoit de sa bonté une espèce de dédommagement. Voilaquelaété le motif des 12,000 livres de pension, et M. de Bouillon a mieuxaimé qu elles fussent données à Mne sa fille, qui n'est point à portée d'avoir rien à présent de Mmc de Bouillon , d'autant plus qu'elle est
en quelque manière brouillée avec elle depuis son départ , et que la nature des biens de M. de Bouillon ne lui permet pas dedoner présentement autant qu'il désireroità M"* sa fille. M. Trudaine, à qui je parlois tout à l'heure de l'acquisition faite par le Roi de la vicomté de Turenne, convient que si elle est avantageuse à M. de Bouillon , qui a tiré 4,200,000 livres de principal, dont le Roi lui paye l'intérêt au denier vingt jusqu'au remboursement, pour une terre qui ne lui valoit pas 50 à 60,000 livres de rente, cette acquisition n'est point onéreuse au Roi, d'autant que S. M. en tire bien le denier vingt.
On a eu ces jours-ci nouvelles de Rome que le cardinal Ottoboni, doyen du sacré Collège, y étoit mort depuis l'ouverture du conclave.
Du samedi 19, Versailles. — J'ai oublié de marquer la mort de M. de San j on, arrivée il y a environ un mois; il avoit été exempt des gardes du corps ; il étoit gouverneur du Pont-de -l'Arche. Ce gouvernement est dans le département de M. Amelot, comme secrétaire d'Étatde la province.
Le 15, la promotion dont on a parlé ci-dessus fut enfin terminée dans le travail de M. de Breteuil avec le Roi. L'affluence prodigieuse de militaires qui étoient dans l'antichambre du Roi faisoit un spectacle honorable pour la nation; et après le travail, le Roi fit passer M. de Breteuil par son cabinet pour le délivrer de la foule de ceux qui l'auroient suivi. On sut dès le soir même une partie de ce qu'elle contenoit. Je joins à la fin de cet article la liste de la promotion et desrégiments. M. de Breteuil n'a voit point oublié les justes représentations de mon fils et de M. de Bissy sur leurs charges ; comme il s'est trouvé des exemples contraires, et même dans la personne de M. de Belle-Isle , on n'a point eu d'égards aux représentations; et cependant MM. d'Ayen, de Soubise et de Picquigny n'ont été faits brigadiers qu'à titre de leurs charges. Cette promotion donne occasion à beaucoup
de plaintes. On avoit cru qne la petite promotion faite en Corse avoit été la seule occasion de celle-ci pour satisfaire ceux qui étoient mécontents ; il faut qu'il y ait eu d'autres motifs, puisqu'on en a laissé un grand nombre entre ceux-ci et ceux de Corse , et il auroit fallu effectivement tout avancer, si on avoit voulu aller jusqu'à eux, parce qu'ils sont presque les derniers. Les brevets de ceux de Corse ne seront expédiés qu'en même temps de ceux de cette promotion -ci. M. de Pons-Chavigny, gendre de M. de la Fare, qui est en Corse, n'est point du nombre des brigadiers , comme on l'avoit annoncé d'abord. Le mercredi 16 au matin la promotion fut publique.
Le Roi alla à la cbasse du daim, et y mena M"" la maréchale d'Estrées , M"" de Mailly et de Vintimille; elles allèrent encore le jeudi à la chasse du cerf et soupèrent ces deux jours dans les cabinets. Mademoiselle est à Paris depuis plusieurs jours; on ne sait point quand elle reviendra. Le Roi revint le mercredi à quatre heures comme la Reine sortoit pour aller au sermon. La Reine même fit attendre quelques moments le prédicateur dans l'incertitude si le Roi ne viendroit point \ mais M. de la Billarderie étant venu lui parler à l'oreille, elle fit commencer le sermon , et le Roi n'y vint point; mais le fauteuil du Roi resta à sa place , comme j'ai déjà marqué ci-dessus. MM. de Bouillon et de la Trémoille même étoient derrière.
PROMOTION nU 15 MARS 1740.
Maréchaux de camp.
M M. de Cilly, lieutenant-colonel du Colonel-Général des Dragons. Zurlauben , capitaine aux gardes Suisses. Valcourt, commandant une brigade de carabiniers. Chiffreville, premier sous-lieutenant de la 9e compagnie
des mousquetaires.
Brizay-Dénonville, premier cornette des chevau-légers. Mérinville, lieutenant-capitaine des gendarmes de la Reine.
MM. Digoine, lieutenant de la compagnie d'Hareourfc. D'Anjony , enseigne de la compagnie de Charost. Chabannes, lieutenant de la compagnie de Noailles. Montglbault, enstigne de la compagnie d'Harcourt. Saint-Jal, lieutenant de la compagnie de Villeroy. Martel, sous-lieutenant des chevau-légers de Bretagne. Maupeou, colonel du régiment de Bigorre. Fimarcon, colonel du régiment de Bourbon. Pontchartrain, capitaine-lientenantdes gendarmes anglofs. Rambures, colonel de Navarre.
Maulevrier, colonel de Piémont.
Croissy , coJouel du régiment Royal-Infanterie. Jumilhac, capitaine-lieutenant de la lre compagnie des
mousquetaires.
La Marck, colonel d'un régiment d'infanterie allemande. D'Hautefort, colonel deCoodé.
Marquis de l'Hôpital, mestre de camp de dragons. Monnin , colonel du régiment suisse.
Gouffier, mestre de camp du régiment de Condé-Cavalerie. Cour tau mer, capitaine aux gardes françoises. D'Ancezune, mestre de camp d'un régiment de cavalerie. ' Duc de Randan.
Champigny, capitaine aux gardes.
Sainte-Maure, mestre de campdu régiment Royal-Étranger.
Le comte de Tresmes.
Le due de Boufflers, colonel de Bourbonnois. Le comte de Montmorency, colonel d'infanterie. Contades, colonel d'Auvergne.
Villemur, colonel deBassigny.