‹ Mémoires du duc de Luynes sur la cour de Louis XVChapitre 32 sur 88 · Lettre db M. de Puysieux · texte numérisé non relu

Lettre db M. de Puysieux

Nieder-Altaicb, 2 Juillet 1743.

M. de Kevenhullcr, ayant fait passer toute son armée de ce côté-ci, est venu camper, sa droite à Zell et sa gauche appuyant au Danube à Hofkirchen. Par cette position, il est rapproché de nous d'une grande lieue ; l'ou ne peut dire bien précisément quel a été en cela son objet, pouvant en avoir de différents, tels que seraient ceux d'être plus à portée d'envoyer un détachement de son armée en Bohême par la gorge de Grafenau, de nous empêcher nous-mêmes d'y porter du secours, de nous harceler dans notre retraite si nous venons ( comme je le crois ) à nous retirer bientôt, ou enfin de nous attaquer.

Les hussards vinrent hier jusqu'à nos grandes gardes, à sept heures du matin ; on leur tua quelques hommes ; ils étoient soutenus d'un gros corps qui s'étoit avancé pour reconnoître apparemment de près notre position et piller le pays ; de là, une alerte générale, parce que l'on savoit dès la veille par des espions que le bruit du camp ennemi étoit que l'on nous attaquerait le lendemain par trois côtés. Préoccupé de cette idée, chacun crut voir ce qui n'existoit pas ; et sur le rapport que l'on en vint faire de différents endroits à M. le duc d'ïlarcourt, on battit la générale ; on communiqua à tous les majors une disposition qui étoit faite depuis plusieurs jours; la cavalerie détendit ses tentes, et toutes les troupes se portèrent sur leur champ de bataille. Mais ce n'étoit rien , et ce qui avoit paru des divisions entières, bien reconnu,

ne se trouva être que des colonnes de vaches et de chevaux, que MM. les pandours et hussards a voient ramassés et chassoient devant eux. Tel est le lot des guerres défensives, pour lesquelles le François n'est nullement propre et n'y entend rien.

L'on prétend que le maréchal de Broglie a envoyé un projet à la Cour par lequel il propose de nous faire passer en Bohême pour nous joindre à lui et agir offensivement de ce côté-là, tandis que M. de Torring avec ses troupes se tiendra sur la défensive de ce côté-ci. Je ne sais si cela est vrai , mais je ne puis m'empêcher de dire, comme boo sujet du Roi, que ce seroit perdre cette armée-ci sans sauver l'autre. Entre toutes les difficultés d une pareille réunion, qui sont innombrables, voici les principales :

La marche sera de près d'un mois, n'y ayant de route assurée que celle de Chain et d'Égra, tout autre chemin pouvant nous être fermé aisément ; en sorte qu'avant que nous soyons joints , la faim seule pourra avoir détruit M. le maréchal de Broglie, s'il ne l'a pas été par M. le prince Charles, qui ne souffrira jamais cette jonction et qui dans sa position sera toujours en état de l'empêcher. Comment d'ail leurs trouver notre subsistance à travers un pays ruiné, et dont tous les magasins sont tombés au pouvoir de l'ennemi. Il faut s'attendre aussi que nous serons suivis et continuellement harcelés par une partie de l'armée de M. de Kevenhuller, ce qui nous diminuera considérablement. Je vais plus loin, je dis que si, surmontant tous ces obstacles et une infinité d'autres dont le détail iroit à l'infini , nous parvenons à joindre le maréchal de Broglie, nous ne serons pas réunis plus de 30,000 combattants effectifs, et je demande ce que nous ferons avec cela, où nous irous, comment nous vivrons, et de quelque manière on recrutera une armée éloignée de cent cinquante lieues de ses frontières , au milieu d'un pays ennemi, et qui s'affoiblira journellement sans combattre ; en sorte que je vois toute la Bavière sûrement au pouvoir de l'ennemi , et beaucoup d'incertitudes sur tous les autres événements.

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