‹ Mémoires du duc de Luynes sur la cour de Louis XVChapitre 42 sur 88 · Lbttbb de M a M · texte numérisé non relu

Lbttbb de M a M

Prague, 23 Juillet 1743.

J'aurais à me reprocher, Madame, de n'avoir pas profité d'une circonstance aussi favorable pour vous donner des marques de mon attachement, si notre situation depuis environ six semaines ne faisoit ma justification. En effet, l'irrégularité des courriers pendant un temps, la difficulté ensuite de les faire passer, et la suspension totale de leur départ, sont cause que depuis mon arrivée en BoMme je n'ai pu avoir l'honneur de vous écrire. J'avois mandé au chevalier de Saint Point que son absence me fournissoit un prétexte et que j'étois bien résolu de m'en servir ; mais jusqu'ici j'ai été obligé de me contenter de ma bonne volonté. J'ai saisi aujourd'hui une occasion sure pour vous faire tenir celle-ci. L'envicde satisfaire votre curiosité sur ce qui vous regarde me les multipliera par le désir que j'ai de les trouver. Nous n'ignorons pas ici l'inquiétude qui vous agite depuis plus d'un mois ; la chose vue de loin doit nécessairement alarmer davantage ; il n'en est pas tout à fait de même ici ; la situation de notre camp est bonne; on l'a rendu meilleure par beaucoup de retranchements. La ville est bien en état de défense. Ce que nous avons de troupes (ce qui se monte à 27,000 liommes

est eu bon état. Rien ne manque encore. La maladie a beaucoup diminué. Nous ne demanderions que d'aller en avant La nécessité de vaincre nous promet des succès , et de quelle gloire la France ne se vcrroit-elle pas couverte de finir cette guerre d'une façon brillante , au moment qu'elle est abandonnée de ses alliés. L'armée ne souhaite rien tant que de marcher à l'ennemi ; l'espèce de troupes à qui nous avons à faire diminue de beaucoup l'avantage qu'ils peuvent avoir du côté du nombre; d'ailleurs l'histoire n'est pleine que de victoires gagnées par une armée inférieure en nombre, et ici elleauroit moins d'efforts à faire puisque l'excès est tout au plus de 7 à 8,000 hommes. Mais toutes ces réflexions ne tiennent point contre l'inaction de M. le maréchal de Broglie. Si ceci dépendoit de lui et en tout , il feroit de ce camp un second Pisek (l). Ou jusqu'ici l'on a mal compris l'humeur des François, ou bien M. de Broglie a des idées différentes de celles de tout le monde, puisque son système le plus chéri est celui de la défensive. Cette défensive, si prônée cet hiver, qu'on comparoit à la lenteur de Fabius qui sauva la république, hélas, il seroit bien aisé de prouver qu'elle a eutraîné tous nos maux. Plût à Dieu qu'il eut plus de vivacité dans ses projets de campagne et plus de lenteur dans ses retraites! La privation de nos lettres nous a empêchés de savoir l'effet qu'aura produit sur vous le désenchantement de la bataille de Sahay. L'homme reste et le héros s'évanouit. Quelle chute, et quel homme nous eu reste! Mais que peut-on dire? Le voilà duc, après trente lieues de pays perdu, tous les équipages de l'armée pris, tous les hôpitaux et magasins abandonnés, 3,000 hommes tués ou blessés, et l'armée reculée jusque sous Prague. Cette retraite ( qu'il faut pour notre gloire honorer de ce nom) a eutraîné la défection du roi de Prusse ; et celle de Beraun (à six lieues d'ici, pendant qu'il n'y avoit pas un ennemi à plus de quinze lieues) celle des Saxons. Nous n'avons jamais été suivis que par cent quatrevingts hussards.

Autre circonstance. Le prince Charles fut prié trois fois par M. de Lobkowitz pour venir se joindre à lui ; ce prince ne pouvoit croire que M. de Broglie fût resté à Frauenberg, et il est si inutile de dire que celui-ci ne fut point averti. M. le maréchal de Belle* lsle lui avoit dépéché un courrier du camp du roi de Prusse pour l'avertir de la marche du prince Charles , preuve que le traité de ce prince avec la reine de Hongrie n'étoit pas fait à beaucoup près; il n'a été signé que le 13, à Breslau, et le prince Charles ne l'a su que le 17 ou le 18, quand il est venu à Pilsen, ce Pilsen que je maudirai toujours, puisqu'on m'y a pris mon équipage. Mais Berauu est bien un autre mystère, ou plutôt une

(1) Allusion à la retraite du maréchal de Broglie.

suite d'une terreur panique dont jamais il n'y eut d'exemple. On en décampe à minuit sans bruit ; on jette les magasins dans les rues ; il n'y avoit point d'ennemis à plus de quinze lieues, et le lendemain, 14, nous étions joints par 3,000 chevaux saxons et six bataillons de même nation. Toutes nos milices seroient arrivées heureusement, ainsi que les augmentations des dragons et remontes de la cavalerie Voilà des fautes tristes à rappeler. Leur vérité n'est que trop connue parmi nous. L'ambassadeur Champigny les a peut-être déguisées. Ainsi, comme rien n'est plus nécessaire que de faire savoir la vérité, j'ai voulu vous en instruire, Madame , vous qui l'aimez tant. Nous voyons arriver de nos jours l'événement le plus singulier qui soit dans l'histoire ; tirons le voile sur ce mystère d'iniquité; attendons que la vérité perce au travers des nuages dont on s'efforce de la couvrir : le jour qu'elle approchera n'en sera que plus brillant. La santé de M. le maréchal de Belle-Isle est assez bonne ; son cœur citoyen se soutient au milieu de tant de sujets de douleur pour lui; sa constance est inébranlable, et la cruelle épreuve par où il passe ajoute s'il se peut un nouvel éclat à ses vertus. Dieu le conserve. L'intérêt de la France lui est encore cher, et le lui sera toujours ; il n'y a que lui qui le puisse soutenir. Vous savez, Madame , qu'il a eu la bonté de me faire venir ici , trop heureux si je puis lui donner quelques marques d'attachement ; j'ai pour récompense de mériter encore mieux par là vos bontés. Je ne sais si vous reconnottrez l'auteur de cette lettre; quoique je ne la sigue point, vous ne pouvez me méconnoître, lorsque je vous aurai dit que c'est l'homme du monde qui vous est le plus respectueusement attaché.

Permettez-moi, Madame, dé faire bien mes très- humbles compliments à M. le marquis d'Ancezune. Je voudrois bien aussi dire quelque chose au chevalier de Saint- Point : je lui recommande d'avoir bien soin de votre santé. M. votre mignon (1), qui est ici en bonne santé et se donnant bien du mouvement, vous assure de son respect. Si vous m'honoriez d'une réponse vous me combleriez et vous me l'adresseriez s'il vous platt chez M. le duc de Chevreuse, à l'armée de Bohême. 11 me charge de vous présenter ses respects. Il n'y a point eu de seconde entrevue. Le retour de du Perrier ne nous a rien appris. Les trompettes vont et viennent. H y a apparence que toute cette affaire se traite à Berlin, où le Roi de Prusse a demandé à l'empereur de lui envoyer M. de Seckendorf. Nous no savons rien de la Bavière.

22, Lettre de M. de Puysieux.

Nieder-Àltaich, le 26 juillet 1742.

{Notre situation est toujours la même; nous continuons d'être assez

(1) M. le duc de Picquigny. {iïote du duc de Luynes.)

APPKlNDICF.

tranquilles dans notre camp; maïs les fourrages commencent a nous manquer, et les moissons, qui auraient pu uous procurer des pailles, pour y suppléer, sout fort reculées par les temps abominables qu'il fait depuis quinze jours. Notre cavalerie dépérit journellement , et s'affoiblit par les morts et la désertion , mal qui a beaucoup augmenté depuis la publication de l'amnistie. Quelque envie que Ton ait de ménager ce malheureux pays-ci, il faudra en venir à le fourrager.

M. de Kevenhuller, qui avoit changé quelque chose à sa position, s'est remis à peu près dans la même où il étoit ci-devant. Il paroît que le pont qu'il a fait jeter à Landau n'a pas tant pour objet d'attaquer les Bavarois que d'étendre ses subsistances et ses contributions, et d'être également à portée de nous suivre soit par l'une ou l'autre rive du Danube lorsque nous nous retirerons d'ici.

Par les dernières nouvelles que nous avons eues, il semble que la paix s'éloigne plutôtquedesersprocher; il est certain qu'elle est devenue difûcile ; mais il n'est pas moins vrai que la guerre est peut-être encore plus difficile à continuer.

M. de Seckendorf a passé à Berlin ; l'on prétend que c'est le roi de Prusse qui l'a demandé ; et l'on dit sur cela que c'est un dernier trait de malice de ce prince, qui veut encore, après son infidélité , amuser l'emoercur en lui enlevant, sous prétexte de uétiociatiou, le seul homme de guerre qu'il ait à son service.

âS.LBTTBB DEM. D*M0NTBEUIL4MI"<LÀDUCHK.SSKL)E(:HFVRKLSK.

Prague, a» joUlet 1743.

Il y a eu ce matin une affaire qui a été assez vive ; les dragons n'y étoient point, et par conséquent M«r le'ducde Chevreiwe ne s'y est point trouvé 11 est en parfaite santé. Madame ne doit avoiraucune inquiétude pour ce qui le regarde. Voici ce qui a donné lieu à cette affaire. M. le maréchal de Brogiie a voulu faire un fourrage; il a commandé toute la cavalerie, 24 compagnies de grenadiers, beaucoup de piquets de l'infanterie; les dragons étoient aussi prêts à marcher ; mais M. le maréchal a cru apparemment n'en avoir pas besoin, et les a laissés pour la garde du camp. C'est M. le maréchal de Broglie qui commandoit luimême ce fourrage. Les ennemis, qui en avoient été avertis, avoient embusqué dans les bois, par où les fourrageurs dévoient passer, une grande quantité de pandours et de hussards, qui ont attaqué notre cavalerie avant qu'elle ait été formée en+ataillc, au débouché d'un défilé. Le combat a été très-vif de part et d'autre. M. le Maréchal a repoussé deux fois les ennemis ; mais à la ûn il a été obligé de céder au grand nombre, et il a fait sa retraite en bon ordre et a par conséquent abandonné le champ de bataille. Ou ne sait point encore au juste la

pèrte que nous avons faite ; les uns la font monter à 200 hommes, d'autres à plus de 500 ; nous avons eu beaucoup d'officiers tués ou blessés; M. le Maréchal a lui-même couru un grand risque, un hussard étant venu lui tirer un coup de pistolet à quatre pas de lui. M. le marquis d'Egmont y commandoit son régiment, et y a donné beaucoup de preuves de valeur et de bonne conduite ; mais sou régiment ne l'a pas tout à fait secondé. J^es carabiniers ont encore souffert prodigieusement à cette affaire. Je n'ai point ouï dire que M. de Vichy y ait été, je le crois encore incommodé. M. le prince de Soubise a eu un cheval blessésous lui, d'un coup de feu. M. leduc de Picquigny n'y a point été , M. le maréchal de Belle-Isle l'ayant retenu auprès de lui pour porter ses ordres dans la ville en cas d'attaque, comme on s'y aUcudoit. Voilà tout ce que je puis apprendre dans ce moment du détail de ce combat, où les ennemis ont plus souffert que nous et où ils n'ont eu d'autre avantage que le champ de bataille qui leur est resté.

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