‹ Mémoires du duc de Luynes sur la cour de Louis XVChapitre 6 sur 88 · SC1TE DE LA PROMOTION DU 15 MARS 17 W · texte numérisé non relu

SC1TE DE LA PROMOTION DU 15 MARS 17 W

MM. de Volvlre, commandant en Bretagne.

De Jaunay, lieutenant général d'artillerie. Le Brun, employé en Languedoc.

Qu»»naut de Clermont, ingénieur.

Marignane, sous-lieutenant des ehevau-le^çers. Des Bournais, commandant à Bitche.

Menou, enseigne de la compagnie de Villeroy. La Rivière, sous-lieu tenant de la 2* compagnie des mousquetaires.

D'Erlach, capitaine aux gardes s Disses. Nugent, mestre de camp lieutenant-colonel du régiment de Fitz James.

Calvières, exempt aide-major de la compagnie de Villeroy. D'Ori val, capitaine aux gardes (rançoises. De Tilly, maréchal des logis de la cavalerie. Feedorf, colonel suisse.

Choigeul -Beaupré, capitaine- lieutenant des ehevau-légers de Bretagne.

Marquis de Mezières , soos-lieutonant des gendarmes de Berry.

Comte de Tressan, enseigne de la compagnie de Noaille*.

Balincourt, enseigne de la compagnie de Noailles.

Chevalier d'Artagnan , sous-lieutenant de la lr« compagnie des mousquetaires.

Chevalier de Gramont, enseigne de la compagnie de Charost.

Marquis du >iuy, capitaine des ene\ au-iegers-uaupnins. De Manérbe, aide-major des quatre compagnies des

gardes.

La Varenne, \

Pinon, ! capitaines aux gardes (rançoises. Montaigu, '

MM. Pfcrassis, enseigne rte ta première eompatïnie des mous quetaires.

Wargemont , sous-lieutenant des gendarmes du Roi. Sourches.

Canillac, enseigne de la 2* compagnie des mousquetaires. Chevalier d'Aydie, lieutenant des gardes. Coêtlogon , enseigne de la 2* compagnie des mousquetaires.

Duc de Fitz- James, mestrede camp d'un régiment de cavalerie irlandais.

Mievauer ae oeauvais, mesin* ne lamp nenienani-coionei

lieutenant-cttlonel da régiment d'Alsace, nennesy, iteuienant-coionei ou regimeni ae nuiKeiey. La Clavière, lieutenant colonel d'Enghicn. De Valenceau, lieutenant-colonel commandant un batail

Ion de Royal-artillerie, Comte de Borstel, artillerie.

Thiboutot , j l>es Mazis , I î)e Meslay, l D'Abouviire, / Lamotte-Thfbergeau , Perdrignler, ingénieurs.

Raseand ,

M . du Roune, gendre de M. le maréchal de Bironet officier des mousquetaires, et M. de Sassena£e,sont les deux seuls brigadiers de cavalerie qui aient fait des représentations. 11 me parolt «Ju'il y a encore bien d'autres mécontents.

M. de Schmerling, qui est ici depuis longtemps chargé des affaires de la cour de Vienne , sans caractère , prit congé hier pour retourner à Vienne.

Iht mardi 29, Vmmli*. — Jeudi 2* de ce mois, le feu prit au vieui Louvre, dans la partie qui regarde la rivière, dans le logement de M"* de Villefort, au-dessus de celui qu'occupoit M. de Tessé ; le dommage a été assez considé-

16g MÉMOIRES DU DUC DE LUYNES.

rable. Cet événement et la rentrée de MUc Lemaure à l'Opéra ont donné lieu aux six vers suivants :

Les dieux annoncent aux humains Les grands événements par des signes certains ;

Le jour qu'on vit naître Alexandre

Le temple d'Épbèse brûla;

Le Louvre fut réduit en cendre Le jour qu'on vît rentrer Lemaure à l'Opéra.

Le Roi a aussi jugé à propos, pour éviter que pareil malheur n'arrivât à sa Bibliothèque à Paris, d'ordonner qu'il ne logerait plus personne ni au-dessus ni au-dessous de la dite bibliothèque. S. M. a donné à M. de Tessé, en attendant, la maison qu'occupoit feu M"' de Lesdiguières, laquelle maison étoit au Roi.

Avant-hier, le Roi, après avoir été chez M"' la comtesse de Toulouse jusqu'à près de minuit , alla chez Mademoiselle lui faire une visite d'un quart d'heure, pendant qu'elle jouoit. Mme de Mailly et Mme de Vintimille étoient chez M"" la comtesse de Toulouse; M"* de Mailly ne vint point chez Mademoiselle, et se retira de bonne heure chez elle , et M™* de Vintimille y vint un moment après Je Roi . Hier, le Roi alla encore chez Mademoiselle et y fut une heure et demie à faire la conversation ; Mrac4 de Mailly et de Vintimille y étoient.

Il est question depuis plusieurs jours d'un voyage que le Roi veut faire A Choisy pour voir ses plans , et le jour n'éloit point décidé. Le Roi envoya dire hier au prédicateur qu'au lieu de demain qu'il devoit prêcher, qu'il désirait qu'il prêchât aujourd'hui , et 8. M. a donné ce matin l'ordre à M. de Coigny ; il lui a dit qu'il irait jeudi et qu'il reviendrait vendredi. Cet ordre subsistoit encore aujourd'hui à six heures. Cependant M™ de Mailly m'avoit dit ce matin qu'elle ne savoit pas encore si le Roi ne mènerait point de dames, et s'il n'y resterait pas plus longtemps que ce que l'on disoit. Elle a été aujourd'hui au sermon en haut à la tribune, comme elle y va toujours

quand elle n'est pas de semaine ; et au sortir du sermon, le Roi étant monté par le petit escalier, elle est sortie en même temps que lui et Ta rencontré en haut dudit escalier. Le Roi s'est arrêté , s'est avancé à elle, et lui a parlé pendant quelques moments ; elle a été de là chez Mademoiselle; on y a parlé du voyage de Choisy;M. deCoigny y étoit qui ne savoit rien ; elle lui a dit qu'elle avoit ordre du Roi de proposer à ces princesses d'être de ce voyage.

Mu,c la duchesse de Biron fut hier présentée au Roi ; elle ressemble beaucoup à M"* d'Ancenis et a l'air aussi timide et aussi embarrassée qu'elle ; il me paroi t que l'on trouve la figure de M** d'Ancenis mieux que celle de Mmt de Biron ; M"* de Biron cependant a de plus beaux yeux.

M,1,c la maréchale de Biron a encore présenté sa petitefille, M™ de Bonac ( M1" de la Grandville ) ; elle est petite, assez bien ; mais, comme on l'avoit annoncée pour fort jolie, on ne l'a pas trouvée telle.

avril.

Voyage de Choisy. — Mort de Mme la duchesse de Brissac. — M. de Vigny, éeuyer de quartier. — Mort de M. de la Briffe. — Cérémonies de la semaine mainte. — Révérence de M1"* de Fénelon. — Audience de* Etats de Bourgogne. — Mouvement dans les intendances. — Nouvelles du royaume de Na. ples. — Mort de M. de Vaubourg. — Revue des gardes françoises et suisses-

Du dimanche 3. — Le Roi partit jeudi pour Choisy, et vit en passant une remonte d'environ trente chevaux anglois, qu'on a amenés pour la petite écurie. Après qu'on les eut tous fait passer devant S. M., M. le Premier, qui étoit dans son carrosse, demanda au Roi s'il vouloit bien accorder au nommé Gagnier, qui les a amenés, la gratification ordinaire de 1,000 livres, et le Roi dit qu'il le vouloit bien.

En arrivant à Choisy, S. M. fut voir d'abord ses plans,

qui sont presque finis, et ensuite, ses bâtiments, qui vont fort vite, mais qui ne seront pourtant finis entièrement que dans trois ans; Ton compte, quand tout sera fait, que le Roi aura trente-deux logements à donner, outre son service. Gomme le Roi revenoit de ses bâtiments, les dames arrivèrent et le Roi alla à la descente de leur carrosse; c'étoit les quatre sœurs et Mmc la maréchale d'Estrees. Le Roi, occupé de faire les honneurs de sa maison presque comme un particulier, les mena à ses plans et à ses bâtiments ; on soupa de bonne heure , après quoi il joua à l'hombre et au trictrac.

Le lendemain après la messe, le Roi retourna dans son jardin et à ses bâtiments. M** de Mailly, toute coiffée elle couche toujours ainsi ) , dans sa robe à peigner et sans panier, et MM*de Vintimille, qui avoit un panier et étoit habillée, allèrent se promener de bonne heure, et ayant su que le Roi étoit aux bâtiments, elles revinrent; le Roi rentroit. M- de Mailly dit qu'elle n'osoitpas paroltre devant le Roi, mais S. M. la ht entrer et la fit même asseoir pendant qu'il jouoit à l'hombre. M"* de Vintimille resta aussi à la partie d'hombre , après laquelle le Roi retourna dansle jardin, et ces deux dames l'y suivirent et travaillèrent l'une et l'autre aux plans. Les princesses ne parurent qu'à quatre ou cinq heures; elles allèrent trouver le Roi dansle jardin. Mmc la maréchale d'Estrées ne descendit que quand le Roi fut rentré. Le Roi ne joua qu'à l'hombre et au trictrac et un moment au passe-dix; il y eut cavagnole et quadrille en même temps.

Le lendemain, qui étoit samedi, le Roi, après avoir été seulement voir ses bâtiments, à quoi il parolt s'amuser beaucoup , partit pour la chasse et permit à M. de Luxembourg, qui étoit venu dans le carrosse du Roi , de s'en aller de Choisy à Paris, et à moi , qui y étois aussi , de m'en revenir du rendez-vous à Versailles. Il y eut souper dans les cabinets, mais point de dames.

Quoique le Roi ne fut point ici (1) vendredi , il y eut sermon, qui fut même trouvé fort beau ; et comme le prédicateur étoit instruit que la Reine serott seule, il lui fit un compliment suivant l'usage.

Les deux places de conseillers d'État vacantes, Vune depuis quelque temps par la mort de M. de Harlay et l'autre depuis peu par la mort de M. le Guerchois , ont été données, Tune à II. Gilbert de Voisins, ci-devant avocat général, et l'autre à M. de Villeneuve, notre ambassadeur à Constantinople.

Mmc la duchesse de Brissac, première douairière, mourut avant-hier matin. Elle étoit grand'mère de M"* la duchesse d'Ayen d'aujourd'hui. Son nom étoit Bechameil , fille de M. de Nointel, surintendant des maisons et finances de Philippe de France, duc d'Orléans, et de Marie Colbert. Son mari étoit fils de Timoléon , comte de Cossé , lequel étoit second fils de François de Cossé, duc de Brissac, pair et grand pannetier de France, mort en 1651 ; il fut duc de Brissac , en 1698, par la mort de son cousin germain, arrivée le 29 décembre; il ne fut reçu au Parlement que le 6 mai 1700. Timoléon, comte de Cossé, étoit fils de Charles de Cossé, second du nom , premier duc de Brissac, pair et maréchal de France, et de Judith d'Acigné. Charles de Cossé , second du nom, étoit fils de Charles de Cossé, premier du nom, qui mourut en 1653, lequel étoit petit-fils de Thibault de Cossé, qui estle premier de cette famille que Ton trouve dans Moréri , lequel étoit gouverneur du comté et château de Beaufort-en-Vallée pour Jeanne de Laval , veuve de René , roi de Jérusalem et de Sicile, et duc d'Anjou , laquelle, pour récompense de ses services, lui donna la terre de Beaulieu. U y a un auteur qui fait descendre M. de Cossé de Coccius Nerva, d'autres desCossa deNaples. Moréri dit que,quoiqu'apparemment que cette famille vienne de Naples , elle tire son nom de

(I) A Versailles

17a MÉMOIRES DU DUC DE LUYJNES.

la terre de Cossé dans le pays du Maine. Mm* la duchesse d'Ayen est fille unique de feu M. de Brissac et de Mme la duchesse de Brissac d'aujourd'hui , mariée en novembre 1720, laquelle est fille unique de Claude Pecoil , maître des requêtes.

Du vendredi 8, Versaillei. — Avant-hier le Roi fut à la chasse etsoupadans ses cabinets avec des hommes seulement; après le souper il descendit chez Mademoiselle, qui est incommodée, et y joua à Thombre avec M. d'Ayen et M. de Soubise, pendant que Mademoiselle jouoit à cavagnoleavecMme de Mailly et M"* de Vintimille. Le Roi a été presque tous les jourschez Mademoiselle. MB,< la comtesse de Toulouse n'est point ici; elle est dans la très-grande dévotion ; elle s'est retirée dans sa maison de la ville pour jusqu'après Pâques, où elle ne verra personne. 11 y eut hier sermon. Le prédicateur a demandé au Roi de ne prêcher qu'une fois cette semaine.

La Reine fut hier après son jeu voir M™ de Chalais, qui est malade depuis longtemps. C'est une marque de bonté qu'elle a coutume de donner à ses dames du palais ; elle y fut sans aucune cérémonie, avec une de ses dames seulement.

Le Roi vient d'accorder une pension de 1,200 livres à M. de Vigny, écuyer de quartier, fils de M. de Vigny, lieutenant général de bombardiers, à qui l'on doit l'invention des carcasses (1). M. de Vigny est écuyer du Roi depuis environ trente ans. C'est lui qui a fait le voyage avec Madame jusqu'à la frontière d'Espagne. C'est l'usage eu pareil cas, que l'écuyer de quartier commande toute l'écurie du Roi qui sert à ce voyage. Ordinairement, les plus anciens demandent ces commissions, parce que, quand on est content de leurs soins, c'est un moyen pour obtenir une pension. Ces pensions étoient de 1,500 livres

(I) Esjkîcc (le bombe, de forme oMongue et chargée de mitraille.

ordinairement; j'ai ouï dire même qu'elles étoient de 2,000 livres. Ces charges ne rapportent pas 100 écus de revenu et se vendent 30 ou 40,000 livres ; ils ont bouche en cour pendant leur quartier. M. de Vigny m'a dit que M . \e Cardinal avoit fait avec soin l'observation que ce n'étoit point à cause du voyage que ladite pension étoit accordée , mais en considération de l'ancienneté des services, afin que ceci ne servit point d'exemple pour prétendre à pareille grâce a cause des voyages.

Du dimanche 10, Versailles. — M. le duc de Gramont remercia le Roi vendredi dernier, 8 de ce mois, au sujet de la grâce qu'il vient d'accorder à son gendre M. le comte de Brionne. M. de Lambesc, son père, s'est démis en sa faveur du gouvernement d'Anjou, qui vaut 60,000 livres de rente. M. de Lambesc se réserve les appointements. C'est une grande grâce pour un enfant de quinze ans.

Le gouvernement du Pont-de-1' Arche , vacant par la mort de M. de Saujon, n'est pas encore donné. Nous n'avons pas encore vu beaucoup d'exemples que l'on se soit adressé directement au Roi pour demander des grâces. Comme celle-ci est peu considérable , le gouvernement ne valant que 3 à 4,000 livres de rente, H. le marquis de Meuse, que le Roi traite avec bonté, parla hier au Roi au sujet de ce gouvernement, comme S. M. sortoit du grand couvert et rentroit cbez la Reine. Le Roi s'arrêta un moment; sans rien répondre de précis, il parut recevoir bien cette demande. M. de Meuse avoit pris la précaution de prudence et de sagesse qu'il convenoit avant de faire cette démarche.

Il y a eu aujourd'hui grande messe que le Roi et la Reine ont entendue en bas, ainsi que le sermon, les vêpres et le salut. C'est Mme de l'Hôpital qui a quêté à la grande messe et à vêpres. M. le Dauphin étoit au sermon, en bas, son pliant un peu plus près du fauteuil du Roi que le pliant de M. le duc de Chartres ne l'étoil de celui rie M. le Dauphin. M de Tessé, le père, qui a cédé sa

charge de premier écuyer de la Reine à son fils il y a longtemps , et qui depuis ce temps est retiré dan s la province du Naine, est venu ici faire sa cour à la Reine et a fait aujourd'hui les fonctions de cette charge ; il a donqé la main à la Reine pour descendre au sermon.

On apprit hier la nouvelle de la mort de M. de la Briffe, intendant de Bourgogne depuis longtemps et conseiller d'État ; c'est une perte. M. de Baudry, qui vient d'avoir une expectative pour la première place vacante de conseiller d'État, n'a pas attendu longtemps pour être en cbavge.

Du jeudi H, VenailU». — Le gouvernement du Pontde-l'Arche fut donné, il y a trois ou quatre jours, au fils de M. de Saujon, lequel a treize ans et est dans le régiment du Roi. Ce gouvernement valoit environ 9,000 livres à M. de Saujon , parce qu'il y avoitfait joindre sa pension de retraite des gardes du corps ; on le remet sur l'ancien état , et il ne vaut pas t, 000 écus.

M. d'Ormesson, intendant des finances, vint, il y a quelques jours, remercier ici de la grâce qu'il a obtenue pour son fils; c'est son second fils qui présentement est l'alné. C'est celui qui a pensé mourir et a eu un œil crevé d'un accident arrivé dans son carrosse , dans Paris, par une glace cassée. On lui donne la charge d'intendant des financesque le père cependant exercera tant qu'il voudra. H y a déjà quelque temps que le fils en fait les fonctions et a même travaillé avec M. le contrôleur général en l'absence de son père ; il n'aura point de quelque temps la séance de conseiller d'Etat que donne cette charge. C'est une espèce de survivance pour le père , mais qui n'en a pas le nom.

Du vendredi 15, Versailles. — 11 n'y a eu rien de nouveau cette année à la cène du Roi et de la Reine. M™ de Mailly étoit à la cène du Roi , ce qui a pu être remarqué.

A la cène de la Heine , Madame (1) étant incommodée ,

(tj MartaiM» HrariHU».

c'est Madame Adélaïde qui portait le pain , Mtu de Clermontle vin , ensuite M™" les duchesses de Boufflers, de Villars, d'Antin et de Fleury, et après elles M"** de Rupelmonde , de Matignon , de l'Hôpital , Amelot , de Chalmazel , M"" de la Tournelle et ses trois sœurs, qui sont : M™*" de Vintimille, de Flavacourt et de Mailly; Mm< de Mailly marchoit la dernière de toutes.

Hier la Reine fut adorer le Saint-Sacrement dans le reposoir; elle étoit en bas dans la niche qu'on a faite depuis un an, dans la chapelle de Saint-Louis, pour mettre la châsse de saint Onésime. S. M. y resta une heure; et lorsqu'elle fut rentrée chez elle, le Roi alla la voir suivant l'usage ordinaire , de là repassa chez lui, et fut ensuite adorer le Saint-Sacrement dans la tribune en haut , qui est vis-à-vis la chapelle Saint-Louis , où on avait mis un drap de pied. Aujourd'hui le P. Neuville a prêché la Passion à dix heures ; ensuite s'est fait le service à l'ordinaire. M. le Dauphin étoit au sermon, et a resté au service; il a été plusieurs fois au sermon ce carême. A l'adoration de la croix, après le célébrant, le diacre et le sous-diacre ; les deux aumôniers de la Reine de quartier et ordinaire y ont été, l'aumônier ordinaire le premier ; ensuite le P. de Linières; les deux aumôniers de quartier du Roi , immédiatement après M. le cardinal de Fleury, qui a fort bien fait ses géuuflexions sans que personne lui donnât la main; immédiatement après, le Roi suivi de M. le duc d'Ayen , qui sert actuellement pour M. le duc deBéthune. M. de Béthune ne doit venir que demain , et sa santé même ne lui permet pas de suivre le Roi ni en carrosse ni a cheval. U. le Dauphin suivoit aussi le Roi à l'adoration de la croix , et c'est lui qui a donné à S. M. l'argent que \e Roi met dans le bassin. C'est un aumônier qui tient ledit bassin. La Reine a été ensuite à l'adoration, suivie de M,u de Clermont, qui lui a remis l'argent. M. le Dauphin a été ensuite adorer Ja croix, suivi de M. de Chatillon seulement. M. de

Tressan , chef de brigade de service auprès de lui , a voulu le suivre; le Roi lui a fait signe de rester. Après M. le Dauphin, M. le duc de Chartres; ensuite M11* de Clermont, M. leprince de Dombes, M. le comte d'Eu, M. de Penthièvre ; après quoi on a ôté la croix de dessus le carreau.

Du samedi 16, Versailles. — Le Roi n'a point été aujourd'hui à la paroisse et n'a point touché. S. M. a été ce matin à la tribune au commencement du service, qui a duré jusqu'à midi un quart. Ce soir il a retourné à remplies, à la fin desquelles il y a eu le chant d'OFiliiei Filiœ à l'ordinaire.

Les tambours des Cent-Suisses battirent jeudi quand le Roi entra dans la chapelle et ne battirent point lorsque S. M. sortit ; aujourd'hui ils ont battu lorsque le Roi est sorti de la chapelle. L'usage de cettccompagnie est que les tambours cessent de battre et recommencent en même temps que les cloches.

La Reine n'a vu personne, les après-dlnées, toute cette semaine, que les entrées, et S. M. n'a point joué.

Du dimanche 17. — Le Roi a été aujourd'hui à la grande messe , en bas , suivant l'usage. C'est M. l'évêque de Meaux, frère de M. de Rambures, qui a officié. C'est Mrae de la Vauguyon qui a quêté. Vendredi dernier ce fut M"* de l'Hôpital, femme de notre ambassadeur a Naples. Ce fut M. de Meaux qui officia à la cène de la Reine. C'est aujourd'hui le dernier sermon. Le P. Neuville a fait un compliment au Roi qui m'a paru être approuvé. Mesdames sont venues à vêpres dans la tribune en haut , dans les niches à gauche. Madame n'a pas encore été à aucun sermon.

Hier, pendant que le Roi et la Reine étoient à la tri* hune à l'office , Madame , qui venoit de faire ses pàques îV la paroisse , entra et se mit dans la tribune à droite en entrant. Elle entendit une messe à l'autel qui joint celle tribune. L'aumônier salua Madame ; on alluma un flam-

beau et Ton observa les mômes cérémonies qu'à la messe de la Heine.

Du tamedi 23, Ver milles. — Pendant toute la semaine sainte , le Roi a étéà la chasse les deux premiers jours et a diné tous les autres au grand couvert. S. M. a été à tous les offccesà la chapelle, et de même ledimanche de Pâques, le lundi et le mardi. Ces trois derniers jours, comme Mmr la comtesse de Toulouse , qui a passé la semaine sainte à sa maison de la ville , étoit revenue dans son appartement, le Hoi a été passer chez elle les soirées de ces trois jours. Mercredi, jeudi et hier vendredi , chasse et souper dans les cabinets. Hier c'étoit la chasse du vol ; MmVi de Mail I y et de Vintimilleétoient en calèche avec le Roi et M. d'Ayen. Ces deux dames soupèrent dans les cabinets; ils n'étoient que six en tout, quatre hommes en comptant le Roi.

Le Roi de voit aller lundi a Choisy; le voyage est avancé, il part demain. S. 11. revient jeudi de Choisy à la Meut le, d'où il va faire vendredi la revue des gardes françoises et suisses dans la plaine des Sablons, et revient ensuite à Versailles.

M. d'Ecquevilly fait prendre actuellement avec des toiles, par ordre du Roi, dans la forêt de Mari y, des cerfs pour mettre dans Saint-Germain et des sangliers pour envoyer à Sénart. Lorsque quelques particuliers demandent dans ces occasions quelqu'un des animaux qui sont renfermés dans les toiles , ce n'est point au capitaine des lieux qu'il faut s'adresser, c'est au capitaine du vautrait.

Le Roi donna il y a deux ou trois jours à M. et à M"* la marquise de Ruffec l'appartement qu'avoit M. de Breteuil; c'est au-dessous de M. le maréchal de Noailles, à côté delà chapelle.

Du dimanche 24 , Versailles. — M™ de Fénelon fit hier sa révérence au Roi et à la Reine; ce fut Mm' de Luynes gui la mena chez la Reine. Mm* de Fénelon arrive de Hollande ; il y avoit neuf ans qu'elle n'étoit venue ici. t. in. «*

178 MÉMOIRES l>11 DUC DK LUYNKS

Aujourd'hui les Élals de Bourgogne ont harangué le Koi ; c'est M. de Roussillon qui est député de la noblesse , lequel a épousé une bâtarde de M. le Duc qui est auprès de M™ la Duchesse jeune. Celui qui portoit la parole est M. l'abbé de Grosbois, doyen de la sainte chapelle de Dijon. L'usage de Bourgogne est qu'alternativement un évèque, un abbé et un doyen porte la parole dans ces harangues.

Le Roi soupa hier dans ses cabinets avec des hommes seulement. Mademoiselle , qui a toujours été a Paris ou à Madrid pendant la quinzaine , revint ici hior au soir. Mmp de Mailly , MB,e de Vintimille passèrent hier la soirée chez Mademoiselle ; le Roi y vint après souper, et y joua a l'hombre. M™ la maréchale d'Estrées y a voit aussi passé la soirée et s'étoit allée coucher. A trois heures du matin, le Roi, suivi de toute la jeunesse qui avoit soupé dans les cabinets, alla chez la maréchale d'Estrées, où tout étoit fermé, et fit tant de bruit à la porte qu'à la fin elle fut ouverte. Le Roi entra en criant au feu; M"" la maréchale d'Estrées, s étant réveillée, le Roi fit la conversation quelque moment et alla ensuite se coucher. Il n'y a point eu aujourd'hui de grand couvert; le Roi a dîné dans sa chambre. S. M. va à vêpres, et ne part pour Choisy qu'après le salut.

Du mardi ib, Versailles. — Il y a deux jours que l'intendance de Dijon , vacante par la mort de M. de la Briffe, a été donnée à M. de Saint-Contest, qui avoit été nommé depuis peu a celle de Caen, et celle ci a été donnée a M. de la Briffe, fils du feu intendant de Dijon.

Du vendredi 29 , Versailles. — Le Roi vint hier de Choisy courre a Verrières et coucher à la Meutte pour faire aujourd'hui la revue des gardes françoises. C'est la seconde fois que le Roi ait couru pendant le voyage de Choisy; le lundi et le mardi il n'y eut point de chasse ; et le Roi se promena presque tout le lundi avec les dames. Le mercredi, S. M. sortit encore plusieurs fois dansla jour-

AVRIL 1740. m

née malgré le froid. Le Roi a joué à l'hombre et au trictrac le reste du temps. M™ de Mailly n'a jouéàrien.

On parle beaucoup de ce qui s'est passé depuis peu dans le royaume de Naples. Le roi des Deux-Siciles s permis aux juifs de venir s'établir dans ses Étals , et pour cela il vient de donner un édit qui a été trouvé fort singulier ; il accorde une abolition générale de toutes sortes de crimes pour le passé à ceux d'entre les juifs qui viendront s'établir dans ses États. Il n'y en avoit point eu depuis qu'ils furent chassés par Charles-Quint. Cet édit a été l'occasion à des affiches scandaleuses pour la religion et pour le Roi. On a trouvé pendant la semaine sainte dans des affiches : Carolus Rex Judeorum, et au bas : Cmeifige, erueipge; il a été fait des informations pour lAeher de découvrir les auteurs de ces écrits ; elles n'ont produit d '« titres effets que de retrouver les mêmes affiches avec ces mots ajoutés : Quod scripsi, scripsi.

M. de Vaubourg mourut il y a quelques jours; il étoit frère de M. Desmarestz, et sa femme sœur de M. le chancelier Voisin et de M"* d'Angennes(l). Mm* d'Angennes a un garçon, conseiller au Parlement, contrefait, cousin de feu Mme de Chevreuse et oncle de M. de Chàtillon, gouverneur de M. le Dauphin, par sa première femme, disquette il a eu M"' la duchesse de Rohan.

Du samedi 30, Versailles. — Le Roi fit hier larevue des gardes françoises et suisses. I^s six dames que j'ai marquées ci-dessus éloient venues de Choisy a la Meutte et y avoient couché. Lorsque le Roi partit pour la revue, Mademoiselle, Mlk de Clermont et Mmc de Ségur s'en allèrent à Madrid. Mœe la maréchale d'Estréesalla à la revue avec M" de Vintimille, et Mm« de > Mailly avec M"f la duchesse de Gramont. Au sortir

de la revue , M"* de Mailly monta dans le carrosse de

(l i M**" cl'Aogennes étoit fille de M. «If Vaubourg qui avoit pour frire V. de Vaubourg <!'»• <*t ronlrHail. (.Vo/e du duc de Lvynes.)

Mlne la maréchale d'Estrées à la porte Maillot, où le Roi envoya proposer à ces trois dames d'aller souper avec lui ; il n'y eut qu'elles trois qui allèrent souper à la Meutte. Le Roi sortit de table à huit heures, etrevint loutdroitici. Pendant la revue , il s'approcha du carrosse de la Reine ; la conversation ne fut ni bien vive , ni bien longue. M. le Dauphin , qui avoit été à la revue une demi-heure avant que le Roi partit, suivit le Roi à cheval à la revue. Madame y étoit dans les calèches du Roi , et comme la calèche où étoit Madame vouloit s'avancer pour se mettre immédiatement derrière le carrosse où étoit la Reine , le cocher du second carrosse du corps donna un coup de fouet pour joindre le premier carrosse et passa fort près de la calèche où étoit Madame ; on dit même qu'elle pensa l'accrocher.

Demain le Roi recommence à souper au grand couvert avec la Reine.

Mariage de M,le d'Harcourt avec M. «le Guerchy. — Retraite du chevalier d'Aydie; détail sur le» majors des gardes du corps. — M. de la Grandville, là* c.) i o ■ o^t^ïï s ^ \ i l ^ ir cl ^^t^k^t â^^^î^^ ftp) fH^t l^j ti i tït t ^ ^ ^ m ^ » on versation a Choisy. — L'abbé Néel nommé évéque de Séez. — Porcelaine de Réaumur. — Nouvelle cuisine du Roi. — Le duc de Chartres à Marly pour la première fois. — Relations de la Reine avec le Roi. — Mort de M. Briconnet. — Rhume du Roi. — Douceur du Roi pour ceux qui le servent. — Mort de la duchesse de Lauzun. — Naissance du comte de Dunois. — Bénéfices de l'accoucheur de la Reine. — Forme des jugements en Angleterre. — Mort du chevalier Croxat.

Du dimanche 1er. — Le Roi a signé aujourd'hui le contrat de mariage de Mllc de Messé, troisième fille de M. le duc d'Harcourt, laquelle épouse M. de Guerchy, fils du lieutenant général. Ce mariage devoit se faire avec l'aînée, qui a épousé depuis M. d'Hautefort. J'ai ouï dire que cette aînée et la seconde aimoient mieux que ce fût la troisième qui épousatM. de Guerchy.

M\l 1740. |gl

Ihi mercredi k. — La liste de Marly parut lundi au soir. Le Roi y va toujours jeudi jusqu'à la veille de l'Ascension.

M. le chevalier d'Aydie , chef de brigade , quitte les gardes du corps et se retire ; le Roi lui donne 6,000 livres de pension ; c'est la retraite ordinaire des lieutenants des gardes du corps (1) , de même que celle des exempts est de 1 ,500 livres. Les trois premiers chefs de brigade ont le grade de lieutenants des gardes du corps, et ce grade donne 17 ou 1,800 livres de plus que les chefs de brigade. Ce sont MM. les capitaines qui proposent au Roi des sujets pour remplacer. On croit que ce sera M. du Fretoy, capitaine dans le régiment de Toulouse qui aura la brigade du chevalier d'&ydie; il est parent de M. le duc d'Harcourt. Ce qui fait que cela n'est pas encore déterminé , c'est que le Roi a déclaré que, suivant l'usage qui se pratiquoit du temps du feu Roi , il vouloit qu'on lui présentattroissujets. Sous Louis XIV, les majors des gardes du corps avoient un si grand crédit que rien ne se faisoit dans les corps sans eux ; les capitaines même étoient obligés d'avoir recours à eux , et lorsqu'ils proposoient quelque chose au Roi, le Roi leur répondoit : « Parlez au major. » MM. de Brissac et d'Avignon avoient cette autorité et on prétend que quand le Roi lisoit les noms des trois sujets qui lui étoient présentés , c'étoit en présence du major, qui donnoit des éloges à chaque sujet, mais qui savoit marquer par quelques signes ou par ses réponses au Roi celui qui lui plaisoit davantage, et c'étoit toujours celui-là qui étoit nommé. A la mort du feu Roi , M. d'Avignon se retira et M. de Rruzac fut nommé à sa place; celui-ci est encore vivant et retiré à Paris depuis plusieurs années. Lorsqu'il se retira, M. le maréchal de NoaiUes voulut mettre à sa place M. de Druys , chef de

(I) Cfepemlant j'ai ouï «lire qu'elle n'a voit paa été «ccordér <la:w tou les ca*. (.Voie du duc de. Luynes.)

brigade; M. de Druys le remercia et lui dit qu'il n'avoit pas les qualités convenables pour remplir cet emploi; M. le maréchal de Noailles le pressa extrêmement et lui dit qu'il le prioit de prendre trois jours pour y réfléchir ; M. de Druys lui répondit que les trois jours lui étoient inutiles ; cependant il différa pour plaire à M. le maréchal de Noailles, et au bout de trois jours il lui rendit la même réponse. M. de Noailles le pressa de nouveau pour savoir la raison de son refus; M. de Druys, cédant enfin à des instances si réitérées, lui dit : « Monsieur, je vous ai trop d'obligation pour être votre maître , et je ne pourrois me résoudre à être votre valet. » En conséquence de ce refus, M. de la Billarderie fut nommé major et l'est encore aujourd'hui. •

La place de conseiller d'État, vacante par la mort de M. de Vaubourg, fut donnée hier à M. de la Grandville , intendant de Lille. MM. de Lesseville et de Greil étoient ses anciens, et vraisemblablement ne seront pas contents. M. de la Grandville est fort estimé.

Le jour que le Roi arriva à Choisy, Mm<* de Mailly , de Vintimille et de Ségur descendirent comme le Roi étoil déjà à table, Mrocde Mailly d'assez mauvaise humeur de ce qu'elle n'avoit pas été avertie. Le Roi proposa à ces dames de se mettre à table , et M""1 de Ségur s'y mit. M",<? de Mailly ne voulut point s'y mettre, et demanda une petite table dans la galerie qui joint la salle à manger. On lui donna cette table; elle y soupa avec Mmc de Vintimille et deux ou trois hommes. Il parut que ce moment d'humeur déplut au Roi, et il ne lui lit rien dire pendant tout le souper, et ne porta point sa santé , comme c'est l'usage à Choisy de porter la santé de toutes les dames à la grande et à la petite table.

Moc d'Argence vint ici hier et me conta plus en détail ce qui s'est passé par rapport à son fils. On lui a donné une lettre de passe où on a marqué que le régiment de Condé étant vacant par la mort de M. le Duc, et le Roi

MAI 1740. 18a

l'ayant donné à M. le chevalier de Mailly, S. M. nommoit H. d'Argence a la compagnie de dragons, dans le régiment de Vibraye, qui se trouve vacante par l'avancement du capitaine qui monte a la majorité du chevalier de Mailly. Ce qui est à remarquer, c'est qu'il y a dans cette môme lettre de passe que le Hoi dispense M. d'Argence de servir a ladite compagnie , à moins qu'il n'y ait quelqu'occasion importante pour le service de S. M. Ce sont à peu près lestermes. C'est une marque de bonté du Roi ; mais cela paroi t une grâce nouvelle. Outre cela S. M. conserve à M. d'Argence son rang de colonel et lui donne la pension de colonel réformé de dragons, qui est d'environ 2,500 livres.

Du jeudi 5, Marly. — On parle beaucoup ici de nouvelles assemblées de fri massons (1) qui ont fort déplu au Roi. On m'a dit qu'on en avoit mis sept ou huit à la Bastille; mais ce sont des gens peu connus. 11 y a ici beaucoup de jeunes gensde nom qui étoientdeces assemblées ou qui ont été accusés d'y avoir été; chacun a cherché à se justifier, et il y en a même deux ou trois qui ont demandé que le Roi leur permit d'aller à Marly lui faire leur cour; c'est ce qu'on appelle saloniste-polisson (2), et je lésai vus sur la liste. 11 parolt que M. de Mailly est fort mêlé dans toute cette affaire.

On avoit répandu le bruit qu'il s'étoit trouvé à l'arrivée du Roi, A Choisy, une affiche hardie et scandaleuse; ce bruit parolt sans fondement; il parolt même que cela aurait été difficile àexéculer. Il yadéjà quelque tempsqu'il y eut ici une conversation déjeunes gens (tous gens de nom et connus), dans un appartement qui est au haut du château. On prétend que cette conversation est vraie. On yparla fort maldeM"" deMailly,eton dit en même temps guecefa ne pouvoit pas durer. On ajoute que ces jeunes

I) Voir au 9 mar» 173".

(1) Voir au 6 mai *74l.

tS4

MÉMOIRES J)U DUC DE LlTïINKS.

gens crurent entendre une voix qui venoit de dessus le toit parle tuyau de la cheminée, qui disoit : « Cela durera longtemps et très-longtemps. » L'histoire de la voix parolt bien peu vraisemblable; mais il se peut faire que les discours aient été entendus.

Le Roi nomma hier M. l'abbé Néel, conseiller au parlement de Rouen et grand vicaire de Bayeux, àrévèchéde Séez.

On parle d' un secret nouveau pour faire de la porcelai ne, trouvé par M. de Réaumur (1); c'est avec un verre que Ton enduit d'une espèce de plâtre et que l'on remet dans le fourneau. Le plaire pénètre si véritablement le verre que l'on ne trouve plus que delà véritable porcelaine.

Du vendredi 6, Marly. — LeRoisoupa lundi et mercredi dans ses cabinets avec des dames; iln'y enavoitque cinq à chacun de ces soupers. Toujours les quatre sœurs ; au premier M"* de Ségur, au .second M"* la maréchale d'Estrées.

(I) Noua devons à l'obligeance de M. Riocreux , conservateur du Musée céramique de la manufacture impériale de porcelaine, à Sèvres, la note suivante sur la porcelaine de Réaumur.

A l'époque où florissait ce grand physicien , l'art de la porcelaine en France était encore un secret que gardaient soigneusement les maîtres des manufactures qui le possédaient, et dont le mystère donna matière aux plus ridicule» assertions , que tenta de dissiper notre illustre savant en se livrant à de laborieuses recherches. S'il n'est point |>arvenu à des conclusions tout à fait pratiqués, du moins éclaira-t-il la question , de manière à rendre la solution plus facile pour ceux qui y travaillèrent après lui.

Quant à la porcelaine qui porte son nom, ce n'est pas à proprement parler une porcelaine; mais bien un verre dévitriuë. Voici sommairement le moyen qu'il indique pour y arriver.

Prenant un vase de verre quelconque, mais de préférence fait de reire brun dit à bouteille, il le faut emplird'un mélange, fait en parties égales, de gypse calciné et «le sable blane d'Étampes, puis le placer dans un étui ou ca/ette de terre qu'on achève d'emplir du même mélange et qu'on ferme ensuite hermétiquement avec un rondeau luté, pour l'exposer, cela lait, au plus* fort feu du four à faïencier. Par suite de cette opération , le verre perd assex de son alcali et de ses principes colorants , pour prendre l'aspect de la porcelaine .

Pour plus de détails, voir l'Art de fabriquer la porcelaine, par le comte de MM y, in-folio, 1771, page 17 et suivantes.

Le Roi a fait faire une de ces nouvelles cuisines dont j'ai déjà parlé ci-devant; hier il voulut déjeuner de cette nouvelle cuisine. M™* de Mai II y, qui est de semaine, devoit aller voir, à déjeuner; mais lorsqu'elle fut dans les cabinets, le Roi la fit rester et envoya chercher Mm* de Vintimille pour qu'elle ne restât pas seule de femme; elles y dînèrent toutes deux, et le Roi fut de fort bonne humeur. S. M. joua àl'hombrehier, avant et après souper. Mme de Mailly fut très-longtemps assise auprès de la table d'hombre, seule de femme, et même comme il y avoit peu de monde dans le salon, elle étoit vue fort aisément de la Reine, qui jouoit àcavagnole.

Il y a quelques hommes ce voyage-ci qui n'étoient pas encore venus à Marly : M. de Sade, M. de Caylus, M. le chevalier de Polignac; M. de Fénelon est aussi du voyage.

J'ai appris aujourd'hui que M. le comte d'Estrées avoit obtenu une espèce d'inspection ; c'est-à-dire, quoiqu'il ne soit pas nommé inspecteur, il a une commission particulière du Roi pour aller passer en revue vingt-deux ou vingt-trois escadrons en Bretagne.

Du dimanche 8, Marly. — M. le duc de Chartres, qui est du voyage de Marly pour la première fois (1), est logé au premier pavillon, où étoitM. le Duc ; il donne à souper ici tous les soirs ; il donne aussi à manger tous les jours à Versailles. M. le duc d'Orléans souhaite qu'il ait une représentation convenable à son état, pour qu'il soit à portée de jouer au jeu de la Reine. 11 lui fait donner 50 louis par mois pour ses menus plaisirs.

Les deux premiers jours, la Reine, après le souper, revint au salon déshabillée. Hier, elle soupa avec des dames. Le Roi soupoit dans ses cabinets avec des hommes. La Reine revint au salon habillée, quoique le Roi n'y fût

(1) LouU-l'hihppe d'Orléans, duc de Chartres, né en 1725 , avait alors quinze ans. Il devint dur d'Orléans après la mort de son père en 1752, et Tut Je grand -père du roi Louis-Philippe.

pas. Je crois être sûr que le Roi n'a pas approuvé qu'elle revienne au salon sans être habillée , ni qu'elle ait été ù la revue des gardes francoises sans être en grand habit.

A la messe du Roi ici les dimanches, on bénit du pain et on le donne à S. M., comme à Versailles et à Fontainebleau, lorsqu'il entend la messe en bas.

Du mardi 10, Marly. — J'appris hier que M. du Fretoy éioit nommé à la charge de M. le chevalier d'Aydie. M. d'Harcourt a persisté à ne vouloir pas présenter d'autres sujets, et cela a passe.

Le Roi soupa hier dans ses cabinets; les dames étoient les quatre sœurs et Mroe d'An tin.

Dm dimanche 15, Marly. — Le Roi devoit souper hier au grand couvert avec la Reine, mais comme il est un peu enrhumé, il prit le parti de ne se point mettre à table. Mademoiselle, qui devoit aussi souper avec le Roi et qui éloit prête àsc mettre à table, ayant su que le Roi ne soupoit point, se détermina à ne point souper avec la Reine. Pour M"' deClermont, elle soupa avec la Reine Mademoiselle mangea, dans le salon, auprès de M. le Cardinal, un morceau gras; etMB,ede Vintimille soupa auprès d'elle en maigre. Il y avoit aussi un homme ou deux, et le Roi recommanda que l'on prit garde à ne point faire de bruit à M. le Cardinal. Mrac de Mailly resta auprès delà table d'hombre du Roi.

Le rhume du Roi ayant continué, il est resté dans son lit et y a entendu la messe, aujourd'hui dimanche ; et le voyage de laMeutte, qui devoit être mardi pour quelques jours, est changé.

La Reine continueàaller ici, comme à Versailles, tousles jours chez le Roi dès qu'il est éveillé ; et, quoiqu'elle soit obligée dépasser par son antichambre, elle y va toujours seule. Hier, elle s'approcha deux fois de la table d'hombre du Roi, auprès de laquelle étoient assises M""" de Mailly et de Vinti mille, qui se levèrent, et la conversation fut des moins vives; mais ces deux visites ne furent pas Ion -

gues. Aujourd'hui, la Reine a élé deux ou trois fois chez le Roi ; M"" de Luynes l'a suivie une fois ; niais à deux heures après midi, comme il y avoit beaucoup de monde avec lesquels le Roi faisoit la conversation, la Reine y est entrée toute seule et s'est assise auprès du lit du Roi. Il neni'apas paru que cela changeât rien à la conversation.

M. Briçonnet vient de mourir d'apoplexie; c'est celui pour lequel M"' de Fleury venoit d'obtenir l'intendance de Montauban.

Du mercredi 18, Marly. — J'ai déjà parlé d'une nouvelle invention d'une cuisine portative que Ton croit pouvoir être utile, surtout pour les vaisseaux, parce qu'elle consume fort peu de bois. Le Roi en a fait faire une depuis peu que Ton m'a dit peser 2,500; elle est dans ses petits appartements à. Versailles; elle a environ quatre pieds de haut, sans compter les chapiteaux, un peu plus de deux pieds de large, non compris les tambours des broches, trois pieds de long et quelque chose de plus. Il y a de quoi faire sept entrées et le reste à proportion.

Du vendredis, Marly. — Quoique le Roi ait entendu tous ces jours-ci la messe de son lit, il s'est pourtant toujours levé les après-dlnées. Hier, il l'utsaigné parcequ'il s'étoit trouvé incommodé la nuit, ce qui l'obligea même de se lever se sentant étouffer; il avoit mis dans sa bouche, en se couchant, un grain de cachou, à quoi on attribue cet étouffement. Tous ces jours-ci la Reine a été plusieurs fois dans la journée chez le Roi et y a même resté pendant que le Roi jouoit au piquet, ayant attention de se faire informer des heures qu'elle pouvoit voir le Roi, et quittant son jeu, devant et après souper, pour y aller. Hier au soir, le Roi se retira à neuf heures, mais ce fut pour monter dans ses cabinets où il avoit dit à M. de Sou bise et à M. le comte d'Estrées de se trouver pour jouer à l'hoinbre. Aujourd'hui, il a passé une partie de Taprèsdlnée daus ses cabinets, et il y étoit encore ce soir, après avoir travaillé avec M. le Cardinal. Pendant cette petite

incommodité, le Roi, les premiers jours, jouoit dans son cabinet en bas; et comme il prenoit du bouillon, il y a eu une difficulté entre MM. de la bouche, le premier maître d'hôtel et le premier gentilhomme de la chambre. On a prétendu que le service du cabinet étoit comme celui de la chambre, et MM. de labouctfe au contraire prétendoient qu'il devoit être regardé comme extérieur. Pour empêcher cette contestation, le Roi a voit la complaisance de revenir dans sa chambre pour prendre son bouillon. Cette douceur du Roi pour ceux qui le servent mérite d'être remarquée. Il y a huit ou dix jours qu'étant ici à table, à son petit couvert et au fruit, et ayant voulu mettre du sucre dans de la crème, il se trouva qu'il n'y en avoit point dans le sucrier; il ne marqua pas la moindre impatience etdit même en badinant : « On voit bien qu'il y en avoit hier », et il attendit qu'on lui en eût apporté. 11 y a trois jours que s'étant couché de meilleure heure qu'à l'ordinaire et étant déshabillé pour prendre sa chemise, il se trouva qu'il n'y en avoit point; il dit : «Ah ! la chemise n'est point encore arrivée », et cela sans la moindre émotion ; il s'approcha du feu, prit sa robe de chambre et attendit. J'étois présent à l'un et à l'autre. J'ai ouï conter qu'il y a quelque temps, étant à la chasse, étant prêta monter à cheval, on lui avoit apporté deux bottes d'un même pied ; il s'assit et attendit en disant : « Celui qui les a oubliées est plus fâché que moi. »

M"" la duchesse de Lauzun mourut hier matin; elle étoit âgée d'environ soixante ans, sœur cadette de M"e de Saint-Simon et fille de M. le maréchal de Lorges Elle avoit acheté de M. d'Ecquevilly, à vie, la terre d'Olainvitlc près Châtres, après avoir vendu à Mroe de Saissac une maison qu'elle avoit fait bâtir à Passy; cette maison revient àM. d'Ecquevilly. Elle n'avoit jamaiscu d'enfants; ses héritiers sont : M. le duc de Rindan, son neveu, fils de M. le duc de Lorges, auquel elle donne 60,000 livres

outre 20,000 livres de renie qu'elle lui avoit déjà données en le mariant avecM"* de Poitiers. Elle donne aussi tous ses meubles à M. le comte de Lorges, frère de M. de Randan , et encore 8 ou 10,000 livres de rente ; il est aussi marié. Elle laisse 100,000 livres à M" de Saint-Simon sa sœur. M. le maréchal de Biron hérite de 14,000 livres de rente qu'il payoit à M"' la duchesse de Lauzun pour son douaire et autres droits.

Du jeudis, Paris. — Je n'ai point écrit depuis quel» ques jours ce qui s'est passé à la Cour, ayant été obligé d'en partir lundi pour venir ici. Ma belle-fille accoucha ce jour-là d'un garçon qu'on appelle le comte de Dunois.

Le retour de Marly à Versailles paroissoit incertain à cause de la maladie du Roi ; mais comme il a commencé à se promener, on croit qu'il reviendra samedi, suivant le premier projet , et qu'il ira lundi à Choisy.

On avoit eu des nouvelles d'Espagne d'un combat naval où l'on disoit que les Espagnols avoient eu un avantage considérable; mais ces nouvelles ne paroisse nt pas se confirmer jusqu'à présent. On est fort étonné de ce que le roi d'Angleterre, dans la situation présente des affaires, prend le parti d'aller à Hanovre.

L'ambassadeur du roi des Deux-Siciles a demandé ici, au nom du roi d'Espagne et du roi son maître, que Peyrard, fameux accoucheur, allât à Naples pour la reine de Sicile, qui est grosse de six mois. M. le Cardinal a dit à l'ambassadeur que le Roi y consentoit, mais pour cette fois-ci seulement. Peyrard m'a dit, à cette occasion, que le voyagequ'ilfiten Espagne, il y a quelques années, lui avoit valu plus de 20,000 écus. Ses appointements ici en qualité d'accoucheur de la Reine ne sont que de 1,200 livres; outre cela, à chaque accouchement, il a 12,000 livres, fils ou filles; il n'y a que pour M. le Dauphin seul qu'il a eu 15,000 livres.

On doit juger ces jours-ci le procès contre deux capucins d'Auxerre accusés d'avoir contribué à la mort d'un

de leurs confrères. J'ai appris a cette occasion la forme du jugement qu'on observe en Angleterre pour la punition des coupables. Lorsqu'un homme est accusé , douze hommes de même état que l'accusé s'assemblent; c'est ce qu'on appelle ses pairs ; et sur les informations et preuves qui sont rapportées, ils jugent s'il est coupable ou non; mais pour qu'il soit jugé coupable , il faut que tous douze soient d'un même avis; si un seul étoit d'une opinion différents , il n'y auroit point de jugement; et ils doivent demeurer tons douze enfermés, saus boire ni manger, jusqu'à ce qu'ils se soient entièrement réunis. Dans ce jugement ils ne prononcent pas sur l'espèce de peine; c'est le livre même de la loi qui en décide, et on le consulte dans chaque occasion.

Mmc la duchesse d'Estissac accoucha dimanche d'une fille.

Du samedi 28, Paris. — M. le chevalier Grozat mourut il y a trois ou quatre jours; c'est celui qu'on appeloit Crozat le pauvre. Il fait son légataire universel M. le marquis du Chàtel, son neveu, fils de feu M. Crozat, lequel a épousé M>>0 de Goufiier. Les deux autres frères de M. du Chàtel ont épousé : l'un une Laval, l'autre une Amelot. M. le chevalier Crozat laisse beaucoup aux pauvres, auxquels il avoit donné beaucoup pendant sa vie. Il laisse un recueil d'estampes et de pierres gravées que les curieux estiment beaucoup et que l'on dit valoir 7 à 800,000livres.

Le Roi est retourné aujourd'hui à Versailles. Le roi ot la reine de Pologne arrivent demain et demeureront » Trianon.

Mort de la ducue&se de Bouillon; de l'évfque d'Agde. — Le due île Cluntr<>> nr:i . Itevalier «le l'ordre dit Saint-Ksprit. — Mort du roinle de Cliarav. —

sur les voyages do Rambouillet. — Ouverture de l'assemblée du clergé. — L'abbé de Clutrieval nommé à l'évêché d'Agde. — Séjour du roi et de I» reine de Pologne à Trianoo. — Manière dont «ont reçus les conseiller s d'Etat a l'assemblé? du clergé. - Mariage du prince Yaehi avecM»» de la Cbatre. — Régiment de la Reine-dragons donné à M. du Terrail. — M. de Castcllane nommé à l'ambassade de Constantinople. — Mort de la marquise de la VieuTille. — Le Roi ne veut (dus admettre d'ordre* étranger» en France. — Comédie et ballet. — Charge de colonel-général de la cavalerie donnée à M. deTurenne. — Détails nur deux ofiérations singulières.

Du vendredi 3 juin, Pans. — On apprit, il y a quelques jours, la mort de M"" la duchesse de Bouillon ; elle étoit fille du prince Jacques Sobieski et avoit hérité depuis peu d'années, par la mort de son père , du duché d'Olaw en Silésie, où elle est morte. Elle paroissoit avoir pris le parti de ne plus revenir dans ce pays-ci. M. de Bouillon n'étoit pas content d'elle depuis longtemps.

Le Roi revient aujourd'hui de Choisy, où il est depuis lundi. Les dames de ce voyage sont: les quatre sœurs, M- la maréchale d'Estrées et M"' d'Antin. Le Roi n'a chassé que lundi en allant a Choisy et aujourd'hui en s'en retournant; les autres jours il s'est beaucoup promené et à joué àl'hombreet au piquet; il paroit s'amuser toujours beaucoup à ses jardins et à ses bâti monts, lesquels avancent extrêmement.

On apprit il y a trots jours la mort de M. l'évèque d'Agde; il étoit frère de M. le marquis de la Châtre, qui fut tué en Italie pendant la dernière guerre. M. de la Châtre avoit épousé M1" de Nicolal; il reste de ce mariage un garçon et une ou deux filles. L'alnée des filles épouse le fils de M. de Catnpo-Florido; elle sera mariée ici par procureur et partira ensuite pour Naples. C'est M. le marquis de Clermont d'Amboise qui est chargé de la procuration deM. de Campo-Florido, pareeque ce mariage devoitse faire avec une fille deM. de Clermont d'Amboise,et que ce mari âge ne s'est rompu que parce que la fille s'est faite religieuse. C'est ce qui a donné occasion à la

connoissance de M.deCampo-Florido avec M. de Clermont d'Amboise. M. de la Châtre et M. l'évèque d'Agde étoient tous deux fils d'une Lavardin. H. deLavardin, ambassadeur à Rome , avoit épousé une sœur de M. le duc de Chevreuse , mon grand-père.

Du lundi de la Pentecôte 6, Versailles, — Avant-hier le , Roi fut aux premières vêpres chantées par sa chapelle. S. M. étoiten haut.

Le Roi a dîné tous ces jours-ci au grand couvert; il [y] a toujours dîné aussi à Choisy ; il prend du lait, le soir, depuis qu'il a été enrhumé. Hier , jour de la Pentecôte , M. le duc de Chartres fut reçu chevalier; il n'y a point ici de prélat de l'Ordre, c'est ce qui fit que le Roi ne descendit point avant-hier pour les vêpres ; mais hier LL. MM. dévoient descendre au bas pour le sermon , suivant l'usage. Le sermon de la Pentecôte est un sermon détaché pour lequel les prédicateurs sont nommés par M. le cardinal de Rohan , deux ou trois ans d'avance. C'étoit un M. l'abbé Dessecorre qui devoit prêcher ; MM. les aumôniers de quartier n'en étoient cependant point instruits et comptoientqueM. deCezille, trésorier des aumônes, savoit le nom du prédicateur et l'auroit fait avertir. Le Roi , à trois heures, au sortir de son dîner, demanda s'il y auroit sermon. On lui dit que le prédicateur n'éloit pointarrivé; il n'arriva point en effet(l), et le Roi entendit les vêpres , en haut , chantées par sa chapelle.

M. de Castropignano nous dit avant-hier la mort de M. le comte de Chamy, commandant général des troupes dans les royaumes des Deux-Siciles, et nous dit que le roi des Deux-Siciles venoit de lui donner cette charge.

(1) Ce qu'il y a de singulier et qu'on a su depuis, c'est que ce M. l'ablx'' Dessecorre est actuellement en Suisse. Il me parolt que l'on n'est pas trop content de lui ; il étoit sur In liste des préd icatcurs depuis plusieurs années , comme c'est l'usage. M. le cardinal de Rohan a un livret où les prédicateurs «le l'Avent , du Carême et «le la Pentecôte sont marqué* trois ou qualre annérs en avance. ( \ote tfu rf«c de Luyurs. )

ce qui l'oblige à s'en retourner. Il compte pourtant que ce ne sera que dans quatre ou cinq mois, le roi des Deux- Siciles voulant auparavant envoyer un successeur. M. de Castropignano sera regretté. 11 paroltque c'est un homme sage, d'un esprit doux, et fort instruit de ce qui regarde le militaire. 11 étoit déjà capitaine-général , ce qui répond à la qualitéde maréchal de France ; lorsqu'il est parvenu à cette dignité, il a conservé les appointements de lieutenant-général* employé, qui sont environ 22,000 livres de notre monnoie. Ceux de capitaine-général non employé ne sont pas si considérables. La dignité de commandant-général n'augmente point les appointements , mais donne plus de détail; tout est cependant renvoyé au ministre de la guerre pour en rendre compte au Roi; mais on demande l'avis du commandant-général.

Du mardi! y Versailles, — Le clergé est venu aujourd'hui haranguer le Roi ; c'est l'usage avant l'ouverture de rassemblée du clergé; il devoit y avoir trente-deux députés, un évèque et un du second ordre de chaque province. M. l'archevêque de Paris n'y étoit point, à cause de la maladie (i) de M. le comte du Luc, son frère, qui est trèsmal. C'étoit M. l'archevêque de Paris qui devoit porter la parole , et à sa place ce fut M» de la Roche-Aymon qui étoit évèque de Tarbes, présentement archevêque de Toulouse, dont il n'a pas encore ses bulles. 11 me parolt que l'on a été fort content de ses harangues. Le Roi donne audience dans sa chambre , S. M. dans son fauteuil, le dos tourné à la cheminée. On ouvrit les deux battants,.

Dm vendredi 10, Versailles. — Mardi dernier, le Roi, après avoir entendu les vêpres, partit pour Rambouillet. Les dames de ce voyage sont : Mademoiselle , M™" de Mailly, de Vintimille et de Ségur; il ne s'en étoit pas

(l) Cette maladie n'a pas eu de suite. {Soie du duc de tMyues, dat«-e -lu 1 1 juin. )

présenté davantage, Mn' de Vintimille même n'y arriva que fort lard, ayant été obligée de partir lundi pour Savigny, a cause de la maladie de M. le comte du Luc , d'où elle partit pour Rambouillet. Il n'y apointeu d'autre amusement à Rambouillet que 4es parties d'hombre et de quadrille ; le Roi y a couru le cerf deux fois. S. M. a trouvé A ce voyage-ci plusieurs changements A son appartement, non-seulement un nouveau vernis, d'une couleur plus claire et plus agréable que l'ancien , qui donne plus de gaieté à cet appartement , mais outre cela un cabinet nouveau dans une touroùétoit anciennement la chaise percée du Roi, et l'entresol que Ton fit l'année passée accommodé avec beaucoup de goût et de magnificence ; au-dessous de cela une garde-robe de commodité extrêmement jolie.

Le Roi nedevoit revenir que samedi; mais avant-hier au soir, il reçut une lettre de M. le Cardinal; il dit aussitôt après à ceux qui étoient avec lui à Rambouillet qu'on lui mandoit la mort du roi de Prusse (1), arrivée le 29 du mois dernier. U y avoit longtemps qu'il étoit malade; malgré cela, il voulut encore aller voir monter la parade A sa garde (ses deux passions dominantes étant l'argent et la beauté de ses troupes); il mourut ayant encore l'épée au côté (2) . Les portes de Berlin furent fermées pendant deux ou trois jours, ce qui retarda le départ du courrier. Le Roi s'enferma pendant une heure ou une heure et demie dans son cabinet pour répondre à la lettre de M. le Cardinal, et donna l'ordre pour son retour A

(1) Frédéric-Guillaume l'r, né en 16S8, roi en 17 13.

(2) Il est mort d'hjdropisic. Quoique ce prince aimât l'argent, il paraît cependant que dan» de certaines occasions il montroit de la générosité. Le Roi avoil ordonné qu'on lui envoyât un remède pour l'hydropwie, dont M. HVrault, ci-devant lieutenant de police , aujourd'hui intendant de Paris, aVst Tort M«i trouve; la Pc) rouie fut chargé d'écrire la recette de ce remède; l<> roi de Prusse a fait donner à la Pe>ronie deux médailles d'or parfaitement belle» qui pèsent environ 1,000 éens. (Note du duc de r.uynes.)

Versailles aujourd'hui. La mort du roi de Prusse parolt un événement important dans les circonstances présentes, d'autant plus que son fils (1), à ce que l'on dit , a de tTandea liaisons aveo l'Angleterre.

Avant-hier et aujourd'hui jour de jeûne , comme le Roi fait gras, il a. mangé seul. Je vis hier l'arrangement du souper à Rambouillet; Mademoiselle étoità sa droite et M"e de Mailly à sa gauche.

Il y a une remarque à faire sur les vo va très de Rambouillet. L'usage est de tous les temps que les dames ne paraissent devant le Roi à ces voyages qu'habillées en manteau et jupes, comme à Marly, et ne sont assises devant le Roi que sur des tabourets ou pliants. Cependant à souper, non-seulement les dames mais même les hommes, qui ont l'honneur de souper avec le Roi, sont tous indistinctement assis sur des chaises à dos; les princesses même n'ont aucune distinction sur cela. A la Meutte et à Choisy, les hommes et femmes sont assis également à table sur des chaises à dos pendant le repas, comme à Rambouillet; mais les dames y sont en robe de chambre , et à l'égard des sièges sur lesquels on se tient dans la journée à Choisy, c'est indifféremment des tabourets ou petits fauteuils. Les hommes ne s'asseoient point cependant devant le Roi, à moins qu'ils ne jouent ou que le Roi ne l'ordonne, et ce n'est ordinairement qu'à

(I) Le roi de Prusse traitott fort durement son fils. Cette conduite détermina le jeune prince, il y a quelques années, de prendre le parti de s'enfuit en Angleterre, ayant dès lors des liaisons avec les Anglois. Il confia se? desseins à un seul de ses courtisans qui devoit l'accompagner dans sa retraite ; Jour étoit prirf et les arrangements faits. Un des domestiques dont on avoit eu U>utn pour l'exécution dn projet en donna avis au roi de Prusse, lequel fit arrêter le prince royal et le favori. Celui-ci eut la tête coupée et le roi d. Prusse voulut que son fils assistât à l'exécution, et lui parla en cette occasion lia»» termes les plus durs. De ce moment-là, ce jeune prince, jwur ne poial donner de jalousie au Roi son |>ère , prit le parti de s'appliquer aux sciences et aux belles-leUres ; il étoit ici en commerce de lettres avec M. Roll'm, fumeux par son Histoire ancienne, et avec Voltaire. ( Ao/r du dur dr l.uyurs. )

Choisy qu'il donne cette permission. On sait qu'à Marly toutes les dames sont assises sur des tabourets en soupant avec le Roi; il est vrai que la Reine y est Ici à Versai les , au jeu de la Reine, toutes les dames indifféremment, à commencer par Mesdames, ont des pliants, et les hommes des tabourets.

Du mercredi 15 , Versailles. - Le Roi partit avant-hier pour Rambouillet. M" de Mailly n'a point été de ce voyage, elle est de semaine. Elle fut hier à Paris voir M. Desforts , qui est son ami depuis longtemps , et auquel elle a toujours marqué des attentions; il est actuellement dans un état digne de compassion et hors d espérance d'un abcès au derrière pour lequel on ne peut pas faire d'opération. MademoiseUe est incommodée; a insi il n'y a eu que M,u de Clermont et M™ de Vintimille ; celle-ci même est la seule qui se soit fait écrire ; car on n'écrit pas les princesses. 11 n'y a de femmes à Rambouillet queMme deSourches, qui est toujours avec Mme la comtesse de Toulouse , et M»e de Grasse , sa dame d'honneur- m i 1

L'ouverture de l'assemblée du Clergé se fil il y a quelques jours. C'est M. l'archevêque de Paris qui y préside. Le Clergé avoit prié M. le Cardinal d'accepter cette place de président, mais il l'a refusée. L'usage est qu'à l'ouverture de rassemblée, ily aune députation de six conseillers d'État, desquels sont : M. de Maurepas , comme secrétaire d'État chargé du détail de Paris; les deux conseillers du conseil royal, qui sont M. Fagon et M. de Courson ; M. d'Ormesson, comme ayant le Clergé dans son département, et M. le contrôleur général. C'est M. Fagon qui porte la parole comme le plus ancien ; ils sont reçus par une députation du Clergé. Je marquerai plus en détail la forme de cette réception. Cette première fois n'est que pour faire un compliment au Clergé ; mais, quelques jours après, ils y retournent avec le même cérémonial et représententle besoin que le Roi a d'argent ; après quoi

ils se retirent dans une chambre pour attendre la délibération du Clergé. Là ils reçoivent une députatton pour les instruire du secours que le Clergé a jugé à propos d'accorder au Roi. Cette cérémonie est accompagnée de quelques droits qui sont réglés ; M. Fagon, par exemple , et M. de Courson ont chacun 2,000 écus que le Clergé leur donne.

Le Roi donna il y a trois jours l'évêché d'AgdeàM. l'abbé de Charleval; c'est un Provençal qui étoit grand vicaire de M. l'archevêque d'Aix.

Le roi et la reine de Pologne vinrent ici hier voir la Reine, qui avoit pris médecine ; ils furent aussi voir danser Mesdames. Leur garde à Trianon (1) est composée de vingt-quatre gardes commandés par un chef de brigade et un exempt. L'exempt reste auprès de la reine de Pologne. Ces deux officiers sont nourris aux dépens de la reine de Pologne, qui a amené ici sa maison. Le roi de Pologne a déjà été deux fois dîner à Paris chez Mme la princesse de Talmond et chez M"' de Bezenval.ll va demain dîner chez M** la duchesse de Fleury pour voir la procession du Saint-Sacrement deSaint-Sulpice. Dans ces occasions , le chef de brigade , qui le suit, a l'honneur de manger avec lai. La garde à cheval du roi de Pologne , à Luné ville , est composée de cent cinquante gardes commandés par H. le marquis de Lamberty. Les gardes sont divisés en deux brigades de soixante et quinze chacune , commandées par deux chefs de brigade qui ont le titre de capitaine-lieutenant; ils ont chacun tOO écus d'appointements et trois places de fourrages.

Du jeudi 16, jour du Saint' Sacrement, Versailles,. — Le Roi a été à la procession aujourd'hui , à l'ordinaire. M. le Dauphin y a été pour la première fois; il étoit dans le carrosse du Roi. M. deChàtillon et M. d'Harcourt ctoicnt

{ l) Le roi et ta reine de Pologne étaient arrivés a Trianon le 29 mai.

dans le carrosse de S. M. Le Roi avoit deux carrosses et M. le Dauphin un, dans lequel étaient ; M. de Mi repoix, le sous-gouverneur de semaine et les geiHibbommes de la manche. Les carrosses tous à deux chevaux. Derrière celui où était te Koi, et devant, il y avoit une grande quantité de pages; ils ne dévoient cependant être que douze, car on a réglé qu'il n'y en auroit que ce nombre. Les princes du sang marchoient à la procession suivant l'usage ordinaire; M. le prince de Bombes et M. le comte d'Eu les plus près du dais, et M. le Dauphin le plus près du Roi.

M. le comte de la Marche, fils de M. le prince de Conty , est venu ici aujourd'hui faire sa cour au Roi; je crois que c'est la première fois; il n'a pas encore

J'ai demandé hier à un aumônier du Roi, qui a été agent du Clergé , quelquedétail sur la manière dont sont reçus MM. les conseillers d'État qui vont complimenter le Clergé de la part du Roi. Le Clergé envoie une députation au-devant d'eux , laquelle les rencontre auprès de l'image de la Vierge qui est à quelque distance de la salle où se tient rassemblée. Cette députation est de quatre évèques et de quatre abbés, aux grandes assemblées, et de la moitié aux petites, comme est celle-ci. Après un premier compliment fort court, les députés vont à l'assemblée , les évèques marchant devant eux, et ceux du second ordre derrière. Les députés, ayant À leur tète M. Fagon, s'asseyent sur un banc, sur lequel sont le promoteur et les deux agents, et vis-à-vis le président. Toute rassemblée alors, ainsi que les députés, se couvre. Le plus ancien, qui est actuellement M. Fagon, comme je l'ai dit, prononce une harangue, le papier à la maiu et demeurant couvert. Cette première députation n'est que pour assurer rassemblée de la protection du Roi. Après le compliment, les députés se retirent dans le même ordre, et sont reconduits jusqu'au même endroit.

Le contrôleur général y est dans son habillement ordinaire. A la seconde députation des mômes six conseillers d'État , ils sont reçus de même comme à la première; le plus- ancien prononce ou plutôt lit un discours pour demander l'argent dont le Roi a besoin ; après quoi , les députés se retirent dans une chambre où ils sont conduits comme à leur arrivée. Aussitôt qu'ils sont partis, le promoteur requiert que rassemblée délibère sur la demande faite de la part du Roi. Cette délibération ordinairement n'est pas longue, et, aussitôt qu'elle est faite, on fait une députation pareille aux autres pour aller prendre les députés dans la chambre où ils s 'ét oient retirés et les prier de se rendre à l'assemblée. Ils y retournent avec le même cérémonial et le président de l'assemblée leur fait un discours pour les instruire de la résolution qui vient d'être prise. Après quoi/ ite se retirent dans le même ordre et sont reconduits de même. Le trésorier du clergé leur remet à chacun une bourse où il y a 2,000 écus en or ; mais le plus ancien et M. de Maurepas ont chacun 15,000 livres.

11 y a quelques jours que le Roi signa au contrat de mariage de M. le prince Yachi, fils de II. de Campw*Florido, avec M"* de la Châtre. Cette signature fut faite dans le cabinet du Roi; ce fut M. Amelot qui présenta la plume à S. M. et qui fut ensuite chez M. le Dauphin et chez Mesdames. Les deux ambassadeurs d'Espagne et de Naples y étoient. Ce même jour, M. de Verneuil, avant la signature , entra dans le cabinet du Roi pour avertir S. M. que M. de Cogorani vouloit avoir l'honneur de lui faire la révérence* Le Roi sortit à la porte de son cabinet; M. de Cogorani saluale Roi, et lui parla même assez longtemps, ïl est maître d'hôtel de semaine du roi d'Espagne, à ce que m'a dit M. de la Mina ; mais cette charge est plus considérable que ne Test ici celle de maître d'hôtel ordinaire. Il va en Danemark en qualité d'envoyé extraordinaire. M. de Verneuil le mena ensuite chez

la Keine et le lui présenta ; M"* de Luynes n'y étoit pas ; M"* de Mazarin y étoit.

11 y a déjà quelques jours que M. de la Mina a pris congé du Roi. S. M. lui a fait présent d'un Saint-Esprit de diamant, fort beau et qui peut bien valoir au moins 50,000 livres. Quoique M. de la Mina ait pris congé, cependant il a demandé permission de faire sa cour au Roi, et il étoit encore ici ce matin.

M. le marquis de Glermont d'Ain boise épousa hier, au nom de M. le prince Yachi, MUe de la Châtre. La noce se fit chez M. de NicolaX.

Du vendredi 17, Versailles. — M. du Terrail remercia hier le Roi ; il vient d'obtenir le régiment de la Reinedragons. M. du Terrail est le fils de M. de Sauroy , trésorier de l'extraordinaire des guerres. Sa mère est effectivement du Terraii-Saillant, et je crois qu'ils ont acheté la terre. C'étoit M. de Chabannes qui avoit le régiment de dragons de la Reine, et M. du Terrail étoit cornette des . mousquetaires noirs. M. de Chabannes désiroit depuis longtemps, pour l'arrangement de ses affaires, d'être à portée de pouvoir vendre ce régiment, qui est un objet de 120,000 livres, n'ayant point été fait maréchal de camp à la dernière promotion ; il sollicitait depuis longtemps la permission de vendre sans quitter le service; M. le Cardinal n'a jamais voulu y consentir ; enfin, M. de Chabannes s'est déterminé a faire un arrangement avec M. de Sauroy ; la cornette des mousquetaires noirs passe au fils de M. de Chabannes ; c'est un effet de 70,000 livres; M. du Terrail paye le régiment V0,000 écus, et fait outre cela 6,000 livres de pension viagère à M. de Chabannes, le père. On dit qu'il y a outre cela un pot-de-vin de V0,000 livres, mais cela n'est point du tout certain. M. du Terrail dit hier à M"c de Luynes qu'il espéroit que la Reine voudroit bien qu'il jouit des prérogatives dont avoientcoutumedejouirceuxquiavoient l'honneur décommander ses régiments, qui sont les entrées de la chambre.

t'JUIN 1740. 201

M"" de Luynes en parla sur-le-champ à laReine, qui lui répondit qu'il n'y avoit que les capitaines-lieutenants de ses gendarmes et chevau-légers qui eussent ces entrées , et que le commandement des régiments ne donnoit pas ces prérogatives ; que chez le Roi il n'y avoit que le régiment du Roi-infanterie qui les donnât. Cette affaire n'est point encore décidée.

J'ai oublié de marquer il y a environ un mois le mariage du prince Louis, fils de M. le prince de Carignan , avec la princesse de Hessc-Rhinfels , sœur de la feue reine de Sardaigne et de M0" la Duchesse, seconde douairière.

Du dimanche 19, Versailles. — J'ai marqué ci-dessus que le roi et la reine de Pologne sont venus ici voir la Reine ; j'y étois présent. La Reine baise toujours la main de la Reine sa mère ; elle sortit de sa chambre et fit entrer la reine de Pologne devant elle.

Le roi et la reine de Pologne vinrent encore ici hier ; la reine de Pologne pourvoir le Roi, qu'elle n'avoit point encore vu chez lui. Je ne mettrai point le détail de cette visite, car je n'y étois pas. Je suivis le roi de Pologne chez Mesdames et chez M. le Dauphin. Mesdames ne baisent point la main au roi de Pologne, ni M. le Dauphin. Chez M. le Dauphin, M. deChatillon vint dans l'antichambre au-devant du roi de Pologne. M. le Dauphin ne vint que jusqu'à la porte du cabinet. Ce que je remarquai, c'est que M. de Montgibault , chef de brigade qui suit le roi de Pologne , s'étant présenté pour entrer chez M. le Dauphin, l'huissier ne voulut pas le laisser entrer, et il demeura dans la chambre.

I>e Roi a donné l'appartement de feu M™ la duchesse de Lauzun à M. le duc de Tallard, lequel avoit toujours conservé celui de M. le maréchal de Tallard , dans l'aile neuve, tout en haut , de sorte que M"0 de Tallard et lui étoient aux deux bouts du château. Celui de M"" de Lauzun est dans la surintendance.

On sut hier que M. de Castellane étoit nommé à l'ambassade de Constantinople, M, de Villeneuve , qui y est depuis dix ou onze ans, ayant demandé à revenir. Cette ambassade passe pour être bonne et utile à cause du commerce sur lequel les ambassadeurs ont des droits. M. de Castellane est depuis peu cornette des mousquetaires gris, parent par sa femme de M. le duc de Fleury.

U Koi soupe avant-hier dans ses cabinets lui huitième, tous hommes, et mangea maigre; hier il fit gras et dîna tout seuL

Du lundi »0, Ver$aille$. — Le Roi partit hier pour Rambouillet, d'où il doit revenir demain au soir. Mademoiselle continue à faire des remèdes et n'est point de ce voyage. Les dames sont M"a de Clermont, M"" de Mailly, de Vintimille, de Montauban et d'Antin. La Reine continue à dîner et souper presque tous les jours à Trianon ; ses dames la suivent jusques-là ; elle les renvoie et elles vout la reprendre.

M. de Verneuil continue à présenter toujours les étrangers en présence du premier gentilhomme de la chambre et de la dame d'honneur, sans que ni l'un ni l'autre soient instruits ni du nom ni des qualités desdits étrangers. Mmc de Luynes en parla encore hier à M. le Cardinal ; mais c'étoit dans un moment où il n'eut pas le temps d'examiner cette affaire. M11* de Clermont prétend que tes introducteurs des ambassadeurs n'ont nullement ce droit et qu'ils n'en ont jamais usé devant elle. Cependant ce n'est point la qualité de princesse du sang qui donne à M1" de Clermont le droit de présenter ; ce n'est que celle de surintendante, et la dame d'honneur la remplace en son abscence dans toutes ses fonctions. 11 me parolt que ce que le premier gentilhomme de la chambre demande , et M"e de Luynes aujourd'hui , n'est pas de disputer le droit , mais de désirer de connoitre les étrangers, non-seulement leur nom et leur ligure, mais même leurs qualités, pour leur faire rendre à chacun dans la

chambre du Roi et de la Reine ce qui leur est du suivant leur rang, ou pour faire souvenir le Roi et la Reine de leur nom dans l'occasion, ou bien même pour prévenir les inconvénients qui pourroient arriver si quelqu'un, avec mauvaise intention, venoit ici prenant le nom de quelqu'un de ces étrangers présentés par M. de Verneuil, inconvénient auquel le premier gentilhomme de la chambre et la dame d'honneur ne pourroient remédier n'étant point instruits ni des noms ni de la figure des dits étrangers.

Je demandai hier à M. de Chàtillon quelle étoit la raison pour laquelle on avoit refusé l'entrée dans le cabinet de M. le Dauphin à M. de Montgibault , exempt des gardes du corps suivant le roi de Pologne ; il me dit que comme tout se de voit passer chez M. le Dauphin de même que chez le Roi pour les entrées, et que les officiers des gardes qui suivent le Roi restent même à la porte de la chambre, que l'officier des gardes suivant le roi do Pologne n étoit point entré chez le Roi , que l'huissier de M. le Dauphin avoit suivi le même usage.

11 y eut, il y a quelques jours, une petite difficulté chez la Reine. Mesdames y étaient; toutes les fois qu'elles sortent, l'huissier du Roi qui est de quartier chez elles a toujours l'honneur de les suivre ; cet huissier étant entré dans la chambre de la Reine, et Mesdames ayant voulu s'asseoir, ledit huissier approcha des pliants. Les valets de chambre de la Reine se plaignirent à la Reine de ce que l'huissier avoit fait une fonction qui leur appartenoit. M^de Luynes en parla hier a M"" de Tallard, qui lui dit que cela n'étoit pas soutenable et qu'elle le diroit à l1 huissier.

Du mardi 21 , Versailles. — On apprit hier la mort de M™* la marquise de la Vieuv ille, troisième femme du marquis de la Vieuville, qui étoit chevalier d'honneur de la Reine en survivance de son père et qui mourut en 1719 ; elles'appeloit Marie-Thérèse de Froulay ; elle avoit épousé

en preuiières noces (1) Claude le Tonnelier-Breteuil, baron d'Escouché, conseiller de la grande chambre. Elle ne laisse point d'enfants de ce dernier mariage. La première femme de ce M. de la Vieuville étoit une fille de M. de la Mothe-Houdancourt, gouverneur de Corbie, et de Catherine de Beau jeu, dont il eut Louis de la Vieuville, mort il y a quelques années sans enfants de deux mariages, l'un avec une Toustain de Carency, le second avec Madelaine Fouquet, fille de Louis, marquis de Belle- Isle et de Catherine Agnès de Lévis. Il eut aussi de ce premier mariage une fille, mariée, en 1709, à Jean-Henri du Fay, marquis de Ma uboug. Le second mariage étoit avec Marie Louise de la Chaussée-d'Eu , laquelle nous avons vue dame d'atours de Mmc la duchesse de Berry ; elle étoit fille de Jérôme, comte d'Arest, et de Françoise de Sarnoise. De ce second mariage il eut Marie Madelaine de la Vieuville, mariée, le 8 juin 1711, à M. de Parabère, brigadier des armées du Roi. Cette M"* de Parabère est la nièce de Mroe de Rottenbourg.

Du mercredi 22, Versailles. — M. de Puysieux écrivit il y aquelquesjoursàM. le Cardinal pour savoir si le Roi trouveroit bon qu'il acceptât l'ordre de Saint-Janvier du roi de Naples, en cas que ce prince voulût l'honorer de cet ordre, comme il avoit apparemmentlieu de l'espérer. M. de Puysieux, qui est parent de M"" de Luynes, l'avoit priée de demander à M. le Cardinal de vouloir bien lui faire réponse sur cette proposition. M™6 de Luynes y fut hier, et M. le Cardinal lui dit que ce ne seroit pas plaire au Roi que d'accepter cet ordre ; que le Roi avoit été blessé des difficultés faites par M. de la Mina au sujet de Tordre de Saint-Janvier. M. de la Mina avoit paru faire tant de casde cet ordre, qu'il avoit voulu mettre le cordon rouge par-dessus, et celui du Saint-Esprit par-dessous; que le

(I ) Le 10 septembre 1686.

Roi en avoit été choqué et ne vouloit plus admettre d'ordres étrangers en France.

M"" de Richelieu est à l'extrémité ; elle meurt de la poitrine.

Du jeudi 23, Versailles. — Il y eut hier ici un ballet dont il me parolt qu'on a été extrêmement content. M"e Lemaure y chanta et a été fort applaudie. Ce ballet étoit composé de la comédie du Magnifique ; la petite pièce étoit Y Oracle ; après quoi Ton représenta le dernier acte de l'opéra des Sens, qui est l'acte de la vue. Ce ballet étoit à l'occasion du séjour du roi de Pologne ici (i). On avoit donné au roi de Pologne la loge qui est au-dessous de celle du Roi, qu'on appelle la loge de M. Gabriel. C'est M. de la Trémoille, qui est en année, qui avoit ordonné tout pour l'exécution de ce ballet. M. le duc de Béthune, comme capitaine des gardes, étoit chargé de l'arrangement de la salle, ce qui étoit d'autant plus difficile que la salle est fort petite et qu'il y avoit beaucoup de monde ; cependant tout se passa avec beaucoup d'ordre. Le coup d'oeil de la salle étoit admirable. Les danses, la musique et toute l'exécution en général ont été fort approuvées. Ce qui parut le plus froid, à ce qu'il me semble , fut la pièce du Magnifique, quoiqu'elle fût très-bien jouée. On auroitfort désiré que le Roi y fût; mais pendant ce tempslà, il travailla avec M. le Cardinal ; il n'est nullement curieux de ces sortes de divertissements.

Aujourd'hui le Roi a été à la procession du Saint-Sacrement, à l'ordinaire. Deux carrosses à deux chevaux, c'est l'étiquette. Cette après-dlnée S. M. a été à vêpres et complies , et est revenue au salut.

Au lever du Roi, M. de Bouillon et M. le prince de Turenne, son fils, ont remercié S. M., avec M. le comte d'Évreux, lequel a donné sa démission de la charge de

(I) Voirie* Mails do ce hallet dans le Mercure de juillet, pages 1628 à

colonel général de la cavalerie, et le Roi l'a donnée a M. deTurenne. M. le comte dÉvreux avoii un brevet de retenue de 550,000 livres. Le Roi donne le même brevet A M. de Turenne. M. le comte d'Évreux conserve pendant dix ans l'exercice de la charge et les appointements ; s'il venoit a mourir dans l'espace de ces dix années, M. de Turenne au roi t actuellement l'exercice. Je crois qu'il n'a que onze ou douze ans au plus. Je crois qu'il est dit aussi qu'au cas que M. de Turenne vint a mourir, la charge re tourne roi t à M. le comte d'Évreux. 11. de Bouillon ne convient pas de cet article ; mais il en parle de façon à faire croire que ce que j'en marque est vrai.

Du samedi 25, Versai lié*. — Ce que j'ai marqué ci-dessus de la charge de colonel-général de la cavalerie s'est passé avec toute la grâce et l'amitié possible de part et d'autre. M. de Bouillon et M. le comte d'Évreux étoient brouillés depuis très-longtemps; la vente de la vicomte de Turenne avoit fait beaucoup de peine à M. le comte d'Évreux ; il avoit fait tout ce qui avoit dépendu de lui pour s'y opposer. Je ne sais pas précisément ce qui l'a engagé dans cette occasion-ci à donner sa démission. J'ai oui dire, et je le crois assez, que dans le temps que le marché que j'avois (ait avec lui fut rompu , comme je l'ai expliqué plus haut, M. le comte d'Évreux et M. de Bouillon avoient obtenu l'agrément du Roi, je ne sais même si ce n'est pas par écrit, pour que cette démission eût lieu pour M. de Turenne lorsqu'il auroit douze ans; ce qui est certain et que je sais de M. de Bouillon, c'est qu'il fut chez. M. le comte d'Évreux. Il lui dit qu'il avoit pour 500,000 écus de biens libres, et qu'il lui apportoit son blanc seing, qu'il remplirait de la somme qu'il jugerait à propos. M. le comte d'Évreux lui répondit qu'il avoit 550,000 livres de brevet de retenue sur cette charge, qu'il remplirait ce blanc seing de cette somme pour toute chose, et ce d'autant plus volontiersque le Roi vouloit bien accorder à M. deTurenne la même somme de brevet de retenue.

Le roi de Pologne part demain de Trianon, va dîner chez M. le chevalier de Belle-Isle à Paris et coucher chez M. de Berchiny vers Meaux pour continuer sa route vers Lunéville; c'est la quatrième fois qu'il aura été dîner à Paris pendant son voyage. Mesdames furent hier à Trianon, et M. le Dauphin y est allé aujourd'hui faire ses adieux au roi et à la reine de Pologne. Le roi de Pologne vint ici avant-hier prendre congé du Roi, qui l'embrassa.

Du dimanche 26, Dampierre.^- Quoique ce qui regarde des opérations ne soit pas trop un article à mettre dans des mémoires, cependant les choses singulières méritent toujours d'être remarquées. Il y en a eu deux de cette espèce depuis environ deux mois, l'une à un commis de M d'Angervilliers que Ton appelle Noisette ; M. de la Peyronie qui a fait l'opération me Fa contée lui-même. Le S* Noisette étoit malade depuis plusieurs mois sans qu'aucun remède ni purgation pût le soulager ; il a voit la fièvre, il maigrissoit et ne souffroit cependant dans aucune partie de son corps. M. de la Peyronie jugea que ce pouvoit être un abcès, et à force de le toucher extérieurement il trouva un endroit où il lui ht mal ; il jugea aussi du lieu où étoit l'abcès; et ayant eu une indication par un peu de pus que rendoit ledit S' Noisette par le derrière, il résolut de lui faire l'opération, mais d'une façon fort singulière, car ce fut sans instrument, ne pouvant point en faire usage ; ce fut donc avec son doigt qu'il enfonça avec force dans le derrière, ©tayaut touché l'endroit de l'abcès, il déchira le boyau pour donner jour audit abcès. Ce qu'il y eut d'extraordinaire, c'est qu'il se trouva dans des matières que rendit ledit Sr Noisette un gros ver qui étoit encore vivant et qui avoit à peu près la forme d'un lézard. Je n'en mets point ici ladescription. M. delà Peyronie doit la faire à l'Académie des sciences et le faire graver.

L'autre opération extraordinaire, c'est l'opération césarienne; que Von ht il y a quelque temps, a Paris, à 1h

femme d'un ouvrier qui est contrefaite et qui étant prèle d'accoucher et n'ayant nulle espérance que l'enfant pût venir à bien, demanda d'elle-même qu'on lui fit l'opération ; on tira l'enfant, qui se porte bien ainsi que la mère; ce n'est pas une chose nouvelle que cette opération, mais il est rare que la mère ou l'enfant n'en meurent pas.

Du mercredi 29, Dampierre. — Le Roi revint hier à Versailles; ii étoit à Rambouillet depuis samedi. Les dames de ce voyage étoient : M"" d'An tin, qui y étoit restée, M"** de Mailly, de Vintimille et de Ségur. Mme de Sourches y a toujours été depuis que Mmc la comtesse de Toulouse y est. Pendant ce dernier voyage, STMe de Sourches est tombée malade, d'autant plus dangereusement qu'elle étoit grosse de sept mois, et le dimanche au soir on lui fit recevoir ses sacrements. C'étoit l'heure du souper du Roi, et cette circonstance retarda le souper d'une demi-heure. Le Roi fut à la paroisse chercher le Saint-Sacrement, le suivit jusqu'à la chambre de Mmc deSourches, resta dans l'antichambre et reconduisit le Saint-Sacrernent jusqu'à la paroisse, où il reçut la bénédiction et revint ensuite se mettre à table.

Le Roi à Saint-Léger. — Mort deM<»e<le Sourches. — Esprit du Dauphin. — Départ du roi et delà reine de Pologne. — Mondon ville, maître de musique de la chapelle. — Opéra composé par le duc de la Trémoille. — M"« de Mailly demande un congé à la Reine qui ne lui répond rien. — Mort de M. de Senoxan. — Le Roi vient a Paria voir un nouvel égout. — Mort de M. le Pelletier DesforU. — La Cour à Compiègne. — Audience de M. de Camas, envoyé extraordinaire du roi de Prusse. — M. et M™ de Lichtenatein. — Mort du comte du Luc et de M"" de Chabot. — Conseillers d'État d'épée et ecclésiastiques. — Pension à M®6 DesforU. — Mort du marquis de Bezons — Détail sur les entrées. — La princesse de Lichtenstcin va à la toilette de la Reine ; conduite d'un huissier de l'antichambre. - Nullement entre les princes du sang et les légitimés; plaintes «les princes contre Im Ducs. — Mort de I» reine douairière d'Kspagne.

Dti samedi 2, Dampierre. — Le Roi devoit retourner hier à Rambouillet; mais la maladie de Mme de Sourches ayant fort augmenté, cet arrangement a été changé, et le Roi a pris le parti d'aller à Saint-Léger (1); il n'y a été qu'aujourd'hui après lâchasse, et doit en revenir lundi. Je ne sais pas encore quelles sont les dames de ce voyage. J'ai appris aujourd'hui que M"* de Sourches étoit morte à Rambouillet (2) ; elle étoit fille de M. le maréchal de Biron ; elle ne laisse que des filles; elle n'avoit eu d'autre garçon que celui dont elle est accouchée dans cette dernière maladie-ci, et qui est mort en venant au monde ; elle n'étoit grosse que de sept mois; elle avoit beaucoup de vertu et de piété.

Je continue toujours à marquer les réponses de M . le Dauphin où il parottleplus d'esprit. Uy a quelques jours qu'élantdans le cabinetdu Roi, M. le Cardinal de Fleury y vint pour travailler avec le Roi. S. M. étoit encore dans ses cabinets. M. le Dauphin lui ht beaucoup d'amitié et M. le Cardinal badina avec lui comme à l'ordinaire, et en badinant il lui disoit : « Mais peut-on compter sur l'amitié «que vous marquez présentement; vous n'y songerez « plus lorsque vous serez grand ; on ne songera plus « qu'à approcher de vous avec respect ; lesamitiésdes prin- « ces ne sont pas toujours de longue durée. — Cepen- « dant, dit M. le Dauphin, vous avez conservé une assez « bonne fenêtre dans le cœur du Roi. » Cette expression de fenêtre est la suite d'une plaisanterie qu'on faisoit à M. le Dauphin dans tous les commencements, M. l'évèque de Mirepoix et MM. les sous-précepteurs lui disant qu'ils avoient une petite fenêtre pour voir ce qui se passoit au

(I) Saint- Léger, château, village et forêt da duché de Rambouillet , dans la tarit de Rambouillet , à trois lieues de cette ville. Le Roi y avait un haras.

(?.) On l'avoit crue morte, mais elle a vécu encore jusqu'au C de ce mois à sept heures du soir. ( .\ote du due de Luynes. )

T. lil. 14

dedans de lui-même ; mais l'application est juste et montre de l'esprit et de la réflexion.

Il y a quelque temps aussi qu'étant chez la Reine, elle lui dit en badinant et en l'embrassant : « Méchant enfant, « vous medonnerez bien de la peine. — Cependant, niait man, dit le petit Dauphin, vous seriez bien fâchée de « ne me pas avoir. » Dans un âge plus avancé cette parole signifierait beaucoup. M"' deMailly, qui y étoit présente et qui nous Ta redit, le conta au Roi, qui lui dit : « Croyez- « vous qu'il y entende finesse? »

Du lundi k, Dampierre. — J 'a vois oublié de marquer que le roi de Pologne partit dimanche 26 juin pour retourner en Lorraine, et la reine de Pologne le lundi. Ils ont fait des présents aux officiers des gardes du corps qui les ont gardés chacun huit jours pendant leur séjour, savoir à chaque chef de brigade une tabatière d'or avec un portrait, etàchaque exempt une boite d'or sans portrait. Ils ont aussi fait des présents à Trianon.

Du vendredi 8, Venaillet. — M. de la Mina est parti ces jours-ci, fort fâché de s'en aller, à ce que j'ai ouï dire, car il avoit grande attention à dissimuler ses véritables sentiments sur son départ . M. de Campo-Florido vint hier faire sa première révérence au Roi. C'est un homme de soixante-huit ou soixante-dix ans, qui n'est pas d'une belle figure, mais qui parolt avoir de l'esprit.

J'ai oublié de marquer que le 8r de Mondon ville, qui n'a que vingt-cinq ans et qui fut reçu en qualité de violon à la chapelle et à la chambre l'anuée passée, vient d'avoir depuis dix ou douze jours une place de maître de musique à la chapelle, qui est la survivance du Sr Campra. Il est singulier, à l'âge duditSr de Mondonville d'avoir acquis autant de supériorité de talent pour le violon et pour la composition ; il a déjà fait plusieurs motets qui sont fort estimés.

M. le duc delaTrémoille, premier gentilhomme de la chambre, a fait un opéra dont il n'y a encore que lepro-

logueetles deu* premier» actes d'achevés ; le sujet est r Empire dt V Amour dans tout l'univers. Il a composé le» paroles et la musique; il y a beaucoup d'airs agréables el de chants gracieux. Commeil ne mi point la composition, c'est le petit Rury, organiste, qui est attaché à M. de la TrémoiUe, qui a fait les basses, seconds dessus et tontes les parties de remplissage.

J'ai parlé ci-dessus du voyage de SainULéger; il n'y avoit de dames à ce voyage que 11*' de Mai 11 y et Un* de Vinti mille.

Le Roi ne devoit aller à Choisy qu'aujourd'hui ; il prit tout d'un coup le parti hier de s'en aller après la chasse. Mra'* de Mailly, qui étoit de semaine, ne put partir en même temps. Il n'y eut point de dames hier. Mademoiselle etMUede Clermont doivent s'y rendre aujourd'hui de Paris, et M*"' d'Antin. M"* de Vintimille étoit allée hier a Paris voir M. l'Archevêque, la maladie de M. le comte du Luc continuant toujours à Savigny, M™* de Mailly a demandé ce matin son congé à la Reine, non-seulement pour aller a Choisy, mais même pour ne la pas suivre à Compiègne, et la Reine ne lui a rien répondu. Elle part cette après-dtnée avec M""* de Vintimille pour Choisy, et compte aller, avec Mademoiselle et M"' de Clermont, de Choisy à Compiègne. M,le de Clermont a demandé aussi permission à la Reine de ne la pas suivre.

La Reine, qui continue à aller tous les matins chez le Roi, étoit encore hier à onze heures et demie du matin chez lui. Le Roi partit à une heure et demie pour la chasse, d'où l'on savoit bien qu'il partoit tout droit pour aller à Choisy; il ne vint point rendre visite à la Reine avant que de partir, comme c'est l'usage, et la Reine ne savoit rien du tout de son départ.

Il ya trois ou quatre jours que M. deSenozanest mort ; il étoitreceveur général du clergé et fort riche ; il avoit donné à M"* la princesse de Tingry , sa fille, en la mariant, environ 37 ou 38,000 livres de rente; il lui dou ne le surplus pour

faire 40,000 livres de rente, et outre cela quelques sommes qu'il avoit prêtées en différents temps à M. de Tingry.

M"" de Flavacourt, qui a été longtemps à Paris, à cause de Mm* de la Tournelle, sa sœur, vint hier chez la Reine. C'étoit l'après-dlnée, avant que la Keine fût à son jeu ; il n'y avoit que deux dames du palais, Mme de Fleury et MmedeRupelmonde, et M™ de Mazarin. La Reine demanda à M"' de Flavacourt si elle avoit des nœuds, et M"' de Fleury lui prêta les siens afin qu'elle pût être assise. C'est l'usage, à l'heure oû il n'y a que les entrées qui voient la Reine (c'est-à-dire depuis cinq jusqu'à six) que la Reine fasse asseoir les dames qui ne sont point titrées, lorsqu'elles travaillent.

Du mardi 12, Versailles. — Je fus hier àChoisy; il n'y a de dames que les quatre sœurs et M™* d'Antin, et dixhuit ou vingt hommes. Le Roi est parti aujourd'hui en gondole ; il va à Paris voir le nouvel égout du pont au Chou, où on doit mettre de l'eau pour la première fois. Cet ouvrage coû tera environ un million à la Ville, à ce que me dit hier M. Gabriel. Il me dit aussi que l'ouvrage que l'on fait ici pour la conduite des eaux, qui sera [fini l'année prochaine, coûteroit 800,000 livres. Le Roi montera dans ses carrosses à Paris pour aller à Compiègne.

M. le Pelletier Desforts, ci-devant contrôleur général, mourut hier; il ne laisse que deux petits enfants, un garçon et une fille.

Mne la comtesse de Croissy accoucha hier de deux garçons jumeaux.

Du samedi 16, Compiègne. — Le Roi arriva ici mardi. Les dames n'ont point été avec lui ni sur la rivière, à Paris, ni dans ses carrosses de Paris ici. S. M. soupa en arrivant dans ses cabinets avec des hommes seulement. Les quatre sœurs arrivèrent le même jour, un peu avant le Roi.

La Reine arriva lejeudiet M. le Dauphin vient d'arriver. On croyoit qu'il y auroit quelque changement à cet

JU1LLKT 1740. 213

arrangement par rapport à lui, à cause de la petite vérole, dont il y a eu beaucoup ici et qu'il y a même encore. La faculté avoit pris le parti d'envoyer un courrier à M. le Cardinal, qui arriva hier matin, elle premier arrangement a subsisté.

Le Roi soupahier au g-rand couvert avec la Reine. Quoiqu'il n'y ait rien de décidé absolument pour les bâtiments, il parolt qu'il y a un projet, qui doit être fini en 1745, pur lequel l'appartement de la Heine d'à présent doit être abattu, et on lui en construira un autre qui s'étendra par delà le fossé.

Du mardi 19, Compiègne. — M. de Camas, envoyé extraordinaire du roi de Prusse, arriva ici avant-hier ; il est venu aujourd'hui donner part de la mort du roi , son maître. J'ai déjà marqué le cérémonial Tannée passée. Le carrossede l'introducteur des ambassadeurs, qui est M. de Sainctot, marchoitle premier; ensuite le carrosse du Hoi dans lequel étoit M. de Camas et M. de Sainctot ; après, inarchoit le carrosse de la Reine, tous à deux chevaux, ainsi que deux berlines drapées et sans armes à l'envoyé. Ces cinq carrosses sont entrés dans la cour et y sont restés. M. de Camas est descendu à la salle des ambassadeurs, où M. de Sainctot lVété avertir pour l'audience du Roi, qui s'est faite dans le cabinet. De là il est revenu dans la même salle pour attendre le moment de l'audience de la Reine. Cette audience étoit dans le grand cabinet a van t la chambre de S. M. Le fauteuil de la Reine vis-à-vis la cheminée. M. de Camas est fort gros, et d'une belle figure. 11 a un régiment dans les troupes de Prusse. Il a un bras de moins ;je crois que c'estau siège de Lille qu'il a été blessé. U parolt âgé d'environ cinquante ans (1). Je n'ai entendu

01) Paui-Hetiri Télio de Camas , d'une famille de réfugiés français , né à Wesel en 1688. avait perdu au siège de Pizziglietone le bras gauche, qui fut remplacé par un bras artificiel dont il se serrait très-adroitement. Frédéric H l'ayant envoyé eu France pour annoncer son avènement au trône, il |>sssa par Bruxelles, où se trouvait alors Voltaire. <« Il commença, dit Voltaire dans

que son discours à la Reine qtii n'a pas été extrêmement long et en fort bons termes; celui qu'il a fait au Boi m'a parnètre approuvé ; il parle avec esprit et en homme trèsinstruit. Il nous a dit que les grands hommes dont le feu roi de Prusse avoit fait un régiment étoient au nombre de 2,750, et que les sommes considérables que ce prince avoit employées pour les engagements montaient à plus de trois millions. Le roi de Prusse d'aujourd'hui a supprimé cet établissement et a pris seulement les plus grands et les mieux faits pour mettre au nombre de ses heid tiques.

Du samedi 23, Compiègne. — M. de Camas ne dina point ici au château (1) à la table du Roi ; il donna un grand dîner dans une maison qu'il a louée à la ville. Tous les ministres étrangers sont ici logés dans la ville à leurs dépens , hors les ambassadeurs d'Espagne et de tapies, qui sont logés dans des maisons louées aux dépens du Roi, comme ambassadeurs de famille.

M. le prince de Lichtenstein, qui y est aussi depuis quelques jours, compte partir incessamment pour aller à

ses Mémoires, par envoyer en France, en amUissade extraordinaire, un manchot, nommé Camas, ci-devant Français réfugié, et alors officier dans ses troupes. Il disait qu'il y avait un ministre de France à Berlin à qui il manquait une main (le marquis de Valori, qoi avait eu deux doigts de la main gauche emportés au siège de Douai en 1710), et que pour s'acquitter de tout ce qu'il devait au roi de France, il lui envoyait un ambassadeur qui n'avait qu'un bras. » Camas mourut à Breslau en 1741. Voir sur ce personnage les Œuvres de Voltaire, édition Beuchot, tomes XL, page 51, et LIV,page* 118, 152, 169.

(I) Je demandai il y a quelques jours à M. de Sainctot quelle étoit la raison pour laquelle un envoyé extraordinaire ne dinoit point ici à la table du Roi dans la salle des ambassadeurs, comme cela se pratique à Versailles II me dit qne c'éloit l'usage a Versailles seulement; qu'autrefois les ambassadeurs étoient logés a la craie dans les villages voisins de Compiègne et Fontainebleau, et que ce n'éloit que pour leur plus grande commodité qu'ils avoient mieux aimé louer des maisons à leurs dépens dans les lieux mêmes de Compiègne et de Fontainebleau ; que pendant les voyages de Fontainebleau , c'éloit ordinairement à Moret, et qu'ils avoient eu un village marqué pendant le camp de Compiègne. Il m'ajouta que c'étoit depuis le ministère de M. le cardinal Dubois qu'on avoit donné le pour, à la craie, aux au ibaisa rieurs. ( Addition du due de Lu y nés, datée du 26 Juillet 1740. )

Vienne, et de là à Milan, l'empereur l'ayant nommé pour succéder à M. le comte de Traun dans la place de gouver- □eur général du Milanois, Mantouan, Parme et Parmesan. Je demandois il y a quelques jours à M. de Licbtenstein combien valoitce gouvernement ; il me dit 100,000 écus; c'est une place des plus considérables que l'empereur [misse donner. M. et Mme de Licbtenstein seront regrettés dans ce pays-ci, y ayant toujours tenu un grand état aveedignité et politesse. M1"* de Lichtenstein y a fort bien réussi, et nous n'avons point vu d'amliassadrice qui ait eu un meilleur maintien qu'elle et qui se soit plus fait considérer. Il paroi t que le projet de la cour de Vienne n'est point de renvoyer ici un autre ambassadeur.

On apprit mercredi la mort de M. le comte du Luc, frère de M. l'archevêque de Paris. Le lendemain jeudi, jour de chasse du Koi, il n'y eut que Mademoiselle, M"1* de Mailly et M"* de Montmorin qui allèrent avec le Roi ; M"' de Clermont avoit suivi la Reine à la chasse, mais elle soupa dans les cabinets avec les trois autres.

11 y a déjà quelques jours que M"" de Chabot mourut . M. de Chabot est frère de feu M. le prince de Léon.

La Reine a soupé presque tous les jours de cette semaine-ci avec M^d'Antin, de Monta u ban et de Matignon . 11 n'y a presque que dans cette semaine qu'elle soupe avec des dames [me].

Du mardi 26, Compiègne. — M. le comte du Luc avoit une des trois places de conseiller d'État d'épée ; elle fut donnée avant-hier à M. de Muy, sous-gouverneur de M. le Dauphin. Il y a trois conseillers d'État d'épée et trois ecclésiastiques; les trois d'épée sont présentement : M. de Céreste, frère de M. de Brancas, M. de Fénelon et M. de Muy; les trois ecclésiastiques sont : MM. l'abbé Bignon . l'abbé de Pomponne et l'abbé de Ravannes.

Il y a quelques jours que le Roi accorda une pension de 8,000 livres à M™ Desforts. Mme de Mailly , qui a été de tous les temps fort amie de M. et de M"" Desforts, et

qui leur a toujours donné à l'un et à l'autre dans toutes les occasions des marques d'attention et d'amitié , fut exprès chez M. le Cardinal pour solliciter cette grâce. M. Desforts avoit conservé la pension de ministre de 20,000 livres.

M. le marquis de Bezons mourut il y a trois ou quatre jours; c'étoit le fils aîné de M. le maréchal de Bezons. Il avoit eu le gouvernement de Cambray (1) après la mort de M. son père ; mais il en avoit déjà la survivance. M. le marquis de Bezons avoit épousé M"* de Maisons, héritière de Normandie, dont j'ai marqué la mort ci-dessus. Il laisse cinq enfants, et du côté de leur mère ils n'ont actuellement que 12,000 livres de rente à partager entre eux cinq. M. de Bezons avoit deux frères, dont l'un est évèque de Carcassonne et l'autre le chevalier de Bezons. Feu M. le marquis de Bezons avoit outre cela trois sœurs dont une avoit épousé M. le marquis de Saint-Jal; elle est morte et n'a laissé que des filles. L'autre est Mmede la Feuillade d'aujourd'hui, restée veuve avec un ou deux garçons. Son mari étoit l'héritier de la maison de la Feuillade ; il étoit colonel du régiment Royal-Piémont. Il y a encore une autre fille qui est dans un couvent.

Du vendredi ^9 y Compiêgne. — J'ai appris ces jours-ci que ce qui fut décidé l'année passée par rapport à M. de Gramonta été confirmé cette année. Le Roi se poudre ici, comme je l'ai marqué déjà, dans le cabinet qui est après sa chambre, au lieu qu'à Versailles il se poudre dans ce qu'on appelle le cabinet des perruques ; mais ici le débotter se fait dans la chambre , au lieu qu'à Versailles c'est dans le cabinet de glaces. M. de Gramont, qui a l'entrée des quatorze (2), entre dans lecabinet de glaces et n'entre

(1) Ce gouvernement vaut environ 28,000 livre» de rente. ( Ao/e du duc de Luynei. )

(2) Le duc de Luyncs dît à la date du 6 janvier 174! que les entrées de» quatorze sont à proprement parler les entrées du cabinet. Personne n'avait

point dans le cabinet des perruques ; de même ici il entre dans la chambre et n'entre point à la poudre du Roi, qui est dans le cabinet après la chambre. Cependant quand ce n'est point le moment où le Roi se poudre , l'entrée des quatorze entre dans ce cabinet comme dans le cabinet de glaces à Versailles. Mais, dans le fond, tout cela revient au même; le Roi faisant ici son débotter dans la chambre, les courtisans qui n'ont point d'entrées restent dans l'antichambre; au lieu qu'à Versailles, ils restent dans la chambre, et lorsque le Roi est dans son cabinet et que les entrées des quatorze y entrent, les courtisans restent dans la chambre ici comme à Versailles.

Du samedi 30, Compiègne. — Avant-hier Mme la princesse de Lichtenstein fut à la toilette de la Reine ; elle monta le grand escalier, suivie par un page qui portoit sa robe et traversa la salle des gardes. Étant arrivée dans la pièce où le Roi et la Reine soupent, et qui communique d'un côté à l'antichambre du Roi et de l'autre a l'antichambre de la Reine, et le page continuant de porter la robe dans cette pièce , le Sr Pernault , huissier de l'antichambre , lui dit qu'il ne devoit point y porter la robe de Mme l'ambassadrice. On prétend qu'il y eut une répartie vive de la part du page; mais., co qui est certain, c'est que le Sr Pernault fit tomber la robe de ses mains. M. le prince de Lichtenstein , instruit de ce qui venoit de se passer, alla sur-le-champ en parler à M. le Cardinal. Il fut arrêté que l'huissier seroit interdit, ce qui fut exécuté. M. de.la Trémoille m'a dit que M. le Cardinal lui avoit ajouté que sans doute M"" de Lichtenstein demanderait le rétablissement de cet huissier; mais que si par hasard elle ne le demandoit pas, il faudroit tout de même le rétablir. M"* de Lichtenstein l'a demandé, et il a été remis dans l'exercice de ses fonctions. L'huis-

droit à ces entrée» ni par naissance, ni par charge; le Roi les accordait à ceux à qui il donnait les entrées familières.

sieravoit grand tort dans la forme; il devoit seulement avertir le page, et sur son refus en rendre compte à M. de la Trémoille, qui est en année. Quant au fond , il semblerait que cette pièce, étant gardée par an huissier de l'antichambre et étant immédiatement avant celle qui précède la chambre du Roi, doit être réputée comme l'antichambre du Roi à Versailles, où les dames n'ont point le droit de se faire porter la robe. Cependant quelques circonstances paroissent rendre cette pièce différente de celle de Versailles , si elle n'est réputée qu'antichambre dû Roi ; le Roi, quand il soupe au grand couvert avec la Reine, mange toujours dans l'antichambre de la Reine, et ici c'est toujours dans cette pièce qu'il mange , et jamais la Reine ne mange dans l'antichambre du Roi. D'ailleurs, il y a une porte qui donne dans cette pièce qui est précisément au coin , près de l'antichambre de la Heine et qui dégage à un petit escalier, lequel descend dansla cour et monte dans les corridors. C'est pâr cet escalier qu'arrive M"' de Mazarin, Mmede (iramont,Mmp d'Hunières et Mmpde Luynes, et par conséquent les laquais attenden t presque toujours dans cette pièce, hors ceux de la dame d'honneur et de la dame d'atour qui entrent dans l'antichambre de la Reine. Ainsi, quoique cette pièce soit gardée par un huissier de l'antichambre, il n'a pas été décidé positivement si l'on y devoit porter la robe ou non. 1,'usage est contraire jusqu'à présent, et plusieurs dames y ont passé ayant leur robe portée par leur laquais. 11 y a quelques jours qu'un page.de M"* de Castropignano porta sa robe jusque dans celte antichambre de la Reine ; l'huissier avertit l'écuyer que cela étoit contre la règle, et l'écuyer fit quitter la robe au page.

Il y a un grand mouvement ici entre les princes du sang et les légitimés, au sujet du rang que ceux-ci demandent pour les enfants qui viendront. L'occasion de ces mouvements est un mariage projeté pour M. le duc de Pentbièvre. Ilavoitété question d'abord de VL"" deConty ; M"4 la

princesse de Conly y consentait pourvu que les enfants eussent on rang. Les idées paraissent avoir changé sur le mariage, et je crois qu'il est question aujourd'hui d'une princesse de Modène ; mais l'affaire subsiste en elle-même et est suivie avec la plus grande vivacité. M. le duc d Orléans a pris parti pour les bâtards et a déclaré en termes formels qu'il n'étoit point étonné que les autres princes du sang pensasent différemment; mais que pour lui, élevé par une mère bâtarde et qui aimoit les bâtards , il avoitapprisd'elleles mêmes sentiments et qu'il seroitbien aise de tout ce que Ton feroit pour eux. M. le comte de Cbarolois est aussi dans les intérêts des légitimés. Mademoiselle, Mlle de Clermont , M,,e de Sens , M. le comte de Clermont, M. le prince de Conty sont très-vivement opposés à leurs prétentions. Les princes du sang ont fait taire nn mémoire très-détaillé et rempli de dates exactes qui remontent fort haut. M. le comte de Clermont a donné ces jours passés à M. le Cardinal un mémoire qui n'est point signé, et M. le prince de Conty, qui ne veut point avoir affaire à M. le Cardinal et qui ne vajamaischez lui , le donna directement au Roi, qui lui dit qu'il y feroit attention. Il y a aussi un mémoire des légitimés. Mademoiselle demanda il y a quelques jours ce mémoire à Mme la comtesse de Toulouse pour le communiquer. Ce mémoire contient plusieurs propositions d accommodemen(, desquelles les princes du sang paraissent jusqu'à présent extrêmement éloignés. Je n'ai point vu ce mémoire, mais j'ai parlé à quelqu'un qui en est fort instruit. Les propositions des légitimés sont pour mettre de la différence dans le rang et les honneurs entre leurs enfants et les princes du sang. Dans la pratique ces différences pourraient n'être pasextrêmementsensibles. Ils proposent, par exemple, que lorsque leurs enfants passeront dans la salle des gardes, il n'y ait que la moitié de la salle qui prenne les armes, au lieu que toute la salle les prend pour les princes du sang; que lorsqu'ils pré-

senteront le service au dloer ou au souper du Roi , au lieu que c'est le chef de gobelet qui présente la serviette aux princes du sang, ce ne sera qu'un aide qui la présentera aux enfants; de même pour la chemise au lever et au coucher du Roi , que ce soit un garçon de garde-robe au lieu du premier valet de garde-robe; qu'aux grandes messes au lieu que c'est un aumônier qui présente le pain bénit aux princes du sang , que ce ne soit qu'un clerc de chapelle; à la communion du Roi, lorsqu'il y aura deux princes du sang, ils tiendront la nappe de préférence ; lorsqu'il n'y aura qu'un prince du sang , un légitimé ou le fils d'un légitimé , il . tiendra le côté gauche de la nappe ; quand il n'y aura point de prince du sang, deux légitimés ou fils de légitimés tiendront les deux côtés de la nappe ; quand il n'y aura qu'un fils de légitimé , il tiendra le côté droit et un duc le côté gauche. Il est aisé de voir que par l'événement ce dernier cas ne se rencontreroit jamais. D'ailleurs ils demandent tous les mômes honneurs que les princes du sang dansleurs gouvernements ; et dans les provinces et places dont ils ne seront point gouverneurs, des honneurs audessous de ceux des princes du sang, mais au-dessus des autres, et tels qu'il plaira au Roi de les régler. Us demandent aussi le Monseigneur de tout le monde, et V Altesse Sérénissime même des ducs. Les princes paraissent bien éloignés d'accepter aucune de ces propositions et sont déterminés de protester hautement contre tout ce qui pourroit être décidé en faveur des légitimés, aimant mieux même courir le risque d'être exilés que de ne pas agir au plus fortement contre uu projet qu'ils regardent comme insoutenable. M. le comte de Clermont, qui est fort lié d'amitié avec M™ de Mailly et de Vintimille, dîna il y a deux ou trois jours avec ces deux dames chez M** de Mailly. M"e de Vintimille , qui parolt prendre vivement les intérêts des légitimés, et qui est fort vive et parle plus ouvertement et plus librement que M"' de Mailly sur ce

qu'elle pense , tâcha de persuader à M. le comte de Clermont que le projet des légitimés ne faisoit aucun tort aux princes du sang ; la conversation se passa avec politesse et amitié de part et d'autre; mais M. le comte de Clermont en sortit fort mécontent de Mm* de Vintimille et sans être persuadé. Cette conversation avoitduré environ trois heures.

Les princes du sang paroissent chercher présentement à se réunir avec les ducs (il n'est pas vraisemblable que ces sentiments durent longtemps ) ; ils se plaignent qu'en toutes occasions les ducs cherchent à s'éloigner d'eux ; ils disent qu'en dernier lieu, à l'enterrement de M. le Duc , quoiqu'il y ait beaucoup de ducs parents de la maison de Condé, ils n'ont pas pu en trouver un seul qui voulût les accompagner à la cérémonie qui s'est faite à Enghien ou Montmorency ; qu'ils y prièrent tous les Montmorency, qui n'étoient point ducs, et les princes de la maison de Lorraine qui n'ont fait nulle difficulté sur le traitement. Les princes du sang ajoutent qu'ils ne disputent point aux ducs les honneurs dont ils ont joui en plusieurs occasions, lorsque le Roi nomme un prince du sang pour aller jeter de l'eau bénite (j'ai mis ci-dessus le détail de ce traitement : de marcher à coté du prince du sang, l'épaule seulement en arrière , la queue du manteau portée par un gentilhomme et laissée au milieu de la pièce qui précède celle du corps, le manteau repris dans le même endroit, etc.) ; qu'à l'égard des cérémonies qu'il y a eu pour feu M. le Duc, qu'ils ne refusent pas de traiter les ducs comme ils ont traité les princes lorrains, qui en sontcontentsetqui ne refusent en aucune occasion d'aller avec eux. Ce traitement au service de M. le duc, à Montmorency ou Enghien, fut que le prince du sang étoit sur un prie-Dieu avec un carreau et un drap de pied , et le prince lorrain sur un carreau à coté du prie-Dieu, cependant un peu en arrière et hors du drap de pied, assez près pourtant pour pouvoir s'appuyer sur ledit prie-Dieu. En

222 MÉMOIRES DU DUC DE LtTYNES.

général, il ne parolt pas trop soutenante que les ducs prétendent un rang plus grand que ceux des princes lorrains.

M. le prince de Campo-Florido m'a dit aujourd'hui qu'il avoit nouvelles de la mort de la reine douairière d'Es» pagne, qui a été plusieurs années À Bayonne et qui étoit repassée à Guadalaxara , en 1738 , où elle est morte. Elle se nommoit Marie-Anne de Neubourg et avoit environ soixante-treize ans. Cette princesse étoit fille de Philippe- Guillaume, néen 1615, lequel fut duc de Neubourg en 1658 et électeur palatin en 1685 , le 26 mai , par l'extinction de la branche électorale de Simmern, et mourut à Vienne en 1690 , le 2 septembre. Ce fut après la mort de sa première femme, Marie-Louise d'Orléans, en février 1689, que Charles II, roi d'Espagne, fit faire la demande en mariage de la princesse de Neubourg, que le comte de Mansfeld, ambassadeur d'Espagne, épousa au nom du roi, son maître, le 28 août 1689. Les noces se firent à Valladolid, le k mai 1690. M. de Campo-Florido a une de ses filles mariée à M. de Custel-dos-Rios, fils de celui qui apporta en France le testament de Charles II.

M. de Campo-Florido paroit peu content jusqu'à pré* sent du traitement que veut lui faire le roi d'Espagne. - J'ai marqué ci-dessus que M. de la Mina avoit 1 ,000 pistôles par mois, la pistole valant 16 livres de noire monnoie , ce qui fait 12,000 pistoles par an. Le roi d'Espagne ne veut donner que 8,000 pistoles par an à M. de Campo-Florido. lien avoit 7,000 à Venise, et la pistole d'Espagne vaut dans cette république 20 livres de notre monnoie.

Deuils de Cour. — Traitements de* ambaaftadeurft. — Morte de M»« de Rirlielieu , de M. Hérault , de M. Dubow, frère du cardin»!. - Comédiens

établi* «feus les fossés de Coropiègne. — Différences des nuage* de Compiègne et de Versailles. - Nominations diverse*. - Présentation de la princesse de Campo-Florido. — Audience des États de Languedoc. — Frédéric II et Voltaire ; Épltre de Voltain- au roi de Prusse. — Réponse de J.-B. Rousseau a des vers attribués à Voltaire. — Affaire des principautés de Neufchâtel et de Valengin. — Présentation de M"« rie Campo-Florido. — Harangue des États de Languedoc. — Tabatière et reliquaire donné» à la Reine et à M»» de Luyne*. — Portrait* <Je centenaires, — Audience de la ville de Paris; harangue de M. d'Alîgre. — Harangue du clergé. — Détail sur la compagnie des chevan-légers. — Étais de l'appartement du Dauphin à Versailles. - Sédition à Versailles. - Élection du pape Benoit XIV. - Mort de la duchés* de Gonlaut.

Du mardi 2 août, Compiégne. — Le Roi décida hier que les grands d'Espagne draperaient pour la feue reine d'Espagne; ils n'avoient point drapé à la mort de Don Louis (1) ; il n'y eut que le maréchal de Villars qui s'avisa de draper; il se trouva seul, et par cette raison fut obligé de ne point faire usage de ses carrosses et de sa livrée. Au bout de trois semaines que finira le deuil du roi de Prusse, on quittera le deuil, et trois jours après on le prendra pendant trois semaines pour la reine douairière d'Espagne. Elle a laissé pour plus de deux millions de dettes à Rayonne; mais il lui étoit dû beaucoup plus que cela par le roi d'Espagne.

J'ai marqué ci-dessus ce que la cour d'Espagne donnoitàses ambassadeurs de Venise et de France. Je demandai hier à l'ambassadeur de Venise quel étoit le traitement que lui faisoit sa cour; il est bien différent; il me dit que cela n'alloit qu'à 100 louis par mois et qu'il avoit reçu 1 8,000 livres pour son établissement. M. de Castropignano me dit aussi hier que ce qu'il avoit de la cour de Naples montoit à- 100,000 francs par an.

Pendant la semaine dernière , Umt de Mailly n'a point

(1) Louis , prince des Asturies, (ils aîné de Philippe V. Il fut proclamé roi d'Espagne après l'abdication de son père, le 19 janvier 1774, et mourut le 31 août de la même année.

été à. la chasse parce qu'elle étoit de semaine , et même mercredi ou jeudi, quoique ce fût un jour gras, le Roi soupa dans ses cabinets sans qu'il y eût de dames. M"c de Mailly étoit ce jour-là chez moi le soir ; je lui demandai s'il n'y avoit point de dames en haut. Elle me dit : « Comment pouvez-vous me faire cette question, puisque je n'y suis pas? » Mme de Vintimille est revenue ces jours-ci de Paris et fut à la chasse dès le lendemain de son arrivée; Mme de Mailly n'y étoit point; il y avoit M"e de Clermont, M" de Ségur, M- de Montmorin. MIDe* de Mailly et de Vintimille furent hier avec le Roi. M"* de Clermont étoit à la chasse avec la Reine , et Mademoiselle un peu malade. On mit deux hommes dans la calèche, qui étoient M. de Luxembourg et M. de la Fare. Les quatre sœurs et Mme de Ségur soupèrent dans les cabinets.

Du mercredi 3, Compiègne. — On a appris aujourd'hui la mort de Mme de Richelieu ; elle étoit depuis longtemps malade de la poitrine ; le voyage de Montpellier, où elle étoit accouchée d'une fille, a été le commencement de sa maladie ou au moins l'avoit fort augmentée. Elle avoit eu deux garçons et une fille; il y en a un de mort et l'autre est fort délicat. Elle étoit fille de M. le prince de (iuise et sœur de feu Mmc de Bouillon , la belie-mère de M. de Bouillon d'aujourd'hui. Elle étoit d'un caractère * fort aimable et d'une figure qui plaisoit; elle avoit toujours eu la plus tendre amitié pour M. de Richelieu , et dans sa dernière maladie elle lui en donna encore une preuve. S'étant confessée au P. Ségaud, jésuite, fameux prédicateur, M. de Richelieu lui demanda si elle en avoit été contente; elle lui dit en lui serrant la main : a Assurément , car il ne m'a pas défendu de vous aimer. » Le jour qu'elle mourut , se sentant à la dernière extrémité, à cinq heures du matin, elle demanda M. de Richelieu, qui dans ce moment étoit chez lui, et lui dit que tout son désir avoit été de mourir entre ses bras;

en disant ces mots, elle fit un dernier effort pour l'embrasser et expira.

On a appris aussi aujourd'hui la mort de M. Hérault , ci-devant lieutenant général de police et depuis intendant de Paris. 11 est mort hydropique. C'est une perte ; il étoit fort estimé. L'on parle de deux personnes pour remplir cette place : M. Turgot, prévôt des marchands, qui quitte cette place parce que son temps est fini , et M. d'Argenson le cadet , chancelier de M. le duc d'Orléans. M. Turgot parolt fort désiré, et môme M™* de Mailly s'y intéresse vivement ; cependant elle croit qu'il n'aura point cette place ; M. d'Argenson est fort ami de M. le Cardinal.

On a aussi appris la mort de M. Dubois; il avoit quatre-vingt-dix ou onze ans ; c'étoit le frère aîné de feu M. le cardinal Dubois. Il avoit été directeur général des ponts et chaussées et secrétaire du cabinet. C'est M. de Verneuil , introducteur des ambassadeurs , qui a depuis plusieurs années cette place de secrétaire du cabinet, dont M. Dubois s'étoit réservé les appointements, lesquels sont de 8,000 livres.

Il y a ici une troupe de comédiens qui y sont établis dès l'année passée dans les fossés; ce ne sont point les comédiens du Roi : ils ne viennent point ici. M™' de Mailly y va aujourd'hui ; elle avoit chez elle , à sa toilette , ce matin, non-seulement beaucoup de gens de ce pays-ci, mais même les ambassadeurs de Russie , de Venise et de Sardaigne.

Les usages de Compiègne sont si différents de ceux de Versailles que je ne puis m'empêcher d'en marquer un mot. Il n'entre dans la cour de Compiègne ainsi qu'à Versailles que les carrosses des gens titrés ; cependant celui de M. le comte de Tessin y entre quoiqu'il ne soit ni titré ni ambassadeur. Les carrosses n'entrent plus a Versailles dans la cour quand le Roi est couché, et on fait même sortir ceux qui s'y trouvent. Ici, l'on ferme

25fi MÉMOIRES DU DTTC DE LUYNES

à la vérité la porte de la cour quand le Roi ou la Reine sont couchés; mais on ne fait point sortir les carrosses qui sont dans la cour, quoique l'appartement de la Reine donne précisément sur la cour.

J'ai marqué aussi ci-dessus la différence qu'il y a ici lorsque le Roi mange au grand couvert, et [ que la salle où il mange] étant après la salle des gardes ne peut être réputée qu'antichambre, et même antichambre du Roi , puisqu'elle est gardée par un huissier de l'antichambre, et cependant l'on y porte la robe aux dames. C'est où arriva, il y a quelques jours, l'aventure de M"" de Lichtenstein.

J'ai marqué aussi la différence de la chambre du Roi où se fait le botter et le débotter du Roi, au lieu qu'il se fait à Versailles dans le cabinet de glaces ; par conséquent tous ceux qui n'ont point d'entrées attendent dans l'antichambre; cependant dans cette saison où les fenêtres sont presque toujours ouvertes , en passant sur la terrasse l'on est presque comme si l'on étoit dans la chambre du Roi , parce que la grille est posée de façon qu'elle n'enferme point la chambre du Roi , et même le garde du corps qui est en sentinelle auprès de cetle grille, a la vue de tout ce qui se passe dans la chambre du Roi.

Du vendredi 5, Compiègne. — On nomma avant-hier M. d'Argenson intendant de Paris; c'est le cadet, lequel étoit chancelier de M. le duc d'Orléans.

La place de conseiller d'État de M. Hérault a été donnée a H. deFontanieu, et M. de la Houssaye a eu parole pour I» première place vacante.

Le gouvernement de Cambrai, vacant par la mort de M. le marquis de Bezons, vient d'être donné à M. le comte de la Marck, notre ambassadeur en Espagne, et le gouvernement de Landrecies (1), qu'avoit M. de la Marck, a

(l) Ce gouvernement ett sur l'état du Roi à 11,250 livres et vaut 12 à 13.000 livre». (Ao/« du duc de Luyne<.

été donné à M. le duc de Biron. On ne sait point encore si l'on a fait quelque chose pour MM.de Bezons.

Il y eut hier chasse. Le Roi y mena cinq dames : les quatre sœurs et M*"" Amelot ; elles soupèrent toutes cinq dans les cabinets ; elles étoient dans deux calèches a la chasse, et il y avoit d'hommes : MM. de Luxembourg, de laFare et du Bordage.

M. de Campo-Florido présenta hier ses deux enfants cadets, dont F un est abbé et l'autre chevalier de Malte ; il s'appelle Rcggio en son nom.

M. de Lomellini, envoyé de Gènes, a présenté aussi («s jours-ci son frère, que l'on appelle le chevalier de Lomellini, et son cousin qu'on nomme le chevalier ou le baron Balbi. Ce M. Balbi est frère de la belle M™c Brignole, Génoise.

M"* la princesse de Campo-Florido arriva ici avant-hier ; elle a été présentée aujourd'hui. C'est une femme de soixante ans qui a l'air assez noble ; elle est petite, assez grosse et fort laide. Son nom est Gravina, famille considérable en Espagne. La présentation s'est faite à l'ordinaire. M™ de Campo-Florido descenditdans l'appartement de MBïde Luynes, avec M. deSainctot, lequel monta chez la Reine, et au sortir de la messe revint l'avertir. Elle monta par le petit escalier qui donne à la porte de l'antichambre de la Reine. La Reine étoit dans la grande pièce où elle mange, qui est avant sa chambre (car à Compiègne elle ne niante point dans sa chambre, ni le matin ni le soir) ; le fauteuil de la Reine dans le fond de celte pièce, le dos tourné à la cheminée. M. de Sainctot vint avertir M,"e de Luynes qui sortit dans l'antichambre pour recevoir l'ambassadrice et rentra avec elle ayant la droite sur l'ambassadrice. Les trois révérences faites, M",c l'aml>assadrice baisa le bas de la robe ; on apporta deux pliants ; alors M™° de Luynes passa à la gauche et elles s'assirent toutes deux vis-à-vis la Reine. Il y avoit grand nombre de dames assises et quelques-unes debout. Celles qui sont debout

désireroient qu'il y eût un espace entre la Reine et les dames assises, derrière lesquelles elles ne veulent point demeurer ; ce qui n'est pas souvent aisé à observer, à cause du peu de place. M. de Sainctot alla avertir le Roi, qui vint par l'antichambre de la Reine , salua et baisa Ma* l'ambassadrice, et sortit fort peu de temps après. Mw« de Luynes s'avança pour reconduire le Roi, qui lui fit signe de rester. Après que le Roi fut retiré, M. de Sainctot alla avertir M. le Dauphin, qui vint aussi par l'antichambre de la Reine, salua et baisa M"" de Campo-Florido, et baisa ensuite la Reine. Après que H. le Dauphin fut retiré, la Reine se rassit encore et toutes les dames titrées; mais elle se leva peu après, et l'ambassadrice se retira avec les révérences accoutumées , et descendit chez Mœe de Luynes en attendant le dîner. L'usage est, comme je dois l'avoir marqué ci-dessus, que les ambassadrices étrangères, le jour de leur audience, dînent à la table de la Reine, c'est-àdire à la table de son premier maître d'hôtel, que la dame d'honneur est censée tenir ce jour- là, et les ambassadrices de famille dînent chez la dame d'honneur. Cela s'est pratiqué de même à l'égard deMmede la Mina et de M"' de Castropignano, depuis que M"* de Luynes est en place, et celle-ci est le troisième exemple. Lorsque les ambassasadrices étrangères restent le lendemain de leur audience, elles dînent ordinairement chez la dame d'honneur. Nous l'avons pratiqué de même à l'égard de M"" de Lichtenstein, de M"c Zéno. Le logement de Moe de Luynes ici étant trop petit pour un repas de cérémonie, elle a voit prié M. le cardinal de Fleury de trouver bon qu'elle empruntât la salle du conseil ; ellelademandaàM. le chancelier ; elle est de plain-pied à la cour, et n'est séparée du logement de M "* de Luynes que par celui de M. deGramont. Il y avoit à ce dîner les ambassadeurs et ambassadrices des Deux- Siciles et d'Espagne, les deux enfants de M. de Campo-Florido, l'abbé Dévoli, frère de M. de Castropignano, M. le duc de Montanègre, M. et Mme d'Humières, M. et M-' de

Fleury, M. et M- deTessé, M. de Chalais, M. le marquis de Ruffec, M. de Sainctot; M. et M"eAmelot dévoient y être et en étoient priés, mais ils se trouvèrent engagés ce jour-là; M. le duc de Gesvresen étoitprié, mais il ne vint qu'après dîner, à cause qu'il n'y avoit que du maigre. C'est M,le de Clermont qui a fait avertir les dames pour l'audience ; il y en avoit fort peu, et il y avoit un intervalle entre le fauteuil de la Reine et les dames assises. M. de Brézé auroit du avertir M"" de Luynes et de Mazarin pour l'audience ; il Ta oublié et elles s'en sont plaintes.

11 y eut hier chasse ; les dames qui allèrent avec le Roi étoient : M,,e de Clermont, les deux sœurs et M"* de Montmorin. 11 n'y eut que des hommes à souper dans les cabinets. Les jours que le Roi ne soupe point avec des dames dans les cabinets, il y a souper chez MUc de Clermont ; Mademoiselle y soupe , mais jamais chez elle.

M. le prince de Rohan remit hier, avec l'agrément du Roi, le détail et le commandement des gendarmes du Roi à M. le prince de Soubise, son petit-fils. Dans l'arrangement fait lorsque M. le prince de Soubise eut la charge, M. le prince de Rohan devoit garder le détail et le commandement un certain temps, et ce temps est fini ; je crois que c'est six ans.

Du jeudi it, Compiègne. — L'on quitte demain le deuil du roi de Prusse pour prendre celui de la reine d'Espagne. Les hommes prendront des bas noirs et des épées noires; voilà la seule différence qu'il y a. Les femmes reprendront le grand deuil. M. de Campo-Florido donna part, ily a cinq ou six jours, de la mort de la reine douairière d'Espagne et prit ce même jour des pleureuses. M nede Luynes s'est plainte aujourd'hui à M. de Gesvresde n avoir pas entendu parler du deuil. L'usage est que le premier gentilhomme de la chambre en année avertit la dame d'honneur du jour que le Roi prend et quitte le deuil; M. de Gesvres lui a dit que c'étoit de la faute de M. de la Trémoille, et qu'il lui en parleroit .

Les États de Languedoc ont eu au jourd'hui audieuce : c'est M. de Narbonne (1) qui a harangué, et qui a parlé à merveille. Le tiers étal a genoux à l'ordinaire. Je n'ai entendu que la harangue de la Heine, dont on m'a paru fort content, et ou m'a dit que celle au Koi étoit tout au mieux ; la Reine a attendu quelques moments pour l'audience. M. le prince de Donibes, qui est venu avec M. de Saint-Florentin un moment avant M. de Narbonne pour prendre les ordres de la Reine, lui a dit que la cause du retardement avoit été le temps qu'il avoit fallu pour prendre les ordres du Roi pour la tenue des États. M. le prince de Dombes marchoit à la droite et M. de Saint- Florentin à la gauche de M. de Narbonne, et M. de Brézé, comme grand maître des cérémonies, à la droite de M. le prince de Dombes.

M. de Beauvau, inspecteur de cavalerie, a été nommé pour aller en Prusse faire complimentau roi et à la reine de Prusse sur la mort du feu Roi. Il aura la qualité d'envoyé extraordinaire.

Le roi de Prusse d'aujourd'hui (2) étoit fort dans le goût des sciences depuis plusieurs années et en grande liaison avec Voltaire, à qui il a fait l'honneur d'écrire depuis son avènement à la couronne. Voltaire lui a fait la réponse ci-jointe ; il me parolt qu'elle n'est pas trop approuvée ni digne de l'être, et que la critique aussi forte sur la conduite du feu roi de Prusse ne peut plaire à son fils. Outre cela les louanges qu'il donne à ce prince sont accompagnées de tant de mépris pour les autres rois qu'un pareil ouvrage ne peut jamais réussir. Je joins aussi une réponse en vers que l'on prétend être de Rousseau sur la lettre écrite par Voltaire au roi de Prusse. Pour entendre ces vers il faut savoir qu'il y a eu une pièceappelée le Che-

(1) Jean-Uni* de Bertons de Crrllon, archevêque de Narbonne.

(2) Frédéric II, surnommé le Grand, né en 171$, inorl en 1786.

AOUT i74<l. 231

va lier des loups 1 j fort injurieuse au feu roi de Prusse et dont onneeonnoit point l'auteur. Rousseau attribue cette pièce à Voltaire. Les vers qui sont écrits immédiatement après la lettre et qui commencent ainsi : Un philosophe régtie,ne sont pas aussi sûrement de Voltaire que la lettre, au moins il paroltque l'on en doute.

EP1TRB DE VOLTAIRE Al) ROI OR PRUSS* (2).

Quoi! vous êtes monarque, et vous m'aimez encore! Quoi ! le premier moment de cette heureuse aurore Qui promet à la terre un jour si lumineux, Marqué par vos boutés, met le comble à mes vœux ! O cœur toujours sensible ! âme toujours égale ! Vos mains du trdue à moi remplissent l'intervalle. Un philosophe est roi, méprisant sa grandeur. Vous m'écrivez en homme et parlez à mon cœur. Vous savez qu'Apollon, ce dieu de la lumière, N'a pas toujours du ciel éclairé la carrière ; Dans un champêtre asile il passa d'heureux jours; Les arts qu'il y fit naître y firent ses amours ; Il chanta la vertu ; sa divine harmonie Polit des Phrygiens le sauvage génie.

Solide en ses discours, sublime en ses chansons, Du grand art de parler il donna des leçons. Ce fut le siècle d'or, car, malgré l'ignorance, [/âge d'or en effet est le siècle où l'on pense. Un pasteur étranger, attiré vers ces bords, Du dieu de l'harmonie entendit les accords ; A. ces sons enchanteurs il accorda sa lyre ; Le dieu qui l'approuva prit le soin de l'instruire , Mais le dieu se cachoit, et le simple étranger Ne connut, n'admira, n'aima que le berger.

(1) On trouve dans les Œuvres de Voltaire une pièce de vers qui a pour titre le Loup moraliste. Voltaire désavoue cette pièce dam son Commentaire historique. ( Voir tomes XIV, page 310, et XL VIII, page 400 de l'édition Beuchot.)

(2) Cette épure est imprimée dans les Œuvres de Voltaire publiées par M. Beucbot, tome XII, page 138, 1833, io-8". Nous la reproduisons parc* qu'elle offre quelques variantes avec les deux textes donnes par M. Bouchot.

Je suis cet étranger, ce pasteur solitaire ;

Mais quel est l'Apollon qui m'échauffe et m'éclaire?

C'est à vous de le dire, à vous qui l'admirez,

Peuples qu'il rend heureux, sujets qui l'adorez.

À l'Europe étonnée annoncez votre mattre.

Les vertus, les talents, les plaisirs vont renaître.

Les sages de la terre appelés à sa voix,

Accourent pour l'entendre et recevoir ses lois.

Et toi dont la vertu brilla persécutée,

Toi qui prouvas un Dieu, et qu'on nommoit athée,

Martyr de la raison, que l'Envie en fureur,

Chassa de son pays par les mains de l'Erreur,

Reviens, il n'est plus temps qu'un philosophe craigne ;

Socrate est sur le trône et la vérité règne.

Cet or qu'on entassoit, ce pur sang des États

Qui leur donne la mort en ne circulant pas,

Répandu dans ses mains au gré de sa prudence,

Va ranimer leur vie et porter l'abondance.

La sanglante injustice expire sous ses pieds :

Déjà les rois voisins sont tous ses alliés ;

Ses sujets sont ses fils, l'honnête homme est son frère ;

Ses mains portent l'olive, et s'arment pour la guerre.

Il ne cherchera point ces énormes soldats,

Ce superbe appareil, inutile aux combats,

Fardeaux embarrassants, colosses de la guerre ,

Enlevés à prix d'or aux deux bouts de la terre ;

Il veut dans ses guerriers le zèle et la valeur,

Et, sans les mesurer, juge d'eux par le cœur.

Il est héros en tout puisqu'en tout il est juste.'

Il sait qu'aux yeux du sage on a ce titre auguste.

Par des soins bienfaisants, plus que par des exploits,

Trajan, non loin du Gange, enchaîna trente rois.

A peine eut-il un nom fameux par la victoire :

Connu par ses bienfaits, sa bonté fut sa gloire.

Jérusalem conquise et ses murs abattus

N'ont point solennisé le grand nom de Titus ;

Il fut aimé : voilà sa grandeur véritable.

O vous qui l'imitez, vous son rival aimable,

Effacez le héros dont vous suivez les pas.

Titus perdit un jour, et vous n'en perdrez pas.

Ijn philosophe règne, ah ! le siècle où nous sommes Le désiroitsans doute et n'osoit l'espérer.

AOUT 1740. 33a

Mon prince a mérité de gouverner les hommes ,

Il les sait éclairer.

Laissons tant d'autres rois croupir dans l'ignorance, Idoles sans vertus, sans oreilles, sans yeux ; Que sur l'autel du vice, un flatteur les encense,

Images des faux dieux.

Quelle est du Dieu vivant la véritable image? Vous, des talents, des arts, et des vertus l'appui ; Vous, Salomon du Nord, plus savant et plus sage Et moins foîble que lui (1).

RéPONSI DE ROUSSEAU.

Voltaire, qui jamais ne connut son talent, En dépit d'Apollon tranchant de l'agréable , Caresse son héros comme fit au vieux temps

Le baudet de la fable.

Mais tu connois, grand Roi, l'écrivain travesti Du Chevalier des loups. En ta juste colère, Imitant Salomon, de ce faux Seméi

Tu vengeras ton père.

Je n'ai point mis jusqu'à présent cé qui s'est fait à l'occasion de la mort du roi de Prusse, c'est le lieu d'en dire un mot.

M"6 de Nemours, comme on le sait, a été paisible souveraine jusqu'à sa mort des principautés de Neufchàtel et de Valengin, en Suisse, par les droits de la maison de Longueville justement acquis sur ces deux souverainetés. Mmcde Nemours avoit fait donation de ces deux souverainetés à M. de Neufchàtel , mon beau-père , ne s'en réservant que l'usufruit. M. de Neufchàtel est mort en 1703, Mme de Nemours en 1707. Dans cette année 1707, plusieurs prétendants se transportèrent à Neufchàtel pour y faire valoir leurs prétentions , M. le prince de Conty, MM. de Nesle , de Villeroy, de Matignon , etc., elle roi de Prusse y envoya M. de Metternich pour dé-

fi) Ces ver* ne se trouvent pas dans les (Envi es de Voltaire.

mander en son nom l'investiture de ces deux souverainetés comme y ayant droit par la maison de Chalon. M*1 de Neufchàtel y fut aussi avec feu M*e de Luynes,ma première femme , qui n'étoit pas encore mariée. Quoiqu'il ne fut point question de rien changer au libre exercice de la religion, que les droits de M"" de Nemours, de M. de Neufchàtel, et par conséquent ceux de Ml,<* sa fille, dussent exclure toutes autres prétentions, et que M0** de Nemours ♦ ût conservé un parti (1) considérable dans le pays, où sa mémoire est encore honorée, quoiqu'enfin les droite du roi de Prusse fussent les moins fondés, pour ne pas dire môme qu'ils étoient sans fondement, les sollicitations, l'argent, la conformité de religion, tirent que ces deux souverainetés se donnèrent à lui. On peut voir dans les mémoires qui furent faits alors le peu de solidité des moyens sur lesquels il se fondoit et l'irrég ularité de la tormequ'il y a eudans les États qui lui ont adjugés lesdites souverainetés. La France ayant reconnu depuis cette souveraineté, il ne pou voit être question de troubler en aucune manière le nouveau souverain. Cependant les lois du pays exigeant que tous prétendants se présentent dans les quarante jours après la mort du dernier souverain pour demander l'investiture, sans quoi il est déchu de ses droits , je crus qu'il étoit convenable de faire quelques démarches. J'en parlai à M. Amelot et à M. le Cardinal qui trouvèrent qu'il n'y avoit point d'inconvénient , mais que le Roi ne pou voit être censé instruit de ce que je ferois et qu'il vouloit bien l'ignorer. Je priai en conséquence M. Estevon, receveur des bois et domaines de Franche-Comté, qui a été lieutenant général du comte de Montfort et qui demeure à Dole, de se charger de la procuration de mon fils. On lui en remit d'abord une où

(l) La lainille de MM. Cbambrier, considérable à Neufchàtel, étoit la plu» attachée à M™* de Nemours. C'est un de cette fam i {te qui est ici chargé de* affaires du roi de Prusse, ( Note du duc de Lu9nes.)

mon fils prenoit, comme dans tous les autres actes, la qualité de prince souverain des principautés de Neufchàtel et de Valengin; mais de peur que ce litre ne fit quelques difficultés dans la circonstance dont il s' agissait, je lui en envoyai une autre où cette qualité n'étoit point mise. M. Estevon arriva avant la fin des quarante jours à iNeufcliàtel, et malheureusement pour lui, ce même jour, arriva un avocat chargé de la procuration de M. de Neslc pour le même sujet. M. Estevon alla trouver le gouverneur, qui étoit alors avec sept ou huit des principaux membres du conseil d'État ; il lui demanda une audience particulière que le gouverneur lui accorda sur-le-champ ; il lui lut sa procuration, lui expliqua les droits de mon fils ; le gouverneur l 'écouta avec patience, et lui dit qu'il étoit bien aise d'en conférer avec trois de ces messieurs, qu'il fit appeler sur-le-champ. M. Estevon relut de nouveau sa procuration et leur expliqua encore ce qu'il venoit de dire au gouverneur. Le résultat fut qu'on lui rendre il réponse le lendemain à huit heures du matin. M. d'Esté von s étant retiré, l'avocat de M. de Nesle vint faire les mêmes représentations. 11 y agraude apparence qu'elles furent accompagnées de trop de vivacité , car a huit heures du soir, le même jour, le gouverneur envoya signifier à ces messieurs de partir sur-le-champ, avec ordre d'être dans douze heures hors des États de Neufchàtel ; il fallut une grande négociation pour obtenir deux heures de plus. Us partirent sur le champ, et on a su depuis que tout le pays avoit été en rumeur à cette occasion. M. Estevon a dressé un procès-verbal très-dé taillé dont j'ai copie et qu'il a déposé chez un notaire à Pontarlier.

Du samedi 13, Compiègne. — Mwc de Campo-Florido présenta hier M"c sa fille, qui est fort petite et parolt n'avoir guère que quinze ans; elle n'est point jolie mais elle est bien faite; et elle l'amena d'abord chez Mroc de Luynes , qui lui dit que M1"' de Clermont devant aller chez

la Reine , il étoit nécessaire qu'elle fût prévenue. M. de Campo-Florido, qui n'avoit point encore été chez cette princesse, alla sur-le-champ lui demander son agrément ; il fut aussi chez Mademoiselle, qu'il n'avoit point encore vue; il parolt ne faire aucune difficulté sur le cérémonial jusqu'à présent. Il me disoit il y a quelques jours que si Mn*de la Châtre jugeoit à propos de présenter la princesse de Yachi, sa belle-fille, quoique l'usage fût en Espagne que les fils de grands eussent les mêmes honneurs que les grands, cependant il ne feroit point de difficulté qu'elle demeurât debout , parce qu'il falloit se conformer aux usages du pays où on étoit.

M"e de Campo-Florido monta avec Mme de Luynes chez la Reine un moment avant le jeu ; sa fille baisa le bas de la robe, et demeura ensuite au jeu. La question étoit de la présenter au Roi. L'usage n'est point que l'on présente au Roi les filles dans son appartement; on ne les lui présente que chez la Reine. MraM de Flavacourt et de la Tournelle ont été présentées le même jour, l'une mariée et l'autre fille; Mme de la Tournelle fut présentée dans le cabinet du Roi, et le Roi la salua ; M™' de Flavacourt, alors M"edcMailly, fut présentée chez la Reine, etle Roi nelasalua point ; ce n'est pas l'usage lorsque le Roi y vient un moment auparavant de se mettre au grand couvert. H. de Campo- Florido fut donc chez M. de Gesvres, M. de la Tréinoille n'étant point ici , pour le prier de demander l'agrément du Roi. S. M. ayant passé chez la Reine à neuf heures , M1,c de Clermont présenta M11' de Campo-Florido, qui s'étanl avancée pour faire la révérence au Roi, le Roi se recula et ne la baisa pas. Le feu Roi , à ce que j'ai oui dire, ne baisoit plus aucune femme dans les dernières années de sa vie ; il me semble même que les présentalions se faisoient à la porte du cabinet ; ce qui est certain et dont je me souviens parfaitement, à la mort de M. de Chevreuse , mon grand-père , en 1712 , M"** de Lévis et de Chaulnes firent à Versailles leurs révérences

au Koi dans sa chambre, à la porte de son cabinet; il leur parla même avec beaucoup de bonté. J'y étois. Présentement y toutes les révérences des dames et toutes les présentations se font dans le cabinet ; les tabourets même des duchesses se prennent dans le cabinet, et du temps du feu Roi ils se prenoient à son souper, et le Roi disoit : « Madame, asseyez-vous. »

Le Roi fut hier à la comédie avec les quatre sœurs , M-" de Gramont, de Lesparre et de Brionne; il y fut à onze heures du soir. La garde monta sur la place un moment auparavant, et il y avoit outre cela un détachement à la comédie; il revint à une heure après minuit. Ces princesses et M"e de Mailly vinrent chez M"" de Luynes pour jouer à cavagnole, mais comme Mm* de Mazarin y étoit, il n'y eut que M*6 de Vintimille qui entra un moment y et elles allèrent jouer chez M™' d'Humières. Il n'y a aujourd'hui que les quatre sœurs à la chasse.

Ce même jour fut la harangue des États de Languedoc ; ils étoient conduits par M. le prince de Dombes et M. de Brézé. Non-seulement M. l'archevêque de Narbonne harangua le Roi, la Reine, M. le Dauphin , M. le prince de Dombes , mais il harangua même H. le duc de Charost comme chef du conseil de finances; c'est l'usage.

Du mardi 16, Compiêgne. — Mme de Campo-Florido fit présent il y a quelques jours a la Reine d'une tabatière de jaspe de Sicile avec un milieu gravé en relief, qui est belle et singulière. Elle avoit donné quelques jours auparavant à Mme de Luynes une espèce de reliquaire dans un cadre d'argent des Indes (1).

M. le prince de Lichtenstein fit voir à la Reine il y a quelques jours deux portraits de vieillards, qui paroissent fort naturels. L'un est un homme seul peint les yeux fer-

(I) Ce reliquaire appartient actuellement à IVglise de Dampterre, à laquelle il a été donné par M. le duc de Cherreuse , père de M. le duc de Luynes d'aujourd'hui.

MÉMOIRES DU DTÎC DE UTYNES.

més, qui avoit alors cent quatre-vingt-cinq ans. L'autre un homme et sa femme ; le mari avoit, dit-on, cent soixantedouze ans et la femme cent soixante-quatre. Ils étoient mariés depuis cent quarante-sept ans, M. deLicbtenstein prétend que c'est une chose fort avérée ; il y a moins de dix ans que ces gens vi voient; c'étaient des paysans de Hongrie, du Banat de Temeswar. Beaucoup de gens doutent de la certitude de ces faits. M. de Lichtenstein a pris aujourd'hui son audience de congé; c'est une audience particulière. H a fait un compliment court elen françois. Il a reparu malgré cela ce soiret joué même avec la Reine ; il compte aller encore à Fontainebleau avant que de partir.

DusamedibO, Compiêgne. — Hier la ville dePariseutaudience du Roi et de la Reine. M. Tu rgot , prévôt des marchands , dont le temps est fini , étoit en robe rouge ; M. de Vatan, qui prend la place, avoit une robe noire. M. d'Aligre, conseiller au Parlement , harangua le Roi ; celui qui est chargé de cette commission s'appelle scrutateur. Ils se mirent tous trois à genoux devant S. M. et M. d'Ali gre , et y restèrent pendant la harangue ; ce n'est qu'un genou ï\ terre. M. de Maurepas lut le serment que M. de Vatan prêta ; après quoi s' étant retiré, M. Turgot alla quitter sa robe rouge et M. de Vatan prendre la sienne. Comme je n'étois pas présent à la harangue, je l'ai demandéeàM. de Gesvres, qui me l'a envoyée, et je la joins ici quoiqu'elle ne soit pas trop bonne.

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