COPIE DK LA HARANGUE DR LA VILLE
Sire,
Votre bonne ville de Paris regardera toujours comme un hommage précieux le serment de «délité et d'obéissance qu elle vient reuotiveler en ce jour à V. M. Avec quelle satisfaction se livre-t-elle, au pied de votre trône, aux sentiments que votre bonté lui inspire et dont votre goût pour la vraie et solide grandeur est flattée; toutes vos actions, Sire, ont pour objet l'avantage de vos sujets, et vous ne voulez arriver à l'immortalité que par In félicité de vos peuples ; si vous faites In
guerre, c'est pour leur procurer une paix solide et honorable; si vos armées victorieuses vous assurent une ample moisson de conquêtes et de lauriers, vous sacriflez tous ces avantages à notre repos et à notre tranquillité; la victoire précédée de troubles et d'alarmes, toujours teinte de sang et suivie de sanglots et de gémissements, est souvent conduite par la fortune, et vous n'êtes touché que de cette gloire qui vous est propre, qui prend sa source dans les grandes qualités de votre esprit et de votre cœur. Arbitre des plus puissants princes, vous n ou bliez jamais que vous êtes notre père. Les plus grands intérêts ne vous empêchent point de veiller aux nôtres. Votre générosité prévient tous nos besoins et nous rend ce que la rigueur des saisons nous avnit enlevé (1). D'un Roi si accompli le ministre ne pourroit être moins parfait : sous les grands rois , sont les grands hommes. Votre règne nous en fournit plus d'un exemple : quel magistrat plus capable que celui qui fait l'objet de nos regrets ! quel chef plus désirable que celui que nous avons l'honneur de vous présenter ! Tout contribue, Sire, à vous rendre le plus grand des monarques. Vous régnez sur un peuple qui n'imagine rien de plus noble que de vous consacrer sa vie et ses biens, et qui ne désire d'autre récompense de ses services, sinon d'être à portée de vous en rendre de nouveaux. Le nombre et la beauté des monuments publics dont votre bonne ville vient d'être ornée font admirer la magnificence de votre règne, mais les douceurs et les charmes dont nous jouissons font euvier aux peuples les plus heureux l'avantage de vivre sous votre domination.
M. de Vatan alla ensuite à l'audience de la Reine conduit de môme par M. de C.esvres et par M. de Maurepas. M. Turgot et M. d'Aligre n'y vinrent point. M. de Vatan harangua seul et un genou a. terre. Tous les échevins sont aussi à genoux comme chez le Roi. La harangue fut très-courte, et la réponse de la Reine fut presque aussi courte ; ils allèrent ensuite chez M. le Dauphin que M. de Vatan harangua, mais sans se mettre à genoux. Ils ne rendent ce respect qu'au Roi et à la Reine. M. de Gesvres "et M. de Maurepas présentèrent aussi M. de Vatan chez M. Je Dauphin. On ne peut assez donner de louanges à l'administration de M. Turgot dans la place de prévôt
(l) Allusion aux mesure* prises par le gouvernement pour faire diminuer le pain à Paris. ( Voir Barbier, I. III, aimée 17*0).
des marchands ; il parolt que ce que peut désirer son successeur c'est de la remplir aussi dignement.
Jeudi 18, fut la harangue du Clergé dans la chambre du Roi, le fauteuil tourné le dos à la cheminée. Le Roi, qui alloit à la chasse ce jour-là, étoit habillé en violet avec sa culotte de chasse. On ouvrit les deux battants. Le Clergé étoit présenté par M. de M au repas et M. de Brézé ; les agents à la tète, ensuite M. l'archevêque de Paris, MM. les Archevêques et Évêques, puis le second ordre. Cefutl'évèque de Lescar qui porta la parole, il s'appelle deChalons (1) . Son discours fut très-long et ne parut pas fort approuvé. Il finit par demander au Roi rassemblée des conciles provinciaux; c'est l'usage de faire toujours cette demande. Ils n'allèrent point chez la Reine; ils ne haranguent que le Roi. C'est à l'occasion de la fin de l'assemblée. Pendant les troisjours qu'ils ont été ici, il y a eu deux bureaux ou assemblées chez M. le chancelier; c'est aussi l'usage du Clergé de faire des représentations tant sur les charges imposées sur le Clergé que sur ce qui regarde la discipline. M. le contrôleur général répond aux premières, et M. le chancelier aux secondes.
M. le Dauphin partit hier d'ici ; la Reine part demain ; et le Roi, qui a été jusqu'à présent sans vouloir dire précisément son départ, l'a enfin déterminé hier pour mardi l'après-dlnée. Il va à la Meutteoù il courra le daim et tirera; il arrivera vendredi à Versailles après souper; il y restera jusqu'au mardi ou mercredi qu'il ira courre à Senars et coucher à Choisy ; il revient à Versailles le samedi ou le dimanche, donne audience à l'ambassadeur de Venise le mardi d'ensuite, qui est le 6 septembre; il part le 15 de Versailles pour Choisy, va le 22 à Villeroy et arrive le 23 à Fontainebleau.
M. le comte de Clermontet M. le prince de Conty partirent il y a quelques jours; leur affaire n'est point déci-
(I) Ifardouin .leChâlons.
dée, et on croit que cela se terminera dans le moment présent par dire que le Roi veut laisser les choses comme elles sont; ce n'est pas ce que désirent les princes du sang ; ils voudraient une décision formelle. On prétend que M. le comte de Charolois ne parolt pas si vif présentement pour les intérêts des légitimés; cependant il est venu coucher ici une nuit et n'a point vu Mademoiselle.
Du lundi 22, Compiègne. — Il y eut encore hier grand couvert, où la Reine fut servie par ses officiers. Ordinairement c'est le maître d'hôtel de quartier qui vient avertir la Reine qu'elle est servie; tout cela se fait de môme chez le Roi. Hier, comme le maître d'hôtel de quartier n'y étoit pas, ce fut le gentilhomme servant qui vint avertir la Reine ; il avoit une serviette à la main et c'est la règle. La Reine nous dit que la règle étoit aussi qu'il devoit avoir la serviette sur l'épaule ; à l'égard de cet avertissement, qu'il lui étoit arrivé d'avoir son souper servi, il y avoit quelque temps, sans être avertie, parce qu'il y avoit dispute entre le contrôleur et le gentilhomme servan t. Cette dispute a été réglée en faveur du gentilhomme servant, puisque c'est lui qui vient avertir la Reine.
M. le duc de Chaulnes travailla vendredi dernier pour le détail de la compagnie des chevau-légers avec le Roi, en présence de M. le Cardinal, suivant l'usage ordinaire. Dans ce travail, il demanda permission au Roi de remettre le détail de la compagnie à M. le duc de Picquigny, son fils, qui est titulaire de la charge; ilavoit conservé l'exercice pendant six ans ; il le remet avant la fin de la sixième année. Il traita dans ce travail une question qui parolt être refusée; c'est au sujet de M. de Fontaine, maréchal des logis de la compagnie et second aide-major, qui est brigadier. Dans la dernière promotion, M. de Fontaine n'a point été fait maréchal de camp, quoiqu'il l'eut dû être par son ancienneté; mais on prétend que MM. les maréchaux des logis ne doivent point être faits officiers généraux. M. de Fortisson, premier aide-major, est cependant maré-
242 MEMOIRES l)V DUC pF. LUYNES.
chai dê camp. V usage de ces compagnies est que les maréchaux des logis ne montent point au grade de cornette; ils comptoient en être dédommagés par l'espérance de parvenir aux grades militaires suivant leur rang. M. de Chaulnes en parla dans cette occasion -ci, d'abord à M. le Cardinal qui lui dit qu'il pouvoit la demander au Roi, mais qu'il ne croyoit pas qu il l'obtint; et en effet cette demande n'a pas réussi.
Du mercredi 2fc, Paris, — Lundi, le Roi courut le cerf à Compiègne, et soupa dans ses cabinets. MUe de Clermont, M"16* de Mailly et de Vinti mille furent à la chasse, et soupèrent avec le Roi. Mademoiselle, qui étoit demeurée à Compiègne, ne fut ni à la chasse ni du souper; quelques gens ont cru qu'il y avoit autant de mauvaise humeur que de mauvaise santé (J ) . Il y avoit eu, à ce que j'ai ouï dire, une petite différence de sentiments; il avoit été réglé que ces quatre dames partiroient le lendemain en habit de chasse. Mademoiselle avoit représenté que le Roi voyageant escorté par les troupes de sa maison, l'habit de chasse n'étoit guère convenable. Je ne sais pas si cette difficulté a été réellement faite; mais ce qui est de certain c'est que les quatre sœurs sont venues en habit de chasse avec le Roi, et que Mademoiselle, en arrivant à la Meutte, s'est mise dans son lit et n'a point soupé avec S. M •
M. le Dauphin, en arrivant a Versailles, a trouvé quarante-deux poteaux dans son appartement. La Reine, en partant pour Compiègne, avoit demandé à M. Gabriel de faire visiter le plancher de sa chambre, où il y avoit quelques endroits qui avoient baissé; quoiqu'on l'eût assuré qu'il n'y avoit rien à craindre, elle a voulu que cette visite fût faite ; on a trouvé toutes les poutres de la chambre et du cabinet pourries, et, comme on n'a voit pas
(l) Suivant d'Argon, Mademoiselle, dès le moi» de mar» r40, «oit en pleine di^rare. Voy. t. Il, p. ISO à 153.
le temps de faire la réparation en entier et qu'il n'y avoit pas même à Versailles dans ce moment de poutres pour y remettre , on a mis des poteaux , en attendant , pour la soutenir.
Il y eut lundi à Versailles une sédition ; elle venoit de finir quand la Reine arriva. Les boulangers de Paris sont dans l'usage de venir acheter des farines à Versailles ; ayant fait charger plusieurs charrettes pour les amener à Paris, le peuple s'attroupa au nombre d'environ deux mille, repoussa les boulangers à coups de pierre jusqu'à Virofjay, et enleva les sacs de deux charettes. Les Suisses des douze (1), chargés de la police à Versailles, prirent les armes, et écartèrent bientôt cette populace ; il y a eu un de ces Suisses de blessé ; dix ou douze boulangers ont aussi été blessés dans l'émeute. L'occasion de cette sédition avoit été de ce que le samedi d'auparavant le pain, qui étoitle matin à 36 sols les douée livres, se trouva le soir à 40. Les boulangers étant venus, suivapt leur usage ordinaire, enlever des farines, le peuple crut que le pain alloit encore renchérir, et se souleva. M. le maréchal de Moailles, jugeant que ce qui venoit d'arriver le lundi pouvoit être plus considérable le premier jour de marché, alla sur-le-champ a la Meutte en rendre compte au Roi, et lui demanda un ordre pour avoir des troupes de la garde de Versailles. Il est vraisemblable que comme M. le Cardinal étoit à Issy, M. de Noailles alla le voir ou lui écrivit; c'est ce que je n'ai pu savoir sûrement; mais de quoi je suis certain , c'est que le Roi écrivit sur-le champ un ordre tout entier de sa main, conçu a peu près dans ces termes (je sais quelqu'un qui a lu cet ordre entre les mains de M. le comte de Noailles) : «Le commandant de ma garde à Versailles donnera à M. de iïoailles les troupes nécessaires pour empêcher les émeu-
(I) Voir an 2r> septembre l7 io, quelqurs clrtail* sur vAlo ganlr «lo polire
tes et maintenir l'ordre et la police. » Le maréchal revint à Paris, et envoya son fils à Versailles avec cet ordre, lui disant de concerter avec le commandant de la garde les troupes qui seroient nécessaires et de faire tirer s'il étoit à propos. Le comte de Noailles confia tout cet arrangement à un de ses amis, qui lui conseilla d'aller avec moins de vivacité et de se contenter de faire faire des patrouilles aux environs du marché. Le comte de Noailles envoya quérir le commandant de la garde, et lui montra Tordre écrit de la main cfu Roi ; le commandant approuva l'arrangement des patrouilles qui a été exécuté, et tout s'est passé aujourd'hui sans bruit. Je crois que M. le maréchal de Noailles auroit bien voulu que l'ordre du Roi n'eût pas été montré ; il a même paru désapprouver que son fils eût été aussi vite.
Du vendredi 26, Paris. — On eut hier des nouvelles de l'élection du Pape ; il y avoit plus de six ou sept mois que le conclave duroit. Le cardinal Aldovrandi avoit été mis sur les rangs et avoit eu jusqu'à 31 et 32 voix. On sait qu'il faut les deux tiers et même je crois une ou deux par delà; maisle cardinal Aldovrandi, voyant que les esprits ne se réunissoient point , avoit sollicité lui-même le sacré collège de jeter les yeux sur un autre ; enfin le cardinal Lambertini a été élu et prend le nom de Benoit XIV; il étoit de la création de Benoit XIU. Je demandai hier à M. de Lomellini, envoyé de Gênes, quel étoit le caractère d'esprit de ce pape; il me dit qu'il l'avoit beaucoup connu parce qu'il a été archevêque de Bologne pendant* huit ou dix ans ; que c'étoit un prélat de beaucoup d'esprit et extrêmement savant, de mœurs irréprochables; quoiqu'il soit né gentilhomme, c'est pourtant par sa science qu'il est parvenu à la qualité de cardinal. Il passoit à Bologne pour être fort sévère et, par cette raison, n'y étoit pas fort aimé ; il n'est pas riche, et y faisoit peu de dépense. 11 est aimable dans la conversation , il passoit même alors pour un peu causti-
que (1). Dans le temps qu'il étoit à Bologne, il avoit contracté une habitude dont il se sera apparemment corrigé, qui étoit de mêler dans la conversation beaucoup de mots et expressions malhonnêtes, quoique cependant sa conduite fût des plus régulières. C'est l'intime ami du cardinal Tencin. M. le cardinal de Fleury est plus satisfait qu'un autre de cette élection, le cardinal Lambertini ayant toujours déclaré que son désir étoit que l'on déférât la tiare à notre premier ministre et qu'il lui donnoit sa voix avec grand plaisir. Le Pape n'a que soixante -cinq ans. Il me paroltque l'on convient après tout que c'est le plus digne choix que l'on pût faire pour le bien de l'Église.
Mrac la duchesse de Gontaut mourut hier à quatre heures du matin ; elle étoit dame du palais. Cette place se trouve naturellement remplie par Mme de Fleury, qui étoit surnuméraire. M"" de Gontaut n'avoit que quarante ans ; elle est morte de la poitrine ; elle étoit fille de Mrae la maréchale deGramont et petite-fille de Mme la maréchale de Noailles, qui sont toutes deux vivantes ; elle avoit épousé le fils al né de M. le maréchal de Biron, mort depuis plusieurs années; elle étoit sœur de M. le duc et de H. le comte de Gramont. Elle avait eu un garçon et une fille; le garçon étoit le petit duc de Lauzun, mort depuis quinze ou dixhuit mois sans avoir été marié; la fille avoit épousé M. de Montmirel, aujourd'hui Courtenvaux. Elle mourut aussi il y a deux ou trois ans, laissant un garçon et une fille.
C'était hier la fête Saint-Louis. Le Roi qui étoit à la Meutte ne chassa point ; il fut à vêpres et au salut aux Bons- Hommes.
(I) Il disoit pendant le conclave: « S'ils reaient pour pape on grand saint, ils éliront le cardinal Gotti ; s'Ite désirent un grand politique, ce sera le cardinal Aidovrandi, et s'ils veulent un grand polisson, ce sera moi qu'ils feront. » Cela est dans son caractère. Le cardinal Lambertini est Bolonois ainsi que les cardinaux Gotti et Atdovrandi. (JS'ote du due de Luynes.)
2ir,
MKMOIRKS DU DUC DK LUYJNES.
Audience dè congS de M. de Nassau. — Nouveau* détail* sur l'élection du Pape. — La Reine va à Bagoolei. —Le roi de Prusse à Strasbourg. — Gondole donnée au Roi par la ville de Paris. — Audience de l'ambassadeur de Venise. — Droit de là dame d'honneur de nommer le garçon chargé de faire dn feu dans l'appartement de la Itetae - Lettre de fétêque de Bayent sur un armateur espagnol. — Trait du Dauphin. — - Bénéfices donnés. — Visite du Roi au cardinal de Fleury. — Séditions causées par la cherté des blés. — translation de la châsse de saint Ooêsime à la chapelle de Versailles. — Voyage de Fontainebleau.
Du jeudi 1er, Versailles. - — M. de Nassau eut avanthier audience de congé. J'ai marqué plus haut que ce M. de Nassau est Weilbourg; il a beaucoup joué dans ce pays -ci et chacun cherchoit à le gagner ; je crois qu'on n'y a pas réussi. Il n'eut qu'une audience particulière. J'étois à celle qu'il eut chez la Reine. Il y fut conduit par M. de Sainctot, introducteur, et M. de la Tourne lie, sous-introducteur des ambassadeurs. Là Heine étoit debout auprès de sa table.
Ce même jour, le nonce eut aussi audience particulière du Roi pbur lui faire part de l'élection du Pape, qui fut faite le 17 de ce mois. 11 apporta au Roi une lettre de Sa Sainteté; ce n'est point un bref; les brefs sont signés à ladaterieet noh du Pape, et celle-ci est datée de la main du Pape; Le Roi nous parut fort content de cette lettre. M. le Cardinal , qui étoit à l'audience de M. de Nassau ehea la Reine, croyoit que le nonce y viendrait aussi, mais il n'en fut pas question.
J'ai déjà marqué ci-dessus que le cardinal Aldovrandi avoit eu pendant longtemps trente-deux -ou trente -trois voix sur cinquante) et il n'en faut que les deUt tiers et une pat delà ; ainsi on ne jieut en avoir approché davantage. Voici ce que j'ai appris sur cette affaire. Comme la faction du cardinal Albani, qui est camerlingue, étoit toujours opposée à celle du cardinal Aldovrandi, et
que cependant ii paroissoit que celle-ci devoit à la fin remporter, puisque dans deux scrutins et de tu accessit qu'il y a par jour elle se soutenoit depuis deux mois, un cordelier (1), connu du cardinal Aldovrandi , lui écrivit et lui proposa de lui permettre de faire quelques démarches auprès de la famille du cardinal camerlingue. Aldovrandi eut la faiblesse d'y consentir et de faire une réponse par écrit au cordelier ; il lui manda : « Vous êtes maître en Israël, et vous pouvez faire ce que vous jugerez à propos, pourvu qu'à n'intéresse ni mon honneur ni ma conscience. » Sur cette réponse , le cordelier ayant agi auprès de la famille du camerlingue, obtint des lettres qui furent écrites à ce cardinal par ses parents et parentes pour le prier de ne plus s'opposer à l'élection d'Aldovrandi, qui paroissoit être désiré presque d'un commun consentement. Albani, surpris de ces recommandations non attendues, chercha à en pénétrer le motif, et sachant la confiance qu'avoit Aldovrandi en ce cordelier, envoya chercher ce religieux, et l'entretint dans une espèce de parloir, comme il y en a au conclave. Il le tourna de tant de façons que le cordelier avoua la lettre d'Aldovrandi , la montra et la remit même au cardinal Albani. Albani lit sur-le-champ usage de cette lettre pour faire voir aux cardinaux qu'il y avoit de la simonie dans cette élection. Les partisans d'Aldovrandi se rassemblèrent alors pour jeter les yeux sur un autre sujet, et tout se tourna du côté du cardinal Lambertini. On prétend que la réponse d'Aldovrandi avoit été écrite à la marge sur la lettre même du cordelier, et que lorsque cette réponse fut remise à Albani, la lettre du cordelier se trouva effacée avec de l'eau-forte ou coupée, mais qu'enfin il ne parut que l'écriture d'Aldovrandi. On prétend aussi que le cordelier avoit laVïonfiance d'Albani
(i) Ce n'est |ws un cordelier, c'est un auguetîn. ( ffttfe du duc de luynes.)
et que c'étoit lui qui l'avoit fait agir. Ce qui paroit le plus certain, c'est la réponse ou lettre d'Aldovrandi au cordelier.
La Reine fut hier à Bagnolet (1) ; elle partit d'ici à trois heures ; elle avoit trois carrosses sans compter celui des écuyers. Elleavoit quatorze dames avec elle, Mme de Luynes et Mœede Mazarin dans son carrosse suivant l'usage. Il n'y eut point de fête à Bagnolet ; Uae de Luynes présenta la serviette à Mmc d'Orléans pour la présenter à la Reine. D'abord ce fut une promenade dans le jardin et dans les différents cabinets. Dans le premier de ces cabinets Von apporta des glaces, la Reine en prit;onremarquaqu'elle n'avoit point proposé à Mroela duchesse d'Orléans d'en prendre avec elle. Il y eut un grand souper et ensuite un grand cavagnole à vingt tableaux, qui dura jusqu'à deux heures et demie que la Reine est partie. Elle est arrivée ici à cinq heures.
Je fus hier à Choisy. Le Roi étoit à la chasse ; Mlu de Clermont, Mm" de Mailly , de Vintimille et de Ségur y étoient en calèche. M™* la maréchale d'Estrées étoit demeurée à Choisy, et Mademoiselle y arriva à huit heures du soir. Pendant le souper le Roi lut tout bas une lettre fort longue , qui est du maréchal de Broglie ou de M. de Breteuil , par laquelle on lui rendoit compte de l'arrivée du roi de Prusse à Strasbourg. Il y arriva, lui quatrième, il y a cinq ou six jours; il avoit avec lui le prince Guil- * laume-Auguste, son frère. Le roi de Prusse, en passant à Kehl , s'étoit annoncé sous le nom d'un comte prussien nommé le comte Dufour ; il alla loger à l'auberge ; mais comme il avoit curiosité de raisonner avec quelques-uns de nos officiers sur le détail des troupes, il en pria quelques-uns à dîner. Ces officiers ayant quelque soupçon que ce pouvoit être le roi de Prusse, vinrent le dire à M. le maréchal de B rogne, qui se servit de quelques Prussiens
(I) Maison appartenant à la duchesse d'Orléans.
de la garnison de Strasbourg pour s'assurer de la vérité. Le prétendu comte Dufour vint voir M. le maréchal de Broglie, qui lui demanda, en l'appelant cependant Sire et Votre Majesté, s'il vouloit être traité en roi ou en comte Dufour. Le roi de Prusse lui ayant répondu qu'il vouloit être traité en comte Dufour, M. de Broglie ne se servit plus des mêmes termes, mais lui parloit toujours à la tierce personne. Il lui donna un ingénieur pour lui faire voir les fortifications; il vit monter aussi la parade et fut fort content de la garnison. Ayant eu envie d'aller à la comédie , M. le maréchal de Broglie y fit mettre un fauteuil et un tapis de pied, ce qui détermina le roi de Prusse à n'y point aller et même à partir, d'autant plus qu'il étoit tellement reconnu qu'on le suivoit dans les rues. Il partit donc sur les six heures du soir, le lendemain de son arrivée, sans retourner chez M. le maréchal de Broglie, à qui il écrivit pour lui en faire des excuses. J'oubliois une circonstance, c'est que dans le premier moment, M. de Broglie , dans l'incertitude si le roi de Prusse étoit du nombre de ces quatre étrangers , leur proposa d'entendre la messe ; c'étoit apparemment un dimanche ; il n'y en eut qu'un des quatre , lequel est catholique, qui fut à la messe; les autres dirent qu'ils ne l'entendoient point , ou qu'ils aimoient mieux aller se promener, ce qui confirma encore davantage M. de Broglie > dans le soupçon qu'il avoit.
Du dimanche k, Versailles. — Le Roi alla lundi dernier tirer dans le petit parc ; M. le Dauphin suivit S. M. et ne tira point.
Les vingt-quatre violons, quiontcoutume de jouer au dîner du Roi, au retour des voyages de Compiègne et de Fontainebleau et le jour de Saint-Louis, ne firent ce concert que dimanche dernier, lequel a été pour le retour et pour la fête de Saint-Louis. Le Roi étoit à la Meutte le jour Saint-Louis, et les vingt-quatre n'y jouèrent point. S. M. y étoit restée jusqu'au 26 ou 27.
260 MÉMOIRES DU t>UC DR LUYNES.
J'ai, je crois , marqué , il y a environ quinze jours, la mort de M. de la Fare-Tournac ; il étoit gouverneur de Villefranche en Roussillon ; ce gouvernement vient d'être donné à M. le marquis de Montai, lieutenant général, qui avoit épousé la sœur de M. de Villacerf.
Dû mardi 6, VeriailUs. — Le Roi est revenu cette nuit de Choisy. Hier, au retour de la chasse à Sénart, il monta dans ses gondoles, qu'il avoit fait avancer jusqu'à la hauteur de Soizy-sous-Étioles , vis-a-vis Petit-Bourg ; il y avoit la grande gondole de la ville et une autre plus petite, qui vient aussi delà ville, et plusieurs chaloupes. Le Roi se déshabilla dans un de ces bâtiments. Les deux princesses et les dames qui avoient été à la chasse s'embarquèrent avec le Roi ; on se mit à table avant sept heures , toutes les chaloupes et gondoles fort éclairées i ce qui faisoit un beau spectacle. On descendit la rivière au courant de l'eau, et le Roi fit jeter l'ancre à une demi* lieue de Choisy, jusqu'à ce que son souper fût fini. M"c de Mailly, qui est de semaine t avoit demandé permission jusques aujourd'hui. Le Roi retourne vendredi matin à Choisy, mais les dames n'iront que le samedi.
Aujourd 'hui étoit l'audience de l'ambassadeur de Venise; il fit son entrée dimanche à Paris, partant de Picpus à l'ordinaire, conduit par M. le maréchal d'Àsfeldt. J'ai ' déjà sûrement marqué que c'est l'usage que les ambassadeurs soient conduits par un maréchal de France à leur entrée à Paris et par un prince lorrain à Versailles. C'est M. de Brionne qui conduisoit aujourd'hui l'ambassadeur et qui marchoità sa droite, et M. de Saine tôt à sa gauche. H n'y a rien de particulier à cette entrée ; l'ambassadeur a ed l'honneur des armes; le capitaine des gardes l'a reçu à l'entrée de la salle des gardes chez le Roi, et le chef de brigade chez la Reine ; le fauteuil du Roi étoit dans le balustre. On a ouvert les deux battants chee la Reine ; son fauteuil étoit dans le grand cabinet avant sachambre, un valet de chambre seul derrière le fauteuil. L'ambassa-
SEPTKMBHK 1740. 251
deur étoit habillé à la mode vénitienne ; c'est un manteau noir plissé, à peu près comme celui des maîtres des requêtes, mais renoué avec des rubans noirs. Les carrosses de l'ambassadeur ont été trouvés fort beaux; il y en a quatre.
La maladie du nommé Brunet, lequel est chargé de faire du feu dans tous les appartements et les cabinets de la Reine, me donne occasion de parler d'un des droits de la dame d'honneur. Cette place vaut, àce que Ton dit, 8 ou 900 francs; l'habillement en est assez beau, car c'est un habit rouge, galonné d'argent sur toutes les coutures. Brunei avoit été mis dans cette place par Mme la maréchale de Boufflers, au mariage de la Reine. Comme il est dans un état où l'on n'attend que le moment de sa mort, un des gens de Mm* de Luynes lui avoit demandé celte place; et comme elle n'a point été vacante depuis le mariage de la Reine, Mme de Luynes avoit quelque incerti tu de sur le droit qu'elle avoit d'y nommer. La Reine, à qui oh en avoit proposé un qu'elle désiroit de faire succéder à Brunet, demanda il y a quelques jours à M. de Maurepas, qui me l'a conté aujourd'hui, ce qu'elle de voit faire par rapport à Mm* de Luynes. M. de Maurepas lui conseilla de lui en parler; en conséquence, la Reine dit hier à Mroe de Luynes qu'elle avoit une affaire à elle et lui parla de celui qu'elle désiroit mettre à la place de Brunet, lui demandanten quelque manière sou agrément. On sait que de pareilles démarches sont des ordres. M. de Maurepas m'a dit que le droit de nomination à cette place appartenoit sûrement ou à la surintendante ou à la dame d'honneur, qu'il ne pouvoit y avoir de difficulté sur cela qu'entre ces deux charges.
Extrait (tùiu lettre de M. Févéque de hûyeux (l), du 11 septembre 1740, datée de Sommer vieux.
Nous avons ici sur notre côte un armateur espagnol qui donne la chasse aux vaisseaux anglois et gêne beaucoup leur commerce dans la
(I) Paul «Albert oeLuyfcs.
Manche ; il a déjà pris quatre de leurs vaisseaux marchands. Son bâtiment est une demi-galère à seize rames, buit de chaque côté; il n'y a qu'un pont ; il ne prend que quatre pieds d'eau ; il a trois voiles, huit pièces de canon et quarante hommes d'équipage ; chaque homme a cinq coups à tirer, un sabre, une hache, et une espèce de massue, formée par deux balles ramées, de la pesauteur de six livres. Il est trèsbien fourni de toutes sortes de munitions; les hommes de cet équipage sont de toutes nations, jeunes, déterminés, dispos. Dès qu'un vaisseau parott, ils vont le reconnoître ; leur bâtiment vole ; quand il y a du vent il fait sept lieues par heure; dans la bonace ils voguent avec les rames; si le bâtiment qu'ils reconnoissent est anglois et n'est point très-fort, ils vont d'abord à l'abordage, se battent comme des lions, grimpent comme des chats et l'affaire est bientôt décidée. Si le vaisseau est trop fort, ils le laissent passer ; et lorsqu'on vont leur donner la chasse, ils s'éloignent comme un trait et trouvent toujours une retraite assurée dans le voisinage de la terre , qu'ils ne craignent point, attendu le peu d'eau que prend leur bâtiment. On arme deux bâtiments en Angleterre pour lui donner la chasse, mais il parott ne s'en pas beaucoup embarrasser. H est venu il y a huit jours pour faire de l'eau à Courseules, à une lieue d'ici. C'est par là que je sais tous ces détails, et il y avoit longtemps que l'on parioit des prises qu'il
Jeudi 15, Dampierre. — Il y a quatre ou cinq jours que Mm* de Liechtenstein prit congé du Roi et de la Reine, mais sans aucune cérémonie; elle fut seulement au souper.
Le Roi alla à Choisy vendredi dernier. Il partit le matin pour aller courre à Sénart, d'où il revint coucher à Choisy. Il n'y avoit point de dames; Mme de Mailly, qui étoitde semaine, n'y alla que le samedi; M™ de Vintimille partit le samedi matin pour aller avec Mm" sa sœur à Choisy ; outre ces deux dames, il y avoit MUe de Clermont, Mme la maréchale d'Estrées et M"* de Talleyrand. Le Roi est revenu cette nuit ; il courut hier à Sénart et vint monter dans sa gondole de la ville, comme le dernier voyage, à Soizy. Il soupa dans cette gondole (la table étoit de 24 couverts), et revint à Choisy en se laissant aller au cours de la rivière. Il retourne dimanche prochain à Choisy; mais il ira auparavant souper chez M. le Premier àlvry,
et lundi à la petite maison de M. le prince de Dombes à Laqueue. 11 va toujours jeudi souper à Villeroy, et arrive vendredi à Fontainebleau.
Du lundi 19, Dampierre. — H. l'abbé de Guistel nous apporta hier ici la liste des bénéfices, que M. Gérard lui avoit donnée. Personne n'ensavoit encore rien à Versailles, pasmème l'abbé de Sainte-Hermine, aumônier delà Reine. La Reine n'en savoit rien non plus. Avant-hier j'étois a Versailles et je causois tête à tête avec M. l'evêque de Mirepoix, qui me dit que Ton avoit parlé de donner les bénéfices, mais qu'apparemment cela étoit remis. Cela prouve combien les secrets de M. le Cardinal sont difficiles à pénétrer.
Dans cette même conversation, M. de Mirepoix me racontoitup trait d'esprit et d'amitié de M. le Dauphin, qui mérite d'être rapporté. M. de Mirepoix a eu pendant quelques jours son valet de chambre, nommé Paumier, malade dangereusement; il l'aime fort, il en étoit inquiet. Les enfants en général, et les Bourbons en particulier, retiennent fort bien les noms des domestiques. M. le Dauphin savoit le nom de Paumier, et en demandoit des nouvelles souvent avec vivacité et amitié. Il proposa a M. de Mirepoix de s'aller promener avec lui à Trianon ; et après deux heures de promenade il s'approcha de lui en revenant, et lui dit : « Vous étiez inquiet de Paumier, j'ai été bien aise de vous faire passer deux heures de bon temps. »
M. le Dauphin part demain et va dîner à Choisy avec le Roi. Comme Mme deChâtillon partie même jour, le Roi lui a fait dire par M. de Chàtillon d'aller aussi dîner à Choisy.