‹ Mémoires du duc de Luynes sur la cour de Louis XVChapitre 9 sur 88 · OCTOBRE I74U. J · texte numérisé non relu

OCTOBRE I74U. J

credi à Choisy ; je l'ai aussi marqué ci-dessus; mais à l'égard de M"' de Clermont, elle éloit a Choisy ; elle prit le prétexte de sa santé pour ne pas faire ce petit voyage, et elle fut ce même jour souper à Atis chez M"« la maréchale de Villars. Je sais sûrement que Mrae la comtesse de Toulouse se plaint beaucoup de Mademoiselle, et que Mademoiselle , de son côté, prétend n'avoir aucun tort. Le mémoire des princes du sang ne parolt point encore ; on m'a dit, comme je l'ai déjà marqué ci-dessus ,. que les entreprises des bâtards y étoient fort détaillées, et surtout leurs progrès depuis 1694 jusqu'en 1711.

Il y eut encore souper hier dans les cabinets avec les mêmes dames; Mmc de Mailly, quoique de semaine, alla avant-hier à la Rivière avec le Roi ; elle s'est mise sur le pied de ne retourner jamais le soir chea la Reine.

Arrestation du 5F Pwquet. — Émeute à Besançon. — Détails du séjour de Fontainebleau. - M. de Camas. - Les géants. - Affaira du cardinal Aldomndi— Pénitence du Dauphin.

Du samedi 1", Fontainebleau. — J'appris hier au soir, et cette nouvelle s'est confirmée ce matin, que le Sf Pecquet, premier commis des affaires étrangères, fut arrêté à sa maison de campagne et a été conduit à Vincennes; on n'en dit point encore le sujet. On l'a mené auparavant à Versailles pour mettre devant lui le scellé à son cabinet.

Du mardi k, Fontainebleau. — Le Roi fut hier à six heures et demie du matin dans un canton de la forêt que l'on appelle la Haute-Plaine, pour voir le rut ; il mena avec lui M™ de Mailly et M",cde Vintimille, qui coururent ensuite dans une calèche où furent aussi MM. de Bouillon et de Luxembourg.

A neuf heures, le Roi déjeuna dans la forêt et commença à courre à dix heures et demie. S. M. ne revint que sur les sept heures du soir, et soupa dans ses cabinets; il y avoit les quatre sœurs, M06 la maréchale d'Estrées et M"* de Maurepas. Le Roi, après le souper, joua dans ses petits appartements en bas au piquet, et le s dames à cavagnole.

M. le prince de Dombes a obtenu pour les gardes suisses qu'ils ne demeureroient plus en quartier, pour ce voyage-ci seulement, dans les villages qui sont ici aux environs. La garde relevante viendra la veille coucher à Corbeil , comme la garde • françoise vient a Melun. Cela se pratique de même pendant les voyages deCompiègne ; outre cela, en considération delà cherté, le Roi a accordé aux soldats des gardes françoiseset suisses 2 sols d'augmentation , et aux sergents k sols ; il est dit que ce n'est que pour le mois d'octobre.

11 y eut le mois passé une assez grande émeute à Besançon au sujet du blé ; cependant ce jour même le pâin bis ne valoit que 18 deniers; il ne peut jamais être cher a Besançon, parce qu'il y a toujours un grenier rempli d'environ 4,000 mesures de blé. Effectivement, trois heures après l'émeute, on apporta au marché du blé du grenier, et il diminua sur-le-champ. Cette émeute n'étoit composée que de femmes, au nombre de deux cents environ , qui avoient allumé des brandons de paille pour aller brûler la maison de l'intendant. Il y avoit eu quelques jours auparavant une requête signée d'environ cent cinquante habitants des principaux, présentée au procureur général ; il me parolt que l'on est mécontent de ce dernier de ce qu'il a reçu cette requête , et que l'on trouve que le lieutenant de Roi , qui commande en l'absence de M. de Duras, qui est ici, et le Parlement, se sont conduits trop mollement dans cette occasion.

Du lundi 10, Fontainebleau. — M, de Castellane n'est point encore parti pour son ambassade de Constantino-

pie. Il me dit l'autre jour que les appointements du Roi sont 36,000 livres, mais à cause du change on lui donne 54,000 livres de notre monnoie > sur quoi on lui a payé un quartier d'avance. Il ne sait pas encore de quel temps courront ses appointements. Il a touché outre cela 24,000 francs pour ses frais de voyage et son établissement, et 15,000 livres de gratification. J'ai marqué cidessus qu'il avoit vendu sa charge de cornette des mousquetaires ; il Ta vendue 100,000 francs, et il a acheté une compagnie de dragons à la suite du régiment d'Orléans, au moyen de quoi il conserve le rang de colonel.

Le Roi soupe trois ou quatre fois la semaine dans ses cabinets. Mm* la princesse de Conty est arrivée depuis deux ou trois jours; M"' de Sens arriva hier.

La Reine est allée aujourd'hui souper à la Rivière.

Du jeudi 13, Fontainebleau. — Lundi, souper dans les cabinets au retour de la chasse; il n'y avoit point de dames ; les deux sœurs , MBM de Mailly et de Vintimille , soupèrent chez Mademoiselle ; le Roi y vint après le souper et y joua. Mardi , encore souper dans les cabinets , après lâchasse du cerf. M^de Mailly et de Vintimille étoientà cette chasse en calèche avec M. de Luxembourg, lequel ne monte plus à cheval, comme je l'ai dit plus haut. M. de Luxembourg soupa dans les cabinets; il y avoit les quatre sœurs, Mme deChalaisetM '" la maréchale d'Estrées; le duc de Villars y soupa aussi et M. de Maurepas,qui avoit été à la chasse à cheval. Leduc de Villars soupe rarement dans les cabinets, et ce fut une espèce de nouvelle ; il est fort bien avec M™* de Mailly ; on prétend qu'il lui prête de l'argent; on prétend aussi que M. de Luxembourg lui en prête ; ce qui est certain c'est qu'il n'aime point la chasse , et qu'il n'y va que par complaisance et pour faire sa cour.

Du jeudiZOy Fontainebleau. — Il y eut lundi et mardi souper dans les cabinets. Lundi étoit chasse du cerf; il n'y avoit point de dames à la chasse, parce que M** de

262 MÉMOIRES DU DUC Dfc LUÏ1NES.

Mailly est de semaine. 11 n'y eut au souper que cinq dames, Mu» de Clermont, de MaiHy , de Vintimille, de Saint-Germain, et la maréchale d'Estrées. Mademoiselle est incommodée; le Roi vint chez elle après le souper ; il y joua à quadrille et il y eut deux tables de cavagnole. Le lendemain mardi, jour de chasse du sanglier, il n'y eut à souper que les deux sœurs et M** la maréchale d'Estrées.

Hier c'étoit une fête de ce diocèse-ci; le Roi fut au salut et il n'y eut point de chasse. Quoique les choses soient toujours au même état entre les princes du sang et les légitimés , cependant Mademoiselle et M"" la comtesse de Toulouse ne sont pas brouillées ensemble comme on l'avoit cru ; Mme la comtesse de Toulouse a envoyé savoir des nouvelles de .Mademoiselle plusieurs fois tous ces jours-ci ; elle fut même chez elle il y a quelques jours. On prétendoit que Mademoiselle avoit fait dire qu'elle étoit sortie , mais cela n'est pas vrai ; elle étoit réellement allée faire une visite.

M. de Camas est encore ici et ne doit s'en retourner que dans un mois; il tient une fort bonne maison, il donne à dîner très-souvent et fait grande et bonne chère ; il parolt avoir de' l'esprit et de la politesse ; il parle bien françois; son père avoit servi longtemps dans les troupes du grand-père.du Roi d'aujourd'hui. M. de Camas étoit fort bien avec le feu roi de Prusse. C'est au siège d'Aire, en 1710 , qu'il a eu le bras gauche emporté. Lorsqu'il eut sa première audience du Roi il dit que c'étoit au siège de Lille ; c'étoit en effet l'embarras de cette cérémonie , car il avoit dit auparavant à M. le Cardinal que c'étoit au siège d'Aire. M. Chambrier, ministre ici du roi de Prusse, m'a dit que toute la dépense que M. de Camas faisoit ici étoit aux dépens du Roi son maître, lequel lui donne une somme d'argent assez considérable pour qu'il ne lui en coûte rien. M. de Camas a 8,000 livres de pension du roi de Prusse , un gouvernement

OCTOBKt: 1740. 263

assez considérable pour l'étendue , mais qui ne vaut pourtant que 5 à 6,000 livres. Le roi de Prusse d'aujourd'hui vient de lui donner un régiment ; et un régiment dans ce pays-là vaut 2fc,000 livres de rente. Ce régiment est un des huit nouveaux que le Roi do Prusse vient de faire, au heu et place des grands hommes ou géants que le feu roi de Prusse entretenoit avec si grand soin et qui lui coùtoient plus de 2,800,000 livres par an. Quelques jours avant que de mourir, il fit venir le prince royal et lui dit qu'il reconnoissoit qu'il avoit fait une folie et dépensé un argent prodigieux pour l'engagement et entretien de ces géants; qu'il lui conseillent aussi tôtaprês sa mort de se défaire decee troupes qui étoient trop à charge a l'État. Effectivement, les huit régiments que le roi de Prusse vient de lever coûteront 100,000 écus de moins que les grands hommes; il y avoit tels de ces grands hommes qiû coùtoient 10,000 écus d'engagement.

M. le cardinal de Rohan est parti de Rome au commencement de ce mois; il ne reviendra à la Cour qu'au commencement de Tannée, ou tout au plus tôt à la lin de celle-ci. On m'a dit aujourd'hui que le cardinal Lambertini , qui est le Pape , avoit fait un écrit pour justifier la conduite du cardinal Aldovraadi , et que depuis son élection il avoit dit qu'il falloit que sa cause fût bien bonne puisque Dieu avoit ainsi béni son avocat. J'ai parlé ci-dessus de l'affaire du cardinal Aldovrandi, d'une lettre qui lui fut écrite par un religieux de ses amis, j'ai mis que c'étoit un Cordelier, et c'est un Augustin. Le cardinal Aldovrandi avoit fait réponse au dos de la lettre et avoit marqué : « Vousôtes maître en Israël, vous pouvez faire ce que vous jugerez à propos ; ce qui est certain , c'est que je ne garde point de rancune et que je ne manque point de reconnoissance. » Cette réponse a paru ; et on prétend que la lettre de 1* Augustin a été tellement effacée qu'il n'en est pas resté le moindre vestige. Une circonstance que j'ai apprise encore , c'est que le cardinal Albani , qui est

le cardinal camerlingue, lequel soutenoit, comme je l'ai dit, contre la puissante faction du cardinal Aldovrandî , alla le jour même de l'élection du Pape chez le cardinal Macei, à minuit, pour essayer encore de le détacher de cette faction, et qu'il fut bien surpris lorsque le cardinal Macei lui dit que le Pape étoit fait, que même les chefs d'ordre avoient déjà été chez lui. Enfin le cardinal Albani prit lui-même le parti d'aller sur-le-champ rendre visite au Pape. On dit que ce cardinal est à la campagne depuis l'exaltation du Pape ; on peut juger qu'il n'a pas lieu d'être content.

Du samedi 29, Paris. — Quoique Mme de Mailly n'ait point été à la chasse pendant sa semaine , cependant M"e de Vintimille y fut le jeudi avec M"" de Saint-Germain et M. de Luxembourg. Le lundi de la semaine suivante, qui étoit le 24, le Roi alla souper à la Rivière (1) ; il y mena les quatre sœurs, M10* la maréchale d'Estrées et Mme la duchesse de Ruffec. Le mercredi , il y eut souper dans les cabinets; il y eut vingt personnes à la grande table et huit à la petite. Les dames étoient les quatre sœurs, Mme de Chalais et M^d'Antin. Avanthier jeudi 27, étoit chasse du sanglier. Ordinairement M"" de Mailly ne va point à cette chasse ; cependant elle y fut avec Mme de Vintimille, M. de Luxembourg et M du Bordage. On prétend que ce fut pour faire voir à M. du Bordage un sanglier en vie ; il disoit qu'il n'avoit jamais vu que du boudin de sanglier.

Il y a déjà quelques jours que M. . le Dauphin fut mis en pénitence pour deux ou trois jours, c'est-à-dire, il y

(I) Ce même jour, le Roi avolt couru le cerf. M"*» de Mailly et de Vintimille étoient à cette chasse avec M. de Luxembourg en calècbe. Elles pensèrent périr dans un pssage du Long Rocher; une roche arrêta la roue de la calècbe et un des chevaux ne fut soutenu que par son trait , ce qui leur donna le temps de descendre, et le cheval tomba dans un trou assex profond parce qu'on coupa les traits. ( Note du due de Lugnes. )

avoit ordre de ne laisser entrer chez lui que les entrées. Le sujet étoit un petit moment de vivacité qu'il eut pendant l'étude contre M. l'abbé de Marbeuf, sou lecteur ; comme M. le Dauphin badinoit et ne vouloit point écouter, M. de Marbeuf demanda à M. de Mirepoix s'il vouloit qu'il allât avertir M. de Chatillon ; sur cela M. le Dauphin, fort en colère, vint à l'abbé de Marbeuf et lui donna quelques coups de pied; on dit même un soufflet.

Mort de l'empereur Charles VI. — V An ti- Machiavel du roi de Prusse. — Départ de Fontainebleau. - Audience du prince de Licbtenstein. - Mort de la czarine Anne Ivanovna. — Testament de Ferdinand I,r, frère de Charles-Quint. — M»« de Mailly impose silence à ta maréchale d'Kstrée* ; son caractère. — Plaisanterie du Dauphin. - Mariage de M"* de Verneuil arec M. de la Guiche. — Audience de congé de M. de Camas. — Mort de M. de la Tournelle. — M«* de Talleyrand déclarée dame du palais de la Reine. - Mort de M. de Saint-Hilaire.

Du samedis, Fontainebleau. — Samedi 29 octobre, j'étois à Paris; j'ai appris qu'il étoit arrivé à Fontainebleau un courrier qui apportoit la nouvelle de la mort de l'empereur (1); ce n'étoit encore que la nouvelle de la dernière extrémité, car il n'est mort que le 20, à minuit, des suites d'une indigestion. C'est ledernier de la maison d'Autriche. Il a fait un testament par lequel il institue l'archiduchesse (2), femme du grand duc (3), héritière de tous ses États héréditaires (fr). C'est le plus grand événement qui soitar-

(1) Charles VI, né le 1er octobre 1685, élu empereur le 12 octobre 1711. (Note du due de Luynes.)

(2) Marie-Thérèse, née le 13 mai 1717.

(3) François de Lorraine, né le 8 décembre 1708, d'abord duc de Lorraine, puis grand-duc de Toscane après la paix de Vienne, marié le 12 terrier 1736.

(4) Les Étals héréditaires de la maison d'Autriche comprenaient à peu près l'Empire d'Autriche actuel.

2fcf, MÉM01HKS DU DUC DE LU Y NES.

rivé depuis longtemps en Enrope. Le Roi ne parla ici de la mort de l'empereur que lundi 31, et dit en même temps qu'il ne vouloit pas , dans cette circonstance-ci, se mêler de rien , qu'il demeureroit les mains dans ses poches ( c'est son expression ) , à moins que l'on ne voulût élire un protestant. Il est vraisemblable que la maison de Bavière (1), qui a de grandes prétentions, en vertu d'un acte passé entre la maison d'Autriche et elle, portant ré* version réciproque de leurs États à défaut d'hoirs mâles, fera valoir ce droit encore plus que celui que pourroit prétendre l'électrice, qui est archiduchesse fille de l'empereur Joseph , mais qui pW que cadette de rélectrice de Saxe, reine de Pologne (2).

Le jour de la Saint-Hubert, avant-hier, le Roi soupa dans ses cabinets ; il y avoit de dames : Mademoiselle ,

Mrow de MaiUy, de VintimilLe, d'Antin, «4 ; M,le de

Clermont n'y étoit point, parce qu'elle est incommodée.

Du dimanche^, Fontainebleau. — M. le prince deLichtenstein est arrivé ici avant-hier au soir ; il vit hier matin M. le Cardinal, et fut enfermé longtemps avec lui ; il est dans une grande affliction. Il n'y a encore rien de décidé pour le deuil. A la mort de Louis XIV, l'empereur drapa ; on croitcependant que celui-ci ne sera que de trois semaines.

Il parolt depuis quelques jours un livre intitulé : Anti- Machiavel, ou Essai critique sur Machiavel; il est dit que ce livre est publié par M. de Voltaire; il y a une préface où Voltaire dit que le manuscrit lui en ayant été donné il en a fait présent au libraire ; que c'est l'ouvrage d'un jeune étranger auquel il donne beaucoup de louanges. Le texte de Machiavel est imprimé à mi-marge. Les

(l)La maison de Bavière avait alors |M»ur rliol Charles- Albert, ne! en 16H7, électeur de Bavière en Pin, marié en 17îî à Marie- Amélie , lille potnée de l'empereur Joaeph I", frère «Iné de Tempèrent Charles Vf, née en 1701.

(3) Marie-Josèphe, fille aînée de l'empereur Joaeph I", n*en IS99.

NOVEMBRE 1740. ni

réilexions sont sages etles principes dignes d'admiration, surtout dans la bouche d'un prince , car il parolt constant que e'est l'ouvrage du roi de Prusse. Le style est vif et concis; il y a quelques expressions qui ne sont pas d'un françois correct , mais en tout le livre est bien écrit, et les sentiments qu'il contient dignes de servir d'instruction aux princes. Quelques gens veulent douter que ce soit l'ouvrage du roi de Prusse et prétendent que ce prince a une très-grande difficulté à écrire; cependant je sais d'autres personnes dignes de foi , qui ont vu un grand nombre de ses lettres écrites de sa main, dont le style et les sentiments prouvent la vérité de Y Anli- Machiavel. On pourroit plutôt dire que Machiavel est un livre si décrié, que ce n'est plus un ennemi à combattre, que d'ailleurs un prince qui établit publiquement et presque sous son nom des principes de gouvernement aussi sages, mais si rares a pratiquer exactement, prend en quelque manière avec le public des engagements bien difficiles À remplir dans toute leur étendue. Il y a déjà deux éditions de ce livre , l'une telle qu'elle est sortie vraisemblablement des mains du roi de Prusse, et l'autre corrigée par Voltaire. Les mômes pensées y sont , mais les expressions sont adoucies ; il y a quelques endroits sur Louis XIV un peu hasardés et une digression sur la chasse dont les principes puroissent peut-être trop sévères.

Ce prince joue actuellement un grand personnage , étant de tous les électeurs celui qui a le plus de troupes et d'argent. 11 a trouvé dans le trésor du roi son père au moins UO millions qui avoient été amassés peu à peu depuis plusieurs années par les épargnes de ce prince. Le roi de Prusse a cent dix mille hommes sur pied. M. Chambrier m'a dit que son revenu étoit de 56 millions par an. On prétend que le duc de Lorraine (1) est comme

(1) François de Lorrain*, rfnc de Toscene, gendre de Charles VI.

2ftg MÉMOIRES DU DUC DE LU Y NES.

assuré, dans l'élection d'un empereur, de la voix des électeurs de Mayence et de Trêves. L'électeur de Bavière, de son côté, a pour lui l'électeur de Cologne, son frère, et Félecteur palatin, qui n'est pas en âge de prétendre rien pour lui-même, et qui est de même maison que l'électeur de Bavière; restent trois électeurs : Saxe, Brandebourg et Hanovre, dont il y en a.deux protestants; on pourroit même dire tous trois , mais l'électeur de Saxe a fait abjuration avant même que d'être roi de Pologne. Cependant il est toujours chef de la ligue protestante, et son électorat n'a point changé de religion.

Du lundi 7, Fontainebleau. — Mardi 1er novembre, il y eut sermon à l'ordinaire; c'est le P. Renauld, dominicain, qui prêcha. J'étois à Paris; mais l'on m'a dit que son compliment avoit été assez bien, et qu'à l'occasion de la nouvelle de l'empereur, que le Roi avoit déclarée, la veille, il avoit ajouté un mot que quelques personnes ont voulu critiquer sans sujet, d'autant plus que ce mot étoit fort court et nesignifioit que le bonheur qu'auroient les sujets de l'empire d'avoir le Roi pour maître.

Ce même jour, Madame soupa pour la première fois au grand couvert avec le Roi et la Reine.

M. l'ambassadeur d'Espagne sort d'ici où il m'a montré des lettres de Madame Infante pour le Roi, la Reine et Madame. Voici quelles sont les suscriptions : au Roi , Monseigneur et p ère, à la Reine y Madame et imre, et pour Madame, Madame, ma sœur.

Du mardi 8 , Fontainebleau. — Le Roi soupa hier dans ses cabinets ; il y avoit environ vingt-cinq couverts, sur quoi six dames, savoir : Mademoiselle et M"" les comtesses de Mailly et de Vintimille ( M'1* de Clermont est toujours incommodée ), M"* la maréchale d'Estrées, Mae la duchesse de Ruffec et M"* la duchesse d'Antin.

Du mercredi 9, Fontainebleau. — M. le duc de Charost est malade depuis plusieurs jours; la Reine le vint voir il y a quelques jours. Le Roi y vint aussi hier sur les trois

heures après midi. Maa de Mailly, qui est depuis longtemps fort amie de M. le duc de Charost, étoit venue un peu auparavant et y resta pendant et après la visite du Roi. Cette visite dura près d'un quart d'heure, le Roi toujours debout. Toute la famille de M. de Charost y étoit. 11 est parti aujourd'hui dans la gondole que la Ville a donnée au Roi et dont j'ai parlé ci -dessus. Cette gondole, qui ne fait qu'un grand salon lorsque le Roi y soupe, se partage, par des cloisons, en antichambre, chambre et cabinet, et il y a un lit. Il va coucher à Choisy, et demain à Versailles dans une voiture de M"* de Hazarin où il y a un lit.

Le Roi pa^rt mardi 15 d'ici ; il va coucher à Choisy, d'où il reviendra le 18 à Versailles; la Reine partie lundi 14; Mesdames demain 10, et M. le Dauphin le samedi 12.

Du vendredi 11, Fontainebleau, — M. le prince de Lichtenstein eut hier audience particulière du Roi dans le cabinet, sans aucune cérémonie ; il n'a plus de caractère et a pris congé il y a longtemps , comme j'ai marqué ci-dessus. La grande-duchesse , qui se fait ici appeler présentement la reine de Bohème et de Hongrie, lui avoit envoyé une lettre pour le Roi ; mais cette lettre n'a pas été jugée d'un style à être présentée à S. M. Ainsi H. de Lichtenstein a seulement dit au Roi que la reine de Bohême et de Hongrie l'avoit chargé de rendre compte à S. M. de la perte qu'elle avoit faite ; il ajouta aussi un mot sur la protection ou secours qu'elle espéroit du Roi. Je ne sais point les termes, je n'y étois pas; et l'on ne m'a pu dire exactement les expressions; mais le Roi lui répondit à peu près en ces termes : « Vous assurerez la grande-duchesse, Monsieur, de la part que je prends à sa douleur et de l'affliction que je ressens moi-même de la perte qu'elle a faite, et vous lui manderez que je ne manquerai en rien à mes engagements. »

Nous avons garanti la pragmatique. L'électeur de Bavière prétend, à ce qu'il meparolt, que cette pragmatique

doit être regardée comme auUe, la maison d'Autriche ayant avec celle de Bavière des engagements antérieurs et entièrement opposés à ce qui est réglé par la dite pragmatique. J'ai appris aujourd'hui que la Hollande et l'Angleterre paroissent fort déterminées à soutenir les intérêts du grand-duc en tout. On ne dit point encore quel parti nous prendrons.

Le Roi avoit annoncé hier qu'il pourrait bien aller à la chasse aujourd'hui il ne put y aller hier ni avant-hier, à cause de la gelée. Ce matin tout étoit prêt. Au lever, M. le comte d'Estrées ( Cou rten vaux ) a dit au Roi qu'il avoit eu quelque moment d'inquiétude en apprenant que l'ordre pourla chasse étoit changé, maisqu'il avoit été rassuré bientôt après, ayant su que c' étoit par rapport au terrain qui s'étoit trouvé mauvais à courre. Soit que le Roi ait cru que l'on avoit soupçonné qu'il auroit pu se trouver incommodé ou autrement, il a répondu assez sèchement que ce n'étoit point par rapport au terrain, mais que c'étoit fête aujourd'hui; qu'il ne l' avoit appris que ce matin. (Il y a plusieurs fêtes dans ce diocèse qui ne sont point fêtées partout, et saint Martin l'est. ) Le Roi a été au salut. S. M. a dit ce soir à souper que la czarine (1) étoit à l'extrémité.

Du lundi ik, Fontainebleau. — H. de Castropignano a toujours resté ici, logé aux dépens du Roi dans une maison louée en ville, suivant l'usage ; il a donné un grand dîner le 6 de ce mois; il avoit emprunté pour cet effet ce qu'on appelle le Gouvernement ; il y avoit quatre ou einq tables et cinquante ou soixante personnes. Lorsqu'il rendit compte de cet arrangement à M. le Cardinal, S. Ém. lui conseilla de ne point faire tant de dépense; il répondit qu'il avoit ordre de faire plus que le jour des naissances, et que ces jours de naissance du Roi ou de la

(D'Anne Ivanovnn, née en IfiîW.

reine des Deux-Sicile*, il avoit ordre de donner à dîner à trente ou quarante personnes ; M. le Cardinal n'eut rien à répondre ; mais il parut à M. de Gastropignano , à ce qu'il m'a dit, que cette fête n'étoit pas trop de son goût* La circonstance de la mort de l'Empereur n'a rien changé à cet arrangement parce qu'il étoit tout préparé, mais M. de Castropignano m'a dit que sans cela il auroit dif» féré la fête d'un mois ou deux.

Du samedi 19, Versailles. — Il y a déjà quatre ou cinq jours que Ton sait la mort de la czarine; on a dit qu'elle étoit morte d'une goutte remontée; on soupçonne cependant que cette mort pourroit bien n'être pas naturelle. Elle avoit fait faire depuis environ un an plusieurs exécutions de gens considérables, comme complices de conspirations faites contre elle. Elle a fait un arrangement pour la succession à l'empire de Russie, que l'on peut voir dans la Gazette. Cet arrangement a été suivi jusqu'à présent , et c'est un enfant de trois mois qui lui a succédé ; il s'appelle Ivan et est fils du duc Ulrich de Brunswick et de la princesse Anne , petite-fille de Jean, lequel étoit frère du czar Pierre 1", celui qui vint en France en 1717 et qui fit mourir à son retour son fils. La czarine avoit quarante-sept ans. C'est le duc de Courlande (1) qui est administrateur de Russie par l'arrangement qu'elle a fait. Cette mort peut faire un grand changement par rapport aux intérêts du grand-duc, qui croyoit avoir lieu de compter beaucoup-sur la czarine.

M. de Licbtenstein est venu ici aujourd'hui, et a apporté a M. le Cardinal un extrait du testament de Ferdinand Ier, frère de Charles-Quint. J'ai vu quelqu'un très-digne de foi à qui M. de Wassenaer a montré ledit extrait; il porte que Ferdinand 1er veut et entend que les royaumes de Hon-

(I) Erneat-Jean comte de Brren, amant de le cxarine et son premier ministre. Pendant son gouvernement, Biren fit supplicier 12,000 personnes et exiler ?o,oro autres.

grieet de Bohême passent à la fille aînée, au défaut d'hoirs maies, du dernier empereur de la maison d'Autriche. L'électeur de Bavière, au contraire, prétend que lesroyaumes de Hongrie et de Bohême, donnés par le testament de Ferdinand Ier, à défaut d'hoirs mâles, à Anne, fille de Ferdinand, laquelle avoit épousé Albert, duc de Bavière

11 est à observer premièrement que Ferdinand avoit épousé Anne, fille de Ladislas, roi de Hongrie et de Bohème, dont il eut entre autres enfants la duchesse de Bavière; secondement que la duchesse de Bavière avoit à la vérité une sœur aînée, nommée Élisabeth, qui épousa, en 1543, Sigismond- Auguste, roi de Pologne, mais qu'elle mourut en 1 545, et que la duchesse de Bavière ne fut mariée qu'en 1546. M. de Lichtenstein a ajouté que le ministre de Bavière avoit produit la copie que l'électeur avoit du testament de Ferdinand Ier, et que cette copie s'étoit trouvée n'être pas conforme à l'original gardé a Vienne, que l'on avoit fait assembler les ministres étrangers, que la confrontation avoit été faite de la copie et de l'original, et que le ministre de Bavière avoit été obligé d'en convenir.

Le Boi soupa le lundi 14 dans ses cabinets ; il n'y avoit de dames que Mademoiselle, Mmc* deMailly et de Vin ti mille etM^la maréchale d'Estrées. M*"c de Clermont étoit partie avec la Heine. Ma,e de Montmorin étoit à Fontainebleau , et on lui proposa de souper avec le Roi ; elle refusa et dit qu'elle étoit incommodée. Comme c'étoit la première fois de tout le voyage qu'on lui avoit proposé de souper dans les cabinets, on a jugé qu'elle avoit bien pu chercher une excuse. Le Roi joua après souper dans un salon qui est de plain-pied à celui où il mange; il y avoit une table de quadrille pour S. M., une pour Mme la maréchale d'Estrées et une de cavagnole, où jouoit Mmc deMailly. Comme la pièce n 'est pas fort grande et que Mme la maréchale d'Estrées parloit assez haut, on avoit de la peine à s'entendre au cavagnole. Mm« de Mailly, qui étoit à l'autre bout de

la table, éleva la voix et lui dit : a Madame la maréchale, taisez-vous, vous faites trop de bruit; » elle fut obéie surle-champ. Ce fait est certain, car j'y étois.

Le samedi d'auparavant, le Roi, ayant soupé dans ses cabinets, passa chez Mademoiselle ; on proposa un cavagnole; Mm* de Mailly n'y voulut point jouer; elle alla se placer auprès du Roi qui jouoit au piquet ; et, comme elle étoit fort près du Roi , elle marquoit son jeu. Le Roi paroissoit fort content qu'elle fût auprès de lui ; et même, pendant la partie, il prit en badinant un jeu de cartes qu'il mit sur la tète de Mme de Mailly.

Le mardi 15, le Roi partit de Fontainebleau dans sa calèche, M. d'Harcourt à côté de lui, et sur le devant M. le Premier et M. de Chalais. Ceux qui étoient venus avec le Roi suivoient dans une gondole. S. M. trouva en arrivant à Choisy ses bâtiments finis ; et l'on travailla ce même jour dans la cuisine nouvelle. 11 y a actuellement de quoi loger quatre-vingt-dix chevaux dans l'écurie. Mademoiselle arriva ce même jour à Choisy avec Mmc de Vintimille , M- de Mailly et M™ la maréchale d'Estrées; M'Ue de Clermont y arriva aussi de Versailles, etMroc d'Antin de Paris. 11 y eut un cavagnole devant et après souper. Mademoiselle et M™' de Mailly y jouèrent l'une et l'autre, mais non sans humeur de la part de Mmede Mailly, qui se plaignoit du malheur dont elle jouoit et de la fortune de Mademoiselle; cette humeur avoit commencé dès le samedi à Fontainebleau. M™ de Mailly avoit pris la résolution déjouer le lendemain chez elle, et elle avoit même averti desjoueurs ; cependant le lendemain, ayant dîné chez la maréchale d'Estrées, où elle dîne tous les jours , elle y joua à cavagnole, et pendant le jeu elle reçut une lettre , que lui apporta sa femme de chambre, à laquelle elle fit réponse sur-le-champ sur la table même du jeu. Je ne sais ce que contenoit ce billet; mais, ce qui est certain, c'est que M,u* de Mailly quitta le jeu à cinq-heures trois quarts, descendit chez Mademoiselle , où le Roi arriva le moment t. m. i»

274 MÊM0IRK8 DU DUC DR LIIYNES.

d'après. Il y eut un cavagnole et M"* de Mailly y joua; mais cette môme humeur se renouvela le mercredi A Choisy. M™ de Mailly resta dans sa chambre; Mademoiselle envoya avertir des joueurs, et entre autres le vidame de Vassé, qui étoit dans ce moment chez M" de Mailly ; elle descendit fort peu de temps après, de fort mauvaise humeur de ce qu'on ne lui avoit rien dit, et trouva le jeu commencé. De ce moment elle prit la résolution d'envoyer sur-le-champ chercher un cavagnole & Paris pour pouvoir y jouer de son coté; elle y envoya effectivement ; et, après le souper, elle dit à quelqu'un , qui me l'a conté , que son cavagnole étoit arrivé. Cet homme , qui est de ses amis et fort sensé , sentit que cette démarche alloit faire une scène, et conseilla à Mme de Mailly de ne pas faire usage du cavagnole t elle suivit ce conseil et le cavagnole est demeuré enfermé pendant tout le voyage ; et pendant tout ce temps elle a joué avec Mademoiselle.

Le Roi revint ici vendredi avec les dames.

Dimanche dernier, après le salut, la Reine alla voir M. le duc deCharost, qui est toujours malade; elle avoit déjà été le voir à Fontainebleau , comme je crois l'avoir marqué.

La Reine est partie le lundi H. Il y avoit dans son carrosse M,te de Clermont à coté de 8. M., M** de Luynes et Mrac de Montauban sur le devant , Mmft de Villars et de aux portières. Dans le second carrosse , M"" de Tessé et d'Ancenis. Dans le carrosse des écuyers, M. de Nangis, l'écuyer de quartier et M. l'abbé d'Alôgre, aumônier de la Reine , à qui M. de Tessé a bien voulu donner une place. L'éouyer cavalcadour est malade. En venant ici, M. Ilelvétius, premier médecin , étoit dans le carrosse des écuyers. M. de Tessé m'a dit qu'il avoit droit d'être dans ce carrosse. Comme M. Helvétius est parti avec M. le duc deCharost, M. de la Vigne , médecin ordinaire, a fait demander s'il pourroit avoir dans ce carrosse la place qu'a voit occupée M. Helvétius, et on lui dit quecela ne se pou voit pas.

NOVEMBRK 1740. J75

Du mardi 22, Versailles. — On a beaucoup parlé ici d'une plaisanterie que M. le Dauphin fit il y a quelques jours. M. de Chàtillon étoit à Paris ; M. le Dauphin, qui lui fait beaucoup d'amitié et qui l'aime réellement, imagina de lui écrire. M. de Chàtillon lui fit réponse sur-le-champ. Lorsque M. le Dauphin recul cette réponse, il étoit seul dans son cabinet aveo M. de Muy, lequel lisoit. Il voulut montrer à M. de Muy la lettre de M. de Chàtillon , mais M. de Muy ne voulut pas la voir. M. le Dauphin demanda une plume et du papier et dit qu'il vouloit écrire ; il écrivit effectivement quatre pages de papier d'une écriture un peu différente de son écriture ordinaire ; il les plia ensuite et les mit dans la lettre de M. de Chàtillon ; puis il demanda a M. do Muy s'il vouloit lire des nouvelles qui étoient dans cette lettre. M. de Muy, qui ne se doutoit de rien, pria M. le Dauphin de vouloir bien les lui lire lui-môme; M. le Dauphin les lut et M. de tyuy crut que c'étoit effectivement un gasetin que M. de Chàtillon lui avoit envoyé Il y étoit parlé de la mort de la czarine , des raisons qu'on avoit de croire qu'elle pouvoit bien avoir été empoisonnée, des différents seigneurs moscovites qui pourroient disputer la couronne au czar Ivan ; M. le Dauphin avoit composé des noms qui paroissoient vraisemblables. Il étoit encore parlé des intérêts que la Suède avoit à exercer dans ces conjonctures par rapport au pays qu'elle avoit été obligée de céder a la Russie et qu'elle ohercheroit vraisemblablement à recouvrer. Ces nouvelles furent ensuite données dans le caveau (1) de M. le Dauphin, où l'on s'entretient quelquefois de politique, et y furent lues comme véritables ; et ce ne fut qu'au retour de M. de Chàtillon que l'on sut qu'il n'avoit point envoyé de nouvelles à M. le Dauphin, et que c'étoit lui-même qui les avoit

(I) Petite pièce «le rapatriement <ln gran l Dauphin, (ils «le Louis XIV, Murent citée p»> Daiwau A Saint-Simon.

composées. Ce gazetin a été montré au Roi et à la Reine ; maison n'a pas voulu qu'il courût; M. de Chàtillon a dit qu'il étoit brûlé; et c'est M. de Muy qui m'a dit à peu près ce que je viens de marquer.

MercredidernierfutfaitàParischezM^laDuchessemère le mariage de M"* de Verneuil avec M. de la Guiche. M. de laGuiche est homme de condition, je crois, de Bourgogne, et neveu à la mode de Bretagne de Mme deLassay. M. de Lassay,qui n'a point d'enfants, le regarde presque comme son fils. M. de la Guiche est colonel d'un des régiments de M. le prince deConty. Il a actuellement 25,000 livres de rente. Mlle de Verneuil aété élevée chez Martin, apothicaire de M. le Duc, comme nièce du dit Martin ; elle est bâtarde de M. le Duc, qui-l'a reconnue quelque temps avant que de mourir et lui a laissé par son testament 15,000 livres de rente. MmC la Duchesse mère outre cela lui a assuré 9,000 livres de rente. Bien des gens croient qu'il auroit été plus convenable de marier M"* de Verneuil en province que dans ce pays-ci, d'autant plus que sa mère, qui est morte, quoiqu'elle ne soit point nommée, étoit fort connue et considérable dansée pays-ci et tient à beaucoup de gens. M1** la Duchesse et M. deLassay ont voulu absolument ce mariage et l'ont fait, quoique le Roi ait refusé de signer au contrat, comme je l'ai marqué plus haut. Mœe la Duchesse donna un grand souper le mercredi; il y avoit quatre tables de quinze ou seize couverts chacune. Aujourd'hui elle a présenté Mme de la Guiche au Roi età la Reine. La présentation s'est faite à l'ordinaire ; Mme la Duchesse n'avoit avec elle que ses deux dames; M™* de la Guiche n'a pas encore quinze ans; elle est bien faite etassez jolie.

M. de Camas a eu aujourd'hui son audience de congé. Il est venu dans les carrosses du Roi, à l'ordinaire, et a fait un compliment fort court au Roi et à la Reine. L'audience du Roi étoit dans le cabinet, et celle de la Reine dans le cabinet avant sa chambre; M. de Nangis seul derrière le fauteuil de la Reine. M. le cardinal de Fleury

y étoit et a toujours resté debout même pendant que les dames étoient assises. M. de Camas a diné dans la salle des ambassadeurs , suivant l'usage.

Je me suis informé aujourd'hui plus particulièrement de ce qui s'est passé à Vienne au sujet de l'électeur de Bavière; il est certain que le 5 de ce mois, sur la demande faite par M. de la Pérouse , ministre de Bavière a Vienne , le testament de Ferdinand Ier a été montré et confronté avec la copie envoyée de Munich. U y avoit dans la copie que les royaumes de Bohême et de Hongrie passeraient à l'électeur de Bavière à défaut d'hoirs mâles. Le mot allemand est : Mannliche Erben, héritiers mâles, et on a trouvé dans l'original du testament ces mots : Eheliehe Erben, héritiers légitimes. M. de Grimberghen , à qui j'en ai parlé, ne sait pas encore quels ordres il recevra à ce sujet de la cour de Munich; mais il prétend que la copie dont est question a, dit-on, été donnée depuis peu d'années à l'électeur d'aujourd'hui , et qu'il a connoissance qu'il y a plus de vingt ans que le feu électeur regardoit son droit sur la Bohême comme incontestable ; qu'il y a plusieurs années qu'il demandoit que l'on montrât le testament de Ferdinand sans pouvoir l'obtenir ; que l'on avoit insisté à Vienne pour qu'ils remissent la copie qu'ils avoient de ce testament, et qu'enfin on n'avoit pu voir l'original que dans l'occasion présente. On soupçonne qu'il ne seroit pas impossible que ce titre , quoiqu'ancien, eûtété falsifié, d'autant plusque le changement du mot essentiel n'est pas difficile comme il vient d'être expliqué. 11 y a même déjà un exemple dans la maison d'Autriche. L'an 1547, Granvelle , ministre de l'empereur Charles V , au lieu d'avoir mis dans la convention faite pour la liberté du landgrave deHesse, ces mots : Ohne Einiges Gefangniss (1), y substitua OhneEwiges Gefangniss (2).

(1) Sans aucune prison.

(2) Sans prison perirftuelle.

Du mercredi 23, Versailles. — Depuis que M. le duc de Charost est arrivé ioi, la Reine a été lui rendre visite. Le Roi y fut aussi hier à trois heures après midi . M,DC de Mail] y n'étoit point ici ; elle étoit allée à l'Opéra avec des chevaux de la Reine que M. de Tessélui avoit prêtés; elle avoit menéavecelle Mmede Vintimille et M. d'Ayen; elle revint le soir.

Du dimanche 27, Versailles. — M. de laTournelle mourut mercredi dernier, 23 de ce mois, de la petite vérole ; il avoit épousé la sœur de Mm« de Flavacourt et de M""* deMaillyetde Vintimille etdeMUc de Montcavrel. M0* de la Tournelle, qui est une des plus belles femmes de ce pays-ci, reste avec environ 16,000 de rente; elle a eu 9,000 livres en se mariant, en 60 actions, et a renoncé à tous droits de succession. On lui a donné 5,000 livres de douaire , 2,000 livres d'habitation et 20,000 livres de préciput. M de la Tournelle n a été presque connu que depuis sa mort ; il étoit extrêmement jeune et vivoit peu dans ce pays-ci ; il étoit dans la grande piété , et faisoit prodigieusement d'aumônes. Son bien con sis toit en une terre aux environs d'Àulun, valant 52,000 livres de rente. Il a sa mère et une sœur qui se meurt, lesquelles vi voient sur cette terre, de sorte qu'il ne lui restoit pas 30,000 livres de rente. Cette terre , dont le revenu est principalement en bois, ne valoit que k à 5,000 livres de rente : elle s'appelle laTournelle. M. le maréchal de Vauban, ami du grand-père ou do bisaïeul de M. de la Tournelle, étant allé le voir dans cette terre , lui dit qu'il étoit bien singulier qu'avec une aussi prodigieuse quantité de bois, il eût aussi peu de revenus; il voulut aller lui-môme examiner s'il ne pouvoit point y avoir de débouchés à ces bois, et après avoir pris une exacte connoissance du terrain , il trouva que Ton pouvoit, sans beaucoup de frais, faire un petit canal qui conduiroit à une petite rivière assez forte pour que l'on y pût jeter le bois, ce que l'on appelle à bois perdu. Cette proposition

NOVKMBRK 1740. 279

bien examinée fui trouvée fort aisée à exécuter. M. de la Tournelle demanda à M. de Vauban de vouloir bien lui garderie secret sur cette idée, et en conséquence il chercha à acheter tout le plus qu'il lui fut possible des bois circonvoisins; après quoi il fit faire le canal, et cette terre est aujourd'hui affermée 52,000 livres. Si la sœur de M. de la Tournelle meurt, tous ces biens passent aux enfants de son oncle.

Le Roi alla à la Meutte mercredi dernier, et en revint hier. Il y avoit à ce voyage les quatre sœurs, BTMde Chalais et de Talleyrand.

M. de Chambonas, Uls unique de la dame d'honneur de M™* la duchesse du Maine, épouse MUc du Roure, dont la mère est fille de M. le maréchal de Biron.

M. de Castellane , ambassadeur du Roi à Constantinople, part dans huit ou dix jours; il s'eml>arque à Toulon. Le Roi lui donne deux vaisseaux de guerre, commandés par un chef d'escadre qui est M. de Gabaret ; il compte qu'il lui faut cinq semaines pour faire son voyage de Toulon àConstantinople.On compte trois cents lieues seulement de Toulon à Malte. Cette distance est remarquable par deux événements singuliers et qui passent pour constants et bien prouvés ; l'un, d'un marchand de Malte qui, ayant un procès à Aix, partit un dimanche après avoir entendu la messe , arriva à Marseille , alla à Aix , distant de cinq lieues de cette ville, fit juger son procès, leva l'arrêt, se rembarqua, et arriva a Malte assez à temps pour y entendre la messe le dimanche suivant. L'autre fait est d'un oiseau de proie, un faucon de la fauconnerie, lequel, sous Louis XIV, volant une bécasse s'en alla, et fut perdu; on remarqua l'heure et le moment, vingt-quatre ou vingt-sept heures après, le même faucon et Ja bécasse arrivèrent à Malte dans la place. On reconnut que le faucon appartenoit au Roi, et il lui fut renvoyé. Ces deux faits m'ont été contés par M. le bailli de Conflans et M. le bailli de Froulay.

Du mardi 29, Versailles. — Dimanche au soir 27 de ce mois , Mme de Talleyrand fut déclarée dame du palais de la Reine à la place de Mme de Chalais, sa mère > qui se retire ; elle ne prendra pas la même semaine qu'a voit M0* de Chalais , mais elle sera de semaine avec M"'» de Boufflers et de Villars ; et M** de Fleury, qui étoitdans la semaine de ces dames à la place de Mme de Gontaut, passe dans la semaine où étoit Mmede Chalais. L'on observe autant qu'il est possible qu'il y ait moitié de femmes titrées, à cause des dîners et soupers de la Reine.

Au mariage de là Reine, les douze dames du palais furent Mme* d'Egmont, de Tallard, de Mérode et de Matignon pour une semaine; pour une autre, M"M de Chalais, de Béthune, de Nesle et de Rupelmonde; pour la troisième semaine , M0*' la maréchale de Villars et duchesse d'Antin , Mme' de Prie et de Gontaut. On sait que M"' de Gontaut a été longtemps sans être titrée. M"e d'Egmont s'étant retirée, M"* la marquise de Resnel, depuis Clermont-d' Amboise , fut mise à sa place ; elle se retira aussi quelque temps avant sa mort , et sa place fut donnée à MBO sa sœur, M*' de Bouzols. M"" de Tallard ayant été faite gouvernante des enfants de France, Mmc la princesse de Montauban eut sa place. Après la mort de Mm* de Béthune , Mme d'Ancenis , sa belle-fille , a été faite dame du palais , de môme que M** de Mailly après la mort de M"* de Nesle , sa mère. Mm* la maréchale de Villars céda sa place à M"" la duchesse de Villars, sa belle-fille. Mme de Prie étant morte, MB<S d'Alincourt, fille de M"0 la maréchale de Boufflers, fut mise à sa place, et depuis s'étant retirée elle fut remplacée par Mwe la duchesse de Boufflers. M"" la duchesse de Fleury, laquelle comme j'ai marqué ci-dessus avoit été nommée treizième dame du palais, a eu une place à la mort de Mmo de Gontaut. Ainsi, depuis quinze ans il est mort six dames du palais, savoir : M"" de Nesle, de Prie , d'Alincourt, de Béthune, de Resnel et de Gontaut, sans compter la dame

d'honneur, M"" la maréchale de Boufflers , et la dame d'atours, Mœe de Mailly ; elles s'étoient retirées toutes deux. Mmc de Lu y nés a eu la place de Mmc de Boufflers, et Mme de Mazarin celle de M™* de Mailly, sa mère. Il ne reste plus actuellement de dames du palais de la création, que quatre : M™" d'Antin , de Rupelmonde , de Mérodes et de Matignon. M"* de Ghalais demanda le dimanche à la Reine la permission de lui amener Mme de Talleyrand ; mais la Reine lui répondit qu'il falloit que cela passât par M"e de Luynes ; et effectivement M"* de Chalais s'étant trouvée incommodée hier, ce fut Mro* de Luynes seule qui mena M"" de Talleyrand, d'abord chez M. le Cardinal , ensuite chez le Roi, chez la Reine, chez M. le Dauphin et chez Mesdames.

M. de Saint-Hilaire mourut il y a quelques jours ; il étoit lieutenant général d'artillerie et avoit quatre-vingthuit ou quatre-vingt-neuf ans au moins. Tout le monde sait ce qui se passa à la mort de M. de Turenne, en 1675. M. de Saint-Hilaire, père de celui-ci, eut le bras emporté du même boulet de canon qui tua M. de Turenne. M. de Saint-Hilaire , qui vient de mourir, vint à lui fondant en larmes ; mais le père avec une fermeté héroïque , lui montrant M. de Turenne, lui dit : «Ce n'est point sur moi qu'il faut pleurer, mon fils, c'est la mort de ce grand homme.»

M. de Cantimir a donné part aujourd'hui de la mort de. la czarine ; il est venu en pleureuse chez le Roi conduit par M. de Sainctot; il est entré dans le cabinet, M. de Sainctot est sorti et on a fermé la porte; c'est l'usage. M. de Cantimir a remis une lettre au Roi; il n'a point donné part à la Reine , n'ayant point de lettre à lui remettre; il a été seulement à la toilette, et la Reine même ne lui a rien dit. On prendra le deuil jeudi pour trois semaines.

Tapisseries des GobeJin». — Affaire du régiment de Coudé. — Prétentions de l'électeur de Bavière. - Révérence de M. de Bottenbourg au Roi et à la Reine. — Arrestation du duc de Courlande. — M. de Belle-lsle nommé ambassadeur à Francfort. — Visites du Roi au duc de Charost ; détails donnés par ce duc au duo de Luynes. — M** de Cherrease prend congé do Roi et d6 la Reine. - Présentation de la marquise de Caatel dos Rios, du marquis de Staffort et de M. de Busset. - Débordement de la rivière. - Mort da comte de Montmorency.

Du samedi 9, Versailles. — Le Roi a été encore aujourd'hui voir M. le duc de Charost; c'est la troisième visite depuis qu'il est malade, et d'autant plusremarquable que ce n'est point que le mal de M. de Charost soit plus considérable, au contraire, il est mieux. Mm€* de Mailly et de Vintimille y étoient et la famille de M. dé Charost. Le Roi y a resté près d'un quart d'heure, debout.

On a tendu, depuis le retour de Fontainebleau, dans l'appartement du Roi, des tapisseries nouvellement laites aux Gobelins sur les dessins de Jules Romain Rentre autres il y en a une qui représente le temple de Jérusalem ; l'on est assea étonné de voir le Pape dans cette tapisserie. Le Roi disoit aujourd'hui l'origine de cette singularité; c'est que Jules Romain, ayant peint le temple de Jérusalem, le Pape eut la curiosité d'aller voir cet ouvrage , et le peintre, ayant trouvé une place vacante dans son tableau, crut devoir y mettre le Pape pour marquer l'honneur qu'il recevoit.

Du mercredi 7, Versailles. — Il y a déjà quelques jours que la grande croix de Saint-Louis vacante par la mort de M. de Saint-Hilaire fut donnée à M. d'Erlach , cordon rouge , commandant des Suisses. Les cordons rouges valent ou 3 ou 4,000 livres; il y en a de deux espèces. La grande croix vaut 6,000 livres.

Le régiment de Condé, vacant par la mort de M. de la Tournclle, n'est pas encore donné. C'est M. le comte de Clermontqui, comme je l'ai déjà marqué, se mêle du détail

des régiments de M. le prince de Gondé. On disoit que ce régiment serait donné à M. de CoCtlogon, premier écuyer de M. le comte de Clermont, dont la femme est dune d'honneur de M"' la Duchesse mère, non pas pour lui, car il n'a jamais servi et a été ecclésiastique et môme je crois sous-diacre ou diacre; mais il a deux tilles, et Ton comptoit qu'il aurait la permission d'en disposer en faveur de celui qui épouserait sa tille aînée ; ce discours n'étoit pas sans quelque fondement. M. de Sabran, tilsdo M"* de Sabran ( Foix ) , devoit épouser M11* de Montcnvrel , qu'on appelle présentement Mailly, sœur de M"* de Maiily . Mn,e de Flavacourt, aussi une de ses sœurs, avoit prié M"* de Mailly de demander à M. le comte de Clermont l'agrément du régiment pour M. de Sabran , en considération dû mariage. Mwe de Mailly lui répondit que M. le comte de Clermont, ayant déjà manqué à un engagement pour ce même régiment à sa prière, pour le donner à M. de la Tournelle , elle ne vouloit ni ne pouvoit plus lui faire une nouvelle prière. Mme de Mailly a appris depuis (c'est elle qui me l'a dit) que l'on sollicitoit auprès de M. le comte de Clermont le régiment pour M. de Sabran, qui devoit épouser MUc de Coetlogon, et que le mariage avec M11* de Mailly étoit rompu. Mme de Mailly a été trèspiquée. Elle a commencé par aller chez M. de Breteuil lui demander nommément l'exclusion pour M. de Sabran ; elle n'en est pas demeurée là; elle parla hier ou avanthier tout haut au Roi , chez M™ la comtesse de Toulouse , et lui demanda la même chose; et elle a fait dire à M. le Cardinal qu'elle avoit demandé au Roi cette exclusion. En conséquence elle a écrit à M. le comte de Clermont pour qu'il n'apprit point par d'autres ce qu'elle a fait, et elle montra le même soir sa lettre au Roi.

M. le procureur général a obtenu pour son fils, qui est avocat général et a au plus trente ans, la survivauec de .si charge de procureur général du Parlement; il remercia hier le Roi.

Je crois avoir oublié de marquer que, lorsque M** la princesse Esterhazy vit, il y a quelques jours, laReineen particulier dans ses cabinets, sans être en habit de cour, elle lui fut menée par Mmo de Luynes et baisa le bas de la robe de la Reine comme à une présentation ordinaire.

Vendredi 9, Versailles. — Le gouvernement de Belle-Isle vacant par la mort de M. Saint-Hilaire n'est pas encore donné ; il demande résidence. M. de Saint-Hilaire, à cause de son grand âge, n'y résidoit plus; on a déclaré qu'il ne seroit donné qu'à la condition de résidence.

M. l'évèque de Rennes (Vauréal), revint ici, il y a quelques jours; il étoit à Rennes d'où on lui avoit mandé de revenir. Il fut déclaré hier qu'il alloit en Espagne en qualité d'ambassadeur. M. le comte de la Marck est fort incommodé et revient. On n'a point encore nommé celui qui ira à la diète de Francfort.

M. le marquis de Grave, veuf depuis deux ou trois ans d'une sœur de M. de Matignon, vint hier demander l'agrément du Roi pour se marier ; il a cinquante-cinq ou cinquante-six ans ; il épouse une fille de quinze ou seize ans; c'est M'1' de Laval-Montmorency, que l'on appelle la Mentonnière. Le fils de ce M. de Laval épouse la seconde fille de M. le marquis de Fervaques; l'aînée, c'estM™' la duchesse d'Olonne. M. de Laval a épousé M*"- le Bayer. M. le Bayer étoit la Rochefoucauld. Pour elle, elle est, je crois, sœur ou belle-sœur de M"* Huguet, grande mère de MT la duchesse d'Ancenis.

L'électeur de Bavière parolt n'avoir point abandonné ses prétentions sur les pays héréditaires ; il prétend que le mot Eheliche Erbenest suffisant pour constater son droit; cette prétention n'est point encore éclaircie. On dit que la grande-duchesse, aujourd'hui reine de Hongrie et de Bohême, a toute la hauteur de la maison d'Autriche et qu'elle est cependant fort aimable et séduisante. On me con toit que, lorsquelle vit Mme la duchesse de Lorraine, sa belle-mère fjecroisàlnspruck) ,elle se jeta à genoux de-

vant elle, et lui fit mille amitiés; que pendant huit ou neuf jours qu'elles furent ensemble, elle ne manqua pas un seul jour d'aller à la toilette deMme sa belle-mère et de lui donner sa chemise ; qu'elle avoit eu l'attention de se faire instruire des noms, qualités et naissance de tous les Lorrains qui accompagnoient M"* de Lorraine, et des détails sur chacun d'eux, de sorte que, dès le jour même de l'arrivée, elle parla à chacun d'eux comme si elle les avoit tous connus. Dès ce même jour elle donna les entrées chez elle aux Lorrains qui étoient avec Mn,e sa belle-mère, et dit aux Allemands qui étoient avec elle : « Messieurs, ne soyez point étonnés de ce que j e fais pour MM . les Lorrains ; je leur ai enlevé leur maître, leur souverain, leur pays ; il est juste que je cherche à les en dédommager. »

Le Roi part dimanche pour Choisy pour jusqu'à jeudi ou vendredi.

Le procès de M. l'évêque de Metz contre les abbesscs des deux chapitres de Metz, Saint-Pierre et Sainte-Marie, n'est pas encore jugé ; il prétend les soumettre à sa juridiction, quoiqu'elles soutiennent n'être dépendantes que du Saint-Siège; il prétend aussi prouver que leurs maisons ne sont que des communautés religieuses et non des abbayes, et qu'elles doivent faire des vœux. Cette affaire fait ici beaucoup de bruit. La noblesse du pays Messin parolt fort désapprouver l'entreprise de M. de Metz, et dit que ses prédécesseurs, M. d'Aubusson et M. de Coislin, avoient eu le même projet et l'avoient abandonné.

Du dimanche ii, Versailles. — Le régiment deCondé a été donné à M. de Sa bran, qui épouse MUe de Coêtlogon. On pourroit être surpris de cet arrangement après ce que j'ai marqué ci-dessus; mais Mme deSabrau est venue ici et a eu un grand éclaircissement avec Mm* de Mailly, dans lequel elle lui a fait voir clairement qu'elle n'avoit point du tout les procédés qu'on lui avoit imputés et qu'elle n'étoit coupable en rien. Mmc de Mailly en a été si convaincue, qu'elle a écrit très-fortement à M. le comte de

2 ko MÉMOIRES DU DUC DE LUYNES.

Clermonten faveur de M. de Sabran, et c'est ce qui a fait décider pour le régiment.

M. de Rottembourg, héritier de feu M. le comte de Rottembourg, fit hier sa révérence au Roi et à la Reine; il arrive de Prusse ; son père et son frère sont dans les États du roi de Prusse. Ce prince lui a donné u ne promesse par écrit, que j'ai lue, dans laquelle il s'engage de lui donner à son retour un régiment de dragons ; de laisser à lui, à sa femme et à toute leur famille le libre exercice de la religion catholique, et en cas qu'il vint à mourir à son service, de donner une pension de 2,000 éousàsa femme. M . de Rottembourg a épousé Mlu de Parabère, laquelle n'est pas encore décidée à s'aller établir en Prusse; pour lui; il est venu ici demander l'agrément du Roi, et compte , partir au mois de février; il m'a dit que le régiment de dragons que lui donnoit le roi de Prusse porte roi t son nom et lui vaudroit 32,000 livres de rente. La succession qu'avait recueillie M. de Rottembourg est fort considérable, mais il avoit .beaucoup perdu au jeu. M. de Rottembourg fit sa révérence à la Reine, comme on a coutume de faire dans les présentations, ou en partant, ou en arrivant; il la fit môme plus respectueusement que beaucoup d'autres n'ont coutume de faire. On sait que la révérence respectueuse est de s'incliner profondément et déporter la main presque jusqu'à terre. M. de Nangis prétend qu'on devroit baiser le bas de la robe de la Reine. Cette question fut agitée devant la Reine môme, qui pense de la même façon; ce qui est certain, c'est que cela ne se pratique pas depuis bien longtemps ; il n'y a que les dames, lesquelles aux présentations baisent le bas de la robe.

Le Roi apprit avant-hier au soir par un courrier que H. le duc de Courlande avoit été arrôté. J'ai marqué cidessus que, par les dispositions de laczarine, il avoit été nommé régent pendant la minorité ducaar Jean. Le général Munich avoit paru fort occupé de lui faire rendre

DfcffiMBRE MO. 287

tout ce qui lui étoit du, ayant même fait punir 4e mort quatre officiers qui a voient manqué de respect au duc. Ce n 'étoit que pour mieux cacher son dessein ; car ayant pris son habit uniforme, il alla chez le duc de Courlande, fit venir l'officier commandant la garde de ce duo et lui demanda s'il connoissoit sa personne et son habit et s'il se souvenoit du serment qu'il avoit prêté de lui obéir j en conséquence, il lui ordonna d'arrêter le duc de Courlande, qui étoit dans son lit, lequel a été conduit en prison.

Du vendredi 16, Vertailles.— Le Hoi partit dimanche dernier, 11 de ce mois, sur les quatre heures, pour aller à Choisy. La Reine fut seule au sermon; et, comme c'est l'usage que le prédicateur lui fasse un compliment le premier jour qu'il a l'honneur de prêcher devant elle en l'absence du Roi, le prédicateur lui adressa la parole, à peu près au milieu de son second point ; le compliment fut assez court, et le sermon assez médiocre, surtout le second point.

Les dames du voyage de Choisy étoient les quatre sœurs et Mme la maréchale d'Estrées. Le Roi, pendant ce voyage, a couru le cerf à Verrières, et les autres jours s'est promené et a joué à l'hombre avec M. du Bordageet M. le comte d'Estrées. Tous les jardins bas de Choisy sont inon^ dés ; et il y a dans le pavillon qui est au bout de la terrasse plus de trois pieds d'eau. L'inondation de 1711 étoit encore plus considérable ; on en voit la marque à ce même pavillon. Le Roi revint hier jeudi, après la chasse, avant cinq heures; il n'alla point chez la Reine ; il descendit à sept heures chez M™ la comtesse de Toulouse; il y avoit Mm<M de.Mailly et de Vintimille, M. le comte de Noailles et M. le comte d'Estrées. Il descend seul par le petit escalier, par où descendoit le feu Roi en allant chez Mw de Montespau ; il n'est suivi que par son premier valet de chambre; il y vient sans chapeau et sans y être attendu. Nous venions d'entrer chez M"* la comtesse de Toulouse, M. le comte d'Estrées et moi, quand le Roi y arriva; il y

28ft MÉMOIRES DU DUC DE LUYNES.

resta un bon quart d'heure, faisant la conversation fort gaiement.

Ce matin, le Roi a nommé M. de Belle-Isle son ambassadeur à Francfort (1) ; M. de Belle-Isle a été suivant Tusage faire sa révérence et son remerclment à la Reine ; il aété aussi chez M. le Dauphin et chez Mesdames.

Mme la maréchale d'Harcourt est ici, et présente cette après-midi M"* de Guerchy, la troisième fille de M. le duc d'Harcourt, qui ressemble beaucoup à son père; elle a aussi amené avec elle la seconde MUe d'Harcourt, qui est beaucoup mieux que les deux autres, ressemblant un peu à feu M"*" d'Harcourt.

Le Roi a été aujourd'hui chez M. le duc de Charost; c'est la troisième visite qu'il lui fait; M"** deMailly et de Vinti mille y étoient.

Mardi 20, Versailles . — Hier, la Reine fut chez M. le duc de Charost; il est entièrement hors d'affaire; il me contoitaujourd'hui quelques faits qui méritentde n'être point oubliés. Premièrement, au sujet du caractère du roi d'Espagne, il me disoit que l'année du départ de ce prince, qui étoit alors duc d'Anjou, feu M. de Beauvilliers lui avoitdit : « C'est un prince naturellement vertueux; j'ai été obligé de le reprendre plusieurs fois, mais jamais deux fois sur une même chose. M. le duc de Bourgogne, qui est d'un caractère impétueux et violent, n'aime point naturellement M. le duc de Berry, son frère. C'est M. le duc d'Anjou qui, avec cette gravité que vous lui connoissez, est toujours le pacificateur entre les deux frères. »

M. de Charost me parloit aussi de la peine qu'il avoit eue à faire entrer dans le service M. de Belle-Isle d'aujourd'hui, à cause de la prévention que l'on avoit sur le nom de Fouquet. Il m'a ajouté que cependant le feu Roi , un an ou deux avant sa mort, avoit remarqué avec plaisir la grande volonté de M. de Belle-Isle, qui avoit demandé

(i) Voy. l'article du 15 janvier 1741.

avec empressement àserviretétoit parti pour aller servir en Espagne pour une expédition où il fallut envoyer promptement quelques troupes. Il m'a ajoute enfin que M. de Beauvilliers lui avoit dit, en 1713, que le Roi lui déclara qu'il comptoit qu'il se chargerait de l'éducation du Dauphin. M. de Beauvilliers lui répondit qu'il seroit toujours prêt à exécuter ses ordres ; mais que son âge et sa santé ne lui permettoient plus de remplir les devoirs de cet emploi avec la même exactitude, et qu'il lui demandoit pour adjoint M. le duc deCharost. Le Roi y consentît, et en conséquence MM. de Beauvilliers et de Charost eurent plusieurs conférences pour leurs arrangements, M. de Beauvilliers mourut en 1714; et Mmc deMaintenon, qui aimoit M. le maréchal de Villeroy, détermina le Roi en sa faveur.

Dans les provisions qui furent données à M. le duc de Charost, lorsqu'il fut fait gouverneur du Roi , il est dit (c'est le Roi qui parle ) : a Qu'il s'est détermine à ce choix avec d'autant plus de plaisir qu'il savoit que ç'avoit été l'intention de feu M. le ducde Bourgogne. » M. leducd'Orléans avoit recommandé à M. le comte de Maurepas d'y ajouter cette expression.

Dimanche dernier, Madame mena chez le Roi Mellc de Montauban , seconde fille de M. le prince de Montauban ; ^Ue n'a que sept ans; elle prit son tabouret chez le Roi et chez la Reine.

Le Roi signa ce même jour .le contrat de mariage de M. le marquis de Crussol, fils de M. de Crussolj et de Mu" de Yillacerf, avec Mlle de Morville, seconde fille de feu M. de Morville, qui avoit été secrétaire d'État des affaires étrangères, et sœur de M™* de Surgères. MBo de Morville, sa mère, est fille de feu M. de Vienne, conseille!' de grande chambre.

Du jeudi 22, Versailles. — Hier et avant-hier, le Roi dina au grandcou vert ; ce sont les deux premières fois qu'il ait recommencé à dîner avec la Reine. Avant-hier le Roi t. m. lu

soupa chez Mme la comtesse de Toulouse où éloient MmMles comtesses de Mailly et de Vintimille; il étoit venu à neuf heures chez la Reine faire une visite d'un moment, comme à l'ordinaire. Hier, il vint de même chez la Reine. Mmede Mailly avoit joué à cavagnole et avoit quitté ; avant-hier, elle y avoit aussi joué , et elle ne quitta point avant l'arrivée .du Roi. C'est toujours à neuf heures qué le Roi va chez la Reine. Hier M°" de Mailly me dit qu'elle vouloit quitter un peu avant neuf heures, et effectivement elle donna son tableau et se tint derrière jusqu'à l'arrivée du Roi. Dans l'instant que le Roi fut sorti de chez la Reine , elle sortit par la galerie. Mœe la comtesse de Toulouse s'étoit trouvée incommodée , et personne ne savoit hier ce que le Roi avoit fait. Ordinairement il ne soupe dans ses cabinets qu'après avoir été à la chasse; cependant j'ai appris qu'il y soupa hier avec M81" de Mailly, de Vintimille et d'Antin, lesquelles furent ensuite jouer au cavagnole chez Mademoiselle, parce que le Roi se coucha de bonne heure, à cause de la chasse d'aujourd'hui.

L'inondation de la rivière augmente toujours; elle est presque au pavé de Meudon, à Issy.

Mon fils et ma belle-fille partent ces jours-ci pour aller à Toulouse solliciter un procès. M°" de Luynes mena hier Mmr de Ghevreuse au dîner du Roi ; après le dîner, elles entrèrent dans la chambre de la Reine, où le Roi reste toujours un moment ; et, lorsque le Roi s'en alla , Mm* de Luynes et Mmc de Chevreuse le suivirent , etMm' de Luynes lui dit que Mme de Chevreuse avoit l'honneur de prendre congé de S. M. ; après quoi, M"" de Chevreuse rentra chez la Reine, etMmedc Luynes conduisit le Roi jusqu'à la porte de la galerie. M de Chevreuse arriva pour lo diner, lorsque le Roi étoit déjà à table ; en ce cas, il seroit contre le respect d'aller se mettre en place; Mmede Luynes fit demander au Roi par M. de la Trémoille s'il trouvoit bon qu'elles arrivassent toutes les deux, et elles n'arrivèrent qu'avec la permission du Roi.

Du vendredi 23, Versailles, — M. de Ségur remercia hier le Roi et la Reine ; il commandoit à Nancy, sous les ordres de M. de Belle-Isle. Pendant l'absence de M. de Belle-Isle, il va s'établir à Metz, où il commandera en chef.

M"fla marquise de Castel-dos-Rios, grande d'Espagne, vint ici il y a deux jours; elle est fille de M. le prince de Campo-Florido, ambassadeur d'Espagne ; elle désire d'être présentée. On étoit hier incertain si elleseroit présentée au Roi chez lui ou chezla Reine, parce que M"e sa mère, suivant l'usage des ambassadrices, n'a fait sa révérence au Roi que chez la Reine. M. de la Trémoille prit hier l'ordre du Roi. Ce sera dans le cabinet du Roi que M"" de Casteldos-Rios sera présentée demain, et c'est M™' de Luynes qui la présente.

Du samedi 24 , Versailles. — M"' de Luynes a présenté aujourd'hui au Roi dans son cabinet M1"* la marquise de Castel-dos-Rios. M ""de Campo-Florido, sa mère , ne s'est point trouvée à cette présentation , soit que, comme ambassadrice, elle n'a jamais vu le Roi que chezla Reine, soit parce que Mmc de Luynes en présentant auroit, suivant l'usage, passé la première ; et que, comme la présentée marche toujours la seconde, M™' de Campo-Florido n'auroitpu entrer que comme à la suite de sa fille. M"" de Castel-dos- Rios a pris son tabouret chez le Roi, comme grande d'Espagne. De chez le Roi, Mm* de Luynes Ta menée chez la Heine. Tout cela s'est fait immédiatement après les premières vêpres. Mme de Campo-Florido étoit déjà entrée chez la Reine ; et c'est M" de Luynes qui a présenté à la Reine M"* de Castel-dos-Rios, laquelle a baisé la robe de la Reine. Ordinairement la Reine ne reçoit point de présentation la veille de Noël; mais le Roi fut à la chasse hier et avant-hier, et avoit remis la présentation à aujourd'hui ; et la Reine a trouvé bon qu'elle se fit tout de suite chez elle. M"e de Luynes a mené ensuite Mme de Casteldos-Rios chez M. le Dauphin et chez Mesdames ; mais M"" de Campo-Florido n'y a point été.

Le Roi a signé aujourd'hui les deux contrats de mariage de M. de Laval avec MUe de Fervaques, et de M. de Grave avec M"' de Laval.

Milord Staffort a été présenté au Roi ces jours-ci et M. de Busset. C'est M. de Boufflers qui a présenté milord Staffort, avec qui il avoit fait connoissance à Lille. Les Staffort ont une alliance avec les Gramont. Antoine de Gramont, second du nom, trisaïeul de M. le duc de Gramont d'aujourd'hui, qui avoit servi sous Louis XIII et qui fut fait duc par Louis XIV, en 1643, avoit été marié deux fois, premièrement avec la fille de M. le maréchal de Roquelaure, et en secondes noces avec une Montmorency, fille de M. de Bouteville. M. le duc de Gramont d'aujourd'hui est sorti du premier lit. Du second lit vinrent Henri de Gramont, comte de Toulongeon, qui mourut en 1679 et laissa son bien à son frère du môme lit, Philibert, comte de Gramont. Ce Philibert avoit épousé Elisabeth Hamilton , dame du palais de la reine mère, fille du comte d'Hamilton et de Marie Butler. Philibert eut de ce mariage une fille qui épousa en 1694 milord Staffort; mais elle mourut sans enfants.

M. de Busset est bâtard de la maison de Bourbon. On sait que l'on commence à compter cette maison de Bourbon branche de la maison royale de Bourbon, depuis Robert de France, sixième fils du roi saint Louis, mort en 1317. Le fils de celui-ci fut Louis I** mort en 1311, dont le troisième fils, Jacques, fut la tige des comtes de la Marche. Le fils de Louis lw fut Pierre I", tué à la bataille de Poitiers en 1356, dont une fille, nommée Jeanne, épousa Charles V, dit le Sage; une autre, nommée Blanche, épousa Pierre le Cruel, roi de Castille; une autre le comte de Savoie, etc. Louis Ier eut aussi un bâtard, connu sous le nom de Jean, bâtard de Bourbon, seigneur de Rochefort. Pierre l'r eut un fils aîné légitime, Louis H, qui continua la branche; il mourut en 1410, laissant pour fils Jean 1er. Jean Irr fut pris a la bataille d'Azincourt et mené en

Angleterre, où il mourut en 1433; il eut trois enfants légitimes, dont le troisième, Louis, fit la branche des comtes de Montpensier. Le fils aîné de Jean 1er fut Charles Ier, qui épousa Anne de Bourgogne, dont il eut onze enfants. Le premier, Jean II, qui continua la branche ; le cinquième fut Louis, évèque de Liège, tué l'an 1482 par Guillaume de laMarck, seigneur de Lumain , surnommé le sanglier d'Ardennes. Ce Louis, évèque de Liège, laissa trois enfants bâtards, dont le premier fut Pierre , tige des comtes de Busset. Ce Pierre fut nommé le Bâtard de Liège. On prétend que Louis, son père, avoit épousé une princesse de la maison de Gueldres avant d'être évèque ; que le mariage fut cassé, mais que Pierre étoit né dans la bonne foi du mariage. Ce Pierre épousa la fille de Bcrtram d'Alègre, seigneur de Busset en Auvergne, d'où descend M. de Busset dont c'est ici l'article.

Du dimanche 25, Versailles. — Le débordement de la rivière est plus haut de deux pouces que celui de 171 1 .

Du vendredi 30. — Dimanche 25 de ce mois, le Koi fut à tout l'office. Ce fut Mme la duchesse de Rohan, fille de M. le duc de Chatillon, qui quêta. Le compliment du prédicateur fut assez médiocre, à ce que j'ai ouï dire. J'étois allé à Paris voir M. et M",c de Chevreuse, qui partoient le lendemain pour Toulouse avec mon frère.

Lundi, le Roi de voit aller à la chasse ; le mauvais temps l'en empêcha; il soupa dans ses cabinets en bas, où étoient M™" de Mailly, de Vintimille et d'Antin ; il avoit chargé M0" de Mailly de prier Mademoiselle pour le lendemain à souper.

Le mardi, le Roi fut à la chasse et soupa dans ses cabinets avec Mademoiselle et les trois mêmes dames que je viens de nommer. Hier et avant-hier il n'y eut point de chasse, et le Roi soupa cependant dans ses cabinets en bas ; les mêmes trois dames y étoient.

Le dimanche, le Roi soupa chez Mmc la comtesse de Toulouse; Mm" de Mailly, de Vintimille et d'Antin y sou-

pèrent aussi. On peut juger que Mademoiselle n'y étoit pas ; depuis le mardi elle a toujours été incommodée; M"* de Clermont a été à Paris tous ces jours-ci.

M. de Livry, fils du premier maître d'hôtel du Roi, remercia hier le Roi et la Reine pour la survivance de cette charge ; il a aussi la survivance de la capitainerie de Livry; on dit qu'il doit épouser incessamment M"0 de Maniban, fille du premier président de Toulouse et sœur de M" e de Malause ; mais cela n'est point encore public.

Le Roi n'a point été à la messe aujourd'hui ; il a depuis quelques jours un petit bouton sur l'œil; il a dîné dans sa chambre et doit faire médianoche.

M™ de Luynes parla hier à M. de Haurepas au sujet de ce qui arrive tous les jours lorsque la Reine sort et qu'elle est suivie par M. le Dauphin ou par Mesdames. Lorsque la Reine est seule, entre sa personne et sa dame d'honneur il n'y a que celui qui porte sa robe et l'officier des gardes; mais, lorsque M. le Dauphin suit la Reine, les deux gentilshommes de la manche, M. de Chàtillon et même quelquefois M. révéquc de Mirepoix et le chef de brigade qui suit M. le Dauphin passent tous, de manière que la surintendante , si elle y est, sinon la dame d'honneur ou la dame d'atours , se trouve extrêmement éloignée de la Reine. Use joint même encore souvent d'autres gens sans aucune apparence de droit; de sorte que, si la Reine avoit par hasard besoin de quelque service, elle n'auroit pas une dame auprès d'elle. Lorsque Mesdames suivent la Reine, c'est l'écuyer de Madame, celui qui porte la robe, etMme deTallard. M™6 de Luynes avoit représenté plusieurs fois que cet arrangement paroissoit peu convenable ; M. de Maurepas lui dit hier que cela avoit été réglé par le Roi ; que, lorsque M. le Dauphin est avec la Reine, il doit marcher devant elle, de même qu'il marche devant le Roi ; qu'à l'égard de Madame, elle doit, à la vérité, suivre la Reine; mais que la surintendante, la dame d'honneur, ou dame d'atours doit marcher immédiatemeni après

DÉCKMBRK 1740. 295

Madame. M. de Maurepas lui ajouta que le Hoi avoit aussi réglé que, lorsqu'il e6t à vêpres, et par conséquent au sermon avec la Reine , il ne devoit point y avoir de chef de brigade derrière la Reine ; mais que cet règlements ne s'exécutoient point, parce que l'ordre n'étoitque verbal et que personne ne vouloit se charger de le communiquer.

L'inondation de la rivière continue toujours. M. Turgot a dit au Roi que la rivière avoit monté de 24 pieds 3 pouces plus haut que le niveau des basses eaux. C'est la sixième inondation (1) depuis environ un siècle. M. l'archevêque de Cambrai (Saint-Albin) m'a dit aujourd'hui qu'un ecclésiastique de son prieuré de Saint-Martin, qui a environ quatre-vingirdix- huit ans et qui se porte bien, lui avoit dit qu'il se souvenoit qu'en 1658 (2) il avoit été en bateau de Sainte-Opportune au Pont-Neuf (3), qui étoit bati depuis peu d'années; qu'il avoit passé le Pont- Neuf à pied et immédiatement au bout du pont avoit remonté dans un bateau qui l'avoit conduit jusqu'à la cinquième maison par delà les Carmes. La seconde inondation dont il se souvient est en 1669 , mais moins forte ; la troisième en 1696; la quatrième en 1711 qui fut trèsgrande, et la cinquième en 1728.

Du samedi 31, Versailles. — • 11 y a déjà quelques jours que Ton apprit que M. le comte de Montmorency, maréchal de camp, étoit mort à Toulon, le 14 de ce mois; il étoit fils de feu M. le duc de Luxembourg et frère de M. de Luxembourg d'aujourd'hui, de M"e la duchesse de Villeroy et de Mmc la duchesse d'An tin. 11 jouissoit de plus de 30,000 livres de rente, dont 24 ou 25 en fonds de

(i) On plutôt la septième, car il y en eut une en 16;>8, mats moins considérable que celle de I6ôl. ( Note du duc de Luynes.)

(?) On m'a dit depuis en ItiM. (Sote du duc de Luynes.)

(3) H faut que ce soit en IC51 ; car c'est l'inondation la plus grande; et ce qui la rendit plus considérable, c'est que le pont Marie tomba, ce qui lit refluer l'eau dans Paris. ( Note du duc de Luynes. )

terre ; il a fait un testament quelques heures avant que de mourir qu'il n'a pas même pu signer. 11 donne par ce testament tout son bien à M. de Montmorency , son neveu, fils de M. de Luxembourg, mais Ton croit que ce testament sera cassé. M. le comte de Montmorency avoit trente-quatre ou trente-cinq ans; il avoit de l'esprit, et même dans sa jeunesse paroissoit avoir un tour d'esprit assez plaisant ; mais depuis plusieurs années on ne le voyoit plus du tout. Il y avoit douze ou treize ans qu'il n'a voit fait sa cour au Roi, quoique dans l'enfance du Roi il fût un des plus assidus courtisans. 11 buvoit beaucoup et s'enivroit fort aisément; il passoit sa vie presque toujours à table. 11 avoit servi en Corse et étoit revenu à Toulon où il avoit loué une maison pour plusieurs années. 11 est mort hydropique.

Hier, le Roi ne fut point fort longtemps à table et alla se coucher à deux heures et demie. Les dames du médianoche étoient Mme la maréchale d'Estrées, MmM de Mailly, de Vintimille et d'An tin. Mme de Mailly lui demanda la permission de rester dans le cabinet qui est au bout du cabinet ovale, où elle a joué jusqu'à six heures du matin à cavagnoleavec Mmed'Antin. Les hommes du souper étoient MM. de Bouillon, de Luxembourg, de Meuse, vidame de Vassé et de Coigny, le fils.

Cérémonie des chevaliers du Saint» Esprit ; messe de Requiem pour les chevaliers morts. — M,ne de Mailly veut voir le Roi en perruque naturelle. — Difficultés sur la présentation de M. de Saint-Micault. — Renouvellement du linge et des dentelles chez la Reine. - Détail sur les entrées. - Soirée chez le Dauphin. — Lettre sur les droits de l'électeur de Ravière. — M. de PoniatowsM. — M. de JablonowskJ. — Présentation du prince de Hcsse- Dannstadt; détails sur la maison de Hesse. — Souper du Roi chez Mmc de Mailly. — M. de Betle-Isle. — Le Roi travaille en tapisserie. — Présentations. — Circonstances de l'ambassade de Naples. — Grandesse du comte deNoailtes. — Le prince de Schwartzbourg. — Procès de l'évéquede Metz. — Mariage de M. de Monaco avec MUe de Bouillon. — Loterie pour les pauvres. — Le comte de Montijo, ambassadeur d'Lspagne à Francfort.

Du lundis, Versailles. — Hier, premier jour de l'an, la cérémonie des chevaliers, comme à l'ordinaire. Il y en avoit trente-deux, sans compter les quatre officiers (1). M"* de Luynes, qui y étoit, remarqua une chose dont je ne sais pas la raison. Le Roi va toujours à l'offrande ces jours-là ; il est suivi par son capitaine des gardes, lequel n'est point dans le rang des chevaliers, mais toujours derrière le Roi ( c'étoit encore M. le duc d'Harcourt, le quartier ne relevant qu'après la messe). Le premier prince du sang, M. le Dauphin s'il y étoit, suit toujours le Roi à l'offrande. C'étoit hier M. le duc de Chartres, et c'est lui qui donne au Roi l'offrande. M. le prince Charles et M. le Premier étoient présents ; cependant ils ne quittèrent point leurs places, et ce fut un écuyer de quartier qui

(I) L'abbé de Pomponne, chancelier et surintendant des finances de l'Ordre : le marquis de Breteuil, prévôt , maître des cérémonies ; le comte de Maurepas, uran.l l réVorier ; le comte de Saint- Florentin, secrétaire.

donna la main au Roi de son prie-Dieu à l'autel et pour revenir. 11 n'y avoit point de prélat de l'Ordre ; c'étoit un chapelain de l'Ordre qui officioit.

Aujourd'hui il y a eu, suivant l'usage, la messe de Requiem pour les chevaliers morts dans le courant de l'année. Le Roi, pour ces cérémonies, met une perruque naturelle. Une heure et demie après, le Roi étant déjà hors de table, M"* de Mailly et M™ de Vintimille ont passé dans la galerie venant de chez elles avec trois ou quatre hommes qui les suivoient; M"* de Mailly s'est arrêtée à la porte de glaces qui donne chez leRoi, et s'y est assise. Quelqu'unqui étoit présent a cru qu'elle se trouvoit mal ; elle lui a dit que non, mais qu'elle étoit au désespoir, qu'elle craignoit d'être arrivée trop tard, que le Roi lui avoit donné rendezvous pour qu'elle pût le voir en perruque. Sur ce, un des hommes a fait le tour et a averti M. le ducdeRochechouarl, lequel est venu aussitôt à la porte de glaces et a dit à Mme de Mailly qu'il étoit bien tard, mais qu'il alloit le dire au Roi. Mmc de Mailly a attendu encore un moment; le Roi est venu à la porte de glaces, mais avec ses cheveux, sans perruque; après avoir paru et parlé un moment, il est rentré disant qu'il alloit revenir; il avoit donné ordre que sa perruque fût toute prèle, car dans l'instant même i) est ressorti avec sa perruque sur la tète.

Le Roi envoya hier par M. de Villeroy a Mroc d'Antin une fort belle boite d'or, où il y a dedans un petit dessin représentant d'un côté une table de cavagnole où plusieurs personnes jouent, et de l'autre une table de quinquenove. Ce sont les deux jeux que M0* d'Antin aime le mieux.

Du mercredi 4, Versailles. — Le Roi va demain à Choisy pour jusqu'à dimanche ou lundi. La semaine prochaine est la semaine de Mme de Mailly.

M. de Bauffremont est venu ici ces jours-ci voulant absolument présenter M. de Saint-Micault (1), lequel est

(1) Le p*rc de M. de Saint-Micault étoit colonel du régiment de Coodé que

homme de condition de Bourgogne. M. de Bauffremonta prié M. le duc de Rochechouart, qui est en année, de faire cette présentation ; M. de Rochechouart a dit qu'il ne pouvoit sans savoir la volonté de M. le Cardinal. S. Ém. ne connoissant point M. de Saint-Micault n'a pas consenti qu'il fût présenté. Pendant ce temps, M. de Bauffremont pria M"'c de Luynes de présenter M. de Saint-Micault à la Reine ; Mrae de Luynes lui dit qu'il falloit qu'il eût été auparavant présenté au Roi. Le lendemain, M. de Bauffremont, croyant apparemment être sûr de la présentation et la regardant déjà comme faite, dit à Hnc de Luynes qu'il avoit été présenté au Roi ; en conséquence elle le présenta à la Reine ; mais ayant su depuis que la présentation au Roi n'avoit pas été faite, elle dit à H. de Bauffremont de vouloir bien dire à M. de Saint-Micault de ne point entrer chez la Reine jusqu'à ce qu'il eût été présenté au Roi, sans quoi elle seroit obligée de le faire consigner aux huissiers. Cette affaire est enfin terminée aujourd'hui. M. de Breteuil (1) dit à M. de Rochechouart, de la part de M. le Cardinal, qu'il pouvoit présenter M. de Saint-Micault, et M. de Rochechouart l'a présenté ce matin.

La conversation dont j'ai parlé ci-devant (2) de Mmc de Luynes avec M. de Maurepas n'a eu d'autre effet sinon que

M. le Prince lui avoit donné; H e*t mort lieutenant- général des armées du Roi; sa mère est Mirabeau. Pour lui il n'est que lieutenant d'infanterie. ( Note du duc de Luynes. )

E^uMu-Viunnul An AnvAr A» «ainf Mwranlt ùlnit lirai naa liaiitonant r I HIH-Ula— OIIIIII4IIIII i tic Iwjcr UC i'*iUl iniuiuil criait nmi |mï> uviin uubii

général, comme le dit le duc de Luynes, mais brigadier de» années du Roi. Il avait épousé en 1711 Catherine-Edtnée de Riqueti-Mirabeau , et il mourut le 20 octobre 1728, au château de Samt-Mfcault, près de Chalon-eur-Saéne.

(I) M. de Breteuil , sur le* instance de M. de Bauffremoot , eut ordre de M. le Cardinal de le présenter comme ministre de la guerre. M. de Breteuil dit a M. de BaufTremont que cela ne pouvoit point le regarder. Il fut chez M. le Cardinal et lui représenta qu'il ne |>ouvoit présenter au Roi un militaire que dans le cas qu'il vint de l'armée apporter quelques nouvelles. M. le Cardinal M dit sur cela qu'il dise à M. de Rocliechouart de le présenter. ( Note du duc

(?) Le 30 décembre 1740.

la Reine, le lendemain au retour de sa messe, devant vingt personnes qui étoient dans sa chambre, eut une conférence particulière fort longue avec M. de Maurcpas et M. de Nangissur cette affaire. Mroc de Luynes et M,n* de Mazarin étoient à la suite de la Reine ; mais elle ne jugea pas à propos de les admettre à cette conférence. M. de Maurepas répéta à la Reine ce qu'il avoit dit à Mœe de Luynes, l'arrangement fait verbalement par le Roi. La Reine soutint toujours que Moc de Tallard dcvoit marcher immédiatement après Mesdames, n'étant point là pour le service mais comme gouvernante. Le lendemain, la Reine reparla à M^de Luynes de cette même affaire; mais ce fut encore dans sa chambre, en présence detrente ou quarante personnes, dont iljy avoit entre autres quatre princesses du sang. Mmc de Luynes rompit la conversation tout le plus tôt qu'il lui fut possible, et les choses en sont demeurées là.

Le Roi a encore donné 100 louis à M. le Dauphin cette année pour ses étrennes, comme Tannée passée.

Du jeudis, Versailles. — C'est cette année que l'on fait chez la Reine le renouvellement du linge et dentelles, dont est chargée la dame d'honneur, et celui qui est fait par les tapissiers. Ces deux renouvellements se font tous les trois ans. Ce qui est fourni par les tapissiers revient à la dame d'honneur; lo linge et dentelles qu'elle choisit elle-même et qu'elle fait fournir lui est aussi rapporté au renouvellement. J'ai déjà marqué que la dame d'honneur ne fait fournir que ce qui regarde le lit (1). Sur ces renouvellements, l'usage est que la dame d'honneur laisse beaucoup de choses à la nourrice du Roi, qui est première femme de chambre de la Reine.

Duvendredi 6, Versailles. — • Le Roi alla hier courre à

(I) On conserve encore au château de Uampierre quinze paires de draps ,«?n belle toile de Hollande, provenant de Marie Lcevinskn et appelés le» draps de la Reine.

Saint-Germain ; de là il revint au chenil prendre les dames pour les mener à Choisy. Il a dit qu'il y resterait au moins jusqu'à dimanche, et l'on croit qu'il ne reviendra que lundi. Les dames sont Mademoiselle, M"** de Mailly et de Vintimille, M«c de Taileyrand et Mmc la maréchale d'Estrées.

La contestation dont j'ai parlé ci-dessus entre M. de la Trémoille et M. Je comte de Noailles a été décidée, à ce que j'appris hier. Il a été décidé que M. le comte de Noailles n'auroit pas les entrées de la chambre, mais qu'il garderoit le passe-partout, dont cependant il ne pourroit se servir que pour traverser d'un côté le cabinet des perruques et le cabinet de glaces, lorsqu'il viendroit par la porte qui donne dans la galerie ; et de l'autre, la première antichambre, le cabinet ovale, la chambre à coucher du Roi et le cabinet de glaces; mais sans pouvoir s'y arrêter. Cet arrangement est constaté par un bon du Roi. M. le maréchal de Noailles avoit ce passe-partout, mais par tolérance ; et même quoiqu'il entre dans le cabinet des perruques, le Roi y étant (droit que ne donnent point les entrées de la chambre, ni même cellesdes quatorze, qui sont à proprement parler les entrées du cabinet), il est toujours convenu que c'étoit sans droit. Par cet arrangement-ci, M. de la Trémoille, à ce que l'on m'a dit, prétend avoir gagné son procès à cause de la réduction aux entrées de la chambre ; mais un passepartout, ci-devant toléré et présentement confirmé par un bon, parolt une prérogative bien grande, d'autant plus qu'en passant si près du lieu où le Roi est (S. M. se tenant presque toujours dans le cabinet qui est au bout du cabinet ovale), il est aisé d'être souvent arrêté par le Roi même, comme cela est déjà arrivé depuis. Lorsque le Roi est dans ce cabinet, les premiers gentilshommes de la chambre, à ce qu'on m'a assuré, n'y entrent point; mais pour avertir S. M., ils appellent le premier valet de chambre lorsqu'il y a quelque occasion .

Du mardi lu, Versailles. — Le premier jour de l'an , M,,,cHelvéiiusétoit à la toilette de la Reine en grand habit; c'est un droit, à ce que Ton m'a dit, de la femme du premier médecin ; c'est seulement pour la toilette, car elle ne suit point la Reine à la messe, nielle ne va point cbez la Reine aux autres heures de cour.

Dimanche 8, la Reine revint du salut avec M. le Dauphin, qui marchoit à coté d'elle; non-seulement M. de Chàtillon étoit derrière M. le Dauphin, mais M. de Mirepoix, le sous-gouverneur de semaine, l'officier des gardes ; il y avoit même jusqu'aux pages et les valets de pied; de sorte que M"" de Luynes et les dames du palais, pendant tout l'appartement, furent toujours extrêmement loin de la Reine.

La Reine, après avoir donné l'ordre à l'officier des gardes et à M. de Tessé et dit qu'elle ne sorti roi t point, descendit chez M. le Dauphin par le petit escalier dérobé, qui est entre sa chambre et l'antichambre du Roi. 11 n'y avoit dans ce moment que deux dames du palais dans sa chambre, qu'elle fit appeler et qui la suivirent. M"* de Luynes vint un moment après et descendit par le même escalier. La Reine resta jusqu'à neuf heures chez M. le Dauphin et y dansa ; ce n'étoit point un bal ; on a cru plus convenable, à cause de la misère présente, qu'il n'y eut point de bal chez M. le Dauphin. Il n'y a pour toute musique que deux violons, dont l'un est celui qui le fait danser ordinairement et l'autre un violon de la ville ; il y a environ une douzaine de danseurs ou danseuses et on ne laisse point entrer de spectateurs, hors les grandes entrées. Le cabinet n'est éclairé que comme il l'est tous les jours ; il n'y a point de collation en forme, on met seulement dans le caveau quelques plats de pâtisserie, et de quoi boire pour les danseurs et danseuses. La Reine voulut manger un petit chou ; on apporta une serviette, et ce fut M. le duc de Chàtillon qui la lui présenta; mais la Reine ne la prit point, et elle dit hier à M"* de Luynes

qu'elle avoit été étonnée de ce qu'avoit fait M. de Chàtillon ; qu'il est vrai que dans les maisons des particuliers l'usage étoit, quand elle y mangeoit, que ce fussent le maître ou la maîtresse delà maison qui lui présentassent la serviette et la servissent ; mais que quand elle étoit chez M. le Dauphin c'étoit comme chez elle ; par cette raison la serviette auroit dû être présentée à M™' de Luynes qui l'auroit présentée à M. le Dauphin pour la donner à la Heine.

On prend jeudi le deuil de l'empereur pour trois semaines. M. de Wassenaer, chargé desaffaires de lareine de Hongrie, a fait part aujourd'hui de la mort au nom de la reine de Hongrie et de Bohême.

Il paroit depuis quelques jours une lettre imprimée adressée a un jurisconsulte ; elle est fort bien écrite et traite en détail des droits de l'électeur de Bavière sur les pays héréditaires en vertu du testament et du codicille de Ferdinand Ier et du contrat de mariage de la princesse Anne, fille de Ferdinand, avec Albert fils de Guillaume, duc de Bavière , et encore des clauses de la renonciation faite par la princesse Anne. Cette lettre, que Ton donne pour venir de Hollande et qui cependant aété faite par M. le prince de Grimberghen , donne une idée bien favorable des droits de l'électeur et en annonce une seconde sur les droits plus anciens que l'électeur prétend encore avoir.

M. de Poniatowski est arrivé ces jours-ci chargé de négociations importantes de la part du roi de Pologne, électeur de Saxe. 11 a avec lui un autre homme de confiance de la même Cour que Ton nomme, je crois, M. Freisch. On dit que M. de Poniatowski ne fait que passer ici pour aller aux eaux de Baréges; mais il y a lieu de croire qu'il est chargé d'affaires importantes.

M. de Jablonowski, frère de M,nc la duchesse Ossolinska et de Mmc la princesse de Talmond, fut présenté hier à la Reine* et l'a été aujourd'hui au Boi. M. le Cardinal devoit

le présenter hier au Roi. S. Ém. avoit dit à M. de Jablonowski qu'il le présenterait après l'audience de M. de Wassenaer. Effectivement, immédiatement après cetteaudience, M. Àmelot, qui étoit dans le cabinet , alla chercher M. de Jablonowski. M. le Cardinal s'avança aussi à la porte du cabinet ; mais pendant ce court intervalle le Roi , qui étoit tout habillé , partit pour la chasse, de sorte qu'il fallut remettre la présentation, et M. le Cardinal manda à la Reine par M. de Maurcpas que M. de Jablonowski pourrait lui être présenté si elle le trouvoit bon , quoiqu'il ne l'eût point été au Roi. M. de Jablonowski vient ici receyoir Tordre de la Toison d'or; M. de Bauffremont a la procuration du roi d'Espagne pour faire cette cérémonie. C'est M. le duc de Sully (ci- devant marquis deBéthune et premier gentilhomme de la chambre de M. le duc de Berry) qui doit être son parrain. La cérémonie devoit se faire à Lunéville; M. de Sully s'étant trouvé incommodé , il a été arrangé qu'elle se ferait ici. M. de Sully a su le traitement qui a été fait à M,ne de Beauvilliers à Lunéville , où M™6 la duchesse Ossolinska et Mme de Talmond sont traitées comme princesses du sang , ayant des chaises à dos, pendant qu'on donne des pliants aux dames titrées; ce qui détermina même M. de Beauvilliers, comme je crois l'avoir déjà marqué , à prétexter une incommodité deMm,de Beauvilliers, pouréviter le désagrément de cette différence à un dîner avec le rai de Pologne auquel elle étoit priée et auquel M. de Beauvilliers luimême avoit observé l'arrangement des sièges. M. de Sully sachant d'ailleurs combien M. de Bauffremont est jaloux de tousles honneurs rendusaux ducs, ajugé qu'il pourrait s'exposer à quelque désagrément dans le voyage de Lunéville ; il parla ici au ministre du roi Stanislas pour savoir seulement quel traitement on lui ferait; la réponse que ce ministre fit, fut que M. de Sully et M. de Bauffremont seraient traités avec tous les égards possibles. Cet éclaircissement a fait juger à M. de Sully qu'il étoit plus pru-

dent de profiter d'une saignée et d'une purgation de précaution pour éviter le voyage.

M. le prince de Hesse-Darmstadt a été présenté au Roi aujourd'hui dans le cabinet par M. de Verneuil, introducteur des ambassadeurs. On a vu ci-dessus que M. le duc des Deux-Ponts fut présenté de même, à Fontainebleau, et que son frère, M. le prince des Deux-Ponts, qui est au service de France, fut présenté à la porte du cabinet dans la chambre. M. le prince de Nassau- Weilbourg a été présenté de même aussi dans le cabinet. M. le prince de Darmstadt a été présenté à la Reine, au retour de la messe; on avoit averti des dames comme pour une audience. MUede Clermont et Mme de Luynes étant à Paris, c'est Mroe de Mazarin qui avoit fait avertir. Après la messe, lorsque la Reine est rentrée dans sa chambre, M. de Verneuil lui a demandé ses ordres pour la présentation) il étoit venu hier pour avertir MŒe de Luynes de cette présentation); après l'ordre de la Reine, M. de Verneuil a été chercher M. le prince de Hesse et l'a mené dans la chambre de la Reine ; la Reine étoit debout auprès de la table qui est vis-à-vis de son lit. M. le prince de Hesse a fait un compliment fort court à la Reine , en françois , et s'est retiré un moment après (1). Mmede Luynes et Mmpde Mazarin étoient présentes. Cette après-dlnée, M. de Verneuil, est venu présenter à Mme de Luynes M. le prince de Hesse chez elle (2). M. le prince de Hesse est venu pour peu de temps en France avec ses deux frères, qui doivent être présentés dimanche ; ils ont auprès d'eux un homme de confiance que l'on dit homme de beaucoup de mérite , et que l'on appelle le baron de Planta. M. le prince de

(I) Il n'a point baisé le bas de ia robe. Les nommes ne la baisent point , ni François, ni étrangers. (Note du duc de Luynes.)

(?) M. de Verneuil m'a dit que M. de Hesse amènerait dimanche MM. ses frères h Mme de Luynes. (Note du duc de Luynes. )

Hesse, immédiatement après sa présentation, a quitté son nom , à cause du cérémonial ; on ne l'appellera plus que le comte de Nida. Son second frère s'appellera aussi le comte de Nida, et le troisième le chevalier de Nida (1). M. le prince de Hesse a été traité comme Ton voit en prince souverain , mais il n'est cependant que prince héréditaire, M. son père étant vivant; mais les princes héréditaires ont le môme traitement. M. le prince de Hesse- Darmstadt est par sa mère petit- fils de M. le comte de Hanau. M. le prince de Hesse a eu de la succession de son beau- père (2) environ 6 ou 700,000 livres de rente en France; ses États, outre cela, sont assez considérables. Outre sa garde, il a deux ou trois régiments à sa solde, et il seroit en état de fournir dans l'occasion cinq ou six mille hommes de troupes. La maison de Hesse-Darmstadt est la même que celle de Hesse-Cassel , dont est le roi de Suède; c'est une môme maison divisée depuis longtemps en plusieurs branches. Hesse-Rhinfels , dont est Mmela Duchesse, seconde douairière, est encore une branche de

(1) On les distingue par leur nom de baptême; l'aîné s'appelle Louis , le second George, el le troisième Frédéric. (Note du duc de Luynes. )

(2) M. le prince de Hesse, père de ces trois princes, vint ici en 173à, à l'occasion de la mort da M. le comte de Hanau arrivée cette même année ou à la fin de 1734. Il venoit pour remercier le Roi, qui lui avoit donné l'investiture de tous les fiers que M. le comte de Hanau avoit en France. C'est cette investiture qui donna en partie occasion au procès que M. l'évéque de Metz ( Saint-Simon ) a contre la succession de M. le comte de Hanau, prétendant que le Roi a bien pu donner l'investiture des tiers qui relevoient de S. M., mais non pas de ceux qui relèvent de l'évécbé d« Metz. M. le prince de liesse, qui a été présenté aujourd'hui, a rort assuré le Roi de son inviolable attachement et de sa reconnoissance ; il f>aroit avoir effectivement un grand attachement pour la France. Dans le temps de la guerre de 1744, M. le prince de Hesse envoya ses trois enfants à Strasbourg; sans ces précautions ses Ktals auraient pu courre risque. Lorsque M. le prince de Hesse, le père, vint en France, en 1735, il fut présenté dans le cabinet ; il avoit avec lui le même baron do Planta ; il changea de nom aussitôt après la présentation et s'appela le comte de Lichtrnlierg. (Mofe du duc de Luynes. ) :

'JANMKR IT4I.

cette maison ; il y eh a encore deux autres branches, Hesse-Hombourg et Hesse-Philipsthal (1).

Du jeudi 12, Versailles. — M. de M an i ban, premier président du parlement de Toulouse, vînt hier demander l'agrément du Roi pour le mariage de sa fille avec le tils de M. de Livry. Ce fut M. le Cardinal qui le mena chez le Roi et qui le présenta dans le cabinet.

11 y eut nier grand couvert. M. de Livry le fils y fit pour la première fois les fonctions de la charge de premier maître d'hôtel , dont il a la survivance ; il avoit le bâton.

M. le marquis de Mirepoix a été hier présenté au Roi et a fait aujourd'hui sa révérence à la Reine ; il porte le cordon bleu ici , quoiqu'il n'ait point encore été reçu ; il le sera à la Chandeleur. 11 dit qu'il est inconcevable combien la mort de l'empereur fit peu d'émotion dans Vienne le jour même qu'elle arriva.

Du dimanche i 5, Versailles. — Depuis le voyage de Choisy , Mademoiselle étoit à Paris; M"* de Mailly lui envoya un courrier, et Mademoiselle revint sur-le-champ. M11"* de Clermont étoit ici depuis deux jours. Le Roi fut à huit heures chez M"0' de Mailly. Les quatre sœurs y ctoient et Mro* la maréchale d'Estrées; outre cela, six ou sept hommes, entre autres MM . d'Ayen, comte de Noaiiles, vidame de Vassé , Meuse et de Luxembourg. Les deux princesses furent fort sérieuses pendant le souper ; Mme de Mailly de très-bonne humeur. Le Roi fut aussi fort gai. Le souper avoit été fait par les officiers de M"' la maréchale d'Estrées, et n'étoit pas aussi bon qu'on le désiroit. Après le souper on passa chez Mme la maréchale d'Estreées, où le Roi joua à quadrille et les dames à cavagnole.

Mna la duchesse de Lorges présente aujourd'hui Ml e de Durfort, qui a été élevée à SainUIyr ; elle est de la maison de Durfort-Duras , mais d'une branche éloi-

(l'i Le «lue <le l.uvnM oiiWio ta l»roni \\p <\e Hrw- "Wrwlri^l , *<>rtif «le l i brandi.- .1- H^-RhinM*.

gnée; elle entre chez la peine d'Espagne (Orléans) en qualité de fille d'honneur. Le Roi avoit donné heure à cinq heures pour cette présentation, maison lui a représenté que l'usage étoit que les filles lui fussent présentées chez la Reine ; ainsi Mllc de Durfort sera présentée chez la Reine un moment avant le grand couvert.

M. de Belle-Isle part à la fin du mois et doit se rendre dans plusieurs cours des Électeurs avant que de se rendre à Francfort. Il a donné à M. le Cardinal un état de l'équipage qu'il comptoit avoir et une estimation de chaque partie de dépense, afin que S. Ém. pût retrancher ce qu'elle jugeroit à propos. M. le Cardinal a retranché peu de chose , voulant que tout soit au plus magnifique ; l'estimation de cette dépense va en total à un million , sur quoi il y a eu beaucoup de diminution parce que le Roi fournit des tapisseries, et que les amis de M. de Belle-Isle lui prêtent le surplus de vaisselle dont il aura besoin et qu'il auroit été obligé d'acheter ; cependant l'estimation va encore à près de 600,000 livres. Il n'est pas décidé jusqu'à présent si elle se fera aux frais du Roi en total ou en partie. M. de Belle-Isle a fait ses représentations; il parolt qu'elles ont été bien reçues. M. de Belle-Isle compte faire son entrée à cheval à Francfort, et avoir seulement trois ou quatre carrosses de suite. La dépense auroit été encore beaucoup plus considérable s'il avoit été nécessaire de faire cette entrée en carrosse.

Hier, à trois heures après midi, M. le Cardinal ne savoit pas encore le souper du Roi chez M™ de Mailly ; ce fut M. de Belle-Isle que le lui apprit.

Du jeudi 19, Versailles. — Le Roi revint hier de la Meutte, où il avoit fait un dîner, à trois heures après midi ; les damesde cevoyage étoient les quatre soeurs, M"* la maréchale d'Estrées et M"* d'Antin. Le Roi n'y arriva que lundi , après avoir couru le cerf à SaintrGermain . Le lendemain, il courut le daim dans Boulogne. Le Roi y a joué quelques parties d' nombre , mais il y a encore

JANVIKR. 1741.

plus travaillé en tapisserie. Ce fut le dernier voyage de Choisy qu'il commença à se mettre à cet ouvrage; on envoya quérir deux métiers à Paris (1). Ce voyage-ci de la Meutte , il y avoit sept ou huit métiers. Le Roi fut chez la Reine en arrivant et descendit ensuite chez M"* la comtesse de Toulouse.

Aujourd'hui chasse encore à Saint-Germain, et souper dans les cabinets; mais il n'y a point de dames; MB* de Maillyestun peu enrhumée.

Du vendredi 20. — H. le Cardinal vint hier après dîner chez la Reine lui rendre compte de l'agrément que le Roi venoit de donner à M. le duc de Fitz-James, fils de M. le maréchal de Berwick, pour son mariage avec Mll# de Matignon*, et pour la démission que M"e de Matignon faisoit de sa place de dame du palais en faveur de sa fille. M. de Matignon et M. de Fitz-James vinrent ensuite pendant le jeu de la Reine faire leur remerciaient. Ce n'est pas l'usage de faire ces remerclments pendant le jeu, mais la Reine ordonna qu'on les fit entrer.

Mme de Sassenage a présenté aujourd'hui au Roi . dans le cabinet, Mme la marquise de la Blache, qui est parente de M"" de Sassenage, et le Roi l'a saluée; c'est une jeune personne d'environ vingt ou vingt-deux ans qui est assez bien.

Du lundi 23, Versailles. — - M"" de Sabran et d'Opter furent présentées hier. Mne la Duchesse mère présenta Mmc de Sabran ; c'est la fille de Mrae de Coetlogon, sa dame d'honneur; elle est petite et assez jolie. Ce futMm*la duchesse de Chatillon qui présenta Mme d'Opter ; elle est fille de M. de Jonsac et de MUe Haynault. La sœur de M" d'Opter a épousé M. deTillières, frère de M- de Chatillon. Il y a déjà quelques jours que Mœe d'Opter est mariée; mais des voyages etses incommod ités l'ont empechéed'ètre

(I) Voy. ainsi les Mémoires du marquis <TArgensonf t. Il, p. Î03,î06, 207.

présentée. Son mari est laine de la maison d'Opter, dont les lonsac ne sont que les cadets. Sa mère étoit dame d'honneur de Mmc la Duchesse mère.

M. le baron d'GEls fut présenté hier; il est chanoine de Metz et propre cousin germain de l'électeur de Mayence. Il vint le matin chez M,UL deLuynes, sans y être annoncé par personne, et ce fut M,Be de Luynesqut le présenta à la Reine.

MM. les princes cadets de Hesse-Darmstadt ont été présentés tous deux, il y a huit jours, par M. de Verneuil, dans le cabinet du Koi ; leur frère aîné étoit resté à Paris.

M. de Lichteustein, qui attendoit des nouvelles de sa cour pour partir, les a apparemment reçues; il part ces jours-ci ; il a pris congé aujourd'hui, mais comme particulier, ayant pris son audience de congé dès Compiègne. Aujourd'hui, c'est Mm<\de Lu vues qui Va présenté a la Reine.

On croyoit que le Koi iroit cette semaine a Cboisy ou à la Meutte, mais il parolt certain qu'il ne sortira point d'ici; on ne sait si c'est par rapport aux circonstances présentes des affaires, qui peuvent demander des ordres prompts. Ce qui est certain, c'est que Mroc de Mailly est incommodée, a été saignée et ne sort pas môme de sa chambre ou de chez M",e la maréchale d'Estrées, qui loge auprès d'elle. Elle ne fut pas même hier chez Mme la comtesse de Toulouse, où le Roi (qui avoit dîné au grand couvert] descendit à neuf heures et soupa. Aujourd'hui, le Roi a été deux heures dehors dans son parc, où il a tué une cinquantaine de pièces de gibier ; il avoit dîné dans sa chambre. 11 soupe à neuf heures ce soir, encore chez Mme la comtesse de Toulouse.

M. de Puysieux me contoti aujourd'hui quelques circonstances de son ambassade à Naples, rembarras où il avoit été dans le temps du mariage du roi des Deux-Siciles. Lorsqu'il sut que le prince électoral de Saxe venoil à Naples, il demanda, ici des ordres sur la manière

JANVIKR 1741. sif

dont il devoit agir avec lui pour le cérémonial, parce qu'il comptait que l'ambassadeur d Espagne vraisemblablement auroit ordre de le traiter comme le prince des Asturies. On lui manda de ne point compromettre son caractère ; mai» que s'il se relachoit en quelque chose en faveur de ce prince, que la Cour ne lui en sauroit pas mauvais gré, et qu'il fit sentir au roi des Deux-Siciles que cette complaisance étoit par égards particuliers que le Roi vouloit lui marquer dans la personne do son beaufrère. -Il fut arrangé à l'arrivée du prince électoral, que Ton appeloit le prince royal de Pologne, qu'il mangeroit avec le roi et la reine des Deux-Siciles, ayant un fauteuil égal à ceux de LL. MM. Cet arrangement fut extrêmement secret. M. de Puysieux, qui avoit ordre d'aller tous les jours au dîner du roi des Deux-Siciles et qui n'y manquoit jamais, d'autant plus que c'est presque le seul temps où il voit les ambassadeurs , vit tout d'un coup mettre un troisième couvert et apporter un fauteuil pareil aux deux autres; le prince royal se mit à table; M. de Puysieux , fondé sur la seule instruction qu'il avoit eue par rapport à ce prince, crut que ce seroit une chose trop marquée de s'en aller ; il resta pendant le dîner.

Il està observer que l'on avoit été d'ici fort longtemps sans lui donner d'instruction par rapport au prince royal, et qu'on lui avoit mandé que l'exemple de l'ambassadeur d'Espagne ne devoit pas être une règle pour lui ; qu'à l'égard du nonce, il étoit fâcheux qu'il eût ordre (comme M. de Puysieux l'a voit mandé) de suivre ce que feroit l'ambassadeur de France. M. de Puysieux rendit compte ici de ce qu'il avoit fait; on lui écrivit une lettre de réprimande, toute des plus fortes, sur ce qu'il étoit resté au dîner du roi des Deux-Siciles. De ce moment il cessa d'aller au dîner de ce prince. Le nonce, qui ne lit son entrée que dix jours après, y fut à l'exemple de l'ambassadeur de France , et voyant que M. de Puysieux ne s'y trou voit plus, il lui on demanda la raison. Puy-

sieux prétexta quelque incommodité et rendit compte ici de ce qui s'étoit passé. L'ambassadeur de Venise assistent aussi toujours au dîner. On n'envoya point de nouveaux ordres et les choses restèrent ainsi.

Il eut aussi quelqu'einbarras par rapport à l'ambassadeur d'Espagne, M. de Fuenelorra. On sait l'insulte faite à notre ambassadeur, à Londres , au sujet de la préséance, à une entrée dans laquelle notre ambassadeur eut les traits de ses chevaux coupés, dans le temps que l'ambassadeur d'Espagne ne put être traité de môme et prit le pas, ayant fait mettre du fer aux traits de ses chevaux. Louis XIV demanda une satisfaction éclatante ; le roi d'Espagne envoya ici un ambassadeur qui déclara dans une audience publique : « Que le Roi son maître don neroit dorénavant ordre à ses ambassadeurs de n'entrer jamais en concurrence avec ceux du Roi. » A cette audience étoient tous les ministres étrangers que le Roi y avoit fait inviter, et le Roi prenant la parole dit tout haut : « Messieurs , vous voyez que le roi d'Espagne convient que ses ambassadeurs ne disputeront jamais la préséance aux miens. » Quoique ces termes soient très-différents, l'ambassadeur d'Espagne n'osa répliquer par respect. Cependant l'acte ne porte que le mot de concurrence. Depuis ce temps les ambassadeurs d'Espagne ont toujours ordre de ne se point trouver dans toutes les occasions où le rang et la préséance sont marqués, à Vienne par exemple, à Venise, à la cérémonie où le Doge épouse la Mer. Il y eut plusieurs bals au palais, à Naples, pendant le séjour du prince royal. M. de Puysieux y arriva avant le Roi et la Reine ; l'ambassadeur d'Espagne y arriva un moment après LL. MM.; M. de Puysieux remarqua qu'on avançoit un pliant que l'on plaçoit à côté, un peu seulement en arrière, du comte de San-Estevan, lequel comme grand maître est assis à coté du Roi , un peu seulement

en arrière. M. de Puysieux quitta le banc où il étoit, où il occupoit la première place, et sur lequel devoit se

mettre le grand écuyer et les premiers gentilshommes de la chambre; il passa dans le carré où étoient les grands d'Espagne, et, ayant vu un pliant qui n'étoit point rempli, il s'y mit. Le Roi et la Reine ouvrirent le bal ; ensuite il y eut une contredanse de huit personnes. H. de Puysieux, craignant que la Reine n'allât prendre l'ambassadeur d'Espagne avant lui (ce qui n'arriva point cependant), sortit. du bal; il rendit compte de ce qu'il avoit fait et fut approuvé. Aux autres bals, de peur que son expédient ne réussit pas si bien, il feignit d'être malade, se fit saigner et reçut des visites dans son lit. La circonstance d'être ambassadeur du père du roi des Deux-Siciles rendoit la circonstance plus embarrassante.

Du mardi 24, Versailles. — M. le comte de Noailles a remercié aujourd'hui pour la cession de la grandesse que M. le maréchal de Noailles a faite en sa faveur, du consentement du Roi et du roi d'Espagne. Ce n'est point une nouvelle grâce de la part de l'Espagne, car la grandesse de M. le maréchal de Noailles est de telle nature dans son institution qu'il pou voit la céder à qui il jugeoit à propos, même à un étranger. C'est de M"* la comtesse de Toulouse que je sais ce détail.

M. le duc de la Force vint ici hier demander pour M. le duc de Caumont, son fils ( qui a épousé une fille de M. le maréchal de Noailles), que le Roi voulût bien accepter la démission du régiment de M. de Caumont, dont les affaires étoient tellement dérangées qu'il étoit obligé de prendre ce parti. Le Roi a bien voulu accepter cette démission et donner le régiment au second fils de M. de la Force.

M. delà Force envoie M. de Caumont dans une de ses terres avec 2,000 écus de pension, et a même dit que s'il ne vouloit pas y rester il demanderoit une lettre de cachet pour l'y faire rester. M. de Caumont a été jusqu'à présent fort jeune et n'a pas vu très-bonne compagnie. On prétend que sa femme lui di soit il y a quelque temps,

lorsqu'il alloit dans une des terres de M. son père : « Adieu, Monsieur, mûrissez ou pourrissez. »

M. de Pons Saint-Pierre a donné aussi la démission de son régiment Royal-cravate (1). lia été donné à M

MM. les princes de Hesse-Darmstadt, ou comtes de Nida comme on les appelle actuellement, font ici leur cour. Outre M. le baron de Planta, qui est chargé ici de leur conduite etde leur dépense, ils ont deux gentilshommes de la manche du prince leur père, qui s'appellent le baron deRidels et le baron de Gueling. La dépense de leur voyage ne coûte rien au prince leur père ; ce sont ses États qui ont donné 100,000 écus pour les frais dndit voyage. Le prince de Hesse, quand il vint en France, ne s'appeloit point le comte de Nida, il s'appeloit le comte de Lichtenberg.

M. de Verneuil a présenté aujourd'hui le prince de Schwartzbourg qui est de la race de Gunther, élu empereur du temps de Charles IV et qui fut empoisonné. Il a auprès de lui un gouverneur qu'on appelle le baron de Hertenberg.

Il me parolt que M. de Verneuil ne fait plus de difficulté d'amener chez Mme de Luynes les étrangers, lorsqu'il n'y a personne pour les lui présenter.

Du mercredi 25, Versailles. — H y a déjà quelques jours que M. de Sade a été nommé envoyé du Roi près de l'électeur de Cologne.

J'ai marqué que M. de Lichtenstein a voit pris congé il y a quelques jours; ce fût M. le duc de Rochechouart qui le fit prendre congé à la porte du cabinet; M. de Lichtenstein vouloit que ce fût dans le cabinet. Il avoit une raison ; il y avoit entré à Fontainebleau, s'étant présenté devant le Roi, lorsqu'il sut la mort de l'empereur, au moment que le Roi après son lever passoit dans son

(I) Cela n'est pas encore certain. (Addition du duc de Luynes, datée du ?fi janvier 1741. )

cabinet ; le Roi ordonna qu'on le fit entrer, et ce fut dans cette occasion qu'il lui dit, comme je l'ai marqué : «Vous manderez à la grande-duchesse la part que je prends à la perte qu'elle a faite, et vous pouvez l'assurer que je ne manquerai en rien à mes engagements. » M. de Lichtenstein croyoit que cette grâce d'être entré dans le cabinet formoit un droit; mais on lui a fait sentir que ce droit, s'il avoit existé, auroit appartenu à son neveu, qui est l'atné de sa maison ( c'est ce neveu qui vient de prêter 1 ,250,000 livres & la reine de Hongrie ) , et que cependant ce neveu n'avoit été présenté qu'à la porte du cabinet.

11 faut d'ailleurs être prince souverain et être admis dans le collège des princes ; par exemple le comte de Schwartzbourg , qui vient d'être présenté , a été fait prince par l'empereur Léopold ; il a même une principauté que ses auteurs acquirent alors pour pouvoir jouir des droits des princes; mais cette affaire n'a pu être terminée ; l'électeur de Saxe s'y est opposé, disant que cette principauté relève de lui et n'est pas immédiate de l'Empire.

Le procès de M. l'évèque de Metz contre un grand nombre de gens de condition qu'il prétend relevant de son évèché fut rapporté hier au conseil des finances' par M. Orry, qui y rapporte toujours seul. 11 n'y avoit que cinq conseillers et le Roi; M. le Cardinal n'y va jamais, et M. le duc d'Orléans a demandé permission au Roi de n'y plus aller; il n'ira plus qu'au conseil d'État, et encore même s'y trouve-t-il rarement. Au sortir du conseil on ne sut rien du jugement ; M. le Chancelier dit qu'il ne pouvoit rien dire. Le Roi dit que l'affaire étoit jugée, qu'on pouvoit dire aussi qu'elle ne l'étoit pas. On ne sait pas encore précisément ce jugement. Il parolt cependant que M. de Metz a perdu, et que les vassaux qu'il auroit voulu mouvant de lui ne seront mouvant que de lu couronne. En conséquence de sa prétention, il avoit donné à son frère (qui est mort depuis), celui qui s'étoit marié

316 MÉMOIRES DU DUC DE LUYNfcS.

en Italie avec Mrae Botta, à M. le duc de Saint-Simon et à M. le duc de Fleury, à chacun un des fiefs de la succession de M. le comte de Hanau comme mouvants de l'évêché de Metz. J'ai déjà marqué que le landgrave étoit venu ici après la mort de son beau-père le comte de Hanau, demander au Roi l'investiture des fiefs relevant de S. M. et qu'il l'avoit obtenue. M. de Metz prétendoit que quelques-uns de ces fiefs relevoient de son évéché.

Moe de Muilly est toujours incommodée. Le Roi n'ira nulle part, ni cette semaine, ni l'autre, qui est la semaine de M™* de Mailly.

Mm* de Chàtillon a présenté aujourd'hui Mne de Puiguyon; c'est la femme de M. de Puiguyon, gentilhomme de la manche de M. le Dauphin; elle est fille de M. de la Boessière.

Du jeudi 26, Versailles. — Le mariage de M. de Monaco avec M110 de Bouillon est déclaré. M11' de Bouillon a actuellement quinze ans et quelques mois. Le mariage ne se fera cependant qu'au mois de mai ou juin, parce que l'hôtel de Bouillon, où ils doivent loger, n'est pas encore en état; M. de Bouillon y fait beaucoup travailler. MUe de Bouillon a actuellement 22,000 livres de rente; elle aura outre cela 200,000 livres, sans compter les droits qui lui reviennent par feu M0* de Bouillon sa mère sur le duché d'Olaw en Silésie; l'on compte que ces droits pourroient aller à 40 ou 50,000 livres de rente, mais on espère qu'au moins elle en tirera huit ou dix. M. de Valentinois n'avoit pas voulu jusqu'à présent céder son duché, espérant que son fils, comme prince de Monaco, pourroit avoir un rang; mais il n'apu l'obtenir; il s'est déterminé enfin à se démettre de son duché. M"* de Bouillon sera présentée avant son mariage pour prendre le tabouret. Elle sera aussi vraisemblablement mariée dans le cabinet duKoi . M. de Valentinois a quatre garçons; le second s'appelle le comte de Matignon, le troisième le chevalier, et le quatrième est abbé. M. de Valentinois donne aujour-

d'hui à son fils 72,000 livres de rente ; c'est ce que vaut la principauté de Monaco; et dans cette somme même, on ne compte que pour 12,000 francs un droit sur les sels qui en valoit 40,000 avant que le roi de Sardaigne y eût mis des obstacles; outre cela, le duché de Valentinois,qui revient à l'alné presqu'en entier, vaut 88,000 livres de rente ; la terre de Thorigny qui en vaut 70,000, etleducbé d'Estouteville 35,000 d'affermés. Les cadets ont peude chose à prétendre sur ces deux terres. Il revient encore à M. de Monaco l'hôtel de Valentinois ; c'est une grande et belle maison que M. de Valentinois acheta vers 1722 ou 23 de M. le prince de Tingry (aujourd'hui maréchal de Montmorency) qui avoit commencé à la faire bâtir et que M, de Valentinois a fort augmentée. M. de Valentinois a encore d'autre biens et pour environ un million d'effets. M. de Bouillon n'est point venu ici demander l'agrément, ni faire part ; mais on m'a dit qu'il l'avoit fait demander au Roi par M le duc de la Trémoille.

Le mariage de MUede Bouillon (Guise) avec M. de Guise, son oncle, est aussi déclaré.; on attend qu'elle ait quatorze ans ; et elle en a treize passés.

A l'imitation de la loterie de Commercy, le Roi vient d'en faire publier une de douze millions dont les billets seront de 200 livres payables en plusieurs termes; les billets gagnants rentreront dans la roue, et peuvent par conséquent gagner plusieurs fois. Les lots sont depuis 1,000 francs jusqu'à 100,000 écus; le Roi retient douze pour cent sur les lots (1).

Du dimanche 29, Versaillet. — Le Roi n'a point été à la chasse la semaine dernière, à cause de la gelée ; il a soupé tous les soirs, ou chez M"8 la comtesse de Toulouse, ou dans ses cabinets ; iln'y a eu de damesque les deux sœurs et Mme la maréchale d'Estrées pendant qu'elle a été ici ; dé-

fi) Cette loterie était faite pour Tenir en aide aux pauvres de Paris. (Voy. Barbier, t. III, p. 2ifl.)

SIS MKM01RKS UU DUC DK MJYNKS.

puis son départ il n'y a eu que les deux sœurs. Mademoiselle est malade, Mllede Clermont n'y a point soupe et M0* d'Antin est de semaine. Car dans cette semaine, c'est un établissement que la Reine soupe tous les jours avec les dames, qui sont M"" d'Antin , de Montauban et de Matignon. Mœe de Mérode, qui est la quatrième, est absente depuis près de deux ans pour ses affaires en Flandre.

M"e de Mailly a été presque toujours malade pendant cette semaine ; cependant elle a été plusieurs fois passer la soirée chez Mnela comtesse de Toulouse, et hier elle soupa dans les cabinets avec M"* sa sœur. Elles dînent tous les jours chez Mme la maréchale d'Estrées, à cause de la proximité. Depuis le départ de M™6 la maréchale d'Estrées pour Paris, le Roi a envoyé à dîner à Mmc de Mailly. Je la trouvai avant-hier chez Mmc la comtesse de Toulouse entre sept et huit heures du soir ; elles me parurent être tête à tête ; Mme de Mailly étoit debout et cachoit avec son panier le Roi qui étoit assis; cela fit le sujet d'un moment de plaisanterie.

M"'" de Cambis n'avoit point paru ici depuis la mort de son mari ; elle y vint hier et doit faire aujourd'hui ses révérences sans mante ; elle verra le Roi dans son cabinet; c'est Mmede Luynes qui la mène.

Du lundi 30, Versailles. — Nous avons ici depuis quelques jours un ambassadeur d'Espagne qui va à Francfort ; il s'appelle le comte de Montijo; il est de la maison d'Acuna- Pacheco ; il est grand d'Espagne, et a même plusieurs grandesses. On dit qu'il ne dégénère en rien delà fierté naturelle aux Espagnols. 11 parolt ici vouloir se concilier en tout avec M. de Belle-lsle, mais M. de Belle-lsle a prévu les difticultés qui pourroient se rencontrer par rapport à l'ancienne question de préséance, qui a cependant été réglée, comme il est dit ci-dessus, à l'occasion de M. d'Estrades. M. de Belle-lsle a reçu ordre de ne point céder ladite préséance.

L'arrangement pour la dépense de M. de Belle-lsle à

Francfort est fait en quelque manière ; il a étédécidé qu'il compteroitde clerc à maître. Il est vrai qu'il avoit offert d'abord d'y dépenser 100, 000 écus de son bien, disant en même temps qu'il ne pouvoit pas aller plus loin sans se ruiner; reste à savoir si lesdits 100,000 écus seront diminués sur le compte qu'il rendra de sa dépense.

M"e de Cambis fit hier ses révérences sans mante, en ayant demandé la permission.

Le Roi a été à la chasse aujourd'hui ; il ne soupe point dans ses cabinets, mais chez Mme la comtesse de Toulouse.

Audience de M. de Montijo. — Mort du bailli de Mesmes. — Le cardinal de Rohan ble&sé à l'œil par une fusée. — Procès de l'évoque de Met/. — Prophétie trouvée à Kais^rslautern. — Effets du tonnerre dans l'église de Montigné. — Féte donnée par M. de Campo-Floririo. — Mort du marquis de Vérac. — Promotion de maréchaux «le France ; mot'de Mme de Mailly au Roi sur sa discrétion. — Mort du grand maître de Malte. — Nouveaux détails sur l'élection du Pape. — Audience de congé des princes de Hesse. — Confirmation du Dauphin.

Du mercredi 1", Versailles. — Hier M. de Montijo eut une audience particulière du Roi et de la Reine ; il remit une lettre de Madame Infante à S. M . , qui étoitdebout contre la table de marbre, vis-à-vis de son lit, suivant l'usage ; il fut conduit par M. de Verneuil, et les dames avoient été averties pour cette audience.

Du jeudi 2. — Le Roi soupa hier dans ses cabinets après lâchasse ; Mademoiselle n'y étoit point, parce qu elle est malade; il y avoit M"* de Clermont, Mrac de Mailly, Mmc de Vintimille et Mme d'Àntin.

Hier la Reine fit ses dévotions; et comme la veille des jours qu'elle communie, elle ne joue point et ne voit personne, hors les dames du palais et les entrées, par la même raison il n'y <'ut point de comédie, quoique ce

fût le mardi. Les princesses qui sont ici en furent assez fâc hées. Il n'y eut pas de comédie non plus hier, qui étoit le jour des Italiens.

11 n'y a pas eu de chapitre (1) aujourd'hui. M. le marquis de Mirepoix a seulement été reçu. On croit toujours que M. le Dauphin sera reçu au premier jour de l'an 1742, et que ce jour il y aura une des plus grandes cérémonies qu'il y ait encore eu. C'est Mme de Flavacourt qui a quêté.

Il y a aujourd'hui grand couvert et Madame y dîne.

Du samedi k, Versailles. — On apprit hier la mort de M. le bailli de Mesmes ; il étoit ambassadeur de Malte et frère de feu M. le premier président. La maison de Mesmes est originaire de Guyenne. Le premier de cette maison dont on ait connoissance est Amanieu, seigneur de Mesmes, qui dans un acte de l'an 1219 est qualifié chevalier. Son second fils Guillaume fut premier chapelain du roi saint Louis. M. le bailli de Mesmes étoit né en 1675 et avoit été reçu chevalier de Malte Tannée d'après; il étoit ambassadeur de la Religion depuis 1715. M. le comte d'Avaux, qui fut ambassadeur extraordinaire de France à Venise, en 167 ^plénipotentiaire à Nimègue, en 1675, ambassadeur en Espagne vers 1684, en Angleterre auprès du roi Jacques II en 1689, en Suède en 1692, et qui fut outre cela deux fois en Hollande, et mourut en 1709, étoit le propre oncle de M. le bailli de Mesmes. M . le bailli de Mesmes a une sœur qu i est Mme de Fontenille, mère de M. le marquis de Rambures. M. le premier président n'a eu que deux filles, dont l'une est M"* la duchesse de Lorges et l'autre M""5 de Lautrec, qui s'appela depuis Mroe d'Ambres. L'ambassade de Malte est la commission la plus honorable dont puisse être décoré un chevalier françois de cet ordre; il n'y aque 2,000 écus d'appointements attachés a cette place ; mais outre cela l'ambassadeur obtient toujours une commanderie, et le

(I) De l'ordre du Saint-Esprit.

grand maître a toujours attention de lui en donner une bonne. C'est le grand maître qui nomme l'ambassadeur, mais toujours du consentement du Roi etcherchant celui qui est le plus agréable à S. M. On croit assez que le choix tombera sur M. le bailli de Froulay.

Avant-hier, M. le marquis de Vérac se trouva mal à la cérémonie des chevaliers ; on s'en aperçut à la chapelle même, où Ton eut bien de la peine à le faire leveraux révérences de H. le marquis de Mirepoix ; il revint cependant avec la procession, et fut pour dîner chez M. le Cardinal, où il étoitprié ; maisil étoit pour lors presque sans connoissance ; c'est une apoplexie ; on l'emmena à Paris, et il est fort mal.

M. le cardinal de Rohan fit hier sa révérence au Roi. Il partit l'année passée le 6 février pour aller à Rome. Il est fort marqué de sa blessure; je crois avoir oublié d'en parler; c'esten revenant de Rome, en passant à laCharité, abbaye appartenant à M. l'évéque de Verdun, qu'il fut blessé à l'œil par une fusée. M. de Verdun voulut lui donner un feu d'artifice le premier jour; le mauvais temps fit qu'on remit au lendemain ce qui restoit à tirer de ce feu, etcommeily avoit des feux sur l'eau, on descendit dans le jardin où Ton avoit rangé des chaises pour la compagnie. M. le cardinal de Rohan voulut se mettre sur la première chaise qu'il trouva; on l'obligea de s'avancer àla première place ; ce fut là qu'une fusée tirée maladroitement le frappa a l'oeil et au front, et de là voulant s'élever emporta son chapeau a trente pas. Dans le moment, il eut l'œil tout en sang ; on ne remarqua pas dans le premier moment qu'il eût été blessé; Mmc de Dromesnil, nièce de M. Tévèque de Verdun, qui étoit assise auprès de lui, ne s'en aperçut point d'abord, non plus qu'un des valets de chambre de M. le cardinal de Rohan, qui étoit derrière son fauteuil; heureusement l'œil est conservé.

M. le comte de Clermont, capitaine des gardes de M. le duc d'Orléans et chevalier de l'Ordre, est fort mal.

Page 1