JUILLET
Départ de 1» Reioê pour OompiègiM. — Délaib sur l*EBpsgBe et sur legooverofloient de Philippe Y el de Ferdinand YL Vie du roi d'Espagne.
— Extraits des lettres de la diichesse de Liiynes donnant des nouvelles de la Cour à Compiè^ne. — \rtivôe de la Danpiiine à Compiègne. — Le Parlement fait brûler une letln; de l'évêqne de Marseille. — Succession de Guise. — Mort d'Âlberooi. — incendie du cUàteau de Saint- t'a rgeau. Aveotww do S' Hennant. — Épitre de Voltaire. ~ de Pompadonr achète une maisott à Comptègne. ^ Abjuratioii d'un ministre protestant condamné à mort
Du samedi i", Virtaillei» — La Aeine est partie pour Compiègne oe matin à neuf heures et demie. Dans son carrosse étoit M"^ de Luynes et M"* la duchesse de Bouf-
flers, M*"*"* de Bouzols et de Flavacourt aux portières. Dans le second carrosse il n*y avoit que M"'*'^ d'Antin, de Montaubau et de ïaileyrand, et personoe dans le troisième.
Du vendredi 2i , Dampierren — Je suis venu ici le même jour que la Reine est partie pour Gompiègné ; mais pour continuer le même ordre de mon journal je mettrai ici Textrait des lettres que j^ai reçues et que je recevrai de Compiègne , après les détails ci-dessous sur l'Espagne, qui m'ont été contés ici par M. Parthiet, chargé des affaires de France pour le commerce et pour la marine à Madrid et auparavant à Cadix.
Philippe roi d'Espagne, a infiniment contribué à Faugmentation de la gloire et de la puissance espagnole, f.'état de l'Espagne lorsqu'il parvint au tr6ne étoit bien ditlerent de ce qu'il est aujourd'hui. Charles II , quoique souverain du royaume de Naples, de la Sicile et d'une grande partie de la Flandre, n'avoit que 17,000 hommes
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de troupes réglées, et aujourd'hui le roi d'Espagne a actuellement 50,000 hommes de troupes réglées et dO^OOP hommes de milice; et pendant la guerre il avoit environ 90,000 àommes. Les revenu» du roi d'Ëspagne sont d^environ 120 on 130 millions. Dans le eoouume qui se fait d'Espagne en Amérique, la France y a environ les trois cinquièmes. Les deux ministres qui gouvernent l'Espagne sont M. de Caravajal, qui n'a (jue les affaires étrangères, et M. de TEnsanada, qui a la guerre, la marine, et les Indes. M. de Caravajal est un honnête homme , juste, pieux, mais iroid, sec et haut, à ce que Ton prétend; on Ta cru fort attaché aux intérêts de la France, il ne Pest pas même à ceux de la maison de Bourbon . On remarqua, il y a déjà quelque temps, un mol(jui lui échappa dans une conversation familière. On parloit des grands avantages que la maison de Bourbon avoit procurés à l'Espagne; M. de Caravajal répondit qu'elle lui avoit aussi coûté bien des hommes et bien de Targent, et qu'il ne falloit pas croire que le choâx d'un prince de la maison de Bourbon fût aussi essentiel au bonheur de la monarchie espagnole, qu'elle n'auroit pas manqué de souverain. Cette façon de penser de M. de Caravajal n'étoit pas parfaitement connue en France au départ de M. de Vaulgrenanty ou bien M. de Caravajal a depuis ce temps changéde sentiment. H. deTEnsanadaest extrêmement poli, affable , recevant bien les requêtes qu^on lui présente ; on me l'a dépeint comme un peu plus grand que M. Boulogne , mais lui ressemblant d'ailleurs assez défigure, et outre cela parla douceur et la politesse. Il c3St tout Espagnol, et ne peut souffrir les François. Quoiqu'on ce point il s'accorde avec H. de Caravajal, ils sont fort mal ensemble dans le fond du cœur , mais il n'y pa* polt pas à Textérieur. M. de l'Ensanada a toute la conliauce de la Heine régnante (1) et par conséquent du Koi,
(I) Narfe'Madeleiae-Josèphe-Tliérèse-ltarbe, fflle da roi de Porttig»! Jo-
m MfllMOIRES DU DUC DE LUYNiCS.
car c'est la Keine qui couvern»' ; elle veut bien qu'on en soit persuadé, mais elle a grande attention que font paroisse passer par le roi d'Espagne. Lorsqu'on s'adresse directement à elle, elle vent toujours que les requêtes soient remises directement au roi d'Espagne , disant qu'elle les recommandera avec plaisir ; et c'est son sentiment qui décide auprc^s du Roi. On me contoit ce qui arriva, il y a déjà quelque temps, à la veuve d'un officier. Son mari avoit servi pendant longtemps et lui avoit laissé beaucoup d^enfants et peu de biens ; cette veuve demeoroil en Biscaye. Elle s'adressa à M. d'Aricaja (sic) qui est du même pays ; il est gentilhomme de la cbambré du roi d'Espaene , il est même le premier; il a la clef d'or et est de ceux qui servent; il est neveu de M. Diaquez [?], cidevant comte de Salazar^ qui avoit été gouverneur des Infants et qui mourut avant le roi d'Espagne Philippe Y. M. d'Âricaja sechargeaavecplaisird'uneiecommandation qui lui paroissoit juste; il représenta fortement au Roi les services du mari et Pétai de la veuve; le Roi en fui touché et lui dit qu'il accordoit 300 pistoles de pension à celte veuve. Cette nouvelle lui fut annoncée aussitôt par son protecteur. Cependant, la pension ne fut point expédiée, et le roi d'Espagne, un peu embarrassé , dit quelque temps après à M. d'Âricaja qu'il ne pouvoit pas donner cette pension ; que M. de TEnsanada lui avoit représenté qu'il avoit déjà trop accordé de pareilles grâces, et que celle-ci pourroit tirer à conséquence. M. d'Aricaja lut- fort étonné du changement; mais pour que cette veuve n'en fût point instruite, il a toujours continué à lui payer la pension qu'il lui avoit annoncée. La reine d'Espagne le sait , mais il n*y a eu rien de diangé ; on a seulement donné h H. d'Aricaja des domaines auprès de ses terres pour 15 ou 16,000 livres de rente.
Mph, née en 1711 et mariée en 1729 à Fenlinand VI, roi d*Ë«|i8gne depuis
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M. de rEnsiiiuidii s'applique inlininuînt an rétablissemeot des finances. 11 étoiil>eaucoup dû du temps de Philippe et même des appointements; on a supprimé toot ce qui étoit dd du r^ne précédent, et on paye exactement les gages et appointements dus de ce règne«ci.
M"* la duchesse de Saint-Pierre (Croissy) s'est trouvée comprise dans celte réforme. Elle avoit été dame du palais de la reine douairière ; elle avoit en celte (jualité 12^000 livres par aQ. On sait qu'elle avoit demandé permission de révenir en France, et elle y a toujours resté depuis. Elle avoit été dans la ]^U8 grande faveur auprès de la Reine; mais depuis son retour elle avoit sollicité inutilement le payement de ces 12,000 livres; elle n'avoit pu rien obtenir, et il lui étoil dù grand nombre d'années. Elle a pris le parti de s'adresser à M. de TEnsanada. M. de TËnsanada, pour lui faire plaisir, sans rien changer aux nouveaux, principes du gouvernement. Ta fait nommer dame du palais de la Reine régnante avec permission de rester à Paris et Ta fait payer de ses 12,000 livres depuis le coniiiu neenicnt de ce règne- ci, ce qui a fait une petite somme d'argent à M""" de Sainl-Pierre ; mais outre les 12,000 livres elle avoit obtenu une peusion de 15,000 livres, dont elle n'a pu avoir ni le payement ni la continuation.
On me contoitces jours-ci le détail delà vie du roid'Ëspagne ; elle est fort différente de celle du feu Roi. Il couche toujours avec la Heine, comme Philippe V, mais il se lève entre sept et huit heures, et la Heine fort peu de temps après. Dès qu'il est éveillé , il prend une grande tasse de chocolat avec du pain. Ce chocolat lui est présenté dans le lit par les caméristes de la Reine , qui la servent à genoux suivant l'usage d'Espagne, et comme il a beaucoup de piété, il ne veut pas souffrir que les caméristes aient la gorge trop découverte. 11 lui arrive quelquefois de laisser tomber du chocolat tout chaud sur la gorge de celles qui affectent de la montrer; c'est une
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correction tjui n«' srroit pas suivant l'usage de France. Il est habillé vers les neuf heures; alors ses ministres entrent chez lui, mais ce n'est pas le temps du travail. 11 va à la messe dans la chapelle intérieure du palais et entend plusieurs messes; ensuite il passe arec la Reine daus une assez grande pièce, où il reçoit les ministres étrangers et les grands ; il se fait une conversation assez indifférente, ou sur les nouvelles du jour, lorsqu'il y en a quelques-unes intéressantes, ou sur quelques autres sujets peu essentiels; cette conversation dure fort peu de temps; elle est assez longue quand elle dure un quart d'heure. Le Roi et la Reine rentrent chez eux; les minîstrés et gens de la cour leur font une profonde révérence quand ils s'en vont, de nicme qu'à leur arrivée. Le Roi ne leur répond que par un signe de tète. Il ne se trouve point de femme à cette audience du matin. La camerera mayor n'est point derrière la Reine ; elle prend ce temps pour aller dîner, car il faut qu'elle serve le dîner, et elle présente toujours le service  genoux; c'est elle aussi qui met les plats sur la table, comme le premier gentilhomme de la chambre fait ici. Le Roi, presque toujours, et principalement en été, se met en bonnet et en veste pour dîner ; il dine et soupe toujours tète à tète avec la Reine; les Infants ne mangent jamais avec eux. Autrefois Tambassadeur de France suivoit le Roi et la Reine après Taudience finie , et la conversation souvent étoit assez longue; mais depuis ce gouvernement-ci cet usage est supprimé. Le Roi dort toujours, au sortir de table, dans un fauteuil, et la Reine se met souvent dans son lit. L'ordre pour ce que le Roi veut faire dans la journée est donné après la messe ; cet ordre est de sortir presque tous les jours. Il est fort rare que le temps empêche les promenades du Roi. Ces promenades sont d'aller à la chasse, quelquefois à sept ou huit lieues. Les chemins nesontpas accommodés comme en France, et il y a beaucoup de montagnes ; mais autant que le terrain peut le
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permettre^ Ton va ioujours à toutes jambes, et les ofliciers des gardes da corps qui se fournissent de chevaux à leurs dépens ont beaucoup de peine à suivre, et il leur arrive de temps en temps des accidents. Les chasses sont toujours des battues dans les bois. Le Roi tue des cerfs, daims, sangliers, etc., et on rapporte derrière le carrosse du Roi les animaux qui ont été tués. Le Roi ne mène dans son carrosse que son capitaine des g&rdes et le grand écuyer. Le mayordome mayor ne suit point le Roi; il prétendroit la première place dans le carrosse, et elle lui est disputée par le grand écuyer, dont en effet le droit parolt le plus établi. 11 y a un second carrosse qui suit tou jours, dont le nom en espagnol semble si^^niiier carrosse de respect; mais cela veut dire carrosse de relais. 11 y a un autre carrosse pour le g^entilhomme de la chambre en exercice, où il est seul. La Reine ne va point à ces chasses. Dans le temps qu*on peut tirer en plaine, le Roi s'amuse beaucoup à cette chasse; il marche fort ])ien et tire toujours à pied. Il revient aussi vile qu'en allant. Il se déshabille, et l'ait collation en arrivant ; ensuite il travaille avec ses ministres. La Reine, qui est chez elle à jouer du clavecin avec Farinelli ou à travailler à son métier, n'est point d'abord présente à ce travail ; mais à peine les ministres sont-ils entrés, que le Roi l'envoie prier de venir ; elle paroil avoir peine à quitter ce (ju'elle fait ; le Koi envoie une seconde fois, quelquefois même une troisième ; euiiueilc pârolt venir par complaisance. Le travail recommence; on rapporte les mêmes affaires; le Roi demande à la Reine son avis ; elle ne veut point le dire; il demande au ministre ce qu'il pense, lé ministre répond avec respect, mais sans décision ; le Roi redemande à la Heine son sentiment, et enlin la Heine lui dit ce qu'elle pense , et c'est toujours ce qui décide. Les jours qu'il y a peu ou point de travail, il y a une petite musique chez la Reine. La Reine ou Farinelli jouent du clavecin et chan-
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tenlaltiîriuitivenjenl. f.e soin>er est ù dix heures, cl àonze heures ou onze lieures et demie on se retire.
L'étiquette pour le service du roi d'Espagne est bien différente de ce pays-ci. C'est le gentilhomine de serme qai habille réellement le Roi; etlorsqu^il est question de mettre des souliers neuiîs au Roi, il n'est pas permis au cordonnier de toucher au pied du Roi que le gentilhomnii^ n'ait mis auparavant sur la jambe du Koi une serviette de soie, après quoi on fait entrer le cordonnier. Ces détails m'ont été contés par un homme qui les savoit de M. de Medina-Sidonia. 11. de Medina-Sidonia est un jeune homme d'une illustre naissance^ grand d'Espagne ; leur nom est Guzman ; ils dçsoendent de saint Louis par une lille.
Exlrails des leUresde Compièyne (1).
Du V juillel. — La Heine avoil fait en partant le projet d entrer en passant à. Saint-Denis dans Téglise de Tabbaye et de faire sa prière sur le tombeau de Madame Henriette. Ce projeta été exécuté ; la Reine est entrée dans réii;lise, et y a demeuré environ un demi-quart d'heure. On peut juger que ce moment a été un renouvellement de douleurs; niais S. M. dit qui' c'est pour elle une consolation. Le voyage s est très-bien passé. La Heine u arrêté à Arnouville ; elle y a vu H. lé garde des sceaux, à qui appartient cette terre; elle n'est point entrée dans la maison. Le village ^stfort beau; il y a une place qui distribue à six grandes rues plantées d'arbres; toutes les fai-ades sont faites et régulières. Il y a plusieurs maisons de bâties et on travaille aux autres. La halte pouc dîner s'est faite entre Louvres et la Chapelle, et la Heine est arrivée à Gompiègne à sept heures du soir. Le Roi étoit à
(t)Ceft ItsHn-s dont le duc de Liiyno» fait le» exlr«iitii lui sont adressées de Compiigiie par la doclirs^e de Luyof s.