LIVRE XV. — isii — 181 ï
couvertes par le Duero, et cependant gardait des moyens d’offensive en faisant construire des têtes de pont sur la rive gauche de cette rivière. Mais tout cela n’amenait rien de décisif, attendu que le Portugal entier sans Lisbonne ne vaut pas Lisbonne sans le Portugal. C’est cette ville qui en fait un État de quelque importance. Lisbonne est la tète d’un corps dont le Portugal proprement dit n’est qu’une partie; c’est la tète de la puissance dont les éléments se trouvent à la fois en Europe, en Amérique et en Asie. Ainsi c’était à posséder Lisbonne que tous les efforts devaient tendre. Par le quatrième, il serait entré dans un pays neuf, l’Alentejo, et y aurait trouvé beaucoup de ressources. Manœuvrant dans un pays facile qui convenait à sa nombreuse cavalerie, il prenait poste en face de Lisbonne, gênait l’entrée du Tage et la navigation au moyen de fortes batteries qu’il aurait établies. Placée derrière lui, l’armée du midi de l’Espagne formait sa réserve, et cette partie del’Estramadure espagnole, qui est fort riche, lui donnait de grands moyens de subsistance. En faisant faire à son arrivée un détachement sur Abrantès, il s’en serait emparé, et ce point, facilement rendu inexpugnable, assurait le passage du Tage et le retour.
Quand'plus tard son armée aurait été renforcée, il serait revenu sur la rive droite, en laissant une partie de ses forces sur la rive gauche pour occuper
et défendre les ouvrages construits à l'embouchure du Tage et en face de Lisbonne. Arrivé devant les lignes, il aurait construit un pont en face d’Alenquer; et, pourvu de tout ce qu'il lui fallait pour vivre, enveloppant Lisbonne, l’armée et l’immense population qui s’y était réfugiée, il eût bien fallu que cette ville se rendit; cette grande question était ainsi décidée.
Au lieu de choisir un de ces quatre partis, Masséna en prit un cinquième qui n’offrait aucune chance de succès, aucun avantage, et qui, en faisant courir chaque jour les risques les plus éminents à son armée, devait amener au bout d’un certain temps sa destruction. Il résolut de ne faire aucun mouvement, et garda sa position.
J'ai dit que toute la population des pays traversés avait fui à l’approche de l’armée française, emmenant ses bestiaux dans les bois et les montagnes, et cachant tout ce qu’elle possédait, vivres, effets, etc. Le pays occupé par l’armée restait donc entièrement désert. Il n’y avait aucun moyen d’administrer régulièrement les ressources qu’il pouvait renfermer. Les habitants n’étant pas là pour obéir à la voix de l’administration et apporter des vivres, les troupes durent aller les chercher, et, comme tout le monde éprouvait les mêmes besoins, chacun de son côté se mit en campagne. Des détachements d’hommes armés et sans armes se for-